Chapitre 7 : Se retrouver

La maison était vide. Sur la terrasse, Tomoyo et sa mère avaient décidé de prendre le thé ensemble, en famille. Chose qu'elles n'avaient plus vraiment le temps de faire. Femme d'affaires affirmée et très éprise de son travail, Sonomi prenait peu de repos en compagnie de sa fille. Elle le regretta à cet instant. Voir le teint blafard de son enfant, ses gestes si las, son regard si lointain, en pleine réflexion continuelle. A quoi pensait la jeune fille véritablement ? Avait-elle abandonné la bataille ? Ou élaborait-elle de nouvelles tactiques pour lutter contre sa maladie ? Tomoyo avait toujours été si silencieuse, si calme, tellement discrète, que, même elle, sa propre mère, avait du mal à savoir ce qui pouvait lui traverser l'esprit.

- J'ai vu papa.

- Comment ?

Sonomi surprise, sursauta tant elle n'était pas préparée à cette déclaration. Son cœur s'emballa, mais s'apaisa très vite en constatant ce timbre de voix résigné sortir de la bouche de Tomoyo.

- Je lui ai parlé de la situation.

- Je vois.

Elle était compréhensive malgré sa rancœur personnelle pour le père de sa fille. De vieilles disputes, de divergents points de vue, et une séparation dans les larmes, la colère et l'incompréhension. Sonomi n'avait pourtant pas le temps de poser de plus amples questions, que Tomoyo se leva précipitamment de sa chaise et courut en direction de la toilette. Le thé n'était décidément pas passé, non plus. On en arrivait à ce stade où sa fille ne mangeait presque plus rien, vomissait les restes et ne parvenait plus à faire fonctionner son corps normalement. Son état empirait, elle le savait. Cela la tuait. Elle aussi.

- Il faut que l'on t'hospitalise. Tout cela va empirer ! Et tu ne peux pas aller si souvent à l'hôpital. C'est impossible !

- Je ne peux pas.

-J'ai trouvé un bon médecin en Amérique. C'est le médecin d'un collègue de travail. Il peut te recevoir tout de suite !

- Je ne peux pas laisser tomber mes invités.

- Il faut que tu te soignes, Tomoyo ! Sinon, je ne pourrai plus rien faire !

Ce mélange d'agitation, d'impuissance et d'amour s'emmêlaient dans son cœur à lui en faire mal. Elle aurait tant voulu pouvoir agir, en femme forte qu'elle était, en femme indépendante et ingénieuse, en maman qui aimait son enfant au point de vouloir être malade à sa place et tout supporter pour la voir épanouie et en bonne santé.

- Je veux que nous profitions de cette belle matinée, maman.

Tomoyo revenue des toilettes, s'asseyait à la place qu'elle avait si brutalement quittée et tenta une nouvelle fois de boire son thé. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était feindre. S'illusionner pour paraître normale. Voir les grands yeux inquiets et bouleversés de sa mère avait déjà de quoi lui briser le cœur. Elle préférait contempler son regard dubitatif, celui qui ne comprenait pas son attitude malgré toutes ses tentatives.

- Je veux boire mon thé tranquillement ici, avec toi. Après seulement, je ferais ce que tu me demandes. Je crois que je n'ai plus le choix de toute manière.

Tomoyo n'était pas naïve, son corps ne répondait plus à son appel, ses vaines prières n'étaient pas exaucées, son espoir avait été anéanti, toutefois elle se força à tenir tête au désespoir. Garder la regard levé, le sourire aux lèvres et… profiter de ce dernier instant avec sa maman qu'elle aimait et qu'elle n'aurait pas voulu quitter.

Mais avait-elle encore un choix ?


Tomoyo se releva de son lit. La maison lui semblait toujours vide de ses habitants. Sa mère avait-elle fait cela exprès pour la soulager ? Elle avait passé sa journée à dormir, tenté en vain de se reposer. Cependant, à présent qu'elle avait ouvert les yeux et fixé depuis des heures le plafond, elle commença à réfléchir doucement à la perspective d'un avenir. Dans cet état, où pouvait-elle aller ? Que pouvait-elle faire ?

Elle éprouvait néanmoins ce besoin. Ce besoin de revoir le passé, de renouer avec ses souvenirs. Faire le point maintenant. Avant qu'il ne soit trop tard pour rafraîchir sa mémoire. Tomoyo soupira et se leva de son lit. Ce mouvement brusque et décidé provoqua malheureusement un étourdissement presque instinctif chez elle. La jeune femme mit sa main à son front, tentant de l'aider à retrouver pied et stabilité. Elle n'obtint cependant pas le résultat estompé.

Tomoyo ferma alors les yeux, essaya d'oublier un instant sa situation, sa si faible position. Fermer les yeux sur tout ce qui était mauvais, sur ce qui l'environnait, sur ce qu'elle était : faible, malade...mourante. Elle ne pouvait plus le nier.

Les mois s'étaient écoulés trop vite, trop dangereusement. La rapprochant trop certainement de sa fin. Un final qu'elle ne désirait pas atteindre. Un final imminent pourtant. La chanteuse à la peau mate se rassit à cette pensée sur son lit, laissant à son corps le temps de se faire à son réveil, ce départ du sommeil. Tomoyo fixa un instant ses mains tremblantes avec détermination et inquiétude aussi. Folle inquiétude pourtant si bien dissimulée dans ses yeux sombres. Des larmes chaudes s'écrasèrent ensuite sur la paume de sa main. Des pleurs tombèrent de son regard infini. De l'eau se déversait de son âme.

Et soudain, la réalisation. Et soudain, la peur...Cet effroi auquel elle n'avait pas pensé véritablement. La peur de devoir affronter les autres, le monde. Leur révéler à présent toute la vérité, tout ce qu'elle avait tenté de cacher très précisément et avec le plus grand soin. Cette peur-là lui bloquait la gorge, les mots, les gémissements de douleur.

Tomoyo pleurait. C'était peut-être la première fois depuis sa maladie. La première fois qu'elle s'avouait être malade et prête à mourir. La mort en elle-même ne l'effrayait pas. Elle n'avait pas peur de mourir. C'était seulement le regret de devoir partir qui la terrifiait. Laisser sa famille, ses amis, ses passions, sa vie, son avenir...son existence derrière elle...L'adolescente sourit doucement à travers ses larmes. Une attitude contradictoire en somme. Elle était persuadée qu'elle ne pleurait pas de joie. Elle se serait juré qu'elle ne souriait pas de dépit.

Un sourire. Une larme. Et elle...

Elle qui vit. Elle qui se meurt. Qui survit. Qui existe.

C'était le moment. Le moment pour elle de se lever, d'ouvrir ses pupilles sur le jour, sur la réalité, sur les yeux de ses amis les plus proches. Il était temps d'avouer au monde qu'il était l'heure. Son heure de le quitter. Le temps était intenable et elle n'avait pas la force nécessaire pour le maintenir près d'elle. Le temps la quittait...inversement, elle aussi s'éloignait...

Tomoyo franchit la porte de sa chambre dans un souffle.

Un ultime soupir.

Une respiration discrète, mais intense.

Une démarche convaincue.

Des pas obstinés et des idées longuement réfléchies.

- Sakura ? Oui, je t'appelle parce que j'aimerai réunir tout le monde pour un dîner.

Tomoyo se retrouva devant le fait accompli.

Enfin.


Mon ancien one-shot "Je ne mourrai pas ce soir" relate les évènements de cette fiction (et notamment ce dîner de révélations). Si vous avez l'occasion de le lire, n'hésitez pas.

Un grand merci.

Kingaaa