Chapitre 8 : Se protéger
C'était instinctif, si évident qu'en douter ou poser des questions supplémentaires aurait été vain. Ils avaient été appelés pour accomplir une nouvelle mission, si différente de ce qu'ils avaient l'habitude de subir par le passé. Toutefois, n'avait-elle pas ce caractère encore plus solennel et imminent ? N'avait-elle pas un côté beaucoup plus personnel et alarmant que ce qu'ils auraient pu imaginer ? Ce fut en faisant face au visage triste et nerveux de Kaho qu'ils réalisèrent que leur présence avait de quoi venir chambouler tout leur équilibre quotidien.
- Vous ne le savez pas encore, mais Tomoyo est en train de révéler quelque chose de très important en ce moment.
- Kaho ?
Spinel, lui si futé dans la majorité des cas, ne parvenait pas à véritablement saisir les propos tenus par la jeune femme. Elle les avait convoqué tous les deux, et sur le conseil d'Eriol, ils avaient pris leur forme initiale pour ne pas perdre de temps. Sa voix avait un ton changé, elle avait inquiété et surpris leur maître, ce qui les amena ici. En Angleterre. Chez Kaho.
- Elle est condamnée par la maladie. Elle n'en a plus pour très longtemps à présent.
Au départ, s'installa un lourd silence. Au départ, il n'eut plus rien. Pas un souffle. Pas un battement de cils ou de cœur. Ils n'étaient que des êtres magiques, ils n'avaient pas la même faculté de ressentir les choses. Toutefois, entendre cette phrase cruelle résonner dans la pièce avait de quoi les choquer. Et même Nakuru si bavarde, si réactive, avait fermé la bouche, ouvert grand les yeux et sentit un cœur qu'elle n'avait pas s'emballer.
Impossible.
Ils l'auraient remarqué.
Pas vrai ?
- Comment est-ce possible Kaho ? De quoi est-ce que tu parles ? Et comment pourrais-tu le savoir ?
Essayer de trouver les mots. Les explications. Les gestes. Cependant, Nakuru fut paralysée, assaillie par toutes ses pensées et cette déclaration. Elle n'arrivait pas à réaliser ce qui se passait en ce moment en elle, dans sa tête où tout se confondait.
- Tu sais très bien que nous ne sommes pas comme les autres. La magie peut arranger cela, alors pourquoi nous as-tu fait venir ici Kaho sans donner d'explications préalables ni à Eriol ni à qui que ce soit ?
Spinel était beaucoup plus réceptif et maîtrisé que son acolyte. Il incarnait, à cet instant, tout ce que Nakuru aurait voulu être.
- Nous voulons aider Tomoyo. Tu le sais.
- Nous ne pouvons plus l'aider.
Ces mots eurent un impact suffisamment fort pour réveiller Nakuru, qui sursauta brutalement, consternée par la voix froide et dénuée de sentiments qu'elle constatait chez leur interlocutrice. Elle ne distinguait plus sa peine, sa culpabilité, sa résignation, non elle ne voulait pas la voir, ni l'entendre. Tout ce qu'elle voyait n'avait rien de semblable. Kaho était, à cet instant pour elle un soldat qui s'avouait vaincu avant de s'être battu.
- A quoi sert la magie si nous ne pouvons rien faire ?!
Elle aurait voulu crier encore plus fort, s'emporter et tout détruire dans cette pièce, simplement pour anesthésier un tant soit peu la douleur qui s'accumulait dans son être.
- Il faut que vous compreniez une chose. Il faut sacrifier certaines choses pour en sauver d'autres.
C'était comme cela que cela marchait ? Pour les cartes à une époque aussi. Pour les réincarnations. Pour la magie. Pour tout ? Le monde n'était-il fondé que sur ça ? Sur cet équilibre délicat et imprécis ?
N'étaient-ils vraiment venus que pour entendre ça ?
Sur le point de partir, Kaho les stoppa. Elle repensa à toute cette situation et se risqua à poser la question de sa voix mesurée et claire.
- Est-ce qu'Eriol va bien ?
C'était ironique de poser ce genre de questions tant la situation où ils se trouvaient tous était dérangeante.
- Il sera triste ! Triste et en colère de savoir que tu étais au courant Kaho !
Nakuru ne put s'empêcher de répliquer, agacée devant tant de révélations d'un coup.
- Il sera déçu que tu n'aies rien fait.
- J'ai fait tout ce que j'ai pu et Tomoyo le sait parfaitement.
Eux, par contre, n'en savaient rien. Et ne préféraient même plus y penser, à quoi bon ? Leurs rôles s'arrêtaient là, n'est-ce pas ? Leur présence ici même avait de quoi être inutile, insignifiante ? Alors pourquoi ? Pourquoi Nakuru continua à contempler cette femme qui comptait tant pour Eriol et tant pour Toya ? Pourquoi ressentait-elle le besoin de lui faire face ?
- Et Toya ? Est-ce qu'il…
Non, elle ne voulait pas la voir entamer ce sujet. Aucunement.
- Il sera triste.
Elle désirait qu'il soit en dehors de cet échange, véritablement. Pour une fois. La colère et la jalousie l'envahissaient soudainement et lui firent dire ces mots naïfs qu'elle pensait pourtant.
- Mais je vais tout faire pour lui éviter cela !
Le visage de Kaho changea brutalement, saisie par les propos de l'être de magie. Comment pouvait-elle être si sûre d'elle-même tout à coup ? Comment savoir ce que cela impliquait de prononcer ces mots ? En avait-elle conscience ?
- Comment ?
Il suffisait d'un mot pour que son expression se transforme en une grimace étonnée. Si dubitative que Nakuru n'en trouva plus ses mots. Le silence envahit sa bouche et mit en marche quelque chose de plus profond tapi en elle.
- Comment comptes-tu t'y prendre ?
Eriol se tenait sur son fauteuil, le regard pensif, plongé dans la contemplation du jardin de la famille Daidoji. Il regardait par la fenêtre, fasciné par quelque chose étant ailleurs, si loin de lui-même.
- Tu sembles triste, Eriol.
Le garçon se retourna vers son gardien avec peine. Son ami ne faisait pourtant qu'énoncer ce qui était si difficilement dissimulable. Cet être magique aux allures de peluche à la couleur sombre, aux regards perçants tels ceux d'un chat et aux attitudes gamines devant des sucreries. Un gardien. Son gardien. Lui qui voyait à travers le temps son comportement, qui n'arrivait plus à dissimuler quoi que ce soit devant lui. Un confident. Quelqu'un de présent, de réconfortant aussi.
- Oui, je suis triste Spinel. Mais toi aussi, n'est-ce pas ?
Eriol s'autorisa un regard espiègle et pourtant, si compréhensif. Il connaissait Spinel suffisamment longtemps pour savoir que malgré son air détaché et son timbre de voix clair, sans ombre, sérieux, il dissimulait des sentiments très intenses. A l'affût de tout geste, de toute attention, prévoyant le danger que son maître puisse courir. Sa mission ne s'arrêtait pas seulement à la magie, aux combats. Sa mission était plus profonde, plus intense, plus sincère. Elle allait si loin qu'il était parfois difficile de la décrire par un seul mot.
- Tomoyo est quelqu'un de bien. Elle ne mérite pas ce qui lui arrive.
Le jeune homme sourit en coin. Son gardien usait toujours de ce genre de stratagème pour éviter de répondre à une question beaucoup trop personnelle. Il n'avait jamais été très expansif, ni démonstratif. Il ressemblait à Yué par moments. Bien que cela ne soit pas son antithèse. Inversement, Nakuru avait un caractère beaucoup plus vif ressemblant à Kérobéros. Au fond, tous ses gardiens avaient été créés pour un seul homme. Il n'y avait pas de quoi se poser trop de question. Clow Reed était quelqu'un de spécial et d'étrange après tout. Eriol ne le savait que trop bien vu que son esprit vivait en lui.
- Elle ne le mérite pas, tu as raison. Cependant, elle accepte assez bien la situation.
- Pourquoi ne nous a-t-elle pas prévenus plus tôt ? Nous aurions pu l'aider à trouver une solution.
Eriol soupira lourdement. Lui aussi se posait cette question. Tous se posaient cette question à laquelle il n'y avait que Tomoyo pour répondre. Elle seule semblait avoir la réponse, elle seule paraissait vouloir préserver quelque chose. Un secret. Son secret.
- Tomoyo semble avoir pris sa décision depuis le départ. Nous n'avions pas à nous en mêler. Pourtant... Je t'avoue que cela m'intrigue.
- Qu'est-ce qui t'intrigue ?
- Pourquoi ne l'ai-je pas ressenti ? Je ne comprends pas comment elle a fait pour nous dissimuler cela ? J'aurais dû sentir son aura faiblir.
- Elle n'est pas magique, c'est peut-être pour ça.
Le magicien ferma les yeux tout en réfléchissant profondément à la question. Tomoyo n'avait pas de pouvoirs. C'était une personne pure et humaine. Seulement, Eriol savait par expérience qu'il était capable de ressentir les auras des autres, sentir leurs sentiments, leurs présences. Il pensait l'avoir fait avec la jeune femme. Seulement...Seulement...il ne comprenait plus où les choses avaient été différentes.
- Tu as peut-être volontairement voulu oublier la magie.
Eriol sursauta alors, les yeux ouverts, choqués, réveillés. Presque paralysés dans le vide. Spinel fut étonné par ce revirement de situation. Il ne savait pas quand il avait vu son maître dans cet état. Jamais peut-être. Peut-être...
Et la réincarnation comprit. Le magicien savait ce qui avait provoqué tout cela. Le garçon laissa son regard se poser sur le dehors de la fenêtre précipitamment et attendit une confirmation à son impression.
Eriol réalisa alors.
Tout à coup…
Il pleuvait.
- Est-ce tu n'aurais pas vu Toya, par hasard ?
Voir Nakuru se présenter de cette manière n'avait rien de surprenant, c'était son style. Apparaitre, sortie dont ne sait où, arrivée à un moment fatidique et qu'on n'espérait aucunement. Toutefois, la voir si souriante avait de quoi déstabiliser Yukito pour une fois. Il ne s'était décidément pas attendu à ça de sa part.
- Toya ? Non, pas aujourd'hui...Il doit certainement essayer de remonter le moral de sa sœur. C'est terrible ce qui arrive.
Lui aussi était triste, perturbé de voir une si jeune fille comme Tomoyo se battre contre une maladie qu'il n'avait même pas soupçonné.
- Cela m'étonne que tu sois si heureuse.
- Tu n'as pas à t'en faire !
Il ne saisit rien de son comportement, le trouvant absurde, limite irréel. Même Yué, bien que silencieux, ressentait un malaise également face à ce visage si radieux et enjoué.
- Comment ça ? Que veux-tu dire ?
- Il faut que tu arrêtes de faire cette tête, Yukito. Tu ne devras plus m'affronter et perdre face à moi désormais.
Yué intervint soudainement tant il était bouleversé malgré lui par l'attitude de son double, de son adversaire, de l'être qui lui ressemblait le plus au monde et qu'il ne parvenait pas à comprendre aujourd'hui. Que se passait-il dans sa tête ?
- De quoi est-ce que tu parles ?
- Tu avais raison, mon cher Yué. Je dois l'avouer.
- A quel propos ?
- Il n'y a pas que le combat qui permette de se retrouver. Il y a d'autres moyens pour parvenir à protéger les autres. Je l'ai compris grâce à toi. Alors, merci !
Et elle disparut, comme toujours.
En un coup de vent plein d'incompréhension.
- Je vais me sacrifier !
Elle l'avait dit entre quelques paroles banales, entre leurs disputes si régulières, entre des propos incohérents. Pensait-elle peut-être qu'il ne l'entendrait pas ? Croyait-elle vraiment qu'une phrase comme celle-ci pouvait être dissimulable entre quelques mots anodins ? Cette fille était décidément bien stupide...
- Tu plaisantes ou quoi ?!
Le garçon aux cheveux noirs et à la peau quelque peu bronzée frappa de ses poings puissants la table. Il fit sursauter Nakuru qui le regarda ébahie un instant. Toya était là, debout, énervé, agressif... Elle n'aurait jamais cru le voir aussi furieux. Une telle rage émanait de lui, une colère presque brûlante. Et celle-ci lui était destinée. La jeune femme aux longs cheveux châtains sourit sinistrement. Elle avait réussi à mettre Toya en colère tellement de fois, l'énervant constamment, s'agrippant à son cou, l'empêchant de révéler la vérité à Yukito par le passé. Nakuru avait été énervante, fatigante...Pourtant, cela avait été sa mission, elle s'y conformait et la réalisait avec le plus grand soin. Mais les choses avaient changé...
Elle était revenue pour quelques semaines. Des vacances. Des retrouvailles. Elle n'aurait jamais cru que son jeu allait durer aussi naturellement, presque instinctivement. Elle était faite pour énerver Toya, pour l'empêcher d'être aussi calme et sérieux que d'habitude. Elle était idéale pour pimenter sa journée et la rendre différente chaque jour à ses yeux. Nakuru l'avait compris en revenant ici.
Pourtant...
Juste une fois. Juste maintenant…Elle aurait voulu qu'il ne s'énerve pas. Qu'il saisisse, qu'il réalise, qu'il comprenne...
- Te sacrifier ? Et pourquoi ferais-tu cela ?!
Sa colère ne diminuait pas d'un volume. Elle paraissait augmenter avec les secondes passées. Toya grinça des dents, énervé au possible face à cette fille qui le regardait avec un air surpris, peut-être même peiné. Elle le mettait toujours en rogne. Toujours. Même lorsqu'elle était revenue, elle n'avait pas arrêté bien que sa mission soit finie. Nakuru n'arrêta pas de la persécuter, de le harceler en lui sautant dessus et en criant son nom à tout bout de champ.
- Je veux sauver Tomoyo.
Alors...Pourquoi son attitude lui mettait les nerfs à vif ? Pourquoi sentait-il son cœur tambouriner plus fort, beaucoup trop fort ? Pourquoi avoir les membres qui tremblaient de rage ? Comment se faisait-il que ses yeux soient si étincelants, si ardents ?
Pourquoi alors qu'elle n'avait pas fait l'idiote, qu'elle ne jouait pas à la gamine amoureuse et possessive, pourquoi...pourquoi était-il tellement en colère ?
- Je veux faire quelque chose pour Eriol.
Eriol...
Instinctivement, Toya se renfrogna. Nakuru était liée à ce garçon. Il était son maître, son ami peut-être aussi, mais son maître avant tout. Elle lui était entièrement dévouée, aurait fait n'importe quoi pour lui. La jeune femme qui lui tapait tant sur les nerfs ferait tout ce qui était en son pouvoir pour satisfaire son maître dévoué. Toya soupira ennuyé...Comment pouvait-il lutter ?
- En disparaissant, je donnerai une quantité suffisante d'énergie pour que Sakura puisse créer une carte. La carte qui sauvera Tomoyo. La carte de la guérison que nous pourrons utiliser pour qu'Eriol puisse retrouver le sourire.
Nakuru souriait joyeusement convaincue que son choix était le bon. Elle n'avait rien à perdre après tout. Elle n'était qu'un être créé de toutes pièces. Elle n'avait pas vraiment d'identité ici, aucune vie véritable, n'avait pas à se sentir liée aux autres. Son maître seul était son véritable lien et elle ferait tout pour le rendre heureux. Ruby Moon a été créée pour ça...
- Tu es stupide ! Tu crois qu'on va accepter ça ?! Sakura ne le fera jamais ! Eriol non plus !
- Pour le moment, c'est toi qui ne sembles pas l'accepter.
Toya vit qu'elle répliquait. Il constata bien qu'il marchait sur un terrain glissant. Un lieu où il n'aurait pas cru entrer. Un endroit où avec cette fille il se sentait tout à coup isolé. Le garçon secoua la tête en soupirant bruyamment. Il aurait voulu extérioriser cette fureur au fond de lui, cette peine aussi, ce ressentiment. Il avait tellement de mal. Il ne savait pas si prendre trop peu habitué à montrer ses sentiments véritables.
- Toya, je ne suis pas humaine. Tu le sais, n'est-ce pas ?
Bien sûr qu'il le savait. Mais à vrai dire, il côtoyait les esprits, la magie depuis si longtemps que cela ne lui posait plus de problèmes à présent. Où voulait-elle en venir ? Pourquoi lui posait-elle cette question si évidente ? Dans quel but ?
- De ce fait, ma vie a moins de sens que celle d'un humain. Mon existence a moins d'importance que ta vie à toi, par exemple. Me sacrifier n'est pas un problème, tu dois me faire confiance.
- Tu es totalement folle ! Comment veux-tu que je fasse confiance à quelqu'un qui vient de me dire qu'il va se suicider ?!
Nakuru le regarda alors profondément. D'un regard intense et majestueux. Ses yeux ne ressemblaient plus en rien à ceux de la jeune femme qu'elle était habituellement. Ils étaient magiques, presque mythiques. Différents des siens.
Et d'un coup, une lueur jaillit de partout.
Une étincelle de pouvoir se manifesta devant le jeune homme.
Et d'un coup, il la vit...
Elle...
Elle l'être magique, elle qui semblait si calme et puissante.
Elle qui paraissait froide et imperturbable...
Ruby Moon.
Toya guetta alors la figure qui virevoltait à quelques centimètres du sol. Cette silhouette qui, tel un papillon, semblait prendre un envol si beau et envoûtant à la fois. Le fils Kinomoto sentit son cœur palpiter, s'affoler et ses yeux s'agiter, fascinés. Une boule se forma dans sa gorge paralysant ses mots. Son âme semblait subjuguée.
- Pourquoi...Est-ce que tu as fait ça ?
Elle posa un instant ses pupilles indéchiffrables sur lui. Sur le garçon qui semblait avoir tant d'importance pour elle...Non, qui en avait pour Nakuru. Quelqu'un qu'elle était lorsque ça l'arrangeait. Ruby Moon fixa Toya en silence ménageant ses paroles, ne lui offrant que très peu de ce qu'il voulait obtenir.
- Nakuru n'existe que parce que j'en avais besoin. Elle n'existe pas vraiment, elle n'est qu'une identité parmi tant d'autres. La Nakuru que tu apprécies tant ne vit pas, elle n'a fait qu'exister un court instant. Je veux que tu le comprennes, Toya...
Il contemplait l'être qui lui parlait de sa voix douce, mais précise. Pas une hésitation, pas un tremblement. Ruby Moon semblait maîtriser tout ce qui l'entourait, même ce garçon. Toya le réalisa brusquement. Cela l'ennuyait, le désarmait. Il n'aurait jamais cru cela possible...Comment avait-il changé autant ? Se pourrait-il que ce soit à cause de ses pouvoirs qui lui manquaient ? Se pourrait-il qu'il devienne si faible et inoffensif devant une femme à cause de cela ? De la magie ? Était-ce probable ou ridicule ?
- Ne te mets plus au travers de ma route.
Toya déglutit quelque peu. Son timbre était devenu quelque peu menaçant, espiègle et déterminé. La gardienne était revenue. Prête à tout pour réussir la mission qu'elle s'était confiée. Confiante dans la réussite imminente de ses projets. Ruby Moon était pourtant Nakuru. Son visage et ses attitudes ne trompaient pas le garçon. Alors pourquoi ne pouvait-il pas lui hurler dessus et l'envoyer paître ? Pourquoi se sentait-il si impuissant ?
- C'est un conseil, mon cher Toya...
Peut-être parce qu'il n'avait pas d'arguments pour la dissuader de faire ce qu'elle s'apprêtait à faire. Peut-être qu'il ne possédait pas les mots suffisants pour lui donner une raison de rester en vie. Peut-être que...
Toya fit une chose qu'il ne pensait pas avoir fait un jour...
Il abandonna.
Shaolan et Meiling étaient partis en Chine, aussi précipitamment que Meiling était apparue. Obtenir des informations supplémentaires était leur seul but à présent. Rien d'autre ne comptait, car l'heure n'était à rien d'autre. Leur amie agonisait. Elle mourrait. Et eux, si forts, si magiques, n'avaient rien vu, rien entrevu.
Sakura, quant à elle, restait là, méditait, se lamentait, tentant de trouver une solution. Assise dans la pénombre de sa chambre, ses larmes lui étouffaient le cœur. Elle qui était une magicienne si puissante, elle se sentit néanmoins si indigne d'être l'amie de Tomoyo aujourd'hui.
La porte s'ouvrit alors sur l'être magique qui la regardait calmement sans rien lui dire pendant de brèves secondes.
- Nakuru ?
Ce fut la voix triste et désemparée de la magicienne qui confirma le choix de Ruby Moon. C'est en effet, en la voyant avachie par terre, au milieu de ses cartes, en voyant des pleurs qu'elle ne supportait plus, en constatant sa souffrance et son impuissance, que la jeune femme à la longue chevelure comprit.
- Oui, c'est moi Sakura.
La gardienne lui sourit joyeuse. Elle semblait être le contraste l'une de l'autre. Le parfait opposé. La chasseuse de cartes se leva péniblement et passa sa main à ses yeux essayant d'essuyer les larmes soumises qu'elle avait versées. La jeune fille semblait être en mauvais état, morte de chagrin.
- Qu'est-ce que tu fais là ? Est-ce que tu es au courant que... ?
Sa voix se précipita, agitée, pressée. La jeune Kinomoto était angoissée par la tragédie qui se présentait à elle. Elle paraissait également choquée du sourire ravi qu'on lui témoignait alors qu'elle se sentait si abattue, quasi sans vie. Elle frissonna à cette pensée.
- Oui. Je suis là pour ça, au fait.
- Comment ça ?
Nakuru sourit confiante. Elle avait réussi à intéresser profondément la maîtresse des cartes. Elle voyait une lueur intéressée jaillissant de ses yeux émeraude. Une lueur d'espoir.
- J'ai entendu dire que tu étais incapable de créer une carte.
Sakura confirma en baissant la tête honteuse. Elle avait du mal à se l'avouer. Comment était-elle censée être si puissante alors qu'elle n'était même pas capable de sauver sa meilleure amie, un être tellement essentiel à son bonheur ?
- C'est parce que l'équilibre sera de nouveau rompu que tu ne le peux pas.
Les yeux allumés d'interrogation se posèrent sur Nakuru brusquement. La chasseuse semblait plonger dans l'incompréhension totale.
- Mais oui, souviens-toi de la carte scellée. Elle a été créée pour qu'il y ait un équilibre.
Cette carte qui lui avait valu le sacrifice de son sentiment le plus cher. Le sentiment qui lui avait permis de remporter de si grands combats, de si grandes victoires. Cet amour qui s'était lié au néant. Cet espoir qui s'était créé comme par magie, ranimant la flamme éteinte de son cœur.
- Il suffit juste que tu sacrifies autre chose pour créer une nouvelle carte. Cela équilibrera ta création et tu pourras guérir Tomoyo.
- Sacrifier quelque chose ? Quoi ? Je...
Et soudain, le doute. L'affreux doute de revenir au passé. Au moment où elle avait fait ce choix si inhumain et abjecte. Le sacrifice d'une part d'elle-même. Le renoncement de son âme.
- Je suis là pour ça. Kaho m'a dit que je suffirai.
Nakuru s'approcha alors de l'enfant aux cheveux couleur de miel. Elle paraissait avoir grandi depuis la dernière fois, à moins que ce ne soient les larmes et la tristesse qui l'avaient fait grandir trop vite. Sakura guetta la jeune femme sans comprendre.
- Je vais me sacrifier, Sakura. C'est ma mission à présent. Et si tu tiens à Tomoyo, tu feras ce que je te demande.
- Et Eriol ? Spinel ? Et Toya... ?
Sa voix trembla à l'évocation de son frère. Il allait être effondré, même si il ne lui aurait jamais avoué la vérité. Nakuru sourit doucement en pensant au jeune garçon.
- Toya a compris. Tu dois en faire autant.
Elle revoit sa tête baissée, ses yeux vaincus, son corps résigné.
Toya avait tout compris, elle en était persuadée.
