Chapitre 9 : Se sacrifier

Elle était là. Face à lui. Les yeux secs. Le sourire facile, léger. Le regard sérieux, intéressé, impatient. Elle se trouvait là avec ses longues boucles de cheveux qui lui arrivaient jusqu'aux hanches. Elle se tenait droite attendant son jugement, attendant une action venant de lui, désireuse de le voir réagir. Mais en la fixant ainsi, Eriol ne savait plus quoi déclarer. Quelque chose s'était cassé. Quelque chose était mort. Et heureusement, ce n'était pas encore elle...Le jeune homme ne dit rien. Il patienta. Que faire dans ce genre de situation ?

- Je l'ai appris il y a quelques mois...avant que tu n'arrives.

Tomoyo cherchait un contact avec Eriol. Il évitait cependant de la regarder. Il n'était pas prêt à la voir mourir. Est-ce que cela l'étonnait ? Non. Bien évidemment. Leur relation avait toujours était si sous-entendue, si discrète, même dans leurs cœurs à eux, préférant ne pas s'avouer véritablement ce qui les traversaient jour après jour pour ne pas dépasser la limite. Mais aujourd'hui, ne le pouvaient-ils vraiment pas ?

- J'ai choisi de vivre ainsi. Je n'ai pas de regret.

Comment aurait-elle pu envisager de se laisser guider par ses sentiments, y répondre et se dévoiler dans l'état où elle était ? Avec quelle audace et égoïsme aurait-elle pu parler avec Eriol, lui transmettre une part si intime de son âme, lui avouer tout ce mal qui l'environnait et emprisonnait son corps ?

- Est-ce que tu ne voulais pas guérir ? Pas… vivre Tomoyo ?

Eriol plongea ses grands yeux peinés sur elle, immortalisant sa gracieuse silhouette dans un coin de sa mémoire. Il voulait lui parler, lui demander, poser ses questions, mais il émit une certaine réserve tout de même, essaya de canaliser ses émotions sans le laisser déborder pour autant. Après tout, il était connu pour son calme et son contrôle. Changer maintenant ne serait pas une bonne chose, n'est-ce pas ? Pourtant, n'était-il pas déjà changé ?

- J'en rêvais, mais je ne pouvais pas. On ne peut pas toujours changer les choses d'un coup de baguette magique.

N'était-ce pas ce qu'il avait réalisé il y a quelque temps ? Que face à Tomoyo, il n'était plus un être magique, qu'il avait uniquement utilisé la magie récemment, c'était pour elle. La pluie. Le film. Son désir de la rendre heureuse n'avait-il pas pris le pas sur tout le reste ?

Elle l'avait changé. Tomoyo lui avait permis de redevenir le jeune garçon qu'il avait le droit d'être. Il était redevenu Eriol pour quelques temps. Un être sans magie, un homme sans être l'ombre d'un autre. Un être qui se disait entier. Un être plein de lui-même. Et c'était grâce à cette jeune femme...Alors, comment pouvait-il la regarder dorénavant ? Il détourna brusquement la tête. Il ne pouvait décidément plus.

- J'ai caché cela pour préserver une image parfaite de moi-même. Egoïstement. Je voulais être humble avant de mourir. Mais...je n'y suis pas arrivée. J'ai fait exactement le contraire. J'ai faibli. J'ai menti. J'ai perdu confiance.

Eriol savait que c'était un moyen pour qu'il la regarde de nouveau, pour qu'il reprenne confiance en lui et qu'il puisse enfin l'affronter. Pourtant, il s'en sentait incapable. Il se sentait minable. Faible. Inutile. Jamais, il n'avait ressenti ça, ce dégoût de lui-même. Ce manque de confiance. Sa trop petite foi. Jamais, il n'avait été si vulnérable. Elle l'avait véritablement changé jusqu'au bout. Il ne sut si c'était une bonne chose pour autant.

Tomoyo ferma les yeux douloureusement, se replongea dans ses sentiments contradictoires de ces derniers mois, elle avait du mal à rester debout sans flancher. Se livrer de cette façon, ce n'était pas elle, elle détestait ça, cependant c'était devant Eriol. Devant celui qu'elle avait fait venir de l'autre côté du monde uniquement pour lui dire au revoir. Adieu.

- Est-ce que tu voudrais bien jouer du piano pour moi ?

Eriol entendait de son timbre de voix empli de larmes qui menaçaient de couler, sentait son cœur palpiter à force de l'imaginer seule avec son désespoir. Toutefois, il ne parvint pas à contempler son teint blafard et l'imaginer disparaître bientôt, à jamais. Il n'en était pas encore capable. Mais il ferait un effort. Par respect pour elle. Pour eux.

- Bien sûr...

Était-ce vraiment tout ce qu'il pouvait encore lui offrir ?


C'était le moment pour elles de se confronter. Seule à seule. Ensemble. Elles se sont toujours encouragées, elles ont toujours été d'un soutien inégalable l'une pour l'autre. Leur relation s'apparentait plus à celle de deux sœurs qu'à celle de simples cousines. Elles étaient les deux faces d'une même pièce, se complétant, se reflétant leurs défauts et leurs qualités. Elles étaient enfin réunies.

Sakura s'effondra alors devant Tomoyo tant elle n'arrivait pas à imaginer la situation dans laquelle son amie les avait tous plongés. Sans rien dire. Pas un mot. Pas une plainte. Juste un silence qui s'était tu récemment.

- Tomoyo… Je n'arrive pas à créer la carte que je t'ai promise ! Tu comprends, Tomoyo ! Tu comprends ?!

Pourquoi ne pas lui en avoir parlé ? Pourquoi pas plus tôt alors qu'ils avaient peut-être encore une chance d'échapper à ce cauchemar ? Pourquoi seulement maintenant alors que le temps manquait et les possibilités d'agir s'amoindrissaient ?

- Nakuru veut se sacrifier pour me le permettre !

La malade sentit son cœur s'arrêter brutalement, choquée par cette révélation dont elle ne se doutait aucunement. Et puis revinrent alors des paroles lointaines. Des mots qu'elle avait entendu prononcer, mais qui ne la marquèrent qu'à cet unique moment.

« Je ne connais pas la mort. »

Cela avait été les mots de Nakuru alors qu'elle se confiait sur sa mère, alors que le sujet si tabou de la mort s'était pourtant immiscé dans leur conversation.

- Pourquoi Tomoyo ? Pourquoi tu as gardé cela pour toi ?

Elle hurlait presque, les pupilles remplies de larmes désemparée et inquiète de l'avenir. Leur avenir qui leur avait semblé à portée de mains, si possible, si proche. Tomoyo sentit sa salive passer difficilement dans les parois de sa gorge tant voir son amie se mettre dans cet état avait quelque chose d'extrêmement déroutant, déplaisant.

- Je suis désolée, Sakura. Je n'ai pas parlé de ma maladie...Et j'aurais dû le faire plus tôt, mais…

- Tu savais que je devrais sacrifier quelque chose de précieux, n'est-ce pas ? C'est pour ça que tu ne m'en as pas parlé, n'est-ce pas Tomoyo ?

- Je suis désolée.

Elle prit son amie dans ses bras pour la consoler alors qu'elle-même aurait voulu qu'on en fasse de même pour elle. Mais Sakura avait compris. Au fond, elle avait supposé que son mutisme n'était pas là pour leur faire du mal, bien au contraire, pour les épargner. Pour les protéger. Avait-elle sacrifié sa seule chance de survie pour leur bien à tous ? Était-ce possible ? Après tout, Kaho avait essayé de trouver une solution, avait cherché des semaines durant un autre résultat, mais il n'y avait qu'un seul et unique moyen de sauver Tomoyo.

- Tu voulais te sacrifier toi aussi, Tomoyo.

Pour éviter la peine et éviter d'aller à l'encontre du destin.

Un sacrifice.

Le sien.


Il n'avait pas du tout prévu de la voir s'asseoir à une table du restaurant dans lequel il travaillait depuis des mois et commander un thé léger, juste pour les apparences, certainement. Toya eut un sentiment étrange étreindre ses poumons lui donnant une envie d'étouffer. Il décida de prendre sa pause, sachant pertinemment que Tomoyo était venue le voir lui, expressément.

- Bonjour.

- Tomoyo ? Que fais-tu là ?

- J'ai appris que tu travaillais ici.

- C'est juste. Mais cela ne me dit pas ce que tu fais là.

- En fait, je voulais te voir Toya.

- C'est sans doute la première fois.

La dernière aussi, pensa-t-il tristement...

Tomoyo ressentit un malaise s'installer entre eux et décida d'être directe et ne pas faire perdre plus de temps au jeune homme. Après tout, n'avait-elle pas défini tout ce qu'elle désirait faire en venant ici, n'avait-elle pas trouvé le courage nécessaire pour abandonner la seule possibilité qu'elle avait encore d'aller mieux ?

- J'ai appris ce que Nakuru voulait faire.

Il sursauta alors. Choqué d'entendre ce nom si familier dans la bouche de la meilleure amie de sa sœur. Il regarda Tomoyo sinistrement surpris. Elle semblait plus pâle qu'habituellement, plus faible. Pourtant, elle était venue le voir ici, pour lui parler de quelque chose qui le déstabilisait totalement.

- Et je me suis demandé pourquoi personne ne semblait vouloir l'en empêcher.

- Comment ça, personne ?!

- Sakura essaie de trouver une solution. Shaolan aussi est retourné en Chine avec Meiling pour recueillir des informations. Nakuru et Spinel sont partis voir Kaho il y a quelques temps...Mais, je ne pense pas que sacrifier une personne pour en sauver une autre soit très juste.

Toya s'emballait pourtant, malgré un air qu'il tentait de garder indifférent. Il se remémora l'apparition de Ruby Moon, ses menaces, son désir de sauver Tomoyo et Eriol d'un chagrin qu'il trouva égoïste. Cela l'énervait toujours d'y repenser. De revoir cette scène dans la tête et se souvenir qu'il avait également abandonné l'idée de dissuader Nakuru de mourir.

- Nakuru dit que cela ne la dérangeait pas de se sacrifier parce qu'elle n'est pas humaine.

Tomoyo constata les yeux fuyants de Toya et eut un air peiné. Pourquoi s'obstinaient-ils avec Nakuru à ne pas se parler, à ne pas se montrer honnête ? Pourquoi faisait-il l'erreur qu'ils lui reprochaient tous d'avoir fait les concernant ?

- Mais, cela ne dérange vraiment personne qu'elle se sacrifie comme ça ?

- Demande à son maître adoré.

Alors Tomoyo comprit. Le fin mot du problème. Le nœud qui s'était formé dans le ventre de Toya et l'empêchait de respirer calmement.

- Eriol n'est pas au courant.

- Comment ça ?

Un nœud qu'elle s'apprêtait à délier.

- C'est une décision personnelle et non pas une mission, Toya. Nakuru veut juste éviter que les gens soient attristés par ma mort. Eriol, Sakura, toi aussi sûrement...Et puis voir Sakura triste ne pourra pas te rendre heureux, n'est-ce pas ?

Toya releva ses yeux vers sa cousine et eut un air désolé devant cet être si fragile qu'il ne pouvait pas aider. Qui était pourtant venu ici pour lui parler, lui ouvrir les yeux et l'empêcher de se renfermer sur lui-même comme il avait l'habitude de le faire. S'ouvrir à la réalité et à la décision de Nakuru. Avoir la solution à ce problème tapi dans un coin de sa tête et qu'il ne voulait pas affronté.

- Tomoyo...Cela ne me fait pas plaisir de te savoir malade. Et je pense que tu le sais.

- Oui, ne t'en fais pas. Mais je sais qu'au fond, tu ne veux pas que Nakuru disparaisse non plus, pas vrai ?


En rentrant de son travail, Toya rencontra Yué. L'opposé de son ami Yukito, un être beaucoup plus froid et moins attentionné, mais qui le regardait d'une manière qu'il comprit comme inquiète.

- Que comptes-tu faire maintenant ?

C'était le double magique de Ruby Moon. Un être censé la comprendre bien plus que lui, et cette impression l'agaçait un peu, sans qu'il se l'avoue. Pourquoi se sentait-il à l'écart de toutes les personnes qui avaient un lien avec Nakuru ? Pourquoi inconsciemment avait-il la sensation d'être de trop et que cela le dérangeait ?

Yué, Eriol… C'étaient des êtres magiques alors que lui, ne l'était pas. C'était un humain entouré de magie, mais était-ce que recherchait Nakuru ? Une normalité humaine ? Était-ce pourquoi elle s'accrochait à lui, rendait ses journées agaçantes et troublantes en même temps ? Pourquoi l'embêter si elle n'en éprouvait pas de la satisfaction ? Pourquoi s'attachait-elle à ce besoin d'être proche de lui, toujours prêt de lui ? Vivante et souriante. Satisfaite de pouvoir partager un moment ensemble. N'agissait-elle pas comme une humaine en soi ?

- Je dois faire quelque chose, c'est ça ?

Il avait envie d'en rire, gêné, mais fier de pouvoir enfin agir sans baisser les bras. Pouvoir de ses bras faibles et humains empêcher la destruction de Nakuru. Etre capable de l'arrêter dans sa décision par de simples mots. Pas de magie. Juste lui. Qui parle. Qui avoue. Et lui fait entendre ce qu'elle désire, pour une fois.


- Je ne peux pas te comprendre.

Nakuru fronça finement son sourcil, étonnée par cette réponse et l'apparition si soudaine et essoufflée de Toya devant la maison des Daidoji. Elle avait senti l'appeler, instinctivement malgré l'heure tardive. Elle attendit l'explication du garçon calmement parce qu'elle était un peu trop surprise pour y mettre des éclaircissements plus logiques.

- Elle fait partie de toi maintenant que tu le veuilles ou non.

Elle ne réalisait pas encore la raison de cette déclaration. Toya ici. Toya qui lui parlait et s'expliquait. Se confessait et répondait à tout ce qu'elle lui avait dit récemment et qu'il avait tu jusqu'à aujourd'hui.

- Je veux qu'elle reste ici autant que toi. Je ne veux pas la voir mourir.

Ce garçon qui avait couru pour la voir, lui avouer, lui faire comprendre enfin pourquoi elle ne pouvait pas disparaître. Pourquoi elle n'avait plus le droit de se sacrifier et de mourir.

- Même si elle ne fait qu'exister, je veux qu'elle le fasse ici avec nous, avec moi.

Ses yeux qui la contemplaient avec détermination et courage, son regard qui lui faisait réaliser les sentiments qui l'animaient.

- C'est ça qu'il faut que tu comprennes.

Toya savait exactement les arguments qu'il devait utiliser, il avait conscience que seuls ces mots pourraient un tant soit peu provoquer un geste chez la gardienne qui n'avait jamais été provoqué par personne.

Et là...quelque chose se matérialisa sur la joue de Ruby Moon.

Une chose qu'elle n'aurait jamais crue possible.

Une larme.

Un signe de son humanité.

Une larme qui signait la fin de son combat.


Il ne savait pas combien de temps Sakura était plongée dans la pénombre de sa chambre, Kérobéros l'avait prévenu que cela serait difficile de l'atteindre. Qu'elle paraissait être dans un « autre-monde », une sorte d'univers où elle s'était réfugiée pour ne pas s'effondrer complètement. Toutefois, il lui fallait la réveiller. Faire ouvrir les yeux à la grande magicienne qu'elle était. Parce qu'elle seule pouvait encore agir. Les recherches qu'ils avaient faites avec Meiling n'avaient rien donné encore. Et bien que sa cousine soit restée au pays, obstinée à l'idée de trouver un remède dans les archives de leurs ancêtres, lui avait décidé de revenir à Tomoeda. Auprès de ses amis. Auprès de la fille qu'il aimait par-dessus tout.

- Sakura, je suis rentré.

Ses grands yeux émeraude le contemplèrent, guettant une réponse à sa question. Avait-il trouvé quelque chose ? Une information, un détail pour qu'elle puisse créer la carte sans détruire autre chose ? Elle sut que non. A sa mine défaite et résignée, Sakura comprit que tout était perdu et son cœur tambourina fort dans sa poitrine, prêt à se détacher de son corps pour de bon.

- Tu as toujours trouvé la solution à chaque problème, même lorsque la situation était désespérée.

A genoux, recroquevillée sur elle-même, la chasseuse fixa le sol, pensive.

- Je ne peux pas.

Elle semblait vaincue, anéantie et cette vision lui fit du mal. La défaite, il avait appris qu'avec Sakura, elle n'existait pas. Qu'elle était courageuse, combattante et ne s'avouait pas à terre avant d'avoir lutté de toutes ses forces. Qu'était devenue cette fameuse magicienne qui avait chamboulé tout son univers ?

- Bien sûr que si !

Elle sursauta au son de sa voix énervée. Elle le regarda alors, persuadée que Shaolan faisait cela dans un but concret. L'éveiller à la vie et à ses perspectives.

- Tu ne vas pas laisser Tomoyo mourir, Sakura !

Lui ouvrir les yeux qu'elle tentait obstinément de garder fermés.

- Tu ne peux pas laisser faire ça ! Ce n'est pas toi !

Elle ressentit à cet instant ce regain d'amour. Cette force qui anima son cœur au son de la voix de garçon. Sakura reprit du coup confiance en laissant s'installer en elle quelque chose qu'elle avait délibérément voulu chasser. Elle ressentit cet amour. Le sien. Celui qu'elle éprouva pour lui et Tomoyo. Cet espoir. Son envie de protéger tout le monde et ne pas les sacrifier.

- Tu as raison.

Sa magie qui était censée être la réponse à tout.

- Il faut que je me concentre...

A tous leurs maux.


Le chapitre suivant sera le dernier de cette histoire, n'hésitez pas à laisser vos impressions.

Kingaaa