Lorsque les gardes prévinrent Demetri qu'Eleazar était aux portes du château, le garde s'empressa d'aller à sa rencontre. Il ne fallait guère y voir la moindre courtoisie mais plutôt l'envie de montrer au traître qu'il était désormais en terrain ennemi. Alors qu'il marchait rapidement dans les couloirs en ajustant sa cape sombre, il fut rejoint par Felix.
« Les éclaireurs viennent de me prévenir, ce bâtard est là », Demetri ne réagit pas, il connaissait la haine profonde que son acolyte vouait à l'espagnol et il aurait pu lui-même formuler la même insulte à l'égard d'Eleazar.
L'ancien garde, le traitre, le faible, se tenait dans l'imposante et froide entrée du château, encadré par Santiago et un jeune vampire qui venait sans doute d'être recruté.
Lorsque Demetri arriva, suivit de près par Felix, la tension monta d'un cran et Santiago, pourtant coutumier de l'animosité entre l'espagnol et le traqueur sembla mal à l'aise. Le visage de Demetri était froid et impassible mais son regard en disait long. Felix en revanche, moins fin que son acolyte,
« Il faut avouer que, une fois n'est pas coutume, tu fais preuve de courage en venant ici », articula Demetri froidement tout en toisant l'ibérique.
« De courage ou de bêtise », siffla Felix qui se tut rapidement lorsque le traqueur lui signifia de se taire d'un simple regard.
« Je viens simplement m'assurer que le bien précieux que je vous ai laissé il y a quelques années est toujours en vie », la voix d'Eleazar était morne et plate comme d'habitude cependant l'ancien garde semblait plus faible qu'auparavant et la couleur ambre de ses yeux trahissaient son pathétique régime que le traqueur considérait comme contre-nature.
Demetri prit une inutile inspiration et leva les sourcils, « tu viens t'assurer que l'humaine est encore en vie ? On peut savoir ce que cela peut te faire ? ».
« Mes intentions ne regardent que tes Maîtres et je n'ai pas à en parler avec un simple garde », l'espagnol fit quelques pas en direction du couloir qui menait à la salle du trône.
Demetri laissa échapper un rire étouffé, « un simple garde qui pourrait séparer ta lamentable tête de ton corps ».
L'ancien garde ne répondit pas, son calme apparent n'était qu'une façade et son esprit était bel et bien consumé par la peur. Il méprisait Demetri et son arrogance, son manque de considération pour toute vie, sa facilité à se jouer des femmes sans tenir compte de leurs sentiments mais il savait à quel point le garde était estimé par ses Maîtres et surtout il connaissait les talents de l'impitoyable et redoutable Volturi. Demetri était rapide et précis, lorsqu'il attaquait, c'était pour tuer et il n'échouait jamais.
Sous bonne escorte, Eleazar sillonna ces couloirs qui lui étaient désormais étrangers et qu'il avait jadis appelé « maison ». Il n'éprouvait aucune nostalgie mais plutôt du dégoût. Le Palais des Volturi ressemblait n'était qu'une métaphore architecturale de ses habitants. Froid et inhospitalier, luxueux aussi bien que spartiate et pourtant défraichit comme un témoin du temps qui passe. On y entrait en s'y perdant et ce dédalle immense ressemblait à une prison on n'était jamais sûre d'en sortir vivant. Lui-même n'était pas certain de garder longtemps sa tête sur ses épaules. Carmen l'avait supplié mais il le fallait, sa conscience l'avait rongé toutes ces années et il avait besoin de savoir si cette enfant fragile respirait encore l'air chaud et oppressant de Toscane.
La porte de la salle du trône était ouverte et la moitié de la garde se trouvait postée. Sur leurs trônes, les trois rois toisaient le traitre.
Le regard d'Eleazar se posa sur Aro qui lui fit signe d'avancer. Demetri poussa sans ménagement l'Espagnol d'un geste brutal.
« Je voudrais dire qu'il s'agit d'une agréable surprise mais tu comprendras qu'étant donné les circonstances, je ne suis guère ravi de te voir fouler mes terres », la voix d'habitude piquée d'excitation du Maître incontesté des immortels étaient distante et inquiétante.
« Je ne viens pas en ennemi, Aro », Caïus en entendant les paroles du traitre laissa un sourire machiavélique se dessiner sur son visage, « je viens humblement vous voir, dicté par ma conscience. »Rose est à l'aube de ses dix-huit ans et je ne peux m'empêcher de m'inquiéter pour cette enfant que je vous ai moi-même offert ».
« Ta conscience ? J'imagine que tu viens d'enquérir de la santé de la jeune Rose ».
Alec contemplait avec effarement cette scène et à voir la mine dégouttée de Demetri, les deux gardes partageaient la même pensée. Comment pouvait-il massacrer une famille et dérober un nourrisson afin de s'en servir comme monnaie d'échange et revenir plusieurs années après s'assurer qu'elle allait bien.
« Le ridicule de ta demande me laisse perplexe », Aro se leva majestueusement de son trône et marcha vers l'ancien garde qui donna sa main.
Un sourire satisfait se dessina sur le visage de l'auguste vampire, « tu veux la sauver n'est-ce pas, t'assurer qu'elle n'est pas utilisée et manipulée comme c'est noble de ta part mais terriblement hypocrite », Aro jeta un regard en direction de Caïus qui semblait ordonner silencieusement à son frère d'en finir avec ce Judas.
« Afton, va la chercher ! » lança sèchement Aro au garde qui se tenait à quelques mètres d'Alec et de Jane.
L'amant de Chelsea inclina respectueusement la tête et disparut rapidement. Aro tourna les talons avant de retourner s'asseoir sur son trône. Il continuait de fixer Eleazar tout en se demandant si ce dernier avait définitivement perdu l'esprit. Le Maître des Volturi espérait qu'Alec avait rempli sa mission car il ne supporterait pas de perdre un tel potentiel. Son regard grenat se posa sur le cruel jumeau et il pouvait sans peine y voir le doute qui l'habitait.
Les minutes furent longues avant d'entendre le pas léger de Rose dans le couloir. Demetri resta de marbre, son regard ne se détachant pas d'Eleazar qui pivota sur lui-même pour voir la jeune fille. Le traqueur eut bien du mal à dissimuler son agacement en voyant le visage de l'espagnol s'illuminer.
Le garde pouvait sentir le parfum délicat de la jeune fille et il se tourna à son tour. Le visage de Rose avait perdu de sa candeur et c'était la première fois qu'elle lui paraissait si… femme. Ses cheveux étaient attachés en un chignon décoiffé et quelques mèches de ses cheveux d'or venaient danser devant son visage. Elle portait un simple t-shirt blanc et il était aisé de deviner sa poitrine qui n'était visiblement pas prisonnière d'un soutien-gorge. Elle portait une jupe rose pâle, plissée et transparente qui lui arrivait au-dessus du genou. Rose ne portait pas de chaussure, elle était là, pieds-nues et habillée comme si on l'avait sortie brusquement du lit. Aux yeux de Demetri, elle n'avait jamais été aussi belle qu'à cet instant.
Le traqueur jeta un regard discret en direction d'Alec qui semblait se faire la même réflexion mais la jeune mortelle n'était plus une adolescente, c'était une femme qui se trouvait devant eux. Heidi avait brisé quelque chose en elle, l'obligeant à grandir trop brusquement. Cette fracture qui ne se refermerait jamais, le garde pouvait la deviner à son regard, à la manière dont elle se tenait.
Rose fixait Eleazar de ses yeux saphir, son regard ne montrait aucune douceur, aucune compassion. La jeune fille observait celui qui lui avait volé son enfance avec froideur et détachement.
« Rose, ma chère enfant, je tiens à te présenter », Aro n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'il fut sèchement interrompu par cette enfant qu'il aimait comme une fille.
« Je sais qui il est », si son regard était froid, sa voix était glaciale et méprisante, « c'est l'homme qui m'a échangé comme de la marchandise pour gagner sa liberté ».
Alec se crispa, il n'avait jamais entendu Rose parler de cette manière en réalité il avait le sentiment de découvrir une version brute de celle qu'il affectionnait.
Eleazar s'avança vers la jeune fille mais elle recula d'un pas, « peut-être pourrions-nous parler en privé ? ».
« Non », la réponse était catégorique et l'espagnol sembla déstabilisée un court instant mais il se reprit rapidement.
Demetri se tourna vers Heidi qui se tenait aux côtés de Chelsea. La sculpturale jeune femme ne pouvait dissimuler sa surprise ni sa fierté.
« Je comprends que tu ne veuilles rien savoir de moi ni de mes motivations mais je viens ici dans un seul but, savoir si tu es heureuse », Alec leva les yeux au ciel en entendant la tirade du traitre mais c'est la réponse de Rose qui l'interpela.
« Le bonheur est une chimère il faut être un fou pour y croire », lâcha-t-elle.
Aro joignit les deux mains et sembla vibrer d'excitation. La réaction de Rose était au-delà de ses espérances.
« J'ai été égoïste mais je tiens à te demander pardon », joignant l'acte à la parole, l'ibérique s'agenouilla en signe de soumission.
Demetri savourait cet instant, il contemplait la scène irréelle qui se déroulait devant ses yeux. Eleazar, l'arrogant, le suffisant, le moralisateur, agenouillé devant une mortelle en quémandant son pardon.
« Pardon refusé », Rose leva les yeux vers Aro, « ma présence est encore nécessaire ou je peux y aller ? ».
« Tu peux disposer mon enfant », le sourire bienveillant du Maitre ainsi que son regard pétillant en disait long.
Rose tourna les talons sans un regard pour le traqueur et c'est à ce moment-là qu'Eleazar se leva et lui saisit le bras. Demetri se jeta sur l'ancien garde et le projeta au sol.
« Demetri », la voix d'Aro résonna dans la pièce.
Le garde lâcha Eleazar qui ne détachait pas regard de la jeune fille.
« Ton cœur est de pierre », murmura-t-il.
« La faute à qui ? », rétorqua Rose avec agressivité.
Des larmes commençaient à perler au coin de ses yeux, signe que non, son cœur n'était pas de pierre.
« Ce n'est pas ce que je voulais, j'ai agi par égoïsme, par amour mais je m'en veux », Rose s'approcha de lui et s'agenouilla à sa hauteur.
« Vous êtes toujours un égoïste. Vous m'avez enlevée et vous avez massacré ma famille pour quoi ? Par amour ? Où est l'amour là-dedans ? Et parce que VOUS êtes dévoré par le remord, vous venez raviver des évènements passés et douloureux… Vous pensez être meilleurs ? Vous pensez respecter la vie humaine parce que vous ne tuez pas pour manger ? Vous vous bercez d'illusion… Non vous n'aurez pas mon pardon et vous ne l'aurez jamais et je suis certaine d'une chose, nous nous reverrons et ce jour-là, je serai en mesure de vous faire souffrir autant que vous m'avez fait souffrir, j'ai toute l'éternité pour ça », la voix de Rose n'était qu'un murmure, un sifflement aux oreilles d'Eleazar.
Rose se leva et son regard croisa celui du traqueur et pour la première fois, elle y lu du respect. Le temps sembla se figer un instant tant l'intensité de cet échange était fort. Elle venait de gagner son estime et elle le savait. Aujourd'hui, elle avait grandi et elle le savait.
Lorsque Rose disparut, Eleazar se releva lentement et se tourna vers Aro.
« Vous pouvez être fière de vous », cracha-t-il avec véhémence, « elle est devenue le monstre que vous souhaitiez, en tout cas, rassurez-vous, si je vous ai peut-être trahi, je ne vous ai pas menti, son pouvoir est là et fort ».
« Je pourrais te faire exécuter, Eleazar, mais je ne voudrais en aucun cas priver ma chère fille de ce plaisir », Aro parcouru la pièce du regard, contemplant ses redoutables gardes, « je te somme de quitter cette ville et sois sûre d'une chose, si tu t'avises de revenir, je te ferais massacrer par mes gardes ».
Eleazar inclina la tête, il virevolta gracieusement sur lui-même avant de se diriger vers la sortie, suivit de près par Felix et Demetri ».
Le trio n'échangea pas un mot mais une fois dans les couloirs, le traqueur cessa de marcher.
« Raccompagne-le hors de la ville, j'ai des choses à faire », Felix était sur le point de demander à son frère qu'est ce qui pouvait être plus important que de jeter le traitre hors de murs mais Demetri s'évapora.
Le traqueur utilisa son don pour retrouver la trace de Rose dans l'immense palais. La jeune femme était assise dans un recoin de la bibliothèque, le regard perdu dans le vide. Elle ne pleurait pas pourtant sa respiration était difficile. Il s'approcha d'elle silencieusement, lorsqu'elle remarqua la présence du traqueur, elle ne put s'empêcher de sursauter.
« Tu ne devrais pas pleurer », lâcha-t-il.
« Je devrais danser de joie peut-être ? », elle dégagea une mèche de son visage en reportant à nouveau son attention sur un livre aux magnifiques reliures qui se trouvait en face d'elle.
« Oui, tu devrais », murmura-t-il à son oreille tout en glissant sa main froide sur sa joue.
Le souffle de Rose s'accéléra et Demetri savourait l'effet qu'il lui faisait.
« C'est le début d'une nouvelle ère », il la força à le regarder, « tu n'es plus une enfant gâtée et pathétique de naïveté, Rose, tu es désormais une femme qui s'est montrée digne d'appartenir à notre caste », le traqueur fit glisser la main le long du bras fin et délicat de la jeune femme, il attrapa sa main et la porta à ses lèvres. Le regard de Rose se troubla, son cœur s'emballa et le monde sembla s'arrêter de tourner un instant, comme lorsqu'ils s'étaient regardés dans la salle du trône.
« Je n'ai pas l'intention de briser cet instant ô combien émouvant mais Sulpicia te demande, Rose », Alec se tenait à une dizaine de mètres, bien sûre, Demetri avait senti sa présence et c'est avec la plus grande délectation qu'il avait laissé son rivale observer impuissant le moment où il avait définitivement perdu celle qu'il convoitait et qu'il avait considéré à tort comme acquise.
