Tout était chaud et doux autour d'elle. Ses paupières lourdes se refermaient automatiquement quand elle essayait de les ouvrir et elle décida de ne pas bouger, profitant de son état semi-conscient pour pouvoir se rendormir dans ses draps moelleux. Elle se sentait étonnement bien et la sensation du matelas douillet sous elle enchantait son dos et ses muscles.

Les événements lui revinrent brusquement en mémoire et elle ouvrit les yeux en se redressant, saisie d'effroi. Elle inspecta frénétiquement ses alentours, ahurie de ne pas sentir la froideur de sa cellule sombre et l'odeur discrète de conifères.

Les rayons du soleil mourant perçaient à travers les rideaux de sa chambre qu'elle fixa, incrédule. Elle était à nouveau sur son lit, dans son appartement, encore tout habillée avec sa couverture disposée sur elle. Elle cligna des yeux plusieurs fois, s'assurant qu'elle ne rêvait pas.

Comment diable était-elle revenue à Londres ? Même si elle avait entendu son geôlier et le jeune homme parler anglais, elle doutait fortement que cette bâtisse se soit trouvée à proximité de Londres.

Elle se redressa tant bien que mal, abasourdie. Plus elle réfléchissait, plus une évidence lui sautait aux yeux. Ce Ciel l'avait-il vraiment découverte inconsciente dans le couloir et ramenée chez elle ?

Se sentant plus crasseuseElle se sentait plus crasseuse que jamais. Elle se dirigea vers sa salle de bain en laissant tomber ses vêtements au fur et à mesure de sa progression, écœurée et grinçant des dents en sentant le tissu frotter sur ses hématomes. Pendant que la baignoire se remplissait lentement, Élise resta figée au milieu de sa salle de bain, incapable de former la moindre pensée cohérente.

L'eau chaude aidant, elle se détendit malgré tout, faisant taire le flot de questions qui assaillait ses pensées devant l'improbabilité de la situation. Elle était chez elle à présent et elle était vivante, ce qui restait d'ailleurs le point le plus énigmatique de l'histoire.

Elle alluma la radio et écouta les tubes du moment pour se changer les idées. Ce n'était certes pas sa musique préférée, mais elle lui était familière et étrangement rassurante. Après s'être suffisamment décrassée, Élise entreprit de s'habiller. Elle jeta un œil à l'horloge : elle avait dormi jusqu'à la fin de l'après-midi et il faisait à présent nuit dehors.

Elle vivait seule depuis que ses parents avaient été assassinés, trois ans plus tôt, dans le salon privé d'un restaurant Londonien.

Prémédité, sans revendications. Cette tuerie suintait le professionnalisme morbide. Cette froide détermination, cette façon d'opérer, d'avancer minutieusement jusqu'à chaque victime pour en disloquer le corps sous le coup des balles l'avait hanté longtemps.

Elle avait compris cette nuit-là que la vie ne tenait parfois qu'à très peu de choses, à la position que l'on occupait autour d'une table, au nombre de corps qu'il y avait entre soi et les bourreaux. Force avait été de constater qu'elle ne pourrait plus habiter la maison familiale après cela, ni assister à l'enterrement.

Elle était à présent persuadée d'être davantage en sécurité morte que vive, jusqu'à l'avènement de sa vengeance, point culminant de sa pénible existence.

Londres était un endroit où disparaître se révélait ridiculement facile. Mais c'était aussi la ville qui regroupait le plus de milliardaires au monde. Et bien des inconvénients allaient de pair avec la richesse et le pouvoir. Cette société de nantis dans laquelle avait évolué sa famille étaient cloisonnée et imperméable.

A force de voler trop haut, on finissait par se brûler les ailes. Et elle ne connaissait rien des règles qui régissaient cette société. Elle était bloquée, de l'autre côté de la barrière.

Le temps lissait les bosses, sans combler les crevasses.

Alors qu'elle s'était retrouvée démunie et sans un sou, un riche ami de sa mère l'avait prise en pitié et lui avait trouvé un emploi pour commencer sa nouvelle vie. Connaissant son don pour l'écriture, il lui avait offert un emploi dans le journal The Times dont il était l'un des principaux actionnaires. Élise vivait de ses articles et espérait par-là pouvoir retrouver les meurtriers de ses parents. Ce poste lui ouvrait en effet des opportunités d'investigation spéciales : sa position lui permettait d'être au courant de toute l'actualité et des faits divers qui se passaient dans le monde et elle redoublait de vigilance pour ne pas louper une autre manifestation des responsables de son malheur.

Ses parents étaient assez influents dans la haute sphère de la société mais ils n'avaient cependant rien à voir avec une quelconque organisation criminelle. Elle n'avait jamais vraiment compris comment sa famille avait atteint un tel prestige au fur et à mesure des décennies mais l'immense manoir familial qu'elle avait habité en centre-ville était fortement probant de son influence. Elle savait que son père avait travaillé dans l'agro-alimentaire jusqu'à arriver au poste de PDG de son entreprise mais se doutait que leur influence avait dû leur attirer des ennuis. Elle ne signait donc jamais ses articles de journaliste par son vrai nom.

A présent, elle se débrouillait sans avoir recours à la fortune que ses parents lui avaient laissé en héritage pour ne pas attirer l'attention. Le secteur des banques était très sectaire et les informations privées d'utilisations de compte se vendaient parfois à prix d'or. Elle ne doutait pas que les investigateurs du meurtre de ses parents étaient hauts placés et préférait ne pas montrer qu'elle était vivante. Les assassins la croyaient morte : ainsi soit-il.

On ne se méfie pas des morts

De toute façon, personne n'avait jamais su et ne s'était jamais douté de sa survie. Les auteurs qui avaient orchestré le massacre avaient fait brûler tout le building après avoir pris ce qu'ils étaient venus chercher. Aucun corps n'avait été retrouvé, et elle était présumée morte avec eux.

L'alerte de son portable l'arracha à ses pensées et elle tâcha de déverrouiller l'appareil sans le faire tomber dans la baignoire. C'était son collègue qui l'informait qu'il passait la chercher dans une heure pour la rédaction d'un article. Comme si tout était normal.

Elle regarda la date. Dans deux jours devait sortir un article sur l'ouverture d'un bar du quartier de Soho dont la clientèle explosait. Elle ne pouvait faire ses interview que pendant les heures d'ouverture du bar et devait donc faire l'effort de s'y déplacer ce soir.

Il était déjà tard, elle devait se dépêcher. Elle découvrit après un bref passage sur Google que l'endroit était réputé pour être très chic et qu'elle avait donc un dress code à respecter.

OoOoO

Tout était presque prêt, il ne lui restait plus qu'à se coiffer. Elle noua ses cheveux bruns, presque auburn, en un élégant chignon haut qui lui dégageait la nuque. Le bleu foncé de sa robe mettait en valeur ses grands yeux bleus glacés. Ceux de sa mère pensa-t-elle non sans un pincement au cœur. Elle tourna la tête vers l'horloge.

19H30

Il était temps de descendre. Elle soupira à la vue des cernes sous ses yeux et rajouta une couche d'anticernes à la dernière minute avant d'attraper une paire d'escarpins.

Son portable sonna, Chris l'attendait en bas. Elle prit une grande inspiration et descendit dans la rue. L'air était frais ce qui trancha avec l'accueil chaleureu habituel de son collègue.

« C'est ici pour aller s'ambiancer au bar ? »

« Hello ! Oui mais non, c'est juste le temps de récupérer des trucs pour mon article, je ne compte pas rester jusqu'au bout de la nuit je suis crevée »

« Ahlala tu devrais te détendre et sortir un peu plus Alex »

Elle avait pris le nom d'Alexandra Fawkes en tant que couverture et l'ami de sa mère s'était arrangé pour que ce nom paraisse sur tous les registres administratifs du Times.

Elle se redemanda quelle mouche l'avait piqué de donner son vrai nom à ce Ciel. Ça ne lui ressemblait pas de dévoiler des faits sur sa vie privée à n'importe qui pour se soulager de leur poids. Tous ces efforts pour cacher son identité et elle se révélait à un parfait inconnu, particulièrement louche qui plus est.

Chris lui sourit malicieusement.

« Que me vaut l'honneur de te voir dans un tel accoutrement ? Tu vas passer la soirée à te faire aborder »

Elle secoua la tête sans faire de commentaire et ils arrivèrent rapidement devant le bar Termini. Se frayant un passage vers l'entrée, elle fit un signe à son collègue qu'elle avait trouvé une place libre et entra seule dans le bar le temps qu'il arrive. Elle préférait être seule dans ses enquêtes mais devait avoue que depuis ses récentes péripéties, elle n'était pas fâchée d'avoir quelqu'un qui pourrait la protéger si elle s'attirait encore des ennuis. Elle alla s'installer à une table près du comptoir et commanda un Mojito avant de commencer son inspection et sa collecte de témoignages. Chris la rejoignit et lui donna un coup de main.

Il était déjà tard dans la nuit quand ils sortirent du bar, et elle n'avait rien repéré de particulier si ce n'était que la clientèle était assez huppée. C'était un bar tout à fait banal, soucieux du client pour se faire une réputation comme il y en avait tant d'autres. Chris la ramena chez elle et elle entama la rédaction de son article le soir même.

Elle n'avait pas remarqué qu'elle avait été épiée en rentrant chez elle. L'homme plongé dans l'ombre avait observé l'immeuble pendant encore quelques minutes après qu'elle soit rentrée avant de disparaître dans les ténèbres.

OoOoOoOoO

Les blessures d'Élise guérissaient lentement mais sûrement. Neuf jours s'étaient écoulés depuis l'épisode de son enlèvement dans l'étrange château et elle n'avait évidemment pas eu de nouvelles de ce « Ciel ». Cela ne la surprenait pas au final, elle n'en recevrait probablement plus jamais. Pourtant, il y avait eu quelque chose d'étrange avec lui, elle s'était sentit différente en sa présence sans être capable d'expliquer pourquoi.

La semaine s'était passée sans encombre et elle avait rédigé trois autres articles pour le journal. Élise travaillait seulement à mi-temps puisqu'elle se consacrait majoritairement aux investigations sur le meurtrier de ses parents. Depuis leur mort, elle avait cherché à s'isoler socialement, refusant inconsciemment de créer des liens pour souffrir encore. Elle avait trouvé refuge dans les livres qui l'avaient beaucoup aidé à améliorer sa compétence en écriture.

En cette belle soirée d'été, elle s'était installée au Starbucks le plus proche de chez elle pour se détendre et se motiver à travailler. Elle aimait beaucoup cet endroit : les fauteuils étaient confortables et on la laissait lire tranquillement pendant des heures sans la déranger. Elle s'était assise à son fauteuil favori (près d'une fenêtre et isolé de la foule et du bruit) et avait dévoré le Carrot-Cake qu'elle avait commandé en sirotant son chocolat chaud.

Après quelques heures de lecture de la série du Trône de fer qu'elle suivait depuis deux ans, elle finit le fond de sa tasse et entreprit de rassembler ses affaires pour rentrer. Elle aimait de plus en plus la fantasy et l'étendue du vocabulaire technique de l'auteur de la saga, sa façon d'adapter le registre de langue en fonction de ses narrateurs l'enthousiasmait.

Elle se leva et salua le jeune serveur pour se diriger vers la porte, c'était souvent lui qui restait travailler le plus tard. Constatant à nouveau qu'il faisant nuit, un frisson d'appréhension lui parcouru l'échine et elle s'engouffra dans la fraîcheur de la pénombre en refermant les pans de sa veste contre elle. Elle décida de ne pas prendre le métro et emprunta le plus possible de ruelles éclairées. Elle dut traverser un parc obscur, non sans paranoïa, et arriva enfin chez elle.

Elle pénétra dans son appartement en crabe, remontant un panier de linge qu'elle avait mis à laver plus tôt dans la laverie de l'immeuble. Elle se fraya un passage jusqu'au salon qui formait une seule et même grande salle de séjour avec sa cuisine et la salle à manger. Elle sonda les vêtements du panier en pestant dans sa barbe.

Si ce maudit soutif rouge a encore déteint sur les autres je le mets en quarantaine pour le restant de ses jours

Elle posa lourdement le panier au milieu de la pièce et étira son dos endoloris. Elle commença à se préparer un repas en fredonnant après avoir allumé la télévision et fini de mettre son linge à sécher.

Ce n'est qu'en ouvrant l'opercule de ses nouilles instantanées qu'elle s'aperçut que quelque chose n'allait pas. Quelqu'un s'était assis sur son canapé, à l'autre bout de la pièce. Élise poussa un cri de surprise et se figea.

C'est lui !

Son visage lui revenait. Elle le connaissait. C'était l'homme avec qui elle avait parlé au bar avant de se faire enlever. Ses yeux dorés étaient reconnaissables entre mille. Qu'allait-elle faire s'il venait pour la ramener au château ? Ou peut-être était-il revenu pour la tuer ? Elle sentit son ventre se tordre dangereusement sous le coup de l'appréhension.

« Bonsoir, Élise »

L'étranger avait parlé, affichant un air narquois, l'air de rien. Le fait qu'il ait prononcé son prénom l'alertait. Elle ne le lui avait jamais révélé, et il ne pouvait pas le connaître à moins d'avoir un lien avec ses parents.

« Nous nous sommes déjà rencontrés »

Elle devait atteindre son téléphone et appeler la police sans que l'homme ne s'en rende compte.

« Vous parlez d'une rencontre. Je ne dirais pas que j'en garde de bons souvenirs »

Il rit doucement sans que cela ne détendre l'atmosphère le moins du monde. Elle commençait à le trouver vraiment bizarre, et malsain.

« Qui êtes-vous ? Pourquoi m'avez-vous enlevé ? Pourquoi cet endroit ? »

Les yeux de son invité surprise rencontrèrent les siens, amusés.

« Il y a des choses qu'il vaut mieux ignorer pour son propre bien »

Il poursuivit sous son regard agacé.

« Je m'appelle Claude. Je suis ici parce que j'ai besoin de vous »

« Vous me kidnappez et me retenez prisonnière en me droguant et je suis censée vous rendre service maintenant ? Il faut vous faire soigner »

Les yeux de l'homme virèrent soudain à un rose surnaturel. Elle en fut sidérée. Aucun humain ne pouvait normalement faire ça, c'était plus que certain. A quel point était-il dangereux ?

« Il faudra vraiment que vous me donniez l'adresse de votre opticien »

Il parut surpris par son impertinence mais ne le laissa pas transparaître longtemps. Son regard devint glacial alors qu'il s'approchait d'elle.

« Votre humeur facétieuse m'indique que vous n'êtes pas autant anéantie que je l'aurais cru »

Sa voix s'était faite doucereuse. Elle lui lança un regard perçant.

« Au contraire, ces événements m'ont confronté dans mes choix. Il y a vraiment des vermines dans votre genre dont le monde a besoin d'être débarrassé »

Il eut un sourire carnassier et elle eut l'impression qu'il sondait son âme, de n'être qu'un agneau devant un loup qui avait faim.

« Vous êtes quelqu'un d'intriguant. J'ai hâte de voir la tournure que prendront les événements. J'ai hâte de voir quelles seront vos réactions au fur et à mesure que vous apprendrez la vérité »

Il fit à nouveau plusieurs pas vers elle et elle recula jusqu'à buter contre le mur. Il la rejoignit et se pencha à son oreille, sa voix chuintant doucement près de son tympan.

« Si vous saviez à quel point je suis le cadet de vos soucis »

Était-il quelqu'un dont elle n'avait réellement pas à se méfier ? Certainement pas. Elle trouvait néanmoins le comportement de l'homme singulier. Comme s'il jubilait d'avance de tournant que prendrait une partie d'échec.

« C'est vous qui m'avez kidnappé et enfermée dans cette cellule, comment pouvez-vous dire une chose pareille ? »

« Moi ? Ne vous y êtes-vous pas conduite toute seule ? »

Elle scruta ses prunelles aux lueurs innocentes et plaqua ses mains sur son buste pour le repousser vivement, appréciant peu leur proximité. Il recula, la laissant crispée contre le mur.

« Surtout prenez soin de vous Élise, vous nous êtes précieuse »

Il fit volte-face et alla ouvrir la fenêtre pour rejoindre la terrasse. Il sauta sans préavis et elle accourut à ses trousses, ahurie à l'idée qu'il se soit suicidé.

Mais il est fou on est au treizième !

Elle scruta le vide vertigineux et se recula, prise d'un haut le cœur. Elle n'avait vu aucun corps au sol.

Voilà qui révélait un talent certain pour les acrobaties. Ou une carcasse résistante.

Elle referma soigneusement la baie vitrée et alla se pelotonner dans son lit, se sentant légèrement secouée par les évènements. Si les gens pouvaient s'introduire chez elle de la sorte, combien de temps serait-elle en sécurité ?

OoOoOoOoO

C'était un jour parmi tant d'autres et Élise devait se rendre au siège du journal pour s'entretenir avec son manager sur une interview à donner pour la sortie du dernier film de la saga James Bond. Elle avait eu le privilège d'être choisie pour aller interviewer Daniel Craig, ce qui n'était pas pour la contrarier, bien au contraire.

Elle s'était habillée d'un T-shirt blanc cintré et d'un pantalon tailleur et des baskets légères. Elle attrapa son sac à main et pris le métro puis traversa les rues jusqu'au journal. A la sortie de la bouche de métro, un homme lui avait fourré dans les mains un prospectus annonçant une prochaine exposition à la Tour de Londres sur les prisonniers célèbres qu'elle avait accueillie et elle s'était promis de marquer la date dans son agenda, intriguée.

Elle arriva au journal assoiffée par sa marche et se prit directement le chemin de la fontaine à eux avant de prendre l'ascenseur et de tomber nez à nez avec Chris devant le bureau de son supérieur.

« Salut toi ! T'es sur une nouvelle affaire ? »

Elle sourit et se désigna elle-même, l'air pas peu fière.

« Figure-toi que tu as devant toi celle qui va interviewer Daniel Craig pour la sortie de son nouveau film »

Il eut l'air impressionné, surlouant l'effet qu'avait eu sa révélation sur lui.

« Voyez-vous ça, limite je serai plus autoriser à te parler comme ça maintenant, tu vas engager un imprésario et tout »

Elle prit un air affecté et retira la poussière de son épaule en contournant le jeune homme pour atteindre la porte. Il lui lança un sourire hilare avant de s'en retourner vers son bureau.

Chris était naturellement venu vers elle dès son arrivée dans la boite. Il était simple, gentil, sans faux semblants et l'avait tout de suite mise à l'aise. Son côté spontané et naturel le rendait parfois maladroit, ce qui l'amusait au plus haut point. Elle ne le remarquait pas (ou faisait exprès de ne pas le remarquer) mais il était assez beau garçon et jouissait d'un certain succès auprès de la gente féminine. Elle avait souvent surpris les secrétaires ou réceptionnistes lui faire les yeux doux ou de grands sourires Colgate-mes-dents-sont-blanches dès que l'occasion leur en était donné. Le jeune homme ne semblait pas se rendre compte du trouble qu'il provoquait chez elles et se contentait de leur sourire poliment, parfois presque mal à l'aise. Quant à elle, elle s'attirait parfois la foudre de ces demoiselles lorsque Chris se faisait trop prévenant à son égard, ce qui l'avait convaincu de l'importance de ne laisser aucune ambiguïté dans son comportement vis à vis de lui.

Le bureau de son supérieur et directeur du journal, James Harling, était toujours aussi plein et envahi de magazine et de prospectus en tout genre. Ce qui la dérangeait le plus était l'odeur de cigare froid dont la pièce semblait s'être imprégnée indéfiniment. Elle le trouva affalé dans son fauteuil qui buvait son café en guettant le moindre employé tirer au flan à travers la baie vitrée.

« Ma petite Alexandra ! Assieds-toi je t'en prie. Alors, t'as eu le gros lot pas vrai ? Un sacré coup de bol pour toi, j'ai failli mettre Roger sur le coup »

Elle lui sourit et s'installa, prête à recevoir toutes les recommandations et les mises en garde que cette mission impliquait.

Il était tard et la nuit tombait déjà lorsqu'elle put quitta son bureau. La majeure partie des employés était déjà rentrée et l'une des rares personnes qu'elle croisa dans les locaux fut de nouveau Chris qui lui proposa de la raccompagner. Elle déclina son offre poliment et lui souhaita une bonne soirée avant de rentrer par ses propres moyens. Elle pouvait se débrouiller seule, elle ne devait pas céder à sa peur et se priver de vivre alors qu'il lui restait tant à faire.

Elle marcha dans la rue, les yeux illuminés par les lumières nocturnes de Londres qui l'émerveillaient encore même après toutes ces années. Elle décida de laisser les pleins pouvoir à son estomac et d'aller manger quelque chose dans le fast-food le plus proche. Elle commanda sa boisson et son Sunday en plus du hamburger et se trouva un coin à part pour installer son ordinateur et éplucher les archives des titres de presse américains de l'année dernière. Elle devait se renseigner sur le moindre fait ou geste suspect, le moindre accident semblable à celui dont avec été victime ses parents.

Elle se rendit compte qu'il commençait à se faire tard quand le serveur lui indiqua poliment qu'ils allaient bientôt fermer. Elle grimaça un sourire d'excuses avant de ranger ses affaires et sentit le regard de l'homme l'observer en coin pendant qu'elle se mettait en mouvement. Elle lui souhaita une bonne soirée et retrouva la fraîcheur nocturne. Il ne faisait spécialement chaud et les ruelles commençaient à se vider à cette heure-ci dans ce quartier. Elle refoula la pointe d'inquiétude qui transperçait sa poitrine et se mit en route vers la station de métro la plus proche. Elle avait toujours peur de tomber sur des gens peu recommandables la nuit, comme tout un chacun, particulièrement depuis qu'elle avait épluché le dossier de Jack l'Éventreur dans ses moindres détails pour satisfaire sa curiosité morbide. Alors que le temps passait et que rien d'inquiétant ne lui était arrivé, son appréhension était allée en diminuant mais c'était sans compter l'épisode du château étrange. Un bruit de tôle se fit entendre à sa droite et pivota aussi sec pour en identifier la source.

Un homme chauve et crasseux d'un certain âge éboula d'une ruelle adjacente et lui cria une phrase inaudible. Elle fit mine de n'avoir rien entendu et poursuivit son chemin.

Complètement bourré celui là

Sans prévenir, l'homme se rua après elle et elle se retrouva à accélérer progressivement la cadence pour finalement se retrouver en train de courir. Il cria une dernière fois d'un air rageur avant de trébucher sur une bouche d'égout et de s'écrouler sur le pavé du trottoir, inerte. Elle stoppa sa course et fut partagée entre des sentiments contradictoires.

Était-ce une ruse pour qu'elle s'approche de lui et tombe dans son piège, ou s'était-il simplement pris la tôlée de sa vie ? Elle hésita quelques longues secondes avant de revenir sur ses pas pour vérifier l'état du pauvre homme dont la chute avait été violente.

Elle s'agenouilla près lui une fois arrivée à sa hauteur et détailla sa barbe emmêlée et désordonnée qui attestait de la durée certaine de son séjour dans la rue. Sans surprise, il était inconscient.

« Bah oui mais à quoi tu joues aussi ? Ça ne va pas de crier sur les gens comme ça »

Elle soupira en constatant qu'il était déjà parti très loin, au pays des songes.

« Je suis censée faire quoi maintenant ? »

Elle regarda autour d'elle et n'aperçut personne. Elle pesta dans sa barbe et entreprit de le traîner jusqu'à sa ruelle dans l'espoir qu'il ne se fasse pas marcher dessus et puisse décuver tranquillement. Sa vie à elle était compliquée mais elle était néanmoins capable de satisfaire ses besoins primaires, de manger à sa faim et d'avoir un toit au-dessus de sa tête. Elle éprouvait un profond respect envers ces gens forcés de vivre dans la rue, au jour le jour, sans savoir ce dont le lendemain serait fait et forcés de subir les regard écœuré ou fuyant des gens qui avaient pourtant tout et n'acceptait pas de donner, même un peu. L'expression « passer une mauvaise journée » était relative, très relative.

Une fois arrivée dans la ruelle non sans mal et non sans s'être échauffé le dos, elle le déposa enfin près de la benne à ordures. Elle se redressa après s'être assurée qu'il ne puisse pas s'étouffer dans sa propre bave, son vomi ou elle ne savait quoi d'autre et se figea en remarquant les cinq hommes assis plus loin autour d'un feu de poubelle improvisé. Ses faits et gestes semblaient nouvellement attiser une curiosité certaine chez eux.

Je n'ai peut-être pas été très discrète à râler tout haut

L'un d'eux l'interpella, une lueur affamée brillant dans le regard. Elle l'ignora pour repartir d'où elle était venue sans plus de cérémonie. Elle entendit les hommes s'activer derrière elle et s'enfuit à tout jambe, sans être capable de réfréner l'instinct de survie transmis à ses muscles par son cerveau. Quelqu'un l'alpagua à nouveau et elle amplifiant ses foulées, espérant qu'ils abandonnent rapidement la course-poursuite. La rue était déserte.

« Eh ! Arrête-toi ! »

« Bah bien sûr ! »

Elle leur lança un regard furieux par-dessus son épaule et constata que l'un d'eux, particulièrement bon sprinteur, était en train de rapidement gagner du terrain. Elle eut à peine le temps d'essayer d'appeler à l'aide qu'il l'avait déjà rattrapée. Il la plaqua durement contre un mur et ce ne fut qu'une question de secondes avant que les autres n'arrivent à leur hauteur. Ils l'encerclaient, l'air particulièrement amusés par leur footing nocturne.

« Alors ma belle on voulait se faire la malle ? On ne mord pas tu sais. Nous on voulait juste parler un peu avec toi »

Sa réplique fut accueillie de cris hilares visant visiblement à attester les propos du chef de meute.

« Je suis désolée mais je suis assez pressée, je voulais juste aider le monsieur et repartir sans faire d'histoire »

« Oh mais t'as pas fait d'histoire poupée, c'est juste que quand je te dis de t'arrêter, tu t'arrêtes, et c'est tout. On t'as pas appris la politesse ou quoi ? »

Elle préféra rester silencieuse pour ne pas attiser les braises mais l'homme semblait malheureusement doté d'une patience très mince.

« Tu pourrais répondre petite pute ! »

C'était exactement ce qu'elle voulait éviter. Elle détailla ses assaillant. Ils étaient environs sept et empestaient l'alcool. Elle commença à devenir pessimiste quant au pronostic de s'en sortir indemne. Elle aurait une chance s'ils venaient à un contre un, mais cela lui semblait très improbable. Elle reste immobile, se tenant prête à frapper la zone stratégique du premier qui oserait trop s'approcher d'elle.

L'homme qui l'avait rattrapé le premier la secoua violemment, lui faisait perdre l'équilibre tout en la maintenant debout par sa son emprise sur son poignet.

« Écoutez, je ne voulais vraiment pas que vous preniez ça mal. Il faut me comprendre aussi, je suis une femme et vous m'avez hurlé dessus alors qu'on ne se connait pas. Il y a une certaine façon d'appeler quelqu'un dans la rue »

Ils rirent de concert et elle comprit qu'elle avait bien fait d'essayer de s'échapper.

Le plan B il faut qu'il arrive vite là

L'un d'eux sorti un couteau et elle sentit sa mâchoire se crisper d'angoisse.

« Je n'appelle pas ça parler moi les gars ! »

Alors qu'il approchait davantage, l'air particulièrement satisfait de l'avoir à sa merci, son corps fut balayé et froissé par une force inouïe. Tous se tournèrent vers l'homme qui avait hurlé dans sa chute et dont la jambe droite prenait à présent un angle étrange. Il cria de douleur sans réussir à se relever et les autres commencèrent à s'agiter nerveusement.

« Putain c'est quoi ça ? C'est qui qui lui a fait ça ?! »

Le reste du groupe fut à son tour balayé et la violence du choc fit perdre connaissance à certains d'entre eux. L'homme qui avait parlé le premier était encore conscient et elle l'entendit vociférer contre la pénombre qui les encerclait.

« Qui est là ?! Montre-toi connard ! »

L'ampoule du lampadaire au-dessus d'eux explosa et elle se protégea la tête des éclats de verre, sentant son rythme cardiaque atteindre un nouveau pallier de tachycardie. Quelques secondes passèrent sans que personne ne se manifeste et elle scruta leurs alentours, s'écrasant un peu plus contre le mur, comme si elle voulait disparaître. Il y avait définitivement quelque chose qui clochait. Personne d'autre qu'eux n'était là et le reste du groupe semblait être tombé tout seul.

Une silhouette émergea des ténèbres, se mouvant avec la discrétion d'une ombre. Le haut de forme qu'elle portait se dessinait nettement de sa stature imposante. Sa langue claqua l'air, désapprobatrice.

« Quelle plaie celui-là »

Le nouveau venu s'avança jusqu'à ce qu'ils puissent distinguer son visage et elle crut à une mauvaise blague. L'homme qu'elle connaissait depuis peu arborait son éternel air désabusé et indolent, comme si tomber sur eux était quelque chose qui le mettait en retard dans son planning. Le saoulard encore conscient sembla s'étrangler de colère.

« Toi... je vais te- »

Il s'arrêta au milieu de sa phrase, la nuque bruyamment tordue dans un angle improbable. Élise le regarda s'effondrer sur le sol en retenant un cri dans sa gorge. Son sauveur couva le groupe d'homme inconscient d'un regard indolent et plongea son regard dans le sien, l'air d'attendre une réaction de sa part.

« Ciel ? Mais qu'est-ce que vous faîtes ici … ? »

Il haussa les sourcils, comme si sa question était particulièrement stupide.

« A quoi vous jouez exactement ? Vous êtes complètement inconsciente ou quoi ? »

Il lui lança un regard teinté d'une impatience irritée et elle sentit une goutte d'incompréhension perler sur son front.

« Je ne savais pas qu'ils étaient là »

Elle l'entendit soupirer de lassitude et déglutit difficilement, commençant à se sentir idiote. Il s'avança d'un pas leste avant de lui tendre une main secourable. Ses jambes s'étaient dérobées sous elle sans qu'elle se souvienne quand exactement.

« Êtes-vous blessée ? »

« Non »

Il la hissa sans effort et elle fut rapidement sur pied.

« Rendez-moi ce service, prenez un taxi la prochaine fois »

Elle hocha la tête, hésitante. Il la sonda d'un œil critique avant de se mettre en marche d'un pas nonchalant.

« Décidément, vous excellez à l'art de vous attirer des ennuis »

Elle se mit en route à sa suite, ne souhaitant pas s'attarder seule sur les lieux.

« C'est vous qui les avez ... tués ? »

Il poursuivit sa marche, le regard fixé sur la rue devant eux.

« Peu importe »

Elle se sentait ébranlée. Comment avait-il fait ça sans même bouger ? Elle sentit que l'homme la regardait du coin de l'œil, comme s'il étudiait sa réaction tout en gardant ses distances.

« Qu'y a-t-il ? »

« Voulez-vous que je vous raccompagne ? »

Elle hésita un instant avant d'hocher la tête et lui désigna le chemin à suivre. Aucun d'eux ne parla pendant de longues secondes. Ce fut qui Ciel brisa le silence.

« Vous étiez plus loquace la dernière fois »

Elle secoua la tête, n'arrivant pas à se départir de son trouble.

« C'est-à-dire que je viens d'assister à un truc peu commun donc je ne sais pas trop quoi en penser »

Le regard de l'homme était teinté d'une indifférence tranquille.

« Ne réfléchissez pas trop »

Elle haussa les sourcils, déconfite.

« Vous dîtes ça comme si tout était normal. Vous n'avez pas touché ces gens et pourtant ils sont morts »

« Heureusement pour vous »

Elle s'arrêta, décidant qu'il était absurde de marcher à ses côtés comme si de rien était.

« Pourquoi est-ce que vous m'aidez comme ça ? »

Il s'arrêta à son tour quelques mètres plus loin, l'air ennuyé qu'ils aient stoppé leur progression.

« Je sais à qui j'ai affaire »

Elle leva les yeux au ciel.

« Mais vous me suivez en fait ? »

Il se remit en marche, l'incitant à faire de même.

« Actuellement non, je dirais que c'est plutôt l'inverse »

« Oh mais c'est très drôle. »

Ils arrivèrent au bas de son immeuble et elle jeta un regard à la rue déserte autour d'eux avant de reporter son attention sur l'homme. Il semblait ne pas vouloir trop s'attarder. Elle s'arrêta devant la porte.

« … Merci en tout cas »

Il hocha la tête, impassible.

« Tâchez de faire plus attention le soir, certaines ruelles sont peu recommandables pour une jeune femme seule »

Elle acquiesça, se demandant pourquoi diantre son sort semblait autant le préoccuper. L'intensité de son regard la laissait troublée. Son œil visible était d'un bleu profond. Une certaine lassitude semblait l'étreindre, en plus de la froideur habituelle qui semblait ne jamais disparaître. Elle trouvait surprenant le fait que son attitude n'illustrait pas du tout ses actions. Il semblait ennuyé, voir pressé, et avait pourtant pris le temps de la raccompagner.

Il se découvrit pour s'incliner, non sans courtoisie, et fit volte-face sans autre forme de procès. Elle l'observa s'éloigner quelques instants, pensive. Cet homme l'intriguait. Rien en lui ne semblait cohérent. Et comment avait-il terrassé sept hommes à lui tout seul sans bouger le petit doigt ? Quel secret pouvait-il bien cacher ?

Elle alla s'effondrer sur son lit à peine rentrée mais resta longtemps éveillée, victime de ses pensées qui tourbillonnaient sans cesse dans sa cervelle éprouvée. Quand elle parvint à s'endormir bien plus tard, elle rêva d'un beau manoir, en pleine campagne. Immense.