Chapitre 2 :
Un mois s'était écoulé depuis leur dernière rencontre et Élise ne pouvait s'empêcher de penser à lui dans ses moments de flottement. C'est à dire un peu trop souvent.
Ce matin-là, alors qu'elle profitait de sa grasse matinée, elle fut -sauvagement- réveillée à coup de sonnerie d'interphone qui lui vrillait les tympans.
« Qui ose ? »
10h27
Et elle était déjà de mauvaise humeur, elle marcha néanmoins vers sa porte et appuya sur le hautparleur. Si c'était encore un paumé qui se trompait d'appartement, elle jura de descendre lui rendre une petite visite de courtoisie pour lui expliquer la vie.
Non, elle n'était pas matinale et encore moins quand on la violentait dès le réveil.
« C'est pour quoi ? » questionna-t-elle d'un ton où l'agacement perçait sans retenue.
« Salut ma poule ! Viens faut absolument qu'on aille à l'expo de la Tour de Londres avant qu'elle remballe ! »
Élise soupira -très- lourdement.
« Abby ça pouvait pas attendre cet aprem ? »
« Mais y'aura trop de mooooonde »
Elle gémit face à tant d'acharnement contre ses heures de sommeil et ouvrit la porte de l'immeuble à sa meilleure amie ou du moins, ce qui s'en rapprochait le plus. Toutes deux entretenaient une relation particulière : elles ne se voyaient que rarement et vivaient leur vie chacun de leur côté mais ce mode de fonctionnement leur convenait à toutes les deux et les rendaient même très complices. Abby était au courant de toute l'histoire d'Élise bien qu'elle ne la connaisse que depuis trois ans et c'était elle qui lui permettait d'avoir la force de garder son secret qui pesait si lourd sur sa conscience. C'était à elle qu'elle se confessait quand elle avait le cœur gros, elle avait totalement confiance en Abby.
N'allant pas l'accueillir pour aller se rendormir comme le plus scandaleux des mufles, elle entendit la porte de son appartement s'ouvrir et se refermer. Pourquoi lui avait-elle donné les clés déjà ? Abby fit irruption dans sa chambre en chantonnant et tira subitement les draps hors d'elle, beaucoup trop loin de ses pieds qui protestèrent vivement face au choc thermique. Oui, elle était tellement frileuse que c'en était indécent.
Elle sait très bien que j'ai horreur de ça !
Abby était une lève-tôt à l'inverse d'Élise et l'avait souvent tirée du lit, chose très désagréable pour cette dernière qui tenait à sa couette chaude et douillette comme à la prunelle de ses yeux. Elle se ratatina sur elle-même pour tenter de retrouver un substitut à la chaleur de sa couverture.
« Y'a un super film ce soir au ciné en plus ! »
C'est ainsi qu'elle se retrouva traînée le samedi entier par les bras vigoureux de sa meilleure amie et ne rentra chez elle que très tard le soir.
Elle avait adorée le film qu'elles avaient été voir, elle avait déjà dévorée les livres mais voir la première partie du troisième livre d'« Hunger Games » adaptée au cinéma lui avait beaucoup plu quoi qu'en dise Abby qui trouvait qu'il ne s'y passait pas assez de choses. Alors qu'elles faisaient une partie du chemin ensemble, se chamaillant sur qui entre Peeta et Gale était le plus cool et en éclatant de rire à tout va dans la rue déserte, elle se séparèrent arrivées devant l'immeuble d'Élise et Abby partit rejoindre sa voiture qu'elle avait garé non loin de là. Encore hilare, Élise lui cria une dernière fois le nom de son protégé :
« Gaaaaaale ! »
Abby se retourna d'un bloc à ses mots.
« Jamais de la vie ! Peetaaaa ! » Répondit-elle sur le même ton hilare. Élise savait qu'Abby était la plus clairvoyante concernant la sincérité et la bienveillance des deux hommes, qu'elle reconnaissait plus présente chez Peeta mais qu'y pouvait-elle ? Elle avait toujours préféré les bruns.
Faisant un dernier signe de main à son amie, elle pénétra dans l'immeuble et parvint à sa chambre. Décidément, cette journée avait été géniale et lui avait fait beaucoup de bien. Elle avait l'impression que toutes ses pensées moroses disparaissaient dès qu'une Abby sauvage était dans les parages.
Tandis qu'elle montait les escaliers, elle grommela à propos de ses pieds qui s'étaient fait douloureux et elle jura de ne plus jamais porter ces escarpins "traîtres et sournois". Alors qu'elle passait sa porte et se délestait de son manteau dans l'entrée, elle se figea.
Il y avait définitivement quelqu'un chez elle. Elle distinguait clairement une ombre qui se découpait de la baie vitrée dans l'obscurité de son salon. Son cœur tambourina dans sa poitrine. Qui s'était invité chez elle sans son autorisation ? Lui voulait-il du mal ? Ses stalkeurs l'avaient-ils retrouvé ? Aurait-elle le temps d'appeler la police ?
Elle n'était pas sûre de vouloir savoir qui se tenait en ce moment même sur son canapé et se dit qu'elle aurait dû partir en courant mais au lieu de ça, elle céda à sa pulsion : furtive comme une louve, elle alluma la lumière et son lustre éclaira le visage de son hôte improvisé.
Un chapeau haut de forme reposait à côté de l'homme sur le canapé qui affichait un air nonchalant, le bras posé le long du rebord et les jambes croisées dans une position d'aise.
La voyant entrer, Ciel se leva, désabusé et l'accueilli d'une voix plate.
« Debussy, vous ici ? Que le monde est petit »
A ces mots, une goutte d'indignation coula le long de son front.
Il est tellement blasé que quand il essaie d'être drôle on ne sait pas s'il est sérieux ou non.
Puis elle réalisa l'affront.
« Mais qu'est-ce que vous faîtes dans mon salon à trois heures du matin ?! C'est de la violation de domicile ! » débita-t-elle d'un bloc. « Vous m'avez fait tellement peur que ça devrait être illégal ! »
La main sur son cœur battant à tout rompre, elle jura percevoir le spectre d'un sourire amusé sur ses traits. Ça, c'était nouveau comme expression dans sa palette d'émotions -qui était particulièrement restreinte-. Il se retourna pour regarder la vue qu'offrait la baie vitrée sur la ville. Il semblait sérieux lorsqu'il reprit de but en blanc :
« Vous êtes en danger »
... (Délai de l'accusé de réception) ...
« Quoi ? » S'il y avait bien une chose à laquelle elle ne s'attendait pas, c'était qu'il s'invite chez elle en plein milieu de la nuit pour la mettre en garde sur un quelconque « danger ». Élise prit quelques secondes pour essayer de comprendre ce que les mots de Ciel impliquaient.
« Pourquoi serais-je en danger ? Vous êtes la seule personne qui m'est inconnue à qui j'ai révélé mon nom, personne d'autre n'est au courant de mon identité »
« Cette affirmation ne se permet malheureusement pas le luxe d'être exacte »
Le cœur d'Élise s'emballa. La peur, tranchante comme un rasoir, lui hachait les tripes de nouveau.
Non, je suis sûre d'avoir toujours fait attention.
Ciel observa ses alentours d'un air neutre.
« Il faudrait que vous- »
De brusques coups furent portés à sa porte et l'interrompirent.
Élise sursauta violemment. Ciel demeura impassible bien que son regard s'assombrisse.
« Attendiez-vous quelqu'un ? »
« Absolument pas, vous avez vu l'heure ? »
Il réfléchit un instant.
« Qu'est-ce que je fais ? » chuchota-t-elle, paniquée.
Il sortit de ses pensées.
« Eh bien ce que tout le monde fait quand on frappe à sa porte, simplette : ouvrez »
Une veine saillante apparue sur le front d'Élise.
« Pardon ?! Je voudrais vous y voir vous, espèce de petit- »
Ciel la coupa d'un ton las.
« Ça n'est pas le moment de faire une crise votre invité va finir par s'endormir sur le perron »
Élise grogna dans sa barbe : elle n'approuvait pas du tout cette idée d'aller ouvrir à cet inconnu qui voulait la visiter au beau milieu de la nuit. L'air confiant de Ciel lui redonna néanmoins du baume au cœur : sans qu'elle sache pourquoi, sa présence la tranquillisait. Cela ne voulait pas pour autant dire qu'elle appréciait le comportement froid et hautain du jeune noble. Mais il avait raison, le moment était mal choisi pour faire un scandale.
Elle alla ouvrir la porte sur ses gardes tandis que Ciel s'asseyait dans un de ses fauteuils, toujours autant désabusé.
Elle prit la poignée dans sa main mais ne la tourna pas, hésitante. Elle respira profondément et prit sur elle en la poussant d'un geste sec. Cette dernière s'ouvrit sur le vide et le couloir de son immeuble.
Étonnée, elle pensa à une mauvaise blague mais n'entendit personne s'enfuir en courant par les escaliers ou autre son révélateur.
« Il y a quelqu'un ? »
Elle balaya le couloir des yeux tandis que la lumière faiblissait chaque seconde. L'escalier au bout du couloir était vide, et personne n'était dans les parages. Elle ne comprenait rien mais resta aux aguets du moindre signe de vie.
Quelque chose dans l'escalier attira finalement son attention. Quelqu'un venait d'apparaître et Élise crut que ses yeux et la distance lui jouaient des tours. La chose noire qu'elle distinguait à présent se tenait en plein milieu de l'escalier et avançait lentement. Élise remarqua qu'elle ne semblait pas avoir d'appui sur le sol et des sueurs froides lui coulèrent le long des tempes.
La masse informe esquissa un mouvement et Élise se raidit. Elle était clairement en train de rêver, cela ne pouvait pas être réel. La chose avançait le long du couloir mais, aussi improbable que cela puisse paraître, elle semblait se diriger vers elle. Élise haleta et des tremblements s'emparèrent de son corps.
Une main, putride et décharnée, se distingua de la masse sombre en tendant lentement un doigt osseux pour la désigner.
Cette dernière hurla sous l'effroi et claqua la porte avant de reculer dans son appartement, affolée, tandis que Ciel s'était levé en l'entendant crier. Il avait toujours ce même air impassible, presque ennuyé.
« Qui était-ce ? »
« Quelque chose de noir qui marchait vers moi et il y avait cette main monstrueuse qui semblait vouloir me dire quelque chose mais je n'ai pas bien vu, la lumière était faible et... qu'est-ce que c'était ?!»
Elle se sentait paniquer et l'air perturbé qui s'était peint sur les traits du jeune homme n'était pas pour la rassurer.
Il semblait réfléchir.
« Je vais aller voir ça de plus près » finit-il par répondre.
Élise se plaça dans l'entrée du hall pour lui barrer la route.
« Non vous n'y allez pas, c'est trop dangereux on ne sait pas ce que ça pourrait vous faire ! »
Marquant un court arrêt, il se débrouilla pour passer en force en la contournant sans qu'elle puisse l'en empêcher et elle cria, impuissante.
« Ne me laissez pas ici ! Je ne veux pas me retrouver seule avec cette chose qui rôde à ma porte ! »
Ciel se retourna, un regard dérangé et un sourire à glacer le sang flanqué sur le visage.
« Mais vous l'êtes déjà, pourtant »
Élise fronça les sourcils, éplorée. Que voulait-il dire ? Elle balbutia.
« Je... Euh non vous mais … quoi ? »
« Mais c'est que c'est exactement ce que j'allais dire » lança-il d'un air faussement concerné.
Décidément ses blagues, il fallait savoir les déceler. Un truc inhumain les menaçait à l'autre bout de la porte et lui, il essayait l'humour, plus détendu que DSK en allant au bois de Boulogne. Le timing pour ce genre de bêtise futile était exceptionnellement inadapté et une veine apparue sur le front d'Élise qui sentit la moutarde lui monter au nez.
Mais il se moque de moi !
« Ne faîtes pas l'enfant ! On ne peut rien faire contre cette chose, je le sens ! Elle va vous tuer ! »
Elle savait maintenant pourquoi la forme lui était familière : le spectre qui l'avait poursuivi dans le château lui avait fait la même impression.
Contre toute attente, un rire raisonna dans la pièce. Élise, interloquée, se mit à fixer le dos du jeune noble qui faisait face à la porte.
Mais … il a perdu la tête ?
L'amertume qui perçait dans son rire glaça Élise. Les soubresauts qui agitaient ses épaules pendant qu'il riait cessèrent et il se retourna vers elle. Le sourire sarcastique flanqué sur ses lèvres la perturba.
« Me tuer ? » dit-il d'une voix doucereuse « Si cette chose en avait le pouvoir, j'aurais fais en sorte qu'elle le fasse plus tôt » Le ton moqueur du jeune noble la laissa perplexe.
« Hein ? »
Son œil visible se mit à luire d'un rose sinistre tandis que la pièce s'assombrit pour finalement les plonger dans le noir le plus total. Sa pupille qui brillait dans les ténèbres était à présent la seule chose qu'Élise pouvait distinguer. Son cœur se mit à tambouriner dans sa poitrine. Pourquoi et comment faisait-il ça ?
La lumière revint peu à peu.
« Vous n'êtes pas ... humain ! »
Son air accusateur ne plut pas au jeune homme vu le froncement de sourcil qui accueillit ses paroles.
Terrorisée, elle tenta de s'enfuir vers sa chambre mais le noble, d'un geste fulgurant, lui attrapa le bras qu'il bloqua fermement dans sa poigne.
« Tellement de choses vous ont été cachées, Debussy »
Elle ne pouvait s'empêcher de fixer son visage à l'expression inquiétante. Alors qu'il parlait, se lèvres laissaient entrevoir ses dents parfaites et la longueur des canines la surprit. Il avait une étrange façon de l'appeler, uniquement par son nom de famille comme pour mettre de la distance entre eux, ce qui la perturba un instant. Alors qu'elle profitait de la proximité de son visage pour le détailler malgré la situation, elle se sentie soudain gauche et épuisée.
Pantelante, elle tomba de toute sa hauteur et des bras fermes la rattrapèrent avant qu'elle ne touche le sol.
OoOoOoO
Élise se réveilla sur son lit avec la couverture de secours qu'elle gardait sur son fauteuil déplié sur elle négligemment.
Elle se souvenait parfaitement des événements de la veille. Pourquoi s'était-elle soudainement évanouie ? Qui était vraiment Ciel et comment avait-il pu changer la couleur de ses iris ?
L'appartement était calme et Ciel était parti. Avait-il croisé la chose en passant la porte ? L'avait-il combattu ?
Aucune réponse ne venant à elle, elle se dirigea vers sa porte mais décréta qu'il était hors de question qu'elle prenne le risque de l'ouvrir. Ne percevant aucun son émanant de l'autre côté du battant, elle décida d'éclipser de son esprit tous ces événements traumatisants et partit se doucher.
Une fois propre, elle ouvrit la fenêtre pour aérer la pièce et vida son esprit à la vue de la ville qu'elle surplombait. Londres était vraiment un endroit incroyable dont elle ne se laissait pas. Un passant la vit et se mit à la fixer bizarrement. Élise se demanda ce qu'il lui prenait de la regarder ainsi avant de se rendre compte qu'elle ne portait encore que sa serviette. Elle ferma sa fenêtre, un tant soit peu gênée, et s'habilla d'un jogging confortable avant de se dirigea vers le salon.
Elle passa près du hall mais se força à ne pas repenser aux événements de la veille et fit comme si de rien était, comme si c'était un jour normal.
L'interview de Craig était pour jeudi, cela lui laissait cinq jours pour se préparer et elle décida de s'autoriser à prendre du temps pour se changer les idées.
Elle sauta sur son téléphone pour appeler Abby. Le combiné sonnait pour la troisième fois quand cette dernière décrocha :
« Yay ? »
« Ça te dis une aprem popcorn-Breaking Bad ? »
« Graaaave j'arrive ! »
Elle hésita. Devait-elle lui faire prendre le risque de passer par le couloir ?
Mais ma pauvre tu hallucine, tu n'as pas pu voir de chose fantomatique dans ce couloir hier soir pour la bonne raison que ça n'existe pas. Pourquoi croire à quelque chose qui n'est même pas prouvé scientifiquement ? C'est étrange, tous ceux qui essaient de prouver l'existence d'une quelconque survivance de l'âme échouent, la science trouve toujours une raison rationnelle aux phénomènes "inexpliqués" et paranormaux ! Même dans ces émissions de ghost hunter, il ne se passe jamais rien alors pour l'amour du ciel tu n'es plus une gamine arrêtes avec tes histoires alambiquées et improbables.
Réprimant sévèrement cette peur jugée stupide et enfantine, Élise commença ses préparatifs pour leur après-midi série.
Abby arriva vite -sans avoir vu ou croisé la moindre chose étrange dans son couloir- et elles passèrent l'après-midi à dévorer les épisodes de leur série favorite. Quand elles se décidèrent enfin à arrêter, il était plus de vingt-deux heures et Élise proposa à Abby de rester dormir.
Cela l'arrangeait bien puisqu'elle n'était pas sûre de pouvoir dormir seule après les événements de la veille. Elles s'endormirent toutes les deux dans son lit en se racontant des anecdotes croustillantes sur des acteurs célèbres.
Le lendemain, quand Élise se réveilla, Abby était déjà partie. Elle n'en était guère étonnée, son réveil affichait onze heures trente-sept et Abby détestait les grasse matinées. Elle se dirigea vers sa cuisine et aperçu le mot que son amie avait laissé sur un post it à son attention.
« Une vraie marmotte !
J'ai finis tes crêpes darling mais tu as encore du pain pour accompagner tout ce bon nuttela héhé
à plus !
Ps : Tu parles en dormant c'est toujours aussi marrant »
La garce, mes crêpes.
Elle s'installa devant son ordinateur, il était temps qu'elle réfléchisse aux questions à poser à James Bond pendant l'interview.
Elle décida finalement de se rendre à son bureau au siège du journal. Peut-être allait-elle y trouver l'inspiration : travailler chez elle la déconcentrait et elle finissait tout le temps par regarder des vidéos stupides sur YouTube, quoi qu'elle fasse. L'appel de la distraction était trop fort.
C'est sûr qu'une vidéo sur un mec qui se viande sur sa piscine glacée en plongeant, ça n'élève pas l'esprit
Elle s'habilla d'un slim foncé avec un tee-shirt lâche qui descendait sur ses cuisses et d'un blouson en cuir clair. Arrivée dans l'entrée, elle enfila des bottines qui lui arrivaient à mi- mollet : elle n'avait pas envie de s'habiller de façon formelle aujourd'hui et elle s'était lassée des talons.
Elle sortit de chez elle avec le pas maladroit qu'elle avait à chaque fois qu'elle se remettait à marcher sur du plat après une longue pause.
Dans son entrée, son pied rencontra quelque chose de dur sur le sol qui faillit lui faire perdre l'équilibre. Circonspecte, elle jeta un coup d'œil à ce qui la gênait et son regard se posa sur son paillasson.
Hein ?
Il semblait y avoir quelque chose en dessous. Élise se baissa et le souleva pour faire apparaître une pierre étrange qui y était cachée.
Étonnée, Élise la prit dans sa main. Foncée, la pierre avait une apparence singulière : c'était comme une Agate, elle présentait des cercles en ellipse qui s'empilaient les uns dans les autres, s'éclaircissant toujours plus vers le centre. Élise ne comprenait pas pourquoi une telle pierre avait été posée sous son paillasson mais elle ne s'était pas retrouvée là par hasard. Était-ce Abby qui l'avait oubliée ou posé là ?
Elle décida d'en avoir le cœur net et composa son numéro.
« Yay ? »
« C'est toi qui as mis une obsidienne sous mon paillasson ? »
« Euh non tu m'as prise pour un chaman ? »
« Je comprends rien »
« Tu as retrouvé une obsidienne devant ta porte ? »
« Oui »
« Je ne me frotte pas les pieds quand je rentre chez toi parce que je le fais déjà au rez de chaussé alors je n'ai rien remarqué en sortant, j'aurais dû voir une bosse pourtant »
« Elle est assez plate figures-toi »
« Ah... tu as eu de la visite dernièrement ? »
« Euh... oui, un gars est venu »
« Tu le connais bien ? »
« Bah... Non pas vraiment » Cette réalisation la frappa.
Non, je ne le connais même pas...
« C'est pas net »
« Il s'est passé un truc d'ailleurs, je ne t'en ai pas parlé parce que je voulais penser à autre chose, mais quand il était là quelqu'un d'autre a frappé à ma porte et quand j'ai ouvert il n'y avait personne mais finalement, quelque chose est apparu au fond du couloir »
« Quelque chose ? C'était quoi ? »
Élise sentait qu'elle avait toute l'attention d'Abby. Cette dernière avait toujours été particulièrement intéressée par les événements surnaturels.
« Une forme noire... ça ne touchait pas le sol et ça avançait vers moi, j'ai cru que j'allais faire une crise cardiaque »
« HEIN ?»
« Je me suis grouillée de rentrer et de refermer la porte ! »
« Et il s'est passé quoi après ? »
« Ben... le gars a voulu aller voir mais je lui ai dit qu'il était fou d'y aller et là... » Là, il avait vraiment agi bizarrement.
« Là quoi ? »
« Ben il a dit que cette chose ne pouvait pas le tuer et que si ça avait été le cas il serait venu la voir plutôt »
« Dafuq »
« Ouais »
« En tout cas, on dirait qu'il veut te protéger »
« Pourquoi tu dis ça ? »
« Ben si c'est lui qui a mis cette pierre-là, c'est le cas. Cette pierre est connue pour repousser les esprits malfaisants et autres forces néfastes »
« Sérieux ? Je savais pas... »
« Je l'ai lu sur un site »
« Comme quoi ton obsession pour le paranormal peut servir, des fois ! »
« Très drôle ! N'empêche ça m'inquiète ton histoire »
« Grave... je me demande ce qu'il fait en ce moment »
« Le spectre ? »
« Non, le gars ! »
« Tu ne le connais vraiment pas ? »
« Non, c'est la troisième fois que je le vois mais il est assez mystérieux... il s'est introduit chez moi je ne sais pas comment après qu'on soit rentrées samedi soir »
« Euh ça fait peur »
« J'ai l'impression qu'il est pas ... humain »
« ... »
« Ça peut te paraître dingue mais- »
« Après ce que tu m'as dit, plus rien ne m'étonne »
« Et ne me crois pas si tu veux mais ses yeux ont changé de couleur »
« Quoi ? Tu m'explique ? »
« La lumière s'est éteinte d'un coup et ses yeux brillaient »
« Mais c'est quoi cette histoire de barge... Écoute je vais faire des recherches dès que j'aurais le temps, ça va être dur, j'ai à balle de paperasse à faire en ce moment mais je vais essayer d'éclaircir tout ça au plus vite. D'ici là, laisse cette pierre sous ton paillasson »
« D'accord... merci »
« Allez courage ne stresse pas, ça va affecter tes capacités pour écrire sinon »
« Oui … ! »
« Allez, je dois te laisser on m'appelle »
« Ça marche, tchou ! »
« Tchou ma poule »
Élise raccrocha et rangea son portable dans son sac avant de reposer la pierre sous le paillasson. Toute cette affaire la perturbait. Elle n'avait jamais vraiment cru à toute ces histoires de fantômes parce qu'elle était une cartésienne confirmée et déjà, ses réflexes revenaient au galop : son esprit essayait de modifier la réalité en tentant d'oublier ce qu'elle avait vu samedi soir. Cet événement n'était pas normal, pas naturel pour elle et ne pouvait donc pas s'être passé.
Ciel lui faisait un peu peur maintenant. Qu'était-il, que savait-il et à quoi était-il mêlé ?
Elle aurait vraiment voulu lui parler et lui poser directement toutes ces questions mais elle ne disposait d'aucun moyen pour le contacter et même si elle avait su où le trouver, il y avait fort à parier qu'il n'y répondrait pas...
Frustrée, Élise se dirigea vers la sortie de son immeuble et prit le Tube en direction de son travail. Quand elle arriva au bureau, elle fut accueillie à l'entrée par Chris qui s'entretenait avec l'hôtesse d'accueil.
« (…) parce que tu comprends c'est pas pratique pour moi d'avoir toujours à aller récupérer le courrier moi-même, je perds un temps fou donc si tu pouvais me les faire parvenir directement dans mon bureau ça serait super- Ah, Alex ! »
Élise, qui venait d'arriver, s'attira un regard noir de la secrétaire, comme si elle avait interrompu quelque chose. Amusée intérieurement, elle n'en laissa rien paraître plaqua un air aimable sur son visage.
« Coucou ! Alors ce PDG d'Amazone il a craché le morceau ? »
« Même pas ! Il m'a dit au téléphone que ses employés travaillaient dans d'excellentes conditions et qu'ils se faisaient même payer les heures supplémentaires, tu te rends compte à quel point il s'est payé ma tête ? Le tout avec cet air sérieux de parfait hypocrite ! »
Il semblait révolté parce qu'il avait entendu.
« Eh ben, tu as plus qu'à harceler son service comm' pour le faire céder ! »
« C'est bien ce que je compte faire ! » répondit-il en riant.
Quelqu'un les rejoignit dans l'entrée, c'était une des secrétaires de son étage.
« Miss Fawkes, il y a euh...quelqu'un pour vous dans votre bureau » Elle semblait gênée et se tortillait d'une jambe à l'autre en tripotant ses doigts.
Élise disposait d'un bureau particulier grâce aux relations qu'avaient eu sa mère avec un gestionnaire haut placé.
« Vraiment ? Dites-lui que j'arrive dans un petit moment »
La secrétaire repartit, l'air perturbée.
« Les paparazzi te poursuivent jusqu'à ton bureau maintenant ? » questionna Chris, blagueur.
« Ah-ah toi, t'as bossé chez Carambar »
Elle appréciait son caractère jovial et la façon qu'il avait d'être courtois et respectueux tout en étant attentif à elle.
« Je connais bien les patrons j'avoue ! » répondit-il avec un clin d'œil « Bon j'ai un rendez-vous au sixième avec Ed' je dois te laisser, à plus ! »
Il lui fit un signe de main en s'en allant vers l'ascenseur.
Elle ne partit pas tout de suite. Son bureau était au cinquième étage, et la perspective d'être seule avec Chris dans un espace clos et étroit comme l'ascenseur la gênait.
Élise ne savait pas trop quoi penser de son physique mais Abby lui disait souvent qu'elle ne laissait pas les hommes indifférents. Elle ne trouvait pourtant pas son physique particulièrement avantageux, elle trouvait sa poitrine trop petite et ses lèvres n'étaient, selon elle, pas assez pulpeuses.
Abby lui répondait tout le temps qu'elle ne voyait pas l'intérêt de ressembler à Jessica Rabbit, ce à quoi Élise rétorquait que c'était pourtant un fantasme universel chez les hommes.
« Et t'imagine un peu l'état de son dos si elle était réelle ? Une mémé de quarante ans penchée sur sa canne tellement ses seins seraient lourds. Au moins, les tiens son gracieux et fermes, pas comme elle ! » avait-elle répondu une fois en rigolant. « Et puis les limaces qui lui servent de lèvres n'ont rien de naturel, tu ne rate rien ! »
Ces discussions sur son physique la réconfortaient un peu mais ne parvenaient pas à lui faire oublier son pessimisme. Elle était trop perfectionniste et avait sans aucun doute des exigences trop élevées pour être satisfaites, voyant des défauts partout, comme la plupart des gens au final.
En fin de compte, elle s'en fichait pas mal. Se venger des assassins de ses parents était plus important que de se trouver un mari. De toute façon, elle n'aurait plus personne à lui présenter, aucune belle famille ne l'attendrait et puis, elle se méfiait beaucoup.
Les hommes étaient tous les mêmes, indignes de confiance. Élise avait une estime d'eux plutôt mauvaise depuis qu'elle avait surpris des collègues mariés de son père faire "plus ample connaissance" d'un peu trop près avec des invitées de ses soirées. Depuis, elle était particulièrement dubitative quant à leur fiabilité. Comme elle ne se voyait pas aimer sans pouvoir faire confiance, à moins de souffrir, la question ne se posait pas et restait donc en suspens.
Estimant que Chris devait être arrivé à son rendez-vous, elle se dirigea vers l'ascenseur et arriva à son étage. La secrétaire, qui était au téléphone, lui fit un bref signe de tête qu'elle lui rendit avant de se diriger vers son bureau.
Quand elle ouvrit la porte, elle se retrouva nez-à-nez avec Ciel et fit des yeux ronds.
Il occupait son fauteuil en lisant le journal de son air ennuyé. Son œil et son cache-œil étaient les seules choses qui n'étaient pas cachées derrière les pages du journal.
« J'ignorais que vous étiez journaliste » comment a-t-il en guise de salutation, sans pour autant lever les yeux.
« Disons que je me suis reconvertie dans mes études. Pourquoi êtes-vous ici ? »
La méfiance dans son ton la surpris elle-même. Elle ne savait plus quoi penser de cet homme, que lui voulait-il cette fois-ci ?
Le regard de Ciel se leva lentement vers elle et il répondit finalement d'un ton las.
« J'avais une affaire à régler avec James alors j'ai profité de ma course pour passer vous voir, votre secrétaire m'a dit que vous ne devriez pas tarder à arriver »
Emilia ? Elle était bizarre d'ailleurs quand elle est venue me l'annoncer.
« Vous connaissez Monsieur Harling ? »
James Harling était le rédacteur en chef du journal dans lequel Élise travaillait et sa confusion fut grande quand elle entendit Ciel l'appeler aussi familièrement : presque personne n'était autorisé à l'appeler par son prénom dans le journal.
Il s'incruste chez moi, semble bien renseigné sur des forces occultes inimaginables et maintenant, j'apprends qu'il est pote avec mon patron. Plus what the fuck, tu meurs
Voyant son trouble, les lèvres de Ciel formèrent un léger rictus qui se voulait à la base passer selon elle pour un sourire. On aurait dit qu'il était incapable de sourire par bonheur.
N'empêche qu'il débarque dans mon bureau et s'installe dans mon fauteuil comme si de rien était, il se prend pour qui ?
« C'est une vielle connaissance en effet »
Son sourire forcé légèrement moqueur ne quittait pas son visage mais Élise ne ressentait aucune chaleur dans son attitude. C'était comme s'il était las des gens avant même de leur parler. Las de son existence toute entière, même. Il ne manifestait jamais de joie ou d'amusement sincère pour le peu qu'avait pu voir Élise. Toutes ses expressions reflétaient une lassitude sans bornes et cela la mettait très mal à l'aise.
Finalement, Ciel reposa le numéro du matin sur le bureau. Il se coiffa du haut de forme qu'il avait posé le temps de sa lecture et se leva. Il s'approcha d'Élise d'une démarche assurée et décontractée. Il semblait à peine toucher le sol.
Le bureau d'Élise était toute en longueur. En entrant, on apercevait son bureau en bois d'acajou à l'autre bout de la pièce qui était éclairée par la lumière vive de la baie vitrée qui prenait presque toute la surface du mur gauche.
Sa fenêtre ne donnait pas sur la ville. C'était une ouverture rectangulaire faite en plein centre du building pour permettre aux occupants des bureaux intérieurs d'avoir eux aussi accès à la lumière du jour. Élise ne se plaignait pas de son bureau, elle en était même très satisfaite même si, en se mettant dans un certain angle, les gens des autres étages pouvaient la voir travailler. Elle posa la question qui lui trottait dans sa tête depuis le matin.
« La pierre que j'ai trouvé sur le pas de ma porte, c'est vous qui l'y avez mise ? »
« Pas exactement mais je suis l'instigateur de l'action, si c'est ce que vous voulez savoir »
« Pourquoi ? »
Son regard devint blasé, comme si cette question était une perte de temps.
« Cela me semble évident. Cette chose en a après vous »
Le sang d'Élise se glaça à ces mots.
« Mais je n'ai jamais rien fait qui aurait pu l'énerver, je ne pratique pas de spiritisme ou quoi que ce soit ! »
« Il n'y a pas besoin de faire du Ouija ou autres stupidités pour s'attirer les foudres d'une entité malfaisante, quelqu'un peut s'en charger à votre place »
Élise n'était pas sûre d'avoir bien compris, pensait-il vraiment à ce qu'elle pensait ?
« Vous voulez dire que quelqu'un aurait lâché cette ... chose contre moi ? »
« Je n'en suis pas sûr, mais c'est très probable »
Elle écarquilla les yeux.
« C'est impensable » Ou alors, qui ?
Qu'avait-elle fait récemment qui aurait pu expliquer ça ? Quelqu'un la prenait pour cible. Ou alors quelqu'un savait son secret. Il essayait juste de la faire disparaître sans laisser de trace en invoquant une sorte de spectre pour faire le sale boulot à sa place.
« Quelque chose m'échappe cependant, »
Élise releva la tête, sortie de ses pensées.
« Quoi donc ? »
Ciel se tourna vers la baie vitrée et s'en approcha. Il regarda les étages en contrebas tout en réfléchissant.
« Invoquer ce genre d'esprit est très risqué. Sa force spirituelle peut absorber celle de l'homme qui essaye de conclure un pacte avec lui. Les émotions négatives animant le spectre peuvent même se retourner contre la personne qui l'a fait revenir de l'au-delà »
Ciel devint pensif puis reprit son explication.
« Faire ce genre d'invocation est contre nature. Ce qu'il y a après la mort doit y rester et aucun mortel ne devrait jamais voir ce qui s'y trouve. C'est très dangereux puisque cela nuit à l'équilibre qui règne entre les deux mondes. Si un mortel venait à découvrir quelque chose que l'humanité n'était pas prête à savoir avant des milliers d'années, cela pourrait avoir des conséquences dramatiques »
Élise recula jusqu'à ce que la porte du bureau la bloque.
« Qu'est-ce que vous êtes ? Comment savez-vous tout cela ? » demanda-t-elle à brûle-pourpoint.
Qu'est-ce que c'était que cette blague ? Pourquoi parlait-il des « mortels » comme si il ne se comptait pas parmi eux ?
Il soupira et ne répondit pas.
Si ...froid.
Il se tourna finalement vers elle.
Cette fois, elle put parfaitement le détailler à la lumière du soleil. Ses cheveux n'étaient pas tout à fait noirs mais d'une nuance de bleu foncé. Son œil visible était d'un bleu saphir éclatant que faisait ressortir son teint de porcelaine. Son regard était calme et distant. Aucune émotion ne filtrait de ses pupilles. Une aura de majesté émanait de lui, il était comme surnaturel.
Elle remarqua aussi à quel point son physique gracieux et ses traits fins l'avantageaient mais choisit délibérément d'ignorer ce fait. Un rictus se peignit sur les lèvres de Ciel tandis qu'une couleur familière s'emparait de ses pupilles flamboyantes.
« Me croirez-vous si je vous le disais ? »
