Chapitre 4 :
Quelques jours s'étaient écoulés depuis l'entrevue d'Élise avec jeune homme et elle ne l'avait toujours pas recontacté.
Ses pensées étaient obnubilées par ce Comte Phantomhive. L'homme qui s'était présenté à elle sous le nom de Ciel lui avait fait un drôle d'effet. Elle se demandait comment elle n'avait pas fait le lien plus tôt entre lui et ce Comte quand Harling lui avait parlé de son informateur. Ciel lui avait clairement dit qu'il venait de s'entretenir avec son patron, c'était évident. De plus, aussi bizarre que cela puisse paraître, il ne lui avait jamais dit son nom de famille quand elle le lui avait demandé. Il s'était contenté de lui dire son prénom bien qu'Élise lui ai révélé son nom complet. Il ne voulait donc pas qu'elle le sache.
Elle demeurait perplexe vis à vis de l'initiative du jeune homme. Cette affaire de trafiquants de drogue importait beaucoup aux yeux d'Élise. Elle espérait avancer dans ses recherches sur le meurtrier de ses parents.
Il aurait parlé à Harling exprès pour me mettre sur cette piste ?
Elle avait la ferme sensation qu'il n'avait pas passé outre ses habitudes de rester discret pour rien. Il y avait une raison et un but à la conversation qu'il avait eu avec Harling, c'était comme si il anticipait tout et Élise était persuadée qu'il en savait bien plus que ce qu'il voulait bien laisser croire.
Que sait-il vraiment de moi ?
Assise devant la télé en prenant son petit déjeuner, elle fut sortie de ses pensées par des coups frappés à la porte. Curieuse, elle se dirigea vers l'entrée. Abby venait lui rendre visite pour vérifier qu'elle allait bien ?
Elle mit quelques secondes à parvenir à la porte, le temps de trouver de quoi se mettre sur le dos. Elle ne sortait pas aujourd'hui et ne s'était donc pas habillée en conséquence. Elle ouvrit la porte précipitamment, se préparant à bafouiller une excuse pour l'attente.
Mais il n'y avait personne dans l'entrée.
Élise passa en revue tout le couloir et la familiarité de la situation lui hérissa les poils.
Inquiète, elle claqua sa porte. Et si la chose de l'autre soir était revenue ? Qu'allait-elle faire ? Personne ne pourrait l'aider aujourd'hui...
Elle se souvint de la pierre que le Comte avait fait placer sous son paillasson. Peut-être que cela suffirait à repousser ce qui essayait d'entrer.
Bien trop effrayée pour envisager de retourner vérifier le couloir, Élise passa le reste de la journée à faire des recherches sur internet.
Incapable de supporter le silence pesant de son appartement, elle décida d'écouter la radio sur sa chaîne hi-fi. Elle mit une station de chaîne d'info en continu pour sentir plus de présence et de chaleur humaine. Des accidents de voitures un peu partout dans Londres et Lady Gaga qui annonçait un futur concert dans la capitale, rien de bien folichon.
Il faisait déjà nuit quand Élise se dirigea vers son frigo pour se préparer à manger. Alors qu'elle coupait ses légumes, elle entendit cette fois-ci des coups étouffés. Élise releva la tête brusquement, guettant ses alentours. Elle se dirigea vers tous les interrupteurs à sa portée pour rendre la pièce plus lumineuse. Ne voyant rien d'anormal, elle reprit sa cuisine là ou elle l'avait laissé.
C'est alors qu'elle le vit le chat sur son balcon qui grattait à sa fenêtre.
« Quoi, c'est juste toi ? Tu imagines la peur que tu m'as fait ? » Elle laissa ses ustensiles de côté. « Espèce d'inconscient, on est au treizième tu aurais pu te briser le cou »
Elle alla ouvrir sa baie vitrée et se pencha pour caresser le chat. C'était un très beau chat, un Ragdoll. Sa fourrure était claire tandis que ses pattes, sa tête, sa queue et ses oreilles étaient foncés. Cela ne pouvait pas être un chat errant ou abandonné.
C'est un pur race, pas moyen qu'il n'ait pas de propriétaire
Quand il tourna la tête vers elle, sous ses caresses, Élise fut choquée par l'étrangeté de son regard. Ses yeux étaient rouges. Rouge vif.
Bien que cela lui donnait un côté inquiétant, le chat était doux comme une plume et Élise lui pardonna vite cette bizarrerie.
Ne pouvant s'en empêcher, elle s'adressa au chat avec un air enfantin, comme quand on s'adresse à un enfant en bas âge
« Tu peux rester si tu veux, tu as faim ? »
Elle était persuadée que tous les chats de la Terre fomentaient secrètement un complot pour rendre les humains plus débile en les manipulant avec leurs frimousses irrésistibles pour régner sur le monde.
Mais en attendant, elle décida de tomber droit dans le piège et elle entreprit de trouver des restes à lui donner. Il devait appartenir à quelqu'un, elle ne pouvait pas le garder. Et pourtant...
Élise avait toujours rêvé d'avoir un animal à elle. Ses parents avaient toujours désapprouvé l'idée. Elle avait pourtant presque réussi à les convaincre, le temps et la persévérance aidant mais il n'y avait plus personne à convaincre dorénavant.
Elle grattouilla le chat sous les oreilles tandis qu'il s'approchait de l'assiette posée près du plan de travail. Elle décida de le laisser manger tranquillement et retourna sur son ordinateur avec son propre plat.
Quand le chat eu fini, il vint se lover contre elle sur le canapé à sa grande surprise. Sa présence avait quelque chose de réconfortant.
Elle s'endormit facilement cette nuit-là, laissant sa baie vitrée entrouverte pour permettre au chat de sortir quand il le souhaiterait.
Elle fut réveillée en sursaut par des à-coups frappés à la porte. Même encore embrumée par le sommeil, Élise se rappela bien vite l'événement du matin et son cœur se mit à tambouriner douloureusement dans sa poitrine.
Elle se figea, les coups s'étaient arrêtés. Y avait-il quelqu'un qui voulait la voir ? Devait-elle aller répondre ? Elle jeta à coup d'œil à son réveil. 3H48. La peur s'insinua en elle. Était-ce encore cette chose monstrueuse ? La pierre suffirait-elle la protéger ?
Les coups reprirent, plus violents. Élise se cacha sous ses couvertures, terrorisée. Quelque chose n'allait pas. Les coups s'arrêtèrent une deuxième fois mais reprirent après un bref instant et cette fois-ci contre le mur de sa chambre.
Élise serra les dents pour retenir un cri, des larmes apparurent au coin de ses yeux. Il fallait que cela cesse ou elle allait devenir folle. La terreur lui nouait les tripes, elle n'esquissait plus le moindre geste, bloquant sa respiration. Les coups étaient assourdissant et venaient maintenant de tous les côtés. Des chuchotements inaudibles et menaçants se firent entendre, de plus en plus intense et Élise hurla.
La porte de sa chambre s'ouvrit à la volée. Le chat en émergea, se traînant d'un pas tranquille vers elle. Il monta sur son lit avant de se lover entre les deux bosses que formaient ses jambes.
A partir de cet instant, les coups cessèrent. Élise leva une main tremblante vers l'interrupteur de sa lampe de chevet. Lorsqu'elle alluma, elle vit l'individu qui se tenait sur le seuil de sa porte.
« Vous... ! »
Élise encore pantelante, fut sidérée. Que faisait-il chez elle à une heure pareille ?
« Qu'avez-vous fait de la pierre ? » Dit l'homme d'un ton condescendant.
Élise, surprise d'une attitude aussi réprobatrice, ne trouva pas ses mots.
« Eh bien je... non je n'ai pas- »
« Elle n'y est plus. Quelqu'un l'a prise alors »
Comment c'est possible, qui m'en veut autant ...
Elle était clairement en état de choc. Elle caressait compulsivement le chat qu'elle avait sur les genoux. Sa main tremblante passait sur son dos et répétait toujours le même geste.
Ciel, voyant son trouble, abandonna son interrogation.
« Cette chose en a vraiment après vous »
Élise ne répondit rien, apeurée par cette remarque. Elle n'avait jamais cru aux fantômes et autres spectres et se faire harceler par l'un d'eux était une expérience particulièrement éprouvante pour ses nerfs.
« Dans le salon Debussy, nous allons parler »
Elle se leva, tremblante et enfila sa robe de chambre qu'elle ne mettait jamais. Elle n'était vêtue que d'une chemise trop grande pour elle qui lui servait de nuisette et ne pouvait pas se présenter comme ça devant Ciel. Quand elle se leva, le Comte tourna la tête et partit l'attendre dans le salon sans un regard en arrière. Le chat suivit ses pas et elle se retrouva de nouveau seule dans sa chambre. Tout y était maintenant calme et apaisé.
Quand elle le rejoignit, il s'était installé sur le canapé, du côté opposé du chat qui s'était lové contre un coussin.
Elle se dirigea vers son frigo et sortit une bouteille de jus d'orange avant de s'en servir un grand verre.
Ayant les idées un peu plus claires, elle jeta un coup d'œil en direction du Comte. Une main étendue sur la tranche du dossier du canapé, il contemplait la ville au travers la baie vitrée, impassible.
« Qu'est-ce que vous faîtes ici ? »
Il fixait toujours l'extérieur. Elle se dirigea vers le chat et s'assit à côté de lui. Il se mit à se frotter à elle et à ronronner. Ils regardaient à présents tous deux la ville par la fenêtre.
« Cette chose a tenté de s'en prendre à vous »
« Donc vous êtes venu ? »
« Oui » répondit-il simplement.
Élise se sentait bizarre. Elle était fébrile. Elle attendait le moment où elle pourrait lui parler sans être dérangée depuis longtemps. Était-il vraiment un Phantomhive ? Savait-il quelque chose sur ses parents ? Était-il seulement humain ? La proximité soudaine avec le Comte sur son canapé la perturbait.
Je suis stupide de me mettre dans cet état. Fatiguée du moins.
Deux excuses valaient mieux qu'une pour justifier son étrange réaction. Il la troublait. Il était vraiment venu pour elle ? Il n'avait pas de côté bienveillant pour autant qu'elle s'en souvienne et il se montrait toujours détaché de tout.
Il semblait pouvoir rester sans bouger ni parler pendant des heures mais Élise, en revanche, était trop nerveuse pour supporter le silence plus longtemps. Elle décida de se lancer.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle de but en blanc.
Il leva un sourcil interrogateur.
« Je croyais vous l'avoir déjà dit »
« Non, vous avez été trop vague »
« Vous n'avez jamais cherché à savoir ce détail jusque-là »
« Mais ça, c'était avant »
Ciel laissa échapper un léger soupir. Pourquoi devenait-elle curieuse tout d'un coup ? S'il avait pu l'approcher autant, c'était justement grâce à sa discrétion et le fait qu'elle ne demandait rien d'indiscret. Ce qu'elle découvrirait, elle allait devoir le deviner toute seule puisqu'il ne lui dirait rien, il y avait trop de risques encourus.
Il l'entendit poursuivre.
« Monsieur Harling m'a parlé d'un ami à lui. Le Comte Phantomhive. »
« Et que savez-vous de lui ? »
Élise ne savait pas quoi penser de la réaction du jeune noble. Faisait-il exprès de ne pas se montrer concerné ?
Bien sûr que oui, c'est obligé.
« Je sais que la famille Phantomhive est ancestrale et qu'elle dispose de relations étroites avec la couronne »
Ne le voyant pas réagir, elle poursuivit.
« Je sais aussi que son dernier chef est mort en 1889. Et une photo m'a apprise qu'il était... borgne. Cela vous dit quelque chose ? »
Après ce qui lui semblait une éternité, Ciel ouvrit la bouche.
« Au contraire, je suis au courant de cette histoire ».
On y était. Elle se força à se calmer avant de continuer et maudis sa propre témérité.
« Et... » Élise se tourna vers lui. Elle avança lentement, prudemment sa main, sans pour autant s'approcher de lui. Elle saisit doucement son haut-de-forme et le posa sur le canapé. Cela eu pour effet d'exposer le visage du jeune noble à la lumière mais il ne réagit pas. Il tourna finalement silencieusement la tête vers elle, impassible. « … vous portez un cache œil »
« Que sous entendez-vous ? »
Il la regardait dans les yeux, comme pour la mettre au défi de poursuivre.
« Vous avez un lien avec lui »
« Ah oui ? » répondit-il d'une voix dénuée d'expression.
Il ne faisait rien pour l'aider et Élise commençait à se sentie frustrée.
Pourquoi il n'avoue pas ? Qu'est-ce que ça lui coûterait ?
Elle passait à côté de quelque chose d'essentiel, mais quoi ? Elle se sentait stupide. Une personne normale ne vivait pas plus de cent-vingt ans sans prendre la moindre ride.
« Vous ne pouvez plus rester ici »
Élise sortit de ses pensées. Soit Ciel était passé à autre chose, soit il changeait de sujet d'une façon très indiscrète.
« Comment ça ?»
« On ne sait pas ce qu'il pourrait arriver ici »
« Mais je n'ai nulle part d'autre où aller ! »
Il soupira, se sentant visiblement peu concerné.
« Vous n'avez pas d'amis qui puissent vous héberger ? »
Élise réfléchit. Abby était sa seule amie. La seule avec qui elle était assez proche pour lui demander ce genre de service et surtout en qui elle avait confiance. Mais elle habitait un appartement minuscule dans le quartier Nord et avait déjà sa cousine comme colocataire. Élise doutait que son appartement puisse accueillir un nouvel hôte et surtout que sa cousine voit tout ça d'un bon œil. Dès la première fois qu'elle avait posé les yeux sur Élise, son regard s'était fait méprisant. Cette dernière ignorait pourquoi, mais la cousine d'Abby semblait la détester.
« Non »
Il parut surpris. Elle ressentit alors le besoin de se justifier.
« Je ne fais confiance à personne »
Sur ces mots, le silence retomba dans la pièce.
Ciel était plongé dans ses pensées et Élise n'osait pas briser le calme qui régnait de nouveau. Le chat se leva, s'étira longuement et commença à se diriger vers Ciel. Ce dernier le repoussa sans ménagement de sa canne.
« Mais ! pourquoi embêtez-vous ce pauvre chat ? »
Le chat ne se formalisa pas du rejet et retourna s'allonger sur les genoux d'Élise.
Ciel reprit la conversation là où il l'avait laissé.
« Vous devez changer d'appartement alors. Déménagez »
« Quoi ? Vous pensez que c'est simple de partir comme ça ? »
« Je ne serais plus en mesure de vous protéger si vous restez ici plus longtemps. Cette chose vous traque et changer d'endroit vous ferait gagner du temps »
« Seulement "gagner du temps" ? Cela ne vaut pas le coup alors »
« N'êtes-vous pas l'héritière de la maison Debussy ? Le financement d'un nouvel appartement ne vous pose pas de problèmes »
« Bien sûr que non mais... Je ne retire pas d'argent dans le compte bancaire familial. Qu'est-ce que je vais faire si des informations de compte me concernant sont vendues et que l'on vient à découvrir que je ne suis pas morte et enterrée ? Les morts ne retirent pas d'argent à la banque à ce que je sache. Les fantômes ne sont pas mon seul problème vous voyez »
Ciel soupira, comme s'il s'attaquait à un casse-tête.
« Mais pourquoi cachez-vous votre identité ? »
« Eh bien... »
Élise fût gênée et un peu agacée par cette question.
« C'est évident non ? Je veux tuer tous ceux qui ont participé au meurtre de ma famille et je préfère œuvrer dans l'ombre pour être plus efficace »
Élise cru voir les yeux de Ciel s'agrandir imperceptiblement mais il camoufla rapidement l'émotion qu'avait fait naître la réponse d'Élise derrière son masque impassible. Contre toute attente, un sourire narquois naquit progressivement sur ses lèvres.
« La vengeance, hein ? » Il la toisa, une lueur de colère se reflétant dans son regard. « C'est l'idée la plus stupide que j'ai jamais entendue »
Élise resta interdite à l'entende de ces mots. Le fait qu'il pense une telle chose la choquait. Elle se sentit se rembrunir et se fermer. Sa voix devint froide.
« Ah ? » Elle sentait le chat gesticuler en dessous d'elle depuis qu'elle tirait sur ses poils involontairement. « Et en quoi venger ceux que l'on aimait en faisant souffrir ce qui nous les ont pris n'est pas un but noble ? »
Le jeune Comte avait remarqué le changement d'attitude d'Élise et s'était également fait distant.
« Je n'ai pas bien saisis : est-ce pour eux que vous poursuivez ce but... » Il détourna la tête, reprenant son expression impassible. « … Ou pour vous ? »
Élise sentait la moutarde lui monter au nez. Son cœur se serra douloureusement dans sa poitrine. Était-ce ainsi qu'il la voyait ? Trouvait-il que son désir de vengeance la rendait moins respectable ? Et d'où se permettait-il de la juger ainsi ? Élise se sentie soudain très seule. D'une certaine façon, elle avait toujours considéré Ciel comme un soutient et voilà qu'il la prenait de haut lui aussi.
Elle se tut. Elle ne savait, et ne voulait pas répondre. Sans un mot, elle se leva et se dirigea vers sa chambre. Elle avait besoin d'être un peu seule.
« Sentez-vous libre de partir quand bon vous plaira. »
Cette phrase se voulait transcrire toute l'indifférence qu'Élise était capable de montrer. Elle n'était pas spécialement susceptible en temps normal mais le fait que quelqu'un en qui elle avait eu presque confiance remette tout le but de sa vie en cause la blessait. La vengeance était son rempart, le seul pilier qui la faisait encore marcher. Que ferait-elle sans ça ? Plus jamais elle ne connaîtrait la chaleur et la convivialité d'une famille aux repas de Noël. A qui se confier, avec qui chercher les réponses aux questions les plus intimes si ce n'est pas avec ses parents ? Qui pourrait bien l'aimer aussi inconditionnellement que ne le faisait une famille ? Elle était condamnée à vieillir seule, sans mari, ni enfants, ni petits enfants. A quoi cela servait-il d'avoir un mari ? Elle n'était plus qu'une épave sentimentale, aussi instable qu'un orage et méfiante qu'une vulgaire biche. Personne ne mérite une épouse pareille. Des enfants ? Ils ne pourraient jamais connaître leur oncle ou leurs grands-parents. Qui pourrait remplacer cet amour qu'ils n'auraient pas ? Aucun enfant ne mérite une vie pareille. Secrètement, sa peur résidait surtout dans le fait qu'elle ne voulait pas se remettre à aimer des gens pour les perdre encore. Elle avait tellement souffert du manque d'affection et de la solitude. Elle s'inquiétait déjà assez comme ça de perdre Abby. Elle qui avait supporté toutes ses sautes d'humeurs et ses crises d'angoisse, qui était venue à son chevet parfois même au milieu de la nuit pour la calmer. Les larmes lui montèrent aux yeux.
Idiote, ne pense pas à ça. Ses mains tremblaient.
Ciel s'était levé et avait esquissé un pas vers elle et Élise eu une pulsion irréfléchie et primitive. Elle ne voulait plus qu'il s'approche d'elle.
« Allez-vous-en ! »
Il tressaillit légèrement.
Le Comte sentait qu'il avait fait une erreur de jugement. Cette fille n'était pas comme lui. Pas aussi égoïste que lui. Il avait bêtement appliqué son propre cas à sa situation. Un léger sentiment de remord se fit sentir dans son cœur qui ne battait plus.
Mais il était un gentleman avant tout et quand une dame lui demandait de la laisser seule parce qu'il l'importunait, il se devait d'obéir, ne serait-ce que par respect.
Il récupéra lentement son chapeau que la jeune fille avait posé sur le canapé quand tout allait encore à peu près bien et s'inclina vers elle. Sans un mot, il sortit par la baie vitrée et disparut dans la nuit.
Les premiers sentiments qui assaillirent Élise après son départ furent le remord et la solitude. Mais n'avait-il pas été méchant à son égard ? Pourquoi se sentirait-telle coupable d'avoir été brusque avec lui ? Elle ne demandait pas la lune, juste à être respectée pour tout le mal qu'elle se donnait.
OoOoOoO
Le lendemain, Élise tenait à peine debout. Elle avait passé une nuit blanche sur son canapé. Après le départ du Comte elle n'avait pu se résoudre à éteindre les lumières et à se rendormir. Elle avait guetté le moindre son suspect toute la nuit et le chat ronronnant contre elle avait été son seul salut. Les sons qu'il émettait la tranquillisait et son petit corps chaud contre elle avait un effet apaisant mais elle n'allait cependant pas pouvoir faire des nuits blanches toute sa vie. Il fallait qu'elle en sache plus, qu'elle se débarrasse de cette peur.
Elle réfléchissait à une solution. Elle avait vraiment envie de quitter cet endroit, mais où aller ? Elle ne se voyait pas réintégrer le manoir Debussy. De toute façon, il ne fallait pas que les gens voient qu'il était habité par quelqu'un d'autre que par le seul domestique restant...
Elle décida de faire une entorse aux règles qu'elle s'était fixées pour aller chercher conseil auprès du domestique en question.
Une fois le taxi hélé, Élise indiqua unes des adresses voisines du quartier Ouest de Chelsea dans lequel se trouvait son ancienne maison. Le chauffeur démarra. Quand ils arrivèrent, elle le paya avec pourboire et entreprit de se diriger vers le bâtiment.
Le manoir Debussy détonnait vis-à-vis des vielles bâtisses traditionnelles londoniennes cependant, cela ne se traduisait pas au sens péjoratif du terme. Il se distinguait par sa modernité à côté des maisons en briques rouges.
La façade du Manoir Debussy était en effet peinte d'un blanc immaculé qui donnait au lieu un côté surnaturel. De nombreuses fenêtres et baies vitrée perçaient les murs. Élise avait d'ailleurs choisi son appartement en fonction de la luminosité qu'offraient les fenêtres. Petite, elle avait toujours été habituée à avoir une vue sur la ville, sur l'extérieur et avait du mal à supporter les habitations sombres aux fenêtres étroites.
Tout le style londonien quoi.
Elle se fit discrète et enroula son foulard autour de ses cheveux châtains aux reflets rouges plutôt reconnaissables tout en pénétrant dans la propriété.
Elle n'avait pas fait deux pas qu'un homme sortait déjà de la grande demeure pour venir l'accueillir d'une démarche droite et guindée. Tout d'abord méfiant, ses yeux s'agrandirent quand il la reconnu.
Depuis la mort de son frère et ses parents quelques années auparavant, le seul contact qu'elle avait gardé avec sa famille était le vieil Andrew, le majordome du manoir Debussy depuis plusieurs générations. Il était un peu comme le substitut de l'affection parentale qu'elle n'avait plus. Il était resté fidèle aux Debussy même après la mort de ses parents et avait fait le choix de prendre soin du manoir jusqu'à ce qu'elle y revienne, après l'accomplissement de sa vengeance à laquelle elle tenait tant. Elle lui en était particulièrement reconnaissante. Il était celui qui l'avait recueillie blessée et désœuvrée le soir du meurtre de sa famille et celui qui lui fournissait les fonds nécessaires à sa survie qui avaient pu lui permettre de louer son appartement. Elle n'avait pas souhaité le revoir trop souvent, il lui rappelait des souvenirs trop douloureux. En dehors de Andrew, Élise n'avait révélé à personne de sa famille qu'elle avait survécu. Il lui restait bien des oncles et des tantes, mais elle ne souhaitait pas les revoir.
Élise Debussy est morte cette nuit-là, avec son frère et ses parents.
« C'est vous, mademoiselle ? »
Une bouffée d'émotions jusque-là inconsciemment enfouies envahie Élise tandis que l'homme se rapprochait d'elle. Ému lui aussi, il la prit dans ses bras et elle se serra contre lui.
Andrew était un homme à l'âge avancé. Portant la tenue réglementaire des majordomes : un ensemble noir assortit avec une montre à gousset dans la poche gauche, il avait cependant toujours fière allure. Son air gentil et la moustache blanche qu'il abordait tout le temps avec ses cheveux ramenés en arrière avec soin lui donnait un air de « papy gâteau ». Élise avait toujours énormément apprécié Andrew et sa bienveillance. Il était le grand-père qu'elle n'avait jamais eu.
« Comment vous portez-vous, mademoiselle ? Arrivez-vous à subvenir à vos besoins ? »
« J'arrive à gagner ma vie, ne t'inquiète pas Andrew » Élise sourit pour le rassurer et le suivit jusqu'à l'intérieur du manoir. Elle ne souhaitait pas prendre le risque d'être écoutée par des oreilles indiscrètes.
Après s'être installée dans uns des grands fauteuils du salon, Élise ferma les yeux et se détendit. Cet endroit était sûr, Andrew était là pour veiller sur elle. La pureté du blanc des murs et la vue sur le jardin au travers des grandes baies vitrées avaient un effet particulièrement apaisant sur elle. Cela lui faisait beaucoup de bien de se retrouver chez elle après tout ce temps, rien n'avait changé et l'endroit était impeccablement tenu, comme si Andrew attendait sa visite.
Il revint des cuisines avec un plateau de thé la main.
« Vous ressemblez de plus en plus à madame, mademoiselle »
Élise fut touchée par le compliment.
Anastasia Carlton, sa défunte mère, avait été une femme d'une beauté rare. Ses délicats cheveux châtains lui tombants au creux des reins, ses yeux verts pétillants et son sourire de chérubin l'avait rendue célèbre pour ses charmes. Le mariage qu'elle avait dû conclure avec son père résultait uniquement du jeu d'alliances qu'avait dirigé ses riches parents aristocrates attachés aux traditions. Fortuitement, de cette union avait résulté un mariage d'amour. Du moins, Élise aimait à le penser.
Plongée dans ses souvenirs émouvants, elle ne remarqua pas tout de suite un fait curieux. Son majordome avait apporté et servit deux tasses de thé mais restait pourtant debout, à quelques pas de la table, sans esquisser le moindre geste pour s'asseoir avec elle.
« Andrew, pourquoi as-tu préparé deux tasses de thé si tu n'en bois pas ? » questionna-elle avec un sourire malicieux. Il commençait à ne plus être tout jeune et Élise trouvait la maladresse attendrissante.
« Je n'en bois pas, mademoiselle. Vous avez un invité » Répondit celui-ci, sérieux.
Le sourire d'Élise s'effaça.
« Qui ça ? »
« Veuillez m'excuser, mais c'était un cas de force majeur »
La voix qui provenait de la salle de séjour derrière elle la fit frémir.
« Monsieur le Comte est arrivé il y a quelque temps de cela pour vous rendre visite »
Il savait que je viendrais ici ? Mais qu'est-ce qu'il mijote encore ?
Élise tourna la tête pour faire face à son invité surprise. Elle frissonna à la vue du sourire en coin entendu qu'arborait Ciel. Il semblait avoir toujours une longueur d'avance sur elle et cela l'inquiétait.
Le dos appuyé au chambranle de la porte, il portait son habituel costume sombre. Le col de sa chemise et la cravate parfaitement nouée à son cou mettait en valeur les traits fins mais virils de sa mâchoire. La coupe droite de sa veste tailleur au niveau des épaules accentuait la largeur de celles-ci. Il était l'archétype même de l'homme d'affaire qui avait tant de succès auprès des femmes dans les films.
Mais le jeune homme et l'aura mystérieuse qui émanait de lui étaient bien réels.
Mais à quoi tu penses, idiote. Ce gars est un vrai glaçon. Aussi chaleureux qu'une huître. Il est parti sans le moindre remord et la moindre parole hier soir après ce qu'il a dit. C'est un noble, il est loin de s'intéresser à toi, pauvre sotte. Il ne t'apportera que des problèmes et de la souffrance.
Élise sentit son ton devenir plus froid et sec.
« Que faîtes-vous ici ? Vous ne pouvez pas vous imposer comme ça chez les gens sans y avoir été invité »
Le sourire en coin du Comte s'estompa tandis qu'il s'avançait vers un des fauteuils face à elle, sans expression.
« La situation risque de devenir problématique si je ne vous mets pas en garde »
« De quoi parlez-vous ? » Élise sentait l'agacement poindre en elle. Ne pouvait-il pas aller droit au but ?
« Votre père a travaillé avec moi quelque temps et- »
« Vous connaissiez mon père ?! »
Elle ne cachait pas sas surpris.
« Là n'est pas la question. Comme vous le savez, votre père était l'un des principaux directeurs du National Experimental and Protection Service (NEPS) »
« Pardon ? » Elle cligna des yeux, calme mais incrédule.
« Comment ça " pardon " ? » Son ton était presque indigné. Elle se sentie très bête en voyant les sourcils de Ciel légèrement froncés, la goutte au front.
« Mon père travaillait dans l'agro-alimentaire Monsieur » Ce dernier mot avait été maladroitement prononcé, Élise ne savait même pas comment s'adresser à lui.
« Appelez-moi Ciel. Ce détail a dû vous être caché pour vous protéger »
