Chapitre 5 :


Tandis qu'il enlevait son haut de forme et sa veste qu'Andrew vint récupérer, Élise se raidit.

« Vous être en train d'insinuer que mes parents m'auraient menti ? »

« Il semblerait » Répondit-il simplement d'une voix atone en s'asseyant dans le fauteuil.

« Comment osez-vous ... » Elle serra les poings. L'accusation la mettait hors d'elle.

Ciel laissa échapper un soupir, visiblement ennuyé.

« Je ne suis pas en train de vous dire que vos parents étaient des criminels activement recherchés par Scotland Yard mais qu'ils ont choisis de ne pas vous divulguer certaines informations pour ne pas vous mettre en danger : saisissez la nuance »

« Vous sous-entendez que mes parents ne me faisaient pas confiance »

« Non. J'ai émis l'hypothèse qu'ils pensaient que vous deviez rester dans une ignorance légitime pour vous protéger de tous ces jeux de pouvoir qui vous dépassent »

« Je ne suis plus une enfant et suis tout-à-fait à même de concevoir les enjeux et les dangers de la société qui m'entoure » Elle avait du mal à accepter l'idée d'avoir pu être mise à l'écart.

Ciel se massa les tempes, agacé par l'attitude bornée de la jeune femme.

« Vous étiez à peine majeure quand vos parents sont morts : vous n'auriez jamais pu rivaliser avec les pions de la partie et on vous aurait utilisé contre eux »

« J'avais quand même le droit de savoir » Répondit-elle, catégorique.

« Je ne suis pas celui qui a décidé de vous mettre à l'écart alors je ne vois même pas pourquoi vous rejetez la faute sur moi »

Il n'avait pas tort.

« Et vous auriez fait quoi vous ? Mieux que les autres ? »

Il ne tiqua pas mais son ton se fit plus dur.

« J'aurais neutralisé ceux qui voulaient du mal à votre famille avant même qu'ils n'en formulent la pensée mais il était trop tard. Serait-il possible d'avoir une conversation calme et posée entre personnes matures à présent ? »

Élise se laissa aller contre son dossier, calmée. Il avait le don de l'intimider quand son aura devenait sombre et oppressante comme en cet instant.

Qu'entendait-il par "trop tard" ? Était-il mêlé à cette affaire ? Élise admettait qu'elle poussait la paranoïa un peu loin à force d'être énervée.

« Qu'est-ce que vous pouvez être fatigante des fois » Il se pinçait l'arête du nez, éprouvé par la lassitude. Le fait qu'il ait dû prendre un ton plus brusque semblait lui déplaire.

Elle savait qu'elle s'était un peu défoulée sur lui sans raison mais la remarque la vexa quand même. Elle détourna la tête et marmonna dans sa barbe. « Ça y est-il s'est décidé à devenir misogyne suite à une illumination divine »

Il l'entendit sans mal.

« Mais c'est que vous avez du potentiel Debussy. Ce genre d'ineptie n'est pas prêt de m'arriver et arrêtez avec vos absurdités » Pourquoi sa voix était-elle toujours aussi morne quand il parlait ? Elle n'en revenait pas qu'il l'ait entendu parler : il était à l'autre bout de la table. Il s'empara de sa tasse de thé et considéra les bégonias du jardin, pensif.

« Je voue un profond respect aux Lady » Finit-il par dire, comme pour se défendre.

Les Lady étaient des femmes distinguées de l'aristocratie anglaise. Pas de quoi fouetter un chat.

« Et pourquoi les Lady sont-elles si honorables à vos yeux ? »

« J'en ai ma propre définition » Il but une autre gorgée. Élise se demandait comment il pouvait même toucher la tasse tant la porcelaine était brûlante, elle restait encore plus perplexe quant à sa capacité à boire le breuvage qu'elle contenait.

« Une Lady est une femme vertueuse, cultivée et sage qui se montre digne de respect par sa capacité à donner des conseils avisés et à représenter dignement sa maison. Elle n'a aucun besoin d'être protégée puisqu'elle est à même de se défendre toute seule grâce à sa rhétorique évoluée » Il parla plus pour lui-même que pour Élise. « De telles femmes sont malheureusement rares. De toute mon existence je n'en ai connu qu'une seule »

Il reporta finalement son attention sur son thé comme si cette parenthèse n'avait jamais existé. Tant mieux, il ne remarquerait pas la soudaine confusion qu'exprimait le visage d'Élise.

Elle se posait à présent toutes sortes de questions. Avait-il déjà connu l'amour ? Était-il capable d'éprouver ce genre de sentiment ? Il avait des critères si élevés qu'ils étaient presque impossibles à remplir avant un âge très avancé. Même si elle comprenait le respect qu'il leur vouait. Son idéal féminin à elle en était très proche. Savoir se défendre seule était une chose à laquelle sa fierté l'obligeait à aspirer. Elle ne voulait dépendre de personne. Mais dieu-savait à quel point c'était dur pour elle aujourd'hui.

Une autre chose la perturbait. Pourquoi parlait-il comme un homme qui avait déjà de très nombreuses années derrière lui ?

La conversation partait sur un terrain sinueux sur lequel elle n'était pas sûre de vouloir poursuivre. Son apparence physique lui fit pressentir que la déception l'attendait au tournant si elle se renseignait plus en détails sur ses critères en matière de femme. Et puis elle s'en fichait. Il valait parfois mieux ignorer certaines choses, au final.

Malgré lui, Ciel avait réussi à lui inculquer la leçon.

Elle s'adressa à son majordome en redirigeant la conversation sur le sujet initial, s'évitant la peine de répondre.

« Andrew » Elle prit une grande inspiration. « Dit-il la vérité ? »

Élise redoutait particulièrement cette réponse.

« Oui, mademoiselle »

Le majordome s'en voulait lui-même de l'avoir tenu dans l'ignorance pendant tout ce temps. Il lui avait menti tant de fois dans son enfance lorsqu'elle lui demandait pourquoi ses parents ne dînaient pas avec eux. Mais les ordres étaient les ordres et à l'époque, il les recevait uniquement de Monsieur son père.

« Maintenant que les choses sont éclaircies, nous devons nous pencher sur le cas du poste de directeur qu'à laisser votre père derrière lui » Ciel s'éclaircit la gorge. « Cet organisme est tenu secret dans le but de ne pas gêner ses moyens d'action »

Et je ne le savais même pas alors que mon père était l'un des dirigeants.

Élise regretta le manque de curiosité qu'elle avait présenté vis à vis du travail de son père, se contentant d'avaler bêtement toutes les couleuvres qu'on lui servait. Elle ne dit rien, maudissant sa stupidité.

« Plus précisément, votre père dirigeait le service de sécurité intérieure de l'organisation. J'ai été amené à collaborer avec lui de par mes fonctions, c'était un directeur très compétent »

Une boule se forma dans la gorge d'Élise. Reparler de son père la ramenait durement à sa réalité d'orpheline. Elle ne dit pas un mot et Ciel prit cela comme une invitation à poursuivre.

« J'ai donc rencontré ses associés et collaborateurs. Comme vous le savez je suis en ce moment même sur une affaire concernant le réseau Consortium qui cause du souci à Sa Majesté »

Elle l'interrompit.

« Donc vous travaillez pour la Reine ? »

« En effet »

John se trompait : il y avait de très fortes probabilités que cet homme soit un vrai Phantomhive.

Comment était-ce possible ? Une branche cadette avait-elle repris le titre après la mort de l'héritier ?

« J'ai fait de récentes découvertes assez troublantes » Reprit-il en faisant un signe de tête à Andrew qui tenait le dossier qu'il avait été chercher dans la veste du noble. « Ceci est la liste des criminels membres du Consortium recensés par mon agent de renseignement. Elle n'est pas exhaustive mais quelques noms m'ont paru familiers. »

Élise saisit le dossier que le majordome lui tendait. Des noms y étaient inscrits avec les renseignements de base de chaque individu.

« Les septième, douzième et seizième noms sont portés par d'anciens collaborateurs de votre père » poursuivit-il.

Élise écarquilla les yeux. « Pourquoi leurs noms se retrouvent-ils sur une liste de criminels ? »

« Debussy. La question est plutôt : pourquoi des criminels se sont-ils retrouvés aux côtés de votre père »

Elle eut un haut le cœur.

« Vous voulez dire que... »

« Le nouveau dirigeant de la branche de sécurité intérieure est Aaron Roswell »

Élise se figea, sidérée. C'était le seizième nom à figurer sur la liste.

« Mon père aurait été assassiné par ses collaborateurs pour pouvoir prendre sa place et monter en grade ? »

Une rage sans nom s'empara d'elle. La main qui tenait sa tasse se mis à trembler.

« Je ne pense pas qu'ils soient les instigateurs de cet attentat mais il y a de fortes chances qu'ils y aient participé en tant que complices en révélant des informations confidentielles sur votre père. » Il fit une pause, puis ajouta au bout de quelques secondes de réflexion :

« Pourquoi vous cacher ? »

« Je vous demande pardon ? » Elle fronça les sourcils.

« Ne voulez-vous pas que le monde sache que vous n'êtes pas détruite, que vous êtes intouchable et plus que jamais décidée à accomplir votre vengeance ? »

Un tel revirement de façon de faire pouvait changer sa façon de vivre mais il y avait un hic qui l'avait déjà convaincu d'agir comme elle le faisait depuis leur mort.

« Le problème c'est que je suis loin d'être intouchable »

Élise baissa les yeux. Au fond, elle n'était qu'une gosse orpheline terrifiée qui se terrait dans son trou avant de pouvoir passer à l'action.

« Tant que vous êtes sous ma protection votre sécurité est le moindre de vos soucis »

Élise ne put s'empêcher de frissonner. Pouvait-elle vraiment lui faire confiance aveuglément ? Il semblait puissant. Et il avait une confiance totale en lui et en ses moyens d'action. Mais d'où puisait-il toute cette confiance ? N'était-il juste pas un homme arrogant parmi tant d'autres ?

« Réintégrez ce manoir et montrez que vous êtes forte et influente : attirez-les dans votre piège »

Les parents d'Élise s'étaient fait des relations dans le monde entier et le vaste réseau d'information et de soutient dont ils avaient bénéficié les avaient rendus éminents dans la haute société. Élise savait qu'elle pouvait compter sur les plus anciens proches et amis de ses parents pour l'assister dans sa vengeance si elle les contactait.

Mais ce que Ciel demandait était au-dessus de ses forces.

« Si je fais cela, je vais attirer l'attention sur moi. Je ne sais pas si les gens vont voir cela d'un bon œil, ils me verront comme une gêne qui a des revendications sur l'ancien poste de son père » Elle fixa le sol.

« Qu'ils osent essayer de s'opposer à la Couronne et à ses ambassadeurs »

Il finit son thé d'un air absent et reposa la tasse. Une fois les mains libres, il s'appuya avec aise sur l'accoudoir et sa pupille changea de couleur pour un rose intense. Élise ne pouvait pas voir la cruauté qu'abritait son regard. Il semblait plus se parler à lui-même qu'autre chose.

« Leur fatuité sera leur perte »

Le sourire mauvais qui étira ses lèvres révéla des canines saillantes.

En relevant la tête pour lui répondre, elle se crispa. Des sueurs froides lui coulèrent le long de la nuque. Elle avait du mal à admettre à quel point il était à la fois terrifiant et beau quand il s'énervait et souriait de cette façon. La majesté qui émanait de lui la perturbait.

Qu'est-ce que ça doit donner quand il sourit sincèrement

Comment faisait-il pour ne pas se rendre compte de l'effet qu'il pouvait faire sur les autres ? Elle trouvait souvent que le chapeau qu'il portait cachait trop son visage dans l'ombre. Peut-être était-ce fait exprès ? Ou alors, il aimait tout simplement en porter.

Heureusement qu'il ne sourit jamais, au final

Comment une personne pouvait-elle être aussi paradoxale au niveau des sentiments qu'elle lui inspirait ? Depuis quand se laissait-elle impressionner par un homme ? C'était loin d'être voulu mais là, clairement, ses neurones partaient un peu en sucette.

Nouvelle règle de survie numéro 1 : Ne pas le regarder du tout.

L'hypnose, très peu pour elle.

Bref calme toi et réponds lui : il te regarde depuis trente secondes comme si tu avais une absence de psychotique

Le temps semblait être passé plus vite qu'elle ne le croyait. Elle se reprit rapidement.

« Je ne suis pas sûre de vouloir m'orienter là-dedans »

Un silence accueillit ses paroles.

« Je vois » répondit-il finalement. Il semblait légèrement désappointé. « A quoi aspirez-vous alors ? »

« A me venger » Répondit-elle sans hésiter.

Il soupira et se leva pour se diriger vers la baie vitrée. Un oiseau se baignait dans le bassin en gazouillant. Elle avait demandé à Andrew d'ouvrir les fenêtres pour avoir de l'air frais. Ciel lui tournait le dos. Appuyé contre la vitre, il regardait l'oiseau se rafraîchir paisiblement. Il semblait réfléchir. Comme s'il se demandait comment repositionner ses pièces sur l'échiquier.

Alors qu'elle commençait à croire qu'elle avait le temps de s'éclipser discrètement pour aller chercher quelque chose à manger dans la cuisine, il se manifesta enfin.

« Alors devenez mon assistante » Il se retourna tranquillement vers elle. « Vos capacités me seront utiles »

Son regard était redevenu distant et inexpressif.

« Votre assistante ? » Elle ne comprenait pas sa motivation. « Pour quoi faire ? »

Il s'appuya nonchalamment contre la vitre, les mains dans son veston.

« Officiellement, je suis à la tête d'une entreprise du luxe. C'est une couverture. »

Elle le savait déjà, ça.

« Et qu'est-ce que cette situation cache ? »

« Je travaille pour plusieurs branches du NEPS. Tout comme le Times. Mes fonctions de chef d'entreprise me permettent de m'intégrer aux milieux mondains : c'est souvent dans ces secteurs que l'on retrouve les criminels de grande ampleur. Ils ont besoin du soutien d'hommes de la haute société pour financer leurs activités frauduleuses »

« Je n'ai jamais entendu parler du NEPS »

« Mais fort heureusement » Un sourire en coin naquit sur ses lèvres. Elle baissa lentement les yeux, pensive, tandis qu'il la considérait en silence.

« Étudiez ma proposition avec soin. Je vous offre une chance unique de retrouver les meurtriers de vos parents et de votre frère »

Voyant qu'elle ne sortait pas de sa transe, il soupira et se passa la main dans les cheveux avant de remettre son haut de forme. Le regard impénétrable, il se dirigea vers elle et sortit une carte de son veston qu'il lui tendit. Élise la prit et le regarda faire son habituelle courbette avant de faire un signe de tête à Andrew pour qu'il le reconduise jusqu'à la sortie.

« A bientôt »

Elle ne prit pas la peine de lui répondre : il était déjà parti.

Ça l'amuse de garder les détails pour lui

Une fois seule, Élise jeta un œil à la carte de visite. Entièrement noire, elle ne contenait que des coordonnées en écriture claire. Sans nom, prénom ni numéro de téléphone.

« Andrew »

Le majordome arriva quelques secondes plus tard. Une rage nouvelle brillait dans les yeux d'Élise.

« Réhabilitez l'aile Ouest du manoir. J'y installerais mes appartements jusqu'à nouvel ordre »

OoOoOoOoO

Alors qu'elle s'autorisait une pause devant la télé entre deux recherches d'archives, le portable d'Élise sonna et cette dernière dut courir dans tout le manoir pour retrouver d'où provenait le son. Elle arriva juste à temps pour décrocher son téléphone après quelques secondes de fouilles intenses. Un nom familier y était affiché.

« Abby ?! »

« Hey ! Ça va ? T'as l'air essoufflée »

« Je viens de speeder, je savais plus où j'avais posé mon portable »

« La pas douée, j'ai trouvé des infos sur le mec dont tu m'as parlé ! »

« Alors ? »

« Tu m'as dit qu'il avait des yeux bizarres c'est ça ? Est-ce qu'ils viraient dans une teinte rose ?»

« Oui, c'est exactement ça ! »

« Il est assez pâle de teint ? »

« Plutôt oui »

« Les indices sont minces mais si tu penses qu'il n'est vraiment pas humain, c'est peut-être un démon » Suggéra Abby.

« Ce truc avec des cornes ? Tu plaisante ? »

« Des médiums que je connais bien m'ont dit que ce sont des êtres damnés pour avoir jadis commis un péché mortel. Le divin les auraient contraints à s'exiler dans les profondeurs de l'enfer, là où la folie et l'atrocité règnent en maîtres absolus. Ils ne sont que douleurs et torture et les miraculés qui arrivent à s'en échapper sont condamnés à errer jusqu'à la fin des temps dans le néant pour assouvir leur soif insatiable d'âmes humaines, incapable de se repaître entièrement pour y mettre fin »

« Mais c'est horrible ce que tu dis, on dirait un conte pour effrayer les gosses. Il n'est pas ce genre de monstre » Élise se demandait où est-ce qu'ils avaient bien pu inventer des horreurs pareilles. L'enfer et le divin ? Elle même agnostique, tout cela lui semblait très peu concret. « Ça me semble impensable franchement, j'étais chamboulée ce soir-là, ça se trouve je l'ai même rêvé »

« Arrête, c'est ton esprit cartésien qui fait encore des siennes. Notre société nous a appris à fermer les yeux sur ce que l'on n'explique pas. On est formatés pour être étroits d'esprits avec la Science qui se contente de tout réfuter sans preuve concrète mais si on choisis d'ignorer ou d'"oublier" les preuves concrètes quand elles apparaissent je vois pas comment on en aura un jour ! Je suis sûre que tu n'as pas rêvé, je me souviens du ton de ta voix, il fallait t'entendre, tu avais vraiment l'air perturbée en me racontant tout ça »

Perturbée, Élise l'était de nouveau. Était-ce possible ? Les démons existaient-ils ? Si c'était le cas, ce monde était encore plus infâme que ce qu'elle pensait. Et Ciel aussi. Elle ne savait pas quoi répondre à Abby qui changea de sujet.

« Sinon » Élise revint sur Terre. « Je me suis prise la tête avec ma cousine »

« Ah ? » Ça pour changer de sujet, elle changeait de sujet. « Comment ça se fait ? Vous vous supportez assez bien toutes les deux pourtant »

« Ben une histoire de fille complètement stupide comme tant d'autres » Elle soupira dans le combiné. « Elle avait invité son nouveau mec dans l'appart' et il est aussi branché paranormal que moi donc on a commencé à parler de ça tous les deux sauf qu'on devait être un peu trop passionnés par le sujet parce que quand elle est revenue de la cuisine avec ses pop-corn elle a cru que je le draguais et vice-versa. Elle a fait une grosse crise de jalousie et du coup je ne te dis pas l'ambiance... »

« La briseuse de cœurs, quoi » Élise ne pouvait retenir le fin sourire qui s'était formé sur ses lèvres.

« Ouais très drôle. Tu pourrais me rendre un service ? J'aimerais bien que tu m'héberge quelque temps, jusqu'à ce que tout ça se calme un peu... »

« Pas de problème la gothique » Puis elle se souvint d'un détail. « Au fait j'ai réintégré le manoir, ne te trompe pas d'endroit en venant »

« Sérieux ?! Si quelqu'un d'autre que toi me l'avait dit je l'aurais pas cru ! Qu'est ce qui t'a fait changer d'avis ? »

« Le gars dont je t'ai parlé justement »

« Tu le vois encore !? »

« Il était dans mon salon y'a pas vingt minutes ... »

« Décidément il te court après, je suis sûre que tu lui plais ! »

Élise écarquilla les yeux, incrédule. Plus improbable, on mourrait. Abby ne pouvait pas savoir à quel point elle était à côté de la plaque. Cet homme n'avait aucune bienveillance ou affection à offrir, il en était incapable, elle en avait maintenant la certitude. Elle lui répondit d'une voix agacée.

« Ça va pas ? Il était juste venu m'avertir d'un truc grave ! »

« Sérieux c'est quoi ? »

« Je t'expliquerais en face à face »

« Hmpf. N'empêche je suis sûre que t'as une touche »

« Mais n'importe quoi ! » Élise sentait l'indignation poindre en elle et Abby semblait trouver cela particulièrement amusant.

« Il faut que tu gardes l'éventualité en tête, Chris c'est ton plan A- »

« Mais y'a rien entre Chris et moi ! Et ce gars-là c'est un vrai ours ! »

« Ouais ouais ! Je sais que tu lui plais à Chris, en plus il est super canon. Et l'autre gars il est comment ? » Elle sentait la curiosité dans le ton de son amie.

« Hmpf!» Auto-persuasion, sois efficace s'il te plaît. « C'est un gars c'est tout »

« Ça sera ton plan B ! »

« Mais arrête de faire la gamine ! » Élise commençait à désespérer devant la persistance de son amie pour lui trouver un copain.

« Tu-tut ! Plan B un point c'est tout. Je serais là dans la soirée byyye~ »

« Attends tu- ! » Mais elle n'entendait déjà plus que les bips du combiné.

Mais il faut l'attacher elle !

« Andrew ! » Ce dernier apparut quelques secondes après, étonné du ton énervé de sa maîtresse.

« Allons préparer une chambre pour cette garce »

OoOoOoO

Une semaine s'était écoulée depuis l'emménagement provisoire d'Abby dans le manoir Debussy et Élise et elle ne voyait plus le temps passer à force de s'amuser. Elles passaient leurs soirées à regarder les épisodes les plus récents de leurs séries favorites et organisaient plus souvent des sorties entre filles.

Élise ne s'était toujours pas rendu à l'adresse que le Comte lui avait indiquée. Elle avait besoin d'accuser le coup vis à vis des découvertes qu'elle avait faite à propos de ses parents et de réfléchir sérieusement à sa proposition.

Au fond d'elle, elle savait qu'elle allait accepter. Elle attendait juste de voir jusqu'à quand elle tiendrait. Il avait des informations capitales pour elle et elle avait besoin de ses moyens d'action conséquents pour atteindre son but.

Elle en avait parlé à Abby qui s'était montrée particulièrement favorable au projet et n'avait cessé de lui en parler. Enfin elle la soupçonnait de surtout vouloir rencontrer Ciel.

Finalement, elle avait décidé de se rendre à l'adresse indiquée avec Abby. Cette dernière était ravie de venir et Élise était plutôt rassurée d'avoir de la compagnie pour y aller.

Elles étaient donc en route, dans la Fiat rouge d'Abby. Cette dernière avait toujours aimé s'habiller différemment des autres et Élise n'avait pas été étonnée de la voir choisir un coloris aussi voyant.

Élise était la copilote. Assez médiocre malheureusement : C'était la troisième fois qu'Abby prenait la mauvaise direction sous ses piteuses indications. L'adresse se situait en campagne éloignée de Londres et on avait vite fait de se perdre dans les nombreuses bifurcations.

« Mais quelle idée d'habiter un bled paumé pareil ! »

« Chut ! C'est pas de ma faute ! »

« Mais c'est super loin il est parti s'exiler à l'étranger pour pas payer de taxes ou quoi ?! »

« On est sur une île et on roule vers l'est duconne »

« Ah ouais eh ben je suis persuadée que- »

« Attends ! » Abby la regarda, surprise. « On y est je crois ! »

« Tu es sûre... ? »

L'hésitation d'Abby était compréhensible. Alors qu'elles suivaient une longue route sinueuse depuis quelques minutes, elles venaient de déboucher sur une large place pavée derrière laquelle se dressait un immense manoir.

« Il s'est foutu de toi tu penses ? »

« Qui sait ? Pas moyen de déchiffrer la moindre émotion avec son regard de poisson crevé. Et puis quand l'ombre d'une expression humanoïde apparaît enfin sur ses traits, c'est pour se payer ma tête. Mais il avait une allure de noble, ça ne m'étonne pas tant que ça qu'il puisse habiter un endroit pareil » Élise ne savait pas pourquoi cette soudaine hostilité à l'encontre du noble la prenait.

« Haha t'y vas fort. Attends mais il a quel âge ? »

« Dans les 22-25 ans je dirais »

« Sérieusement ? » Abby ouvrait de grands yeux ronds en regardant la bâtisse.

Élise descendit la première. C'était un jour particulièrement chaud et l'air était étouffant. Elle portait une robe en mousseline claire sans manche qui lui arrivait au bas des cuisses. Abby, quant à elle, avait opté pour une de ses habituelles jupes noires assortie d'un corset de cuir et de ses multiples pendentifs dont son crucifix qu'elle ne quittait jamais. Ses longs cheveux blonds parsemés de mèches bleues pendaient librement sur ses côtes. Elle avait maquillé ses yeux de noirs comme d'habitude et Élise pensait comme toujours qu'elle avait fière allure. Ce look provoquant lui plaisait beaucoup même si elle ne se voyait pas l'adopter elle-même. Cependant, de n'importe quelle façon dont on abordait les choses, ses Doc Martens n'étaient clairement pas adaptés au milieu rural.

« Je hais la cambrousse »

Élise rigola et avança vers le manoir. Arrivées sur le perron, Abby entreprit de frapper l'immense porte à l'aide du cogneur. Élise l'arrêta.

« On peut encore partir... »

« Arrête de faire la chochotte ! Tu ne m'as pas trimbalé pendant une heure dans tout le patelin pour finalement te dégonfler »

« Oui bon allez vas-y »

Élise pris une grande inspiration et laissa Abby frapper à la porte. Les coups résonnèrent lourdement dans le chêne.

Elles échangèrent un regard, appréhendant la suite des événements. Et si c'était un piège ?

La porte s'ouvrit sur du vide. Personne ne tenait le battant. Les deux amies frissonnèrent.

Élise prit les devants.

« Il y a quelqu'un ? »

Seul son écho lui répondit. Les dimensions de la pièce plongée dans l'obscurité devaient être titanesques.

« Ok je commence à flipper j'avoue »

« Il y a quelqu'un ? » Élise n'avait plus la voix très sûre.

Un homme arriva par l'une des portes sur leur gauche.

« Bonjour que puis-je faire pour vous ? »

Ses traits se distinguaient de mieux en mieux au fur et à mesure qu'il avançait dans la lumière.

Élise ne bougea plus, perplexe. Cet homme dégageait une aura de perfection et pourtant si sombre. La couleur rouge de ses prunelles ne lui échappa pas et la plongea dans la plus grande confusion. Il s'inclina devant elles.

« Je suis Sebastian Michaelis, le majordome de la Maison Phantomhive. Si vous avez le moindre problème, je me tiens à votre disposition. » Le sourire charmeur et le regard doux de l'homme étonnèrent Élise. Il était particulièrement attirant sans qu'elle comprenne pourquoi. Une voix se fit entendre à l'autre bout du hall.

« Je commençais à me demander si la frousse ne vous avait pas emportée Debussy »

Les deux jeunes femmes sursautèrent et remarquèrent le nouvel arrivant qui les regardaient depuis le haut du grand escalier dominant le hall d'entrée. Il les sonda en silence, un sourire en coin amusé sur les lèvres.

« Hmpf. Ciel ? »

« Veuillez-vous donner la peine d'entrer, vous êtes mes invitées »

Il s'appuyait sur sa canne d'une façon décontractée tout en leur parlant. Il descendit l'escalier pour enfin désigner une des grandes portes du hall d'une main gantée en les invitant à entrer. La demeure était imposante avec ses riches boiseries aux murs et son style XIXe. C'était un bijou d'architecture victorienne.

Hésitantes, elles s'avancèrent lentement vers la vaste salle de séjour et regardèrent avec regret la grande porte se refermer derrière elles. Élise se sentait très petite dans ces immenses pièces.

Ciel désigna des fauteuils autour d'une longue table basse avant de s'asseoir.

Le majordome noir arriva à leur suite avec un plateau de thé à la main.

Ce fut Ciel qui parla le premier en se tournant vers Abby avant de lui tendre une main machinalement. Il n'avait pas l'air enthousiaste d'avoir à faire toutes ces formalités.

« Je suis Ciel Phantomhive, le propriétaire des lieux. Enchanté mademoiselle ? »

Abby, dont toute couleur avait déserté le visage, saisit sa main et balbutia : « Abigail Adams, monsieur »

C'était un peu tard pour faire les présentations mais au moins Abby avait eu droit à son nom complet. Il savait qu'Élise était au courant et ne cherchait plus à cacher son identité. Élise s'amusa intérieurement de la gêne de son amie, toute perturbée. Ciel hocha la tête et s'empara de sa tasse de thé.

Elle devait être impressionnée de le rencontrer en vrai après avoir tant parlé de lui avec Élise. Surtout qu'elles le soupçonnaient de ne pas être humain...

Élise restait troublée par Sebastian, le majordome. Il avait beau être étrangement attractif, la lueur de vice qui brillait dans son regard ne la rassurait pas, mais alors pas du tout.

Ciel continua.

« Alors, acceptez-vous ma proposition, Debussy ? »

« Oui »

« Très bien »

OoOoOoO

C'était une nuit fraîche et elle était confortablement blottie dans ses draps tous chaud.

Elle émergea lentement des limbes du sommeil. Elle ne voulait pas se lever maintenant, même si elle savait qu'on viendrait bientôt la forcer à quitter son lit.

Au fur et à mesure qu'elle reprenait connaissance, elle fut accueillie par une odeur âpre et rance. Sa gorge s'irritait et elle sentit bientôt ses poumons défaillir à chaque inspiration.

Le feu.

Élise sauta de son lit et attrapa un vêtement pour se couvrir la bouche. Elle s'éloigna autant qu'elle put des flammes qui léchaient déjà les murs de sa chambre. Une fumée noire et épaisse masquait le plafond.

Ses yeux commençaient à lui piquer. Elle courut vers la fenêtre pour l'ouvrir mais fut projetée en arrière par l'explosion entraînée par l'appel d'air.

Élise toussa. L'air devenait de plus en plus irrespirable. Elle jeta un coup d'œil à l'extérieur. Trop haut. Il lui fallait passer par le couloir si elle voulait sortir vivante de cette fournaise.

Prudemment, elle ouvrit la porte de sa chambre. Seconde explosion. Elle fut rudement projetée à terre et se releva avec le plus grand mal, les oreilles en sang. L'air du couloir irradiait d'une chaleur insupportable qui brûlait sa peau et ses poumons. C'était encore plus irrespirable que dans sa chambre.

« Papa ! Maman ! »

Elle contourna les flammes pour se diriger vers le salon. Le bois craquait et menaçait de céder à tout instant sous son poids. L'air était lourd et chargé de particules. Élise ne distinguait rien à plus de deux mètres.

Elle descendit le grand escalier non sans se brûler avec les projections des flammes et les débris du plafond qui partait en poussière. Ils tombaient lourdement sur son chemin et parsemaient sa route d'embûches. Elle arriva dans le salon, haletante et le visage noir de suie. Elle protégea sa tête de ses bras.

Quelqu'un était paisiblement assis dans le fauteuil, dos à Élise, au milieu du chaos de flamme et des décombres s'effondrant de part et d'autre. La fumée avait rendu sa voix rauque et elle percevait difficilement la silhouette au travers des flammes.

« Papa... ? » La voix désespérée d'Élise parvint aux oreilles du susnommé. Jusqu'alors immobile, l'homme tourna lentement la tête.

Un sourire sadique, exécrable, défigurait son visage. Son regard exprimait la manifestation de la folie la plus pure.

Ce n'est qu'à ce moment qu'Élise tourna la tête vers la masse informe qui gisait à ses pieds.

Elle distingua un bras, étendu par terre au bout d'un tronc. La tête de sa mère gisait quelques mètres plus loin, détachée du buste.

Élise hurla. Elle se redressa brusquement, haletante.

« Le feu ! »

Le visage inquiet d'Abby l'accueillit.

« Lily ! Ça va !? J'ai cru que tu étais possédée à hurler comme ça ! »

Élise détailla ses environs. Abby était penchée sur le canapé sur lequel elle reposait tandis que Ciel émergeait à l'instant de la grande porte à l'autre bout de la pièce.

Toujours traumatisée, Élise se leva précipitamment, prête à courir pour sa vie. Abby la retint difficilement par les épaules.

« Oh ! Calme-toi ! Il n'y a pas le feu qu'est-ce que tu racontes ? » Abby semblait vraiment inquiète.

Elle haleta et se laissa lentement retomber contre le divan, interloquée.

Impossible. C'était tellement réel, son cerveau lui aurait-il joué un tour aussi morbide ? Qui faisait des rêves comme ça sérieusement ? Qui était l'homme qu'elle avait vu dans son rêve ? L'avait-elle juste inventé ? Et la femme à terre ? Ça n'était pas sa mère et de toute façon elle n'était pas morte ainsi. Durant son rêve, elle avait été persuadée qu'il s'agissait de la vraie vie et son corps avait obéit à tous ses mouvements sans problèmes. Voyant le calme qui régnait à présent dans la salle de séjour, elle se détendit un peu.

Sa robe était trempée.

« Qu'est-ce qu'il m'est arrivé ? »

Ciel s'était rapproché jusqu'à atteindre le premier fauteuil qui passait sur son chemin et l'avait traîné jusqu'à son divan comme avait fait Abby.

« Vous vous êtes évanouie sans prévenir » dit-il en s'asseyant, les avants-bras appuyés sur les cuisses pour se mettre à sa hauteur. Aucune émotion ne transparaissait de son regard mais ses sourcils froncés exprimaient son trouble.

Son comportement laissa Élise perplexe. Il la regardait sans vraiment la regarder, plongé dans ses pensées.

Elle détourna vite la tête et se tourna vers son amie, tentant d'oublier la présence même du Comte.

« Combien de temps j'ai été inconsciente ? »

Abby jeta un coup d'œil à sa montre.

« Une heure et demi environ ... »