« Venez les filles, je connais le patron d'un bon nightclub pas loin ! »
Ciel enrageait intérieurement. Karl Spencer ne semblait visiblement pas comprendre la définition de l'adverbe "non", qui exprimait pourtant bien un refus net et précis. Jouer cette mascarade d'un goût douteux lui avait déjà demandé pas mal de patience et de self-control. A présent, l'homme d'affaire semblait décidé à prolonger leur soirée dans un établissement nocturne à la réputation douteuse. Et lui, il devrait gérer les trois âmes saoule le reste de la nuit en faisant en sorte de ne perdre personne en route. Cela promettait d'être un challenge de tous les instants.
Ça n'était définitivement pas sa soirée. Il soupira longuement, tâchant d'accepter son funeste sort et la perte de temps considérable que cela allait engendrer pour lui.
La femme de Karl hurla son consentement plus qu'elle ne l'exprima tandis qu'Élise, qui ne semblait toujours pas émerger de son moment flottement, se contenta de hocher la tête en se laissant entraîner par la furie qui lui tenait le bras. Sa conjointe de la soirée n'était définitivement pas censée finir aussi saoule qu'elle ne l'était à présent. Il n'aurait jamais pensé qu'elle et Joyce tiendraient aussi mal l'alcool. Ce dernière commençait d'ailleurs à lui faire perdre patience avec son comportement insistant. Quant à Élise, il comprenait mieux l'incident de son bureau à présent. L'alcool la mettait visiblement dans des états impossibles.
Il se faisait tirer vers l'entrée de la boite de nuit par les bras vigoureux de Karl qui semblait avoir retrouvé toute la fougue de sa jeunesse. Refuser de l'accompagner n'était pas la meilleure stratégie à suivre, considérant le rôle de jeune chef d'entreprise qu'il avait décidé d'endosser. C'était Sébastian qui avait suggéré ce profil, arguant que cela permettrait de le rendre plus humain, plus accessible et donc d'inspirer davantage de confiance. Il faisait ainsi son possible pour prendre sur lui et ne pas trop lutter contre la volonté du précieux investisseur.
Le démon jeta un coup d'œil à la jeune femme qu'il avait entraîné dans cette histoire. Cette dernière s'était pris le front dans la main, comme si elle cherchait à revenir à elle. Elle allait finir pas s'abîmer la santé à boire autant.
« Élise »
Elle sembla émerger quelque peu et tituba jusqu'à lui. Elle s'appuya lourdement sur son bras et il la supporta en claquant la langue d'agacement. Il jeta un rapide regard autour d'eux et se rapprocha pour ne pas être entendu.
« A quoi vous jouez ? Vous avez vu votre état ? »
Elle semblait regarder le vide entre eux, mais pas lui.
« Eh ben je ch-joue mon rôle »
« Le rôle d'une comtesse n'est certainement pas de se comporter comme une ivrogne »
« Mm-Mince eeeh »
Il n'en revenait pas de la voir dans un état pareil. Presque encore pire que l'autre fois. Il aurait dû davantage contrôler sa consommation d'alcool. Il avait cru qu'elle maîtrisait la situation et était consciente de ses limites. Sa nervosité l'avait visiblement poussé à se défouler sur son verre. Il la sonda quelque instants de plus, contrarié.
« Maintenant tenez-vous à carreau. Vous avez failli tout faire rater en partant avec Joyce dans les toilettes sans raisons »
« Mais … elle avait renversé son verre sur sa robe »
Une veine saillante apparue sur le front du noble.
« Si vous n'aviez pas été aussi saoules toutes les deux vous n'auriez jamais été aussi maladroites ! »
Il attrapa le visage de la jeune femme par la mâchoire pour l'inciter à le regarder dans les yeux. Il détailla ses pupilles quelques secondes, tâchant de déterminer la gravité de son état. Une catastrophe. Joyce revint vers eux.
« Ciel ? »
Élise se dégagea d'un geste sec avant de lui lança un regard courroucé. Il haussa les sourcils, constatant qu'elle n'appréciait pas du tout qu'il fasse cela. Il jeta un regard en direction de Joyce et soupira intérieurement. Leur comportement ne ressemblait pas vraiment à celui d'un couple. Avec un peu de chance, la blonde était elle aussi trop éméchée pour s'en rendre compte.
« Qu'y a t-il Joyce ? »
« Karl parle avec son ami pour nous annoncer, rejoignons-le »
Il eu soudainement envie de planter l'autre couple là, sans autre forme de procès. S'il faisait cela, tout le reste de la soirée n'aurait servi à rien.
« Que voulez-vous faire exactement ? »
Joyce lui lança un sourire mi-figue mi-raisin.
« M'amuser, Monsieur le Comte »
Il y avait visiblement un double sens dans ses paroles. Elle leur fit à nouveau signe d'approcher.
« Allez, venez ! »
Il leva les yeux au ciel et se décida à la suivre après une plusieurs secondes d'hésitation intense. Il pourrait bientôt prétexter l'heure pour s'évader. Il passa une main dans le dos d'Élise pour la faire avancer et suivit la femme à travers la foule pour rejoindre l'entrée de l'établissement. Un vigile à l'air peu aimable en gardait l'accès. Il semblait occupé à refouler deux jeunes gens qui ne semblaient pas décidés à s'en aller sans faire d'histoire.
« Vous les faîtes passer mais pas nous ? C'est quoi le problème, on a de l'argent hein ! »
« Tu rentre pas. Cet établissement est un club réservé à ceux qui veulent profiter de leur soirée sans subir des beauf comme toi, non mais tu t'es regardé ? »
« On t'emmerde, le maori ! Fais pas ta tête de con et laisse-nous entrer ! »
« Répète ça pour voir ? »
Le videur s'approcha de l'effronté, le regard menaçant. Il semblait habitué à gérer les bastons et clients violent. L'autre homme renonça finalement et entraîna son ami belliqueux vers la sortie, le regard acerbe.
Ciel haussa les sourcils devant le spectacle désolant. Des gens se battaient vraiment pour rentrer là dedans ? Dire qu'on lui faisait perdre son précieux temps pour des absurdités pareilles. Joyce avait entreprit de dépasser tout le monde et il la considéra avec scepticisme en voyant les regard noirs qu'elle s'attirait. En général, les autres femmes continuaient de la regarder de travers, tandis que ses compères masculin changeaient sensiblement de comportement après l'avoir détaillé.
« Venez Ciel n'ayez pas peur ! »
Il retint un soupir et regretta amèrement que la blonde se soit souvenu de leur existence.
« Je ne pense pas que ce soit correct »
« Mais si, ne vous inquiétez pas ! »
Ayant assister à la scène entre le videur et les deux jeunes gens quelques minutes plus tôt, le noble ne se départait pas de son scepticisme.
« Écoutez, ne devrions-nous pas tout simplement rentrer ? »
Même lui avait constaté la note d'espoir qui avait percé dans sa propre voix à l'instant.
« Mais puisque je vous dis il n'y a aucun problème »
Il regarda une nouvelle fois le videur et se demanda comment quelqu'un pouvait avoir l'air moins avenant. Il commençait sérieusement à perdre patience à force de subir cette attente au milieu de tous ces gens ivres.
A son plus grand étonnement, alors qu'il s'était résolu à suivre Joyce et à passer devant tout le monde d'une façon particulièrement indélicate, personne ne le lui avait encore reproché. Il ralentit quand même l'allure, n'ayant toujours pas la moindre envie de rentrer là dedans. Élise resserra l'étreinte sur sa manche et il tourna la tête, alerté de son comportement. Elle n'avait pas l'air très sereine, lançant des regards inquiets autour d'eux. On lui attrapa l'autre bras.
« Comte, venez ! »
Il contint un regard irrité en direction de la blonde qui se faisait pressante. Pourquoi diable s'était-il embarqué là dedans ? Joyce était arrivée devant le videur et il l'observa l'aborder, circonspect.
« Salut Joey »
« Joyce, quelle bonne surprise ! Comment tu vas depuis le temps ? »
« Les affaires marchent bien. D'ailleurs je suis avec- »
Elle chuchota dans l'oreille du videur et ce dernier posa immédiatement les yeux sur lui et Élise avant de leur sourire d'un air chaleureux.
« Eh bien, ce n'est pas souvent qu'on vous voit de sortie ! Vous êtes avec Karl en plus ?! Entrez, je vous en prie ! »
L'homme ouvrit en grand le chemin pour les laisser passer et Ciel s'avança, désabusé. Il aurait clairement préféré se faire refouler comme les deux jeunes hommes et tous les autres autour d'eux. Pourquoi eux et pas lui ?
Elise semblait perdue avec tout le monde autour d'eux, elle semblait avoir le réflexe de s'agripper à son bras, qu'elle serrait de plus en plus fort.
« Vos ongles Debussy »
« Hm ? Ah oui pardon »
Elle semblait avoir la tête qui tourne.
« C'est l'un des établissements les plus respectables de Londres. Vous verrez, il y a beaucoup de ragots et de rumeurs à apprendre ici avec tout le gratin qui vient s'y rassembler ! La semaine dernière, j'ai parlé avec un des membres du cabinet de votre premier ministre, il était complètement ivre et m'a rapporté que ce dernier aimait organiser des parties fines dans sa maison de campagne ! »
La blonde avait un grand sourire, visiblement rendue hilare par l'anecdote. Ciel se sentit gagner un nouveau stade d'abattement. Comment les membres du gouvernement pouvaient-ils être aussi irresponsables ? Décidément, il avait beaucoup de mal à se faire à ce siècle.
« Bon ! Où allons-nous, Ciel ? »
Il la considéra quelques instant, pensif. Peut être qu'à force de persuasion, il parviendrait à échapper à son funeste sort sans se montrer trop indélicat.
« Que voulez vous faire ? »
« Je vous l'ai dit, me divertir »
« Et qu'est ce qui saurait vous divertir ? »
Son sourire s'agrandit et elle lui attrapa le bras pour le tirer à elle sans plus de cérémonie.
« Allons parler un peu plus loin »
Ils avaient déjà parlé pendant près de trois heures au restaurant, n'était-ce pas suffisant ? Pourquoi étaient-ils coincés avec elle ? Où était Karl ? Ils traversèrent un long couloir pour rejoindre la salle principale. La musique devait y être assourdissante et ne devait certainement pas permettre de s'entendre.
« Savez-vous où est Karl ? »
Elle secoua la tête et il trouva le fait qu'elle s'en soucie si peu particulièrement inquiétant pour ses affaires. Il se sentit crisper la mâchoire une énième fois avant de tourner la tête vers Élise. Pour constater qu'elle n'était plus à côté de lui. Il jeta un regard médusé autour d'eux, inspectant leurs alentours.
« Et merde. »
Joyce lui lança un regard intrigué.
« Hm ? Qu'y a t-il ? »
« Vous n'auriez pas vu Élise ? »
« Oh... Non pas depuis toute à l'heure »
Il cligna des yeux plusieurs fois, laissé bouche bée. Où avait-elle encore été se fourrer ? Et avec qui ? Il rebroussa chemin vers l'entrée de l'établissement et étudia la rue de loin, essayant de la trouver parmi les passants. Mais aucune Élise en vue. Il ne la sentait pas près d'ici. Elle était forcément à l'intérieur.
« Ciel ? Je suis sûre qu'elle est partie aux toilettes ou quelque chose comme ça, non ? »
La blonde n'allait-elle donc jamais le lâcher ? Et pourquoi serait-elle encore partie aux toilettes ? Il se voyait mal réitérer son comportement particulièrement cavalier de tout à l'heure lorsqu'il avait insister pour débarquer dans les toilettes des femmes. Il serra les dents, peu convaincu.
« C'est peut-être ça »
Elle lui fit un sourire ravi et l'invita à la rejoindre. Il hésita clairement entre rester courtois et suivre la femme ou céder à son instinct de préservation et récupérer Élise pour s'éloigner de cet endroit maudit une bonne fois pour toute.
« Ciel ... ? »
Que cette soirée était éprouvante. Il renonça à s'échapper et ils se frayèrent difficilement un passage à travers la foule qui se dirigeait autant vers le bar que la piste de danse. Il fronça le nez à la forte odeur de cigarette écœurante qui embaumait l'air. Les néons et lasers de la piste avaient de quoi rendre épileptique. Et le volume de la musique, si cela méritait d'être appelé comme tel, était assourdissant.
La blonde se retourna vers lui et lui prononça des paroles qu'il ne comprit même pas. Il lui fit comprendre qu'il n'avait pas entendu avant de jeter un regard autour d'eux. Les gens s'écartaient sur son passage en le scrutant et cela commençait à l'inquiéter. Le reconnaissait-on ? C'était exactement ce qu'il voulait éviter. Il accéléra le pas sous certains regards insistants qui finirent par le mettre mal à l'aise.
« Je demandais si vous vouliez boire quelque chose ! »
Il secoua la tête. Il n'allait certainement pas l'inciter à boire encore.
« J'en ai pour cinq secondes ! »
Il la vit néanmoins se diriger vers le bar et soupira lourdement. Pourquoi s'acharnait elle ? Elle revint trente secondes plus tard avec deux nouveaux verre à la main et lui en tendit un qu'il refusa.
« Mais si allez. Tiens, regardez il y a des places libres là bas ! »
« Où est Karl ? »
« Pardon ? »
« Savez-vous où est votre mari ?! »
Elle secoua la tête, l'air peu concernée et il roula des yeux vers la foule autour d'eux. Il devait vite retrouver Élise pour pouvoir partir. C'était lui qui l'avait entraîné dans ce bourbier, il se voyait mal l'y abandonner.
« J'aimerais bien retrouver Élise »
Elle plaça une main sur son oreille.
« Qu'est-ce que vous dîtes ? »
« Je disais que je cherchais Élise ! »
« Je n'entends pas ! »
Elle se rapprocha sensiblement de lui pour pouvoir entendre et sa bouche touchait presque son oreille quand il parla pour la troisième fois.
« Élise doit être sortie des toilettes maintenant, non ? »
Elle rigola, son visage trop près du sien.
« Mais laissez votre femme se remaquiller tranquillement Ciel, ce sont des histoires de femmes ! »
Élise qui pensait à se remaquiller alors qu'elle tenait à peine debout ? Cela l'aurait beaucoup étonné. Joyce n'en savait rien d'où était Elise.
« Venez ! »
Il se laissa tirer par le bras en guettant la foule. Elise était aussi sa seule issue de secours. Une fois qu'il l'aurait trouvé, il pourrait prétexter qu'elle ne se sente pas bien pour sortir de cet enfer. Il ne pouvait pas faire un pas sans rentrer dans quelqu'un d'autre. Il s'affala presque sur la banquette à côté de la femme, éprouvé. Quelle horrible torture que ces établissements douteux.
« Alors Monsieur le Comte, tout va bien ? »
Non seulement elle avait recommencé à boire, mais elle semblait en plus décidée à faire la conversation. Il devait prendre sur lui. Il devait rester calme ou toute cette farce n'aurait servit à rien. Il devait se mettre dans la peau d'un humain. La chose restait dure, même pour lui.
« Très bien mais- »
Quelqu'un lui tomba presque dessus et il se figea, en plein combat intérieur pour conserver son self-control, tandis qu'on prenait lourdement appui sur son épaule pour se redresser. L'individu intrusif se mit à rire et il lui sembla l'avoir déjà vu quelque part. Il remarqua avec irritation que l'hurluberlu avait renversé le quart restant de son verre sur lui.
« Ahahaha pardon mec ! »
Une veine pulsa vivement sur son front et il se fit violence pour rester aimable.
« Il n'y a pas de mal »
« Vas t'en maintenant »
Joyce, le regard courroucé, leva sa jambe pour repousser l'homme d'un coup sec sur le buste. Déjà trop soul pour garder son équilibre en temps normal, l'homme s'effondra sur la table d'à côté. Elle se rassit comme si de rien était et il la regarda, surpris par son habilité. Elle sembla pratiquer un art martial ou quelque chose du genre. Il déplora néanmoins le fait qu'elle ait perdu à l'esprit le fait qu'elle portait une robe à fente.
« Tout va bien ? Il vous a trempé ! Attendez je crois que j'ai des mouchoirs dans mon sac »
Elle farfouilla et déplia l'objet mentionné avant de s'avancer vers lui pour le presser sur sa chemise. Il fronça les sourcils, incertain, et une goutte de stupéfaction lui coula du front quand il constata qu'elle avait entrepris d'éponger le reste de sa tenue qui avait été atteint. Elle arrivait à présent au niveau de son bassin et ne semblait pas décidée à s'interrompre. L'entreprise était pourtant vaine, le mouchoir n'essuyait pas grand chose.
« C'est inutile, cela va sécher tout seul »
« Vous êtes sûr ? Ça tâche la vodka vous savez ? »
Il serra les dents et tenta un sourire détendu.
« Vous êtes mieux renseignée que moi là dessus, c'est certain »
Elle rigola de bon cœur et il vit ses mains descendre encore avant de froncer les sourcils, dubitatif. Il l'arrêta le plus rapidement possible.
« Dans tous les cas j'ai d'autres costumes, tant pis pour celui-ci »
« Bon ... mais c'est dommage il était très bien celui ci, en plus j'avais presque fini »
Justement.
Il se décala sur la banquette pour s'éloigner des mains de la femme qui lui sourit avant de se laisser tomber sur son épaule. Si Karl décidait d'arriver à ce moment précis, il ne donnait pas beaucoup de chances de survie à sa nouvelle campagne de développement produit.
Il fallait qu'il sorte de là, qu'il avorte la mission. Peu lui importait à présent, il pourrait prétexter n'importe quoi. La seule chose certaine, c'était qu'il allait tuer quelqu'un si les choses continuaient à se point d'empirer. Il redressa la blonde en se mettant à scruter vivement la foule autour d'eux. Même sa vision de démon ne se révélait d'aucune utilité pour trouver Elise tant l'établissement était plein.
Karl arriva deux minutes plus tard et il lui lança un sourire crispé, espérant sincèrement qu'il n'ait pas l'idée de trouver le comportement de sa femme ambigu.
« Karl, enfin vous voilà »
Il était particulièrement satisfait d'avoir retrouvé l'homme d'affaire.
« Vous étiez là ! Quelle foule ! Nous avons un salon privé à notre disposition si cela vous tente, monsieur le Comte ! Élise n'est pas avec vous ? »
« Non, je vais aller la chercher. Nous devrions y aller, alors, nous pourrions parler plus aisément »
« Bien sûr allons-y ! Je vais chercher Élise, si vous voulez »
Il retint un regard saisi en direction de son actionnaire. Que voulait-il à sa compagne de la soirée, à la fin ?
« Je m'en occupe, merci Karl »
Ciel les quitta d'un pas pressé sans plus de cérémonie. Il devait retrouver la jeune femme. C'était vital. Il se jura de lui faire passer un sale quart d'heure pour l'avoir laissé supporter Joyce seul. Alors qu'il évoluait avec difficulté parmi les danseurs déchaînés, quelque chose attira son attention sur sa gauche et il ne sut pas s'il devait hurler ou remercier tous les dieux vivants. Celle qui était censée jouer le rôle de sa femme était là, en train de danser au milieu de la piste, semblant même bien s'amuser. Son regard manifesta très probablement une envie de meurtre tandis qu'il se mettait en route pour l'atteindre à travers la foule.
Élise n'allait plus en boîte de nuit depuis déjà quelques années. Elle ne sortait que très peu maintenant qu'elle se faisait passer pour morte. La piste de danse au fond du couloir avait attiré son regard dès qu'elle était rentrée dans l'établissement et elle n'avait pas réussi à résister à l'appel du tempo. Elle adorait danser, c'était même l'activité physique qui lui procurait le plus de satisfaction. Et elle s'en était privée trop longtemps. Ciel semblait occupé et même agacé de l'avoir dans ses parages, il ne lui en voudrait pas.
Alors qu'elle marchait, quelqu'un l'avait abordé avec un sourire charmeur. Elle avait déjà vu l'homme quelque part mais n'aurait su dire où tant elle sentait l'alcool faire effet sur son organisme. Tout ce qu'elle savait, c'était qu'elle se sentait d'humeur joyeuse. L'homme l'avait entraîné au milieu de la piste pour les faire rejoindre son groupe d'ami et elle avait commencé à se défouler en leur compagnie. On lui avait souvent dit qu'elle avait un certain sens du rythme dans le passé. Elle s'était amusée comme une folle en leur présence, hurlant en coeur avec eux au DJ de poursuivre son oeuvre lorsqu'il s'enquérait de l'ambiance de sa piste de danse. Elle avait vaguement sentit l'homme qui l'avait abordé le premier essayer de se rapprocher d'elle et s'était reculée sans le moindre état d'âme, gênée dans ses mouvements par leur proximité.
Elle ne faisait même plus attention à eux à présent, emportée dans son énergie. Elle n'aurait pas su dire depuis combien de temps elle dansait, mais elle ne fatiguait pas, l'adrénaline faisant son travail. Elle sentit qu'on l'attrapait par le bras et repoussa une énième fois le contact machinalement. Son assaillant ne sembla pas se résigner et elle se sentit assez brusquement tirée vers lui. Elle se dégagea vivement, énervée.
« Tu es malade ou quoi ? Casse-toi ! »
« Debussy. Qu'est ce que vous croyez que vous êtes en train de faire ? »
L'homme semblait particulièrement énervé, sa voix était furieuse. Elle le connaissait aussi celui-ci, elle en était sûre.
« Tu es qui déjà ? »
Pour toute réponse, elle sentit qu'on la traînait hors de la piste de danse et ne parvint pas à freiner leur mouvement. Elle eut beau mettre tout son poids en arrière, l'homme la tirait à lui comme si elle ne pesait pas plus lourd qu'une feuille.
« Tu me lâche où j'appelle la sécurité ! »
Il la redressa en soulevant son bras et elle croisa finalement son regard.
Ah, je savais bien que je le connaissais
« Ciel, comment ça va vous ? »
Il sembla s'énerver encore davantage à sa réponse, si c'eut été possible.
« Venez tout de suite ou je vous préviens que je trouverai un moyen de vous le faire regretter »
« Pourquoi êtes-vous énervé comme ça ? »
« Ça fait au moins trois quart d'heure que je vous cherche ! »
« Mais j'étais juste là »
Elle désigna la piste de danse bondée qu'ils avaient eu du mal à quitter derrière elle.
« Ah mais oui, c'est vrai. Je me demande bien pourquoi je ne vous ai pas remarqué plus tôt ?! »
« Vous êtes trop ronchon ce soir, laissez-vous aller un peu »
Elle attrapa un verre qui passait à sa portée sur le comptoir et le but d'une traite, toussa puis se rendit compte que le liquide était tout de même assez fort.
« Arrêtez ça tout de suite, vous allez finir par faire un coma éthylique »
« Je ne pense pas non, je connais parfaitement mes limites »
Elle recommença et le propriétaire du verre sembla bien trop saoul pour protester ou remarquer la disparition de sa boisson. Le noble lui arracha l'objet des mains.
« Vous êtes privée d'alcool jusqu'à nouvel ordre. »
Elle sourit, l'air sceptique.
« Vous vous cherchez une autorité maintenant ? »
La prise sur sa main se resserra dangereusement et elle se souvint qu'en temps normal il valait mieux ne pas se montrer trop impertinente avec le démon.
« Je sais me montrer très persuasif quand j'y mets du cœur, Debussy, vous serriez surprise »
Elle constata que le ton de sa voix était devenu très inquiétant.
« Admettons. Je vous rappelle que c'est vous qui m'avez amené ici »
« Certainement pas. C'est vous qui vous êtes saoulée comme une ivrogne et avez accepté de les suivre ici. Et dans tous les cas je ne vous ai pas amené pour que vous vous amusiez dans votre coin ! »
« Vous pouvez pas vous débrouiller tout seul un peu ? »
Elle avait sommeil à présent qu'elle s'était arrêtée de danser. Elle se sentit s'appuyer sur lui et perçut son regard condescendant avant qu'il ne les mette en route sans un mot. Il devenait aller dire au revoir au couple avant de partir. Il se dirigea vers Joyce qu'il avait aperçu à l'autre bout de l'immense salle et cette dernière les amena jusqu'au salon.
Le noble souffla intérieurement en entrant dans la pièce insonorisée. Ils étaient enfin au calme, il n'y avait personne pour leur pomper l'air. Il se tourna vers Élise qui s'était pratiquement endormie sur son épaule et soupira avant de la déposer sur l'un des canapés de la salle. Karl les attendait déjà avec des rafraîchissements et il jugea que le nombre de bouteilles de Tequila n'était pas adaptés à la situation. L'investisseur désigna la table de billard derrière lui.
« Ah vous voilà ! Je savais que ce bon vieux Tom nous laisserait venir dans un coin plus tranquille. J'espère que vous savez jouer, monsieur le Comte ! J'étais l'élève le plus prometteur du club de billard de mon Université et le billard, c'est comme le vélo, ça ne s'oublie pas ! »
Le démon haussa les sourcils, agréablement surpris par le tournant que prenait les choses. Élève prometteur ou non, ça n'était pas demain la veille qu'on lui donnerait une leçon de billard.
« Voilà qui est amusant, j'étais moi même assez doué à Eton »
« Ainsi vous avez étudié au Eton College ! Dans quelle maison étiez-vous ? »
« La bleue »
« Ah oui ? »
« La rouge m'avait aussi proposé d'intégrer son dortoir »
Il sembla impressionné.
« C'est assez rare d'avoir l'opportunité de changer de dortoir, de ce que je sais »
« La tradition avant tout, Karl »
Il ne pensait pas ses mots. La tradition et tous les illuminés qui s'échinaient à sacrifier tout ce qui pouvait y nuire l'avaient exaspéré à l'époque.
« Vous êtes bien un diplômé de l'Eton ! Commençons ! »
Ciel acquiesça. Il n'était plus à ça près et cette partie de billard pourrait bien s'avérer être la seule chose de divertissante de la soirée.
La partie s'annonça serrée. Enfin, seulement parce qu'il aurait été trop frustrant pour l'investisseur de perdre trop vite. Près de trois quart d'heure plus tard, alors qu'il ne restait plus que trois boules sur la table, un homme entra dans la pièce en annonçant un coup de fil pour Karl. Ce dernier s'excusa et s'éclipsa assez rapidement. Il jeta un regard à Élise qui n'avait toujours pas refait surface. Joyce était l'unique autre âme éveillée de la salle de billard. Elle les regardait jouer sagement depuis le début, se servant au bar tant que tant. Elle parla pour la première fois depuis le début de la partie.
« Vous vous défendez bien, Ciel, peu de gens parviennent à faire face à mon mari »
Elle mettait une intonation particulièrement suave dans son prénom, comme si elle cherchait à le faire se détacher du reste de la phrase. Malheureusement pour lui, à l'inverse d'Élise qui décuvait dans son coin, la blonde n'était visiblement pas disposée à cesser de boire. Elle semblait cependant garder tous ses esprits et il la sonda quelques instants, incertain du comportement qu'il devait adopter. Elle croisait les jambes, assise sur le comptoir, ignorant ou non que la fente de sa robe révélait généreusement ses jambes.
« Je vous avoue que j'ai du mal à garder la tête de la partie »
Bien sûr.
« A chaque repas d'affaire ou avec des amis, Karl aime finir la soirée par un billard. Il s'entraîne beaucoup vous savez. Il est très content quand il trouve de bons joueurs »
ll prit un ton curieux pour paraître intéressé.
« Vous ne jouez pas vous-même ? »
Elle haussa les épaules, l'air presque déçue.
« Je ne sais pas jouer »
« Vous pourriez essayer de vous entraîner vous aussi »
Elle lui lança un regard plus intense que le précédent.
« Et si vous m'appreniez, Ciel ? »
Il se demanda ce que le comportement de la femme cachait. Était-ce simplement de la séduction, ou bien de la manipulation à des fins plus sombres ?
Élise fronça les sourcils dans son sommeil. Sa bouche était pâteuse. Elle était allongée sur quelque chose de doux et moelleux. Ce qui lui tenait chaud semblait être la veste de Ciel. Apaisée, elle voulut se rendormir et capta des bribes de voix, lui rappelant la raison de sa présence dans cette salle. Elle décida de garder les yeux clos pour sonder le terrain. Il ne servait à rien qu'elle se réveille si on n'avait pas besoin d'elle.
« ...m'appreniez Ciel ? »
C'était la voix de Joyce. Elle se demanda combien de temps elle avait dormit. Son repos semblait lui avoir permis de récupérer un tant soit peu ses esprits.
« Si vous voulez »
Elle reconnut l'habituel ton désinvolte de Ciel. De quoi parlaient-ils ? Elle entendit du mouvement et ouvrit discrètement un œil. Le démon, toujours près de la table de billard, avait été rejoint par la femme. Cette dernière attrapa la canne que son mari avait délaissé et se dirigea vers lui. Il commença ses explications et elle observa la blonde l'écouter attentivement. Elle buvait littéralement ses paroles, se penchant bas, trop bas, sur la table de billard.
Elle nous fait quoi la quadragénaire là ?
Ils avaient beau jouer la comédie, Ciel était censé être son mari ce soir, la théorie des apparences s'appliquait. Et cette pimbêche, qui était parfaitement au courant, ne semblait pas trouver cela comme une raison suffisante pour s'empêcher de lui faire des avances. Pour quoi passait-elle dans tout ça ? De toute façon, c'était à la base particulièrement douteux de faire des avances à un homme lorsque sa femme se trouvait à moins d'un mètre.
« Montrez-moi mieux je ne comprends pas le mouvement... »
Le noble réitéra sa démonstration et le choc mat qu'elle entendit lui indiqua qu'il avait envoyé la boule au tapis.
« Ça ne marche pas quand je fais comme ça. Je crois que je ne sais pas comment tenir la canne. Aidez-moi à placer mes mains... »
Elle allait venir lui placer les siennes dans la figure si elle persistait à faire la cougar. Ciel se rapprocha d'elle et Élise sentit son coeur faire un bond. Allait-il se prendre au jeu et saisir le prétexte ?
J'ai horreur des hommes infidèles. Attends mais qu'est ce que je raconte comme connerie
« Il n'y a pourtant pas de principe plus basique que la tenue de la canne, je ne sais pas ce que je peux faire de plus pour vous »
Ça c'est mon Cielou ! Erhm enfin Ciel
« Apprenez moi mieux ... »
Cette **** (femme de petite vertu) et sa voix voluptueuse à la con commencent à me saouler
« Je ne vois pas comment, là tout de suite »
Son ton était si détaché que la femme faillit recevoir la compassion d'Élise pour le manque de coopération du noble à sa combine. Élise restait tout de même étonnée et gênée face à ce à quoi elle assistait. Joyce était une très belle femme. Mûre et très attirante. Sa peau halée semblait particulièrement douce et ses cheveux blonds entretenus avec soins donnaient envie de passer ses doigts au travers. La robe qu'elle portait la mettait particulièrement à son avantage, dévoilant la peau bronzée de façon sensuelle. Même Élise pouvait remarquer ça. Ciel restait-il vraiment de marbre face à pareille compagnie ?
Maintenant je suis sûre qu'il n'est pas humain
La blonde n'arrêtait pas de lui lancer des signaux et le noble aurait pu en faire ce qu'il voulait tant elle semblait le désirer. Pourquoi n'en profitait-il pas ? Il n'était engagé envers personne à ce qu'elle sache, et personne de célibataire ne pouvait être blâmé pour ne pas avoir su résister à pareils charmes. Elle « endormie » et le mari parti on ne savait trop où, cela aurait été le moment idéal pour disparaître discrètement.
Cela ne faisait pas que la rassurer. Si Joyce, fantasme masculin ambulant, n'avait aucune chance : comment pourrait-elle en avoir une, elle ? Si même Joyce ne répondait pas à ses critères, qui le pourrait ? Sa poitrine n'était pas aussi généreuse et ses lèvres n'étaient certainement pas aussi pulpeuses. Elle n'avait pas une magnifique peau bronzée et des yeux de biches aussi envoûtants, elle. Enfin du moins ce n'était pas ce qu'il lui semblait.
« Venez m'aider, Ciel »
« Hm ? »
Elle vit Joyce se placer devant lui, face à la table et reculer son bassin alors qu'elle s'entraînait à faire rentrer l'une de boules. Le démon s'exécuta, attrapant la canne en pour guider Joyce et l'aider à positionner ses mains correctement. La blonde se retrouva collée contre lui et prit beaucoup de temps à se décider à jouer, faisant semblant de se concentrer. Des pas se firent entendre dans le couloir : quelqu'un approchait. Joyce joua après s'être préparée et se décala à une certaine distance du démon pour observer la boule rebondir sur la table. La porte s'ouvrit à la volée.
« Excusez moi Ciel ! Vous savez ce que c'est les affaires : n'importe où, n'importe quand ! »
Ciel s'éclaircit la gorge, toujours un peu médusé des événements qui venaient de se produire.
« A qui le dîtes-vous »
Élise choisit ce moment pour faire semblant de se réveiller. Elle parla d'une voix ensommeillée.
« Ah, vous étiez donc parti ? »
« Eh bien madame, c'est une sacrée sieste que vous avez fait ! »
Elle grimaça un sourire d'excuse et l'homme rigola de bon coeur.
« J'en suis navrée, la journée a été fatigante ! »
« Et puis-je me permettre de demander ce que fait une femme comme vous de ses journées à Londres ? » Demanda-il poliment.
Tant de prévenance et de gentillesse touchèrent Élise qui sentit Karl monter dans son estime.
« Je suis avocate fiscaliste »
« Eh bien ! Est-ce par votre métier que vous avez connu monsieur le Comte ? »
Elle continua de sourire le temps de réfléchir. Ciel interféra dans la discussion.
« Ne pouvons-nous remettre ces présentations tardives à un autre jour ? Il se fait tard, Karl »
« En effet ! L'appel a duré plus longtemps qu'escompté, j'en suis navré. Nous n'avons même pas pu avoir de vainqueur ! »
« Aucun mal, ce n'est que partie remise »
Joyce parla pour la première fois depuis le retour de son mari.
« Où avez-vous garé votre voiture monsieur le Comte ? »
« Dans le parking du restaurant »
« La moindre des politesses pour ton absence serait de les raccompagner, n'est-ce pas Karl ? »
« Oui tu as raison, allons-y ! »
Ils se dirigèrent vers la porte de derrière pour sortir. Ciel franchit le seuil avec un certain empressement, suivit de près par Joyce qui entama une autre conversation avec lui. Élise les regarda partir avec amertume. Pourquoi elle se sentait bizarre ? Il fallait qu'elle arrête la boisson.
Karl s'approcha d'elle et lui tendit une main pour l'aider à se relever qu'Élise prit de bon cœur. La tête lui tournait encore un peu. A sa grande surprise, il récupéra la veste sur elle, qui semblait être la sienne.
« J'espère que cette soirée vous a été agréable, madame »
Trop de courtoisie, elle en avait perdu l'habitude. Son statut de Comtesse ne semblait pas le laisser indifférent.
« Oui, c'était un très bon restaurant n'est-ce pas ? »
Elle se sentait mal à l'aise vis à vis de lui. Savait-il que sa femme avait des vues sur Ciel ?
« Divin ! »
« Et c'était un décor de toute beauté »
« Vous aimez ce genre de restaurant à panorama ? »
« Élise ? »
Ciel était revenu sur ses pas en voyant qu'elle ne suivait pas. Il paru surpris de les voir encore parler.
« On arrive »
Elle se leva et Karl et elle se dirigèrent d'un même pas vers la sortie. Ils retrouvèrent Joyce au milieu de l'allée.
« Ah, nous vous attendions ! »
Décidément, elle, elle ne l'aimait pas.
« Pardon c'est de ma faute, j'aidais Élise à se lever et je la retardais avec mes questions ! La pauvre venait tout juste d'émerger »
Décidément, lui, elle l'aimait bien.
« Merci beaucoup »
Elle ne savait pas pourquoi mais ce Karl la réconfortait. Ils arrivèrent au parking souterrain et les deux hommes partirent dans une dernière discussion d'affaires. Ciel partit payer le parcmètre en continuant sa conversation avec Karl et elle se retrouva seule avec Joyce. Elle ne savait pas quoi dire. Elle n'était pas censée avoir vu et entendu les événements du billard, et Joyce faisait comme si de rien était. Élise s'appuya nonchalamment sur la voiture tandis que Joyce trouvait un sujet de conversation.
« C'était une chouette soirée, n'est-ce pas ? Je suis contente de vous avoir rencontré, peut-être pourrions-nous remettre cela à une prochaine fois ? »
Elle avait un grand sourire.
Oh non, on ne remettra pas ça à une prochaine fois. Jamais.
« Mais certainement ! C'était un plaisir de faire votre connaissance. J'ignorais que Ciel avait des amis à la compagnie aussi plaisante »
Elle n'avait pas le choix de jouer la carte de l'hypocrisie. Après tout, à quoi cela servait-il de commencer un crêpage de chignons en plein milieu du parking, même si elle commençait sérieusement à en avoir envie ? Si elle avait vraiment été mariée, la soirée se serait probablement terminée en combat de catch féminin.
« Élise, c'est l'heure »
Les deux hommes étaient de retour et Ciel serra la main de son actionnaire avant de refaire un baisemain à sa femme. Élise la vu frissonner au contact de ses lèvres et ignora délibérément ce fait.
« Bonne soirée, rentrez bien. Élise c'était un plaisir de vous rencontrer ! »
« De même Karl. A bientôt ! »
Ciel hocha la tête.
« On se rappelle pour concrétiser tout ça Karl »
« Bien sûr ! Je suis sûr que ça marchera fort »
Ils s'éloignèrent vite, chacun ayant ses raisons de vouloir mettre le plus de distance entre eux et le couple. Ciel abandonna vite son masque affable pour laisser transparaître son exaspération.
« J'ai cru que ça ne se terminait jamais »
Quelle horrible soirée, oui
Il était visiblement aussi soulagé qu'elle. Déjà qu'il était solitaire en temps normal, à présent il avait dû virer agoraphobe.
« Tout à fonctionné, ma dette est épongée »
Il lui lança un regard dubitatif en entendant son air satisfait.
« Enfin vous n'avez pas fait grand chose à part boire et dormir »
« Je ne suis plus votre femme depuis une minute trente: comportez vous en conséquence »
Elle se sentait irritée. Elle ne savait pas vraiment pourquoi et si c'était justifié, mais elle était en colère contre lui. Il haussa les sourcils, surpris par son hostilité
« Vous étiez plus gérable quand vous dormiez, en fin de compte »
Elle croisa les bras et se tourna du côté de la fenêtre, horripilée. Elle regarda le paysage urbain nocturne défiler sans un mot et Ciel ne prolongea pas la conversation.
« Vous vous trompez de route, ma maison n'est pas de ce côté »
« Je le sais bien »
« Et alors ? »
Il ne répondit pas tout de suite et elle se sentit s'impatienter.
« Parlez bon sang »
« Je ne vous ramène pas chez vous »
« Pardon ? On avait un deal ! Arrêtez cette voiture, je continuerai à pied »
« Pour vous faire encore agresser comme l'autre soir ? »
« Taisez-vous à la fin ! »
Il reporta son attention sur la route.
« Il faudrait savoir. Vous êtes assez indécise comme femme »
« Ah, parce que j'ai officiellement acquis ce statut à présent ? »
Il ne releva pas la pique et reporta son attention sur la route. Elle alluma la radio pour démotiver toute tentative d'empirer la situation de la part du démon. C'était Nightcall de Kavinsky qui passait sur la station. Le noble haussa faiblement les sourcils, ce qui lui apprit qu'il l'entendait pour la première fois. Elle aurait été bien incapable de dire ce qu'il écoutait comme musique, si il en écoutait.
Pour sa part, elle adorait cette chanson et elle se sentit se détendre, gardant son attention fixée sur la rue et les immeubles qu'ils dépassaient. Les néons lumineux des restaurants, publicités, devantures de magasins et des foyers était souvent une vision qui la réjouissait.
Ciel semblait plongé dans ses pensées et ne pipait mot. Pour le mieux. Ils arrivèrent dans un autre quartier très animé la nuit tombée. Ce fut lui qui brisa finalement le silence de son éternel air ennuyé.
« Est-ce que vous avez faim ? »
« Là, tout de suite ? »
Elle s'étonna qu'il pense à manger maintenant, en tant que démon qui plus était. Elle se rendit compte qu'elle n'avait pas terminé son repas au restaurant.
« Maintenant que vous le dîtes, je n'ai pas eu de dessert »
Il ne se détourna pas de la route.
« Et que voulez-vous manger comme dessert ? »
Etait-ce pour cela qu'il ne la ramenait pas chez elle ? Elle fronça les sourcils de concentration.
« J'aimerais bien une gaufre. Avec du chocolat. Non un cheesecake. Enfin plus un crumble. Tout ça en même temps ça serait bien »
Il se tourna vers elle, l'air médusé.
« Vous êtes affamée en fait »
« J'ai toujours de la place pour un dessert huhu »
Elle le vit brièvement hocher la tête et faire demi-tour avant de chercher où se garer. Il répondit d'un air absent alors qu'il manœuvrait.
« Vous êtes sûre que c'est une bonne idée de manger autant ? Ce n'est pas très léger tout ça pour un humain avant d'aller dormir »
Elle haussa les sourcils, ne comprenant pas la raison de son intervention.
« Je trouve que je n'ai pas trop à me plaindre la dessus, j'ai de la marge non ? »
Il haussa les épaules, l'expression neutre.
« C'est vous qui savez »
Elle sentait qu'elle regrettait de l'avoir invité à faire part de son avis sur son corps. Elle ne voulait rien savoir. Ils sortirent du véhicule pour être accueillis par un déluge d'âmes humaines. Elle chercha un restaurant ou un snack au dessus de la foule.
« Vous voyez quelque chose qui ne soit pas une boîte de nuit ? »
« Pas pour l'instant »
Ils soupirèrent de concert, chacun pour des raisons différentes. Elle remarqua enfin quelque chose d'intéressant.
« Là ! »
Ciel tourna la tête vers l'endroit indiqué.
« Allons-y »
Elle lui emboîta le pas en faisant en sorte de ne pas trop s'éloigner pour ne pas le perdre dans la foule. Au bout de la troisième frayeur, elle se décida à attraper sa veste. Il se tourna rapidement en fronçant les sourcils et continua à marcher quand il comprit que c'était juste elle. Ils arrivèrent devant un café lui aussi bondé et elle vit à la tête de Ciel qu'il semblait endurer un bon nombre de tourments. Il s'arrêta net devant le restaurant et elle faillit le percuter. Elle fronça les sourcils et le poussa par à-coup pour le réveiller et pouvoir entrer.
« Ciel ? »
« J'aurai vraiment eu ma dose de bain de foule pour les cent prochaines années »
Comment pouvait-on être aussi réfractaire aux gens ?
Merci beaucoup pour vos review c'est très important pour moi ^^ C'est normal si Joyce vous fait penser à Elizabeth version 40 ans :P
A bientôt jeudi pour le prochain chapitre !
