Here it iiiiiis
Ceci est un grand jour, croyez-moi. J'ai cru que je n'allais jamais y arriver. Merci encore à tous ceux qui m'ont soutenu et ont commenté, c'était trèès important pour moi !
Bonne lecture et contente de vous retrouver les loulous ! On y va pour le chapitre 20 ~ :D
Pourquoi ne voulait-il pas qu'elle ait affaire aux membres du Consortium ? Pourquoi avait-il si peu de considération à son égard ? S'inquiétait-il pour sa vie ou craignait-il qu'elle ne découvre quelque chose de fâcheux durant son enquête ?
Vous vous dîtes mon allié mais êtes celui qui cherchez le plus à restreindre mes mouvements …
La Vénus pourpre - Chapitre 20 :
Élise inspira une nouvelle bouffée d'air et pria pour trouver la force de traîner sa carcasse sur ses jambes flageolantes. Enfin libre, elle se pliait avec l'énergie du désespoir aux exigences du démon qui la faisait parcourir la forêt noire s'étendant devant eux à perte de vue sans accéder à la moindre de ses requêtes. Elle avait perdu toute notion du temps et sa progression parmi le néant de troncs sombres se complexifiait davantage à chaque pas. Elle tituba sur une racine en toussant à s'en brûler la gorge.
« Pouvez-vous marcher encore ? »
Plaquant une main sur l'un de ses points de côté, elle rejeta l'interrogation du démon d'un coup de tête dédaigneux. Il était hors de question de défaillir maintenant qu'ils disposaient de l'opportunité de mettre le plus de distance entre eux et les divers occupants du château. Le démon se retourna pour la scruter silencieusement, plusieurs mètres devant elle.
« Qu'y a t-il ? »
« Les effets du traitement s'estompent. Il est impératif que nous partions avant que vous ne commenciez à subir la rechute »
« Que va t-il m'arriver ? »
Il retira l'une des armes de son holster et s'avança pour la lui tendre.
« Disons que vous aurez besoin de dormir »
Elle attrapa gauchement l'objet et se prépara à couvrir leurs arrières malgré sa vision trouble.
« Attention »
Le démon ne reprit pas son chemin et passa la main sous ses côtes pour la soulever. Elle gémit de douleur. Toute pression sur son corps lui donnait la sensation d'être pourvue de bâtons rigides à la place des articulations, voir de caoutchouc fondu au lieu d'os. Elle quitta le sol et fut installée avec précautions sur l'épaule du démon qui lui coupa le souffle. Il observa leurs alentours et entoura ses jambes d'un bras ferme en expirant sèchement. Il reprit sa route et elle sentit sa main remonter sur ses cuisses pour améliorer son équilibre sans réagir, se contentant de s'agripper à sa veste. Elle ne parvint pas à détourner le regard du nouveau champs de vision s'offrait à elle, bien plus tumultueux et chaotique que l'obscurité d'épines de pin qui gisait à leurs pieds.
Un immense brasier dominait la vallée, projetant cendres ardentes et reflets écarlates dans le ciel sombre et sur le feuillage délicat de la sylve qui agonisait sous les bruits de craquèlement d'écorce des conifères calcinés. La bâtisse séculaire du château de Bran, source de l'incendie meurtrier, s'affaissait sous l'exaltation malfaisante du bûcher en martyr stoïque face à son bourreau. Le son de la combustion et les cris de panique que le vent portait jusqu'à eux lui hérissaient les poils. Les habitants de Brasov n'avaient pas tardé à dépêcher les secours sur les lieux et la tornade flamboyante acculait les phares et avertisseurs lumineux des dizaines de camions de pompier luttant déjà contre ses flammes. Si l'incendie n'était pas rapidement maîtrisé, il risquait dans la pire des situations d'assiéger la ville de Brasov et de la raser elle aussi. Au mieux, il réduirait de nombreux hectares en poussière dans ce qui constituerait un désastre écologique pour la faune et la flore du plateau rocheux.
Un canadair les survola en basse altitude et la fit se raidir instinctivement, inquiétée par l'infime possibilité d'avoir été repérée malgré la fourrure de feuilles qui les surplombait. Les cendres qui tombaient jusqu'à eux asséchaient sa gorge, l'obligeant à enfouir son visage dans la veste du démon. Balancée par sa démarche rigide et titubante, elle se souvint de ce qui avait provoqué cet enfer, du moment où ils avaient décidé de ne laisser aucun survivant sur leur passage.
OoO Trois quarts d'heure plus tôt, 3 : 48 am OoO
« Maintenant calmez-vous et laissez-moi parler »
Elle haleta de panique sous le ton implacable du démon. Il s'était laissé tomber à même le sol dès qu'ils avaient investi la pièce. Appuyé contre la cheminée, il avait posé son candélabre et patiemment attendu qu'elle finisse d'extérioriser sa crise de nerf en fermant les yeux, la main plaquée sur le haut du visage.
« Ils nous ont vu, si nous sortons d'ici vivants ils nous poursuivront au delà de ces murs pour venger leurs confrères. Ils sont puissants, vous serez traquée sans relâche par leurs contacts »
Elle lui jeta un regard affolé et il désigna l'étagère à sa droite d'un œil las. Incertaine, elle marcha jusqu'au meuble et désigna l'un des livres qu'il contenant pour le questionner muettement. Il acquiesça et elle le souleva en défaillant avec son poids.
"Cultes et oraisons chez les Moglénites". Passionnant
Elle le lui apporta et il hocha la tête en guise de remerciement. Peu enthousiaste, il le feuilleta quelques secondes et le reposa par terre avant de déchirer ses pages par paquets de trente. Dans un effort surhumain, il se retourna vers la cheminée, y jeta le papier et tisonna les flammes jusqu'à ce qu'il se désagrège totalement. Le reste des pages subirent le même sort funeste entre ses doigts légèrement tremblants.
« Maintenant que vous avez tous les paramètres en tête, réfléchissez aux possibilités qui s'offrent à nous »
Elle le dévisagea longuement. Il avait fermé les yeux et semblait grandement apprécier la chaleur des flammes ravivées.
« Vous me demandez ça à moi ... ? »
Il hocha la tête et la laissa lourdement cogner contre la cheminée. Sa silhouette éreintée semblait sombre et inquiétante à côté des uniques sources de lumière de la pièce. Elle n'osait pas allumer les autres candélabres de la chambre, craignant d'être repérée par la lueur sous la porte. Aucune pièce du château n'était assez sûre pour les cacher et les membres de la secte corrodaient leur avance à vitesse grand V. Le démon ne cherchait pas d'issues et se contentait de leur faire éviter les patrouilles.
Elle resta muette un long moment, observant la forme malingre et torturée du papier se consumer dans les flammes. Que faire à présent ? Les fous auraient tôt fait de les exterminer s'ils restaient là plus longtemps, deux meurtres de plus passeraient inaperçus dans l'hécatombe. Elle se laissa tomber au sol à son tour. Elle était à bout de force.
« Je voudrais les tuer ... Tous »
« Hm ? »
Elle lui décocha un regard incisif, sachant pertinemment qu'il avait parfaitement entendu.
« Pourquoi est-ce que vous ne faîtes rien ? On ne peut pas laisser tout ça continuer ! »
Il hocha la tête sans grande attention et ses entrailles se tordirent d'appréhension en le voyant agir si indifféremment malgré sa pique. Son calme presque indécent l'inquiétait, elle sentait que ses forces et capacités l'abandonnaient depuis le départ de son majordome.
Le sceau empire même ses capacités physiques d'humain
« C'est en effet l'option la plus intéressante qui s'offre nous »
Elle releva la tête en entendant sa voix flegmatique et l'observa attraper son candélabre. Surprise, elle le réceptionna sans se brûler quand il fut lancé dans sa direction et contempla la flamme décliner dans le souffle avant de rejaillir, plus éclatante encore.
« La moitié des cloisons et le mobilier sont fait de matériaux combustibles Debussy. Faîtes-en bon usage. Ou non »
Elle papillonna des cils en réalisant le choix que lui imposait le démon. Avait-il perdu la tête ?
L'air est sec à cette période de l'année, tout brûlera comme de la paille
Non ... c'est meurtrier
Si.
Elle s'empara d'un autre candélabre et l'alluma à l'aide du sien.
« Il est temps d'inverser les rôles. A partir de maintenant nous sommes leur pire cauchemar »
Le démon la dévisagea en silence, ne lui rendant pas son sourire en coin.
OoOoo Présent, 4h34 am OoOoOo
Elle s'autorisa à fermer les yeux en sentant ses cornées picoter avec la fumée. Elle se sentait étrangement mieux à l'extérieur du château, comme si ses épaules étaient devenues plus légères. Au bout de quelques temps et toussotements, le démon s'était relevé et les avait guidé jusqu'à une fenêtre, réceptionnant leur chute de plusieurs étages comme si ses forces ne l'avaient jamais quitté. Le feu s'étaient répandu à une vitesse inimaginable dans la forêt pendant les longues minutes qu'ils avaient mis à descendre la montagne et la sécurité avait exigé qu'ils ne progressent que lentement dans leur état pour ne pas faire de mauvaise chute.
« Ils sauront que nous sommes responsables de tout ça si les secours nous retrouvent »
Il écarta une branche devant eux, révélant une étroite clairière recouverte de bruyère.
« Un incendie de forêt est vite arrivé à cette période de l'année. Nous sommes officiellement des rescapés »
« Mais si les autres parlent »
Il soupira longuement en observant leurs alentours et elle sentit ses doigts tapoter irrégulièrement sa jambe pendant un instant.
« Les morts ne parlent pas. Personne ne saura ce que nous avons fait »
Mais il n'est pas question des morts
Ces disparitions n'allaient-elles pas attirer l'attention ? La confidentialité de leur mission était-elle compromise ? Ces monstres qui périraient brûlés vif ou asphyxiés par les fumées toxiques pour les plus chanceux avaient forcément des contacts à l'extérieur qui n'ignoraient pas leur situation et localisation.
Le démon la déposa sur la bruyère avec précaution après avoir compris que ses jambes ne la porteraient plus davantage. Elle crispa les mains sur ses avant-bras pendant la manœuvre pour se réceptionner et il manqua de peu de s'effondrer sur elle. Déséquilibré, il se rattrapa sur ses poignets en catastrophe et attendit un bref instant pour trouver la force de se relever. Elle sentit pendant ces quelques secondes son propre souffle ricocher contre sa nuque avec surprise. Il se redressa finalement dans un soupir d'effort et elle ferma les yeux juste avant qu'il ne s'éloigne, respirant son parfum une dernière fois. Il était le seul à avoir cette odeur qu'elle aimait tant, ce mélange de lessive, de déodorant léger et d'une autre chose qu'elle ne parvenait pas à identifier. C'était pourtant celle qu'elle préférait par dessus toutes les autres. Son odeur à lui. Il lui semblait se souvenir de tant de choses quand elle se concentrait en la respirant. Elle oublia précipitamment le flux de ses pensées et se détourna lentement pour s'installer dos à lui, fermant les yeux sans tarder. Sa dernière heure de sommeil remontait à plus de vingt-quatre heures et elle ignorait encore comment elle trouverait la force de repartir maintenant qu'elle s'était allongée.
Elle lutta pour ne pas somnoler et fronça son nez chatouillé par l'odeur sèche du feu. Éreintée, elle lorgna sans énergie vers la colonne de fumée qui dépassait les cimes des arbres pour se confondre aux nuages noirs. Étonnement, malgré la parfaite confusion qui régnait de l'autre côté de la vallée, elle sentait un calme et une sérénité l'envahir d'une douce chaleur. Si le démon les avait fait s'arrêter ici c'était qu'il n'y avait rien à craindre.
Ce dernier grogna d'inconfort après avoir sondé le sol du pied.
« Autant dormir sur des cactus »
Elle n'eut pas la force de lui répondre, se sentant capable de trouver le sommeil sur l'importe quelle surface.
« Ils seront bientôt là pour nous ramener, essayez quand même de vous reposer un peu »
Il s'éloigna et elle s'endormit sans prendre la peine de suivre son mouvement, déclinant dans l'inconscience plus vite qu'espéré. Il lui sembla entendre un hurlement, un cri qui perforait son être et elle sonda ses alentours pour en comprendre la provenance. Effondré sur une dalle noire, un homme se prenait la tête dans les mains en rugissant de douleur malgré ses efforts. Elle s'approcha de lui puis recula face aux flammes qui consumaient un corps maigre, frêle et blanchâtre. Elle observa la peau fondre et les muscles du visage se désagréger sous la chaleur intolérable. Elle discernait les tâches sombres, les dents noires de crasse, les craquelures du visage et les ongles jaunis et épais déchiqueter ses joues en lambeaux pour exprimer le supplice. Elle hurla et s'enfuit dans la nuit, laissant derrière elle maisons saccagées et cadavres. Personne ne l'attendait où qu'elle aille, elle ne courait qu'après des fantômes et son angoisse s'intensifiait à chaque nouvelle ruine désertée. Insalubres et mourantes, les bâtisses, leurs pierres et leurs fissures semblaient elles-mêmes souffrir de solitude et d'abandon. Malgré tous ses efforts et ses cris, elle ne parvenait pas à se cacher de la silhouette noire de la femme qui longeait les murs pour la suivre silencieusement. Ses long cheveux tordus flottaient autour de sa masse sombre. Elle sentait sa présence sans même la voir et sa hantise l'opprimait. Ses lèvres violacées par la mort s'écartaient parfois en un rictus, gelant sa poitrine d'épouvante quand elle tentait d'avaler de l'air ...
« -bout. DEBUSSY ! »
Femme impure, n'entends-tu pas leurs cris …
Un bras l'agrippa et elle revint à elle en suffoquant avant de se débattre. Sa main heurta violemment quelque chose et l'homme près d'elle protesta de douleur en s'écartant.
« Aaah bordel ! »
La main plaquée sur le visage, il refréna péniblement une autre grognement rauque pendant qu'elle reprenait progressivement ses esprits.
« C-ciel ... ? Je vous ai pris pour quelqu'un d'autre »
« Je l'avais bien compris imbécile ! Vous avez failli me casser le nez »
Elle cligna des yeux au ton accusateur du démon, consternée.
« On vient de manquer de finir sacrifiés en offrande sur un plateau de fruits de mer, il ne faut pas vous étonner de ma réaction si vous m'agressez de la sorte pour me réveiller ! »
Le démon balaya aussitôt la main qu'elle approchait de lui d'un revers sec.
« Vous en avez assez fait, merci. Je vous appelais depuis trente secondes, il vous fallait un massage peut être ? »
« Tss taisez-vous. Laissez-moi regarder »
« Ne touchez à rien ou je vous tape »
Elle préféra reculer pour épargner sa propre vie et le démon ferma les yeux avant de rejeter la tête en arrière en compressant sa narine. Elle cru distinguer une goutte de sang perler.
« Je suis vraiment désolée. Je dormais je ne comprenais pas et- »
Il lui adressa un signe de main intraitable pour exiger son silence, insensible à sa sollicitude. Elle soupira d'amertume en frottant à son tour ses métacarpes qui la lançaient douloureusement depuis l'impact. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle dormait mais n'avait pas l'impression de s'être reposée le moins du monde. Les souvenirs de son rêve s'estompaient déjà et elle n'en gardait qu'une mauvaise impression, une humeur morose. Elle se sentit sérieusement repiquer du nez et lutta pour ne pas fermer les yeux.
« Ne vous rendormez pas ou je vous laisse ici »
Elle n'eut pas la force de lui obéir malgré sa détermination, exténuée. Elle ne demandait rien de plus qu'un peu de temps pour reprendre des forces. Elle repartait déjà dans les limbes du sommeil quand elle se sentit soulevée sans ménagement et se retrouva contre quelque chose de chaud. Elle reconnut l'odeur familière et se blottit contre la chaleur du torse du démon qui la berçait au rythme d'une démarche inégale. Elle entendit longtemps le bourdonnement d'un hélicoptère qui se rapprochait et se crispa quand les troncs d'arbres ne suffirent plus à les protéger des masses d'air qui leur fouettaient le visage. Des soldats armés en uniforme sautèrent de l'appareil et coururent leur prêter main forte.
« Mes respects monsieur le Comte. La vie de la demoiselle est en danger ? »
L'homme hurlait presque pour se faire entendre.
« Non, c'est elle qui est un danger »
Elle entendit très mal la voix du démon malgré la proximité et changea de bras pour se retrouver contre l'un des militaires qui rangea son arme. Elle fut escortée à bord de l'appareil qu'elle reconnut comme étant un modèle dérivé du Puma SA 330. Elle s'était peu entraînée sur ce modèle qui était parmi l'un des plus communs de la Royal Air Force. Sa tête retomba contre le buste de l'homme, inerte.
« Il y avait une voiture plus loin, nous l'avons fouillé. C'est à vous tout ça ? »
« Oui »
Le militaire la déposa sur la double banquette qui occupait le milieu de l'engin et elle le remercia d'un sourire ensommeillé, n'attendant pas la moindre réaction de sa part avant de se blottir contre la surface matelassée. Le démon répondait aux questions et sollicitations des soldats qu'elle estima au nombre de trois, en plus du pilote. Elle ne demanda pas son reste et laissa ses paupières retomber lourdement, frissonnant malgré elle.
Le démon arriva à l'arrière et referma la porte latérale avant de s'asseoir dos à elle, compressant un mouchoir sur son nez. Les autres restèrent discuter près du cockpit avec le pilote et elle sentit une masse cotonneuse et légère l'envelopper. Elle rouvrit les yeux et jeta un regard à la couverture polaire avec une satisfaction intense, s'empressant de la déplier sur elle. Un sourire serein sur les lèvres, elle s'adressa finalement à l'émetteur du présent d'une voix endormie.
« Merci. Serons-nous rentrés à temps ? »
Le noble composait avec attention un message sur le téléphone qu'il venait de récupérer.
« Oui. »
« Vous avez encore mal ... ? »
Il répliqua sèchement à sa question en reposant le mouchoir ensanglanté sur la banquette.
« Vous voulez un dessin peut-être ? »
Elle baissa les yeux au sol avec contrariété, penaude. Le fait qu'il soit aussi intransigeant avec elle signifiait probablement qu'il doutait qu'elle porte un intérêt particulier à sa douleur. Elle trouva la force de se redresser malgré sa fatigue pour observer la rédaction du message par-dessus son épaule et y lut des horaires accompagnées de formalités. Il tourna la tête à son petit manège et lui envoya un regard sombre, agacé d'être observé de la sorte. Elle réfléchit un instant et décida de ne pas laisser se perdre cette opportunité. Elle s'approcha brièvement et pressa les lèvres sur son nez en l'effleurant à peine. Légèrement affolée par son propre geste, elle se dépêcha de s'allonger et s'installa de nouveau sur la banquette, préférant imaginer la réaction du démon plutôt que de l'observer. La chaleur du contact se dissipa instantanément sur ses lèvres qu'elle pinça en se blottissant dans sa couverture.
« Pardon »
Les secondes passèrent et elle sentit son cœur rater un battement sous l'attente d'une réaction du démon. Aucune réponse ne fut manifestée et elle releva finalement le regard vers lui, interdite. Il n'avait pas fait cas de l'épisode et s'était à nouveau penché sur son téléphone.
Pourquoi j'ai fait ça en fait ?
Elle resta immobile le reste du trajet, simulant le sommeil avant qu'il ne vienne à elle malgré son malaise et le bruit assourdissant de l'appareil. Avait-il été énervé, surpris, blasé ? Pourquoi n'avait-elle pas osé rester lui faire face pour observer elle-même sa réaction ?
Imbécile
Elle ignorait parfaitement quelles seraient les conséquences de cette nuit sanglante. Y aurait-il beaucoup de victimes innocentes dans ce château ? Des survivants en soif de vengeance ? Qu'allait-il advenir de cette chose torturée qui errait dans les cachots ? A quoi avaient-ils échappé en brûlant tout sur leur passage ? Elle n'avait aucune idée de la façon dont les choses allaient se passer une fois rentrée à Londres, tout ce qu'elle espérait, c'était qu'aucune mauvaise surprise ne l'y attendait et qu'elle pourrait enfin se concentrer sur son objectif.
Les Debussy ne pardonnent jamais à ceux qui les ont offensés
Londres. Quinze jours plus tard. 6 :37 am.
« Comment avoir 50 000 dollars facilement en trente minutes ? C'est très simple, je m'appelle Wallace Powell et je vais vous expli- »
« Ta gueule »
La jeune femme sonda ses environs pour s'assurer que la publicité soudaine et bruyante n'avait réveillé personne. Une fois rassurée, elle soupira et porta la tasse de thé à ses lèvres en coupant totalement le son de son appareil. La chaleur du liquide ambré la fit tressaillir et pester, l'obligeant à écarter le récipient du clavier de son ordinateur. Après avoir vainement pressé la langue contre son palet pour amoindrir la brûlure, elle reposa l'incriminée sur la table du salon et ouvrit une fenêtre de plus sur sa page internet, les yeux rivés sur son écran. Abby, Andrew et la furie aux cheveux rouges dormaient encore, comme la majeure partie des habitants de Londres. Elle ne s'était pour sa part couchée que quelques heures plus tôt et n'avait trouvé aucun intérêt à rester ruminer dans son lit.
Depuis son retour, sa vie avait été un véritable cauchemar. Elle n'avait pu sortir de sa convalescence que très récemment et subissait encore les effets de la rechute particulièrement violente de son traitement. Ses muscles et ses blessures lui avaient rendu la vie infernale et fait dormir la plus claire partie de son temps la première semaine. L'exercice physique ou la pratique vaudou sur des poupées à l'effigie du démon n'avaient pas non plus été des activités accessibles malgré toute sa bonne volonté. Ses bras l'avaient particulièrement fait souffrir, sévèrement entaillés par un vieux clou et les griffes de la créature. Ils s'étaient infectés et avaient provoqués des brûlures peu tolérables avant de guérir lentement grâce aux antibiotiques. Elle manquait toujours de force pour porter des affaires malgré le rétablissement progressif de ses muscles et peinait à supporter la douleur dans sa cage abdominale quand elle s'asseyait sur une chaise ou se redressait pour attraper sa tasse de thé.
Isolée et affaiblie, elle n'avait pas pu s'empêcher d'en vouloir au démon, toujours hantée par le doute d'avoir été intentionnellement écartée de la piste du Consortium. Elle avait rapidement envoyé un mail à Harling pour demander à être tenue au courant de l'affaire mais doutait fortement qu'il prenne le temps d'informer un agent extérieur à une mission confidentielle.
Malgré ses efforts et ses multiples recherches, elle ne savait toujours pas ce qu'était concrètement le Consortium. Était-ce une organisation, un gang, une mafia ? Était-ce régional, étendu à l'international ? Comment se procurait-il ses marchandises, son financement ? A quel point était-il émergé dans le monde de l'Ombre ?
Il restait également la question de l'enlèvement d'Abby dont elle n'avait toujours pas l'explication. Fugger n'avait pas semblé la reconnaître plus que cela bien qu'il s'occupa de la gérance du château et des cérémonies du château. Lui avait-on uniquement donné son nom et ordonné de la tuer ? Elle était certaine de ne pas connaître cet homme mais peinait à estimer sa part de responsabilités dans le kidnapping d'Abby. Elle ne parvenait pas non plus à comprendre comment des gens pouvaient se divertir au mépris des droits de l'hommes les plus fondamentaux sans que les forces de l'ordre ou les médias n'interviennent. A quel point ces organisations étaient-elles infiltrées pour laisser ce genre de chose se dérouler ?
Ciel lui avait parlé des anciens propriétaires du château de Bran, et elle avait constaté qu'internet en appropriait toujours la propriété aux Habsbourg-Lorraine, seule branche légitime de la dynastie encore vivante. Étaient-ils au courant de ce qui s'y perpétuait ?
Sans doute que oui. C'est pour cela que l'affaire est si délicate
Le Comte avait parlé de familles nobles impliquées dans cette affaire de cérémonies outrageuses, mais que faisait un membre de la famille royale anglaise, proche de la Reine qui plus était, à l'autre bout de l'Europe dans une secte aux mœurs des plus douteux ? Elle n'avait cessé de guetter les avis de décès concernant les personnes importantes ces derniers jours, craignant de pouvoir relier la mort de l'une d'entre elle à l'incendie de la bâtisse. Elle avait apprit que la ville de Brasov avait échappé aux flammes et s'en contentait pour l'instant largement.
Selon ses recherches, la famille Fugger avait été anoblie dès 1511, la plaçant de par son pouvoir financier préexistant parmi l'une des familles les plus riches et intimes au Habsbourg dans le Saint Empire Romain Germanique. Aujourd'hui, la famille royale des Habsbourg n'avait cependant plus aucunes terres ou de pays à gouverner et son pouvoir s'en trouvait considérablement réduit. Avaient-ils une rancœur à l'encontre des Windsor ? Était-ce un règlement de comptes ? La question était de savoir si l'homme qu'ils étaient venus secourir au château y était arrivé de son plein gré ou non.
Enfin, cela ne regarde que la couronne
Le démon ne lui avait communiqué aucune de ses impressions ou de ses découvertes suite à leur séjour et elle s'en voyait grandement pénalisée. Quoi qu'elle fasse, elle ne parvenait pas à comprendre le lien entre cette secte et elle. Tout s'embrouillait dans sa tête. Pour quelle raison avait-on requis sa présence avec pareil chantage ? Qui avait donc pris la peine d'organiser cette préméditation lugubre ?
Le téléphone sonna et elle sursauta nerveusement avant de se précipiter sur le combiné. Elle tenait à sa tranquillité matinale quand elle prenait la peine de se lever tôt et ne souhaitait pas qu'il réveille les autres habitants de la maison.
« Oui allô ? »
Elle jeta rapidement un coup d'œil à son ordinateur pour constater qu'il était déjà huit heures vingt-sept. La voix laissa d'abord échapper un certain étonnement, rapidement rattrapé par une désinvolture familière.
« Debussy ? Depuis combien de temps ne vous étiez-vous pas levée à cette heure-ci ? »
Elle plissa les yeux, sur la défensive.
« Vous vouliez m'éviter en appelant plus tôt, dommage »
« On a sonné mademoiselle ? »
Elle se retourna vers le vieil homme pas si endormi que cela qui venait d'émerger de la cuisine en tablier.
« Je m'en occupe Andrew c'est bon »
Elle reporta le combiné à son oreille en suivant le vieux majordome du regard.
« Vous avez vu l'heure qu'il est vous avez réveillé tout le monde ! »
« Il est l'heure de partir travailler pour les trois quarts des habitants de la ville, vous êtes juste complètement déphasée »
« A cause de qui ? »
« Mon traitement n'a pas changé grand-chose à vos habitudes »
« Qu'est-ce que vous en savez, je n'ai pas pu descendre mes propres escaliers pendant une semaine »
« Cela s'appelle la convalescence Debussy »
Elle soupira et serra les dents de lassitude. Le démon n'avait pas pris la peine de la joindre ou de prendre de ses nouvelles pendant deux semaines et ne trouvait à présent rien de mieux à faire que de se comporter avec médisance.
« Venons-en aux faits. Pourquoi me dérangez-vous ? »
« Je vous dérange ? »
Sa frustration parla pour elle avec un certain paradoxe.
« Beaucoup. »
« Dans ce cas je serais bref. Je dois consulter des archives que j'ai spécialement fait transporter jusqu'à Londres, j'aimerais me renseigner davantage sur ce Hans Fugger »
Il soupçonnait forcément une piste loin d'être dépourvue d'intérêt s'il prenait la peine de consulter ce genre de document.
« Seriez-vous intéressée de m'accompagner ? »
Elle cligna des yeux un instant, éberluée.
« Tout à fait »
Le combiné resta un instant silencieux avant que la voix grave et neutre du démon n'y gronde à nouveau.
« Rejoignez-moi devant Buckingham Palace à dix-neuf heures dans ce cas »
« J'y serais »
« Bien »
Elle sentit que la conversation n'allait pas tarder à prendre fin et tenta quelque chose sans réfléchir.
« A part cela, comment va votre nez ? »
« Mon nez ? Beaucoup mieux depuis que je me tiens à distance de son bourreau »
Elle se mordit la lèvre et lança un regard noir à sa tasse de thé en se laissant glisser en arrière sur les larges coussins du canapé. Mouchée, elle décida de riposter sans plus attendre.
« Qui a bien pu oser faire ça ? »
« Je savais que j'aurais dû vous laisser là-bas »
« Vous vous seriez ennuyé sans moi »
« Première nouvelle »
Elle soupira et laissa le démon poursuivre sans lutter.
« Je dois vous laisser j'ai du travail à plus tard »
« Bien. Bonne j- »
Elle entendit le bip familier du combiné et s'immobilisa, médusée.
« -journée. »
Il m'éneerve
Aussi contrariée qu'impatiente, elle passa le reste de la journée à attendre la venue du soir en feintant une humeur égale, incapable de se concentrer davantage sur ses recherches. Abby décoinça de son lit peu après dix-sept heures et détourna le regard de sa silhouette qui se dirigeait vers la cuisine en titubant. Elle avait décidé de ne pas faire de commentaire sur le rythme de vie chaotique de la blonde depuis leur retour, considérant son comportement comme compréhensible. Son amie était sortie de l'hôpital depuis seulement quelques jours et se remettait laborieusement de son expérience au château. Passant ses soirées à boire et sortir avec des amis pour se changer les idées, elle ne revenait en général que très tard et complètement ivre, dégageant une odeur de fumée peu licite. Inquiétée par son comportement, elle avait demandé une méfiance particulière de la part de ses compagnons de beuveries et avait réussi à lui éviter la cure de désintoxication.
Quant à elle, malgré les propositions polies de ces même compagnons, elle n'avait pas trouvé la force de se joindre à eux, respectant l'intimité de son amie et consciente de son état bien trop lamentable. Au final, même la blonde avait récupéré plus rapidement qu'elle des séquelles physiques de leur voyage. Elle était arrivée à Londres deux jours avant eux, correspondants au temps qu'ils avaient pris pour rentrer, et avait déjà pu ôter la quasi-totalité de ses bandages.
Elle gardait peu de souvenirs de ces deux jours qu'elle avait passé majoritairement inconsciente dans plusieurs lits différents. Sa plus nette réminiscence était de s'être réveillée dans un avion semblable au premier en compagnie du démon venu la prévenir de leur atterrissage imminent. Taciturne, il était rapidement retourné à ses appels téléphoniques et ne lui avait pas reparlé, se contentant de lui adresser un hochement de tête avant que son chauffeur ne démarre à peine arrivés à Londres. Elle n'avait pas osé l'appeler ou le déranger depuis lors. Sa fierté l'en avait dissuadé malgré la furieuse envie de lui parler pour prendre de ses nouvelles. Premièrement il ne l'avait pas lui même fait et deuxièmement, il était sans aucun doute demandé, occupé et diminué physiquement après la mission et ces quelques jours d'absence. De toute façon qu'auraient-ils eu à se dire ? Il ne comptait visiblement pas lui expliquer quoi que ce soit de plus.
Il avait l'air drôlement en forme pour téléphoner et m'ignorer en tout cas
Le démon avait sans aucun doute rendu des visites ou fait un arrêt avant de rentrer à Londres pendant ces deux jours. Imbécile qu'elle était, elle s'était contentée de fermer les yeux et de dormir dans un état proche du coma. Elle regrettait de ne pas l'avoir accompagné, de ne pas s'être imposée pour fouiner dans ses affaires et glaner des informations. A croire qu'il avait déjà tout prévu.
Rendue transpirante à cause de la chaleur et de ses tâches diverses, elle se dirigea finalement vers la salle de bain dans la ferme intention de redevenir présentable. Elle avait beaucoup de travail pour ce faire au vu du manque d'entretien dont elle avait gratifié son corps. Décidée, elle commença par s'attaquer à l'épilation de ses sourcils avant de couper et limer ses ongles. Elle prit sa douche et ne lésina pas sur le shampoing et le masque réparateur. L'épilation suivit rapidement, ainsi qu'un gommage du corps entier.
Elle retirait sa serviette pour finir de sécher ses cheveux quand la prétendante suivante à la cabine de douche se traîna jusqu'au lavabo avec des yeux rougis.
« Y-yo »
« Ça va ? »
« 'a va. J'avais mal au crâne donc j'ai préféré rester au lit »
Elle n'insista pas et entreprit d'ordonner ses mèches qui séchaient effroyablement lentement. Abby stoppa sa main avec autorité en la voyant s'emparer du sèche-cheveux.
« Laisse-les sécher à l'air libre ou ils vont gonfler »
« Je n'ai pas le temps pour ça »
« Et pourquoi donc, petit scarabée ? »
« J'ai un rendez-vous »
« Alors que ça fait deux semaines que t'as pas vu le monde extérieur ? Tu vas le faire flipper ton date tu ressembles à Gollum avec des seins »
« C'est pas un rancard débile ! C'est Ciel qui va consulter des archives. Cela peut nous aider à y voir plus clair sur les propriétaires du château »
Abby redevint sérieuse à la mention du château.
« Vous ne savez toujours pas pourquoi ils m'ont enlevé ? »
« C'était pour me donner une raison de venir mais notre piste, enfin la mienne, s'arrête là »
Elle soupira longuement.
« C'est sympa de me faire voyager chérie mais tu aurais plus choisir un hôtel plus étoilé, le service était déplorable. Eh arrête avec ça j'ai dit. Laisse-moi faire ça me fait de la peine »
Elle laissa la blonde s'approcher et attraper ses cheveux prisonniers du fer à lisser.
« Pourquoi tu veux les bousiller alors qu'ils ont une superbe ondulation naturelle ? C'est du gâchis d'avoir de si beaux cheveux et de ne pas savoir les coiffer »
« Moi je les trouve plus indisciplinés qu'autre chose »
Abby sépara ses mèches et dû amplifier ses mouvements pour arriver jusqu'en bas.
« C'est dingue toute la masse que tu as »
« Tu crois qu'ils sont trop longs ? »
« Non, mais si tu veux aller faire couper les pointes je pense pas qu'elles s'en plaindront. Au fait ça se passe comment avec ton plan B ? »
« Mon plan B ? »
« Cielou ! »
C'est quoi ce surnom ridicule ?
Elle se renfrogna instantanément, observant Abby manœuvrer dans le miroir.
« T'es relou avec ça. Affreusement mal. On s'est quittés fâchés et il a l'air vraiment rancunier donc c'est pas gagné. Je ne sais pas ce qu'il a trafiqué mais il s'est arrêté en chemin avant de revenir à Londres »
« Bizarre ça. Tu sais au moins dans quel pays ? »
« Même pas. Je dormais j'en pouvais plus »
Elle grimaça quand la blonde tira sans ménagement pour serrer les mèches entre elles.
« Eh ben on est pas dans la merde »
« Au moins il m'amène avec lui pour les archives. C'est le moins qu'il puisse faire après m'avoir retiré ma mission »
« Celle du Shard ? Alors il l'a vraiment fait. C'est pas net »
« J'étais persuadée que c'était lui qui m'avait recommandé »
« Qui si ce n'est pas lui ? »
« Aucune idée »
Pensives, elles restèrent silencieuses et elle souffrit encore cinq bonnes minutes à se faire tordre les cheveux et agresser à coup de laque jusqu'à ce que la blonde la relâche avec un regard triomphant.
« Et voilà ! Quelle artiste je suis. Ça aurait rendu plus ordonné si tes cheveux avaient été crades, mais faut faire des choix dans la vie »
Elle se regarda dans la glace et haussa des sourcils appréciateurs, étonnée du résultat du dur labeur de son amie. Elle avait réalisé une large tresse africaine terminée en épi de blé qui revenait gracieusement sur son épaule, descendant jusqu'au bas de sa poitrine.
« Où tu as appris à faire ça ? »
« C'est un classique, on se faisait des concours de coiffure avec une pote au lycée. Malheureusement pour moi j'étais la meilleure »
« Merchii »
Elle se redressa et claqua une bise sur la joue d'Abby avant de s'observer plus en détails. Elle avait elle même l'habitude de faire des tresses, ayant en horreur les coiffures qui l'empêchaient de voir convenablement ou qui l'obligeaient à remettre ses mèches derrière ses oreilles.
« Merde du coup j'avais pas encore mis ma robe »
« Sans dec tu y vas pas en soutif ? Attends je vais faire un chignon finalement, ça sera plus pratique. File-moi des pinces »
Elle fournit le matériel à la blonde et la laissa fixer sa tresse en un chignon flou et souple.
« Parfait, allez un coup de laque et tu y vas »
Elle put se relever quelques secondes plus tard et se diriger vers son dressing.
« Comment tu trouve celle robe ? »
La blonde arriva jusqu'à elle et haussa les sourcils, peu convaincue.
« Il faut un truc plus court »
« Je vais pas tapiner hein »
Elle s'approcha et fouilla parmi les cintres et piles de vêtements, ne se gênant pas pour tout déplier sur son passage.
« Tiens, prends ça »
Elle lui tendit une autre de ses robes imprimées avec un léger décolleté dans le dos.
« Je compte bien prouver que ce "truc" a été humain »
« Ciel ? Ce "truc" a toujours vingt-ans après plus d'un siècle donc ça ne va pas être simple »
« On s'en fout ça reste un mec »
« Tu es un peu trop affirmative je pense »
« Si tu pars défaitiste aussi ! Il a forcément déjà eu une copine non ? »
« Aucune idée. Mais on l'a vu à l'œuvre, il n'est pas spécialement ému par l'anatomie féminine »
« Il peut pas être gay ça serait trop injuste. Wentworth Miller, Matt Dallas, Matt Bomer et maintenant lui ?! »
Elle enfila sa robe par le haut et ajusta sa taille avec une ceinture sans trop s'étouffer, pensive.
« Peut être qu'il a déjà aimé quelqu'un et que cette personne lui a brisé le cœur »
Abby lui lança un regard surpris.
« Ça expliquerait le fait qu'il ne semble pas intéressé par l'amour et tout ça. Enfin il n'a pas l'air d'être intéressé par le plan sexuel non plus tu me diras »
« Peut être que les démons ne sont tout simplement pas intéressés par ça »
« Ça sert à quoi d'être canon alors ? Quel gâchis »
« Va savoir ce qu'il leur passe par le tête. Ça se trouve il m'y a déjà tué trente-cinq fois »
« Haha au moins ! Mais je ne pense pas qu'il y soit complètement étranger. Je veux dire, il semble tellement sûr de lui, confiant et au dessus de tout ça. Ce n'est pas un comportement de puceau fais moi confiance je m'y connais ! »
Elle détourna le regard et haussa les sourcils, particulièrement peu à l'aise avec le sujet.
« Eh ben t'en vante pas. Je n'en sais rien »
Le démon avait-il déjà aimé une femme ? Y avait-il déjà eu un être sur terre qui avait entretenu une relation aussi impensable avec lui ?
« Tu es toute rouge c'est trop mignoooon »
« Ferma ta grande gueule de moule »
La blonde pouffa avant d'éclater de rire.
« BWAHAHAHA trop vexée »
D'humeur acariâtre, elle se dirigea vers sa coiffeuse et enfila la fine chaîne ornée d'un petit médaillon doré offerte par sa mère, des boucles d'oreille et une de ses bagues sur son majeur droit.
« Joue pas avec mes nerfs toi »
Abby lui sourit narquoisement tandis qu'elle se dirigeait à nouveau dans la salle de bain pour appliquer une crème hydratante sur son visage. Sa peau était dans un état lamentable et elle ressentit le besoin d'y étaler une fine couche de crème teintée et de blush dans l'espoir de redonner un peu de panache à son teint. Satisfaite du résultat, elle acheva de mettre son mascara et expira lentement pour rester calme.
« Je file je suis presque en retard »
« Regardez-moi ces yeux de biche, c'est dingue comment t'as les cils longs »
Elle attrapa son flacon de parfum en lui lançant un regard railleur.
« C'est ça d'être une blondasse, on n'a pas de cils »
« Ouais c'est ça fais la maligne ! Les mecs préfèrent les blondes, c'est scientifiquement prouvé tu peux pas test »
« Mais oui »
Elle pressa ses lèvres l'une contre l'autre pour uniformiser son rouge à lèvre discret et lui envoya un regard sceptique. Fin prête, elle enfila ses tropéziennes et dévala les escalier en passant par la cuisine. Comme escompté, les muffins qu'Andrew venait de sortir du four trônaient encore sur le plan de travail.
« Enfin on te voit habillée avec autre chose que des survêts et des pyjamas ! Ma petite chenille est sortie de son cocon pour devenir un magnifique papillon et … ! T'es encore en train de te goinfrer »
Elle lui lança un regard sévère depuis le plan de travail, la bouche encombrée.
« 'ai u' gueul de chni' ? »
Elle avala la pâtisserie en manquant de s'étouffer et attrapa un verre d'eau pour faire passer le tout.
« Allez go. Et toi Sid direction la douche »
Elle évita de justesse le chausson d'Abby qui s'écrasa contre le frigidaire.
« D'où je pue autant que lui ? Dis donc tu t'es faîte belle, pourrais-je savoir la raison de cette attention particulière ? ~ »
« J'avais envie d'être féminine pour la première fois du mois »
« Surtout quand on sait qui tu vas voir ... »
Elle lança un regard noir au sourire hilare de la blonde et se précipita vers le portail avant de courser le premier taxi qui eut le malheur de passer par là. Sa préparation avait demandé plus de temps que prévu et elle se retrouvait avec à peine dix minutes pour traverser la moitié de Londres dans un horaire peu propice à la circulation.
Il faut toujours que tu sois en retard
Le chauffeur la remarqua au dernier moment et s'arrêta pour la laisser rejoindre l'habitacle, légèrement étonné. Elle y entra essoufflée et expira le nom de Buckingham en s'y prenant à deux fois pour refermer la porte. Le chauffeur hocha la tête, l'observant quelques secondes par le rétroviseur avant de démarrer. Elle supporta la conversation d'usage en observant le paysage urbain et préféra descendre quand ils arrivèrent dans les embouteillages, comprenant qu'elle avancerait plus rapidement à pied. Elle marcha jusqu'à la grande place du Palais royal et se sentit étouffer au milieu de la foule qui se pressait déjà sur les marches de l'imposante statue de marbre blanc dédiée à la mémoire de la reine Victoria. Aussi stoïque que d'habitude, la garde royale aux chapeaux en poils d'ours surveillait les accès du château avec une patience théâtrale malgré les incessants dérangements des touristes. Ces derniers, parfois peu malins, semblaient fascinés par la possibilité que l'un d'eux commette une maladresse et ne manquaient pas de capturer tous leurs faits et gestes sur leur smartphone. Les lumières du Palais ressortaient vivement sur le ciel bleu profond du début de soirée et elle profita de la majesté des lieux pour tenter de se calmer en respirant profondément, essuyant ses mains moites dans sa robe.
19h10 ça aurait pu être pire
Elle patienta les cinq minutes suivantes en observant un groupe de volleyeur s'entraîner sur la pelouse du St James Park et se décida finalement à s'asseoir pour ne pas rester dans le passage. Adossée contre la pierre blanche du Victoria Memorial, elle profita de la fin d'après midi estivale qui rayonnait sous les effusions de joie et d'insouciance des habitants de Londres. Cette place vivante et énergique lui faisait chaud au cœur après ses deux semaines passées enfermée chez elle. Elle avait toujours trouvé cette ville plus majestueuse que les autres, plus chic et digne que New-York et plus saine et fraîche que Paris, malgré son attachement à sa ville natale. Elle laissa son regard vagabonder sur l'amas de grues à gauche du Palais en imaginant pouvoir s'y transporter en une fraction de secondes. Le lointain chantier dominait les buildings de la City, presque continuellement sujette à des travaux et diverses interventions. Elle savait depuis toute petite qu'apercevoir des amas de grues survoler les bâtiments n'avait rien de rare dans le centre de Londres. Son quartier d'affaires n'était pas aussi excentré que celui de La Défense à Paris.
Sentant ses fesses s'engourdir, elle commença à douter de la pertinence du lieu de rendez-vous du démon et passa une main dans les petites mèches de cheveux qui s'échappaient déjà de sa coiffure pour dégager sa vue, tentant d'apercevoir le démon dans la foule. Comment pourrait-elle le retrouver au milieu de tous ces gens ? Était-il déjà passé ? Contenant un soupir, elle posa son sac sur ses cuisses et laissa sa tête reposer contre la pierre, espionnant les passants depuis sa hauteur. Elle était arrivée en retard après tout, peut être avait-il décidé de partir sans elle.
L'attention de la foule sembla converger vers un point précis du Palais et elle releva la tête pour observer ses imposantes grilles de fer s'ébranler pour s'ouvrir en crissant. Un garde marcha d'un pas strict vers l'entrée avant de se mettre au garde-à-vous pour escorter deux hommes qui traversaient la cour en conversant, suivis du regard par de nombreux curieux. Elle eut la surprise de reconnaître Ciel qui hocha sobrement la tête avant de faire demi-tour pour s'éloigner de son homologue et sortir de l'enceinte du palais. Les grilles se refermèrent progressivement derrière lui et elle abandonna l'idée de se lever pour lui faire un signe, souhaitant observer la façon dont il comptait la retrouver.
Il n'avait qu'à pas arriver une demie heure après
Le regard du démon balaya l'assemblée de badauds avant de se poser sur elle et de simplement se figer.
Déjà ?!
Aussi désinvolte qu'à l'accoutumée, le noble salua le garde d'un bref signe de tête et s'avança vers les marches de la statue, ne manquant pas d'attirer le regard des passants et demoiselles qu'il croisait. Il portait un costume trois pièces gris anthracite particulièrement seyant qui laissait peu de femmes indifférentes. Il n'avait pas changé depuis la dernière fois, si ce n'était que sa carnation s'était légèrement foncée et semblait plus humaine.
« Vous êtes en retard Debussy »
Elle leva un regard nonchalant sur sa silhouette avant de décroiser les jambes et de se relever prestement, se contentant de hausser les sourcils.
« En voilà un culot, c'est à moi de vous dire ça vous m'avez dit dix-neuf heures pas dix-neuf heures trente »
« Vous n'étiez pas arrivée à dix-neuf heures, je n'allais pas couper mon rendez-vous pour une retardataire »
« Mais bien sûr »
Il la détailla sommairement et effectua un mouvement sec du bras pour relever la manche de sa chemise qui recouvrait le cadran de sa montre.
« Il est vrai que je ne pensais pas que la soirée s'avancerait si vite »
Elle haussa dédaigneusement les sourcils en guise de réponse, peu affectée par le destin tragique de son entretien.
« Vous commencez enfin à reconnaître vos torts ? Que s'est-il passé pendant ces deux semaines je ne vous reconnais plus »
« De vraies vacances, rien d'étonnant à ce qu'elles m'aient été bénéfiques: vous n'étiez pas là »
Elle retint un regard noir et se contenta d'observer son propre téléphone, répondant deux jours plus tard à l'énième sollicitation de Chris qui prenait de ses nouvelles. Peu disposé à supporter son humeur récalcitrante, le démon indiqua leur destination d'un coup de tête et ils descendirent les marches du mémorial en silence. Elle ignora les regards posés sur eux et continua à envoyer ses messages alors qu'ils se dirigeaient vers Birdcage Walk. La promenade piétonne débouchait sur la station de métro de Westminster, non loin du fameux 10 Downing Street.
« Que faisiez-vous à Buckingham ? »
Il lança un regard peu avenant à un homme trapu qui s'approchait très près du sac d'une touriste.
« La Reine a requis ma présence »
L'homme lorgna dans leur direction avec méfiance et disparut dans la foule sans demander son reste. Elle profita de l'inattention du démon pour ranger son téléphone et se remettre à sa hauteur.
« Pourquoi ? »
« Parce qu'elle souhaitait me voir »
« Pourquoi souhaitait-elle vous voir ? »
« Pour me parler »
« Et pourquoi souhaitait-elle vous parler ? »
« Vous êtes de la police, peut être ? »
Elle roula des yeux, vexée malgré l'habitude par son ton sec.
Je n'ai pas le choix vous ne me dîtes rien
Elle percuta le bras qu'il avait passé devant elle pour qu'elle ne traverse pas la route. Le feu passa au vert et les voitures redémarrèrent, se succédant dans un flot continu.
« Regardez devant vous pour changer.»
Le feu repassa au rouge sans qu'elle n'ait pris la peine de lui répondre et ils se remirent en marche, atteignant la grande allée piétonne ceinturée d'érables.
« Les archives ont été transférées dans les locaux de Scotland Yard »
« Ce n'est pas la procédure habituelle »
« Il y a eu des complications »
« Lesquelles ? »
« Vous verrez »
« Y-a-t-il eu quelque chose de particulier depuis notre retour, des informations nouvelles sur le Consortium ? »
Elle l'observa attentivement alors qu'il haussait les épaules.
« Rien de concret, j'ai un témoin à interroger avant la fin de sa garde à vue »
Elle marchait le plus rapidement possible mais les grandes foulées du démon ne lui laissaient aucune chance de suivre le rythme.
« Un témoin ? »
Il hocha la tête en ignorant un jeune militant qui se dirigeait vers eux avec des flyers.
« Une brigade spéciale a fait une descente dans un bar suspecté d'accueillir les affaires du Consortium récemment, ils y ont arrêté une femme qui vendait illégalement les services de ses collègues et dit détenir des informations sur le Consortium. Elle a affirmé être prête à révéler certaines planques si la police la relâchait »
« Une proxénète ? »
« En effet »
« Vous allez la laisser partir après avoir obtenu vos informations alors que ce qu'elle fait est strictement illégal ? »
« Non »
« Vous lui mentez alors ce n'est pas honnête »
« La naïveté est un vilain défaut »
« Les forces de l'ordre sont censées opérer avec une certaine morale »
« La maison Phantomhive gère un organe exécutif détaché des services des forces de l'ordre. Il est inconnu du grand public et de la majorité des représentants de ce pays puisqu'il n'a pas de fondement légal. Grâce à cela il n'est pas réglementé et je suis libre de décider des méthodes »
« Comment un organe exécutif peut être inconnu des représentants de l'Angleterre, ne collaborez-vous pas avec eux ? »
« Occasionnellement »
« Et vous n'êtes pas payé pour vos services auprès de la Reine ? »
Il tourna dans une allée sur leur droite qui les fit descendre la rue en pressant le pas sous son impulsion.
« On ne dispose pas des prestations d'un Phantomhive sans contrepartie. Tout se paie dans la vie. »
« Alors le ministère des finances est au courant de vos actions »
« Les frais de fonctionnement de mes services ne sont pas compris dans le budget de l'Etat »
« C'est un financement officieux ?! »
« En effet »
« Mais c'est illégal ! »
« Je n'ai jamais dit que ça ne l'était pas »
« Où puisent-ils l'argent pour vous payer alors ? »
« Aucune idée »
Bien sûr
La réponse du démon avait été trop mécanique pour être vraie.
« Je ne pensais pas que la Couronne avait autant de choses à cacher »
« Comme tout gouvernement. La Reine attend de moi des résultats qui ne peuvent être atteints qu'avec une certaine liberté de méthodes et de moyens que la société ne serait pas prête à accepter »
« Et jusqu'où êtes-vous capable d'aller pour rester dans les faveurs de la Reine ? »
Elle perçu de la défiance dans le bref coup d'œil en sa direction.
« Dépêchez-vous nous allons être en retard »
Elle décida d'ignorer le changement de sujet du démon, ne souhaitant finalement pas avoir de réponse.
« Quand devons-nous y être ? »
« Nous avons rendez-vous dans une heure »
Elle haussa les sourcils, consciente de la localisation du quartier général des services métropolitains de police qui était à quelques minutes de marche à peine.
« Cet argument est censé étayer votre thèse ? »
Il s'arrêta carrément pour s'assurer qu'elle le dépasse en la considérant d'un regard désapprobateur.
« Oui, et j'ai l'intention d'y arriver dès que possible alors accélérez le pas »
« Vous vous imposez avant l'heure d'un rendez-vous ? Vous avez décidément un sens des convenances déplorable »
« Ne jugez jamais le sens des convenances d'un Phantomhive lorsqu'il travaille. D'autant que Scotland Yard n'a pas celui de la transparence »
« Ils vous cachent des choses ? »
« Certains commissaires sont assez réticents à la collaboration malgré mes mandats royaux »
« Qui donc ? »
« Vous verrez bien »
Son ventre protesta à sa place contre le traitement du démon. Elle n'avait pas même pris le temps de manger ou de goûter, rendue fébrile par l'idée d'avancer enfin dans son enquête. Ils dépassèrent un parc à scooter et elle aperçut le Starbucks Coffee dans le coin de la rue d'en face, scintillant de mille feux à ses yeux. Le ventre suppliant, elle sonda l'air impatienté du démon pour tâter le terrain.
« Est-ce que, à tout hasard, par une heureuse coïncidence du destin, je pourrais envisager de prendre quelque chose à manger avant que nous n'allions consulter ces archives ? »
« Oui. Après »
Il tourna au carrefour de façon à les faire revenir vers l'est sans le moindre remord et les éloignant de la terre promise tant convoitée.
« J'ai vraiment faim laissez-moi cinq minutes soyez sympa »
« En quoi cela me concerne-t-il ? »
Insupportable et égoïste
Elle le suivit de mauvaise grâce en décidant de ne plus prendre la peine de lui adresser la parole. Jamais elle n'avait fréquenté quelqu'un d'aussi antipathique que lui et restait incapable de savoir où elle trouvait la patience de le supporter. Elle soupira lourdement et baissa le regard sur les larges pavés du trottoir immaculé.
La propreté des rues de Londres et leur entretien était surveillée de près et la façade des bâtiments particulièrement soignée dans la cité de Westminster.
Elle reporta son regard sur l'imposant et énigmatique bâtiment recouvert de miroirs opaques qu'ils longeaient sans s'arrêter depuis quelques secondes. Rien ne laissait supposer qu'il s'agissait du quartier général de la police Londonienne et aucune inscription ou pancarte ne le précisait. Le démon s'arrêta face à l'un des portails dans la clôture et se dirigea vers le poste de gardiennage aux vitre teintées. Il y avait étonnement peu de passage dans cette rue pour un vendredi soir. Un homme ouvrit l'une des fenêtre en les voyant approcher et sembla reconnaître le démon qui sortit néanmoins une carte de l'intérieur de son veston. Elle se tordit le cou pour tenter d'en lire le contenu sans succès tandis que l'homme d'une quarantaine d'année ouvrait la barrière, l'air légèrement surpris.
« Bonsoir monsieur le Comte »
« Bonsoir George »
Ils passèrent le portail et le démon les fit traverser un parking pour rejoindre l'entrée sans grand enthousiasme. Écrasée par l'aura secrète et confidentielle du bâtiment, elle prit une longue inspiration pour poursuivre son chemin, légèrement anxieuse. Scotland Yard dégageait l'impression de vouloir se fondre dans la ville et d'observer sans être vu, sa glace sibylline le déguisant face au grand public semblait crier milles secrets et complots. Le démon atteignit le large accès le premier et fut contraint de maintenir la porte ouverte jusqu'à ce qu'elle le rattrape, constatant avec irritation qu'elle avait quelques mètres de retard. Elle le rattrapa sans changer d'allure et n'arriva à sa hauteur que quelques secondes plus tard, consciente de l'air revêche ancré sur ses traits. Il lui adressa un regard sévère et pénétra dans la jungle humaine que cachaient les larges portes opaques. Le grand hall du commissariat était saturé par les passages et visiteurs qui couraient dans tous les sens. Le flux des maints allers-retours qu'effectuaient les employés ne semblait jamais se tarir et elle se fit bousculée à de nombreuse reprise à peine entrée. Le démon ne sembla pas s'en inquiéter et avança vers l'accueil bondé en lui frayant un passage. Il régnait en ces lieux une agitation d'apparence désorganisée. Des gens sortaient, changeaient d'ailes, discutaient pour les plus calme et tressaillaient sous le poids des dossiers pour les plus ambitieux. Ceux qui s'étaient attroupés devant la réception semblaient attendre un renseignement qui se faisait prier et marmonnaient tant que tant. La pauvre réceptionniste était complètement dépassée par toutes les sollicitations et passait le plus clair de son temps entre le téléphone et le clavier de son ordinateur. Une majorité d'employés portait l'uniforme bleu foncé d'usage dans la police londonienne, ayant cependant délaissés gilets pare-balles et casques arrondis en velours bleu. Personne ne faisait attention à leur présence et le démon sembla satisfait de ce désintérêt. Il les fit bifurquer dans l'un des six accès sans un mot pour emprunter un couloir aussi neutre et sobre que le reste des locaux. Le couloir se sépara en deux allées et le démon se dirigea vers celle de gauche, ignorant le regard curieux de la secrétaire qu'ils dépassaient sans s'annoncer. Ils passèrent devant de nombreuses portes avant de finir par déboucher sur un large open space d'un calme appréciable. Elle observa les écrans d'ordinateurs des bureaux qu'ils dépassèrent et fut surprise d'apercevoir certains hommes faire défiler les pages de sites internet réservés selon ses humbles connaissances au divertissement. Elle aperçu cinq ou six autres employés se rouler une cigarette et haussa les sourcils de scepticisme. L'assemblée majoritairement masculine interrompit ses passionnantes conversations pour les observer passer sans réagir.
Ça bosse fort ici
Malgré son acrimonie, elle se décida à chuchoter à l'oreille du démon lorsqu'on la dévisagea dédaigneusement pour la septième fois.
« Je ne suis pas sûre que nous soyons les bienvenus ici »
Il lui lança un regard las et haussa les épaules, peu concerné par son problème. Lui même était épié avec une hostilité palpable et elle décida de ne pas insister, rejoignant le couloir d'en face avec un soulagement certain. Ils arrivèrent dans une autre petite pièce de transition et elle commença à se poser des questions sur l'état mental de l'architecte du bâtiment labyrinthique. Un homme attablé à son bureau s'entretenait visiblement avec deux de ses collègues qui utilisaient la fontaine à eau sur sa droite. Roux, moustachu, les yeux d'un vert pétillant et un air maladroit collé sur les traits, l'homme assis d'une vingtaine d'année les remarqua et se leva pour se placer devant la porte que le démon escomptait franchir.
« Monsieur le Comte que faîtes-vous là ? Nous ne vous attendions pas avant une heure ! »
Ciel contourna la barrière humaine et la poussa pour pouvoir ouvrir la porte.
« Peu importe j'ai décalé mon emploi du temps »
« S'il vous plaît patientez en salle d'attente je ne pense pas que Lord Randall soit prêt à vous recevoir et je vais me faire reprendre à l'ordre si je laisser entrer une civile ! »
Le démon se stoppa avec lassitude, peu disposé à parlementer.
« Où gardez-vous les archives que j'ai fait déplacer ? »
« Je ne peux pas vous laisser les consulter pour l'instant monsieur ! »
Ciel jeta un regard désapprobateur à l'individu avant de prendre une voix plus aimable, s'astreignant visiblement à la patience.
« Inspecteur Underline, c'est bien cela ? »
« Non c'est Aberline monsieur. Vous oubliez tout le temps ! »
Le démon balaya la remarque d'un revers de main pour exprimer sa futilité et observa les deux policier toujours collés à la fontaine à eau, visiblement tétanisés.
« Votre famille se dévoue à Scotland Yard depuis plusieurs générations si je ne m'abuse »
Le jeune homme roux lança à son tour un regard à ses deux collègues avant de répondre d'une voix hésitante.
« En effet monsieur. Nos ancêtres ont sans doute même collaborés sur de nombreuses dossiers »
« Vous devriez être le mieux placé pour savoir que vous n'avez pas à interférer dans mes affaires dans ce cas »
L'inspecteur se pinça les lèvres, l'air sincèrement tiraillé.
« Je sais monsieur le Comte mais cela vient d'en haut ! »
« Je consulterai ces archives avec ou sans votre permission, alors faîtes-moi gagner du temps »
« Mais je vous l'ai dit : nous ne sommes pas prêts ! »
« Vous faut-il un mandat administratif pour ouvrir une porte ? »
« Non mais nous n'avions convenu de vous recevoir qu'à partir de vingt-heures trente ! »
« Vous pensez pouvoir m'imposer des horaires comme à un vulgaire journaliste ? Soyez raisonnable et retournez à vos dossiers inspecteur »
Vous avez un problème avec les journalistes peut être ?
Le roux semblait horrifié de la tournure que prenaient les événements.
« Mais monsieur le Comte je ne peux pas ... ! »
L'un de ses deux collègues balbutia rapidement à sa place.
« L-les archives ne sont plus ici monsieur elle ont été transférées ce matin ! »
Le démon s'assombrit à vue d'œil et le pauvre inspecteur retint son souffle, jetant un regard éploré à son confrère délateur.
« Pardon ? »
« Lord Randall les a fait transférer au ministère de la défense sur ordre express d'un ministre, je n'y suis pour rien je ne sais pas ce qu'ils veulent faire avec ! »
« Et Randall n'a pas jugé bon de m'en avertir ? »
« Mais il- »
Le démon coupa immédiatement, dangereusement impassible.
« J'ai deux mots à lui toucher »
Il poussa la porte et passa en force tandis que les deux autres policiers ne prenaient pas la peine de faire respecter l'autorité durement écornée de leur collègue.
« Non, vous ne pouvez pas ! »
Elle contourna elle aussi son visage décomposé et passa le seuil de la porte en lui adressant un sourire compatissant.
« Mademoiselle dîtes-lui pour l'amour du ciel ! »
« Même si je le faisais, il ne m'écouterait pas inspecteur »
Il lui lança un regard désespéré et couru sur les pas du démon dans l'énième couloir d'un blanc banal.
« Mais monsieur le Comte il est en réunion importante il sera furieux d'être dérangé par vous ! »
« Raison de pl- »
Une secrétaire qu'ils dépassaient l'interrompit en leur intimant de faire moins de bruit avec autorité et sembla se figer à la vue du démon. Confuse, elle se mit furieusement à rougir quand il lui lança un regard sceptique et n'insista pas.
« Je disais donc: raison de plus, le rouge lui va bien au teint »
Elle comprit aux rires étouffés des deux autres policiers que peu de personnes s'autorisaient à parler de ce Lord Randall si cavalièrement. La secrétaire ne sembla pas comprendre et prit des allures de betterave.
« S'il vous plaît monsieur le Comte, laissez Scotland Yard s'occuper de tout ça ! »
« Je vous ai dit que ces archives avaient un grand intérêt pour mes affaires et que je voulais les consulter ce soir, pourquoi ne m'a t'il pas prévenu ? Randall devient sourd avec l'âge »
« Pas si fort, si jamais il vous entend ... ! »
« Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse »
« Monsieur le Comte vous allez provoquer un scandale il reçoit des hauts dignitaires étrangers ! »
Le roux s'ébrouait dans tous les sens et agitait vivement ses bras dans des mouvements de panique pour décourager le démon dans sa progression. La secrétaire semblait aussi hésiter à intervenir mais peinait déjà à retrouver une carnation normale.
« Fort bien »
Le démon se retourna d'un bloc pour faire face à l'inspecteur qu'il dominait de quelques centimètres.
« Si je choisis de renoncer à consulter ces archives et à le visiter maintenant vous me devrez un service en échange, n'est-ce pas inspecteur ? Beaucoup d'enjeux dépendent de cet entretient après tout »
Le pauvre inspecteur sembla réfléchir à toute vitesse à la proposition de la voix mielleuse.
« Oui monsieur c'est vrai »
Elle eut un mauvais pressentiment sur le genre de service que le démon demanderait ultérieurement. Ce dernier hocha la tête et fit demi-tour avec un mince sourire aux lèvres, satisfait de son accord. Elle l'observa la dépasser en sens inverse et faire un clin d'œil convenu à la secrétaire qui revisita les cinquante nuances de pourpre. Elle soupira lourdement devant ce spectacle, ayant la légère impression d'être tournée en bourrique.
« Il est vraiment pénible aujourd'hui »
Le roux papillonna des yeux, éperdu. La secrétaire était retournée à son ordinateur avec un sourire enchanté.
« Je n'ai pas le choix je dois obéir aux ordres de mon supérieur … Vous pensez que j'ai fait quelque chose de mal ? »
« Non inspecteur, sauf si avoir croisé son chemin peut être considéré comme un préjudice à son égard »
Ils se mirent route et contournèrent les deux autres policiers pour rejoindre le noble. Elle sentait une légère claustrophobie poindre à force de déambuler dans tous ces couloirs blancs sans fenêtres.
« Vous êtes une amie du Comte ? »
« Plus ou moins, il vous le dira mieux que moi »
« Dire quoi ? »
Ils levèrent la tête vers le démon qui s'était appuyé sur le bureau pour les attendre. Elle lui lança un regard noir en s'arrêtant à sa hauteur, irritée par les décisions qu'il se réservait le droit de prendre unilatéralement. Et par le clin d'œil, qui était une autre affaire.
Il sait où se trouvent les archives, cela n'aurait rien coûté de se déplacer jusqu'au ministère
« A quel point vous êtes invivable »
Le roux écarquilla les yeux, sidéré que quelqu'un ose s'adresser au noble de cette façon. Ce dernier fut indifférent à la pique et se redressa une fois rejoint.
« Vous dîtes cela mais vous m'avez suivi jusqu'ici »
« Vous m'avez appâté comme vous savez si bien le faire »
Il pencha la tête d'un air faussement surpris qui lui rappela celui de son majordome démoniaque quand il s'apprêtait à être insupportable.
« Vraiment ? Je m'ignorais de tels dons »
« Avec les archives, rien d'autre. »
« Vous en êtes sûre ? »
Insupportable !
« Parfaitement »
Il haussa les épaule avec une fausse humilité et se retourna vers l'inspecteur.
« Nous n'allons pas vous déranger plus longtemps »
Le roux se ressaisit et sembla revivre de soulagement.
« Bien, merci beaucoup monsieur le Comte. Je ne peux pas vous raccompagner Lord Randall n'est pas- »
« Bonne soirée Underline. Tâchez de ne pas trop vous surmener et prenez des compléments alimentaires, vous me semblez un peu pâle »
« C'est inspecteur Aberline, Aberline ! »
Le démon fit volte-face et elle le suivit de près, déjà impatiente de quitter les locaux. Elle aperçu l'inspecteur se laisser tomber sur sa chaise de bureau sans énergie du coin de l'œil.
« Vous venez de défouler vos nerfs sur ce pauvre Aberline innocent »
Un sourire narquois naquit sur les lèvres du démon.
« Avouez que c'est un idiot fini »
« Qui est-ce qui n'est pas un idiot fini avec vous ? »
Il s'offrit le luxe d'une réflexion en entrant dans l'open space.
« Ma foi, un point pour l'insolente »
« Moi insolente ? Non mais vous vous êtes regardé ?! »
Il reporta son attention devant lui et manqua de peu de se faire percuter par une homme qui les croisait en courant, les bras saturés de cartons dont les documents tombaient par dizaines. Il s'écarta et lui lança un regard mi agacé mi surpris en l'observant s'éloigner. Ils l'aperçurent trébucher cinq mètres plus loin pour s'écraser sur la moquette dans une symphonie de feuilles griffonnées.
Il vient du hall lui, obligé
« Un danger public »
« Il faudrait qu'il se calme sur le café »
« Qu'est-ce que vous faîtes ici madame ? Ces locaux ne sont pas autorisés aux visiteurs »
Elle se coupa pour se retourner vers l'homme en uniforme qui venait de l'apostropher le buste bombé.
« Hm ? Je ne fais rien de mal »
« Peu importe que vous ne fassiez rien de mal, vous n'avez pas à être ici c'est la loi madame »
« Vous devriez vous mêler de vos affaires monsieur »
« Faîtes attention à ce que vous dîtes. Et faîtes-moi le plaisir de quitter les lieux. Scotland Yard n'est ni un Louis Vuitton ni une Garden Party »
Elle écarquilla les yeux à l'agressivité de la réplique que les collègues de l'officier s'empressèrent de saluer en pouffant. Affectée d'être prise à partie au milieu d'une foule qu'elle ne connaissait pas, elle s'apprêtait à tenter de répliquer quelque chose quand le démon l'arrêta d'un bras calme.
« Vous allez me faire le plaisir d'avoir un comportement décent envers les visiteurs, tout particulièrement quand ils sont avec moi »
Le ton du noble qui ne laissait pourtant aucune place à la discussion n'était visiblement pas au goût de l'interpellé.
« Je suis le Sergent Clane. Et vous, monsieur ? »
Il haussa les sourcils, amusé par l'insolence avec laquelle on osait lui répondre.
« Je me fiche pas mal de votre nom sergent »
L'homme resta interdit et le reste de la pièce s'arrêta de parler pour les écouter dans un silence presque religieux.
« Vous êtes le responsable du dossier Warren, c'est bien cela ? »
Le démon haussa les sourcils, en attente d'une confirmation. L'homme hocha la tête avec une méfiance palpable.
« Une affaire ne requérant qu'une dizaine de perquisitions mais qui entame fièrement sa troisième année d'instruction »
« Il y a eu beaucoup de complications. Je vous rappelle qu'il est question d'une maison hanté, aucun de nos agents n'accepte d'aller y enquêter. Les rumeurs vont vite, il s'y passe des choses inexpliquées selon les rapports »
« Sachez que j'attends les procès-verbaux pour fin septembre et que je commence à douter de votre légitimité pour ce poste. Rien ne nous dit que ce n'est pas l'oeuvre d'un maniaque qui utilise ce prétexte pour œuvrer en toute tranquillité. Des gens sont morts dans cette affaire sergent, et le peuple n'apprécie pas que les crimes restent impunis. Vous devez donner des bases solides à la justice pour lui permettre de faire son travail. A moins que ce ne soit au dessus de vous, dans ce cas soyez-sûr que je vous signalerai à vos supérieurs »
« Qui êtes-vous pour vous adresser à moi de cette façon »
« Vous n'êtes pas très futé. Vous demanderez à vos petits camarades »
Le policier sembla comprendre qu'il avait commis une énorme bévue et se mura dans une animosité silencieuse.
« Retournez tous travailler maintenant. Et tâchez de ne pas trop surmener vos hommes Clane, ils n'en ont pas l'habitude. Bonne soirée et mes respects à ce cher Randall »
Le démon gratifia l'assemblée d'un dernier signe de tête avant de la pousser dans le dos pour la faire avancer, n'attendant pas la moindre réponse du Sergent. Elle lança un dernier regard méprisant à ce dernier avant de se laisser entraîner dans les couloirs.
Qu'est ce qu'il lui a pris ?
Elle ne comprenait pas pourquoi cet homme s'était attaqué à elle sans raison. Avait-elle dit ou fait quelque chose de mal ? Était-ce son visage qui lui avait déplu ? Il lui reprochait visiblement d'être une femme futile ou tout du moins riche.
Ou alors il sait qui je suis ? Mais comment ? Et pourquoi ai-je l'impression qu'il me déteste ?
Ils repassèrent devant l'accueil et elle ne lésina pas cette fois-ci sur les coups de coudes pour se frayer son propre un chemin dans la marée humaine. Le démon arriva le premier et leur ouvrit la porte.
« Quel sale con »
Il l'ignora et laissa passer un groupe d'officier.
« Ne répondez pas à un sergent, même s'il vous manque de respect »
Il la rejoignit et elle pressa le pas, irritée.
« Pourquoi serais-je obligée de me laisser humilier ? »
« Vous n'êtes pas une civile et vous n'avez pas l'autorité nécessaire, je vous rappelle qu'il vous est supérieur dans la hiérarchie, cela peut vous entraîner de graves problèmes »
« Tandis que vous non »
« En effet »
« Bref. Merci. Où allons-nous ? »
« Je vais interroger cette femme dont je vous ai parlé tout à l'heure »
« Alors nous n'allons vraiment plus consulter les archives ? »
« L'interrogatoire est plus important. Les archives ne vont pas disparaître »
« La femme non plus. J'aimerais beaucoup comprendre pourquoi ma meilleure amie a failli mourir et pourquoi nous nous sommes retrouvés perdus au fin fond de la Roumanie »
« On fait rarement ce que l'on veut dans la vie Debussy. C'est moi qui décide et j'ai envie de commencer par l'interrogatoire »
Elle claqua la langue et comprit qu'elle devait se presser d'appuyer sa demande par une argumentation.
« Je ne sais même pas combien de temps cela va vous prendre, peut être que vous n'aurez pas le temps de consulter les archives ce soir. Vous ne trouvez pas ça étrange qu'elles aient été déplacées sans votre consentement alors que vous êtes celui qui a demandé leur transfert ? Cette femme sans scrupules peut attendre quelques heures de plus dans sa cellule non ? »
Ils passèrent de nouveau le barrage gardé par un certain George que le démon ne prit pas la peine de regarder ou de saluer, lassé de l'étiquette.
« Non. Peu importe ce que mijote le ministère de l'intérieur il est le seul à décider du sort des archives internationales »
« Mais ils seront sans doute d'accord pour nous laisser les consulter »
« Après l'interrogatoire, cela ne changera rien »
« Arrêtez d'être aussi têtu ! »
L'homme haussa les sourcils en la voyant parler de cette façon au démon qui n'avait pas pris pas la peine de réagir, indolent. Il parla en soupirant, comme expliquant quelque chose d'évident.
« Un vendu qui menace de révéler des informations concernant une organisation criminelle aussi étendue et influente que le Consortium ne reste jamais longtemps en vie, que ce vendu soit une femme ou non. Il faut l'interroger au plus vite avant qu'elle ne se fasse tuer dans des circonstances troubles, d'autant que ces imbéciles ont eu la brillante idée de la faire traverser tout Londres pour la transférer au ministère de la défense »
« Elle est certainement gardée sous haute surveillance de quoi avez-vous peur ce ne sont pas tous des incapables quand même »
« Je me le demande souvent. Délivrer ou tuer un prisonnier dont l'escorte est bloquée dans un embouteillage est plus simple que de faire du thé »
Le démon poursuivit en maronnant davantage pour lui-même.
« Et cette vieille ruine de Randall qui me fait déplacer pour rien »
« Vous avez perdu une demie heure à tout casser, nous avons encore largement le temps de nous rendre au ministère »
« Qui vous a dit que j'avais du temps à consacrer aux bévues administratives de Scotland Yard. Nous allons au siège du MI5 »
Elle claqua la langue, horripilée par son intransigeance. Elle ne demandait pourtant pas la lune.
« Il y a des gens qui vous supporte sérieusement ? »
Il sembla réfléchir sérieusement un instant.
« Pas spécialement. Vous êtes un cas particulier »
Elle fronça les sourcils, ne sachant pas si elle devait être honorée ou désabusée par son aveu. Elle sentait l'amertume commencer à la rendre irascible. Il disait avoir perdu son temps pour trente minutes quand elle avait attendu deux semaines qu'il daigne se souvenir de son existence.
« Je me disais bien aussi, que j'avais du mérite »
Ils remontèrent Whitehall sous l'impulsion du démon qui se retournait régulièrement dans sa direction pour protester contre son rythme peu soutenu.
Et mes courbatures dans tout ça ?
Elle l'ignora la majorité du temps et ils atteignirent Leicester Square après de nombreux soupirs insupportés du démon. Il faisait presque nuit à présent et les devantures illuminées des hauts théâtres et boutiques de l'une des places les plus populaires de Londres réchauffaient la douce obscurité. Les gens se promenaient, sortaient au restaurant, se dirigeant vers les théâtres ou rentraient du travail pour les moins chanceux.
« Pourquoi le MI5 et pas le MI6 ? »
Le démon serra à droite pour éviter un groupe d'étudiants bruyant et attendit qu'elle soit assez proche pour lui répondre.
« Le MI6 s'occupe du renseignement extérieur, cette affaire est interne au Royaume-Uni puisque la femme a été trouvé sur son territoire »
« Je vois »
Ils dépassèrent un attroupement de personnes regroupées autour d'un danseur de rue et elle hésita un instant à demander au démon de s'arrêter, distraite. La légèreté contagieuse des passants lui faisait oublier la morosité de sa convalescence. Avant qu'ils ne finissent de traverser la place, une voix basse et asséchée interpella quelqu'un avant de tousser grassement. Elle fronça les sourcils quand la voix recommença et sonda rapidement ses environs, prise d'un doute.
« Oui, vous ! »
Elle se retourna et baissa le regard sur la femme assise par terre quelques mètres plus loin lui faisant signe d'approcher. Confuse, elle pointa un doigt sur sa poitrine pour s'assurer de bien être la personne concernée et haussa les sourcils quand la femme acquiesça avec ferveur.
Qu'est-ce que j'ai fait encore
La femme cracha par terre avant de remettre sa pipe entre ses lèvres, un sourire en coin. Les joues crasseuses, elle portait des haillons et appartenait visiblement à cette population de punk qui peuplait la grande ville. Elle s'appuyait avec flegme contre la devanture d'un magasin oublié et la gratifiait d'un sourire édenté.
« Ça vous dirait de connaître votre avenir, ma petite ? »
Surprise, elle hésita un instant à l'ignorer et simplement rejoindre le démon qui avait continué sa route sans se soucier d'elle. La femme lança un regard noir à un passant sans raison particulière et sa curiosité l'emporta sur le reste. Cette personne ne faisait visiblement pas en sorte de plaire et semblait peu s'intégrer à la société. L'hypocrisie ne semblait en outre pas être son fort. On ne lui avait jamais proposé ce genre de service et elle devait avouer qu'elle ne perdait rien à se laisser tenter.
« Ciel ! »
Le démon se retourna et l'interrogea d'un haussement de sourcils, impatient. Il remarqua la femme par terre et leur jeta un regard agacé en semblant réaliser ce qu'elle comptait faire.
« Ce ne sera pas long »
Il revint sur ses pas et s'appuya lui aussi contre la boutique en croisant les bras d'un air dédaigneux.
« Vous n'allez pas nous faire perdre du temps pour des broutilles pareilles »
Il baissa le regard sur la femme qui semblait s'amuser à former des petits cercles avec la fumée de sa pipe.
« Eh vous, vous croyez que je n'ai que ça à faire d'écouter vos sornettes ? Arnaquez les gens qui ont du temps »
« Ciel ça suffit »
Comment ne pas avoir honte de lui quand il se comportait de façon aussi exécrable ? La femme prit la parole de cette même voix sèche qui lui donnait envie de lui acheter du sirop pour la toux, nullement vexée par le ton acerbe du démon.
« L'art divinatoire c'est un don intemporel et impersonnel monsieur, je le partage avec qui j'estime en être digne mais ne demande pas de paiement ou contrepartie. Mais peut être que vous pourriez me payer en nature, puisque vous y tenez tant »
La femme lança un regard narquois au démon qui claqua la langue en roulant des yeux au dernier passage de sa réplique, plus ou moins mouché. Pour sa part, elle refréna un sourire hilare et s'avança, charmée par la spontanéité provocante du prétendu médium.
Je l'aime bien elle
« Vous dîtes que vous pouvez lire l'avenir ? »
Elle hocha calmement la tête à sa question, reposant sa pipe sur le pavé.
« Ouais, asseyez-vous »
Elle grimaça à l'idée de s'asseoir par terre en robe avant de s'y résoudre sans conviction, s'assurant que le tissu de sa jupe empêchait ses cuisses de toucher le pavé. Elle détourna le regard du démon qui l'observait faire d'un air sceptique.
« Faîtes donc »
La femme lui sourit avec une certaine bienveillance avant de lui faire un clin d'œil.
« Donnez-moi votre main ma petite »
« Laquelle ? »
« Ça dépend de la partie de votre vie que vous voulez savoir. Ce qu'il va se passer ou qui s'est déjà passé »
Elle fronça les sourcils, saisie par la pertinence de la question.
« Je dirais. Le passé … »
Le sourire de la femme s'élargit, l'air très amusée par son choix.
« La main qu'est dominante »
Elle présenta sa main droite que la femme accueillit entre les siennes en coupe, impassible.
« Je me demandais, si les mains ont été amputées vous lisez aussi l'avenir sur la plante des pieds ? »
Elle claqua la langue à la remarque impertinente du démon qui prenait un faux air sérieux.
Il se fout bien de ma gueule
Elle lui lança un regard cinglant et il soupira doucement, refrénant un sourire moqueur. La femme n'y porta pas attention et s'installa en tailleur avec concentration. Elle réussit elle aussi à ignorer le démon et se détendit imperceptiblement sous le contact chaud et doux de ses doigts. Le médium observa sa paume en silence pendant de longues secondes avant de s'arrêter en relevant la tête, toujours aussi imperturbable.
« Je vois »
Elle fit courir son index le long d'un des sillons, provoquant chez elle des frissons incontrôlables.
« Vous avez subi une blessure majeure dans votre vie »
Elle fronça les sourcils. Avait-elle pu deviner cela ?
« Vous dîtes ça à tout le monde, qui n'en a pas subi après tout »
« Ciel chut »
« Vous n'avez qu'à lire l'horoscope, cela serait plus simple pour tout le monde »
Agacée, elle perdit patience et protesta sèchement.
« Je sais que vous savez tout mieux que tout le monde mais vous ne m'aidez pas alors taisez-vous et laissez-moi me débrouiller toute seule »
Appuyé au mur sur son épaule, le démon baissa sur elle un regard de mise en garde, la prévenant qu'il ne comptait pas tolérer cette insolence encore longtemps. La femme l'ignora et se retourna vers elle pour reprendre son analyse.
« Cette blessure peut être physique ou psychologique. Mais je pense pas que ce soit physique, c'est tellement grave que je pourrais voir des séquelles »
« Il est vrai que j'ai subi une blessure psychologique »
La femme radoucit sa voix, voyant certainement la panique dans son regard.
« Quand est-ce que c'était ? »
Elle se mordit la lèvre, réticente à aborder le sujet.
« Il y a trois ans à peu près »
Jusqu'alors impassible, la femme fronça les sourcils de contrariété. Ses yeux observaient le vide entre elles, comme pour consulter une vision qu'elle était incapable de voir.
« Non. Ce que je vous parle est arrivé plus tôt, c'est ancré dans vos cellules »
Elle soupira à son tour, sceptique et légèrement affolé par les fautes de grammaire de la femme.
« Erhm vous ne confondez pas ? »
« Ça m'étonnerait beaucoup mais ça reste possible »
« Ce n'est pas grave cela ne doit pas être facile »
La femme ne semblait pas l'écouter et continua de fixer sa paume, indifférente.
« Dans votre enfance. Je vois aussi une incohérence dans votre façon d'aborder la vie, il y a tout qui se mélange dans votre tête. C'est comme si il y avait un bouchon en vous qui bloquait le passage de votre énergie spirituelle »
« C'est un plombier qu'il vous faut »
« Ciel. »
Il va me faire rire cet idiot
« Vous êtes pas épanouie. C'est comme si vous étiez coupée de votre être supérieur. Rien d'étonnant que vos pensées soient brouillées »
Saisie, elle hocha la tête et invita l'étrange femme à poursuivre.
« Votre ligne d'amour est profonde mais défaillante. Il y a une présence forte, une âme qui veille sur vous. C'est un membre de votre famille proche ou un truc comme ça. Les ondulations sur la ligne indiquent des perturbations, vous contrôlez pas votre vie sur ce point. Vous avez tendance à éprouver une affection destructrice, c'est qu'il faut apprendre à intérioriser vos émotions »
Elle ne put que se contenter de la regarder, clignant difficilement des yeux tandis que la femme lui désignait un autre endroit sur sa paume.
« Vous voyez ça ? C'est une ligne très peu profonde. Ça veut dire que vous contrôlez pas votre destin »
« Hein ? Comment ça ? Je ne peux rien décider ? »
« Non. Votre âme a pas assez de ressenti pour ça. J'ai pas beaucoup croisé de cas comme vous. Vous avez beaucoup d'ennemis non ? »
Elle jeta un regard perplexe au démon, estomaquée par le discours de la femme. Ce dernier lui renvoya un regard neutre avant de s'adosser au mur sans un mot.
« Je ne pense pas que l'on m'en veuille personnellement »
« Il y a des blocages énergétiques, surtout les corps les plus élevés. Vous tombez pas souvent malade, je me trompe ? »
« Non … »
« Le blocage a l'effet de pas altérer vos corps extérieurs, c'est sur ceux-la qu'apparaissent et se manifestent les maladies physiques »
Elle écarquilla les yeux et déglutit difficilement. Cette femme était-elle complètement folle à lier ? Plus elle écoutait ses explications et plus elle penchait pour la voie affirmative.
« Et ces petits traits »
Elle tapota sa paume au niveau de la bosse que formaient les muscles de son pouce, contournée par une ligne qui s'effeuillait en plusieurs ridules.
« Ça concernent un traumatisme émotionnel fort. Je pense que ça rejoint ce que je vous ai parlé tout à l'heure. Vous voyez pas du tout ? »
« Je n'ai pas eu de problèmes dans mon enfance »
« Je vois de la douleur. C'est psychologique »
Ahurie, elle se concentra et observa sa paume avant de passer en revue toute son enfance. Elle ne se souvenait pas de tout, naturellement, les souvenirs ne se gardaient pas de façon précise avant un certain âge.
« J'ai vécu une enfance heureuse … »
La femme tapota sa main pour la repousser.
« Montrez-moi l'autre main »
Elle s'exécuta et tendit l'autre paume tandis que la femme reprenait une bouffée sa pipe. Son air serein disparu lorsqu'elle avisa les sillons et elle suspendit son geste.
« Qu'y a-t-il ? »
« Eh ben les traits ont rien à voir. Il y a rien en commun entre les deux mains. Votre ligne de vie se coupe, reprend, se sépare et s'arrête. C'est bizarre »
Elle regarda sa paume, horrifiée.
« Cela signifie quelque chose ? »
« Ça veut dire que votre passé a aucune influence sur votre futur, alors que normalement c'est le cas. Tout est dédoublé je comprends pas, ça veut dire en général que la personne mourra jeune »
Elle retira sa main brutalement, bouleversée par les paroles de la femme chuchotées d'une voix stridente. Le membre du médium sembla bouger de lui-même et agrippa immédiatement le sien pour récupérer sa main.
« Arrêtez ... mais ! »
Le démon réagit au quart de tour et l'extrémité d'un revolver fut immédiatement enfoncée dans le front de la femme qui redevint impassible, immobilisée contre le mur.
« J'ai daigné entendre assez d'absurdités pour aujourd'hui. Lâchez-là »
Le médium ne réagit pas, insondable. Le démon perdit patience et écarta vivement sa main pour l'éloigner et l'obligea à se relever sans douceur. Perdue, il lui arracha une protestation d'inconfort alors qu'elle titubait pour remonter à sa hauteur. Toujours assise, la femme tressaillit à son contact et le sonda d'un regard sévère. Insensible au dégoût du médium, le démon l'attrapa par le poignet pour la faire s'en éloigner après avoir discrètement rangé son arme. Elle se retourna et observa la femme qui les regardait partir d'un air mauvais. Elle parla une dernière fois, juste avant que sa voix ne devienne inaudible avec la distance et la foule.
« On se reverra âme aveugle »
Elle tenta de faire demi-tour quand sa vue fut obstruée par les passants. Crispant les doigts, elle constata avec surprise qu'ils se trouvaient dans la main du démon.
« Juste deux secondes, il faut que je retourne parler à cette femme »
Elle se débattit pour se dégager et le démon la tira à lui avant de l'immobiliser d'un bras puissant. Elle haleta en trébuchant contre lui, définitivement ébranlée par les événements.
« S-si ce qu'elle a dit est vrai elle est la seule à pouvoir m'aider »
« Vous n'allez pas croire les insanités d'une vieille folle »
« Qu'est-ce que vous en savez, vous ?! Lâchez-moi ou je vous frappe »
Elle avait crié sous l'émotion et les passants semblaient alertés par le spectacle qu'ils offraient. Le démon comprit qu'ils n'allaient pas tarder à intervenir s'il poursuivait sur cette voix et se contraint à relâcher la forcenée. L'attention de la foule faiblit à son geste et il comprit qu'ils avaient intérêt à quitter cet endroit. La jeune femme ne bougeait pas, ne savourant pas sa nouvelle liberté. Elle semblait à présent hésiter à faire demi-tour.
« Je ne vous attendrai pas si vous retournez en arrière »
Elle recula et la transperça de son regard bleu glacé. Horripilé une fois de plus par sa méfiance, il se retourna d'un bloc et s'éloigna sans un mot, lançant un regard noir au vieillard qui eut le malheur de croiser son chemin. Tout serait tellement plus simple si elle était comme toutes les autres.
« Je dois passer un appel »
Elle acquiesça à peine, peu encline à lui témoigner la moindre attention.
Pas honnête pour un sou
Le noble sortit de sa poche un appareil qu'elle identifia comme l'un des derniers I Phone et composa un numéro avant de s'écarter de la foule dans la vaine recherche de calme. Elle resta plantée derrière lui pendant qu'il entamait sa conversation, trop perturbée pour partir, trop énervée pour rester.
« C'est moi. Préviens Steeve que je veux voir la femme interpellée pour l'affaire du Consortium. »
Particulièrement aimable
« Ce soir. »
Qu'est-ce qu'elle le détestait quand il agissait de façon aussi autoritaire. Elle se sentait vidée après cet entretien avec le médium et cette dispute, comme après une longue crise de nerfs. Son cerveau surchauffait et refusait d'analyser la moindre information supplémentaire. Sa seule volonté était de rentrer et de s'enfermer dans sa chambre pour dormir. Elle aperçut une boulangerie au coin de la place devant laquelle s'amassaient les touristes et ressentit le besoin de noyer sa frustration dans la nourriture. Elle hésita longuement à partir sans avertir le démon et fit finalement volte-face pour le rejoindre. Il ne lui prêta pas le moindre intérêt et elle ne se dégonfla pas, tapotant son bras pour attirer son attention de force. En pleine explication téléphonique, il l'interrogea muettement du regard sans se désintéresser totalement de son appel. Impassible, elle montra la boulangerie du doigt et il suivit son regard avant de hocher distraitement la tête. Elle se retourna et abandonna le démon sans autre forme de procès pour traverser l'amoncellement de touristes qui observaient les vitrines avec enthousiasme.
Elle respira longuement une fois encerclée par la foule, complètement aux abois. Le fait d'avoir eu un désaccord avec le démon n'était pas ce qui l'horrifiait le plus, c'était cette attention qu'il avait porté aux paroles de la vieille femme avant de les décrier en bloc. Il s'était mis en colère lorsqu'elle avait parlé de mourir jeune, lui conseillant de ne rien croire. Mais à qui faire confiance entre une parfaite étrangère aux capacités perturbantes et un démon égoïste et renfermé dont elle ignorait tout autant la vie. Et que dire du regard haineux qu'elle lui avait lancé après que leurs mains ne se soient touchées ?
Elle se fit violence pour penser à autre chose et commença à patienter à la queue, un mètre après la porte du magasin. Elle chercha le démon du regard et l'aperçu en train de marcher plus loin en téléphonant, s'arrêtant de temps à autres pour jeter des regards absents aux toits des bâtiments pendant qu'il parlait.
Elle n'était pas sûre de pouvoir le garder dans son champ de vision encore longtemps avec les flots de touristes et de londoniens qui traversaient la place. Leicester Square était aussi l'un des lieux les plus actifs de Londres la nuit, bourré de pubs, de restaurants et de boites de nuit.
Elle revint à elle quand la voix aimable de la boulangère résonna à ses oreilles quelques mètres plus loin. Toujours contrariée, elle rattrapa son retard en s'excusant et porta son choix sur trois des énormes croissants aux amandes saupoudrés de sucre glace. Rendue un brin moins morose par la perspective de les dévorer, elle salua la boulangère d'un sourire forcé avant de s'extirper de la boutique qui commençaient dangereusement à se remplir. Une fois dehors, elle croqua une bouchée de sa viennoiserie et entreprit de chercher le démon des yeux, faisant quelques pas sur sa droite pour tenter de le repérer. Constatant que la foule rendait toute localisation d'un démon qui se déplaçait en téléphonant impossible, elle décida de s'installer à un endroit et de ne plus bouger pour lui permettre de la retrouver facilement. Sans surprise, elle ne trouva aucun banc libre et décida de s'asseoir sur l'estrade déserte d'une future scène de concert, légèrement en hauteur. Dominant la place, elle avait tout le loisir d'observer la devanture du cinéma de l'Odéon qui lui faisait face au loin. De nombreuses célébrités et stars internationales étaient venues présenter leur film en avant-première devant ses portes, qui étaient à ces occasions infréquentables à cause des agents de sécurité, photographes et autres badauds.
Elle commença son en-cas après avoir poussé un long soupir et fixé le vide pendant une trentaine de secondes, se sentant particulièrement seule. Elle avait cru, dans un accès de folie, que le démon et elle avaient passé cette étape d'incompréhension et de non-dits à travers les épreuves traversées dans ce maudis château. Elle avait cru qu'il finirait par lui faire confiance et arrêter de l'éloigner du moindre semblant de vérité. Que craignait-il d'elle ? La fidélité et l'affection qu'elle vouait à ses proches était sans limites. Elle se sentait prête à tout pour quelqu'un qu'elle aimait, quitte à le défendre jusqu'en enfer s'il le fallait. Elle vivante, personne ne s'en prendrait à ceux qu'elle aimait impunément, elle consacrerait chaque seconde, chaque souffle et l'intégralité de ses faibles moyens pour les protéger. Malheureusement, les êtres qu'elle chérissait le plus sur Terre n'étaient plus, sans qu'elle n'ait pu faire quoi que ce soit pour l'empêcher. Comment supporter cette impuissance, ce désenchantement quand l'on se rendait compte à quel point la volonté était faible face au destin ?
Elle croqua sans pitié dans son croissant en oubliant progressivement son amertume, laissant ses pensées vagabonder en tout illogisme. Le boulanger n'avait pas lésiné sur le sucre glace et elle soupira d'aise en sentant la poudre lui chatouiller le palais.
Outre ce qui venait de se passer et avait confirmé ses doutes, le démon était assez étrange depuis qu'ils étaient rentrés de Roumanie. Elle ne parvenait plus à cerner et anticiper ses états d'âme comme elle avait fini par le faire dans le château. Cette sorte d'accoutumance, de cohabitation qu'ils avaient partagés l'avait fait apprendre beaucoup de chose à son sujet et permit de discerner quelques traits de sa personnalité profonde, du vrai lui. Elle s'était rendue compte à quel point elle appréciait son calme, à quel point son assurance la tranquillisait et à quel point sa présence lui manquait quand il n'était pas avec elle. Elle n'arrivait pas à expliquer ce sentiment, plus profond qu'un simple attrait. Elle ne parvenait pas à expliquer ce besoin d'aller vers lui, de lui parler, de voir ses yeux, son regard se poser sur elle et y réagir de quelque manière que ce soit.
Elle finit son premier croissant et se lécha les doigts pour récupérer les perles de sucre qui s'étaient logées entre ses phalanges, rassasiée. Elle étudia assidûment ses alentours pour tenter de repérer le démon dans la foule et sentit un regard insistant posé sur elle. Pensive, elle mit quelques secondes à se retourner vers sa provenance.
Un homme la fixait sans ciller depuis la terrasse d'un café, appuyé avec flegme sur son coude. Il portait un chapeau chic qui cachait le haut de son visage et son identité. La distance la laissait à peine déceler un sourire sur ses lèvres. Il leva vers elle un récipient de petite taille qui lui faisait penser à un shooter et elle fronça les sourcils, quelque peu perturbée. Connaissait-elle cet homme ? Était-elle bien la destinataire de ce signe ? Quelqu'un de fâcheux l'avait-il reconnue ?
Cédant à son humeur paranoïaque, elle détourna la tête et prêta le moins d'attention possible à l'étranger, sentant que quelque chose n'allait pas. Elle remit finalement sa veste et rassembla ses affaires pour partir retrouver le démon. L'hypothèse que l'homme puisse continuer à la fixer lui donnait la chair de poule.
Je n'aurais pas dû m'éloigner de Ciel
« Bonjour ! »
Elle sursauta brusquement en entendant la voix masculine et enjouée, tombant presque de son estrade. Elle se retourna d'un mouvement vif pour scruter l'homme qui venait de la rejoindre et laissa son animosité se muer en rire nerveux.
« Haha c'est vous je ne vous avais pas reconnu ... »
Elle détailla le Shinigami aux mèches blondes pendant quelques secondes sans bouger.
Il n'a pas l'air mal intentionné
« Vous m'avez fait peur »
Il rit spontanément en retirant son chapeau pour le faire tourner sur son doigt ganté, détendu malgré l'air fermé de son interlocutrice.
« Excusez-moi je ne voulais pas vous perturber, j'ai bien vu que vous ne m'aviez pas reconnu »
« Il fait presque nuit et vous étiez loin »
« Mais vous êtes toute excusée »
Elle hocha la tête et hésita à prendre congé. Que faisait un Dieu de la Mort ici ? Avait-il un autre travail à faire ? Assoiffée, elle se permit de boire une gorgée de la bouteille de Schweppes achetée plus tôt et jeta un regard à leurs alentours, espérant plus que tout repérer le démon. Voyant que le Shinigami ne semblait pas décidé à partir, elle se décida à engager la conversation sans grande ferveur.
« Vous n'avez pas du travail Ronald ? »
Il s'accouda à l'estrade et observa les gens passer, le regard dans le vague.
« Bien sûr que si, Londres fait partie de mon secteur de compétence »
Il leva la tête vers elle avec un sourire qu'elle trouva étrangement agréable.
« D'ailleurs tutoyez-moi je vous prie »
« Bien. Vous aussi dans ce cas »
« Cela me semble délicat, je ne pense pas être autorisé à tutoyer les amis de mon Sempai »
Elle fronça les sourcils au mot "ami" et renonça à comprendre la bizarrerie du Dieu de la mort.
« Admettons. Que faîtes-vous ici ? »
Il appuya sur l'estrade d'un air réjoui, posant son regard émeraude sur la foule qui passait devant eux.
« Rien de spécial, je passe le temps. Mon service ne commence qu'à vingt et une heures. Et vous ? »
« Je vois. Je suis censée consulter des archives. J'ai pris quelque chose à manger en attendant »
Il hocha la tête, compréhensif.
« Vous avez pu retrouver votre amie ? »
« Oui, je vous remercie »
« Les supérieurs ne m'ont pas reparlé de cette affaire donc je suppose que Phantomhive leur a lui-même envoyé un rapport »
Elle le regarda hocher la tête avec satisfaction.
« Il tient parole quand il s'engage à quelque chose »
« Il semblerait en effet »
« Ce sont des croissants aux amandes ? »
Elle jeta un regard vide à son sachet encore ouvert.
« Oui. Tu en veux ? »
« Je ne dis pas non. J'aime bien ces choses-là, la nourriture humaine me manque souvent »
Elle hocha la tête pour l'inviter à approcher et il préleva une viennoiserie du sachet avant d'y croquer à pleines dents.
« J'adore tout ce qui est sucré »
« Cela te fait un point commun avec Ciel, navrée pour toi »
« Ah oui ? Les démons ne s'intéressent pas à ce genre de mets normalement »
Elle en conclu à son ton distant qu'il n'appréciait manifestement pas leurs habitudes alimentaires.
« Il n'a pas besoin de manger beaucoup, alors il se rattrape là-dessus »
« Les démons peuvent très bien survivre sans nourriture humaine »
Sceptique, elle se rapprocha du Shinigami pour gagner en discrétion et chuchota, connaissant l'ouïe plus qu'affolante dont était pourvu le démon.
« Je pense que c'est un diabétique boulimique compulsif refoulé, je collecte actuellement des preuves pour étayer ma thèse »
« Haha ! »
« On dit que le sucre est censé adoucir le caractère mais je crois qu'il fait l'effet inverse sur le cas de Ciel »
« Il semble insensible à son influence, c'est vrai »
Elle remonta son genou et s'appuya dessus après s'être assurée que sa robe cachait bien ce qui devait l'être.
« Tu le connais depuis longtemps ? »
Il haussa les sourcils et se permit une réflexion de quelques secondes, finissant de mâcher ce qu'il avait dans la bouche.
« Il avait déjà conclu son pacte avec Sebastian la première fois que je l'ai rencontré »
« Et est-ce qu'il était déjà aussi ronchon ? »
Le Shinigami laissa un sourire espiègle déformer ses traits.
« Oui. Je pense qu'il a toujours été très exigeant envers lui-même et encore plus avec son majordome. D'ailleurs Grell Sempai le détestait au début, il lui reprochait de se garder tous les « beaux mâles » comme il disait. Tandis que maintenant c'est autre chose, il est lui même entré dans la catégorie »
« Lui et Sebastian semblent proches »
Le Dieu de la mort haussa les épaules, à son tour sceptique.
« Hm détrompez-vous. Deux êtres avec un ego aussi surdimensionné ne peuvent que s'entendre difficilement. Même humain, Phantomhive n'hésitait pas remettre Michaelis à sa place de serviteur dès qu'il en avait l'occasion. Un gosse arrogant et cruel si vous préférez, avec des yeux de glace. Cela n'a pas été en s'améliorant à ce que j'ai pu constater. Mais il y a tout de même quelque chose de changé chez lui »
« Vous trouvez ? »
« Je ne sais pas trop, il semble encore plus renfermé. Enfin, rien d'étonnant à cela »
« Pourquoi donc ? »
Le Shinigami se hissa sur l'estrade pour s'y installer avec nonchalance.
« Parce que »
Elle fronça les sourcils et baissa les yeux, perturbée par sa réponse évasive. Elle observa ses pieds se balancer dans le vide, réfléchissant à la description faite par le Shinigami. Que n'aurait-elle pas donné pour voir Ciel enfant et comprendre ce qu'il s'était passé depuis cette époque.
« Il avait environ treize ans c'est cela ? »
« Dans ces eaux-là oui »
Elle constata que le Dieu de la Mort finissait sa dernière bouchée et avança prestement son sachet.
« Comment un être humain a-t-il pu devenir un démon selon toi ? »
« Oh, ça. C'est très complexe »
Il refusa poliment l'autre viennoiserie, visiblement gêné de la dépouiller. Il s'arrêta un instant devant son regard intrigué pour retirer ses gants tâchés de sucre.
« Cela résulte d'un processus volontaire. Parfaitement contre-nature, bien entendu »
Elle fronça les sourcils, ne s'attendant pas à cette explication.
« Vous voulez dire que c'est Ciel qui l'a voulu ? »
« Non, bien sûr que non »
Elle sentit un frisson lui parcourir le dos et hésita quelques secondes à oser poursuivre.
« Qui alors ? Pourquoi quelqu'un aurait souhaité le transformer ? »
Il passa les doigts sur le coin de ses lèvres pour retirer le sucre glace et se stoppa en constatant qu'elle le fixait avec insistance.
« Ne cherchez pas à comprendre. Je pense que c'est une punition »
« Une punition ? »
Elle haussa les sourcils à son hochement de tête, incrédule.
« Qui voulait le punir ? »
« Quelqu'un qui en a le pouvoir »
« Qui est-ce ? Qu'a fait Ciel pour mériter cela ? »
Il sourit brièvement, ne se pressant pas pour répondre.
« Je ne pense pas que raconter cela soit raisonnable »
« J'ai besoin de savoir c'est très important »
Qu'avait bien pu faire le démon pour mériter ce châtiment ? Avait-il fait quelque chose d'interdit, s'était-il aliéné l'ennemi de trop ? Qui avait un tel pouvoir ? C'était à s'en arracher les cheveux. Le Dieu de la Mort soupira devant sa détresse, l'air navré.
« Je suis désolé mais ce sujet est un peu tabou dans mon monde »
« Tabou … ? »
Face à son manque de réaction, elle attrapa un croissant qu'elle lui tendit avec douceur.
« Même pour moi ? »
Il rit et refusa son pot de vin improvisé avec un sourire confus.
« Allez Ronald s'il te plait sois gentil »
Il resta immobile un instant et elle comprit que sa volonté ne faisait pas défaut. Il détourna les yeux rapidement la seconde suivante.
Il craint quelque chose qui l'empêche de me parler
« Demandez-lui. Il reste l'un des mieux placés pour vous l'expliquer »
« Tu sais très bien qu'il ne voudra pas, il n'a pas confiance en moi »
« Mais si enfin »
Elle lui lança un regard irrité malgré elle.
« Vous vous moquez de moi ? »
« Bien sûr que non »
Il soupira doucement, observant ses pieds sans un mot. Il portait des richelieus blancs à lacets noirs parfaitement cirées d'une fine élégance.
« Tout ce que je sais, c'est que le Comte agit presque exclusivement seul. Et qu'il vous a permis de l'accompagner en Roumanie »
« Mais cela n'a rien à voir, j'étais blessée il n'a pas eu le choix »
« On a toujours le choix. Ce n'est pas de vous dont il se méfie, c'est de ceux qui pourraient chercher à vous soutirer des informations. Il s'est fait de nombreux ennemis à cause de ses actions et est parfaitement conscient d'être un danger pour ses proches »
Elle sentit sa respiration s'emballer.
« Quelles actions ? Qui ça ? »
Le Dieu de la Mort resta silencieux, observant la foule qui passait sans réagir.
Je n'obtiendrai pas plus de réponses ce soir ?
« Je ne suis pas l'une de ses proches et je ne connais rien de lui, je ne vois pas où est le problème »
Il haussa les épaules, visiblement sceptique.
« Il a pris l'habitude de ne rien révéler de confidentiel à quiconque. Cela vous garde en sécurité puisqu'en restant ignorante vous n'avez pas d'intérêt stratégique aux yeux de ses opposants »
« En gros il a peur que l'on se serve de moi contre lui. C'est ridicule »
« Vous le pensez ? »
...
Bien sûr que non
On avait déjà tenté de se servir d'elle par le passé et elle demeurait incapable de comprendre ce que le mercenaire du lac attendait d'elle. Pourquoi envoyer autant d'hommes à la mort pour un simple échange de banalités ? Cela restait très préoccupant.
La vie humaine est moins importante que les desseins des types qui l'ont embauché
Allait-il se manifester à nouveau ? Pourrait-elle écarter la menace qu'il représentait pour elle et Abby, Chris ou Andrew si elle décidait de ne pas lui obéir ?
A part que je « ferme ma gueule » il n'a rien demandé
Elle crispa la mâchoire sans se départir de son sourire, tâchant d'inspirer confiance.
« Ton raisonnement n'est pas dépourvu de bon sens »
Il ferma les yeux et hocha lentement la tête, l'air vanné par leur conversation. Sa réticence était loin d'arranger ses affaires: elle serait contrainte d'apprendre ce qu'il s'était passé par ses propres moyens. Une collaboration avec le mercenaire se révélerait sans doute potentiellement envisageable, dans des proportions raisonnables, tant qu'il ne lui demandait rien de trop grave ou compromettant. Si le démon était assez stupide pour penser pouvoir utiliser les pions de son échiquier sans la moindre contrepartie elle ferait en sorte qu'il réalise sa grossière erreur.
Vous avez raison, tout se paie
Le fait qu'une dizaine d'homme ait été envoyée à la mort pour permettre au mercenaire d'établir un contact avec elle signifiait qu'elle disposait d'une grande valeur stratégique, valeur que le démon faisait en sorte de déprécier, voir de cacher, pour pouvoir disposer d'elle plus facilement. L'homme lui avait promis de lui révéler des informations au fur et à mesure de leur collaboration, rien ne l'empêchait de négocier les clauses du contrat en sa faveur avec son point de pression.
« Je peux vous poser une question, Élise ? »
Elle sortit de ses pensées et invita le Shinigami à poursuivre, le regard rassurant. Avoir sa confiance pourrait se révéler être une bénédiction, d'autant qu'elle semblait être dans ses faveurs de par la "relation" qu'elle entretenait avec Grell.
« Qu'est-ce que vous êtes exactement pour Phantomhive ? »
Elle sécha instantanément malgré sa bonne volonté, atterrée par la question.
« Je ne sais pas »
Elle n'avait ni l'envie ni la capacité de répondre à ce genre de devinette indiscrète. Sa voix prit une intonation dédaigneuse qu'elle fut incapable de contrôler.
« Rien n'est clair avec lui. Il passe ses journées à mépriser tout le monde »
« Et lui, qu'est-il pour vous ? »
Elle se pinça la lèvre, incommodée. Elle ne voulait définitivement pas répondre à cette question. Elle ne savait même plus où elle en était à présent, les révélations du Dieu de la Mort étaient fort troublantes.
« Je vous dérange ? »
Ils tournèrent la tête vers la voix affreusement proche et elle cessa de respirer en remarquant l'homme à deux mètres d'eux.
Une pelle, vite
Le démon les fixait d'un regard perçant qu'elle était incapable d'interpréter.
« J'ai autre chose à faire de ma soirée que de vous attendre Debussy, je vais finir par croire que vous le faîtes exprès »
Elle le fixa sans réagir, soufflée qu'il n'aborde pas le sujet de la précédente conversation.
Il a forcément entendu
« Vous étiez occupé je vous rappelle. Je vous ai prévenu que je m'éloignais »
Elle s'en voulait particulièrement de ne pas l'avoir remarqué approcher, il était pourtant évident qu'il ne tarderait pas à la retrouver, elle l'avait vu à l'oeuvre devant Buckingham Palace. Une lueur d'impatience et de colère apparue dans l'œil du démon malgré son masque impassible.
« Vous n'étiez pas à cette boulangerie. Où est l'intérêt de m'indiquer votre destination si vous n'y restez pas »
« Vous n'avez pas dû avoir beaucoup de mal à me retrouver sur cette estrade »
Pourquoi donc devrait-elle se laisser traiter comme un boulet ? Elle ne pourrait pas longtemps supporter l'intolérance du démon face au peu d'efforts qu'il produisait lui-même. Elle soutint la lueur désapprobatrice dans sa prunelle avant de se reprendre d'une voix distante.
« J'ai fait à peine dix mètres »
Il se contenta de la dévisager d'un regard sombre sans prononcer le moindre mot, laissant la discussion dépérir un court instant.
« Comte, vous êtes de sortie ? »
Le démon tourna un œil las vers Ronald qui semblait décidé à converser sur un terrain moins pentu.
« Qu'est-ce que tu fais là ? »
Le Shinigami haussa les épaules, nullement affecté par le ton neutre du démon.
« Je me suis dit qu'il était tout à fait indécent de laisser une si charmante demoiselle se contenter de sa propre compagnie »
Le noble détourna le regard, dédaigneux.
« Dommage que tu ne mettes pas autant de cœur à l'ouvrage qu'à courtiser les femmes Knox »
Il coupa sa phrase pour se décaler et esquiver un objet long et contondant qui avait brusquement plongé sur lui. L'étrange perche métallisée se rétracta vers son propriétaire en laissant une plaie béante dans la pelouse. Consternée, elle dévisagea le nouvel arrivant qui atterrit sur leur droite avant de réajuster ses lunettes d'un air guindé.
« Quelle pestilence cela ne pouvait être que vous »
Le démon lança un regard neutre en direction du nouveau venu au rigoureux costume sombre.
Il a les mêmes yeux que Ronald.
« Toujours à fuir les heures supplémentaires Willy ? Rien d'étonnant à ce que vous peiniez avec un équipier pareil »
« Veuillez ne pas vous adresser à moi de cette manière. Je suis obligé de sécuriser le périmètre maintenant que le loup est entré dans la bergerie »
« Vous savez pourtant que je ne m'intéresse pas au menu fretin »
« Vous nous avez montré par le passé que c'était en effet le cas. Mais on ne sait jamais avec ceux de votre genre »
L'homme qu'elle subodorait être le supérieur de Ronald l'ignorait totalement, obnubilé par le démon. Ce dernier reporta son attention sur elle, ne souhaitant visiblement pas s'attarder dans les parages.
« Il est bientôt l'heure allons-y »
Elle acquiesça et se retourna vers ses affaires sans discuter pendant que "Willy" réprimandait Ronald pour ses fréquentations.
« Quand je pense que Sutcilff est assez idiot pour fraterniser avec des bêtes sauvages »
« De quelles bêtes sauvages parlez-vous Spears ? Cet imbécile est aussi civilisé qu'une chèvre »
« Peu importe. Je vais vous demander de quitter la zone urbaine immédiatement Phantomhive »
« Vous ne disposez d'aucune autorité pour m'y contraindre, là est votre problème »
La perche fusa de nouveau vers lui et le démon l'attrapa sèchement, faisant crisser le métal entre ses doigts.
« Au fait. Tu lance ton cure-dent encore une fois dans ma direction je t'empale dessus »
Elle frissonna d'inquiétude au faux sourire et au visage on-ne-peut-plus sérieux du démon, se pressant davantage en le sentant atteindre le stade de l'explosion.
« Erhm ! Sinon Comte je me disais, puisque que Grell a jeté son dévolu sur vous et votre majordome, est-ce que vous pourriez vous en occuper un petit moment ? Il a récemment fait l'objet d'une sanction administrative et ne peux plus effectuer de mission sur le terrain donc- »
« Knox je vous prierai de vous taire, ces informations sont confidentielles »
Ciel se retourna vers Ronald sans grande ferveur en ignorant le deuxième Shinigami.
« Je ne veux plus voir cet attardé près de mon manoir »
« Il n'est pas méchant au fond, je vous demande juste de veiller sur lui, il est un peu trop dissipé parfois … »
« Tu ferais mieux de l'éloigner de moi si tu t'inquiètes de son sort »
« D'ailleurs qu'est-ce que vous faîtes avec cette femme Phantomhive ? Si vous croyez que je vais vous laisser manipuler les âmes impunément vous vous trompez »
« Sempai ce n'est pas tout à fait ça- »
« Et qu'est-ce que tu ferais si c'était le cas ? »
« Les vermines dans votre genre n'ont pas le droit de s'adresser à moi de cette façon »
« Calmez-vous s'il vous plai- »
Le démon ne quitta pas le Dieu de la Mort des yeux, goguenard.
« J'ai toujours apprécié votre maniaquerie Willy, tant d'application à vous mêler des affaires des autres »
« Comte ne cherchez pas les ennuis ! »
« Phantomhive vous n'êtes qu'un insecte de plus sur mon chemin et soyez-sûr que je réglerai votre cas une bonne fois pour toute dès que j'en aurais l'occasion »
« Si vous ne vous coupez pas avec votre cure-dent avant cela »
Le cure-dent en question fut projeté vers le démon qui l'évita d'un mouvement minimaliste, penchant simplement la tête de côté.
« Qu'est-ce que j'ai dit Spears »
Je ne sais pas comment ça va finir mais je le sens pas
Leurs chamailleries et démêlés ne les menaient nulle part et elle commençait à croire que le démon avait renoncé à prendre congé des deux Shinigamis. S'il advenait qu'ils ne puissent pas consulter les archives tant convoitées ce soir, elle serait obligée de faire en sorte de le harceler pour être sûre qu'il l'amène avec lui la prochaine fois. Et elle n'était pas certaine d'en avoir la force. Vannée, elle se laissa tomber de l'estrade et tendit l'oreille au drôle de bruit sec. Elle s'immobilisa sitôt réceptionnée et jeta un regard à ses alentours, très peu sereine. Les deux hommes étaient toujours en train de régler leurs comptes tandis que Ronald avait lâché le groupe pour aller aborder une jeune demoiselle qui passait son chemin en les dévorant des yeux.
« Bonjour mademoiselle, je peux vous aider ? »
Pour sa part fort satisfaite d'être complètement ignorée, elle se tourna et vérifia la zone de son postérieur le plus discrètement possible, se fiant à la provenance du son. En se penchant, elle put constater que le tissu de sa robe était déchiré jusqu'à la taille, laissant généreusement accès à la vue de ses fesses.
Oh putain
Elle releva les yeux vers l'estrade et remarqua le clou mal enfoncé qui saillait, juste à l'extrémité de la planche. Son cerveau tourna au ralenti et elle sentit des sueurs froides lui donner un coup de chaud.
« -désolé mais nous avons du travail aujourd'hui, une autre fois peut-être ? Élise, vous venez ? »
Elle sursauta à la mention de son nom et fixa le Shinigami qui s'était retourné vers elle, supportant le regard noir de la femme délaissée.
Hein quoi
« Vous êtes un poison Phantomhive, vous vous croyez tout permis »
« C'est tout simplement le cas »
Ronald grimaça un sourire pour les inciter à ne pas faire attention aux deux hommes et le dénommé Spears, ou Willy pour les intimes, s'écarta du reste du groupe pour consulter un carnet d'une mine inexpressive. La femme claqua la langue et se détourna pour poursuivre son chemin d'une démarche digne, visiblement vexée de ne plus être le centre d'attention du jeune Shinigami. Le démon et le blond se retournèrent vers elle pour des raisons distinctes et elle se redressa, sentant ses joues chauffer de honte.
« Un problème Élise ? »
Elle leur sourit avec difficulté, faussement rayonnante.
« Absolument pas. C'est dingue comme les étés deviennent plus chauds chaque année »
Elle mima un éventail avec sa main et apprécia grandement le mince courant d'air qui vint à son secours. Les deux hommes se jetèrent un regard sceptique et son propre sourire se transforma en grimace.
« Debussy arrêtez votre cirque et dépêchez-vous j'ai mieux à faire »
Elle hocha faiblement la tête, la lèvre pincée.
« Cela ne va pas être possible dans l'immédiat »
« Et pourquoi cela ? »
Ha ...
« En fait il y a eu une petite coquille quand je suis descendue de l'estrade »
Le démon lui lança un regard impatient, lassé par son soit disant cinéma.
« Mais encore ? »
Elle appréhenda sa réaction et hésita à inventer une autre excuse avant de se raviser.
« J'ai déchiré ma robe »
Il haussa les sourcils et la détailla sommairement.
« Alors dépêchez-vous de me montrer ça que nous puissions y aller »
« Non- »
« Ne commencez pas à m'énerver »
« Désolée mais- »
« Vous avez déchiré l'arrière de votre robe ? »
Elle s'interrompit dans la préparation de sa défense pour acquiescer sans conviction, prudente. Le Shinigami aux mèches blondes esquissa un sourire hilare et le démon se pinça l'arête du nez, désabusé.
« Pourquoi ce genre de chose n'arrive qu'à vous »
Elle roula des yeux, trouvant la remarque irritante.
« J'ai manqué de chance, c'est tout »
Il leva les yeux au ciel et se détourna, ne prenant pas la peine de lui répondre.
« Avez-vous des pinces Élise ? Peut-être pourriez-vous faire en sorte de limiter les dégâts ? »
« Oui, je dois avoir cela »
Elle passa la main sur ses cheveux à la recherche d'une aspérité dure signifiant la présence d'une barrette. Ses doigts rencontrèrent l'un des objets convoités et le firent glisser délicatement en dehors de ses mèches tout en espérant ne pas avoir retiré le mauvais.
Il y a les murs porteurs pour les maisons et les pinces porteuses pour les chignons
« Alors ? »
Elle prit soin de ne pas leur tourner le dos et tenta de se contorsionner pour accrocher le tissu sans grand succès.
« C'est pour aujourd'hui ou pour demain ? »
« Laissez-moi tranquille ! Vous ne savez rien faire d'autre que râler »
« Elle n'a pas tort Comte, laissez-là essayer au moins »
Le démon prit une grande inspiration pour se donner la force de ne pas répliquer et se détourna sans états d'âme.
« Vous allez y arriver toute seule Élise ? »
Elle jeta un regard découragé au Dieu de la Mort qui s'avançait déjà pour lui venir en aide.
« Je ne pense pas non »
Elle lui tendit la pince et se décala de l'estrade à contrecœur, sachant pertinemment qu'il aurait tout le loisir d'admirer sa lingerie et pire encore. Il s'en saisit d'une mine sereine et elle resta bien en face du démon qui observait l'écran de son portable.
« C'est maintenant que je dois partir Debussy »
« Attendez-moi encore cinq minutes s'il vous plait »
« Pas plus. Comment est-ce que vous avez fait ça exactement ? »
« Il y a un clou que je n'avais pas vu, quand je me suis laissée tomber il s'est accroché au tissu »
Il massa lentement ses temps d'exaspération, s'abstenant de tout commentaire.
« Ronald ? Tu y arrive ? »
Le Dieu de la Mort s'était accroupi et œuvrait à présent dans la zone de crise, pliant et dépliant le tissu pour trouver la solution la plus efficace.
« La pince est trop lâche ça ne tient pas »
« Tu es sûr ? »
« Ou alors il faudrait que je »
Elle entendit un autre crissement caractéristique et comprit que le Shinigami empirait clairement la situation.
« Qu'est-ce que tu fais là, tu déchire tout ! »
« Je gère »
« Justement c'est ça qui me fait p- Aïe ! »
« Déso »
« Ça fait mal bordel de merde ! »
La pince venait de s'enfoncer dans sa peau, ou du moins tenter d'empaler l'une de ses fesse.
« Attends stop. Je vais le faire laisse tomber »
« Ça glisse ce n'est pas facile »
Le démon jeta un regard excédé à sa montre après les avoir regardé faire quelques secondes.
« Bon Knox donne-moi cette pince »
Il s'approcha d'eux et elle le repoussa en plaquant fermement les mains sur son torse, sentant ses joues s'échauffer à la simple pensée de laisser le démon prendre la place du Shinigami.
« Non pas vous. »
Il s'arrêta et son regard descendit de son visage à ses mains qu'elle s'empressa de retirer.
« Et pourquoi pas moi ? »
« Parce que … ! »
Ses sourcils froncés exprimèrent clairement son incompréhension.
« Vous préférez vous faire mutiler par cet idiot que de me laisser essayer ? »
« Je vous connais, vous serez encore plus brusque parce que vous êtes pressé et énervé »
Elle se félicita pour sa pertinente excuse improvisée et remarqua du coin de l'œil le mouvement sec du Shinigami qui redressait ses lunettes, jusque-là muet.
« Il semblerait que vous ayez déjà fait preuve de violence physique envers cette humaine Phantomhive, je vais tout de même à envoyer un rapport à l'administration »
Ils se tournèrent vers lui dans un même mouvement, désabusés.
« Spears je crois avoir aperçu un rat mort près d'un caniveau tout à l'heure, qu'est-ce que vous attendez pour vous occuper de cette pauvre bête ? »
Elle se pinça les lèvres pour rester sérieuse et le Shinigami remonta sobrement ses lunettes, peu enclin à la plaisanterie.
« Ce n'est pas de mon ressort Phantomhive, je ne fauche que les êtres humains. Peut-être avez-vous vous même perdu cette habitude »
Le démon ne réagit pas et l'atmosphère sembla perdre quelques degrés. Elle se sentit mal à l'aise sans trop savoir pourquoi en remarquant que Ciel n'avait pas répliqué, se contentant de sonder le Shinigami d'un regard assassin.
« Haha eh bien que diriez-vous de retourner au bureau, Sempai ? Je m'occupe du Comte ne vous en faîtes pas »
« Restez vigilant Knox »
« Cela ne sera pas nécessaire, nous partons »
« Mais Ciel, Ronald n'a pas fini ... »
Le démon se tourna vers elle, le regard assassin.
« Expliquez-moi une bonne fois pour toute pourquoi je ne pourrais pas le faire à sa place »
« Vous savez très bien pourquoi ! »
Il haussa ironiquement les sourcils, commençant à s'emporter pour de bon.
« Qu'est-ce que j'en sais pourquoi, moi ! »
« Elle ne préfère pas vous confier ce genre de tâche, rien d'étonnant à cela »
Le démon crispa durement la mâchoire pour se contenir et elle se demanda un instant s'il n'allait pas fondre sur le Shinigami pour le frapper. Il se contenta de faire volte-face et de s'éloigner d'eux pour son plus grand désespoir.
« Hein ? Qu'est-ce que vous faîtes ne me laissez pas là ! »
« Ma patience a des limites, bonne soirée »
Lui et sa stupide fierté !
« Ciel revenez, vous savez que je ne peux pas vous suivre ! »
Le démon se retourna quelques mètres plus loin, ayant l'air d'avoir finalement compris la raison de sa réticence.
« Je ne comprends pas pourquoi cela vous dérange avec moi mais pas avec cet incapable ! »
« J'ai la technique Comte, c'est tout »
Elle se retourna et donna une tape sèche sur le crâne du Dieu de la Mort qui semblait décidé à prendre la relève de son supérieur.
« Aïe »
Le démon lui lança un regard désobligeant, l'air particulièrement affligé par ses manières.
« C'est parce qu'avec vous c'est »
Elle réfléchit à toute vitesse pour trouver une excuse et due s'avouer vaincue, incapable de trouver un autre argument pour le faire rester.
« C'est gênant »
Il eu l'air déconcerté pendant une dixième de seconde par son aveu avant de reprendre son masque froid.
« Je m'en contrefiche. Dépêchez-vous ou je m'en vais »
« Ronald, fais des trous pour que ça tienne mais dépêche-toi s'il te plait »
« Percer le tissu ? Mais cela va abîmer- »
« Ma robe est bonne à jeter je n'en ai rien à faire que tu l'abîme enfin ! »
« Knox, vous aviez un cerveau de votre vivant ou la nature a juste été dure avec vous ? »
Elle s'empêcha difficilement de sourire et détourna le regard pour être sûre que le démon ne s'en aperçoive pas.
« Vous je sais très bien pourquoi vous êtes énervé, la bave du crapaud n'atteint pas la blanche colombe »
Les Shinigamis semblaient décidément apprécier ce proverbe.
« Vous, une colombe ? »
« Et vous un crapaud Ciel »
Son regard acide se braqua vers elle.
« Merci de l'avoir précisé »
« Vous connaissez les comtes pour enfants Phantomhive ? Peut-être que- »
« Pourquoi ne ferais-tu pas un malaise vagal toi ? Histoire de pouvoir te laisser mourir là »
Le dernier venu coupa court à toute discussion en refermant sèchement son carnet après avoir redressé ses lunettes une énième fois.
« Je dois partir. Si j'apprends que le moindre petit accident est survenu je fais signer un mandat d'arrêt contre vous Ciel Phantomhive. Cela ne fera de peine à personne. Knox surveillez-le »
« Oui Sempai »
Il disparut la seconde suivante après un dernier regard incisif au démon qui resta de marbre, visiblement pondéré par la précédente conversation.
« C'est marrant, je ne pensais pas que vous étiez le genre de femme à porter ce genre de chose Élise »
Suffoquée par la surprise et l'indignation, elle se retourna et frappa durement le jeune Shinigami sur le crâne, essayant de remettre sa robe en place pour qu'elle la cache davantage. Elle respira profondément pour faire passer la teinte cramoisie de ses joues et fixa le sol avec intensité.
« Ronald je vais me débrouiller merci. »
« Mais arrêtez de bouger aussi ! »
« Comte Phantomhive ? »
L'air détaché de l'apostrophé se métamorphosa immédiatement en scepticisme quand il se retourna vers la voix.
« Ça alors c'est bien vous je n'ai pas rêvé ! »
Une femme sortit de la foule en leur faisant un grand signe, l'air radieuse. Portant une large valise, elle garda son allure soutenue et arriva à la hauteur du démon pour se jeter dans ses bras en riant.
« Ça me fait super plaisir de vous voir ! Comment allez-vous depuis tout ce temps ~ ? »
Elle s'accrocha à son cou pour s'y pendre et le démon saisit machinalement ses bras pour délivrer son dos courbé et les stabiliser.
« Nina ce n'est pas- »
Il fut aussitôt ramené entre les griffes de la nouvelle venue qui colla sa joue à la sienne, s'y frottant à la façon dont on dorlotait un chaton.
« Vous êtes toujours aussi mignoooon ! »
« Arrêtez ça tout de suite »
« Mais pourquoi ? »
Ciel ignora sa mine chagrinée et passa une main dans ses cheveux pour les ordonner, tirant sur son nœud de cravate pour faire passer un peu d'air.
« Ce que vous faîtes est parfaitement incorrect et je vous l'ai déjà dit. Je suis un client »
« Mais enfin vous n'êtes pas un simple client~ »
La jeune femme lui fit un clin d'œil avant de reprendre, infatigable.
« Vous tombez à pic ! J'avais besoin de vos mensurations, mon chat s'est fait les griffes sur mes carnets et m'a fait perdre beaucoup de données ... C'est encore pire que de perdre son répertoire téléphonique pour une couturière j'ai cru que j'allais le tuer »
Elle grimaça de désarroi pour illustrer ses paroles et le démon tourna la tête avec indolence pour remettre les muscles de son cou en place.
« Je n'ai pas le temps aujourd'hui Nina je suis pressé »
Élise n'osait pas bouger ou prononcer la moindre parole, statufiée sur place par la scène.
« Ah oui eh bien- Oh ? »
La femme sembla remarquer leur présence pour la première fois et elle refréna un frisson de malaise en voyant son regard la parcourir de haut en bas. Impassible, la nouvelle venue s'approcha et l'observa quelques secondes avec attention, la bouche légèrement entrouverte. C'était une femme brune à lunettes en demi-lune, très élégante d'environ la trentaine à la tenue vestimentaire plutôt sophistiquée qui portait néanmoins son tailleur de façon irréprochable.
« Je suis navrée je ne vous avais pas vu ! Vous êtes avec monsieur le Comte ? Comment vous appelez-vous ? »
« E-Élise »
« Nina Hopkins, enchantée ~ »
Elle attrapa sa main pour la serrer avec ferveur, étincelante d'enthousiasme.
« Je désespérais de le voir fréquenter une jolie jeune femme au lieu de ses vieux investisseurs rabougris ! Mais votre robe n'est pas assez ajustée, quelles sont vos mensurations ? Dis donc ce tissu est d'une qualité déplorable »
Elle avait déjà saisi le vêtement pour l'éprouver et passé ses mains derrière ses hanches pour tendre l'étoffe et observer le résultat.
« Hein mais qu'es- »
« Nina nous n'avons pas le temps ne commencez pas »
Affable, le Shinigami derrière elle se releva et lui sourit de toute ses dents avant de lui tendre la main.
« Quant à moi je m'appelle Ronald Knox, enchanté madame »
La femme ne sembla pas l'entendre et ne quitta pas sa robe du regard, sortant une épingle de sa poche qu'elle plaça entre ses lèvres.
« Elle m'ignore là non ? »
Une goutte coula du front du Shinigami qui rabaissa sa main sans insister, l'air penaud. Le démon tenta à son tour d'attirer l'attention de la femme, forçant un sourire affable sur ses traits.
« Qu'est-ce que vous faîtes si tard dans la journée Nina ? »
L'apostrophée s'éloigna et observa le pli qu'elle venait de faire pour affiner la taille. Consternée, elle se contentait pour sa part de lever les bras pour la laisser manœuvrer.
« Je livrais des costumes enfin »
Il hocha la tête en voyant qu'elle ne semblait pas disposée à s'attarder en badinages et jeta un coup d'œil à sa montre.
« Je vois. Nous y allons à présent, d'accord ? »
« Et vous Monsieur le Comte, vous êtes de sortie ? Je suis contente que vous commenciez à profiter de vos soirées pour vous détendre »
« En réalité je travaille, du moins j'essaie »
Élise soupira à sa remarque sarcastique et la femme haussa sourcil curieux.
« Quelque chose ne va pas mademoiselle ? »
« Si, si. Il est énervé parce que je le retarde »
« Pourquoi donc ? »
Elle haussa les épaule, contenant un regard sombre dans la direction du démon.
« Une histoire stupide. Ma robe est déchirée et je ne veux pas me promener sur Leicester Square dans cet état »
La femme sembla aussitôt rayonner et joignit ses deux mains.
« Nina Hopkins à votre service ! Montrez-moi cela je vais tout arranger »
Elle recula instinctivement, entraînant involontairement Ronald dans son mouvement.
« Ce n'est pas l'endroit adapté vous ne comprenez pas- »
« Bien sûr que si ! La boutique est toute proche je vais vous arranger cela en moins de deux ! »
« Vous feriez ça ? »
« C'est mon rôle de régler les petits problèmes techniques de type textile ! »
Elle hésita un instant, se demandant si le démon n'allait pas la poignarder sur place.
De toute façon il est hors de question que je me promène comme ça
« Merci beaucoup, vraiment »
« Debussy je pars tant pis pour vous »
« S'il vous plaît encore cinq minutes »
« Monsieur le Comte vous n'allez pas abandonner une Lady en détresse c'est indigne de votre rang, dépêchez-vous de porter ses affaires »
Le démon semblait étonnement patient avec la couturière.
« Nina mon rang n'a rien à voir là dedans j'ai des impératifs je n'ai pas le choix »
La concernée l'ignora et ouvrit grand la bouche en réaction à sa robe déchirée.
« Oh mon Dieu vous ne vous êtes pas loupée ! Prenez vite mon châle et nouez-le autour de votre taille »
Elle attrapa la fine écharpe et s'exécuta, non mécontente d'être de nouveau présentable. La femme leva un bras en l'air pour désigner leur destination de façon exubérante.
« En route mauvaise troupe ! Vos impératifs attendrons cinq minutes monsieur le Comte ! »
Elle se baissa pour attraper sa valise et lui sourit, lui laissant à peine le temps de récupérer son sac avant de passer le bras sous le sien. Elle avait une poigne ferme et décidée, peut-être même un peu trop. Élise prit le temps de se retourner avant de se mettre en marche pour lancer un regard au démon qui la fusilla sur place, furieux de se faire embarquer dans le programme de la couturière.
« Cinq minutes. Je mets le chrono. »
« Merci beaucoup »
La couturière lui fit un clin d'œil entendu et elle se décida à engager la conversation.
« Alors comme ça vous travaillez dans la couture madame Nina ? »
« Ne commencez pas à parler toutes les deux contentez-vous d'avancer »
La jeune femme ignora la voix dans leur dos et sembla irradier, exaltée à l'idée de parler de son métier.
« La Haute Couture, mademoiselle ! »
« Vous écoutez ce que je dis ? »
« Je suis la couturière qui annonce les saisons, Nina Hopkins ! La société Hopkins est séculaire et taille des vêtements pour la maison Phantomhive depuis de nombreuses générations, je connais le Comte depuis que j'ai repris l'affaire familiale et même avant ! Il a tant fait pour moi et ma famille ces dernières années, je dirais même qu'il a sauvé l'entreprise ! »
« Vraiment ? »
« Il a accepté de nous prêter de l'argent à un taux d'intérêt dérisoire pour nous permettre de surmonter la crise et aujourd'hui la société Hopkins a retrouvé tout son éclat d'antan ! C'est un philanthrope accompli vous savez ? »
« Ben voyons »
« "Ben voyons" quoi, espèce de mégère ? »
Elle se retourna pour répliquer.
« Vous n'êtes pas plus philanthrope que tolérant »
Vous aviez juste un intérêt à ce que l'entreprise ne coule pas. Une flemme monumentale de trouver un autre tailleur par exemple
Il lui lança un regard dédaigneux et reporta son attention sur son téléphone qui venait de vibrer dans sa main.
« La famille Phantomhive est l'une des plus prestigieuses lignées nobles d'Angleterre, sa fidélité et sa confiance à la maison Hopkins depuis toutes ces générations est pour nous un honneur »
« Nina pour l'amour du ciel taisez-vous »
« Mais je ne fais que débuter. J'espère un jour atteindre le talent et le savoir-faire de mon éminente aïeule. On m'a donné le même prénom qu'elle, cela ne peut être qu'un signe ! »
Je sens qu'elle va me prendre la tête
Reprenant sa respiration, la brune haussa les sourcils en remarquant l'attroupement d'hommes en face d'eux qui bouchait presque l'accès à la rue, s'arrêtant pour observer à son tour.
« Tiens donc il y a de l'agitation ici »
Elle tenta de comprendre la raison de la présence d'une ambulance garée sur le côté de la chaussée et aperçut un homme sortir d'une des étroites maisons londoniennes avec un brancard. Lui et son collègue transportaient une personne inerte, recouverte d'un voile de toile blanc qui ne laissait rien présager de rassurant. La couturière soupira doucement, résignée.
« Ce pauvre monsieur Charlie. Cela devait arriver un jour ou l'autre »
Elle se sentit mal à l'aise à l'idée d'être témoin de cette scène et observa les urgentistes manœuvrer malgré elle. Ils transportèrent la victime dans l'ambulance avec précaution et ne tardèrent pas à démarrer, laissant les passants reprendre leur chemin dans un silence respectueux.
« Continuons »
Toutes secouées qu'elles étaient, elles n'aperçurent pas le démon attraper son autre bras pour l'empêcher d'aller plus loin.
« Les cinq minutes sont écoulées. Soit elle vient avec moi soit je la laisse ici »
« Mais enfin la mode n'attend pas Comte ! »
« La mode est le cadet de mes soucis »
« Banzaïï ! »
La couturière envoya théâtralement son doigt sans préavis dans les côtes du démon qui sursauta avant de lâcher prise, agressé. Elle ne perdit pas une seconde et les fit prendre de l'avance sur le démon en chantonnant. Ronald les rattrapa et consulta son carnet avant d'observer le noble qui se passait la main sur le visage, résigné par l'énergie débordante de la brune.
« J'abandonne. Je n'en peux plus de vous »
Il fit demi-tour sans autre forme de procès et percuta le Dieu de la Mort qui s'approchait.
« Je ne peux pas vous laisser partir, j'aurais des ennuis avec ma direction »
« Apprenez à mentir Knox »
Alors ça
Elle se retourna pour pouvoir s'adresser au démon malgré la distance qui les séparait et le rythme rapide de la couturière.
« Vous feriez un si bon professeur Ciel ! »
« Taisez-vous, vous »
Elle observa le noble passer une main dans sa veste pour se saisir de son téléphone avant de vérifier l'autre poche, l'air surpris. Elle jubilait déjà d'avance.
« C'est ça que vous cherchez peut-être ? »
Le démon leva les yeux vers l'IPhone qu'elle exhibait par dessus son épaule et son impatience se transforma en sidération.
« Comment avez-vous eu ça ? »
« Ma main a dû glisser dans votre poche à l'instant »
« Rendez-le moi tout de suite ! »
« Navrée, je ne compte pas vous laisser partir sans moi. J'ai lu votre message, vous avez jusqu'à vingt-et-une heure pour arriver au ministère, cela nous laisse quarante minutes »
« Que je n'ai pas envie de passer ici ! J'ai une autre chose à faire avant donnez-moi ça je ne me répéterai pas j'en ai besoin ! »
Elle lui lança un regard perçant, incapable de discerner si c'était un mensonge ou non.
« Je préfère le garder avec moi, il serait dommage que vous l'égariez à nouveau »
Le démon la fusilla sur place.
« Donnez-moi ce téléphone ou je vais être méchant »
« Vous n'oseriez pas. »
Elle glissa l'objet dans le seul endroit qui pouvait lui servir de poche, son décolleté. Le démon qui s'était mis en route pour la rattraper et récupérer son dû écarquilla les yeux en la voyant faire, plus consterné que révolté.
« Qu'est-ce que vous venez de faire ? »
« N'est-ce pas vous qui m'avez conseillé de tirer avantage de mes atouts féminins l'autre jour ? Je ne fais qu'appliquer vos recommandations à la lettre »
Par contre ils sont beaucoup trop grands les IPhones d'aujourd'hui, heureusement que mon col n'est pas trop bas
La couturière laissa échapper un rire jovial avant de les faire tourner dans une ruelle moins fréquentée. Elle marchèrent sagement sur le trottoir jusqu'à arriver face à une devanture de boutique ornementée d'un fin grillage en fer forgé, suivies de près par le démon et le Shinigami. La large vitrine témoignait du prestige de l'établissement en exposant deux mannequins portant des pièces de costumes masculins d'excellente qualité.
« Cela tombe bien, les filles rentrent de congé elles vont nous prêter main forte »
Nina entama l'ascension des marches si rapidement qu'elle s'inquiéta de la tenue du châle.
« Debussy arrêtez-vous immédiatement et ne m'obligez pas à »
Elle remarqua la brève hésitation.
« A quoi ? »
« A récupérer ce téléphone moi même ! »
Effrayée par cette hypothèse, elle passa l'entrée de la boutique sans se retourner, faisant tinter les clochettes sur leur passage. Une fois la porte vernie fermée, une odeur bois ciré la prit à la gorge et elle toussa pour s'y accoutumer tandis que Nina Hopkins s'engageait entre les mannequins pour rejoindre un comptoir lustré d'un style 19e. Elle s'avança sur la pointe des pieds pour que ses fins talons ne claquent pas outrancièrement sur le parquet et se pressa de mettre de la distance entre la porte et elle. La couturière cocha une case dans son agenda avant d'annoncer leur présence assez bruyamment.
« Meg, Augusta, du boulot ! »
Deux jeunes femmes occupées à converser en pipelettant au fond du magasin se dirigèrent vers elle avec bonne humeur pour les accueillir avec des poses étranges.
« Nous vous remercions d'avoir choisi le prestigieux Tailleur Hopkins ! »
« Le tailleur londonien de qualité supérieure ! »
La clochette retentit bruyamment et toutes se tournèrent vers le nouveau venu qui pénétrait de mauvaise grâce dans la boutique.
« Monsieur Ciel ! Vous venez si rarement nous voir ! Vous avez amené un ami ? »
Ronald entra sur ses talons, se cognant presque contre son dos une fois la porte refermée.
« Ce n'est pas un ami, juste quelqu'un de bizarre qui me suit »
Le démon resserra sobrement son nœud de cravate avant de contourner les deux femmes qui s'étaient approchées.
« Vite Nina je suis pressé »
« C'est joli ici »
Les prénommées Meg et Augusta se retournèrent vers le Shinigami qui n'osait pas les rejoindre.
« Venez monsieur mettez-vous à l'aise ! Je peux prendre votre veste ? »
Ronald leur décocha un sourire charmeur en remerciement et les laissa le déshabiller pour emporter le manteau.
« C'est la première fois que l'on vous voit, vous vivez à Londres ? »
« Non, mais j'y travaille »
Nina décréta ne pas avoir de temps pour les mondanités et l'entraîna vers le fond de la boutique à son grand soulagement, faisant échouer la tentative discrète du démon pour se rapprocher de son téléphone.
« Allons plus loin au calme »
Ils dépassèrent cabines, miroirs, présentoirs et mannequins pour arriver dans l'arrière-boutique, une petite pièce sombre dans laquelle un garçon roux peinait à faire dépasser sa tête de la table encerclée d'étagères.
« Madame Nina j'ai faim ! »
La couturière lui lança un regard condescendant avant de désigner la porte derrière lui.
« Il faut être poli quand on demande quelque chose ! Vas te servir tu sais où aller »
Il se précipita vers l'accès désigné et disparut après leur avoir lancé un regard effarouché. Elle avait à peine eut le temps de lui sourire.
« C'est un neveu à vous ? »
La voix du démon ne contenait aucune chaleur et le regard fermé qu'il posait sur la porte finit de la convaincre de son allergie aux enfants.
« Pas du tout ! Il traînait devant la boutique et il ne me répond pas quand je lui demande où sont ses parents. Je comptais l'amener à la police tout à l'heure, j'ai déjà téléphoné. Je crois qu'il a fugué. D'ailleurs vous pourriez peut-être vous en occuper Comte ? J'ai déjà pris ses mensurations je vais lui faire un costume aadorable »
Le démon dévisagea le petit garçon qui venait de réapparaître et passa devant lui sans s'arrêter.
« L'amener au poste de police suffirait amplement »
« Je préfère que vous le preniez avec vous »
Nouvellement concentrée, elle leur indiqua d'attendre avant de disparaître derrière une autre issue réservée au personnel. Le démon patienta calmement devant la porte close, jetant par réflexe un regard à l'endroit où était supposée se trouver la chose qu'il souhaitait récupérer plus que tout au monde.
« Je ne vous permets pas »
Il jeta un regard furieux à son faux air outré et détourna les yeux pour observer le petit garçon s'asseoir avec une clémentine épluchée entre les doigts. Haut comme trois pommes, il semblait maigre et ses cheveux roux foncés étaient en désordre sur sa tête. Il avait d'immenses yeux bruns et mangeait avec appétit l'agrume qui parfumait toute la pièce d'une odeur acidulée. Quelques secondes passèrent durant lesquelles le fruit offrit une piteuse résistance à l'estomac affamé du petit garçon qui se déplaça jusqu'à la poubelle pour jeter les morceaux de peau, les joues encore gonflées par les quartiers à demi-mâchés.
« Ça y est vous pouvez venir, je faisais un peu de place ! »
Ils échangèrent un regard hostile et le démon l'invita à entrer la première avec une politesse venimeuse. Le Dieu de la mort émergea de la boutique un tantinet essoufflé et les deux assistantes sur ses talons ne lui laissèrent pas le plaisir de marcher de lui-même, s'accrochant de nouveau à ses bras. Le petit garçon plissa les yeux et les considéra d'un air fouinard.
« Ne faîtes pas attention au désordre messieurs-dames, ce n'est jamais rangé »
« Madame Nina préfère cela, elle dit qu'elle s'y retrouve mieux ainsi ! »
L'atelier était une pièce simple d'une vingtaine de mètre carré qui témoignait d'une effervescence créatrice. Les chaises croulaient sous les étoffes, les tables sous les aiguilles, les mètres, fils, bobines, ciseaux, pelotes, dés, patrons et machines à coudre. Des cintres, ouvrages et mannequins servaient à présenter les tenues inachevées. Une étroite et longue fenêtre en face d'eux montrait l'obscurité qui s'étendait sur Londres.
« Mais au fait, aviez-vous un vêtement à récupérer monsieur Ciel ? »
« Ce n'est pas pour moi, je ne déchire pas mes vêtements »
« Tss »
Le démon laissa passer le petit garçon avec un air dubitatif et referma la porte de l'atelier. Il s'y appuya et soupira en parlant.
« Nina qu'est-ce que vous attendez, le déluge ? »
« Ne commencez pas à faire votre tête de cochon monsieur le Comte »
La couturière le dénigra en tournant la tête et attrapa sa main pour l'inviter à rejoindre le centre de la pièce. Elle se dirigea vers un tabouret haut d'une trentaine de centimètres et le plaça devant elle, décidée.
« Montez et levez les bras mademoiselle »
Elle s'exécuta pendant que le démon roulait des yeux avec colère.
« Mais j'ai uniquement besoin d'une reprise sur ma robe madame »
« D'abord je prends vos mensurations »
« Mais je n'ai pas - »
« Nina j'ai dit de ne pas fai-»
« Shhhh tous les deux ! Pour une fois que vous m'amenez une cliente féminine Comte, je ne vais pas laisser passer l'occasion »
Elle sortit un mètre de couture de sa poche en ignorant la veine qui était apparue sur le front du démon et se mit à œuvrer avec énergie, commençant par mesurer l'envergure de ses bras.
« Vous permettez que je retire cela mademoiselle ? »
Elle acquiesça et retira elle-même sa ceinture pour la laisser tomber sur le parquet, prenant l'affaire très au sérieux. Elle n'achetait que du prêt-à-porter et n'avait jamais été mesurée par un professionnel.
« Alors Comte, vous êtes sur une nouvelle affaire ? Cela faisait bien deux mois que nous ne nous étions pas vus ! »
Le démon se frotta les yeux avec un air blasé, ignorant les deux assistantes pendues à ses lèvres.
« Oui, et je devrais déjà avoir fini ma journée. Sachez que c'est Sebastian qui passera chercher ma chemise quand vous l'aurez terminé »
La couturière ne s'embarrassa pas de regarder son interlocuteur, concentrée sur les mesures qu'elle inscrivait dans un petit carnet relié de cuir.
« Monsieur tête dure ? Je vous ai dit que je préférais que vous veniez chercher vos vêtements en personne Comte, je ne veux rien avoir à faire avec cet ingrat dépourvu du moindre sens de bon goût »
« Je n'ai pas le temps de faire le déplacement moi-même »
« Pff »
Dédaigneuse, la couturière posa l'index sur sa hanche pour marquer l'emplacement et finir de mesurer sa taille, notant les données pour ensuite la mesurer des pieds à la tête.
« Un mètre soixante-cinq. D'ailleurs pourquoi vous ne portez jamais de jaune comme je vous le conseille Comte ? Les couleurs pastel sont à la mode cet été et cela me fait mal au cœur de vous livrer une veste qui n'est pas aux dernières tendances »
« Je vous ai déjà dit que je préférais le sobre »
« Même cet idiot de majordome est d'accord avec moi »
Elle repensa à la moquerie de Sebastian sur les goûts vestimentaires de son maître et comprit que les deux individus étaient de mèche, ou du moins que le premier se jouait bien de la couturière.
De tout le monde en fait
« C'est tellement dépassé le noir et le gris. Même le bleu marine est trop tristounet pour l'été … C'est une question d'architecture, d'équilibre anatomique, d'harmonie visuelle ! »
« Tout ça ? »
Elle se pinça les lèvres pour rester sérieuse et Nina haussa effrontément les sourcils, passant à la mesure de la largeur de ses épaules sans un mot.
« 40 »
La couturière nota la mesure et s'attaqua finalement au tour de poitrine, les sourcils froncés par la concentration. Elle réalisa à ce moment là qu'il y avait trop de monde dans la pièce.
« Ciel allez-vous-en »
Le démon sortit de ses pensées et haussa les sourcils peu concerné.
« Pardon ? »
« Vous n'avez rien à faire ici et votre portable ne va pas se faire frapper par la foudre, retournez à la boutique »
« Pourquoi suis-je le seul à qui vous dîtes cela ? »
« Je vous en pose des questions ? Ne discutez pas et partez »
Elle comprit à son regard dubitatif qu'elle venait de perdre tout espoir d'être écoutée.
« Toujours à parler pour ne rien dire. Dépêchez-vous au lieu de piailler j'aimerais bien récupérer mon portable »
Elle fusilla des yeux le démon qui fixait de nouveau la fenêtre d'un air absent. La couturière entra de nouveau dans son champ de vision et l'obligea à renoncer à son pamphlet intérieur.
« Que faîtes-vous dans la vie mademoiselle ? »
Elle papillonna des cils pour se concentrer sur la question, déjà lassée par les banalités.
« Je suis journaliste »
« Vraiment ? Vous travaillez pour un magazine ? »
« Un journal »
La femme se stoppa instantanément en pleine mesure et lorgna dans sa direction, semblant devenir plus hostile chaque seconde.
« Cela pose problème madame ? »
La couturière ne lui répondit pas et passa les mains devant elle pour former un écran entre ses doigts. Elle explosa finalement au bout de dix secondes de silence pesant, révoltée.
« Catastrophique ! »
Elle sursauta et la femme grogna de mécontentement entre ses dents.
« Cette robe est trop lâche elle m'empêche d'avoir une vue d'ensemble ça m'énerve ! Je n'arrive pas à trouver l'inspiration ! »
« N-ne vous inquiétez pas je n'ai pas besoin de vêtements »
« Mais bien sûr que si. Voyons voir »
Ses mains agrippèrent sa robe et tirèrent d'un coup sec, arrachant boutons, coutures et fermetures. Interloquée, elle poussa un cri de surprise et cligna des yeux plusieurs fois en observant le vêtement tomber piteusement jusqu'au sol.
« Là ! Au moins je m'y retrouve »
Mais elle est complètement timbrée !
« Tout va bien ? - Oh »
Elle porta les mains à sa poitrine et rattrapa le portable du démon juste avant qu'il ne glisse. Tout le monde s'était retourné dans leur direction, alerté par son cri strident. Ronald coupa sa phrase pour passer une main devant sa bouche, choqué à la vision de "l'amie" de son Sempai dans cet état. Elle se cacha rapidement derrière la couturière pour ne pas s'exposer plus longtemps. Les assistantes écarquillèrent les yeux en remarquant ses épaules nues, visiblement hébétées par la ferveur de leur patronne.
« Madame Nina vous êtes sûre que- »
« Elle n'allait pas sortir avec un chiffon pareil. La reprise n'aurait pas pu être discrète cela aurait été une vraie serpillière. J'ai justement des patrons sur lesquels je travaille et les mensurations concordent »
Silencieuses, elle passèrent une main devant les yeux du petit garçon qui semblait décidé à trouver un mince interstice entre deux de leurs doigts.
« Nina j'avais dit plus jamais ça »
Le démon semblait moins surpris que les autres et s'était contenté de lever un regard noir vers la couturière. Cette dernière s'était déjà remise à chantonner en reprenant ses mesures.
« Elle n'a pas d'autres tenues sur elle et ne peut plus du tout sortir, vous avez juste empiré la situation »
« Enfilez ça mademoiselle »
La femme ignora une fois de plus le démon, littéralement possédée par sa tâche. Docile, elle se pencha en avant pour lui permettre de lui enfiler la pièce de tissu par le haut et la couturière ajusta l'habit sur son corps, descendant jusqu'au sol pour poser le bas du long jupon. La clochette tinta une fois de plus et elle détourna le regard de ses épingles pour interpeller les deux assistantes.
« Meg, Augusta, allez voir qui c'est je suis occupée. Normalement monsieur Scott devait passer pour récupérer la robe de son femme, elle est dans la remise »
Les deux interpellées hochèrent la tête et se dirigèrent vers l'entrée comme une seule et même personne, décrochant un dernier sourire au démon qui n'avait pas détourné la tête de la couturière.
« Viens avec nous mon petit »
Elles attrapèrent le petit garçon rouge tomate par les épaules et se dirigèrent vers la sortie sans attendre la fin de ses protestations balbutiées. Le démon les accompagna lui-même jusqu'à la porte et accéléra leur départ avant de la refermer. Elle entendit le verrou s'actionner et tourna la tête vers lui, alertée.
« Partez aussi tous les deux, vous ne faîtes que me gêner »
Le noble fit volte-face pour s'avancer vers le centre.
« Je ne quitterai pas cet endroit sans mon téléphone Nina. Cela tombe bien, j'avais justement à vous parler »
La couturière soupira et reprit ses ajustements, plaçant des pinces çà et là sur la robe en vue d'une future couture.
« Qu'y a-t-il ? Je suis assez occupée »
« Cela ne prendra pas beaucoup de votre temps. Je voulais savoir s'il y avait parmi vos clients un certain Hans Fugger, un homme d'affaire d'un peu plus d'une soixantaine d'année »
Elle fit un bruit peu gracieux avec sa bouche, censé exprimer un manque d'inspiration.
« Vous savez moi les vieux … peut-être bien que oui peut être bien que non »
Le démon ferma les yeux pour s'astreindre au calme avant de poursuivre d'une voix posée.
« Faîtes-un effort s'il vous plaît, avec une cicatrice dans le bas du dos »
La femme grogna d'ennui en poursuivant ses déambulations autour d'elle. Son coude frôla la table pendant la manœuvre et percuta la boite d'épingle qui se répandit sur le sol.
« Et flûte ! Arrêtez de me déconcentrer et venez m'aider bon sang »
Le démon resta observer les épingles qui gisaient sur le parquet, réfléchissant à un meilleur moyen de raviver la mémoire de la couturière.
« Allô monsieur le Comte ? Dépêchez-vous si vous voulez partir vite ! »
Il soupira et s'appuya contre la porte, visiblement insensible au besoin de main d'œuvre de la couturière.
« Moi je vais vous aider madame Nina »
Le Shinigami s'approcha avant d'être précédé par le démon qui le dépassa d'un pas leste.
« Inutile, je m'en occupe »
Ronald s'arrêta et trouva une chaise où s'asseoir tandis qu'elle observait le démon arriver avec inquiétude. Il croisa son regard sans réagir avant de questionner la couturière.
« Tenez-moi ça Comte. Montez sur un tabouret si vous voulez »
Elle désigna un autre tabouret du coin de la pièce que le démon étudia d'un air vide avant d'aller chercher. Il les rejoignit avec nonchalance et elle s'amusa de le voir se comporter en vulgaire assistant.
Il ne fait pas cet effort pour rien, il a quelque chose derrière la tête
« Pourquoi avez-vous autant de tabourets madame ? »
« Parce que les mensurations des jambes sont trop souvent négligées ma chère, et que j'ai mal au dos à force de me baisser »
« Je vois »
Nina désigna son épaule gauche et tendit le tissu au noble pour qu'il s'en empare, maintenant le pli effectué sans toucher sa peau. Elle changea instinctivement le portable de main pour conserver une certaine distance avec le démon.
« Vous m'avez dit qu'un client vous avait apporté des plans pour confectionner un costume étrange et avait tenu à ce que vous brodiez les symboles à la main Nina »
« Ah, oui c'est vrai »
« Il a quitté Londres il y a quelques mois, vous ne l'avez pas revu depuis ? »
La présence du démon dans son dos et sa voix sérieuse qui ronronnait à ses oreilles lui donnèrent des frissons, sans qu'elle puisse y trouver une explication rationnelle.
« Non et je ne m'en porte pas plus mal, il me faisait un peu peur. Mais un client est un client »
« Vous avez eu beaucoup de commandes similaires ? »
« Non, c'était la seule. Tenez cela je vous prie »
La couturière avait définitivement abandonné l'idée de ramasser les pinces et semblait décidée à utiliser les doigts du démon. Ce dernier suivit son regard et attrapa le pli du côté de sa hanche droite de sa dernière main libre.
« Vous a-t-il demandé de le lui faire livrer ou est-il venu le chercher en personne ? »
Elle sentait à présent son souffle chaud sur le haut de ses omoplates exposées par la robe. La couturière voulu resserrer les lacets de son dos et écarta le torse du démon pour cela.
« Ne lâchez pas surtout. Si vous voulez partir vite ne me faîtes pas tout recommencer. C'est une robe très complexe à ajuster »
Elle fut contrainte de se pencher pour ne pas tomber en arrière, se demandant un instant comment ils en étaient arrivés là.
« Bon sang c'est plus lâche que ce que je croyais. Eh vous là-bas, machin, venez au lieu de vous tourner les pouces »
Le Shinigami lui lança un regard surpris, presque étonné qu'elle se souvienne de lui.
« Je m'appelle Ronald »
« Ronald, Eugène peu importe. Dépêchez-vous »
Il se releva gauchement pour s'avancer à son tour avec hésitation.
« Tenez devant, il faut que la longueur touche le sol »
Il fronça les sourcils et s'accroupit pour appliquer ses recommandations.
« N'est-ce pas trop long, madame Nina ? »
Elle n'avait pas manqué de constater que la robe était particulièrement habillée et ne convenait pas à une simple promenade londonienne.
« Non pas du tout ma chère, c'est la traîne, vous serez ravissante une fois que j'aurais fini »
« Je n'en doute pas, mais cela ne va-t-il pas nous prendre plus de temps que prévu ? »
« Ecoutez il n'y pas de problèmes dans la vie, que des solutions ! »
« Je me demande bien où est la votre Nina, il vous faudra au moins une demie heure pour ajuster tout ça vous vous moquez de moi ? »
« Je n'y peut rien je n'ai rien de mieux à lui proposer ! »
Une veine saillante apparue sur le front du démon à la justification scandaleuse de la couturière.
« Il ne fallait pas déchirer sa robe alors espèce de sotte ! »
« Et vous n'auriez pas une solution pour mes genoux madame Nina ? Ce n'est pas très confortable le bois »
Elle jeta un regard navré au Shinigami tandis que la couturière s'emparait de son aiguille.
« Prenez ce tabouret là si vous êtes fatigué Eustache »
« Je m'appelle Ronald vous êtes sourde ?! »
« Vous avez des amis bien étranges monsieur le Comte »
« Ce n'est pas un ami. Vous nous avez raconté des salades en disant que vous n'auriez besoin que de cinq minutes »
« Pas un mot de plus je suis en plein travail »
« C'est vous qui parlez. Nous n'allons pas à un défilé de mode laissez ça comme ça, elle doit juste éviter de se faire arrêter pour outrage public à la pudeur »
Elle claqua la langue, horripilée par son impertinence.
« Merci Ciel. C'est sûr que si elle s'explose le nez sur le pavé en trébuchant dans sa robe on s'en fiche »
Le démon lui lança un regard mécontent avant de changer d'appui.
« Ne commencez pas vous. Vous n'aviez qu'à ne pas vous asseoir sur cette estrade. Et ne parlez pas de nez ou je risque de devenir violent »
Tss, il a la rancune tenace
« Si vous croyez que je vais laisser une cliente sortir de cette boutique en ressemblant à un sac de pomme de terre vous vous mettez le doigt dans l'œil Comte »
Le noble laissa échapper un long soupir qui lui chatouilla le dos et ne chercha plus à discuter, réalisant son infériorité idéologique. La situation avait au moins le mérite d'occuper ses deux mains et de lui faire oublier le téléphone.
« Vous avez froid mademoiselle ? Vous avez la chair de poule »
Elle adressa un regard alerté à la couturière.
« Oui, il y a une fenêtre ouverte non ? »
« Ah non, je déteste les courants d'air. Je n'ouvre jamais les fenêtre pendant que je travaille »
« Étrange, si vous le dîtes ! »
Elle se reprit en sentant qu'on tirait fortement sur le lacet. Elle expira difficilement, ahurie par la force qu'opérait le tissu sur sa taille.
« Ça va comme ça ? »
« C'est- Trop serré »
« Rien de mieux qu'une taille de guêpe pour attirer tous les regards dans la haute société. N'ai-je pas raison monsieur le Comte ? »
« Hm ? »
Il questionna muettement la couturière du regard et sembla réaliser qu'il avait déjà entendu la question.
« Oh, tout à fait. Mais ce n'est pas assez serré »
« Vous trouvez ? Attendez »
« Woooooooooooo non là ça va je vous jure c'est bon »
« Je vous l'ai déjà dit Debussy, il faut souffrir pour être belle »
Elle passa la main sur sa taille compressée en sentant ses joues s'empourprer à la vision du sourire amusé du démon. Comme ce sourire semblait innocent, ingénu et sans faux-semblants.
« Je préfère être moche, c'est moins dangereux »
« Will Sempai dit que les moches ont toujours tort »
« Ce n'est pas ça le proverbe ... Ça m'étonnerai beaucoup que ton chef ait dit ça »
La voix du noble se fit entendre derrière elle.
« Remarque il n'est jamais trop tard pour en inventer »
« Ça veut dire quoi ça ?! »
« Vous êtes sûre que vous ne voulez pas que je serre plus mademoiselle ? J'ai encore de la marge ! »
« NON »
« Vous êtes toute rouge là »
« C'est la chaleur Knox, un peu de bon sens »
« Ah je comprends mieux »
Bien sûr que non tu comprends rien !
« Quelqu'un va allumer la lumière ? Je ne vois plus le bout de mon nez mes enfants la nuit est tombée si vite »
« Vous m'avez dit de ne pas bouger Nina »
« Je ne peux pas non plus, déjà que je suis le plus mal installé »
Mais quels relous
« Ce n'est pas moi qui vais pouvoir y aller je vous ferais dire ! »
« Bon bon j'y vais »
« Non surtout pas vous, Eugène ! »
« Je m'appelle Ronald bordel de merde ! »
« Tu me fais honte Knox »
« C'est elle qui me donne des noms tous pourris ! »
« Eugène ce n'est pas si mal de quoi tu te plains »
« Vous vivez dans quel siècle Phantomhive ?! »
Elle baissa le regard sur le Shinigami assis sur son tabouret.
« Tu veux prendre ma place peut être ? C'est super agréable de se faire crucifier les côtes »
« Je sais je sais, je demande juste à ce que l'autre m'appelle par mon prénom »
« C'est très bien Eugène. Si j'avais un furet je l'aurais appelé comme ça »
« C'est censé me réconforter ?! »
La couturière sembla tilter à la seconde même où elle prononça le mot furet.
« C'est vrai ? C'est dingue j'avais un cochon d'Inde qui s'appelait comme ça quand j'étais petite »
« Vraiment ? »
« Oui je vous jure ! Il avait des poils longs et je le brossais souvent j'adorais ça ! »
« Vraiment ? »
« Je lui faisais des petites couettes c'était aadorable ! »
Elle sentit le démon s'éloigner et tirer sur sa robe un bref instant avant de retrouver l'équilibre.
« Qui s'en fout ? »
« Moi. J'ai mal aux fesses sur ce truc »
« On échange Knox ? J'en ai marre d'être debout »
« Mais monsieur le Comte mon histoire ne vous intéresse pas ? »
« Je suis pressé Nina je me contrefiche des rongeurs avec qui vous avez partagé votre enfance »
« Votre problème c'est que vous ne savez pas assez écouter les femmes monsieur le Comte, c'est pour ça que vous êtes toujours célibataire »
Elle pouffa et se sentit projetée en avant en manquant de faire une crise cardiaque jusqu'à ce que le démon ne la rattrape in extremis. Elle tituba pour se redresser.
« Espèce de sale taré ! »
« En quoi est-ce un problème Nina ? Pour ce qu'elles ont à dire »
Elle résista difficilement à l'envie de le pousser à son tour en arrière, sachant qu'elle n'aurait pas la moindre chance contre lui. Ronald reprit la parole, songeur.
« C'est vrai qu'elles adorent que les hommes fassent semblant de s'intéresser à leur vie et leurs amies »
« C'est pour ça que je m'en abstiens »
« Je ne me suis encore jamais pris de râteau avec cette technique »
Il a l'air de sauter sur tout ce qui bouge lui
Elle soupira et regretta de se trouver entre les deux hommes.
« Par contre ce tabouret fait vraiment mal au cul »
« Ronald comment tu parle. Prends la chaise là bas »
« Mes bras ne font pas quatre mètres et je n'ai pas le droit de lâcher la robe »
« Je dois en avoir une près de moi machin »
Elle entendit quelque chose glisser sur le sol jusqu'au devant de sa robe avant d'être réceptionné par le Shinigami qui changea sensiblement de hauteur.
« Merci machine, c'est beaucoup mieux »
« Déjà les petits surnoms ? Ça n'aura pas traîné »
« Vous avez bu, Knox ? »
« Un peu »
« Super ... »
Elle manqua de rire au ton absolument désespéré du démon.
« Machin tenez ça, c'est trop lâche au niveau de la poitrine »
« Erhm vous êtes sûre ? »
« Je suis une professionnelle, vous doutez de mes compétences ? »
« Non mais- »
« Je peux très bien le faire moi-même Madame Nina »
« Non ma chère, vous, vous gardez les mains bien tendues et bien droites ! Si vous pliez un bras vous fausserez mes mesures pour les épaules et vous ne pourrez pas bien bouger dans la robe »
La couturière serrait déjà le tissu de sa poitrine en attendant que le Dieu de la Mort prenne le relais.
« Bon ... »
Pressée d'en finir, elle déplaça son regard résigné sur le mur d'en face et attendit que le Shinigami s'exécute. Il chercha à tâtons les doigts de la couturière, se trompant à de nombreuses reprises.
« Je n'y vois rien bon sang je suis désolé ! »
« N'en profitez pas espèce de pervers ! »
« C'est vous qui lui avez demandé de faire ça Nina »
« C'est plus compliqué que ce que je croyais Comte, tout est plus lâche au niveau du buste »
« Dîtes surtout que vous n'aviez aucune robe du même gabarit qu'elle et que vous vouliez juste trouver un mannequin pour celle-ci »
Je n'osais pas le dire
« Non, elle a juste une poitrine plus menue que ce que j'avais cru voir. Elle fait quand même du- »
Elle plaqua les mains sur sa bouche sans états d'âme pour s'assurer qu'elle ne parlerait pas, peu importée par les mesures qu'elle ferait perdre.
« De toute façon vous ne voyez plus rien madame Nina, comment voulez-vous réussir à ajuster cette robe ? »
« Oui, pourquoi n'allez-vous pas allumer la lumière ? Vous êtes la seule à pouvoir bouger »
Elle retira ses mains et la couturière retrouva l'usage de la parole.
« Je ne vais pas tout lâcher j'ai mis trop de temps à faire les plis. Attendez, je vais appeler les filles »
Pessimistes, ils attendirent patiemment qu'elle se décide à hausser la voix.
« Meeeg ? Augustaaa ? »
Ils attendirent en silence quelques secondes sans qu'aucun son ne parvienne à leurs oreilles.
« Soit la pièce est insonorisée soit elles en rien à foutre »
Elle pouffa malgré elle. Il faudrait qu'elle présente ce Ronald à Abby, ils se ressemblaient quand il avait bu.
« De toute façon elles ne sont pas prêtes d'arriver, j'ai fermé la porte à clef pour ne pas qu'elles nous dérange »
« C'est malin tiens »
« En même temps je vous supporte depuis presque une heure Debussy, tant qu'à souffrir je préférais avoir un peu de calme »
« Monsieur le Comte arrêtez de bouger ! Vous voulez que je la pique ou quoi ? »
« Je ne sais pas trop laissez-moi réfléchir »
« C'est finit cette méchanceté gratuite ?! »
« Je vous avais prévenu »
« J'ai une crampe »
« Respirez un bon coup machin, j'en ai presque fini »
Elle entendit le Shinigami grogner d'indignation avant de s'adresser à lui même.
« Surtout rester zen. La violence ne mène à rien »
« On ne devrait pas rester dans la même pièce que lui »
« Je commence à en avoir marre de vos plans idiots. Et vous Nina je vous retiens »
« Enfin Comte vous et moi avons vu pire ! »
« Je ne vois pas de quoi vous parlez »
« Vous vous souvenez quand vous avez dû me raccompagner chez moi parce que vous m'aviez ass- »
« Je dis que je ne m'en souviens pas, n'insistez pas »
Elle fronça les sourcils, intriguée par l'anecdote.
« Je suis sûre que vous pouvez l'aider à s'en souvenir madame, moi je veux savoir »
« C'est vrai ? Alors en fait je prenais ses mesures et comme pour tous les costumes je lui ai demandé de se déshabiller. Et quand il- »
« Hein ?! »
« Nina, qu'est devenu ce cochon d'Inde dont vous nous parliez tout à l'heure ? J'espère qu'il va bien »
« Ah mon cochon d'inde ! Alors où en étais-je »
« Vous en étiez aux mesures de Ciel sans vêtements »
« Non, le cochon d'Inde »
« Ce n'était pas les mesures de Phantomhive … ? »
« Vous êtes saoul Knox, je vous pardonne de vous être trompé »
« Oh, merci »
« Donc il s'appelait Fleurette, parce qu'on croyait que c'était une femelle. Jusqu'à ce qu'on le présente au cochon d'Inde de ma meilleure amie et qu'il … »
Sa voix se brisa pour se stopper dans un silence choqué.
« Sautez ce passage Nina »
« Enfin nous avons quand même gardé le nom puisque- »
« Puisqu'un cochon d'Inde n'est pas assez intelligent pour donner un avis sur son prénom, merci Nina. Concentrez-vous sur la robe de Debussy à présent »
« Ronald qu'est-ce que tu fais ?! »
« Hm … Zzz »
« Ronald ? Arrête de me pousser on va tomber ! »
Elle perdit l'équilibre quand le Shinigami somnolent s'appuya sur ses jambes et bascula en arrière en tentant de se retenir au démon.
« Knox ?! »
Elle sentit les mains du noble lâcher sa robe pour la rattraper en catastrophe, tanguant dangereusement sur le tabouret.
« M-merci »
« Cette épave est censée commencer son service à vingt-et-une heure ? Ils donnent vraiment le diplôme à n'importe qui »
« Ce n'est pas de sa faute il était peut être fatigué. Nina je vous en prie allumez la lumière ! »
« Attendez j'ai presque fini l'épaule gauche ne bougez pas mes chéris »
« Vous arrivez à coudre dans le noir ? On n'y voit strictement rien »
« J'ai vu bien pire, je suis une professionnelle je vous l'ai dit »
« Il n'empêche que- AH »
Le tabouret se déroba sous elle et elle réalisa qu'elle s'était appuyée trop près du bord. Elle glissa de côté et sentit sa robe la retenir grâce au réflexe du démon.
« Ne vous appuyez surtout pas dessus, les coutures ne sont pas solidifiées ça va lâcher ! »
Sans surprise, elle sentit la robe craquer et s'effondra lamentablement sur le sol en plusieurs à coup.
« Aie mes genoux ... »
« A quel point est-ce que vous êtes maladroite ? »
Affligée, elle mit quelques secondes à réaliser qu'elle était aussi peu vêtue qu'avant et tâtonna dans le noir pour se relever. Elle agrippa sans douceur le bras du démon pour s'aider et chercha son visage à l'aveuglette. Sentant son nez sous ses doigts, elle plaqua les mains sur ses yeux après lui avoir agressé les joues.
« Debussy qu'est-ce que vous foutez exactement »
« Ne faîtes pas l'innocent je sais très bien que vous voyez dans le noir »
Ses doigts cessèrent de repousser ses mains et il resta silencieux.
« Dommage pour lui ! »
« Ronald ! Depuis quand est-ce que tu es réveillé ?! Regarde ailleurs ! »
« Knox ne fais pas d'histoire et obéis. Je ne vais pas pouvoir supporter vos conneries encore très longtemps »
« Tout va bien mademoiselle ? Rien de cassé ?! Oh mon dieu mes loulous quelle aventure ! J'ai de la glace si vous voulez Eudes »
« Elle me saouuule »
« Ça passe Eudes, c'est traditionnel »
« Tenez mademoiselle, mettez ça »
Elle se saisit de la couverture sombre que lui tendait la couturière pour couvrir ses épaules d'une main.
« Au fait quelqu'un a vu le portable de Ciel ? »
Le démon repoussa immédiatement les doigts qu'elle avait laissé sur son œil gauche.
« IL Y A INTÉRÊT A CE QUE QUELQU'UN L'AI VU »
« Attendez je crois que c'est moi qui l'ai »
« Vite Ronald, donne-le-moi ! »
« Knox rends-moi ça immédiatement ou je te brise les jambes »
« Euh le premier qui le prend »
Elle expira sèchement à la réplique avant de se précipiter sur lui pour l'attraper. Le démon fut plus rapide et elle sentit un bras entourer ses épaules avec force pour l'immobiliser complètement, la faisant décoller du sol.
« Non mais oh ! »
Les yeux du démon reflétaient déjà l'écran lumineux du téléphone qu'il tenait dans l'autre main.
« Cas de force majeure »
« Votre cas de force majeure vous pouvez vous le mettre au c- »
Sa main l'empêcha de poursuivre sa phrase et elle tenta de lui mordre les doigts.
« Je vais vous trouver quelque chose mademoiselle ! Allez attendre là-bas vous deux et allumez la lumière en partant »
Le démon la lâcha sans chercher à discuter et essuya la bave dont elle avait couvert certains de ses doigts en haussant un sourcil dubitatif. Elle observa le Shinigami tombant de fatigue se mettre en route à sa suite et s'appuyer brièvement sur son épaule avant que le démon ne le repousse brusquement. Il tomba presque à la renverse et se raccrocha en titubant à la poignée de la porte qu'il tenta de franchir le premier sans succès. Le noble le poussa de côté et il perdit définitivement l'équilibre, s'effondrant par terre. Pianotant son message de l'autre main, le démon déverrouilla le mécanisme et appuya sur l'interrupteur avant de quitter la pièce sans un regard en arrière.
Je le hais
Le Shinigami se releva non sans mal et l'imita en refermant maladroitement la porte derrière lui, ne marchant plus droit. La pièce fut de nouveau baignée d'une douce quiétude et elle ne contint pas son soupir de soulagement.
« Bon essayons de vous trouver quelque chose en vitesse. Tous des incapables ces hommes »
Elle cligna des yeux pour finir de s'habituer à la lumière et la couturière ramassa quelques pinces par terre pour les remettre dans leur boite.
« Les seuls clients qui m'intéressent sont les femmes et les enfants de moins de quinze ans, vous comprenez pourquoi à présent. Si je veux atteindre le talent de mon aïeule je dois me concentrer sur les mêmes cibles. Le Comte est un cas particulier, il a des mensurations et un physique qui tiennent du divin. Il ressemble à un petit ange sous ses airs grognons, vous ne trouvez pas ? »
Elle envoya un regard noir à la porte sans prendre la peine de modérer ses propos.
« Absolument pas. Au contraire : il est pire que tous les autres »
« Allons ne soyez pas trop dure avec lui »
« Croyez-moi, j'ai mes raisons »
La femme soupira et ramassa le reste de la robe pour s'approcher d'une armoire de chêne massif d'un pas indolent. Elle déposa la dépouille et s'arrêta, pensive.
« Je pense que le Comte a aussi les siennes. Je n'ai jamais réussi a gagner totalement sa confiance, pourtant je le connais depuis toute petite »
Alors personne ne peut la gagner, et certainement pas moi
La pièce redevint silencieuse et elle ne prit pas la peine de répondre, absente.
« Tenez j'ai une idée »
Nina affrontait les cintres et étagères de la grande armoire, semblant avoir oublié leur ancienne conversation. Une fois ses recherches terminées, elle revint vers elle pour lui tendre une chemise bleu clair de très bonne marque aux antipodes de ses mensurations.
« C'est une chemise d'homme et c'est beaucoup trop grand pour moi madame Nina ... »
« Attendez, j'ai vu une amie le faire. Enfilez-là »
Sceptique, elle s'exécuta et boutonna la chemise sur elle sans réjouissance.
« Maintenant dégrafez les trois premiers boutons et sortez les manches. Voilà, nouez-les autour de vous et faîtes un joli nœud »
Elle finit de nouer les manches et alla observer le résultat dans la glace que la couturière lui désignait en évitant de marcher sur le reste des épingles. La chemise aux allures de parachute avait pris l'apparence d'une robe bustier tout à fait charmante.
« Comment avez-vous eu cette idée ? »
« Disons que ça dépanne, c'est d'une finesse déplorable »
La robe s'arrêtait sous ses aisselles et formait un décolleté de couleur foncée grâce à la bande intérieure. Elle dégrafa les bretelles de son sous-vêtement pour les ranger dans l'une de ses poches, considérant les avoir assez exposés pour la journée.
Si elle m'avait donné ça plus tôt au lieu de tout compliquer
« Vous sortirez discrètement hein ? Ma réputation ne s'en remettrait pas »
« Bien sûr »
Elle soupira avant de se diriger vers la porte, peu convaincue malgré tout. La chemise remontait sur le milieu de ses cuisses et n'était certainement pas une tenue décente pour une heure pareille.
« Vous reviendrez quand j'aurais fini votre robe ! Je suis confuse pour ces regrettables événements »
« Pas de problème madame Nina»
« Les amis du Comte sont toujours les bienvenus ! »
« Merci beaucoup. A une prochaine fois »
Elle sourit à la couturière et traversa l'arrière-boutique d'un pas inquiet. Elle priait pour que le démon l'ait attendu. Elle entra de nouveau dans la boutique principale et tomba sur la vision d'un petit groupe près de l'entrée semblant tenir conciliabule. Les deux assistantes étaient plongées dans une conversation avec le Shinigami qui menaçait de s'endormir sur la porte pendant que le petit garçon allongé sur un banc près d'un cabine d'essayage avait déjà commencé sa nuit, laissant occasionnellement échapper des respirations bruyantes.
« Ronald où est Ciel ? »
L'apostrophé fronça les sourcils avant de se passer une main endormie sur les yeux. Il sembla réfléchir quelques secondes pour se remémorer la soirée et sa localisation.
« Phantomhive ? Il est parti dehors je crois »
« Il a dit qu'il avait quelque chose à faire ! »
« Oui c'est ça il est parti »
Le Shinigami tressaillit à l'intervention des assistantes, réalisant la bourde.
« Ah merde ! »
« Hein ? Sérieusement ?! »
Elle se précipita sur la porte pour l'ouvrir sans prendre la peine de saluer les deux jeunes femmes et dévala les escaliers en manquant de trébucher sur Ronald qui la précédait de près. La rue était déserte autour d'eux, mis à part un chat qu'ils venaient de déloger d'une poubelle. Elle écarquilla les yeux en cherchant le démon, suffoquée.
« Il est parti ?! »
« Il semblerait »
« Non il n'a pas pu me faire ça ! Ronald bon sang qu'est ce que tu faisais ?! »
« Désolée mais- »
« Peu importe tu sens sa présence ? »
« Attendez que je me concentre »
« Mais pourquoi est-ce que tu te prends des cuites à vingt-heure ?! »
« Arrêtez de crier ça ne m'aide pas. Je ne peux pas le faire pendant les heures de travail et j'étais à jeun. Ah ça y est. Il est là-bas, vers le nord est. Il marche à une vitesse moyenne de treize kilomètre-heure »
« Il est loin ? »
« Sept-cent mètres je dirais »
« Déjà ?! »
La poisse totale
« Je ne vais jamais réussir à le rattraper ... »
Le démon était tout simplement parti, définitivement lassé des contre-temps et de la subtilisation de son portable. Elle avait beau savoir qu'elle avait abusé, elle ne pouvait pas s'empêcher d'en être blessée.
« Je le déteste. Je déteste ma vie. Est-ce que c'est ma faute s'il y avait ce putain de clou sur cette estrade ?! »
« Mince je ne vais pas tarder à commencer moi »
« Fait chier ! Quel sale rat ! »
« Vous l'avez mis en retard d'une heure, vous savez qu'il lui en faut peu »
« Mais il n'a aucune indulgence ou compréhension ! J'aurais dû me ridiculiser juste pour qu'il puisse arriver avec une heure d'avance à ses rendez-vous ?! Qu'est-ce que ça lui aurait coûté d'attendre cinq minutes de plus au point où on en était, il avait le temps je l'ai vérifié moi-même ! »
« Vous n'auriez pas dû l'autoriser à quitter la pièce en fait ... »
Elle se plaqua les mains sur les yeux et le Shinigami grimaça d'un air navré en remarquant son désarroi.
« Ça va aller mademoiselle Élise. Il ne faut pas se vexer avec lui, il n'apprécie juste pas la compagnie des autres »
Elle serra les dents, peu affectée par sa sollicitude.
« J'en ai plus rien à fiche de toute façon. »
Elle retourna sur le escaliers pour se laisser rageusement tomber sur les premières marches. Quelques secondes de silence total passèrent pendant lesquelles elle se traita de tous les noms et tenta de se calmer. Elle décida finalement de changer de sujet, consciente de la présence du Dieu de la Mort.
« Sinon tu commences quand »
« Ma nuit ? Dans vingt minutes »
Elle lorgna du côté de la poubelle sans énergie, apercevant deux petits yeux luisants l'observer.
« Il te reste un peu de temps. Tu viens boire quelque chose avec moi ? Sans alcool évidement. Il faut que je me change les idées »
« Vous n'allez pas essayer de retrouver Phantomhive ? »
Elle haussa les épaules en inspirant et laissa son soupir durer une dizaine de secondes, définitivement écœurée par l'acharnement du destin.
« Comment est-ce que tu veux que je fasse ça ? C'est un démon il va beaucoup plus vite que moi et de toute façon je ne peux pas courrir avec mes courbatures. Au moins maintenant j'ai compris qu'il me traînait comme un boulet. J'aurais déjà dû tilter quand il n'a même pas pris de mes nouvelles pendant deux semaines, quel genre d'ami ferait ça ? Plus évident comme message tu meurs ! Mais j'étais tellement contente qu'il pense à moi pour consulter ces archives, je voulais tellement comprendre ce qu'il s'était passé. J'étais tellement fière qu'il me considère comme capable de l'aider »
Elle sentit sa voix trembler et devenir plus rauque et décida de s'arrêter là.
« Ce n'est pas grave ça s'arrangera vous verrez. Où allons-nous alors ? »
Elle jeta un regard vide au sourire chaleureux du Shinigami, tentant de se laisser contaminer par sa bonne humeur.
« N'importe où. Tant qu'on s'éloigne de ce mufle »
Il l'observa un instant avant de descendre les yeux sur sa robe de fortune.
« C'est la tenue que vous a trouvé madame Nina ? »
« Hm ? Oui. Je suis ridicule là-dedans »
« Je ne trouve pas. Comme vous êtes belle vous pouvez vous permettre de porter n'importe quoi, vous auriez de la classe même avec un sac poubelle ! »
Elle se pinça l'arrête du nez en respirant lentement, se sentant de plus en plus mal à l'aise en prime d'être désespérée.
« Merci ... En tout cas je plains son propriétaire, il ne va pas la récupérer dans un très bon état vu le nœud que j'ai fait »
« Un de ses clients sans doute »
« Je me disais bien que je connaissais cette chemise »
Elle sursauta et chercha l'endroit d'où venait la voix avec fébrilité. La forme d'un homme adossée à la pierre se distingua dans le coin sombre de l'autre côté de la ruelle et elle dû plisser les yeux pour parvenir à le détailler.
« Et je vous ai déjà dit d'arrêter avec les noms d'animaux. »
« Phantomhive ? »
Le susnommé s'avança devant son air abasourdit avec un regard distant.
« Ciel v-vous étiez là depuis le début ? »
Il haussa un sourcil avant de les dépasser pour se mettre en marche et elle remarqua l'étincelle de colère qui la pétrifia.
« Brillante déduction que voilà »
« On nous a dit que vous étiez parti »
Le noble s'arrêta en voyant qu'elle ne se levait toujours pas, la fixant un bref instant sans prendre la peine de laisser la moindre émotion animer son visage.
« Je suis sorti pour ne pas avoir à supporter ces deux cruches. Vous ne devriez pas donner trop de crédit aux indications d'un Dieu de la Mort ivre »
Elle aperçut le concerné sourire sans grande assurance.
« J'ai dû confondre … »
« Crétin ! »
Elle se sentait particulièrement mal à l'idée que ses plaintes aient été entendues par le démon. Le téléphone de ce dernier vibra longuement dans le silence et il répondit finalement à l'appel, détournant le regard pour s'éloigner. Son calme semblait mensonger, il n'avait aucunement l'air serein et elle le regarda s'éloigner la mâchoire crispée. Elle jeta un regard noir au Shinigami qui lui adressa un signe de main avec un sourire penaud, navré.
Sale petit traître de binoclard !
« Vous plaisantez j'espère. »
Elle interrompit sa diatribe mentale en entendant le ton menaçant du démon qui avait haussé la voix, alertée. Le dédain et la colère dans ses paroles la firent comprendre que quelque chose de grave venait de se passer.
To be continued
Je suis désolée pour le retard je n'ai jamais eu autant de mal avec un chapitre que celui-ci ^^' Même avec tout le temps que j'ai pris à le faire je n'en suis pas satisfaite mais j'en avais tellement marre d'être bloquée dessus que j'ai préféré le publier pour passer au suivant (je n'arrivais plus à me concentrer dessus) sans le peaufiner autant que les autres et je suis désolée (désolée) si vous l'avez remarqué. Peut être parce que c'est un chapitre de transition donc beaucoup plus "léger" par rapport aux derniers et à force d'être dessus (2762 mois). J'espère que personne ne m'en voudra ! Bref je pars sur le prochain chapitre je vais retrouver ma motivation ! J'attends vos commentaires pour avoir vos avis, si vous êtes d'accord avec moi ou pas :)
PS: Big up à tous ceux qui ont eu la curiosité d'aller voir à quoi ressemblait un Puma SA330, Scotland Yard ou Leiceister Square vous êtes des vrais haha
Bisous à bientôt pour le nouvel arc les loulous et à vot' bon cœur pour les reviews j'espère vous lire nombreux :)
Je réponds ici à ta review syringa comme tu n'as pas de messagerie ^^ : Merci beaucoup d'avoir commenté tu as tout à fait raison mieux vaut tard que jamais! (comme pour ce chapitre ...) huhu ta première théorie n'a rien de farfelue, bien joué ! Je ne me prononce pas encore sur les autres mais elles sont intéressantes ^^ Pour les litres de sang, sache que le corps humain (adulte) en contient environ sept ! Comme l'explique Ciel (et je le tiens de quelqu'un d'instruit dans le domaine parce que oui, je me suis renseignée avant d'écrire), il nous est possible de perdre beaucoup de litres de sang (quatre litres par exemple) sans mourir, il suffit juste d'avoir un accès instantané à du nouveau sang et un moyen de le perfuser, ce qui a été le cas d'Elise grâce à Sebastian mais n'était pas du tout le cas d'Abby, si Abby avait perdu quatre litres de sang elle serait morte dans le château, tout comme Elise dans son lit si elle n'avait pas été trouvée par Sebastian ... C'est pour ça que Ciel a fait un garrot à Abby, ce qui a empêché le sang de couler et l'a maintenue en vie suffisamment longtemps pour la faire parvenir à l'hôpital (aux bons soins de Sebastian) à temps ! Mais la pose d'un garrot est très dangereuse comme l'a précisé Ciel, c'est pour ça qu'elle doit être brève ce qui a plus ou moins été le cas avec Abby qui reste donc parmi les vivants, fighting ! Merci beaucoup à toi d'avoir commenté et merci pour ton engagement tu es adorable j'espère que ce chapitre t'as autant diverti que les autres ! ^^
