Finallyyy ! Merci de votre patience !

Il est là, il est tout frais et il vous attend: le chapitre 22. Bonne lecture, pareil que le précédent je vous préviens c'est un sacré bestiau alors posez-vous avec tout ce qu'il faut !


« Vous plaisantez j'espère. »

Elle interrompit sa diatribe mentale en entendant le ton menaçant du démon qui avait haussé la voix, alertée. Le dédain et la colère dans ses paroles la firent comprendre que quelque chose de grave venait de se passer.


Chapitre 22 :

« Quelque chose ne va pas ? »

La benne à ordures réceptionna le coup brusque du démon. Ses jointures blanchissaient à force de serrer le téléphone. Il secoua son poignet tandis que la queue touffue d'un autre chat dérangé filait dans la rue. Son regard croisa le sien et il se détourna pour s'éloigner, composant un autre numéro. Elle constata qu'il n'avait pas souhaité prolonger leur altercation visuelle et s'approcha du Shinigami somnolent.

« Ronald réveille-toi, ça m'embêterait d'avoir à te porter »

Il grogna dans son sommeil en laissant échapper un soupir contrarié.

« Tu es sourd Knox. On a dit debout »

Le démon passa devant elle pour secouer le Shinigami. Son appel n'avait visiblement pas abouti.

« Doucement bon sang. Qu'est-ce qu'on fait »

Il haussa les épaules et se redressa.

« Il risque de mourir d'ennui pendant les remontrances de Spears »

« Je lui dirais que ce n'est pas sa faute »

« Et en quoi n'est-ce pas sa faute »

Elle sentit qu'un mot de trop suffirait à déclencher une tempête et ne discuta pas. Elle n'avait jamais vu le démon s'énerver véritablement, et n'était pas sûre de souhaiter vivre l'expérience. Elle n'avait pas été assez éveillée pour bien se souvenir de la dernière fois qu'elle l'avait vu dans cet état. Il avait violemment claqué une porte dans le château, au risque de les faire repérer. Le fait qu'il puisse être violent sous la colère l'effrayait. C'était aussi inquiétant que rassurant. Il éprouvait parfois des sentiments typiquement humains. Pourquoi pas d'autres ?

« Il ne faut jamais laisser passer les négligences des employés irresponsables. Ils ne doivent pas s'imaginer le relâchement comme la norme. Les gestes ont des conséquences, surtout quand on récolte des âmes »

Elle baissa les yeux sur le Dieu de la Mort qui bavait sur sa manche, se demandant un instant pourquoi elle le défendait. La ruelle étroite sifflait sous les courants d'air.

« Demandons à votre amie de le garder avec elle »

« Nina ne tardera pas à partir, mieux vaut ne pas les laisser seuls »

Il n'avait pas manqué de constater l'aversion de la couturière pour le Dieu de la Mort.

« A-t-il fait quelque chose de mal ? »

« Elle est comme ça avec tous les hommes. Ils ne l'intéressent pas »

Elle se rappela la raison pour laquelle Nina Hopkins était néanmoins fascinée par lui et se gifla mentalement. Il devait bien exister une façon de se débarrasser de Ronald sans le jeter en pâture aux voyous et aux léchouilles des chats errants.

« Alors on va devoir l'amener avec nous »

« On peut le laisser là Debussy, nous sommes dans le West End il ne craint rien »

« Hors de question. »

Le Shinigami émergea en baillant derrière eux, s'attirant un haussement de sourcil sceptique du démon.

« 'quelle heure ? »

Elle laissa Ciel aviser le cadran de sa montre.

« Neuf heures moins cinq »

« Hein ?! »

Ronald tressaillit en remettant son chapeau en place. Il bondit sur ses jambes et épousseta son costume sans précision.

« Je dois y aller ! »

« On sait, Ronald »

Il les gratifia d'une brève courbette avant de prendre son élan pour atteindre les combles des bâtiments. Sa condition inhumaine lui donnait des allures de sauterelle sur les toitures irrégulières et grisonnantes.

« A une prochaine fois mademoiselle Élise ! »

« Vous voyez ? Quand il veut, il peut »

« Quand il n'est pas occupé à faire l'imbécile, oui »

Elle quitta les tuiles du regard pour suivre le noble qui s'était remis en route, rythmant leurs pas par les claquements secs de ses semelles sur le pavé. Ils étaient à l'écart des artères principales et cette partie de Londres était déserte. Les immeubles de briques anciennes généreusement éclairés par des projecteurs mettaient en valeur l'authenticité du quartier. Elle pouvait apercevoir des rideaux en velours rouge ou les moulures des plafonds à travers les hautes fenêtres des premiers étages. Ils dépassaient des boutiques aux noms gravés en lettres d'or et des façades peintes d'une couleur unie. Les trottoirs étaient aussi étroits que la chaussée et les nombreux balcons accueillaient les fumeurs plus ou moins bruyants. Ils approchaient peu à peu de l'un des centres névralgiques de la ville. Le noble refusa un appel et lui indiqua le chemin d'un coup de tête.

« Je dois rendre visite à une connaissance avant d'aller au ministère. Je préfère attendre la fermeture des locaux »

« Cela ferme si tard ? »

« Pour les agents gouvernementaux, oui »

« Qui allons-nous voir ? »

« Quelqu'un qui répondra à mes questions »

Elle se sentit devenir coopératrice à cette précision. Ils quittèrent Bedfordbury pour rejoindre King Street et ses hauts immeubles aux surfaces vitrées. Des flux de passants, que l'on pouvait qualifier de « meutes » arpentaient la grande allée. Les spectacles de théâtre avaient déjà débutés à Covent Garden mais les rues ne désemplissaient pas. La majorité des bienheureux qu'ils croisaient avaient profité des happy hours. Elle accéléra l'allure après avoir supporté le regard lubrique d'un quadragénaire. Le démon ne fit pas de commentaire en la voyant débouler à sa hauteur. Il fallait souvent se frayer un passage dans les groupes et les coups de coudes et bousculades la firent souffler d'effort. Sa tête tournait depuis leur arrivée sur King Street et elle avait mal au ventre. Elle avait encore besoin de repos, ce qui était délicat à se procurer depuis qu'un certain Shinigami parcourait sa maison en hurlant après une soi-disant récompense.

« Ciel »

Il baissa un regard perçant vers elle.

« Vous vous sentez mal ? »

« J'étais en train de me dire qu'il serait plus pratique que vous consentiez à vous réconcilier avec Grell »

Son propre portable vibra.

« Je peux le faire partir »

« Il ne me dérange pas. Mais vous avez passé un marché avec lui »

« Je sais. J'espérais qu'il oublierait »

« Si Sebastian est concerné, je ne vois pas pourquoi vous avez pris la peine de l'espérer »

Elle baissa les yeux sur le message de Chris. Il avait assez régulièrement pris de ses nouvelles pendant sa convalescence. Elle ne préféra pas répondre tout de suite

« On a besoin de lui. Faîtes au moins semblant de l'apprécier »

« Certainement pas »

Elle observa ses traits emprunts d'une froide fermeté et essaya d'en deviner la raison. Il s'était de nouveau saisi de son téléphone et répondait à des messages sans pause depuis cinq minutes.

« Ne peuvent-ils pas se débrouiller seuls pour une fois ? »

Il mit quelques secondes à lui accorder son attention.

« C'est l'un des nombreux inconvénients des responsabilités »

Ils contournèrent l'ancien marché de la place centrale dont les toits de verre abritaient la majorité des animations de rues la journée. Il était l'une des attractions les plus populaires de Londres, avec ses boutiques de souvenirs, ses restaurants en terrasse et son artisanat. Mais les touristes n'étaient pas le seul à l'apprécier. Ils arrivèrent devant les tables extérieures d'un bar bondé et elle eut l'envie irrépressible de faire demi-tour. Le démon haussa la voix pour se faire entendre, progressant difficilement dans la clientèle.

« Je dois parler au barman, vous n'avez qu'à commander quelque chose en attendant »

Elle acquiesça en silence, sachant pertinemment que sa réponse se perdrait dans les chants des supporter absorbés par la retransmission du match de cricket. L'intérieur n'était pas plus paisible, et la chaleur peu soutenable. Un autre écran était installé près du comptoir, caché par de nombreuses têtes absorbées. L'éclairage tamisé rendait l'atmosphère étrangement intime. Si intime qu'elle faillit rentrer dans quelqu'un sans pouvoir percevoir son visage. Le démon bifurqua après un hochement de tête à son intention et disparut dans une pièce derrière le comptoir. Elle poursuivit jusqu'au fond de l'établissement dans l'espoir de trouver une place assise. C'était une sorte de pub irlandais, au mobilier rustique et aux murs constellés de photographies. Un serveur déambulait avec un plateau surchargé et ils frôlèrent la catastrophe lorsqu'ils se croisèrent. Certains clients dévisageaient quiconque avait le malheur de faire évoluer le paysage et leurs regards se posèrent sur elle. Elle devait faire profil bas, elle n'avait pas la tenue la plus convenable pour un endroit pareil.

Pourquoi le démon aurait-il placé un informateur ici si ce n'était pas douteux ? Elle trouva finalement une table libre, isolée et collée à une imposte. Il était vrai que certains salons privés regorgeaient d'informations intéressantes quand on prenait la peine d'abreuver correctement leurs occupants.

« Vous prendrez quelque chose mademoiselle ? »

Le serveur avait réapparu sans crier gare.

« Un Baileys, s'il vous plaît »

Il la couva du regard quelques secondes et récupéra les anciennes consommations de la table avec un hochement de tête. Elle avait besoin de quelque chose qui la calme. Le démon n'avait pas précisé combien de temps il comptait rester. Elle passa les dix minutes suivantes à consulter son smartphone et à laisser traîner ses oreilles. La jeune femme à sa droite soupçonnait son fiancé de la tromper et demandait les conseils d'un collègue qui avait toutes ses chances de devenir son amant en continuant de lui caresser la main de cette façon. À sa gauche, deux amis d'un certain âge discutaient des pronostics de l'hippodrome du Royal Ascot. L'un semblait redouter une course d'octobre depuis que son cheval avait fait une mauvaise chute et l'autre déplorait ce fâcheux incident pour la forme en se réjouissant de ses propres investissements. Elle se pencha sur l'étroite ouverture qui lui offrait un courant d'air bienvenu, supportant mal l'attention qu'elle attirait. Son ventre lui faisait de plus en plus mal et elle sentait sa peau devenir moite.

« Alexandra Fawkes ? Toi, ici ? »

Son appréhension se transforma en abattement quand elle reconnue la voix désobligeante. Elle but une nouvelle gorgée de sa boisson fraîchement récupérée avant de pivoter.

« Angie, que me vaut le plaisir de ton attention ? »

La femme en question quitta son groupe pour traverser l'allée d'une démarche aérienne.

« Je suis juste choquée de te voir sortir de ton antre, on pensait que tu étais morte. Tu t'es enfin trouvée des amis ? »

Ce n'est pas en restant avec toi que j'en trouverai des convenables connasse.

« Perdu. J'attends quelqu'un »

La brune s'installa face à elle malgré son regard noir.

« Et on t'as posé un lapin c'est ça ? Bah oui mais tu devrais être habituée ma grosse. La douleur c'est dans la tête, convertis-toi au stoïcisme ça t'aidera »

Elle sourit affablement, déjà préparée à l'offensive.

« Je vois, et comme je suis disponible tu viens me demander si je n'ai pas repéré le soûlard du quartier qui n'a pas encore profité de ta compagnie nocturne. Sache que mes recherches durent plus longtemps que prévu »

La brune rit de bon cœur, ramenant ses longs cheveux lisses en arrière.

« Le concept des bars t'as échappé Alex, mais c'est ici que les gens qui ont une vie sociale viennent se détendre en fin de semaine »

« C'est surtout le seul endroit où tu as une chance de trouver des hommes consentants. Merci la Guinness »

« C'est chou de partager tes astuces mais je t'en laisse l'exclusivité »

« Il ne manquerait plus que tu me plagie, je sais que tu manques de personnalité mais là tu toucherais le fond »

« Tu es drôle ! Dis je te regardais, en train de boire toute seule, et je me disais que tu finirais bonne sœur, ou veille fille. Avec tes trente-deux chats »

« À ta place je m'inquiéterais de mon propre cas, tu me rappelle une gamine de seize ans qui fait ses premiers flirts »

« Étape que tu n'as toujours pas passé pour ta part. Ta vie doit être bien triste »

« C'est ton acné qui faisait fuir les mecs à cette époque-là ? »

« Déjà l'acné c'est passager, ma chérie. Toi tu garderas cette tête toute ta vie. Tu me fais de la peine à attendre qu'on vienne t'aborder »

« C'est que je ne suis pas aussi douée que toi »

« Ce n'était un secret pour personne. Peut-être pourrais-je t'aider ? Encore faudrait-il que tu réussisses à te mettre à niveau »

« Cela me semble délicat. Personne ne fait ses contouring mieux que toi, on ne voit presque plus ta tête c'est parfait »

« Susan Boyle est devenue riche parce qu'elle était laide. Elle t'a ouvert une voie je crois. Le paysage médiatique a besoin d'un peu de nouveauté, comme on ne voit jamais de moches. Tout un business, il faut savoir déchiffrer la tendance je t'apprendrais »

« En parlant de business Angie, je ne voudrais pas avoir l'air de t'apprendre ton métier, mais quand je pense à tout ce que représente ce maquillage sur ta figure … Il y en a pour un SMIC, il s'agirait d'augmenter le prix de tes passes pour amortir tes investissements. Tu pourrais prétexter l'inflation. On n'apprend pas tout en école de journalisme »

« Des passes, tu dis ? Et est-ce que ça racole bien les planches à pain ? J'avoue que je suis à deux doigts de réaliser une collecte de fonds pour ton augmentation mammaire. Enfin s'il n'y avait que ça. Il faut relativiser, la pédophilie a du succès chez beaucoup d'hommes »

Leurs joutes verbales avaient toujours été hautes en couleurs.

« Je me débrouille avec ce qui vient, c'est la crise tu le sais mieux que tout le monde »

« Heureusement que tu as ton astuce. Il te reste de quoi te nourrir en fin de mois avec tous les verres de whisky que tu es obligée de payer ? »

La brune détourna le regard pour faire un signe de tête à l'un de ses amis qui semblait s'impatienter.

« Justement, je fais en sorte de restreindre les sorties »

« Et si tu évitais les lustres et les lampadaires ? Ça te ferait certainement économiser »

« C'est une idée brillante, étrange qu'elle vienne de toi »

« La jalousie ne mène nulle part chérie »

« Je soupçonne les laboratoires cosmétiques d'avoir réussi à intégrer des neurones dans leurs fonds teint. Ça a dû passer par les pores de la peau, tu n'étais pas aussi brillante avant. Je vais te piquer le concept ça coûtera moins cher »

« Cela ne sert à rien de s'acharner, tu ne pourrais pas arranger ton cas même avec le budget de Kim K. Mais ce n'est pas pour autant que tu dois t'isoler, même les moches ont des amis de nos jours »

« Tu ne confondrais pas tes amis avec tes sex-toys par hasard, Angie ? »

« Tu confonds bien sex-toys et amis toi, non ? Chacun son péché mignon darling »

« Je devrais peut-être vous laisser ? »

Elles se tournèrent de concert vers la voix familière. Le démon avait l'air affligé de quelqu'un coincé dans la même pièce que deux volailles qui caquetaient. Cette exaspération dans sa forme la plus pure lui laissa croire qu'il était déjà là depuis quelques temps. Elle se sentit stupide. Elle lui adressa un signe vague.

« Oui c'est ça, laissez-nous »

« Ne fais pas attention, elle n'est pas habituée au contact de la gent masculine (elle est un peu sauvage). Assieds-toi je t'en prie »

Elle étripa mentalement la brune qui couvait le démon d'un regard séducteur, papillonnant de ses longs cils en lui indiquant la chaise entre elles. Il lui adressa un sourire de tombeur à faire suer.

« Volontiers »

« Chouette, tu viens souvent ici ? Je ne pense pas te connaître, c'est quoi ton nom ? »

Angelina avait beau avoir la confiance d'une femme à qui rien ne résistait, et surtout pas les hommes, sa voix était devenue plus aiguë et légèrement maladroite. C'était celle d'une femme subjuguée. Ciel retira sa veste et s'installa.

« Vincent »

Il étira brièvement les muscles de son cou et desserra sa cravate.

« Et vous, comment vous appelez-vous ? »

Élise eut envie d'envoyer la table valdinguer et décida de se concentrer sur la rédaction d'une réponse pour Chris. Le démon avait tout de même repris la brune sur le vouvoiement.

« Angelina Stanford, enchantée »

Il baissa les yeux sur la main qu'elle lui tendait sans réagir avant de se tourner vers un serveur.

« De même. Un café s'il vous plaît »

Elle ne savait plus si elle devait rire ou pleurer de le voir agir ainsi.

« Vous reprendrez quelque chose Alexandra ? »

« J'ai ce qu'il faut »

Il ouvrit les deux derniers boutons de sa chemise pour tenter de faire moins sévère dans son costume trois pièces. Bien que vexée, Angelina lui lança un regard suffoqué qui signifiait quelque chose comme « d'où une moche comme toi nous sors un canon pareil ? ».

« Alors comme ça vous connaissez Alex ? »

« En effet »

« Je travaille avec elle au Times, nous n'avons pas les mêmes services mais on s'entend très bien »

Il acquiesça et réceptionna son café avec un sourire en coin.

« J'ai pu le constater »

« Et vous, que faîtes-vous dans la vie Vincent ? »

Il s'était attaqué au biscuit posé sur la soucoupe et semblait faire abstraction de tout le reste.

« Verbicruciste. Je confectionne les grilles de mots croisés pour des magazines. Il semblerait nos métiers soient similaires »

Angelina lutta pour garder contenance malgré l'air on-ne-peut-plus sérieux du démon.

« Cela semble très intéressant »

Être comparé à un concepteur de jeux de fin de rubrique était un véritable affront pour un journaliste, mais le plus amusant était qu'Angelina n'avait pas bronché. Le démon laissa méticuleusement tomber ses deux morceaux de sucre dans le breuvage amer.

« Et vous travaillez au sein d'un journal en particulier ? »

Il en but une gorgée.

« J'ai été embauché au Sun, une opportunité très prometteuse. Vous ne trouvez pas ? »

Élise eu cette fois-ci du mal à réprimer son hilarité et sa collègue la fusilla du regard. Le Sun était le magazine people le plus populaire d'Angleterre, rien de respectable. Il y avait une sorte de clivage entre les journalistes de presse à scandale et les journaliste plus sérieux qui ne se revendiquaient absolument pas de la même profession que leurs compères.

« Je vois. C'est très intéressant »

Fort de son ego surdimensionné et de son culot, la brune se releva et se pencha à l'oreille du démon.

« Je vais devoir vous laisser, on m'attends, mais peut-être nous recroiserons-nous, Vincent ? Je me sens d'humeur à vous accorder une deuxième chance. Je n'ai jamais été très attirée par les mots croisés mais j'aime les plaisanteries, peut-être saurez-vous rendre cela intéressant … »

Élise regretta le sourire amusé du démon, qui laissa tomber son petit jeu.

« Je crains que mon emploi du temps ne s'y prête guère, mais je suppose que je pourrais trouver un moment. J'aime faire découvrir ma passions aux apprentis les plus réceptifs »

Je vais les tuer. Et ensuite je cacherai les corps.

La brune lui adressa un sourire entendu et s'éloigna en effleurant son dos, après avoir pris soin de lancer un regard narquois dans sa direction. Elle resta impassible et reporta son attention sur son portable pendant que sa collègue s'éloignait.

« Avec qui communiquez-vous ? »

Elle jeta un regard inexpressif au démon.

« Un ami. Ah, euh ... comment dire ça. Un ami, c'est ... une personne de confiance. Quelqu'un pour qui on éprouve de la sympathie et qui nous respecte. Avec qui on aime être. Vous comprenez quand même ? »

« Je vous remercie pour cet éclaircissement »

Elle inclina la tête avec antipathie avant de reprendre sa rédaction pendant que le démon finissait son café en silence.

« Ils l'ont retrouvé mort un matin, dans l'arrière-cour. Égorgé. »

« De qui parlez-vous ? »

Il lui adressa un regard las avant d'appuyer son front contre ses métacarpes.

« Vous savez très bien qui »

« Votre contact ? Pourquoi ? »

« Ça aussi vous le savez »

Elle finit son verre, un pli sévère au coin des lèvres.

« Il est bien fou d'avoir couru le moindre risque pour vous »

Son coup d'œil lui indiqua qu'il n'appréciait pas son ton.

« Pendant que j'y pense. Pourrais-je savoir pourquoi vous m'appelez par mes prénoms en public et par mes noms de famille quand nous sommes seuls ? Vous devriez choisir une bonne fois pour toute. Je dis cela dans votre intérêt, ça dévoile votre côté superficiel »

Il ne réagit pas et elle se stabilisa sur ses coudes, patiente. Son ventre lui faisait mal.

« Parce que votre nom de famille n'est pas à crier sous tous les toits »

« Justement, quelqu'un pourrait l'entendre »

« Si je le prononce quand nous sommes seuls il n'y a pas ce risque »

Elle l'observa d'un œil sombre. Il s'était tu et semblait admirer la calligraphie du menu avec attention. Elle ferma les yeux et haleta en reconnaissant une sensation de broyage utérin.

« Vous m'excusez. »

Elle se dressa d'un bond et manqua de peu de renverser son verre. Le démon le rattrapa et leva sur elle un regard surpris. Elle avait déjà fait volte-face pour rejoindre les toilettes. Ses coudes l'aidèrent dans sa progression et elle put arriver à destination en un seul morceau. Elle fut dépannée par d'autres clientes et eut à attendre quelques minutes avant de pouvoir enfin régler le problème. Elle ne s'était pas encore tâché et avait fort heureusement réussi à se procurer le dispositif le plus adapté au port de jupes. Elle sentit les battements de son cœur commencer à reprendre leur rythme normal malgré la douleur qui empirait. Rendre une chemise tâchée de sang menstruel au démon l'aurait fait se maudire jusqu'à la fin de ses jours. Elle croisa l'un des amis d'Angelina sur le chemin du retour et le considéra un bref instant. Cette peste ne s'entourait pas de n'importe quoi.

Elle regagna sa table et s'assit avec affectation. Pourquoi maintenant ?

« Qu'est-ce qui vous a pris exactement ? »

« J'avais envie de faire des mots croisés »

Il reporta son attention sur le match de cricket, mouché.

« Je pourrais savoir ce que vous faisiez avec Angelina tout à l'heure »

« Connaissance. Elle m'a gentiment convié à votre table »

« Vous nous avez surtout interrompu »

« Peut-être aurais-je dû partir et vous laisser rentrer à pied ? »

« Là n'est pas la question. J'apprécierais que vous cessiez de draguer mes collègues, vous me faîtes un peu honte. »

Un sourit en reportant son regard sur l'écran, l'air trop amusé pour être supportable.

« Je n'ai rien fait de cela. J'ai accepté de participer au plan qu'elle avait trouvé pour vous énerver »

« Et vous trouvez cela malin je suppose »

« Puisque nous étions bloqués avec elle, c'était un moyen comme un autre de faire passer le temps »

Elle inscrit cette phrase dans sa mémoire et se promit vengeance. Angelina épiait leur conversation du coin de l'œil et elle avait de plus en plus mal. Était-ce le traitement qui avait perturbé son cycle menstruel ?

« Debussy ? »

Elle revint sur terre quand des cris fusèrent à cause d'une action ratée.

« Vous n'arrêtez jamais de parler ? »

Il haussa les sourcils et laissa son téléphone sonner, visiblement peu désireux de répondre. Ce n'était pas un numéro enregistré.

« Et répondez au lieu de les ignorer. S'ils rappellent encore une seule fois je serais contrainte de balancer ce truc par la fenêtre, ce qui serait regrettable d'un point de vue diplomatique »

Il s'appuya sur son point et l'observa, nullement déstabilisé. Elle fit de même par provocation. Ils restèrent bloqués un nombre interminable de seconde à se regarder dans le blanc des yeux, aucun d'eux ne souhaitant battre en retraite. Pourquoi faisait-il cela ? Son œil saphir avait quelque chose de mort, de fané. Il y avait de lassitude et de la fatigue. Mais aussi de l'attention. Il étudiait son regard comme elle le faisait pour le sien pour essayer de deviner à quoi elle pensait. Rester fixer quelqu'un pendant longtemps avait un effet étrange. Cela créait une certaine curiosité pour l'autre, un lien unique, faisait disparaître le reste du monde. Elle se forçait à garder un visage fermé et indolent. Être le centre d'attention du démon avait quelque chose de perturbant. L'avait-il déjà regardé dans les yeux plus de quelques secondes jusqu'à présent ? Elle en doutait.

« Votre mère ne vous a jamais dit que fixer les gens était malpoli ? »

« Elle n'a pas eu le temps de me dire grand-chose, excusez-la »

Elle se tut, regrettant ses paroles maladroites. Il ne semblait nullement affecté.

« Vous avez mal »

« Rien qui vous concerne »

« Vraiment ? »

« Nous allons être en retard »

« Vous vous en souciez à présent »

Elle laissa le règlement de sa consommation sur la table et récupéra son sac. Elle se saisit de la veste du démon et la passa sur ses épaules, ne se préoccupant pas de savoir s'il suivait. Il lui fallait de l'air frais. Elle sentit le sol trembler sous ses pieds et chancela. Un homme la percuta et elle perdit l'équilibre. Elle se stabilisa et se passa une main devant les yeux. Quelque chose n'allait pas. Un inconnu lui agrippa le bras et elle se dégagea. L'air était saturé en sons et en cris. Le brouhaha s'estompa soudain et le sol tangua. Le monde devint flou et elle se sentit défaillir. Quelqu'un attrapa ses deux poignets pour la pousser en avant. Le démon les fit sortir et les entraîna à part. Elle chancela et se laissa tomber sur la devanture de la boutique voisine. Elle haleta quelques secondes sans bouger. Le démon replaça la veste qui tombait de ses épaules et frictionna ses bras en silence. Elle lui en fut gré. Leurs rapports étaient parfois si simples quand ils se passaient de mots. Les contours de son visage étaient mal dessinés et sa vision était obscurcie. Il arrêta son mouvement et elle se masqua la vue. Son contact lui manqua.

« Je vais vous ramener chez vous »

« Non »

« Ça ne va pas »

« Si. Ça va »

Elle voulait l'accompagner au Ministère, à n'importe quel prix. Elle ferma les yeux et tenta de se concentrer. Elle appréciait la fraîcheur nocturne au-delà de toute mesure. Les minutes qu'elle avait passé dans ce bar avaient été particulièrement longues. Elle se leva dès que son équilibre se manifesta à nouveau.

« Allons-y »

Le regard du démon était sévère et elle comprit qu'il se réserverait le choix de la ramener ou non.

« Je suis garé vers Trafalgar Square »

« C'est à un quart d'heure de marche »

Le téléphone sonna et elle lui lança un regard noir qu'il ne releva pas.

« Je reviens »

« Dîtes-moi une bonne fois pour toute si je vous dérange »

Il secoua la tête avant de s'éloigner. Elle ne parvint pas même à discerner ce qu'il racontait à cette distance. Plantée sur le trottoir, elle se rassit et serra les lanières de son sac dans son poing tremblant.

Un groupe passa et elle baissa des yeux inexpressifs sur l'homme qui s'avançait. L'ami d'Angelina. Il avait beau ne pas être désagréable à regarder, elle avait envie de le claquer.

Il doit être aussi idiot qu'elle

Il lui sourit et elle ne réagit pas.

« Tu vas bien ? Tu as un peu trop bu on dirait »

C'était visiblement le cas d'une fille de leur groupe, qui titubait et venait de manquer de peu de s'effondrer sur tous les autres. Angelina s'était écartée d'un air écœuré.

« Je vais très bien. Elle moins »

« Oui, elle boit toujours trop ! »

L'homme ne comprenait visiblement pas qu'il la dérangeait.

« Sans doute. Qu'est ce que tu veux, tu t'es fâché avec miss monde ? »

« Non. On dirait que tu as envie de tuer tout ce qui bouge »

« Peut-être parce que c'est le cas ? »

Il haussa les épaules et elle souffla pour prendre son mal en patience. Le démon revenait.

« C'est ton copain ? »

L'homme s'était appuyé sur la vitrine et observait le noble progresser.

« Mon jardinier. Mais cela relève de ma vie privée »

« Ce n'est pas le grand amour entre Angie et toi »

« Qui pourrait être mentalement saint et apprécier cette sale truie »

Il pouffa et observa Ciel arriver en croisant son regard neutre.

« Allez à plus, heureux de t'avoir rencontré, comme j'avais entendu parler de toi »

Elle hocha la tête et observa les passants sans faire cas du noble qui venait d'arriver. Il ne fit pas de commentaires.

« Il y a eu un changement de programme »

Elle haussa un sourcil vers lui.

« Je ne vais pas pouvoir vous amener avec moi, je ne vais plus au ministère »

« Vous plaisantez j'espère. Et si cette femme dont vous m'avez tant rabattu les oreilles meure avant d'avoir livré ses secrets ? »

« Je vais prendre ce risque. Mon travail comporte beaucoup d'imprévus, je suis obligé de faire avec »

Elle voulut parler mais se ravisa rapidement. C'était assez inutile de protester, il aurait toujours le dernier mot.

« Je vais vous raccompagner chez vous »

Elle se redressa et l'invita à se mettre en route d'un geste sec. Il se débarrassait d'elle comme d'un pull trop chaud. Ils progressèrent en évitant les passants déjà alcoolisés. Ils n'évoluaient pas de façon linéaire et ses efforts d'esquive ne payèrent pas. Un homme de haute stature lui rentra dedans.

« Eeeh pardon ! »

Elle se massa le front et reprit sa route.

« Ça vaa ? »

« Oui »

« Attendeez vous venez boire un verre et on est quittes »

« Non. Bonne soirée »

Il l'agrippa par le poignet.

« Moi je suis un gars sympa, George la bonne p-poire qu'on m'appelle »

« C'est bien ça. »

« J-je t'ai dit de rester ! C'est quoi ton pr-roblème ?! »

« Laisse-moi et va jouer plus loin »

« T-tais-toi un peu »

Elle se sentit tirée vers le démon et le bras de l'homme fut repoussé sans douceur.

« Lâche-la »

« Ouééé zen mec on fait que parler »

« Elle t'as demandé de la laisser »

« Ça va eeh ! Je voulais juste être sympa ! T'façon aujourd'hui les femmes c'est toutes de salopes ! »

Le poing du démon entra en contact sur son nez et il s'effondra sur le trottoir. Ciel avait à peine pivoté son corps. Il la força à passer son chemin et ils reprirent leur route devant des yeux ébahis.

« Soyez plus ferme si vous voulez vous faire obéir. Ne prenez même pas la peine de leur répondre »

« Je veux rentrer seule »

« Non »

« Ce n'est pas à vous de décider ce que je fais de ma soirée. Vous vous êtes pris pour quoi, ma nounou ? »

« Vous avez cru faire le poids dans un combat physique contre un homme de cette envergure dans votre état ? Vous êtes complètement inconsciente ma pauvre. Heureusement que je prends la peine d'endosser ce rôle »

Elle grinça les dents. L'idée de le frapper lui avait en effet plus qu'effleuré l'esprit.

« C'est surtout que je vous gêne. Ça vous emmerde de me traîner avec vous »

« Vous n'allez pas commencer votre cirque. Je le ferais si je le pouvais »

Son regard disait exactement l'inverse et laissa sa lèvre inférieure se tordre en un pli désapprobateur.

« Je suis donc censée faire semblant de croire à votre prétexte ... Soit »

Il s'arrêta et se retourna.

« Écoutez maintenant. Je suis sérieux quand je dis que vous ne me dérangez pas. Le problème, c'est quand vous et votre sale caractère commencez à tout discuter et à trouver n'importe quel prétexte pour tout critiquer. »

Elle haussa les sourcils et le couva d'un regard faussement navré. Elle prit une voix chaude.

« Pauvre petit démon sans défense je suis méchante avec lui ... »

Il ne cilla pas.

« C'est vrai que je dois vous ménager »

Elle tourna sur elle même pour se remettre face à la route et n'ajouta rien en le dépassant.

« Et vous êtes bien sotte de penser que rentrer seule dans cette tenue est raisonnable ! Peut-être avez-vous oublié la fois où j'ai dû vous sortir d'une mauvaise passe avec des rôdeurs »

« Ils étaient plusieurs et nous sommes en été, ma tenue n'a rien d'extravagant »

« Une femme n'a pas besoin d'une tenue extravagante pour se faire remarquer quand elle est isolée »

Elle se contenta de le distancer avec espoir. Elle était certaine de ne pas gagner contre lui, il pouvait la contraindre physiquement à le suivre. Même en partant en courant, il la rattraperait rapidement. Ils accédèrent à un parking et le démon se dirigea vers l'horodateur. Elle l'attendit près de la voiture et y entra quand les clignotements lumineux éclairèrent faiblement ses mains. Ce n'était pas la même que l'autre fois, elle était bien plus discrète.

Le démon la rejoignit après avoir jeté le prospectus bloqué sous son balai d'essuie-glace. La radio s'alluma sur une vielle balade quand il mit le contact et il changea de station. Il dû laisser passer plusieurs véhicules pour pouvoir sortir du parking et elle observa les phares les dépasser les uns après les autres.

« … -brique people. Henry Cavill a passé son samedi dans la boue mesdames ! L'acteur qui incarne le super-héro des studios DC Comics dans Man of Steel a participé au Commando Challenge, la version dix kilomètres d'une course d'obstacles, presque identique à celle que les Marines britanniques doivent réussir lors de leur test d'entrée. Ce challenge doit permettre de rassembler des fonds pour le Devon Air Ambulance Trust et la Royal Marines Charity »

Le démon fit mine de changer à nouveau et elle retint son bras.

« … Cela fait un moment qu'Henry se prépare pour cet événement. Il avait posté une vidéo sur Instagram, il y a une semaine, dans laquelle il expliquait avoir fini une session d'entraînement et encourageait tout le monde à s'inscrire. Il avait d'ailleurs révélé le mois dernier qu'il se serait engagé dans les forces armée s'il n'avait pas été acteur ! Il est surprenant votre chouchou Sally ! -Ah ça je le répète depuis le début haha, c'est le meilleur superman de tous les temps ! Merci Mickael pour cette revue people, tout de suite la météo de demain annoncée par- »

« Pourquoi ce sourire idiot ? »

Elle se crispa en constatant qu'il disait vrai.

« Je préfère quand vous regardez la route »

« C'est inquiétant que les femmes en soient encore à idéaliser les acteurs hollywoodiens »

« Je n'ai aucun compte à vous rendre sur qui j'idéalise ou pas je me trompe »

Il haussa les épaules, comme pour dire que cette histoire était trop absurde pour l'intéresser et elle s'en agaça.

« C'est un bon acteur, mais surtout un homme charmant et engagé. Il est resté simple malgré son succès et toutes ces cruches à ses pieds. Je trouve un charme certain aux hommes modestes, vous voyez ? Non, bien sûr »

Il roula des yeux en silence et ne répondit rien avant quelques minutes.

« Ce commando reste très accessible, cela n'a rien d'un exploit »

« Ce n'est pas ce qu'il m'a semblé. Ne commettez pas l'erreur de penser que votre point de vue m'intéresse. »

Il laissa les automobilistes engagés dans le rond-point les précéder. Elle réalisa qu'il ne la reprenait plus quand elle sortait ses piques.

« Et vous ? »

Il tourna la tête et elle se retrouva plongé dans un saphir fermé.

« Quelle est votre actrice préférée ? »

« Je croyais que mon avis ne vous intéressait pas »

« En ce qui concerne Henry Cavill »

Il haussa les sourcils et reporta son attention sur la route. Ça ne semblait pas être une question qu'on lui posait souvent.

« Vous parlez du jeu d'acteur ? »

« En globalité disons »

Il passa la troisième vitesse sans répondre. Elle finit par se concentrer sur sa vitre.

« Je n'en connais pas vraiment »

« Aucune ? »

Un groupe de touriste mit plus de trente secondes à traverser la rue.

« Mais j'en ai rencontré certaines dans des soirées »

« Vraiment ? Qui avez-vous rencontré au cours de vos soirées »

Il soupira, regrettant visiblement d'avoir parlé.

« Pas grand monde »

« Ce n'est pas une réponse »

Il renâclait à parler dès que cela le concernait. Et cela avait le don de l'agacer.

« Je me souviens d'une excentrique. Mais ce n'était pas une actrice »

« C'est assez vague »

« C'était pendant le Royal Variety Show. Elle était très particulière donc je m'en souviens. Elle portait une tenue en latex rouge pour saluer la Reine »

« Ce n'était pas Lady Gaga par hasard ? »

« Quelque chose comme ça oui »

« Vraiment ? Comment est-elle ? C'est aussi une actrice »

« Je ne lui ai pas parlé. Elle était renfermée. Sans doute la concentration »

« Elle rencontrait la Reine d'Angleterre, rien d'étonnant »

« Elle ne devait pas être si nerveuse que cela pour s'habiller d'une façon si peu conventionnelle »

« Il y en a eu d'autres ? »

« Je me souviens aussi d'une brune. Elle jouait dans un film très populaire, à ce que j'ai compris »

« Brune ? Une anglaise ? »

Il acquiesça, les yeux rivés sur la route.

« Elle travaillait aussi dans le milieu de la mode et œuvrait pour des associations caritatives »

« Je ne vois pas »

« Emma, je crois. Je l'ai croisé lorsque je m'étais isolé. Il y avait trop de journalistes »

« Vous parlez d'Emma Watson ? Avec des yeux châtains ? »

« C'est cela, oui »

Elle contint difficilement une exclamation de surprise.

« Est-elle aussi intéressante qu'on le prétend ? »

« Je ne sais pas ce que l'on prétend, mais elle l'est »

« Au point de plaire au Comte Phantomhive ? »

Il s'arrêta au stop et s'appuya sur son poing.

« Ce genre de femme fait avancer les bonnes causes. Son travail et son dévouement sont respectables »

« Je ne parlais pas de cela. Est-ce qu'elle est aussi belle que dans les magazines ? »

Il lui lança un regard curieux.

« Il n'y a pas grand-chose à dire sur ce plan-là, et rien à lui reprocher »

Elle reporta son regard devant eux, acquiesçant.

« Et à elle, vous lui avez plu ? »

Il haussa les épaules.

« Elle voulait que l'on se revoie pour organiser une collecte de fonds. Elle m'a laissé son numéro »

Fait-il exprès de tout mélanger ?

« Vous l'avez fait, cette récolte ? »

« Non »

« Pourquoi ? »

« Pour faire parler les Debussy »

Elle se cala à nouveau contre son siège.

« Parce que je ne voulais pas m'associer à sa cause »

Il ajouta après quelques secondes.

« Et qu'elle semblait trop intéressée par mon personnage »

Elle cacha son trouble.

« Ne vous plaisait-t-elle pas ? »

« Je ne tiens pas m'afficher avec des personnalités publiques »

« Cela ne ferait pas de mal à votre entreprise pourtant, c'est aussi un mannequin »

« On me l'a déjà dit. Je n'ai pas de temps à perdre dans ce genre de relation. Dans mon milieu les faveurs ne se font jamais sans contrepartie »

« Vous considérez ce genre de relation comme une perte de temps ? »

« Oui »

Elle ne poursuivit pas, de plus en plus consternée parce qu'elle entendait.

Il n'y a donc aucune femme dans cet univers qui l'intéresse ?

Personne ne parla pendant de longues minutes et le son du moteur finit par la bercer dans sa morosité.

« Il lui manquait quelque chose »

Elle se tourna mais il ne quitta pas la route des yeux.

« A Emma Watson ? Franchement vous êtes dur. Elle me plairait même à moi si j'étais attirée par les femmes »

« Vous ne l'êtes pas ? »

« Je vous demande pardon … ? »

Il haussa les épaules à sa mine outrée.

« Cela n'aurait rien eu de choquant. Chaque personne a une part d'homosexualité en elle, plus ou moins présente. Les démons n'ont pas de considération pour le genre. Seule l'âme fait une personne, elle est leur seul critère de sélection »

« Vous êtes gay ? »

Il s'esclaffa silencieusement et elle fut horrifiée l'espace d'un instant.

« J'ai gardé une préférence pour les femmes de ma vie humaine. Enfin cela s'est vérifié pour l'instant. Ce que je voulais dire, c'est que devenir démon fait perdre d'autres considérations »

« Quel genre de considérations ? »

« Tout ce qui ne traite pas à l'âme. La nature, le caractère. L'âge »

Il se tut et elle eut l'impression qu'il s'était interrompu. Il ne reprit pas. Son visage avait perdu toute trace d'amusement.

« Ces choses-là vous importent peu alors »

Elle avait affaire à un autre Ciel à présent. Le taciturne inexpressif.

« Je vois. Vous êtes- »

Le démon freina brutalement et elle ne put terminer sa phrase. Elle fut projetée vers le pare-brise et les pneus crissèrent. Sa ceinture se bloqua et la ramena durement en arrière. Le véhicule s'arrêtera et elle put à nouveau souffler, retirant ses mains crispées de la boite à gants. Elle se retourna lentement vers le noble en retirant les mèches de cheveux de sa vision. Ce dernier s'était détaché et sortait en vitesse pour se précipiter vers l'avant du véhicule. Elle contourna le capot en chancelant et remarqua la vielle dame qui se relevait tant bien que mal avec son aide.

« Elle n'a rien ?! »

Il secoua la tête tandis que la dame tirait lourdement sur sa veste pour se remettre sur pieds.

« Vous allez bien, madame ? »

Élise les rejoignit et ramassa le sac à main tombé à terre.

« Je suis vraiment confus, je ne vous ai pas vu arriver. Voulez-vous que je vous conduise dans un centre médical ? »

La grand-mère semblait aller bien. Heureusement que les réflexes du démon étaient remarquables. Elle couvait son sac fraîchement récupéré d'un regard blasé. Elle avait les cheveux coiffés dans un chignon plutôt négligé, à moins que ce ne soit dû à la chute.

« Ouais ouais. C'est la troisième fois cette semaine, je suis rodée »

Elle faillit s'étouffer pendant que les yeux du noble s'agrandissaient légèrement de saisissement.

« Vous êtes arrivée vite, vous avez une sacrée foulée pour votre âge vous savez ? »

« Je sais j'aime pas me traîner »

« Il faut faire attention quand vous traversez la route »

« Attention, mon cul ! C'est vous qui avez le permis pas moi ! »

« Madame ! Vous n'êtes pas-»

« C'est mademoiselle ! »

Voir le démon en difficulté devant une mamie lui arracha un éclat de rire.

Il a limite le double de son âge !

« Vous avez raison de rigoler ma petite ! »

Elle acquiesça en souriant et réceptionna le regard noir du démon.

« Je suis navrée, c'est aussi de ma faute. Je lui posais des questions ça le déconcentrait »

La vieille dame la détailla brièvement de haut en bas.

« Ce n'est pas étonnant qu'il était déconcentré tiens ! Ah ces hommes »

Élise ignora l'air suffoqué du démon pour changer de sujet, le sourire grinçant.

« Vous habitez loin, mademoiselle ? Ce n'est pas prudent de traîner aussi tard le soir »

« Je sais. Mon fils m'a encore oublié au club »

« Il l'a peut-être fait exprès »

« Ciel. Au club ? »

« De bridge. J'y vais tous les vendredis de dix-huit heures à dix-neuf heures trente, ils servent l'apéro gratos »

« Je comprends mieux »

« Ciel, taisez-vous. Ce n'est pas gentil de sa part »

« Bah, il a du boulot. Il faut qu'il nourrisse sa marmaille. Je lui ai dit de s'arrêter au bout du deuxième mais savez, les jeunes. Toujours un peu irresponsables »

« Bon eh bien ... Permettez-nous au moins de vous raccompagner chez vous. Vous habitez loin d'ici ? »

La dame lorgna en direction du noble, l'air méfiant.

« Non c'est bon c'est juste à côté. Vous voulez quand même prendre une tasse de thé ? »

Elle jeta un regard noir au démon qui s'apprêtait à rejeter la proposition sans délicatesse. Il roula des yeux.

« Je suppose que nous pouvons rester quelques minutes »

« Parfait. J'ai fait des scones »

Ils se retrouvèrent à suivre une grand-mère claudicante après que le noble ait trouvé où se garer. Les rues étaient désertes mais ce quartier n'était pas des mieux fréquentés une fois la nuit tombée. Elle n'avait pas eu le cœur de refuser de la compagnie à une mamie oubliée par son propre fils qu'il avait manqué de peu d'écraser.

Ils arrivèrent devant un immeuble délabré avec une porte en verre brisée et elle vérifia les environs pendant que la vieille dame tapait le digicode. Il y avait une forte odeur d'urine sur le trottoir et elle se demanda si elle n'allait pas tout rendre. La femme les invita à entrer et le démon se laissa précéder. Elle s'exécuta en resserrant le nœud dans les manches de la chemise.

« Pressez un peu je n'ai pas toute la soirée »

« Si vous n'aviez pas essayé de l'écraser aussi ? »

La voix de la femme leur parvint depuis les étages.

« Venez bon sang ! J'ai mal aux dos moi »

Le hall d'entrée et les couloirs étaient encore plus délabrés que l'extérieur du bâtiment et elle se demanda comment une vieille dame pouvait survivre ici.

« Les loyers sont chers à Londres, elle n'est pas la seule dans ce cas-là »

« Je sais … elle ne peut pas aller en maison de retraite ? »

« Elle ne doit pas avoir les moyens »

La vieille dame leur fit signe d'approcher depuis son perron. La tapisserie était décrépie et le carrelage s'était détaché ça et là. Le paillasson propre et sophistiqué devant l'appartement semblait sortir d'une autre dimension. Ils la suivirent à l'intérieur en s'essuyant les pieds.

« Excusez-moi ce n'est pas très rangé, je vis seule je ne fais pas attention à ces choses-là »

Les lieux étaient pourtant parfaitement ordonnés, les nombreuses plantes vertes vigoureuses et le service en porcelaine soigneusement rangé sur son étagère. L'appartement était assez petit, même pour une personne seule.

« Installez-vous, je vais faire un peu de thé »

Le canapé était orné de multiples napperons légèrement délavés et ils tachèrent de s'y installer sans tout faire tomber. Peine perdue pour le démon qui passa les trente secondes suivantes à les remettre en place. Il retint un soupir agacé et se remit à consulter son téléphone. Elle se releva pour rejoindre la vieille dame. Leur hôte dans la cuisine disposait déjà des tasses sur le plateau à thé qui cliquetaient faiblement sous ses tremblements.

« Oh. C'est vous »

« Je peux vous aider ? »

« Non, vous pouvez rester avec votre fiancé je n'en ai pas pour long. Moi aussi j'ai eu un amoureux, je sais ce que c'est »

La dame lui lança un regard complice qu'elle fut obligée d'ignorer.

« Ce n'est pas mon fiancé mademoiselle. Mademoiselle ? »

« Penny Smith. Vraiment ? C'est vrai que vous n'avez pas de bague. En même temps il est très malpoli, ne faîtes jamais cette bêtise »

« Haha ne vous inquiétez pas pour ça »

Elle proposa ses services pour porter le plateau jusqu'au salon et elles continuèrent à converser en route. Ciel éternua à leur arrivée.

« Oooh moustache ! »

Le chat cessa de se frotter au démon réfractaire pour se lover contre la vieille dame.

« Vous êtes allergique aux poils de chats mon garçon ? »

Il acquiesça et replaça un napperon tombé en se frottant le nez.

Je comprends mieux certaines choses

« Alors comme ça vous n'avez pas de fiancé ma petite ? Les plus jolies étaient prises les premières de mon temps, ah ça, fallait se grouiller quand on était un mec ! Moi j'ai reçu deux demandes en mariage le même jour, c'était le 15 septembre 1951 »

« Et avez-vous accepté l'une d'elles ? »

« Oui, celle de mon Fernand. Mais il est mort avant la cérémonie. L'Indochine »

« La guerre ? Je suis navrée »

Le regard de la dame s'était perdu vers un coin de la pièce et elle comprit qu'elle se remémorait des souvenirs et des moments qui n'appartenaient qu'à elle. Ses yeux étaient devenus plus humides, à moins que la lumière ne lui jouât des tours. Ciel se taisait et observait la vieille femme d'un air fermé, mais il y avait une sorte de compréhension dans son regard. Elle décida d'amener la conversation sur un terrain plus joyeux.

« Quel âge a votre chat ? Il est adorable »

« Ah Moustache ? Il a sept ans ! Enfin il en fait douze, c'est un pépère depuis que je l'ai fait castrer. Il allait trop traîner n'importe où, faire le joli cœur et rouler des mécaniques »

Ils eurent droit aux fameux scones qui semblèrent réveiller l'enthousiasme du démon et la conversation dériva sur des sujets variés. C'était surtout elle et la vieille femme qui intervenaient. Elle leur parla de ses fils et de ses petits-enfants, qu'elle ne voyait que peu malgré la proximité. Elle se considérait comme veuve depuis neuf ans, à défaut d'avoir pu l'être avant, lorsqu'un AVC avait emporté son concubin. Ils ne s'étaient jamais mariés par respect pour son défunt fiancé, bien qu'ils aient eu des enfants ensemble. Le thé et sa voix douce eurent raison de son énergie et elle se sentit commencer à piquer du nez.

« Bah de toute façon je suis bien obligé de tenir. Qui s'occuperait de moustache sinon ? Vous avez encore faim ? Je dois avoir des biscuits »

« Non, merci beaucoup gardez-tout ça pour vous »

Le démon lui lança un regard mi agacé mi scandalisé, irrité de ne pas avoir eu son mot à dire.

« J'en fais rien moi. J'ai pas beaucoup de visites. Bon, je vous force pas. Vous voulez un petit digeo ? »

« Je vous demande pardon ? »

« De la gnôle, je la fais moi-même : vous m'en direz des nouvelles »

« Je suis désolée mais je ne me sens pas d'attaque »

« Vous avez une petite mine en effet. Allongez-vous si vous voulez »

« Je vous remercie mais ça ira »

« Et vous, mon petit ? »

« Navré mademoiselle je conduis. »

« Ça pour conduire vous conduisez »

Elle se pinça les lèvres pour ne pas laisser transparaître son amusement et la conversation se poursuivit. Le démon ne semblait pas décidé à y mettre un terme, se contentant de les écouter, ou non. Somnolente, elle finit par appuyer sa tête contre l'accoudoir, se pliant en deux pour ne pas mettre ses pieds sur les coussins. Le noble se décala pour lui laisser de la place et elle parvint à trouver une position plus ou moins confortable.

« La pauvre enfant, elle est éreintée »

« C'était une journée compliquée »

« Forcément qu'elle est fatiguée avec vous »

J'ai surtout l'endurance d'une huître avec le traitement

« Vous la nourrissez bien au moins ? Qu'est-ce qu'elle est mince. Les femmes étaient plus en chair de mon temps »

La vieille dame croyait visiblement qu'elle s'était endormie. Elle ne réagit pas, trop lasse pour répondre mais trop irritée pour s'endormir complètement.

« Elle a toujours été comme ça »

Qu'est-ce que vous en savez.

« Vraiment ? Elle a bien de la chance alors. Et vous, jeunot, qu'est-ce que vous faîtes dans la vie ? »

« Je travaille dans l'import-export, rien d'important »

« Vraiment ? Comme mon petit garçon. C'est un beau gars lui aussi. Je dois avoir une photo »

La femme décida peu après de les rejoindre sur le canapé, puisque le démon se décala et sa position fut tout de suite moins confortable.

« Regardez, il est bien comme vous »

« Comment s'appelle-t-il ? »

Élise fronça les sourcils d'inconfort, tordue en deux.

« Comment déjà ? Ah oui, Theo ! »

Elle sentait l'arrière de ses cuisses presser la jambe du démon, ce qui l'indisposait malgré la fatigue. Sa chemise n'était pas très longue. Elle grogna faiblement et étendit ses jambes pour les passer par-dessus le noble. Ce dernier s'activait de temps en temps pour réceptionner et reposer les albums photos. Il ne réagit pas oralement quand elle s'exécuta, se contentant de les utiliser comme étagère. Elle garda les yeux fermés et replongea dans sa sieste, emportée par une douce quiétude. Le chat s'était installé sur le tapis et ses ronronnement continus la berçaient mieux que le son des gouttes de pluie sur sa fenêtre l'hiver.

Elle restait stupéfaite que le démon n'ait pas encore détalé en prétextant le travail. C'était de sa faute après tout, à lui de trouver les mots pour les sortir de là. Elle avait l'impression qu'il appréciait d'entendre la vie de cette femme. Comme s'il était nostalgique. Ou peut-être faisait-il très bien semblant. Même-elle n'arrivait pas à le remarquer.

Elle considéra cela comme une raison supplémentaire pour s'endormir et ne se soucia plus du retard du noble. Elle sentit au bout d'un moment un chatouillement que son cerveau embrumé par la fatigue mit du temps à expliquer. C'était au niveau de sa jambe, juste en dessous du genou. La main du démon était posée sur son mollet et son pouce effleurait distraitement sa peau. Était-ce un simple toc ? Le noble passait son temps à acquiescer au monologue de la femme. Il avait réussi à se débarrasser de certains albums et le gros du poids sur ses jambes avait disparu. Son contact lui procura un réconfort inattendu. C'était doux et chaud. Le toucher de ses doigts rendus légèrement calleux par on ne sait quel travail avait quelque chose de particulièrement plaisant. Elle eut une impression de déjà-vu.

Le sommeil la gagna peu à peu et elle se sentit soulevée sans être en mesure de déterminer combien de temps ils étaient restés chez la femme. Elle ne reprit conscience qu'au moment où le démon la déposa sur la banquette arrière. Sa chaleur contre elle lui manqua cruellement mais elle n'émit par d'objection. Il démarra et le trajet ne sembla prendre que quelques secondes. Le noble ouvrit de nouveau la portière pour la porter. Il se stoppa devant ce qu'elle devina être son portail.

« Élise, où rangez-vous vos clefs ? »

« 'sais pas … »

Elle se réinstalla contre lui et entendit la sonnerie puis la voix d'Andrew quelques temps plus tard.

« -tion, elle est très fatiguée. Obligez-là à se reposer davantage »

« Bien sûr monsieur, je vais aller la coucher »

« Merci Andrew »

Elle changea de bras et sentit bientôt le torse légèrement voûté mais costaud de son majordome contre elle.

« Ce n'est rien monsieur, je suppose que vous avez à faire »

« Je vous remercie d'être toujours présent pour elle »

« Je suis là pour ça monsieur, rien de plus naturel »

Il y eu un léger blanc et elle devina que le démon et le majordome communiquaient par le regard, puis ce dernier fit volte-face et se mit en route.

On la déposa sur son lit et elle bafouilla un remerciement à l'adresse du vieil homme. Elle sentit qu'on écartait les mèches de cheveux de son visage puis la pièce redevint noire et elle sombra définitivement dans le sommeil.

OoOoOoO

Londres, 19 août. Soirée

OoOoO

« Attendez mademoiselle je n'ai pas mis le four à préchauffer ! »

« Ne t'inquiète pas on a tout le temps qu'il faut »

Le vieux majordome traversa la cuisine d'un mouvement vif, rayonnant dans son tablier orange fétiche.

« Coupez bien les pommes et surtout assurez-vous qu'il ne reste plus de pépins ou de rugosités, voilà le secret d'un bon Apple-pie, il faut que ça fonde dans la bouche ! »

Elle acquiesça promptement en se demandant comment un homme de son âge pouvait s'amuser autant à l'idée de cuisiner. Elle avait décidé de se joindre à lui ce soir, faisant une pause dans ses recherches. Elle vida ses cubes dans une casserole qui contenait déjà presque tous les autres ingrédients de la garniture. Un peu de cuisine américaine ne faisait pas de mal de temps en temps, elle devait elle-même avouer avoir en horreur la majorité des plats de la gastronomie anglaise, si l'on pouvait appeler cette cuisine une gastronomie.

Probablement pas

« Oh, mademoiselle attendez le téléphone sonne »

« Hm ? J'y vais, tu ne devrais pas sortir la pâte du frigo ? »

« En effet ! »

Elle laissa le vieil homme à ses réjouissances et s'essuya minutieusement les mains dans son tablier avant d'atteindre le combiné. Elle hésita un instant à décrocher.

« Allô ? »

« C'est moi »

Elle sentit son cœur faire un bond. Sa voix resta néanmoins atone.

« Vous appelez tard »

« Il n'est que vingt heure quatre »

Il jouait sur les mots. Elle perçu elle-même sa propre hostilité.

« Qu'est-ce que vous voulez ? »

Elle déduisit une légère surprise à son bref silence.

« Je ne pensais pas qu'il me faudrait une raison d'État pour vous téléphoner »

« C'est simplement que ma convalescence et celle d'Abby n'ont jusqu'à présent jamais été un motif suffisant pour que vous preniez le temps de m'appeler »

Il n'avait pas pu manquer le reproche sous-entendu dans sa phrase. Elle n'osait pas le formuler de façon plus directe.

« Je savais que vos jours n'étaient pas en danger et vous aviez besoin de repos »

« Pourtant passer un appel n'a rien d'éreintant, et nos vies ne sont pas plus en danger ce soir que les autres »

« En effet. Je voulais juste vous demander une prudence particulière, n'ouvrez pas à n'importe qui et sortez le moins possible »

« Sebastian a déjà appelé pour ça l'autre jour »

« Je sais. C'est important donc j'insiste »

« Je vous remercie d'avoir trouvé cinq minutes pour me le dire vous-même »

« J'avais beaucoup de travail »

« Je pensais que vous m'auriez tenu au courant sur ces affaires d'archives et d'interrogatoire »

« Vous étiez trop fatiguée. Il n'était pas raisonnable de vous solliciter à nouveau »

« Au final cela n'aura servi à rien de me faire marcher dans tout Londres avec trente-huit de fièvres pour me ramener chez moi »

« Je n'ai pas eu le choix ce soir-là, une affaire importante m'appelait ailleurs »

Une affaire importante

Elle se pinça les lèvres pour se contenir.

« Quelle était cette affaire urgente ? »

Il y eu un bref délai.

« Je suis tenu au secret par mes fonctions »

L'explication était sans failles.

« Je vois. Je n'irais pas me tapir dans un bunker si c'est ce que vous demandez. J'habite dans l'un des quartiers les mieux surveillés de Londres »

« Faîtes ce que vous bon vous semble de mon conseil, vous ne pourrez pas me dire que je ne vous aurais pas prévenu »

« N'ayez aucune inquiétude, votre responsabilité serait à présent écartée s'il venait à m'arriver quelque chose »

« Ne dîtes pas n'importe quoi »

« Alors ne m'y poussez pas. Je vous souhaite une bonne soirée »

« A vous aussi. »

Son ton était resté neutre malgré sa remarque intraitable. Il raccrocha et elle résista à l'envie de se frapper la tête au mur. C'était bien beau de lui expliquer qu'elle était en danger, encore mieux de ne pas lui dire pourquoi ni de qui elle devait se méfier. Et pourquoi maintenant en particulier ?

Et pourquoi m'a-t-il menti ?

Pourquoi avait-il prétexté ses fonctions pour l'avoir quitté ce soir-là ?

Elle avait déchanté dès le lendemain de leur virée chez Nina Hopkins, malgré la soirée qui lui avait paru agréable avec le recul, sans doute grâce à ce thé chez la vielle dame. C'était Abby qui était venue mettre fin à sa sérénité matinale. Une pointe d'amertume la transperçait à chaque fois qu'elle songeait à cette conversation.


« Il y a quelque chose qui me trotte dans la tête »

« Hm ? Dépêche-toi j'ai mon omelette qui brûle »

La blonde avait semblé autant dérangée par le fait de parler que de se taire.

« C'est juste que je suis sortie avec des amis hier soir. Au Rodrik's. Et je suis sûre que j'ai vu Ciel passer devant avec une femme à son bras »

Elle s'était désintéressée de son omelette.

« Une femme ? Qui ? »

« Aucune idée »

« Et tu sais ce qu'ils faisaient ? »

« Pas trop, je n'entendais pas depuis l'intérieur. C'était avant qu'on aille en boite. Il semblait heureux et la fille avait une main devant la bouche, limite si elle arrivait encore à respirer tellement elle riait. Et elle le tenait assez étroitement. Elle était très chic, super bien roulée et canon, je sais pas qui c'était mais elle avait un truc. Peut-être une noble ou une célébrité mais sa tête me disais rien. J'avais l'impression que c'était pas la première fois qu'ils se voyaient parce qu'ils avaient l'air complices. En robe moulante sous son manteau et talons comme ac en tout cas »

« Je vois »

« Lily ? Je ne sais pas si j'ai bien fait de te dire ça »

« Non, c'est bon »

« Ça se trouve j'ai rêvé ? »

« C'est peut-être une collègue à lui »

« Aussi canon ? On travaille en Louboutins chez les militaires maintenant ? »

« Il n'est pas vraiment militaire »

« On s'en branle idiote ce n'est pas ça le problème ! »


Penser que Ciel puisse avoir une relation aussi particulière avec une autre femme lui mettait le cœur au bord des lèvres, elle avait décidé de se l'avouer après plusieurs jours de déni durant lesquels elle n'avait reçu aucune nouvelle de lui. S'il aimait une femme, comment se faisait-il qu'elle ne s'en était pas aperçu ? Pourquoi le cachait-il ? C'était donc ça son affaire importante qui l'avait fait tout annuler pour la ramener chez elle ? Était-ce pour cela qu'Emma Watson comme toutes autres ne semblaient pas l'intéresser ? Elle ne se souvenait pas l'avoir jamais vu essayer de la faire rire comme il le faisait visiblement avec cette femme.

Peu importe. Ça ne me regarde pas

Tu plaisante j'espère

Non.

Il n'a pas eu le temps de t'appeler en quinze jours mais il en a eu pour elle en tout cas

Ce n'est peut-être qu'une collègue. Il n'a pas de compte à me rendre à ce niveau là

Quel manque d'estime flagrant de sa part

Je peux toujours compter sur lui pour me protéger. Tant qu'il fait ce à quoi il s'est engagé, c'est suffisant.

C'est suffisant ? Il te traite comme une imbécile. Fais-le lui payer. Ce n'est pas ce que tu veux. Tu en attendais plus. Et il ne te le donnera jamais

« Eh toi »

Elle revint à elle et dû sonder ses alentours du regard pour se souvenir où, et avec qui elle se trouvait. Le Shinigami rouge passait une main gantée devant ses yeux avec impatience, une bouteille de tequila dans l'autre.

« Grell. Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Euh ça va petite ? »

Elle fronça les sourcils et se rendit compte qu'elle avait les yeux humides.

« C'est les oignons »

« T'épluche des carottes »

« Mais avant je faisais les oignons crétin »

« Ah ok. Donne-moi ton portable »

Elle s'essuya les mains et lança un regard étrange au Shinigami.

« Pour quoi faire ? »

« Ça ne te regarde pas »

« C'est mon téléphone »

« C'est une affaire de grands »

Il sembla remarquer l'objet en question sur la table du salon et s'éclipsa prestement pour s'en emparer.

« J'ai dis non. Rends-moi ça »

« Non »

« Grell »

« Tu es trop bruyante ! »

« Je te préviens, j'arrache tes faux cils un par un si tu appelles le manoir Phantomhive. »

Le Dieu de la mort piailla de panique avant de prendre ses jambes à son cou. Il parla de sa voix aiguë et surexcitée habituelle.

« Il faut que je fasse ma déclaration à Sebastian ! Je sais que tu as son numéro ! »

« On n'appelle pas les gens à cette heure-ci imbécile »

« On ne fait pas attendre le destin petite sotte ! »

« Quel destin ? »

« J'attends la récompense de Sebas-chan et je vais la lui demander sur le champ ! Mes services se paient, qu'est-ce que tu crois ! »

Elle avait déjà compris qu'il ne parlait pas d'argent.

« Sebastian va croire que c'est moi imbécile. Tu ne veux pas regarder Dirty Dancing encore une fois ? »

« Sans Sebastian ce n'est pas drôle ! C'est l'homme de ma vie ! Je le sais, nos karmas sont en symbiose suprême ! »

« Tu ne pourrais pas les avoir à des horaires normales tes révélations supra-sensorielles ? »

« Sebastiaaaaaaan~ Comment ça marche ce truc bordel ? »

« Mademoiselle tout va bien ? »

Elle remarqua le vieux majordome qui venait d'émerger du garage, trois briques de lait sous le bras.

« Andrew attrape-le s'il te plait »

Le majordome saisit le bras du Dieu de la mort d'un geste précis quand ce dernier passa près de lui en sifflotant. Il envoya sa main tendue au creux de son coude et Grell pleurnicha en surjouant la douleur.

« On ne porte pas la main sur les femmes ! Espèce de sale vieux sans principes ! »

« Je suis navré madame, mais les ordres de mademoiselle ne souffrent aucune hésitation »

Elle les rejoignit à grand pas et récupéra son dû dans la main affaiblie de l'hurluberlu. Le majordome se prêtait de façon amusante au jeu du Shinigami qui consistait à le prendre pour une femme.

Ce dernier était malheureusement des plus complexes à raisonner, surtout quand il avait quelque chose en tête. Il s'agissait en général de Sebastian, de « Willy » ou de Ciel. Elle n'avait pas osé le mettre dehors depuis que Ronald l'avait sensibilisé à son cas. Et elle savait à présent qu'elle avait fait le bon choix. Si le démon avait pris la peine de l'appeler, la situation devait être préoccupante. En outre sa compagnie ne lui était pas tout le temps désagréable, il rendait la maison plus vivante.

La sonnerie grinçante de la porte d'entrée la fit soupirer et elle pivota sur elle-même, d'humeur massacrante. Elle arrêta le vieil homme d'un regard.

« J'y vais c'est bon. Essaie de l'attacher quelque part »

Il hocha la tête et désigna la cuisine avec l'air sévère qu'il savait si mal faire au Dieu de la mort. Ce dernier suivit la direction en avançant d'un pas traînard, bougonnant. Il obéissait étrangement au majordome, du moins plus qu'à elle.

Elle passa devant le miroir de l'entrée et constata que ses cheveux étaient dans un état alarmant. Elle remit en place les petites mèches qui s'échappaient de son chignon et soupira en observant le reste de son reflet. Elle passa finalement une phalange sous chacune de ses paupières pour y enlever l'imperceptible couche de poudre de maquillage et rejoignit la porte d'entrée avec méfiance.

« Qui c'est ? »

« Police, ouvrez »

« Qu'est-ce qui me le prouve ? »

« Ouvrez ou vous vous rendrez coupable d'un refus d'obtempérer envers un agent de la Couronne »

Son air agacé récalcitrant disparut et elle entrouvrit la porte pour constater qu'un officier en uniforme lui faisait effectivement face, la mine sévère. Elle se racla la gorge en reprenant contenance.

« Je vous demande pardon, je vous ai pris pour quelqu'un d'autre »

Il haussa les sourcils, appréciant son changement de ton.

« Je peux vous aider, monsieur l'agent ? »

Il semblait avoir la trentaine, ou un peu moins. De carrure solide, il était légèrement typé, avait les cheveux coupés ras et les yeux verts. Un peu moins grand que Ciel mais aussi large d'épaules.

« Bonsoir madame. Oui. C'est assez bruyant chez vous, des plaintes ont été déposées par le voisinage »

Ne me dîtes pas qu'on entend cet abruti hurler à l'autre bout du quartier

« Des plaintes monsieur ? »

Grell choisit ce moment précis pour débouler dans le hall et la poussa de côté.

« Enfin un mâle ! Tu viens me faire une petite séance de fouilles mon mignon ? »

Elle repoussa le Shinigami dépourvu de cortex cérébral après que le policier leur ait lancé un regard saisi. Un peu trop enjoué, le Dieu de la Mort tituba en faisait demi-tour et se prit le coin du buffet dans le front avant de s'écrouler.

« Votre ami a l'air mal en point »

C'était exactement ce qu'elle voulait éviter. Elle l'observa l'inanimé gésir au sol et espéra un instant qu'il ne se réveillerait pas.

« Il rentre d'un dîner, il n'a pas tout à fait dessaoulé »

« Déjà, à cette heure-ci ? »

« Je sais je fais tout ce que je peux pour le calmer, c'étaient de très bons amis à lui voyez-vous »

« Seb-hic-ASTIAAAAAAAAN »

Elle eut un petit rire nerveux pour meubler le silence estomaqué du policier.

« Les amours, la vie, les disputes tout ça, c'est beau n'est-ce pas ? »

« Je vois. Ne le laissez pas prendre le volant »

Une musique commença dans la salle de séjour et il se décala légèrement pour regarder derrière elle. Le Shinigami s'était déjà relevé, véritable pile électrique. On l'apercevait au loin se tortiller au milieu du salon en babillant les paroles.

« Ni sortir de cette maison en fait ... »

Elle ne put qu'acquiescer.

« Oui, je vais le coucher »

« Pouvons-nous parler ? »

« Bien sûr, entrez »

Elle se décala pour le laisser passer et éteignit la radio. Ils s'assirent dans le salon sous les protestations de Grell. Il shoota dans un coussin avant de se retrancher au premier étage et elle sourit au policier pour tenter de détendre l'atmosphère.

« Chouette soirée, n'est-ce pas ? »

L'officier s'installa sur le fauteuil, déposant sa casquette près de lui.

« Pas vraiment. Je suis de garde jusqu'à six heures »

« Je vois »

Elle chercha un sujet plus fructueux.

« Alors, quelles plaintes ont été déposées contre moi ? »

« Les voisins ont appelé plusieurs fois pour tapage nocturne »

Et ils ne peuvent pas se déplacer pour me prévenir au lieu d'appeler les flics ? Paye les coincés du cul de ce quartier

« Ah oui ? »

« Cette semaine. Lundi et mardi soir. Et aujourd'hui »

Les seuls soirs où le Shinigami n'était pas parti « chasser du beau gosse » selon son appellation d'origine non contrôlée. Il parvenait à lui seul à faire le boucan de vingt personnes.

« Je suis confuse monsieur l'agent. J'ai eu beaucoup de visites ces temps-ci »

« Quel genre de visites ? »

« J'ai eu des problèmes de santé. Des amis et de la famille »

« Je suis navré de l'apprendre, j'espère que ce n'était rien de grave »

Il accepta la tasse de thé qu'Andrew venait lui apporter.

« Vous êtes le majordome de cette maison n'est-ce pas ? »

Le vieil homme acquiesça.

« Vous confirmez ce que dit votre employeur ? »

Andrew s'inclina.

« Je n'ai pas souvenir de fête monsieur. Mademoiselle nous a simplement fait peur »

« Vous êtes sûr ? »

« Certain monsieur l'agent »

« Bon »

Elle décida qu'il était temps de changer de sujet avant que l'idée farfelue d'envoyer Grell au poste ne germe dans son esprit.

« Comment se passe vos journées monsieur ? Y-a-t-il beaucoup de travail supplémentaire avec les touristes ? »

« Oui, les journées sont longues et les nuits courtes, enfin sauf celle-ci »

Ils parlèrent de tout et de rien et le policier se fit resservir quatre fois en thé et en Apple-pie. Elle finit par le soupçonner de s'être davantage réfugié chez elle qu'autre chose. Un bruit de clapotis se fit entendre et leur attention fut dirigée vers les escaliers. C'est Andrew qui s'exclama le premier d'une voix paniquée.

« Mademoiselle ! Il y a de l'eau qui coule de l'étage ! »

Elle cessa aussitôt de s'esclaffer à l'anecdote du policier de plus en plus décomplexé et haussa les sourcils. Elle posa sa tasse et se leva pour rejoindre les marches, flanquée d'Andrew et du pli soucieux qui barrait son front.

« Il faut vite éponger cela ou l'eau va imprégner le bois et il va flétrir mademoiselle ! »

« Votre ami ? »

Elle jeta un regard surpris au policier qui s'était glissé dans son dos.

« Voulez-vous que j'aille voir si tout va bien ? »

« Allez-y »

Elle le laissa passer devant, sachant pertinemment que sa maison courrait un plus grave danger que le Dieu de la mort. Le policier monta le premier avec la prudence et l'agilité d'un espion du KGB. Elle le suivit en ruinant toute leur discrétion, pataugeant en escarpins dans la marre. L'eau trouble se déversait continuellement du bas de la porte de la salle de bain au milieu du couloir

« Grell ?! »

« Monsieur Grell ? »

Aucune réponse ne leur parvint et elle se sentit s'énerver.

« Il ne s'est quand même pas noyé cet idiot »

« Il n'y a qu'un moyen de le savoir madame, reculez »

Il enfonça la porte verrouillée et des flots d'eau mousseuse trempèrent le bas de son pantalon tailleur en laine vierge pourtant replié avec soin. Ses pieds profitaient déjà du bain, de toute façon.

La porte …

« Grell ?! »

Elle aperçut le Shinigami dans la baignoire, entièrement nu, et l'eau déborder dans des afflux de mousse blanche.

« Il s'est endormi en se faisant couler un bain »

Elle soupira pendant que le policier coupait l'arrivée d'eau.

« Il est plutôt à part, votre ami »

Elle s'approcha et lui tapa les joues pour le faire revenir à lui.

« Grell »

Il dormait, tout simplement. Son corps était émergé jusqu'au bassin et elle remercia vivement la mousse qui cachait le reste de son anatomie. Son torse était étroit mais étonnement musclé.

« Grell ! »

Elle recommença un peu plus fort.

« Hé »

« Hmmmm »

« Ce devait être une soirée très arrosée pour qu'il soit dans cet état »

Le policier s'avança et elle lui laissa la place, allant chercher une serviette pour s'épargner une vue particulièrement bizarre.

« Monsieur, vous vous sentez bien ? Réveillez-vous »

Le Shinigami grogna et lui adressa un sourire pointu, l'observant par dessus ses lunettes en demi-lune.

« Tu viens prendre un bain avec moi ? »

Les Dieux de la Mort tiennent vraiment mal l'alcool

« Monsieur relevez-vous s'il vous plait »

L'officier replaça la main que le Shinigami avait levé jusqu'à son visage contre son flanc et entreprit de le faire sortir de la baignoire, attrapant la serviette qu'elle lui tendait pour cacher la nudité de Grell. Elle préféra détourner le regard, passant une main au coin de ses yeux.

« Tu m'emmène dans mon lit monsieur l'agent ? Il y a plein de place ~ »

Le policier lui lança un regard médusé.

« J'aime bien quand un mâle me porte. Tu peux rester si tu veux, mon copain n'est pas là ! »

Le mot copain était donc censé désigner Sebastian ?

« Grell ça suffit maintenant. Il a du travail tu ennuies tout le monde. »

« Ne vous inquiétez pas »

« Je suis désolée de vous faire perdre votre temps, il est un peu dissipé ce soir »

Il hocha la tête d'un air neutre non dépourvu de sérieux.

« Il n'y a pas de mal, je dois aider mes concitoyens »

« C'est charmant de votre part »

Elle aurait été bien incapable de le porter toute seule. Elle considéra l'eau qui couvrait le sol de reflets ondoyants des lustres du couloir. Elle allait passer un temps fou à tout éponger.

Ils entrèrent dans la confortable chambre allouée au Shinigami et le policier le déposa sur son lit. Ils s'y prirent à deux pour le faire lâcher son cou et il put enfin se redresser, passant une main sur son dos malmené par l'opération. Le Dieu de la Mort s'endormit en grognant de plaisir et ils soupirèrent à l'unisson. L'agent rabattit les couvertures et elle put enfin ouvrir totalement les yeux.

« Il se passe des choses étranges ici »

Elle fit semblant de ne pas comprendre et laissa échapper un rire gêné. Il se retourna vers elle pendant qu'elle verrouillait la porte. Elle ne souhaitait pas avoir plus d'histoire pour ce soir.

« Madame, je- »

« Shh. Ne prenons pas le risque de le réveiller. Venez »

Elle prit le chemin des escaliers et il la suivit docilement.

« Je n'approfondirai pas cette affaire, mais je vous prierais de faire attention pour les prochaines fois. Nous sommes à Chelsea, les riverains attendent une certaine tranquillité de ces lieux »

Elle s'arrêta en haut des escaliers, ne souhaitant pas déranger Andrew qui s'était mis en tête de tout éponger. Elle s'appuya contre le mur avec lassitude.

« Merci beaucoup en tout cas »

Il acquiesça.

« Il est vrai que l'on assiste à beaucoup de choses étranges dans la police, mais je n'avais encore jamais vu un homme ivre me faire des avances en tentant de se suicider au bain moussant »

Elle s'esclaffa spontanément, mi amusée mi désespérée. Elle passait pour une folle dans tout ça. Heureusement qu'elle avait réussi à soudoyer le policier avec l'Apple-pie d'Andrew.

« Je n'aurais même pas pu le porter sans vous »

Il s'appuya à son tour contre le mur.

« Vous n'avez plus à vous inquiéter de quoi que ce soit à présent »

« Vous êtes fort serviable. Je me sens coupable de vous avoir retenu si longtemps »

« C'est très naturel. Je suis là pour ça »

Elle le sentit s'approcher et se redressa.

« Je sais que vous avez beaucoup de travail, je ne voudrais pas vous retenir davantage »

Elle ponctua sa phrase d'un sourire aimable et se remit en marche pour le conduire vers la sortie. Jouer la jeune bourgeoise innocente mettait sa patience à mal.

« Pas de problèmes »

Ils descendirent les marches dans un silence qu'elle ne perçut pas comme naturel. Elle le raccompagna jusqu'à la porte.

« Arrête Andrew, je vais m'en charger »

« Mais mademoiselle les marqueteries des escaliers sont en Acacia du Mexique ! »

« Vous voulez de l'aide ? »

Elle se retourna vers le policier.

« Non, ne vous inquiétez pas ce n'est rien »

Va t-il partir un jour

« Je vous remercie de "passer l'éponge" pour cette fois monsieur l'agent »

Il salua son jeu de mot par un sourire avant de sortir de la maison.

« C'est normal, ça ne doit pas être facile tous les jours. Si vous avez besoin qu'on le mette en cellule de dégrisement appelez-moi. Vous devriez consulter des spécialistes pour une cure de désintoxication »

« Ah non il n'est pas drogué il est toujours assez … dynamique »

Il eut l'air légèrement surpris.

« Je vais quand même vous laisser mon numéro si vous rencontrez des complications. Parfois les familles sont réticentes à en arriver à des mesures aussi extrêmes, mais c'est l'ordre public qui est en jeu donc je vous demande d'y réfléchir à deux fois. Il faut savoir être raisonnable et penser au bien-être de l'ensemble de la communauté »

Il me prend pour une buse ?

En aucun cas un policier était amené à laisser son numéro de téléphone personnel à un civil, même pour mettre quelqu'un en dégrisement. Elle accepta la feuille arrachée de son calepin avec un sourire crispé, préférant jouer la profane qu'elle était censée être.

« Je ne doute pas que vous ferez le bon choix madame »

« Merci pour tout. A qui ais-je l'honneur ? »

Il s'inclina brièvement avec un air espiègle qu'elle trouva malgré tout à fait charmant.

« Ian Carter, à votre service »

« Fort bien, monsieur Carter. Si j'ai un problème je saurai à qui m'adresser »

« N'hésitez pas. Je crains de devoir vous quitter. Merci pour tout, je vous souhaite une agréable soirée madame Debussy »

Elle hésita quelques secondes. S'il racontait les faits étranges auxquels il avait assisté chez « madame Debussy » la situation n'irait pas en s'améliorant.

« C'est juste Élise »

Il acquiesça, l'air taquin.

« Madame "juste" Élise »

Elle fit mine d'être amusée.

« Veuillez pardonner mon indiscrétion, mais êtes-vous nouvelle dans ce quartier ? Je ne vous ai encore jamais croisée »

« Pas du tout, vous avez dû m'apercevoir sans faire attention »

J'ai surtout été absente trois ans

« Cela m'étonnerait. Je vous souhaite une excellente soirée madame Élise, n'hésitez pas à faire appel à moi en cas de besoin »

Elle hocha la tête et il s'inclina solennellement. Elle garda son air serein jusqu'à ce qu'il soit hors de vue. Elle espérait avoir fait illusion. Ses joues la démangeaient à force d'avoir autant souri.

« Il est graaave canon ! Tain ils ressemblent à ça les flics chez les richoux ? T'as chopé son num j'espère »

Elle ferma la porte et posa le numéro en question sur le buffet.

« Abby où tu étais ? Par où tu es entrée ? Fais attention à ne pas glisser c'est trempé ! »

« J'étais avec des potes ils m'ont fait fumer un truc dingue et- Woooooow c'est quoi ça y'a quelqu'un qu'a pissé par terre »

« C'est de l'eau je viens de te le dire. C'est pour ça ta tête de zombie ? »

« Je suis trop bien làà »

« Va t'allonger et ne touche à rien »

La blonde se laissa diriger vers les canapés et s'y affala sans résistance. Élise pressa une main sur son front et monta vérifier que le Shinigami ne ferait pas plus de bêtises pour ce soir.

C'est l'asile ici

Elle entendit Andrew accueillir la blonde.

« Mademoiselle a passé une bonne soirée ? »

« Super ! J'ai ramené de quoi faire un petit after, t'en veux ? »

« Je ne fume pas mademoiselle »

« Mais tu vas voir c'est super ! »

« Je regrette mademoiselle je suis en service »

Elle haussa le ton pour se faire entendre depuis l'étage.

« Andrew va te reposer arrête de bouger partout tu me donne le tournis ! »

« Mademoiselle ! Cet escalier fait la fierté des Debussy depuis des générations je dois le sauver ! »

Il leur a survécu, à quoi bon le sauver

« Ouii sauvons le soldat Ryaaaaan »

Elle revint vers le living Room prudemment, tâchant de ne pas glisser avec ses escarpins.

« Andrew je m'en occupe, donne-moi tout ça. Abby dodo »

« Mais mademoiselle vous allez prendre froid si vous restez dans des vêtements mouillés ! »

« Il fait vingt-quatre degrés dehors »

« A poiiiiiil muahahaha »

« La mousse va déteindre sur les marches ! »

« Andrew, il me semble avoir lu quelque part qu'ils passaient des rediffusions tardives d'inspecteur Derick »

« Non ils ont déprogrammé … Les gens ne savent plus ce que sont les bons téléfilms de nos jours »

« Je vois, c'est fort dommage. Tu ne voudrais pas nous préparer un remontant à Abby et moi ? On va en avoir besoin »

Le vieil homme se redressa en grimaçant et compressa le bas de son dos.

« J'y vais- mademoiselle ! »

Elle essora la serpillière, retirant ses chaussures pour se préparer à la pénible tâche qui allait suivre.

« Et restes dans cette cuisine »

« Je vois des chiens. Ils surfent. Non, ils volent »

« Oui, oui »

« Tu as encore ta bouteille de tequila ou l'autre a tout bu ? »

Le traumatisme qu'elle avait subi au château ne la laissait pas en paix et elle n'avait toujours pas eu le courage de l'empêcher de noyer cette peur dans la boisson ou quoi que ce soit d'autre pour l'instant.

« A partir de maintenant tu ne bois plus une goutte d'alcool. Tu as assez défoncé ton organisme comme ça »

« Si je veux »

« Tu verras bien »

« T'es pas ma mère ! »

« Je vais au moins t'empêcher de niquer ton foie espèce de- ! »

Elle s'interrompit, s'astreignant au calme. La blonde grogna et se rallongea dans le canapé, levant les mains pour toucher quelqu'un chose d'imaginaire.

À quoi ça sert d'éponger le rez-de-chaussée si je n'ai pas fait l'étage

Elle monta les marches et entreprit d'organiser méthodiquement le nettoyage.

Pourquoi cet idiot a vidé tout le flacon ?

« Si tu ne dormais pas je te ferais tout lécher abruti ! »

Aucune réponse ne lui parvint de la chambre de Grell et ses narines se dilatèrent de dépit. Une musique commença dans le living room, une balade ou quelque chose d'affreusement niais. Un vieux CD de sa mère.

« Abby c'est déprimant, n'empire pas la situation »

La blonde mima le signe d'un chef d'orchestre dans un rythme lent, les yeux fermés.

« Elle est trop bien cette chanson quand tu phase en fait »

Elle ne fit pas cas de la nouvelle lubie de son amie. Le coup de téléphone du démon avait peut-être eu une autre raison que la prévenir. Elle ne le saurait jamais, il n'avait pas vraiment pu lui dire quoi que ce soit d'autre. Elle avait été brutale mais voyait mal comment il aurait pu en être autrement. Elle n'était absolument pas prête à se confronter à lui. Elle n'était pas aussi résistante qu'elle ne l'aurait cru, tous ces mensonges la blessaient. Surtout celui-là.

Il n'a pas de comptes à me rendre, il faut que j'arrête de croire cela

Elle essora sa serpillière dans le seau une énième fois et remarqua qu'une lumière était restée allumée dans l'une des chambres.

« On éteint les lumières quand on quitte une pièce ! »

Vivement que j'aille dormir et que tout s'arrête

Elle se défoulait plus ou moins sur les flaques d'eau.

Pourquoi tu lui porte le moindre intérêt ? Tu sais très bien comment il se comporte avec les autres femmes, pourquoi cela changerait-il avec toi

Pas toutes les femmes visiblement

Si naïve. Je me fais même de la peine à moi-même

Elle ressentit le besoin d'inspirer longuement, sentant ses yeux redevenir sentimentaux. Le Shinigami parla dans son sommeil et elle tenta de comprendre quelque chose au grognement inintelligible. Sa chambre se situait quelques mètres plus loin dans le couloir, derrière la vitre floue qui avait envahi son champ de vision. Il frappa le mur d'un coup sec.

Il est dangereux même quand il dort

Il se cogna et elle l'ignora jusqu'à la quatrième fois en une minute.

« Grell dors et ferme là ! »

Un autre coup se fit entendre et le calme revint.

Il est possédé ce type

Elle avait bientôt fini le couloir et espérait à présent pouvoir commencer la salle de bain.

Tu croyais que tu étais la première nigaude qu'il croisait ?

La porte de la chambre trembla sur sa droite et elle tressaillit violemment.

« Grell, c'est quoi ton problème ?! »

« Sebastiaaan c'est toiii~ ? »

Marre de me coltiner tous les cas sociaux de Chelsea.

Les coups cessèrent, il était retourné se coucher.

Somnambule en plus

Elle jeta tous les tapis imbibés dans la baignoire et épongea le sol sans faire dans la dentelle. Elle finirait le travail demain, après une bonne nuit de sommeil. Quand elle ressortit, le Shinigami avait à nouveau décidé de se promener en dormant et actionnait frénétiquement la poignée.

Il croit que je vais le laisser sortir l'innocent

Elle déverrouilla sa chambre.

« Ça suffit ? Tu es complètement idiot ? »

Le Shinigami était retourné s'allonger et gisait sur son lit, les bras écartés. Les couvertures le cachaient toujours.

Merci Seigneur

Elle referma la porte derrière elle pour ne pas l'aveugler avec la lumière.

« Non … arrête tu me chatouille Seby … »

Elle claqua la langue et s'approcha pour ramasser les draps qui tombaient par terre.

« Allez. Maintenant tu arrêtes de causer des ennuis à tout le monde »

« Hmmm »

BOUM

Elle resta interdite au son de choc. Cela venait du grenier au dessus de leurs têtes. Il n'y avait personne en haut. Un bruit de frottement suivit, comme si un objet se déplaçait.

« Qu'est-ce que c'est que ça »

« Hm ? J'ai encore oublié de respirer ? »

Son cœur tambourinait fort contre ses cotes.

« Viens voir avec moi dans le grenier »

« Tu as cru que j'avais que ça à faire ? Va jouer ailleurs petite »

« Il y a quelque chose en haut »

« Ça s'appelle un toit »

« Je ne déconne pas bon sang »

« C'est normal les bruits du genre, c'est le bois qui travaille à cause de la chaleur. C'est Willy qui me l'a dit »

« Mais non ce n'était pas ça tu n'as pas entendu !? »

« Et tu penses que je vais te croire alors que t'as sifflé toute la bouteille de tequila »

« C'est toi qui l'a bu crétin ! »

« C'est pour ça que je n'aime pas les enfants, ils sont trop bruyants »

« Espèce d'obsédé sexuel inutile ! »

« Rrr … Sebastian… Non pas devant tout le monde enfin ~ … »

Il était parfaitement désintéressé de son problème.

« Tu auras ma mort sur la conscience »

Elle sortit de la pièce après avoir hésité à l'étouffer sous son oreiller. Les bruits s'étaient tût, et mieux valait oublier ce qu'il s'était passé.

Elle observa le fond du couloir, là où se tenait la porte qui donnait accès au grenier. Il n'avait pas été réhabilité et servait à stocker toute sorte de meubles, babioles, livres et cartons. Elle secoua la tête et avança jusqu'à la salle de bain. Elle ne craignait rien tant que d'entendre à nouveau ces frottements dans le silence pesant. Elle tourna les yeux vers le couloir, observant que rien ne se tenait dans l'encadrement de la porte et que la lumière éclairait toujours l'étage.

Elle voulut ouvrir le robinet mais le lavabo demeura sec.

Ce Carter a coupé l'arrivée d'eau

Elle chercha la plomberie des yeux et monta sur une chaise pour atteindre le système. Elle se retournait vers le couloir toutes les dix secondes et sentait la chair de poule sur sa nuque. Elle vida et rinça la baignoire de toute la mousse d'un parfum lavande écœurant.

« J'ai faim »

Elle roula des yeux.

« Eh bien sers toi tu sais où est le frigo idiote »

« Si je descends ils me prendront »

« De qui tu parles ? »

La blonde resta silencieuse et elle se retourna pour lui jeter un regard interrogateur. L'encadrement de la porte était désert.

« Abby ? »

Elle cligna des yeux un instant avant de rejoindre le couloir.

« ABBY ! »

« Woow qu'est-ce que j'ai fait encore ? J'ai pas allumé mon joint et je suis pas en train de mettre des miettes sur le canapé t'es tarée ! »

La voix de la blonde provenait du bas des escaliers, à l'endroit même où elle l'avait quitté.

« Tu n'avais pas faim ? »

« Bah si du coup je mange tes crackers »

Elle cachait mal son trouble.

« D'accord, ne bouge pas surtout »

La porte s'ouvrit au fond du couloir et elle cria.

« Mademoiselle ? Tout va bien ?! »

Le battant se referma lentement.

« Reste dans la cuisine Andrew. »

Les deux âmes du rez-de-chaussée se turent et elle ne quitta pas la porte des yeux. Elle ne bougeait plus.

« J'ai faim madame »

Un autre cri de surprise quitta sa gorge et elle pivota vers la voix. C'était un enfant. Celui qu'elle avait vu chez Nina Hopkins.

« Mais … que fais-tu ici !? »

Ses grands yeux bruns étaient parfaitement inexpressifs. Elle l'aurait cru dans le coma s'il n'avait pas été debout devant elle.

« Souhaitez-vous que j'appelle la police mademoiselle ?! »

Le ton d'Andrew trahissait clairement son affolement.

« Non, c'est bon ! »

« Il ne faut pas appeler la police ou ils me prendront »

Le garçonnet ne semblait pas plus inquiet que cela, comme atteint d'une apathie sans nom.

« Comment tu t'appelles ? »

« Luka, madame »

« Pourquoi es-tu ici, Luka ? »

« Parce qu'on m'a dit que vous pourriez me protéger »

« Te protéger ? De qui ? Et comment es-tu arrivé au premier étage sans te faire remarquer ? »

« Il y a une gouttière qui passe près de la fenêtre, là-bas »

Elle tourna la tête vers le fond du couloir, juste à côté de la porte. La fenêtre était bien ouverte. Seul un poids plume aurait été capable d'escalader jusqu'ici.

« Comment as-tu su où me trouver ? »

« Elle me l'a dit »

« Nina ? Mais elle ne sait pas où j'habite »

« Pas madame Nina. C'est la dame blanche qui me l'a dit »

Elle sentit que tout clochait. Absolument tout. Le Shinigami émergea de sa chambre en peignoir, l'œil peu vif.

« On en veut à mon sommeil réparateur ou quoi ? Vous savez l'impact de la fatigue sur le teint ? Je suis une muse moi, ma peau vaut des millions vous voulez que je vous ruine avec un procès ?! »

Le bois au-dessus deux émit un craquement sonore qui résonna dans toute la bâtisse.

« Mademoiselle ?! »

« Restez-en bas tous les deux ! »

Le Dieu de la mort s'était redressé, alerte.

« Déjà c'est qui ce gosse ? »

« Je ne sais pas, emmène-le en bas et trouve-lui à manger s'il te plaît »

« Pourquoi moi ? Il a des jambes non ? Au fait tu serais pas un peu jeune pour te taper une garde alternée ? »

« Mais ce n'est pas le mien crétin ! »

« À moins que Sebastian m'ait caché quelque chose … »

Elle comprit au le choc qui s'intensifia sur son visage que le Shinigami était en plein délire.

« Traitresse ! »

« Mais je te jure que- ! »

L'enfant éclata de rire et traversa le couloir en courant.

« Ne t'approche pas du grenier Luka c'est dangereux ! »

Son ricanement résonna dans l'allée tandis qu'il disparaissait derrière la porte. Le battant se referma immédiatement sur lui.

« Grell ! On doit l'aider ! »

Il acquiesça et disparut un court instant pour revenir avec sa faux.

« Eh, on appelle Seby ou Cielou ? »

« Aucun des deux. Ronald ? »

« Qu'est-ce que tu veux qu'il foute cuilà ? »

« Bon Sebastian. En dernier recours »

Ils s'avancèrent prudemment jusqu'à la porte du grenier, coudes à coudes.

« Il y a déjà eu des morts non fauchés chez toi ? »

« Comment ça ? »

« Lorsque la lanterne cinématique d'un mort n'est pas récupérée, son âme reste sur place et elle ne peut pas passer dans les paliers supérieurs. Enfin l'au-delà »

« Une quoi ? Non je ne crois pas »

Ils ouvrirent le battant et observèrent les escaliers qui menaient aux ténèbres.

« Je passe devant petite »

Elle activa l'interrupteur pour y voir clair avant de le gravir à son tour, déclenchant de faibles grincements de protestation sous ses pieds. Le grenier était une vaste pièce qui s'étendait sur toute la surface de la maison. Elle n'en voyait pas le bout, cela faisait de nombreuses cachettes.

« Quoi il faut tout fouiller ? La merde »

« Chut »

« Je ne sens rien ici, il n'y a aucun résidu de lanterne cinématique »

C'est quoi ce truc de lanterne

« Luka ? »

La pièce était silencieuse.

« Je n'ai pas rêvé quand même »

« C'est peut-être un clochard qui squatte, ces bruits »

« On l'aurait entendu depuis longtemps »

« Ou alors un animal »

« Un chat. »

« Un chat, un castor, un nénuphar on s'en fou. Il va tâter de ma faux et je vais le cuire à la broche »

Elle scruta avec attention les recoins qui croulaient sous les stocks d'objets oubliés. Des années plus tôt, un ami commissaire-priseur de ses parents leur avait avoué que cette pièce renfermait des pièces et du mobilier de valeur, qui ferait le bonheur de nombreux antiquaires et collectionneurs. Bien que rénovée de frais, cette maison datait de plusieurs décennies et les meubles n'avaient jamais vraiment été liquidés à la mort de leurs différents propriétaires. Les Debussy s'accordaient sur le fait que l'héritage familial ne devait pas être cédé. Ils tenaient beaucoup aux souvenirs. Cette pièce abritait sans aucun doute une multitude d'objet ayant appartenu à ses parents plus jeunes. Elle n'était pas sûre de vouloir les retrouver.

« Luka ? Ce n'est pas l'heure de jouer ! Tes parents doivent être morts d'inquiétude »

« Je suis là madame »

Elle s'avança vers le fond de la pièce. Le petit garçon se tenait droit, dos à elle, devant la grande armoire de son arrière-grand-mère. Elle n'avait pas été ouverte depuis des lustres.

« Te voilà enfin ! »

Il se retourna, les yeux exorbités. Il souriait de toute ses dents.

« Elle arrive »

« Qui ça ? »

Le Shinigami l'empêcha d'avancer.

« Attends petite. Recule »

Il tressaillit et scruta les lieux avec attention. Les prémices de l'inquiétude traversèrent son visage avant qu'il ne s'effondre au sol.

« Grell ?! »

Elle se pencha et le secoua sans obtenir de réaction de sa part. Ses membres pendaient mollement le long de ses flancs.

« Ce n'est absolument pas drôle idiot »

Le petit garçon recommença son rire enfantin et elle se cru en plein cauchemar.

« Ne reste pas là Luka c'est dangereux ! »

Les paupières de Grell s'ouvraient légèrement quand sa tête basculait, mais ses yeux restaient vides.

« Mais tu ne peux pas mourir … »

Mais toi ?

Ses ongles s'enfoncèrent dans le bras du Shinigami.

Que crois-tu faire

Ce qu'elle avait pris depuis le début pour l'ombre de la grande armoire trembla avant de glisser derrière le meuble.

Ne t'approprie jamais ce qui m'appartient

Le petit garçon émit un son semblable au hurlement d'une vouivre qui la fit défaillir. Il s'avança pour ouvrir l'armoire avec ses petites mains. La voix d'outre-tombe martelait encore sa tête. Le bois verni au fond du meuble semblait attaqué par la pourriture. Il se décomposait et s'effritait tandis que des veines noires irradiaient progressivement ses rainures. Les vêtements que le meuble contenait furent écartés par une main semblant sortir tout droit de l'enfer. Les doigts cherchèrent à tâtons et se refermèrent sur le cou du petit garçon. Ses jointures saillirent tant elle le serra et le bruit des os qui craquent la fit serrer les dents avant que l'enfant ne s'effondre sur le tapis. Elle perdit définitivement son sang-froid quand le bras aida le reste du corps à émerger.

Ce n'était pas la créature du château. Celle-ci était bien plus intelligente, plus fourbe que l'épave aveugle et décharnée que le démon avait fait fuir. Ce n'était pas leur première rencontre. Elle entendait la poignée d'accès au grenier s'actionner frénétiquement et ne se souvint pas l'avoir fermé à clef. Quelqu'un martelait la porte de coups.

Andrew

Elle attrapa le Shinigami et le tira en arrière pour prendre de la distance de la créature qui se tenait immobile depuis quelques secondes, noyée dans les miasmes qui se dégageait de sa peau. Elle discerna un visage humain. Des yeux éteints dévisageaient le plancher, mais la mâchoire et ses pommettes n'était qu'os jusqu'au cou. C'était comme si la peau avait été arrachée. Les dents anormalement longues et engoncées dans ses joues saillaient jusqu'aux oreilles. Ses cheveux flottaient autour d'elle, longs et biscornus, comme une sorte de halo noir. Elle ne distinguait pas tout son corps. La chose ne semblait pas subir la gravité terrestre.

La partie humaine était féminine et semblait d'une grande beauté. Mais l'ensemble ne formait qu'un monstre difforme. Élise eut l'impression que son visage était chauffé à blanc et fut forcée de détourner la tête. Le Shinigami tressaillit et inspira brusquement. Il chercha sa tronçonneuse à tâtons et tira avec force sur la corde. Elle s'éloigna et observa Grell tenir l'entité en joue, le moteur vibrant entre ses doigts.

« Merde de merde Will va me tuer »

Leur visiteur se figea dans sa direction, l'observant sans réagir. Il ressemblait à une poupée de cire.

« Tu n'es pas assermentée la moche, casse-toi d'ici ! »

Le Shinigami fut interrompu par un milliard de plumes noires qui tombèrent pour flotter dans la pièce. Légères et inconsistantes, elles les plongèrent dans les ténèbres.

Repars d'où tu viens. Tu ne peux t'incarner sur Terre.

Elle reconnut la voix de Sebastian qui paraissait double, comme si un homme et une femme parlaient en même temps. Le visage de la créature sembla se tordre en un sourire. C'était une expression de fou furieux.

Depuis quand est-tu capable de loyauté, Iscarioth ?

La voix était dépourvue de toute bienveillance et les plumes noires du majordome convergèrent vers la créature jusqu'à l'engloutir. Elle crut quelques secondes que leur épreuve était terminée. Une main griffue se dégagea et lacéra les plumes. Le Shinigami n'attendit pas davantage pour intervenir. Sa faux scia l'antique armoire en deux dans des projections d'éclats de copeau, à l'endroit même où le monstre se tenait une seconde plus tôt. La lumière était revenue.

Vous êtes plus pathétiques les uns que les autres

L'entité réapparut et disparu pour reparaître à l'autre bout de la pièce. Qu'est-ce que c'était ? Elle s'était débarrassée de l'offensive de Sebastian avec une facilité déconcertante. Grell était lui aussi abasourdi par ce fait.

La chose s'était à nouveau figée pour les observer. Il se dégageait une prestance troublante de sa stature et la majesté dans ses paroles donnait l'impression d'entendre la voix du jugement dernier. Elle était visiblement autant, voire plus puissante, que Sebastian. Sans cette mâchoire et ce visage squelettique, sa beauté aurait été immense.

Son regard se posa sur Élise et ses yeux luisirent d'une lueur jaunâtre qu'elle ne connaissait que trop bien. Les yeux morbides et avides d'un loup affamé. Ses lèvres ne bougeaient jamais.

Tu aurais déjà dû mourir depuis longtemps

« Petite ! »

Grell vint se placer devant, en position de combat. La créature avança une paume ouverte vers lui et la referma en un craquement. Le Shinigami se tordit et s'écrasa contre le mur.

« Grell ! »

Un être humain serait mort après cela. Le Shinigami ne se releva pas pour autant. La créature s'était mise à trembler. Comme si l'air se dilatait à son contact, une résistance l'empêchait de se mouvoir. Elle sembla faire un effort surhumain pour soulever sa jambe qui émergeait entre les lambeaux de sa robe. La créature recommença avec l'autre et passa progressivement le corps de l'enfant.

Élise savait pertinemment qu'elle devait fuir. Elle jeta un regard inquiet à Grell hors de portée et fit volte-face pour courir jusqu'à la sortie. Ce n'était pas après lui que la chose en avait. Elle redescendit les marches de l'escalier quatre à quatre et se heurta à la porte close. Elle donna des coups contre le bois, les yeux écarquillés par la peur. Le blocage de la porte n'avait aucune raison rationnelle. Le battant tremblait, quelqu'un tentait de l'enfoncer depuis le couloir. Les longes courbes des cheveux sombres apparurent en haut de l'escalier et la lumière s'éteignit à nouveau. Elle hurla de frapper plus fort et sentit le bois vibrer sous le passage de la créature.

Imperat tibi Deus Spíritus Sanctus ...

Elle sentit son buste être happé vers l'avant et des doigts froids agrippèrent son chemisier en griffant sa poitrine.

Cui in magna tua superbia te similem haberi adhuc præsumis

Les doigts tremblèrent et elle sentit de la poussière ruisseler sur elle.

Vade, sátana, invéntor et magíster omnis falláciæ, hostis humánæ salútis.

Elle retomba contre la porte et les ampoules clignotèrent. La masse noire battit en retraite et se désagrégea. Un moignon chercha à l'atteindre et s'évapora comme de la cendre. La lumière revint et les yeux jaunes semblèrent flotter quelques secondes de plus dans le vide.

La porte céda et elle s'étala de tout son long. Des bras la rattrapèrent et elle reconnut une odeur.

« Ciel ? »

« Monsieur arrive m-mademoi-mademoise ... »

Ils chutèrent au sol et le majordome noir ne termina pas sa phrase. Elle était heureusement tombée au-dessus.

« Sebastian. Qu'est ce qui se passe ... »

Elle tressaillit et se redressa, prise de convulsion. Sa main se plaqua sur sa bouche et elle couru à la fenêtre pour rejeter son repas par-dessus la cloison. Ses tremblements se calmèrent progressivement mais ses jambes ne la portaient plus. Le démon noir avait complètement perdu conscience. Elle se laissa tomber et sentit son chemisier lui coller à la peau. Elle était en nage. Andrew arrivait depuis le rez-de-chaussée. Tout semblait ralenti.

« J'ai essayé d'ouvrir la porte mais il n'y avait rien à faire mademoiselle ! »

« Qu'est-ce qu'il s'est passé »

« Je n'en ai aucune idée je vous ai entendu crier. Tout va bien ? »

« Tu as entendu ? »

« Quoi donc ? Qu'est-ce qui vous a fait peur de la sorte ? »

« Quelqu'un a parlé. On aurait dit des incantations »

Il haussa les sourcils.

« Non, mademoiselle je n'ai rien entendu. Vous êtes affreusement pâle. Venez avec moi »

« Mais alors qui ? »

Un chat approchait d'eux depuis l'autre bout du couloir. Sur sa tête et son museau noirs ressortaient deux fentes écarlates qui l'observaient. Seuls le bas de ses pattes et sa queue étaient foncés, donnant l'impression qu'il venait de marcher dans de la suie. Elle se releva et grimpa les marches quatre à quatre.

« Grell ! »

Le Shinigami semblait reprendre tout juste connaissance.

« Ça va ? »

« Ouuuh. Il s'est passé quoi ? »

« Nous avons été attaqués, j'étais dans la salle de bain et ... Le garçon ! »

L'armoire était éclatée en deux, surplombant le vieux tapis persan recouvert de copeaux.

« Il n'est plus là … ? »

Andrew arrivait à sa suite.

« Je ne comprends rien »

« Sebastian n'a pas repris connaissance Andrew ? »

« Il est arrivé quelque chose à mon Seby ?! »

Le Shinigami sortit en trombe et son cri de désespoir ne tarda pas.

« SEBASTIAAAAAN ne me laisse pas seule ! Tu sais très bien que je ne survivrai pas avec ma pension de veuve ! Reviens-moi ! »

« J'ai envie de le frapper des fois »

Andrew tourna son regard atterré vers elle pour toute réponse. Le Shinigami pleurnichait à chaudes larmes tandis que le chat se tenait à bonne distance et léchait ses coussinets. Elle referma à clé une fois qu'ils eu tous rejoint le couloir.

« Apportez Sebastian dans le salon et allongez-le. Contacte son maître, Andrew. J'en ai pour dix minutes. Où est Abby ? »

Le majordome grimaça.

« Elle est tombée comme une masse un peu avant vos cris, elle boit bien trop »

Elle hocha la tête et se dirigea vers sa salle de bain. Grell portait le démon en style mariée avec une mine soucieuse et le chat s'était posté au milieu du couloir. Elle prit une douche apaisante et se lava les dents pour ne ressortir qu'une fois parfaitement propre. Constatant que la seule âme vivante du couloir était le chat, elle gagna sa chambre sans serrer particulièrement sa serviette contre elle. Elle enfila sa robe de chambre en soie et redescendit après avoir peigné ses cheveux. Le chat se joignit à elle dans sa désescalade.

Abby était affalée sur l'un des fauteuils avec une mine sereine. Sebastian gisait dans l'autre, complètement inerte. Elle n'aurait jamais pensé voir le majordome noir dans cet état. Andrew se tenait près de son amie et lui épongeait le front quand elle grognait. Grell tenait la main de Sebastian et l'observait de près. Le dernier personnage de la scène se tenait face à la baie vitrée, aussi stoïque qu'à l'accoutumée. Il ne laissa aucun signe montrer qu'il l'avait remarqué.

« Tout le monde va bien ? Il n'a toujours pas repris connaissance ? »

Andrew secoua la tête, la mine grave. Grell exulta.

« Qu'est-ce qu'il s'est passé enfin ? Je me souviens d'avoir été attaqué par cette pourriture. Puis plus rien ! »

« Sebastian s'est évanoui après que la créature soit partie, j'en suis certaine. C'est étran- »

« Qui l'a fait partir ? »

Ciel se retourna de biais, le visage glacial.

« Si ce n'est pas Sebastian quelqu'un d'autre l'a fait »

Elle mit quelques temps à trouver ses mots, prise au dépourvue par sa présence.

« Tout s'est passé très vite. On m'a touché et j'ai entendu une voix puis la créature s'est … désintégrée »

« Une voix ? »

« Je ne la connaissais pas »

« Mais on était seuls dans le grenier petite »

« Peut-être était-ce monsieur Sebastian ? »

« Certainement pas. Que disait cette voix Debussy ? »

« Elle parlait latin. Je ne me souviens pas du reste »

Le démon haussa les sourcils pour refaire face à la vitre.

« Vous êtes certaine que c'était du latin ? »

« J'en ai fait quelques années, aucun doute »

« Tu penses que c'est un exorcisme ? »

Un silence pesant envahit la pièce à la proposition du Shinigami. Il s'était adressé à Ciel plus qu'à eux. Le noble secoua lentement la tête.

« Je ne connais personne capable de réaliser un exorcisme assez puissant pour combattre Asmoth. Quant à vaincre Sebastian alors qu'il n'a pas dû l'entendre, cela relève de l'impossible »

« Quelqu'un l'a fait pourtant, et il m'a sauvé. »

Ses paroles jetèrent un froid sur l'assemblée.

« Mais qui ? Aucun de nos registres ne fait état d'un tel être … »

Grell se tut et elle jeta un regard au chat qui se grattait sous l'oreille. Elle n'intervint pas sur ce sujet.

« Qui est Asmoth ? »

« Je pense que c'était lui, petite »

« C'est un démon ? »

Ciel répondit à la place du Shinigami.

« Plus ou moins. Il était là avant les démons »

« Alors il est plus vieux que Sebastian »

« Oui »

« Donc plus puissant que lui »

« Peu d'êtres parmi les démons ou Dieux de la Mort sont capables de l'affronter »

« Et l'exorcisme l'a tué ? »

« Bien sûr que non »

Le noble ne sembla pas décidé à poursuivre et c'est Grell qui vint à son secours.

« Un exorcisme est un sortilège puissant contre les démons incarnés dans le monde des humains »

« Pas quand ils sont dans leur monde ? »

« Les exorcismes les renvoient là-bas, qu'est-ce que tu veux que ça leur fasse quand ils y sont déjà petite sotte. C'est la seule façon de s'en débarrasser ici »

« Ce sont les même que ceux des prêtres ? »

« Aucun humain ne peut pratiquer d'exorcisme. Leurs babillages ne sont destinés qu'à demander l'aide d'une entité capable »

« Pourquoi en a-t-il après moi ? »

Le Shinigami haussa les épaules, aussi perdu qu'elle. Le démon persistait à fixer l'extérieur.

« Ciel. Vous savez »

Le délai de sa réponse le trahit.

« Vous n'avez rien fait de mal, ce n'est pas votre faute »

« C'est censé me rassurer ? À qui la faute alors ? »

Grell et Andrew se raidirent à son haussement de ton. Le démon ne réagit pas.

« Répondez »

Il souhaitait manifestement garder ses informations pour lui. Sebastian expira et ses paupières se crispèrent.

« Seby-chou ?! Tu attends mon baiser pour te réveiller complètement c'est ça ? Tu as toujours été si romantiique ~ »

Sa réponse leur parvint une seconde après que le Shinigami ait commencé à se pencher sur lui. Il le repoussa d'une main sur la figure.

« Non, merci. »

Elle se baissa à sa hauteur.

« Comment vous sentez-vous ? »

Il remarqua sa position et se redressa. Ses yeux se fermèrent et il défaillit à nouveau.

« Doucement »

« Ça ira, mademoiselle. Je suis navré du dérangement occasionné »

Il tourna le regard vers son maître.

« Il s'agissait d'Asmoth, monsieur »

« Je sais »

Les yeux du majordome scintillèrent dangereusement.

« Monsieur doit aimer les plaisanteries. »

« Pas sur ce ton. Nous savions que le risque était réel »

« Je me souviens vous avoir expressément incité de régler ce problème plus tôt. »

Elle n'avait jamais vu le majordome démoniaque aussi condescendant. Les deux démons faisaient abstraction du reste des âmes présentes et évoquaient des sujets compris d'eux seuls. Le noble adressa un regard dur à son serviteur.

« Nous en reparlerons plus tard »

« Il y avait ce gosse, il a disparu »

Ils se retournèrent vers le Shinigami et elle repensa au garçon à l'étrange comportement. Elle aida Sebastian à se redresser en constatant son équilibre précaire.

« Je vous remercie mademoiselle »

« C'est moi qui vous remercie. Vous êtes venu malgré le danger »

« Un enfant vous dîtes ? »

Le ton du démon derrière eux n'était pas plus accueillant que tout à l'heure.

« Il est arrivé d'on-ne-sait-où »

« Comment était-il ? »

« Un morveux roux aux yeux marrons »

Elle intervint en jetant un regard neutre au noble.

« Le même qu'à la boutique de Nina Hopkins. Il a dit s'appeler Luka »

Il baissa les yeux sur elle, inexpressif.

« C'est lui qui vous a conduit à elle ? »

Elle acquiesça en silence, ne sachant pas par quel genre désigner cet Asmoth.

« Je ne sais pas ce qui lui est arrivé. J'espère qu'il va bien »

« C'est le cadet de nos soucis. Cet enfant est mort depuis plus d'un siècle. C'est l'énergie vitale de Grell qu'Asmoth a utilisé pour se manifester. Il n'a invoqué qu'une fraction de lui, il ne pouvait pas se matérialiser davantage avec les sceaux que nous avons apposés sur la maison. L'enfant n'était qu'un appât, une coquille vide »

Elle réprima l'horreur que lui inspiraient ses paroles et sentit ses mains devenir moites.

« Pourquoi était-il ici ? »

Ciel leur tourna le dos une nouvelle fois.

« C'est ce que nous essayons de comprendre »

« Je pense qu'il y a déjà beaucoup d'informations que vous puissiez nous donner »

« Vous êtes vivante, c'est tout ce qui compte »

« Non, certainement pas. Cela risque de se reproduire. Vous n'avez aucun contrôle sur cette créature. Grell et moi avons failli y laisser notre peau. Je pense que nous méritons la vérité »

« Vérité que suis dans l'incapacité de vous donner. Mais si une illumination vous permet d'éclairer nos lanternes ne vous gênez pas pour nous informer »

Il mentait. Elle avait appris à reconnaître son attitude lors de ses mensonges. Il reportait souvent son attention sur un objet étranger à la conversation et reprenait son souffle au début de ses phrases, pour s'accorder un infime délai de réflexion.

« Je sais que vous n'êtes pas étranger à cette affaire »

Un silence sans fin s'écoula, au cours duquel elle sollicita chaque démon tour à tour. Ciel ne daigna pas se détourner de la baie vitrée et Sebastian jeta un regard à son maître avant de s'en tenir à l'ordre tacite.

Je ne suis qu'un pion. Et on n'informe pas les pions

Elle projeta la tasse qu'Andrew lui tendait et la porcelaine se brisa dans un son cristallin qui interloqua l'assemblée. Abby émergea brusquement mais les démons ne frémirent pas.

« Je ne pense pas savoir pour qui vous croyez vous prendre. Cet incident a eu lieu dans ma propriété, en présence de l'un de mes invités, et c'est ma vie et la leur qui sont en jeu »

Sa voix posée s'intensifia.

« Alors s'il y a un problème il faut me le dire, parce que je ne peux pas tout deviner toute seule. Expliquez-moi pourquoi un fantôme a essayé de m'assassiner dans mon propre grenier OU JE TROUVERAIS LE MOYEN D'APPRENDRE UN DE CES PUTAINS D'EXORCISMES POUR VOUS RENVOYER DANS VOTRE PUTAIN DE TROU À RATS DE MERDE. »

« Lily calme toi tu débloque ?! »

Elle jeta un regard à la blonde qui se tut.

« Ciel. Vous comptez jouer l'innocent encore longtemps ? »

Son air sévère la fixait. Celui avec lequel on déplore la vision d'un enfant en plein caprice.

« Hurler n'a jamais arrangé une situation. »

Elle fut surprise malgré elle par la désapprobation dans son œil visible. Comme si elle n'avait pas son mot à dire. Qu'il ne l'estimait pas assez pour être digne de la confidence. Sa conversation avec Abby lui revint à l'esprit et elle se rendit compte qu'elle ne connaissait absolument pas cet homme, même si elle avait fini par le croire. Elle dû baisser la tête pour garder cachés ses yeux humides. Son rire difficile brisa le silence tendu.

« Je ne pense pas que vous vous rendiez compte de ce que je viens de vivre. Mais je sais très bien comment arranger la situation »

Elle estima avec certitude que sa voix n'allait pas trembler.

« Il faut que vous partiez. Tous les deux »

« Mademoiselle Élise, vous avez besoin de repo- »

« Vous avez épuisé tout ce qu'il me restait de patience »

« Écoutez Debussy- »

« TAISEZ-VOUS. Surtout vous. Vous vous donnez des airs de sage au-dessus de la mêlé, mais ce sont vos mains les plus sales »

Le regard du noble se fit faussement surpris mais elle ne se laisserait pas abuser cette fois-ci. Le majordome noir laissa échapper un sourire, qu'elle détesta, pour tout ce qu'il révélait.

« Debussy ne soyez pas stupide, vous êtes juste en état de choc »

« En état de choc ? Oui en effet, je suis choquée de constater à quel point vous merdez à tout ce que vous entreprenez. Tout allait à peu près bien dans ma vie jusqu'à ce que vous arriviez. Je ne vous ai rien demandé, je ne suis jamais venue vous chercher »

Elle désigna la porte d'entrée d'un signe de tête, impassible.

« Alors vous n'avez rien à faire ici. Je ne souhaite plus avoir affaire à vous. Gardez vos secrets. Ils ne m'intéressent plus. Si vous êtes assez irresponsable pour mettre en danger la vie des gens sans jamais vous remettre en question alors nous n'avons plus rien à nous dire. Maintenant sortez de ma maison. Et restez loin de nous. »

« Vous- »

« J'ai dit DEHORS »

Sa voix portait très bien quand elle criait, la rendant ferme et autoritaire. Elle jeta un regard à son vieux majordome qui s'avança pour désigner la porte aux deux démons.

« Il est fort tard, mademoiselle a eu une dure journée et ne souhaite plus recevoir de visiteurs. Je vous prierais de quitter ces lieux messieurs »

Ciel jeta un regard légèrement ébranlé au vieux majordome avant de le reposer sur elle. Elle resta intraitable. Le parfait miroir du visage qu'il lui avait imposé quand elle avait eu besoin de lui. Il se leva au bout de quelques secondes glaciales et enfila sa veste. La fatigue et la lassitude sur ses traits lui faisaient prendre plusieurs années.

« Alors partons, Sebastian »

L'autre démon acquiesça, l'expression aussi peu humaine que lui. Abby les regarda se lever la mine livide, légèrement affolée par le tournant que prenaient les choses.

« Bonne soirée messieurs »

Andrew parlait stoïquement. Elle savait qu'il le faisait à contrecœur. Il assurait néanmoins son rôle à la perfection, ne pensant pas un seul instant à remettre en question un ordre de sa maîtresse.

« A vous aussi Andrew »

Ciel passa la porte d'entrée, suivit par Sebastian qui s'inclina avec politesse. Elle aperçut le sourire dangereusement amusé qui n'avait pas quitté ses lèvres. Il jubilait.

Un loup déguisé en agneau.

La porte se referma derrière eux et ils se retrouvèrent seuls dans le salon. L'air semblait encore résonner de ses cris.

« Il se passe quoi Lily »

Elle secoua la tête et reporta son attention sur le Shinigami qui s'était affalé dans un fauteuil.

« Bon c'est mort ici je me tire dans ma piaule »

« Grell »

Il se leva et lui jeta un regard. Son air n'avait jamais été aussi grave.

« Merci. D'avoir essayé de me sauver »

Le Dieu de la Mort lui adressa un signe de tête.

« Mon honneur était en jeu petite, va pas croire que c'était pour toi. C'est parce que tu me laisse rester ici que je te suis redevable. »

Ce Shinigami était bien plus sensible qu'il ne le laissait croire. Cela lui arracha un sourire las.

« Je vais y aller aussi »

Abby se dirigeait vers les escaliers, le visage fermé. Élise l'observa disparaître en haut des marches et souffla en se retrouvant parfaitement seule. Enfin presque.

« Mademoiselle devrait prendre un thé. La soirée a été éprouvante »

Elle acquiesça à ce constat et se rassit proprement sur le canapé en retenant le sanglot qui montait dans sa gorge. Elle n'avait même pas remarqué s'être levée. Qu'est-ce qu'elle venait de faire ?

Sans Grell je serais morte, je n'aurais pas réussi à gagner assez de temps jusqu'à ce que ce chat arrive. C'est lui et Sebastian qui ont essayé de me sauver. C'est grâce à un chat que je suis en vie. Pas à lui. Lui n'a rien fait. Je sais que cet Asmoth lui veut quelque chose. Il est apparu au même moment que lui dans ma vie.

Me prends-il pour une parfaite idiote ? Pourquoi devrions-nous payer pour ses erreurs ? C'est lui qui amène le danger et il ose se présenter comme le plus responsable d'entre nous ?

« Mademoiselle ne flanchez pas »

Elle remarqua que le vieil homme s'était assis près d'elle. Il sortit exceptionnellement le mouchoir de tissu de sa poche et le lui tendit.

« J'ai bien cru mourir. Cette chose m'a touché. Si tu savais comme ses mains étaient froides »

« Cela a dû être effroyable. Il est important que vous ne fiiez qu'aux personnes que vous estimez dignes de confiances, pour que cela ne se reproduise plus »

Elle acquiesça de bon cœur.

« Et je pense que Monsieur le Comte est l'une de ces personnes »

« Tu as perdu la tête ? »

« Vous avez besoin de lui »

« Il m'avait dit de faire attention. Il savait que quelque chose allait se passer. C'est lui qui a appelé tout à l'heure. Il est au courant de tout, Andrew. Il me dit de faire attention et me traite ensuite comme une incapable parce que je n'ai pas su gérer l'une des créatures les plus puissantes de leur maudis monde »

« Ses motifs sont nébuleux il est vrai. Mais il est ce qui vous rattache à vos parents, tout du moins à leur piste. Il vous sert de couverture dans votre enquête, il est celui qui se glisse entre vous et eux, les assassins »

Elle sentait que son mascara coulait sur ses joues. Le majordome l'attira à lui avec douceur.

« Allons, allons. Depuis combien de temps n'avez-vous pas pleuré »

« Si tu savais comme cette créature me hait. Elle me suit partout. Elle m'observe et me dit des choses, parfois. Ses yeux jaunes et malsains, c'est ceux que je vois dans mes rêves, ceux que je crois voir dans ma chambre la nuit, au plafond, devant mon lit, derrière ma porte. Ils m'observent constamment. J'entends d'autres voix dans ma tête, des voix qui me disent des choses mauvaises »

Le majordome resta silencieux et elle lui en fut gré. Elle n'était pas prête à être diagnostiquée comme folle.

« Elles me disent qu'il a fait des choses graves. Qu'il veut me faire du mal. Et j'ai appris qu'il avait été puni par le passé pour des méfaits, que j'ignore. Pourquoi devrais-je m'allier à quelqu'un comme lui ? »

« Oublions tout ça pour ce soir. Cette chose a été chassée, elle ne reviendra pas »

« Je ne sais pas qui il est vraiment. Si je peux lui faire confiance. Je sais qu'il pourrait être un allié précieux et qu'il l'a été jusque-là. Mais j'ai peur de l'avenir. C'est à devenir folle »

« Ne pensez plus à cela. Est-ce que quelque chose vous ferait plaisir ? »

Elle renifla, résistant à l'envie de se moucher dans le tissu immaculé entre ses doigts.

« Il reste de l'Apple Pie ? »

Le vieil homme laissa échapper l'un de ses sourires espiègles habituels.

« Bien sûr, je vais vous le faire réchauffer et vous trouver de la glace à la vanille avec cela »

Il caressa son dos quelques secondes de plus avant de se relever pour disparaître à nouveau dans la cuisine. Elle devina au faible son de cliquetis qu'il s'affairait à préparer un plateau.

« Laisse Andrew, je vais manger là-bas »

« Vous êtes sûre mademoiselle ? Ce n'est pas convenable »

Sa préoccupation aussi futile lui arracha un sourire.

« Mais bien sûr que si. Tu devrais aller te coucher, tu sembles fatigué ces derniers temps »

Le vieil homme se frotta la tête, l'air contrarié. Il perdait brièvement ses repères quand on le congédiait. Le comportement d'un homme qui avait exercé le métier de majordome toute sa vie.

« Vous trouvez ? C'est que mademoiselle Abigail fait des cauchemars, elle semble contente d'avoir quelqu'un qui reste près d'elle »

« Je suis désolée de te faire subir tout ça, je m'en chargerai à l'avenir »

« Ne vous inquiétez pas mademoiselle, vous me tueriez si vous me donniez l'impression d'être inutile dans votre combat. Je ne supporterai pas de ne rien faire alors que vous prenez tous les risques seule »

Elle ne parvint pas à exprimer tout ce qu'elle éprouvait à cet instant et se contenta de le résumer avec le mot le plus juste.

« Merci »

« Ça va aller ? Allons »

Elle acquiesça devant la mine soucieuse du majordome.

« Très bien. Tu en veux aussi ? Il reste une part pour toi »

Il sembla mal à l'aise à cette idée, considérant qu'il n'était pas convenable pour lui de manger à la même table que son maître. Un peu comme l'avait décrété Sebastian cet autre soir où même une fois assis, il avait refusé de toucher à la moindre bouchée de pain de la fondue. Elle attendit son prétexte.

« Je suis navré mademoiselle, mais il se fait tard. Mon vieux cœur a été largement assez éprouvé ce soir. Je vais aller me coucher si vous n'avez plus besoin de moi »

« Andrew, juste cette fois »

Il se gratta l'arrière de la tête.

« Je suppose qu'en situation exceptionnelle le protocole peut-être écarté »

Elle mangea en compagnie de son majordome pour la première fois en vingt ans et observa ses doigts légèrement tremblant découper la part morceau par morceau. Il lui parla de vieux souvenirs. Elle n'avait que très peu accepté qu'on lui parle de ses parents et de son passé jusqu'à présent, mais cette conversation lui fit un bien immense. Le vieil homme dû aller se coucher trop tôt malheureusement.

« Il y aura une prochaine fois tu n'auras pas le choix ! »

« Fort bien mademoiselle, je vous raconterais d'autres souvenirs un autre jour »

Elle sourit.

« Dors bien, à demain »

« A demain mademoiselle et ne vous couchez pas trop tard ! »

Elle acquiesça et le vieil homme déposa son tablier. Il avait cette faculté de la faire relativiser, de lui changer les idées. Elle se jura de tout faire pour le protéger.

Elle finissait le gâteau quand une boule de poils vint se frotter contre sa jambe. Elle se pencha pour prendre le chat dans ses bras.

« Tout va mieux quand tu es là »

Il se mit à ronronner et sa gorge serrée l'empêcha de déglutir. Avoir le visage caché dans sa fourrure l'aidait à faire le point.

« Merci. Qu'est-ce que je ferais sans toi »

Elle se sentait davantage préparée à affronter l'étage en sa compagnie. Elle éteignit toutes les lumières et déposa le félin pour lui rendre sa liberté. Le premier étage était plongé dans le noir et elle arriva en haut des marches avec des mains moites. Et si la chose revenait quand même ? Elle regagna sa chambre en sondant quelques secondes de plus le fond du couloir pour s'assurer que les yeux jaunes ne sortaient pas du grenier. Elle laissa entrer le chat avec plaisir et se dirigea vers sa coiffeuse. L'animal s'installait sur son lit et elle commença à se peigner, plus pour réfléchir que par utilité. Son reflet dans la glace avait la mine pâle. Il lui indiqua qu'elle n'était pas seule. Elle refréna sa surprise et un silence parfait englouti sa tentative de protestation. Elle avait toujours eu un odorat particulièrement fin, aussi avait-elle trouvé l'odeur différente de d'habitude. Il flottait dans sa chambre une effluve d'homme, pas celle de Ciel, quelque chose de plus brut, de plus négligé. La queue du chat fouettait l'air, attentive.

« Tu ne me dis pas bonjour ? »

Elle reprit les mouvements de la brosse dans ses cheveux.

« Tu as réussi à échapper à la vigilance de deux démons. Mes félicitations »

Le chat s'étira longuement avant de s'installer sur le lit et elle eut la sensation de ne pas être en danger. L'homme était large d'épaules, avec une barbe de quelques jours et des habits de rôdeur. Ses lèvres étaient tordues dans un sourire narquois et son visage bien plus propre que lors de leur dernière rencontre. Elle pouvait cette fois-ci distinguer ses traits. Il présentait de légères cicatrices sous le menton et au coin de l'œil. Il avait un faciès marqué mais non grossier. Sa voix était éraillée par de longues heures de mutisme.

« C'est pas c'qui est le plus étonnant, princesse »

« Qu'est ce qui est si étonnant ? »

Il s'esclaffa en jetant un coup d'œil à la fenêtre. Elle était pourtant sûre de l'avoir fermée.

« Son majordome m'a repéré »

Elle serra les dents, connaissant déjà la suite.

« Il a rien dit »

Mais qu'est-ce que Ciel contrôle exactement ?

Elle laissa l'homme calmer son hilarité en le couvant d'un regard glacial.

« Je viens voir si tu as été sage, on a des choses à se dire tous les deux »

« Tu peux repartir. Je ne servirais plus à rien. »

« Allons allons, cette dispute que j'ai entendu ? Tu vas t'excuser et tout s'arrangera »

« Jamais. »

Son air redevint sérieux, comme il l'était depuis le début sous son masque.

« Évite de me fâcher trésor »

Elle attrapa du coton avant de se nettoyer la peau pour enlever les traînées noires sous ses yeux. Elle se forçait à ne pas trembler. La queue du chat s'était tendue et demeurait figée. L'homme parvint jusqu'à elle et elle sentit ses mains calleuses à travers le tissu sur ses épaules.

« Ça n'a pas l'air d'aller petite chouette, ce sale démon t'a brisé le cœur ? »

Elle resta muette, fixant avec acharnement ses propres yeux à elle.

« Ce que te fait ce connard ne doit pas interférer dans nos affaires »

Il se pencha et se mit à sa hauteur, sa tête logée à droite de la sienne pour l'observer à travers le miroir. Sa main passa sous l'une de ses mèches de cheveux qu'il fit glisser en l'enroulant autour de ses doigts.

« Tu doutes, n'est-ce pas ? Demande-moi ce que tu veux, je te prouverai ma bonne foi »

Elle le dévisagea en silence, n'osant pas trop y croire.

« Alors réponds à ma question »

Il acquiesça avec une mine faussement déçue.

« Qu'a fait Ciel pour devenir un démon ? »

« Il s'est pris pour Dieu et a été puni »

Elle retint son souffle en attendant qu'il poursuivre.

« C'est tout pour ce soir princesse »

Il lui adressa un clin d'œil.

« Mais je suppose que tu as le droit à un extra, pour te remercier de la vue tout à l'heure »

Elle se remémora le temps qu'elle avait passé à se changer dans sa chambre. L'homme remarqua son émoi et s'en délecta. Elle le trouvait particulièrement malsain et indélicat.

« Il te mens, il n'est plus aussi fort qu'il le laisse penser. Il ne m'a même pas repéré, je peux sentir quand un démon sonde mon âme »

« Tu ne l'a simplement pas remarqué cette fois-ci »

« Observe-le. Observe comme il semble faible »

« Je n'aurais pas cette occasion »

« Je ne comprends pas trop ce qu'il fout. Les bonnasses comme toi on se les garde sous le coude en général »

« Éloigne-toi »

« Tu ne lui dois rien »

« Ça me regarde. Assure-toi d'avoir plus de choses à répondre à ma prochaine question. Où tu te trouveras un autre pion. »

« T'es pas en position d'en décider bébé »

« Un mot à Ciel et tu es mort »

« Encore faudrait-il que tu lui parle »

Elle le fusilla du regard et il sourit narquoisement. Elle sentit ses doigts s'enrouler avec douceur autour de son cou.

« Mais toi ... »

« Écarte-toi »

« Toi il pourrait t'arriver des bricoles si ne tu collabore pas »

Il repoussa sa mèche de cheveux et elle haussa les sourcils, intraitable.

« Je n'ai pas plus besoin de lui que de toi »

Il enfouit son visage dans son cou.

« Que tu crois »

Le baiser qu'il y déposa la laissa glacée. Il attrapa son épaule et la fit pivoter en même temps que la chaise.

« Il faut que tu apprennes à arrêter de me contredire »

Elle n'eut pas le temps de réfléchir à sa réplique, il s'appuya sur les accoudoirs et atteignit ses lèvres. Son baiser fut agressif et elle haleta quand il la souleva pour la poser sur la coiffeuse. Ses lèvres chaudes et ses mains sur ses cuisses lui firent perdre ses repères. Elle ne portait rien sous la robe de chambre que l'homme avait écarté. La panique se mélangeait à la stupeur. Sa barbe râpait son visage et ses mains remontaient sur ses hanches. Il cessa quelques secondes après qu'elle ait commencé à se débattre.

« J'ai toujours eu un faible pour les femmes inaccessibles »

Il s'écarta et elle referma le vêtement sur elle. Son regard suivit le geste, il n'avait pas manqué pas de la détailler avant.

« Tu m'en veux, princesse ? Quelle idée de s'habiller comme ça aussi c'est tentant »

« Tu n'es pas difficile à tenter. Ne refais jamais ça. »

« Qu'est ce que tu en sais ? »

« J'en sais que tu manque cruellement de civilité et de savoir vivre. Même pour un mercenaire. »

« Ma pauvre, qu'est ce que tu peux être innocente. Ce n'est pas parce que ce chien de Phantomhive ne dit jamais ce qu'il pense qu'il faut croire qu'il ne pense rien, tu sais. Il ne doit pas valoir mieux que moi, on est comme ça nous les mecs »

Elle ne trouva pas les mots et se contenta de l'observer.

« Sois raisonnable. Si tu n'obéis pas ils voudront te tuer. Et je ne pense pas que je laisserais passer l'occasion sans en profiter avant. Tu sais à quoi t'en tenir »

Il lui adressa un sourire lubrique et glissa un ongle sur son cou.

« Et n'oublie pas. Si tu parles, c'est moi qui tranche cette jolie gorge »

Il s'inclina dans une parodie insolente et disparut par la fenêtre. Elle reprit sa respiration sans bouger, ne sachant pas si elle devait pleurer pour se soulager ou juste continuer à trembler en silence. Les rideaux de son balcon ondulaient au gré du vent avec une sérénité absurde. Ce qui s'était passé avait complément échappé à son contrôle. La façon dont cet homme l'avait attrapé sans qu'elle ne puisse rien y faire la terrorisait. S'il n'avait pas arrêté de lui-même, elle n'aurait pas pu se défendre.

Tant mieux, tu es certaine que c'est un humain à présent. Et les humains sont faibles.

Elle se rassit lentement et observa son visage. La peur le rendait complètement inexpressif et vidait ses yeux en amandes. Ses traits fins et symétriques semblaient avoir été tracé à l'aide d'un compas tant ils correspondaient entre eux. Ses cheveux retombaient souplement de part et d'autre de son visage, d'une étrange teinte auburn avec des reflets cuivrés. Ses pommettes hautes faisaient ressortir ses lèvres ourlées et rougies par la pression de celles de l'homme. Elle ne savait même pas son nom.

Elle rejoignit le chat sur le lit qui vint se blottir contre elle. Elle le caressa longtemps, jusqu'à ce que ses paupières lourdes ne se referment pour ne pas s'ouvrir de sitôt.

OoOoOoO

La majorité des touristes et le soleil quittèrent Londres à la fin du mois d'août. L'excitation estivale redevint cette routine et morosité brumeuse habituelle. La ville tenta de reprendre une existence normale malgré les dispositifs de sécurité plus rigoureux mis en place à l'entrée des lieux publics. Une tension crispait les visages, les regards s'accrochaient avec suspicion et les transports publics n'avaient jamais semblé si peu sécurisants. Les nouvelles internationales inquiétaient et les autres capitales européennes avaient récemment frémis sous des intimidations extrémistes. Londres n'avait pas oublié les attentats de 2005.

A l'image d'une pommade sur le cœur des londoniens, l'automne et ses après-midi de bruine mornes finirent par desserrer les mâchoires. La City n'avait jamais été aussi comble et les quartiers oisifs tel que Westminster et ses boutiques désertés en semaine. La crainte s'effaçait des mémoires avec le temps. Ce que l'Homme n'a pas sous les yeux n'est pas pour lui une source d'inquiétude. Il lui faut voir pour croire.

Aucun démon, fantôme ou autre ne se manifesta chez elle après cette nuit, seul le chat resta. Nul ne lui demanda le moindre apport ou intervention à l'enquête, ce qu'elle trouva aussi blessant que soulageant. Le démon avait parfaitement obéis à ses exigences et n'était plus jamais entré en contact avec elle. Elle continuait à penser que c'était mieux ainsi.

Seul le mercenaire l'inquiétait. Elle n'était plus en mesure de remplir sa part du contrat et ignorait le temps qu'il lui restait avant qu'il ne revienne. Les jours étaient fades et ses nuits cauchemardesques. Elle avait décidé de reprendre son travail de journaliste mais s'ennuyait avec les maigres avancées de son enquête. Andrew avait eu raison, sans le démon ses progrès seraient bien plus fractionnés et ses chances moindres. La tentative du mercenaire l'avait laissé rongée de craintes et elle avait reprit l'exercice pour retrouver ses réflexes et sa condition physique. Il fallait qu'elle reprenne confiance en elle et apprenne à se protéger seule. Elle avait donc recommencé à fréquenter régulièrement la salle de sport, repris les footings tardifs dans le St James Park et contacté la caserne militaire pour suivre plusieurs stages. Comment avait-elle pu laisser ses capacités et son corps s'émousser à ce point ? Malgré l'avidité d'excellence de ses supérieurs qui lui avaient fait vivre un enfer pendant deux ans, son entraînement lui avait rendu un service inouï. Elle avait appris à défouler sa rage dans l'effort physique pour se soulager et améliorer ses performances. Ils lui avaient fait tester son corps et le pousser dans ses extrêmes retranchements, apprendre ses limites par cœur.

Mais maintenant qu'elle s'était occupé du corps, le mental ne suivait pas. Elle se sentait vulnérable. Et seule. Elle ne faisait confiance à personne puisque personne dans son entourage excepté Abby ne la connaissait réellement. Comment s'inquiéter des futilités et s'intéresser aux vies confortables des autres lorsque qu'une nécrose nous rongeait le cœur ? Les gens se plaignaient des impôts, de la météo, du loyer à Londres, bien trop cher pour leurs moyens. N'aurait-elle pas souhaité elle aussi avoir à se plaindre de son loyer et des repas en famille imposés du dimanche midi ? Comment est-ce qu'un souci d'existence principale pouvait être le remplacement de la voiture juste avant les fêtes ? N'était-ce pas complètement dérisoire ? Qui demandait de l'argent quand on avait l'amour de ses proches ? Pour sa part elle n'avait que faire de ce compte en banque gonflé et tout ce qu'elle achetait ne lui procurait nul plaisir. Elle n'avait pas cette mine réjouie au lendemain des soldes après avoir fait l'affaire du siècle sur des bottines, elle qui pouvait s'en acheter quand bon lui semblait et à tous les prix. Ce qui était dû ne procurait aucun plaisir. Faire du shopping avec ses collègues était d'un ennui sans nom, et leur réflexion d'une demie heure pour choisir entre deux gilets à défaut de pouvoir les acheter tous, grotesque.

Elle avait mis longtemps à s'aventurer de nouveau dans le grenier. Elle n'y avait retrouvé aucun corps ou restes du garçon. Il n'avait été qu'un spectre. Elle s'était inquiétée pour un fantôme.

La vieille armoire éventrée avait également été abandonnée à son sort. Elle avait réalisé en arpentant la pièce poussiéreuse qu'elle était encore loin de connaître tous les objets qu'elle renfermait. La curiosité l'avait emporté sur le reste, et elle avait commencé son inspection dès la fin du mois de septembre. Tous lui rappelait sa famille, des robes de jeunes fille de sa mère au premier caméscope de son père, celui avec lequel les moments clés de sa jeunesse avait été méticuleusement enregistrés. Quand son père y avait assisté du moins. Les filaments grisâtres des toiles d'araignées ne collait pas à ses doigts sur la partie proche des escaliers, là où les objets avait le plus récemment été déposés.

Un mercredi de début d'octobre, alors que le soleil baissait dans le ciel et aurait donné l'impression à n'importe quelle personne arrivant dans le grenier de se trouver dans le noir, un grand buffet de style vintage avait éveillé son attention. Elle l'avait trouvé derrière les treillis d'anciens lits d'enfants qui avaient été déplacés là. Elle ne se souvenait pas avoir vu ce buffet dans cette maison ou une autre. Ses tiroirs lui avait révélé des photos anciennes et jaunies par l'âge de soldats barbus qu'elle ne connaissait pas, et qu'elle ne connaîtrait probablement jamais puisque désormais personne ne serait plus en mesure de lui répondre. Le panneau de bois coulissant au bas du meuble s'était avéré condamné. La minuscule serrure au dessous de la poignée convenait à une clé pas moins minuscule qu'elle n'avait pas trouvé au cours de ses précédentes explorations. Elle s'était donc armée de temps libre et d'une caisse à outil pour la démonter au tournevis. C'était la perceuse qui avait eu le dernier mot. Rien ne justifia que le meuble soit verrouillé et le placard s'avéra complètement vide. Déçue, elle avait passé ses doigts dans chaque recoin avec une petite lampe en coinçant des copeaux de bois sous ses ongles. Et son pouce était tombé sur une rugosité, une petite pièce en métal qui l'avait piqué et s'était actionnée quand elle l'avait manipulé. Un pan entier de la plaque du meuble lui était resté dans les mains et elle avait inspecté attentivement le double fond dévoilé. La surface lisse d'une pochette cartonné avait glissé sous ses doigts. Cette cachette aurait été presque impossible à trouver à moins d'être aussi buté et désespéré qu'elle.

Le dossier était épais d'environs cinq bons centimètres. Elle avait tout de suite reconnu l'écriture de son père sur la couverture. Les premiers documents étaient toutes sortes de photos satellites de bâtiments, d'articles de journaux découpés relatant des assassinats de petits gouverneurs en Afrique et en Europe de l'Est et un logo, ou du moins symbole qui revenait souvent. Un serpent qui se mordait la queue. Des documents écrits présentaient les schémas d'organes décisionnel et exécutif d'une société, flanqués par ce serpent effrayant. Il y avait des noms sous chaque organe et elle en reconnu un. Une autre feuille l'avait conforté dans son soupçon, la même que Ciel lui avait montré et qui indiquait des noms de membres du Consortium. Étaient ensuite venus des comptes-rendus bancaires, avec des soldes créditeurs de plusieurs millions d'euros, chacun. Les rémunérations des trafics illégaux et d'argent blanchi. Des mails imprimés faisaient mention de services rendus, qui devaient être payés et semblaient inviter à des rétro commissions: les prix demandés étaient bien trop élevés par rapport aux cours du marché. Certain destinataires étaient des élus ou des PDG de multinationales. Les adresses mails étaient factices, comme l'indiquait une annotation faite de la main de son père. Des feuilles de comptes recensaient des achats à des entreprises diverses, dont certains mentionnés dans les mails. Elle n'avait aucune idée de la façon dont son père s'était procuré des relevés bancaires. Après quelques recherches, elle constata que beaucoup de sociétés citées étaient fictives, facilitant le blanchiment d'argent et la fraude fiscale. Si elle mettait les factures bout à bout et additionnait les montants, il y en avait pour plusieurs milliards. Des milliards.

Certains revenus du Consortium étaient des virements de comptes offshores. Des assemblées générales étaient organisées pour assurer sa gouvernance. C'était probablement l'une de ces réunions qu'elle aurait dû infiltrer sans l'intervention de Ciel. Il semblait y avoir plusieurs secteurs, avec des directeurs qui se réunissaient trois fois par an. C'était une organisation géographique stratégique, une pour chaque continent.

Il y avait aussi des soirées, dont l'invitation dans le dossier était adressé à un certain Tom Farrell, inconnu au bataillon. Elles servaient très probablement à récolter des fonds, même si elle ignorait parfaitement où et quand se tenaient ces rencontres. Peut-être était-ce l'une d'elle que le Shard avait accueilli, et non une assemblée générale des associés. Cela ne lui révélait pas l'identité des dirigeants, ceux qui manipulaient les fonds récoltés une fois le vote des associés recueillis. L'organisation était très stricte. Elle restait pantoise de la quantité et du stock d'armes acheté. Une liste d'adhésion à une charte comprenait les noms de magnats des affaires, célébrités et de hauts fonctionnaires. Le Consortium était bien étendu à l'international, sous plusieurs noms, plusieurs firmes.

Cette découverte avait obnubilé toutes ses pensées. Ce qu'elle avait entre les mains était une avancée majeur, qu'elle ignorait avec qui partager. Ciel était-il au courant de tout ça ? Il ne lui avait fournis que très peu d'informations, elle ne lui était pas redevable sur ce point là. Elle ne les lui transmettrait que dans le cas où elle ne pourrait les exploiter seule, par lettre recommandée avec récépissé. Elle ne se déplacerait pas elle-même et mieux valait être prudent. Les dates lui avait permis d'estimer que son père menait l'enquête depuis plusieurs années déjà, ce qui lui semblait en effet indispensable pour rassembler toutes ces données. Ils étaient visiblement connus de lui seul et un doute affreux la hantait. Était-ce parce qu'il en avait trop appris qu'on l'avait fait disparaître ? Tenait-elle entre les main la raison de son malheur ?

Ils avaient sous-estimé le Consortium. Il n'avait rien d'une petite organisation criminelle. C'était une véritable mafia à l'échelle mondiale, qui avait tissé des fils jusqu'aux plus hautes autorités et était soutenue par des personnes fortunées, lui ouvrant une palette de possibilités presque infinies. Elle ignorait cependant les motifs de ses associés, ce qui les avait poussés à financer une peste pareille. Elle avait jusqu'à présent entendu parler de meurtres, rapts, trafics mais ignorait tout de l'aspect organisationnel. C'était une sorte de SARL, ou plus précisément une Prived company limited by shares dans la loi anglaise. Il en présentait toutes les caractéristiques mis à part qu'il n'avait rien d'officiel et n'était publié dans aucun registre. Les associés ne semblaient tenus qu'à concurrence de leurs investissements et n'avaient donc pas à supporter les dettes du Consortium au delà de la somme qu'ils avaient déjà versé. Le plus gros risque étant de perdre cet apport. Leurs droits sociaux n'étaient pas librement cessibles sans le consentement de tous les autres. Les personnes composant les organes décisionnel et exécutif étaient surveillés de près, cela avait l'avantage de pouvoir contrôler qui entrait et sortait de la société. Mais quels pouvoirs avaient-ils sur les dirigeants ? Qui tirait véritablement les ficelles ? Un accès aux statuts du Consortium lui aurait permis de répondre à toutes ces questions et plus encore. Ce qui était le plus étonnant restait l'extrême rigidité avec laquelle cette organisation avait été crée, qui devait empêcher une seule personne d'en prendre le contrôle, à moins d'être l'associé majoritaire et de pouvoir faire basculer le vote en sa faveur presque à coup sûr. C'était cet associé majoritaire qui devait influer le plus sur ses actions, le nom qu'il lui fallait. Elle récolta des informations sur les personnes impliquées pendant plusieurs semaines. Mais les documents étaient lacunaire et après avoir poursuivi le dossier, ajouté les fiches d'identité et tracé les comptes le plus loin possible, elle restait bloquée malgré tout.

Il lui fallait trouver le moyen d'assister à l'une de ces réunions d'associés qu'ils nommaient eux-mêmes « Sommets », ce qui était impossible à moins de trouver un espion, ou de se procurer une invitation. Elle avait préféré tout ficher à la main, ne souhaitant rien numériser. Si son père s'était méfié des fichiers informatiques et avait pris la peine de tout regrouper dans un dossier manuscrit il devait y avoir un risque. Surtout maintenant qu'elle avait dévoilé sa survie. Était-elle surveillée ?

Cette crainte ne la quittait jamais. Quelqu'un se tenait-il au courant de ses agissements ? Viendrait-on pour l'enlever, ou la tuer ? Le démon n'était plus là pour la protéger mais qu'importe. Elle était au moins protégée de lui et du reste des créatures inquiétantes en évitant sa compagnie. Du moins en théorie.

Elle émergea un matin avec le cœur aussi serré qu'à l'accoutumé. Le seul son audible dans la pièce était un ronronnement continu et un poids compressait sa poitrine. Elle ouvrit les yeux et se retrouva nez à nez avec le chat qui s'installait sur son visage. Il respirait contre elle et sentait le produit anti-mites de son armoire. Elle gémit d'inconfort en sentant son cerveau pulser violemment contre son crâne.

« Hm pousse-toi »

L'animal la regarda à travers ses paupières mi-closes.

« Tu essayais de m'asphyxier dans mon sommeil ? »

Il miaula des paroles qui lui étaient incompréhensibles.

« Arrête de chercher des excuses »

Il sauta du lit et s'enfuit vers la salle de bain pour aller se lover dans le panier de linge sale, comme toujours. Elle s'enfouit le visage dans les mains, reprenant ses esprits. Elle ne voulait même pas savoir l'heure qu'il était. Un coup d'œil à son portable lui dévoila les trois appels d'Harling. Le combiné sonna avec une lenteur affligeante et une voix mièvre lui parvint.

« Cabinet de Monsieur James Harling, j'écoute ? »

« C'est Alexandra Fawkes, monsieur Harling a plusieurs fois cherché à me joindre ce matin »

« En effet, je vous mets en ligne »

Elle patienta quelques secondes et son directeur décrocha.

« Oui j'écoute ? »

« Bonjour monsieur, c'est Alexandra Fawkes. Il y a un problème ? »

« Alexandra ! J'aimerais que vous me rejoigniez rapidement »

Elle nota son ton affolé.

« J'arrive dès que possible »

Elle raccrocha et partit prendre une douche en quatrième vitesse. Andrew était allé chercher des croissants dans l'une des rares boulangerie qui en proposait à Londres et elle sentit sa motivation s'affirmer à leur odeur. Son trench et ses talons furent ajustés dans le taxi.

C'est une vingtaine de minutes plus tard, après avoir subi des retardements inutiles, qu'elle put pousser la porte du bureau d'Harling. Un grand blond avec une barbe de quelques jours l'accueillit sur le seuil.

« Ça c'est du timing ! Tu as rendez-vous ? »

« Chris ! Oui, tout va bien ? »

Il sembla surpris par sa préoccupation.

« Super pourquoi ? On se voit toute à l'heure »

Le jeune homme sortit du bureau et referma la porte derrière lui. La situation n'était pas assez grave pour qu'un simple employé en soit informé.

« Vous m'avez fait demandé monsieur ? »

James Harling était penché sur un rubik's cube.

« Alexandra, vous allez bien ? »

« Très bien, il y a un problème ? »

« Plutôt oui, on m'a chargé de vous contacter pour vous informer que vous êtes réquisitionnée sur le terrain »

Elle sentit à la fois la peur et l'excitation l'envahir et l'invita muettement à poursuivre.

« C'est un message qui a été intercepté par le MI5 grâce à un satellite géostationnaire. Nous sommes sûrs qu'il fait partie d'une communication dont l'émetteur est un agent du Consortium. Les Quartiers Généraux de Communication du Gouvernement ont été saisi, ainsi que la Branche Spéciale de Scotland Yard et ils se cassent la tête dessus depuis ce matin. Vous devez vous tenir à leur disposition. Ce n'était qu'un codage binaire, et des algorithmes ont permis à nos agents de le traduire en texte. La signification nous échappe toujours cependant »

Elle haussa les sourcils et saisit la photocopie qu'il lui tendit.

« La fermière sur la crête se prépare à élaguer le Lion »

Elle relut le mot plusieurs fois, dubitative. Aucune chance d'interpréter une lettre aussi brève et lacunaire.

« Cela ressemble à une stratégie militaire »

« C'est ce qui nous inquiète »

« Y'a t-il eu une atteinte envers l'intégrité nationale récemment ? »

« Non, rien »

Il fallait tâcher d'en déduire quelque chose avec le peu d'éléments dont ils disposaient.

« De quand date le message ? »

« Quelques jours, les flux des satellites sont si denses qu'il est long de trier les données »

« Y a-t-il eu des troupes militaires britanniques engagées dans un conflit géopolitique depuis peu ? »

« Pas plus que d'habitude, ce sont toujours les mêmes terrains, le Moyen Orient et l'Asie du Sud »

« Qu'est-ce qu'ils peuvent bien avoir à cacher pour prendre autant de précautions »

« Vous ne pensez pas à une attaque terroriste quand même ? »

« Je ne sais pas »

« Il ne s'agit « que » du Consortium »

« Je ne les sous-estimerais pas si j'étais vous. Mes recherches m'ont révélé des faits troublants »

« Vraiment ? »

« Mais mieux vaut se concentrer sur le message. Savez-vous quel Satellite a été utilisé ? »

« Le courrier précise que c'est Skynet 5D »

« Il s'agit de la nouvelle génération de satellites militaires. Le dernier lancement date de 2012. Il est ce qu'il y a de plus sophistiqué en termes de transmissions et de procédure anti-piratage. C'est normalement le moyen de communication le plus sûr. L'émetteur de ce message a dû penser qu'il se noierait dans les flux des données sans attirer l'attention »

« Il a été découvert par hasard apparemment »

« Évidemment, tout contrôler prendrait énormément de temps, il y a des milliers de communications chaque seconde. D'autant que Skynet 5D est moins surveillé que les autres, puisqu'il est réputé inviolable. Un miracle pour nous, une malédiction pour eux. »

« Mais c'est donc si facile de pirater le satellite le plus perfectionné du Royaume-Uni ? »

« Ça ne l'est pas »

« Mais alors que font-ils dans leurs bureaux là-haut nom d'un chien !? »

« L'Angleterre est sous développée dans le domaine spatial. Elle ne peut que se reposer sur les capacités de ses alliés en matière de communications par satellite et de surveillance de l'espace. Il en va de même pour l'observation et les renseignements militaires. Ses satellites de transmission militaire sont gérés par un opérateur privé »

« N'est-ce pas énormément risqué ? »

« Le réseau satellitaire Skynet est fiable, en principe. Cela veut dire que le Consortium dispose de matériel et d'hommes capables de faire une telle prouesse »

« J'ai déjà entendu parler de piratage de satellite, c'est courant même à ce qu'il parait »

Elle refusa la cigarette qu'Harling lui proposait d'un hochement de tête.

« Bien sûr. Beaucoup de gens s'y adonnent pour les chaînes cryptées par exemple. Le problème est le piratage de ce satellite en particulier, qui est en bande X. Les satellites ont plusieurs fréquences, des ondes plus ou moins discrètes qui servent à une foule d'agissements. La bande X oscille entre 7 et 8 gigas hertz et est utilisée pour les transmissions militaires, les radars et le domaine spatial. Autrement dit les informations les plus confidentielles »

« Je ne comprends pas le moindre mot à ce que vous dîtes »

« Ce qui m'inquiète c'est que Skynet 5D sert à la British Army, la Royal Navy et la Royal Air Force, en plus d'assurer les communications stratégiques de l'OTAN »

« Alors en le piratant ils ont accès à des données internationales strictement confidentielles ? Comment est-ce même possible que nous ne contrôlons pas nos propres satellites ? »

« On n'arrête plus le progrès, c'est plus un danger qu'autre chose aujourd'hui »

« Eh bien …. En tout cas, je ne sais pas ce que vous avez enduré au cours de votre formation mais cela devait être solide. Comment avez-vous fait pour apprendre tout ça dans un délai si court ? »

Elle s'assit et retira son manteau à son invitation.

« J'ai quelques facilités psychologiques monsieur »

« Ce n'est pas exactement ce qui est écrit sur votre dossier »

Il retira ses lunettes et entreprit de les nettoyer.

« Vous avez obtenu un score de 137 au test de WAIS IV. Vous êtes une surdouée. Enfin, un haut potentiel comme ils disent maintenant »

Malheureusement pas assez pour me voir épargner l'entrainement physique

« Pourtant à vous regarder vous semblez normale. Enfin, les surdoués ont des problèmes relationnels et sont plus émotifs que la norme, voir asociaux : on les repère facilement. Pourtant vous êtes une charmante jeune femme souriante, pertinente, sociable et pleine de subtilité »

« Je vous remercie monsieur »

« Vous êtes un élément précieux pour eux, ne l'oubliez pas »

Harling s'étira sans rien ajouter et elle lui en fut gré.

« Mais tout cela ne fait pas avancer notre affaire ! »

Elle observa le tableau d'art moderne qui trônait derrière son bureau. Elle se doutait que les services secrets avaient renforcé leur vigilance et mis en place le niveau d'alerte maximal. Y avait-il une transparence totale de leur part ou lui avait-on caché des choses ?

« Ou alors cet opérateur est de mèche »

Il revint vite à leur réflexion et sembla choqué par l'hypothèse.

« Vous pensez vraiment ? »

« Tout peut-être marchandé aujourd'hui, même la sécurité d'une nation »

« Voulez-vous que je contacte un agent de la cellule de crise ? Ils doivent être occupés mais peut-être prendront-ils le temps de vous informer vous »

« Certaines informations sont classifiées »

« Je me doute »

« À mon avis ils n'auront pas de temps à m'accorder. Mais je veux bien que vous essayiez, sait-on jamais »

« Fort bien ! Allez donc nous chercher du café pour nous faire patienter »

Elle se dirigea vers la salle de repos quelques étages plus bas sans broncher.

Quel macho quand même …

Cette affaire était extrêmement préoccupante. L'Angleterre n'était pas le seul pays concerné et le Consortium était peut-être sur le point de lancer une attaque. Mais contre qui ? Elle laissa échapper un long soupir pendant que le liquide chaud brunâtre coulait dans les tasses. Elle détestait ce jus de chaussettes.

Elle ignorait jusqu'à présent à quel point Harling n'était qu'un pion, lui aussi. Il n'était pas membre des services secrets mais un simple cadre supérieur qui cachait dans son entreprise des agents gouvernementaux sous couverture comme elle.

Elle croisa plusieurs collègues et leur sourit distraitement jusqu'à ce que quelqu'un lui tape sur l'épaule sans douceur particulière.

« Ah Alex je te cherchais »

Elle ferma les yeux comme pour se sortir d'un mauvais rêve.

« Angie. Je crois que l'on se croise trop en ce moment, cela va nuire à ma santé. Toujours sur ton projet de blog de critiques de cosmétiques ? »

« Tu es un peu comme les radiations nucléaires, il ne faut pas s'exposer trop longtemps. C'était à propos de ton copain, Vincent »

« Ce n'est pas mon copain. »

« Ah bon ? Je ne fais rien de mal alors »

Elle plissa les yeux, se demandant si le café n'allait pas arriver sur les siens.

« Rien de mal en faisant quoi ? »

Elle sourit avec défi.

« En l'invitant à boire un verre »

Elle haussa les sourcils, désabusée. Si Ciel acceptait son rancard, il y avait autant de probabilité qu'elle soit la fille cachée de Bill Gates.

« Je m'en fiche pas mal. Tu compte le contacter comment ? Tu n'as pas son numéro »

« Justement, c'est pour ça que je te- »

Elle regarda les mains de sa collègue.

« Ah ton vernis s'écaille, tu te néglige dis-moi »

« Change pas de sujet, idiote. Tu me prends pour qui »

La brune regarda malgré elle ses mains à son tour.

« Sérieux ? Il coûte une fortune »

Elle passa ses ongles en revue et Élise en profita pour s'échapper. Les cafés ne tarderaient guère à ne plus être si chauds que cela.

« Mademoiselle Fawkes ! Regardez j'ai l'exemplaire du mois dernier dans lequel ils ont mis votre interview de Daniel Craig ! »

Elle dû faire halte une nouvelle fois et gratifia Emilia à son bureau d'un sourire forcé.

« Vraiment ? Alors ça donne quoi ? »

« J'ai adoré, vous avez fait du super travail comme toujours j'adore votre style ! Et puis qui aurait cru qu'ils l'auraient nommé ambassadeur de l'ONU pour les mines terrestres ? »

« C'est malheureux de devoir nommer des ambassadeurs pour ça »

« Oui... Attendez j'ai aussi d'autres numéros dans lesquels vous aviez des rubriques ! »

Elle n'avait jamais compris pourquoi sa secrétaire s'échinait autant à archiver chaque article qu'elle écrivait pour les lui montrer. Elle restait très probablement celle qui les connaissaient le mieux, non ? Elle attrapa la pile encombrante pour lui faire plaisir.

« Merci, je vais les amener chez moi »

« Oui ça serait super ! Sinon, je fais une petite fête pour la crémaillère de mon nouvel appartement dans deux semaines, je me disais que vous seriez peut-être tentée de vous joindre à nous ? »

Pourquoi la femme l'invitait-elle à des soirées qui se faisaient entres amis.

« Je ne connais pas vraiment mon emploi du temps par cœur, mais je vous redirai ça »

« Bien, super ! »

« Désolée Emilia mais je suis pressée on m'attend, bonne journée »

« Bonne journée mademoiselle Fawkes ! »

Elle entama son chemin vers l'ascenseur les bras chargés. Elle essaya de libérer une main pour appuyer sur le bouton et les revues glissèrent. Elle les rattrapait in extremis quand quelqu'un appuya à sa place en s'esclaffant.

« Tu déménage ou quoi ? »

« Eh ben, je sens que cela va mal se terminer »

Elle se tourna vers les deux hommes et grimaça. Chris semblait fatigué sous son sourire. Son autre collègue réagit en voyant les tasses de café en équilibre.

« Harling est toujours aussi galant »

Nick devait avoir trois ou quatre années de plus qu'elle, il n'était qu'un simple employé du journal, comme Chris. Elle ne le connaissait pas spécialement mais devait avouer le trouver sympathique depuis le jour où il l'avait décoincé de la remise du vingt-huitième étage. Un enfer dans lequel elle était restée bloquée une heure. Elle lui avait même sauté dans les bras en l'apercevant ce jour-là.

« On s'y fait, tu as pu obtenir une autorisation pour ton reportage en Syrie ? »

« Je suis encore en train de négocier, ils sont frileux quand il s'agit d'expédier des envoyés spéciaux dans ce bordel. Mais c'est au Yémen que j'aimerais aller, il y a une guerre civile depuis plusieurs années et presque aucun média ne la couvre, comme l'accès y est compliqué »

Chris secoua la tête.

« Les personnes normales ne renoncent pas à leur vie londonienne pour aller dans ce coupe-gorge Nick »

« Il faut bien que quelqu'un s'y coltine. L'Occident doit comprendre ce qu'il se passe là-bas. J'espère aider la cause, même à cette échelle »

« Je n'arrête pas d'essayer de lui faire comprendre qu'il est suicidaire »

« Haha je n'irais pas jusque-là Chris, disons qu'il a du cran »

« Je préfère quand c'est dit comme ça oui ! Je vais devoir vous laisser je dois me préparer, j'ai un rendez-vous dans vingt minutes »

« A plus tard »

« A plus Chris. Alexandra »

Elle hocha la tête et il lui adressa un clin d'œil espiègle avant de traverser le couloir. Il avait toujours cette air calme et confiant, bien qu'assez renfermé quand la conversation ne portait pas sur le travail.

« Tu veux de l'aide ? »

Le blond n'avait visiblement pas de rendez-vous.

« Je veux bien, c'est lourd »

Il prit une partie des revues et elle en profita pour remettre sa mèche de cheveux gênante derrière son oreille. L'ascenseur arriva enfin.

« Tu vas où ? »

« Cinquante-deuxième »

Il appuya sur le bouton et s'en suivit un silence qui la surprit.

« Alors ça va ? Tu semblais perturbé quand on s'est vus la semaine dernière »

Chris hocha la tête, moins enjoué qu'à l'accoutumée.

« Un peu. J'ai des problèmes familiaux en ce moment »

« Oh. Si jamais tu as besoin de quelque chose, ou si tu veux en parler, je suis là »

Il sourit et elle constata qu'il était bien plus beau ainsi.

« Merci, c'est gentil »

Les portes s'ouvrirent sur une employée qu'elle ne connaissait pas. La femme se plaça entre eux pour patienter.

« Coucou Chris, ça va ? »

« Helen, oui et toi ? Tu as pu faire réparer ta voiture ? »

« Oui ils s'en sont enfin chargé, c'était tout une histoire... en tout cas merci pour ton coup de main, je ne m'y connais pas tu m'as vraiment sauvé »

« Il n'y a pas de quoi »

Elle aperçut une légère rougeur sur le visage de la femme et décida de ne rien faire d'autre que d'observer la vitre teintée. L'ascenseur s'arrêta à nouveau et la femme se dirigea vers la sortie.

« Eh bien à plus tard »

« Salut Helen »

« J'espère que tu pourras te libérer samedi, pour la conférence »

« Ah, oui je viendrais faire un tour »

Son visage sembla s'illuminer.

« A samedi alors ! »

Les portes se refermèrent sur elle.

« Une conférence ? »

Il haussa les épaules, se lançant dans la lecture distraite d'un des articles au sommet de la pile.

« Oui, sur la conscience et l'évolution humaine ou quelque chose comme ça, au Millenium Gloucester Hôtel. Elle dit que Gregg Braden sera l'un des intervenants »

« Ça a l'air passionnant »

« Tu trouves ? Moi ça ne me tente pas tant que ça »

« Vraiment ? Elle va être déçue si tu ne viens pas »

« Je vais essayer d'y aller »

Elle répondit d'un ton de confidence.

« Allez, elle a l'air super sympa et en plus elle est mignonne non ? »

Il haussa les sourcils, la mine assombrie.

« Oui, peut-être »

L'ascenseur s'arrêta à son étage.

« Bon c'est là que je descends ! Rends-moi mes articles petit chapardeur »

« C'est bon ok, ne me dénonce pas. Au fait préviens-moi si tu restes un peu bosser ce soir, je termine tard »

« Ça marche. Mais en principe je ne travaille pas aujourd'hui, je n'en aurais pas pour très longtemps »

« D'accord, n'hésite pas si tu as besoin d'un chauffeur un de ces quatre »

« Merci ! C'est vrai qu'il faudrait vraiment que je passe mon permis ... Bonne journée à toi »

Elle lui sourit et tâcha de remettre sa pile en équilibre. Elle avait mis des escarpins assez hauts machinalement, et le poids la rendait instable. Sa progression fut lente et elle ne cessa de penser au moment où elle devrait ouvrir la porte du bureau. Elle s'immobilisa sans renverser le café et tenta son premier essai infructueux. L'accès s'ouvrit cinq secondes plus tard.

« Merci monsieur ! »

Elle se faufila en aveugle pour poser son barda et percuta son supérieur. Les revues finirent par terre, nappées au même titre que le plancher de café long en grains.

« Mais Alexandra qu'est ce vous fichez bon sang ?! »

La voix d'Harling provenait de son bureau à l'extrémité de la pièce. Il n'était donc pas celui qu'elle avait percuté. Elle sentait le liquide lui brûler le torse.

« Excusez-moi monsieur. Vous avez fait preuve d'une rare intelligence en restant dans le passage dîtes-moi »

« Vous savez à qui vous parlez au moins ? Navré monsieur le Comte, elle n'est pourtant pas maladroite d'habitude »

Elle releva les yeux au même moment et se crispa. Non. Elle n'avait pas pu faire cette bêtise. L'homme qui la dépassait d'une bonne tête dans son costume Dior lui démontra le contraire. Il n'avait pas été éclaboussé mais la dévisageait froidement, comme s'ils s'étaient quittés hier. Comme s'ils ne s'étaient jamais rencontrés.

« Erhm Alexandra dans quel état vous vous êtes mise ? »

Sa chemise trempée lui collait à la peau, laissant voir en transparence son sous vêtement de dentelle. La journée allait être longue. Le noble demeura pensif tandis que le rédacteur en chef ne bougeait pas, l'air visiblement choqué. Quelqu'un parla enfin.

« Essayons de ne pas nous égarer »

Ciel retira sa propre veste pour la lui tendre. Elle hésita brièvement avant de l'enfiler sans le remercier.

« James, pouvez-vous m'expliquer la raison de votre appel ? »

Le démon n'était pas spécialement enchanté d'être ici, c'était tout ce qu'elle pouvait lire sur son visage. Elle sortit un mouchoir pour s'éponger autant que faire se pouvait.

« C'est la dernière fois que je vous demande d'aller chercher le café ! »

C'est censé me décevoir ?

« Donc oui, monsieur le Comte. Vous n'avez pas encore été présentés. Alexandra, voici le Comte Phantomhive. Il est membre de la cellule d'enquête chargée de traiter le cas du Consortium. Il collabore exceptionnellement avec des agents du MI6, du MI5 et du GCHQ. C'est lui qui a généreusement accepté de vous donner un peu de son temps. Monsieur le Comte, voici Alexandra Fawkes, l'un de nos agents infiltrés »

Ciel baissa à nouveau le regard sur elle, la jaugeant en silence. Il feignit de ne pas la connaître en hochant la tête de façon informelle.

« Mademoiselle Fawkes »

Elle espérait que son regard n'était pas trop noir. Harling la reprendrait à l'ordre dans le cas contraire.

« Monsieur »

« C'est « monsieur le Comte » Alexandra »

« Laissez James »

Il rejoignit le bureau et se laissa tomber dans l'un des fauteuils.

« Elle aimerait que vous lui détailliez certains points »

La bonne blague. Il n'a pas besoin de mon aide.

« Je vois. Vous pensez avoir découvert une piste utile, mademoiselle ? »

Rien en lui ne trahissait colère, ressentiment ou chaleur. C'était à peine s'il la regardait en parlant.

« J'aimerais disposer d'une liste des agents membres de la cellule d'enquête »

« Pourquoi donc ? »

« Parce que vous travaillez avec les forces armées, et qu'il y a des membres du GCHQ parmi vous : vous aviez la possibilité d'accéder au satellite ou d'en donner les codes »

« Vous entendez par là que vous doutez de leur fiabilité ? »

Elle ne doutait pas que le démon s'entourait de personne de confiance, avec sa méfiance légendaire. Mais il était temps d'arrêter de lui accorder une confiance aveugle et de faire les choses par elle-même.

« J'entends qu'il serait intéressant de commencer par là et qu'il conviendrait de faire preuve de prudence. A ce rythme là les fondations des services secrets britanniques s'effondreront sur les galeries de taupes »

« Ayez la politesse de ne pas parler de choses qui vous sont inconnues. D'autant que les agents de cette commission sont on-ne-peut-plus compétents »

Il était agressif dans ses propos mais elle ne comptait pas s'incliner et lui donner satisfaction.

« Vraiment ? Quelle heureuse exception »

« Que sous-entendez vous ? »

« Auriez-vous oublié l'affaire Walker ? Des documents confidentiels du MI5 se sont retrouvés directement chez la CIA et le bras droit de Lady Manningham-Buller en personne était impliqué avec d'autres dans le scandale des agents doubles. Le fait que la responsabilité du MI5 soit confié au Ministre de l'Intérieur n'est pas sans soulever des questions quant à la pertinence des recrutements. Auriez-vous également oublié l'affaire des fuites des agissements du MI6 il y a deux ans ? Comment des agents russes ont-ils pu avoir accès à ces listes ? Sans parler des deux sous directeurs renvoyés récemment pour corruption passive. Comment expliquez-vous que le responsable du MI6, le Secrétaire d'État des Affaires Étrangères et du Commonwealth, soit entouré de traîtres ? »

Elle s'arrêta un bref instant.

« Je ne mentionne pas le meurtre du directeur du NEPS, dépendant directement du MI6, et de sa famille il y a presque quatre ans. Peut-être cela vous dit-il quelque chose »

Il la fixa sans ciller. Ce qu'elle venait de dire pouvait pratiquement la conduire devant la justice.

« J'ignore comment vous avez eu ces informations. Mais cela me dit quelque chose en effet »

« Je ne vous cache pas que je doute de l'infaillibilité de vos agents. Et de votre discernement. »

« Alexandra qu'est-ce qui vous prend de parler comme ça ? Et qu'est-ce que c'est que ça, le NEPS ? »

Le regard du démon s'intensifia sous la mise en garde silencieuse.

« Des enquêtes approfondies ont été menées sur cette affaire, nous en sommes venus à la conclusion que Victor Debussy, sa femme Anastasia Carlton, et leur fils avaient été assassinés par des individus malhonnêtes indignes de la confiance que le gouvernement avait placé en eux. Mais comme nous ne pouvons travailler qu'avec des machines, le risque engendré par la nature corruptible de l'être humain ne peut jamais être totalement écarté »

« Et pourquoi n'ont-ils pas publiquement été déclarés coupables ? Pourquoi personne n'a su que Victor Debussy et sa famille n'avaient pas été victimes d'un vulgaire règlement de comptes mais de la trahison de ses propres collègues, choisis par ce gouvernement de merde ? Pourquoi personne n'a su la vérité ? »

« Alexandra vous vous oubliez. »

Le démon ignora Harling.

« Qu'est-ce que cela aurait changé ? »

Elle vacilla sur sa chaise.

« Cela aurait tout changé. Cela aurait lavé son honneur, lui aurait accordé les funérailles nationales qui étaient dues à quelqu'un de son rang. Il négligeait sa santé et sa vie de famille pour des ordures vicieuses et conspiratrices. Pour vous. Tout ça pour quoi ? Pour que les protocoles ne soient pas même respectés et qu'il tombe dans l'oubli une fois la presse désintéressée de son cas. J'en ai plus qu'assez de cette aristocratie, je ne comprends pas pourquoi les plus hautes fonctions et les postes les plus importants de ce pays sont confiés à des gens de sang noble qui ne le méritent pas »

« Alexandra vous êtes folle. Vous rendez-vous compte des accusations que vous portez à l'encontre d'un agent de sa majesté ? Je ne peux tolérer ce comportement à l'égard de Monsieur le Comte »

Le susnommé détourna le regard avec détachement.

« Je ne fais partie ni du MI6, ni du MI5, ni du gouvernement. Cette décision et toutes les autres ont été prises en interne, je n'ai pas interféré »

« Et quelles mesures ont été prises contre ces personnes ? Sir Hamilton m'a parlé de la politique de licenciement qui a suivi cette affaire, mais ce crime a-t-il été réprimé ? Peuvent-ils garantir qu'il n'y aura pas d'autres fusillades inexpliquées contre l'un des agents ? »

« Certains ont pu être arrêtés et jugés pour haute trahison à la Couronne »

Pas Aaron Powell. Il est trop couvert, la justice ne peut pas trouver de faisceau d'indice pour lui imputer le meurtre

« Qu'a prononcé la Haute Cour à leur encontre ? »

« La prison à perpétuité »

« Où sont-ils retenus aujourd'hui ? »

« Ca suffit. Cette affaire n'est pas à l'ordre du jour, vous faîtes perdre son temps à monsieur le Comte »

« Certes, mais j'apprécierais qu'il daigne avoir l'obligeance de répondre à ma question »

« Alexandra ne jouez pas à cela »

« Nous ne savons pas. »

Elle se figea.

« Comment cela ? Où vous enfermez vos condamnés ? Vous vous fichez de moi ? »

« Dernier avertissement »

« Comment expliquez-vous le fait que vous ne sachiez pas où se trouve les dangereux complices d'un meurtre appartenant à une organisation criminelle ? »

Le noble était parfaitement calme, et peu loquace. D'ordinaire il n'aurait pas toléré ces remarques. Et elle aurait préféré ça. Son manque de respect flagrant l'avait à peine fait hausser les sourcils.

« Ils se sont échappés de la Prison de haute sécurité de Belmarsh »

Là où sont détenus les criminels les plus dangereux d'Angleterre

« Depuis quand ? »

« Le 6 août. Vers vingt-heures quarante »

Elle réalisa au bout de quelques secondes. L'appel à la sortie de la boutique de Nina Hopkins. Celui qui avait mis le démon en fureur.

« Ils n'ont pas été retrouvés ? »

« Ils ont sans aucun doute quitté le territoire britannique dans les heures qui ont suivies. Ils sont loin à l'heure qu'il est »

Forcément vous n'avez pas cherché à les rattraper, vous étiez trop occupé à draguer cette conne.

« Mais comment pourrais-je les utiliser comme preuve ou recevoir leur témoignage pour inculper les autres s'ils se sont échappés ? »

« Inculper les autres ? »

« Les véritables assassins des Debussy. »

« En réalité leur sentence a déjà été prononcée. Il n'y aura pas d'autres enquêtes ouvertes. Ni de voies de recours. D'autant que ces faits datent de plus de trois ans, le délai de prescription pour faire appel est passé »

« Pardon ? »

« Vous ne pouvez plus les attaquer devant la justice. L'affaire est classée »

« Et ceux qui n'ont pas été inculpés ? Vous n'avez jugé que les pions, les mandatés ! »

« Cette affaire a été assez humiliante pour le MI6, ils n'en reparleront jamais et ne laisserons personne engager un nouveau procès »

« Vous plaisantez »

Il secoua la tête.

« Aucunement »

« J'aurais pu saisir la justice avant que l'action ne soit prescrite »

Il y avait de cela trois mois et demi que cette prescription était acquise. Cela s'était fait postérieurement à leur rencontre.

« Il doit bien y avoir un autre recours. On doit pouvoir forcer les juges à revenir sur leur décision en cas d'imputabilité évidente »

« On ne le peut pas. Notre système vise la sécurité juridique et les juges détestent remettre leurs precedents, leurs décisions, en question »

A-t-il fait exprès de ne pas m'en parler ?

« Vous- Pourquoi je ne l'ai pas su. »

« C'est une bonne chose. Se lancer là-dedans aurait été insensé voir suicidaire »

« Insensé ? Par quel autre moyen suis-je censée rétablir l'honneur de ma famille !? »

« Vous ne disposiez d'aucune pièce qui pouvait vous permettre d'apporter un argument péremptoire. Et les autres complices potentiels sont protégés par une immunité gouvernementale »

« J'aurais fait traîner la procédure, j'avais des années de marge ! »

« Peut-être mais nous n'étions pas sûrs que cela soit suffisant et il y aurait eu des conséquences »

« Bien sûr que si. C'était à moi de choisir ! »

Sa voix se cassa à la fin de la phrase. Cette conversation ne pouvait pas avoir lieu. Elle vivait dans l'optique de ce procès depuis quatre ans, toutes ses recherches et ses efforts consistaient à coincer les meurtriers et à leur soutirer des aveux avant de les livrer à la justice. Et il lui fallait pour ça obliger leurs complices condamnés à reconnaître leur implication, sans quoi la présomption d'innocence persistait. Elle ne s'était jusqu'à présent pas soucié de cette partie du travail, pensant avoir tout le temps nécessaire pour les convaincre de témoigner. C'était le seul moyen de restaurer l'honneur de sa famille et de ses parents. Une vengeance privée n'avait aucun sens. Elle était vaine si elle n'était pas officiellement reconnue. Gagner son procès lui aurait permis de rendre les faits officiels et irréfutables.

« Mais alors ce que je fais n'a aucun sens putain ! »

Elle se sentait sur le point de fondre en larme. Le démon n'avait pas bougé ni détourné son regard du tableau d'art moderne.

« Alexandra dehors ! Avant de vous faire virer. Vous avez dépassé les bornes »

Elle redressa la veste sur ses épaules et se dirigea vers la sortie. En effet, il valait mieux qu'elle s'écarte du noble.

« Vous n'êtes qu'un salaud »

Voilà qui expliquait l'appel qu'elle avait reçu ce soir là, avant de se faire attaquer par celui que le démon appelait Asmoth. Le noble craignait que les criminels ne cherchent à retrouver sa trace. Elle était un obstacle pour eux, les prétentions qu'elle avait sur le poste de son père les empêchaient d'avoir la main mise sur NEPS et plus globalement le MI6. Cela n'avait rien à voir avec la créature. Il n'avait pas prévu cette attaque-là. Mais qu'est-ce que cela pouvait bien changer à présent ? L'affaire avait été classée. Un mensonge souillerait pour toujours les noms des Debussy. Morts un soir à cause de la trahison d'une poignée de petit fonctionnaires frustrés par leur situation économique.

La justice était-elle elle aussi corrompue ?

Elle essora ses mèches de cheveux trempées d'un geste ulcéré et s'essuya les joues. Elle allait rentrer chez elle, dormir et réfléchir à sa situation à tête reposée. Elle ne devait pas abandonner ni perdre espoir. Elle devait se concentrer sur son but ou elle était finie. Elle valait plus que cela. Ses parents et son frère valaient plus que ça. Elle n'allait pas se morfondre. Elle rétablirait la vérité au grand jour, même avec cet obstacle de plus.

Elle décida d'ôter le costume trop grand pour elle et se promit de ne prendre aucune initiative pour le rendre au démon. Quelqu'un l'interpella la bouche pleine.

« Chi che pas Fawkes, tu t'es foiré pendant les soldes ? »

Elle se rhabilla pour cacher sa chemise.

« Tu travailles ici toi ? Ta tête me dit rien »

« Une tête comme la mienne ça s'oublie pas pourtant »

« Ferme la bouche quand tu manges tu me donne la gerbe »

« Oh mais c'est qu'on n'est pas commode aujourd'hui, c'est tes menstruations ? »

« Je te demande comment va ton herpès ? »

Il s'esclaffa et l'observa de plus près.

« Tiens, tu t'es faîte virer ? »

« Mais non abruti. »

« Tu faisais de la bringue au patron pour ta promotion canapé ? »

« Ça t'emmerde de ne pas avoir de vagin pour pouvoir faire la même chose, hein ? »

« Je préfère rester au sexe fort »

« J'ai autre chose à faire qu'écouter tes confessions Miles. Non seulement c'est trop tard pour toi mais c'est surtout que je m'en fiche »

« Hey les gars ça clash dur, vous postulez pour les Muppets ? »

La brune les approchait de son habituel déhanché.

« Il ne manquait plus que toi pour finir d'achever le niveau de cette conversation Stanford »

Élise roula des yeux. Il avait raison. Elle allait péter un câble.

« Angie qu'est-ce que tu fous là ce n'est même pas ton service »

« Dé-so-léée j'ai entendu l'incroyable rencontre entre un putois et un dindon enragé je suis venue visiter le zoo~ »

« Mais c'est tout à ton honneur Standford, on t'attendait pour faire le phacochère »

« Et comment va ton vernis ? Pas trop écaillé j'espère ? »

« Absolument pas, je t'en remercie »

« Quoi c'est ça vos sujets de conversation ? Pourquoi les femmes sont toujours aussi futiles »

« C'est sûr que quand ça ne parle ni de cul ni de parechoc tu es perdu Hender, t'es vraiment un beauf »

« Je te fais l'honneur de me mettre à ton niveau de chienne »

« Grandissez un peu les gars vous me faîtes de la peine »

« De nous deux c'est certainement pas toi la femme mature Alex »

Miles intervint avant qu'elle n'ait pu répliquer.

« C'est après avoir été pleurer chez Harling pour avoir l'interview de Ron Howard que tu as eu l'idée de cette sortie Stanford ? »

« Arrête un peu ta parano, si je l'ai eu c'est au talent. Faudrait pas croire que tu as la priorité sur tous les scoops »

« Toi, des scoops ? Genre la nouvelle crème de nuit de chez Lanvin ? Mais tout le monde s'en branle »

« C'est ce qui intéresse les femmes du monde, et Lanvin ne fait pas de crème de nuit crétin »

« Abrutissez-vous avec ces conneries et laissez les hommes gérer les affaires de grands »

« T'es qu'une sale baltringue, tu m'explique à quoi ressemblerait le monde si on te donnait la haute responsabilité de faire les photocopies de Theresa May ? »

« Moche-moche apprend l'autorité ? Commence déjà par savoir te maquiller correctement »

« Et il s'y connaît en quoi le pauvre puceau que tu es en maquillage ? »

« Il sait qu'on doit s'arrêter au bout de la troisième couche de fond de teint et qu'une truelle n'est pas un pinceau »

« Ça aide à ne pas se coltiner la tronche d'Alex »

« Laisse mes cernes en dehors de tout ça. Tu n'avais pas un nouvel article à écrire pour les couguars ménopausées qui suivent ton blog ? »

« Le panda a raison, personne de bien intelligent ne va lire ton truc. Le Times ferait mieux de laisser tomber le topic ça nous fait perdre toute crédibilité »

« Moi je pense que ça aide beaucoup les gens comme Alex. Parce que je ne sais pas ce qu'elle a essayé de faire avec son visage, mais elle ressemble encore plus à un chien mouillé que d'habitude »

« Un nouvel exfoliant au café de chez Yves Rocher. Ça marche bien essaie »

« Lol complètement inconsciente le café il n'y a rien de pire pour le teint. De toute façon dans tous les cas tu seras déjà toute ridée à quarante ans »

« Tandis que toi tu seras encore présentable pour faire les trottoirs. Chanceuse va, tu auras le temps de cotiser pour ta retraite »

« Eh bien mesdemoiselles c'est la grande forme, vous me vendez du rêve quand vous vous calmez mutuellement comme ça. Le remède à une femme chiante est une autre femme chiante »

« Et le remède quand on a une tête de prématuré Hender, c'est quoi ? Tu ne dois pas le savoir, on l'aurait remarqué »

« Qu'en est-il du remède quand on a le feu au cul Stanford ? VIH ou stérilet ? »

Élise sourit.

« N'empêche que venant du toutou qui passe sa vie à remuer la queue devant Harling cette vanne est cocasse »

« Ce que moi et ma queue entreprenons t'intéresse, Fawkes ? »

« C'est le moment où je fais semblant de m'intéresser à ta vie ? Je crois que j'aurais préféré un reportage en allemand sur l'accouplement des phasmes »

« T'es bien placée pour parler de vie sexuelle Alex, ça fait combien de temps que t'es célibataire déjà ? »

« Parce que les plans culs ne sont pas du célibat peut-être ? »

« J'avoue que se faire le premier inconnu plein aux as trouvé en boite de nuit s'appelle plus de l'assistance à personnes démunies qu'autre chose »

« Personne n'aurait envie de se la coltiner en connaissant sa vraie personnalité en même temps »

« Wow si c'est pas romantique Fawkes, on est du même avis une fois par siècle »

« Tu as rêvé »

« Il est tant que je m'éloigne avant que les gens puissent penser qu'on est potes »

« Pote avec toi Stanford ? Mais j'ai une réputation à garder moi »

« Mais quelle réputation Hender ? Attends tu veux dire que tu arrives encore à avoir de l'estime pour toi-même malgré la dure réalité ? Tu es quand même quelqu'un de courageux, je le reconnais »

« Même les égocentriques narcissiques peuvent donner de l'espoir. C'est la preuve que ce monde part en couille »

« C'est clair »

« Il partirait moins en couille si on n'avait pas à supporter ta collection de fourrures tous les hivers Stanford. D'ailleurs va falloir que je m'y prépare psychologiquement, tu ne vas pas tarder à te souvenir de leur existence »

« Brigitte Bardot finira par te coller un procès, Angie. Et puis comment tu dis déjà ? C'est « so 2016 » la fourrure, je ne vois pourquoi tu t'acharne »

« C'est complètement in, ce n'est pas de ma faute si tu as des goûts de merde. Et les animaux sont déjà morts quand j'achète ces manteaux, tu ne vas pas nous faire ta mère Theresa à deux balles »

« Belle logique Standford, créer de la demande n'influera pas du tout sur la production »

« Et depuis quand t'as une âme d'écolo Miles ? »

« D'où tu m'appelles par mon prénom ? »

« Ce n'est pas ce qu'elle fait, l'autre puritaine ? »

« Elle j'ai abandonné »

Élise haussa vaguement les sourcils.

« Je n'arrive pas à te respecter Miles, c'est plus fort que moi »

« Toi, un jour tu ne comprendras pas ce qui t'arrivera »

« Tu me menace d'enfin remettre du papier dans la photocopieuse quand tu la videras ? »

« C'est chiant les mecs comme toi Hender. Aucun savoir-vivre »

« Qui est-ce qui oublie toujours de signaler quand il ne reste plus d'agrafes ? Tu attends quoi, le déluge Stanford ? »

« J'attends que tu fermes ta grande gueule de prétentieux mégalo ? »

« C'est tellement minable d'avoir à user de la vulgarité pour parvenir à ses fins »

« Il faut savoir se rabaisser au niveau de son interlocuteur dans le monde du travail. Au fait Alex, tu es devenue astigmate à force d'avoir les yeux rivés sur tes sites de rencontre ? D'où tu t'habille avec des tailleurs de cinq tailles au-dessus tu as surestimé la place que prenaient tes seins ? »

« Hahaha ça c'était petit, si j'ose dire ! »

Élise se sentit rougir de colère.

Elle est tranquille avec son bonnet D de mama italienne l'autre là

« Tu verras Angie, à cinquante ans tu seras toute voûtée et tu auras des problèmes de dos »

« Tu dis ça pour te venger parce que personne ne s'intéresse à toi ? Ça doit être dur d'être sexuellement frustrée en permanence »

« J'ai une chance d'attirer les hommes avec autre chose que mes seins et mes faux-cils, cela suffit à ma sérénité »

« Le contraire me semble en effet peu probable, n'est-ce pas Hender ? »

« Gardez vos joutes verbales de chiennes en chaleur pour vous si vous voulez bien, je m'en tape »

« Tu me mets dans la même catégorie qu'elle Miles, vraiment pas cool »

« C'est vrai que même toi tu ne mérites pas ça »

Le problème avec Miles Hender, c'était qu'il avait un ego hors norme. Et que son physique était trop avantageux. Il l'avait pris de haut sans prévenir un beau matin, sans qu'elle ne sache vraiment pourquoi. Et comme Angelina constituait son alter ego féminin, il était tout simplement impossible qu'ils se supportent. Bien qu'il fût lui aussi un agent infiltré et qu'ils s'étaient quelques fois retrouvés dans des réunions pour leur vrai travail, Élise ne l'aimait pas spécialement. Il le lui rendait.

« Vous êtes plutôt discrets tous les trois »

Ils se tournèrent vers l'auteur des paroles et sa mâchoire craqua sous ses dents serrées.

« Vincent ? Quel hasard de se croiser ici, vous voulez dire qu'on bosse dans la même boite ? C'est fou ça ! »

Elle resta impassible et Miles afficha un air choqué devant la voix mielleuse d'Angelina.

« Vous arrivez à calmer cette harpie ? J'apprécie déjà de travailler avec vous. Miles Hender, enchanté »

Il haussa les sourcils pour appuyer ses dires et Angelina le fusilla du regard. Le démon arriva à sa droite et serra la main qu'on lui tendait.

« Je ne travaille pas ici »

« Vous êtes un ami de James Harling ? »

« En effet »

« Eh bien vous m'avez caché des choses Vincent ... »

Les regards d'Élise et Miles se croisèrent et ils roulèrent des yeux.

« Vous comptez vous faire embaucher ? »

« Non, je passais juste »

« Et si je vous faisais visiter ? »

« J'ai un emploi du temps chargé, je crains que ce ne soit pas possible »

« Oui je sais, les grilles, les mots croisés tout ça »

Ciel se tourna vers elle et le mince amusement qui était apparu sur ses traits se dissipa instantanément.

« Vous êtes calmée ? »

Elle lui lança un regard ouvertement méprisant.

« Le café que vous avez renversé ne sèche pas »

Il comprit le double sens, sans surprise. À quoi bon attendre qu'il réponde quelque chose ?

« Je vous laisse j'ai à faire »

« Oh déjà … ? »

Elle savait que son départ n'attristerait pas Angelina.

« Quelle tristesse Fawkes, tu penseras à moi en passant devant le cadre de l'employé du mois ? Je suis bien sur la photo »

Ce Miles ne cesserait jamais d'être insupportable. Elle pivota sans plus de cérémonie et s'éloigna du groupe.

« Et vous Vincent ? Que faîtes-vous ? »

« Je vais rentrer aussi »

Le démon avait séduit Miles en fermant le clapet d'Angelina.

« Dans ce cas on ira se prendre un verre une prochaine fois, je veux votre secret »

« Certainement »

« Peut-être que nous nous recroiserons prochainement, Vincent ? »

« En effet, bonne journée à vous deux »

Elle avait fait le plus vite possible pour les distancer et déglutit mal en entendant la fin de la conversation derrière elle. Elle agressa le bouton de l'ascenseur bloqué dans les étages inférieurs. C'était le seul du bâtiment qui allait du premier au dernier étage. Elle sentit le démon arriver à son tour devant les portes et crut que le silence allait la tuer.

« De charmants collègues que vous avez-là »

Sa voix était dépourvue de toute intonation, presque robotique. Elle fut sur le point de l'ignorer et se souvint qu'ils allaient devoir se supporter dans un espace de moins de deux mètres carrés.

« Oui »

« Vous avez souvent ce genre de conversation philosophique en plein milieu du couloir ? »

« Vous avez suivi notre échange visiblement »

« Tout le monde à cet étage a dû en profiter »

« Ils sont habitués »

Il acquiesça, ne remettant visiblement pas le fait en question.

« Je dois vous avertir qu'il était peu habile d'évoquer le sujet d'une promotion canapé si près du bureau de votre supérieur. Déjà qu'il semblerait que vous l'ayez légèrement contrarié tout à l'heure »

Elle lança un regard mauvais au bouton d'ascenseur.

« Vous semblez connaisseur sur ce sujet. Je comprends mieux pourquoi vous êtes un homme débordé »

« Oh, non. Tout cela n'est utile qu'à l'embauche, pour tester toutes les capacités de la candidate »

Elle eut envie de le gifler. Il avait sans doute surenchéri pour la provoquer mais cela l'affecta.

« Je me fiche des activités que vous pratiquez avec vos employées. Je vous conseillerais juste de ne pas divulguer votre vie privée à une journaliste, ni dans les locaux du premier titre de presse anglais »

Une sonnerie légère retentit et l'ascenseur arriva enfin. Elle s'avança et crispa la mâchoire quand le démon entra après elle. Elle se pencha pour appuyer sur le bouton du rez-de-chaussée et fit face aux portes. Aucun d'eux ne reparla. La cage s'ébranla et commença sa descente. Une notification sonore leur indiqua qu'une autre personne allait entrer. Les portes s'ouvrirent sur une femme d'un certain âge.

« Oh Alexandra, vous tombez bien ! Je mourrais d'envie de savoir comment s'était passée votre interview avec Ryan Gosling »

« Bonjour madame Patterson. Très bien, elle a déjà été publiée si je ne m'abuse »

La femme lui adressa un clin d'œil complice.

« Évidement, je voulais savoir comment il était en vrai ! »

Elle se força à sourire.

« Charmant, madame »

« Il est aussi beau qu'au cinéma ? »

« Assurément »

Elle avait entendu parler des penchants de sa chef pour les hommes séduisants, qui s'illustrait dans les effectifs masculins du journal. Mais elle n'avait encore jamais eu l'occasion de le constater de ses propres yeux.

La femme remarqua Ciel et le dévisagea en appuyant sur le bouton de son étage. « Dévorer des yeux » étaient les termes les plus appropriés.

« C'est un ami à vous ? »

Élise ne se détourna pas des portes à nouveau closes.

« Un ami de monsieur Harling »

« Oh ! Eh bien enchantée de vous rencontrer, je suis Paula Patterson, directrice des ressources humaines »

Le démon inclina diligemment la tête, laissant la main serrer la sienne.

« Ciel Phantomhive, enchanté. »

« Le Comte ? Ais-je honneur au Comte Phantomhive ? »

Il acquiesça et la femme sembla perdre tout repère. Sa voix devint hésitante.

« Vous êtes un ami de monsieur Harling ? Vous comptez donner une interview au Times ? Vous souhaitez faire une révélation ?! »

« Je passais pour une tout autre affaire »

« Seriez-vous disponible plus tard pour que nous puissions discuter ? »

« Je suis occupé en ce moment »

« Je peux attendre ! Vous n'allez pas partir si vite, j'assiste à un gala donné par Lord Salisbury ce soir, vous avez sans doute aussi reçu une invitation, vous sentez-vous d'humeur à m'y accompagner ? »

Vieille cougar opportuniste

« Je ne compte pas m'y rendre »

« Vraiment … ? J'avais cru que ce genre d'événements était assez prestigieux pour quelqu'un comme vous »

« Je crains d'avoir autre chose de prévu »

« Je vois … Je pourrais peut-être vous laisser mon numéro ? Sachez que vous serez toujours le bienvenu ici et dans mon bureau »

La femme fouilla dans son sac et elle décida de ne pas subir cette conversation une seconde de plus. Elle pressa l'étage inférieur au leur et attendit avec peine que les portes s'ouvrent.

« Bonne soirée à vous madame Patterson »

« … Oui bonne soirée euh ... Elena »

Elle s'éloigna sans un regard en arrière. Elle trouverait un escalier ou un autre ascenseur. Elle voulait juste ne plus être bloquée dans celui-ci.

« J'étais ailleurs. C'est là que je descends moi aussi »

« Attendez monsieur le Comte je suis sûre d'avoir de quoi noter ! »

« Je suis pressé »

« Vous pourrez demander mon numéro à l'accueil dès que vous aurez plus de temps ! »

« Assurément »

« Bien … Je vous souhaite une excellente soirée monsieur le Comte, mes hommages à votre père »

Père ?

« Bien, de même »

Les portes se refermèrent enfin devant la femme et elle ne sut si elle devait en rire ou en pleurer. Elle continua sa progression sans un mot. Les lumières automatiques s'allumaient sur son passage. Ses talons claquaient fermement sur le vieux carrelage. Elle avait une démarche raide et sévère, n'avançant pas assez vite à son goût. Sa jupe crayon et ses talons la ralentissaient. La large veste tailleur glissait sur ses épaules avec sa progression rythmée, et elle finit par superposer ses deux revers d'une main, l'autre crispée sur son sac.

« Vous ne sembliez pas aussi pressée dans le bureau »

Elle ne réagit pas et remarqua le pictogramme lumineux d'une issue de secours sur la droite. Jugeant le passage adapté à sa situation, elle dévia de sa trajectoire et enclencha la barre anti-panique qui servait de poignée. Le claquement sec résonna dans le couloir désert. Elle commença à descendre l'étroit escalier et serra les dents en entendant la porte s'ouvrir à nouveau.

« Fichez-moi la paix je ne veux plus vous voir ! »

Le démon avait augmenté la cadence et descendait les marches avec trois fois plus d'aisance qu'elle et ses escarpins. Elle sentit qu'il gagnait de la distance et s'inquiéta. Elle avait été irrespectueuse et dévoilé des informations confidentielles à Harling, peut-être la jugeait-il comme une menace. Il n'y avait aucun témoin, caméra ou micro dans cet escalier et tout l'étage était désert depuis la relocalisation du service comptable en mai dernier. C'était la pire attardée mentale que le monde ait connu pour s'être isolée avec lui. Elle retira rapidement ses chaussures en espérant avancer plus vite. Elle entendait les pas du démon derrière elle.

« N'approchez pas »

Elle n'eut aucune réponse et sentit la panique insuffler en elle une énergie nouvelle.

« Allez-vous-en ! »

« Je vous rappelle que je suis ici de votre fait »

La voix était toute proche. Elle prit ses appuis et pivota d'un bloc, plaçant ses mains devant elle. Le démon observa sa posture de défense.

« Vous n'êtes pas raisonnable, comme toujours »

« Si j'avais su je me serais gardée de faire appeler quelqu'un en effet. »

« Mais vous l'avez fait. Et je suis venu. Alors vous me devez une faveur. »

« Je ne vois pas les choses comme ça »

« Comment les voyez-vous ? »

« Je vois surtout que vous me deviez bien ça. Tout comme vous me devez d'arrêter de ... m'attirer des ennuis et me contrarier »

Il sembla un instant saisi mais son masque émotionnel s'enclencha de nouveau.

« Répondez à ma question »

Elle baissa les bras et lui lança un regard dur avant de reprendre sa route.

« Toujours de questions. C'est de réponses dont j'ai besoin »

« Je ne pouvais pas vous dire tout cela plus tôt. Je n'en ai pas eu l'occasion de toute façon »

Elle ne lui répondrait pas. Combien d'étages avait-elle encore à descendre ?

« Restez ici. Grell était avec vous vous n'aviez rien à craindre de ces criminels »

« Grell a des intérêts différents des nôtres. Et vous des miens. Vous ne pourrez pas vous assurer sa collaboration indéfiniment »

« Tant que Sebastian sera à mon service le problème ne sera pas d'actualité. Arrêtez-vous »

« Un jour il se lassera d'être rejeté. Il n'est pas aussi bête que ce que vous pensez »

« J'ai bon espoir sur le temps qu'il me reste »

« Épargnez-moi ce mépris à l'encontre d'un homme qui m'a défendu. Vous n'avez rien pu faire contre Asmoth. Il a risqué sa peau pour me sauver. Lui. »

« Vous pensez que je n'ai pas tout fait pour vous sauver ? DEBUSSY JE VOUS PARLE »

La voix du démon en colère la terrifia. Il perdait patience avec elle. C'était elle qui avait tout gâché, il ne servait à rien de se plaindre. Elle se stoppa. Si elle ne s'arrêtait pas d'elle-même c'est lui qui le ferait ou pire, il la laisserait partir.

« Vous n'êtes pas venu vous-même. Vous vous êtes caché derrière votre majordome. Je pensais que ma vie comptait davantage à vos yeux pour que vous preniez la peine de vous déplacer vous même quand il y avait un danger si grand. Mais vous aviez du travail. Et je ne suis pas assez importante pour que vous m'appreniez à vous assister et me laissiez venir avec vous »

Et que vous trouviez le courage de m'avouer ce que vous faisiez ce soir-là avec cette femme au lieu d'inventer un prétexte, comme si cela avait de l'importance

« Taisez-vous. Je n'ai jamais dit ça »

« Alors qu'est-ce que vous avez dit. »

« Que c'était trop dangereux, vous êtes une cible »

« Et une cible n'a pas le droit de choisir ce qu'elle veut faire et où elle veut être ? »

« Pas quand c'est- »

« Je suis majeure, je suis assez grande pour supporter tout ça arrêtez de prendre les décisions à ma place ! »

« J'ai toujours fait comme ça et cela marchait très bien ! »

« Comme quoi »

« Vous n'avez pas assez de recul pour faire preuve de la prudence nécessaire »

« JE NE SUIS PLUS UNE ENFANT »

« MAIS CA N'A PAS TOUJOURS ÉTÉ LE CAS »

« Pardon ? »

« Comme tout le monde »

« Non, qu'est ce que vous avez dit »

« Je n'ai rien dit. C'est faux, peut-être ? »

Elle le fixa en silence. Il y avait quelque chose, une gène, une inconnue dans l'équation.

« J'en ai marre de ce petit jeu »

« C'est tout sauf un jeu »

« Vous êtes sûr ? Pourtant vous m'avez dit que »

Que vous n'étiez pas intéressé par les relations sentimentales et que vous m'aviez laissée pour aller travailler ce soir là. Des mensonges.

Elle se stoppa à temps et il haussa les sourcils, attendant qu'elle poursuive.

« Que vous avez gagné, vous pouvez être fier »

Elle finirait par faire une crise de larme pathétique si elle restait ici. Elle s'assura qu'il n'allait pas s'énerver à nouveau et partit. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Depuis combien de temps avait-elle attendu secrètement cette journée ? Se rendait-il compte que le faire sortir de sa vie la tuait ? Il trouverait la sortie tout seul.

Elle passa une porte qui la conduisit dans un autre escalier pour sortir par la face nord du bâtiment. Le battant ne se referma pas sur son passage et elle tressaillit quand on lui agrippa le bras sous l'épaule. Elle tourna la tête, grimaçant de douleur sous la pression. C'était bien lui. Il l'avait retenu. Il sembla sur le point de parler mais rien ne vint. Il brisa leur contact visuel et se saisit de ses chaussures en la lâchant. Elle s'écarta par réflexe.

« Rendez-les-moi. »

Il secoua la tête.

« Pas avant que nous ayons fini »

Elle papillonna des cils, incrédule. Elle était contrainte de subir cette conversation si elle ne voulait pas rentrer pieds-nus.

« Si je n'ai pas pu venir moi-même c'est parce que je ne pouvais pas me déplacer aussi facilement »

« Je sais, vous êtes très occupé. Mes chaussures, je suis pressée »

« Mes pouvoirs sont toujours scellés »

Elle fronça les sourcils, désabusée.

« Eh bien vous faîtes comme vous voulez »

Elle s'avança pour récupérer son dû et le démon la plaqua à distance d'un avant-bras contre le mur, l'œil brillant de colère.

« Vous ne comprenez pas. Il ne part plus »

Ses gestes étaient brusques, et mal contrôlés. Avait-il pris le risque de sceller ses pouvoirs sans être sûr de les récupérer ? Son humérus contre sa clavicule lui faisait mal.

« Pourquoi l'avoir fait si c'est irréversible ? »

« Parce que ça ne l'est normalement pas »

« Alors pourquoi cette fois-ci ? »

« Je suis sûr d'avoir été exposé à une lame bénite. Et à du sang humain »

« Du sang ? »

« Le vôtre »

En effet, à plusieurs reprises.

« Et pourquoi est-ce grave ? »

« Cela a eu un effet auquel je ne m'attendais pas »

« Pourquoi cela a eu un effet ? Pourquoi ne l'avez-vous pas prévu ? »

« Parce que j'avais déjà été en contact avec du sang humain après avoir scellé mes pouvoirs ! Et ça ne m'avait encore jamais empêché de lever le sceau »

« C'est le mien en particulier alors »

Il la relâcha, la mine sombre. Une lueur de préoccupation se disputait à la lassitude dans son regard. Elle se tut, incapable de répondre quelque chose de pertinent.

« Asmoth savait que je ne pourrais rien faire quand il est venu »

Elle se retint de demander comment c'eut été possible, ni pourquoi il ne lui avait pas dit quelque chose d'aussi grave plus tôt.

« Si je peux faire quelque chose. »

Il haussa les sourcil d'un air ironique.

« Arrêter de vous énerver sans arrêt ? »

« Vous m'avez menti pour le procès. Alors que je vous avais dit mes intentions très tôt »

« Je l'ai fait pour votre bien bordel »

« Tout ce que vous faîtes est uniquement dans votre intérêt, ne l'oubliez pas. Vous êtes comme ça et rien ne pourra vous changer »

Elle soutint son regard, implacable.

« Pourquoi aurais-je eu intérêt à vous le cacher ? »

« Je ne sais pas ce qu'est votre intérêt. Je ne le sais jamais »

« Vous n'êtes pas plus honnête avec moi »

Elle se raidit à l'intonation accusatrice de son timbre. Savait-il ? Pour la progression de son enquête sur le Consortium ? Le chat ? Le mercenaire ?

« Je vous rends la monnaie de votre pièce »

« Comment avez-vous eu accès à ces informations sur les services secrets ? »

« Les sessions de l'ordinateur de mon père. »

« Je vois »

Elle tendit la main et il lança un dernier regard à sa propriété avant de la lui rendre. Elle se pencha pour se chausser.

« Et je n'ai aucun compte à vous rendre sur la façon dont je me chausse. Je ne pouvais pas savoir qu'il y aurait autant de complications à cause de vous »

Elle reprit sa progression, l'air pincé.

« Je ne me souviens pas avoir fait une remarque quelconque »

Elle ne répondit pas. Les escaliers s'arrêtèrent au bout d'un long moment et elle supposa être arrivée au rez-de-chaussée. Ce n'était qu'une simple poignée à serrure et elle douta que le bâtiment soit aux normes. Elle voulut l'ouvrir et le mécanisme lui résista. Elle recommença et renonça à en venir aux coups de pieds. Elle avait enduré tout ça pour se retrouver face à un cul-de-sac.

Elle sentit la présence du démon dans son dos et retint un halètement d'appréhension.

« Permettez ? Je n'ai pas beaucoup de temps »

Elle s'écarta et le démon s'avança pour lui tourner le dos tandis qu'elle s'adossait au mur. Il était redevenu calme.

« Je ne sais pas où vous nous avez entraîné mais cette serrure est assez vieille pour s'être bloquée »

« C'est vous qui m'avez suivie »

« Une chance pour vous que je sois parvenu à vous supporter jusqu'ici »

Il passa la main dans sa veste et en sortit son portefeuille. Elle s'approcha pour observer ses faits et gestes par-dessus son épaule.

Il a combien de cartes de crédit sérieusement ?

« Je ne m'étonne guère de vous voir posséder un compte chez HSBC. Ils aiment autant le secret et la magouille que vous, là-bas »

« Votre père aussi aimait les secrets. »

Elle ne répondit rien, jugeant cela préférable. Son regard se fit néanmoins plus sombre.

Il s'accroupit devant la porte une carte à la main et mit un genou à terre pour la passer dans l'interstice. Elle se pencha pour mieux y voir, sceptique. Il remonta lentement et plaqua vigoureusement sa main pour l'enfoncer et actionner le pêne récalcitrant. Il recommença, encore et encore. Elle retourna s'appuyer contre le mur au bout de la trentième seconde. Sa prétention finirait par l'étouffer.

« Pourquoi m'avez-vous fait cette remarque à propos de vos chaussures tout à l'heure ? »

Elle resta muette. Il continuait à passer et repasser sa carte sans se décourager, l'oreille plaquée sur la porte.

« Je vous l'ai déjà dis. Vous êtes toujours à agir sans réfléchir dès que vous êtes dans l'émotionnel. Et dans ces cas là vous êtes plus un problème qu'une aide »

C'était parfaitement vrai.

« Et vous ne portez pas ce genre de chaussures d'habitude, cela m'a simplement surprit »

Par pure coïncidence, elle n'avait jamais porté de talons quand ils s'étaient vus. La porte s'ouvrit et elle le regarda vérifier sa carte, incrédule. Il se releva et lui lança un regard satisfait. Elle resserra la veste et sortit du bâtiment. Ils étaient en fin d'après-midi. Elle avait quitté son domicile depuis trois heures.

« Je vais considérer cela comme un remerciement »

« Je n'aurais pas eu à quitter l'ascenseur si vous n'aviez pas ressenti ce besoin d'attirer l'attention sur vous »

« Vous m'avez présenté comme l'ami de James Harling. Je ne pouvais pas évoluer sous une fausse identité. Ils se connaissent »

La mince ruelle se situait derrière l'entrée officielle de l'immeuble. Elle n'avait qu'une envie, prendre la fuite. Elle était trop énervée et trop troublée pour ne pas faire d'erreurs. Elle s'exécuta après quelques secondes de silence.

« Attendez »

Elle mit toute son énergie à s'arrêter et à patienter.

« Je vous demande pardon »

Elle éjecta l'air de ses poumons pour ne pas s'asphyxier.

« Pour quoi. »

« Pour la remarque sur votre père. Je trouverai un autre moyen de restaurer l'honneur de vos parents »

Elle crispa la mâchoire et se retourna vers lui. Elle comprit qu'elle n'aurait pas dû quand ses lèvres tremblèrent lorsque des mots auraient dû en sortir.

« Élise »

Le démon l'observait avec un mélange de gêne et de fatalité. Son chagrin manifeste semblait le peiner.

« Non. Vous saviez parfaitement les conséquences de vos actes »

« Et je les assume. Engager un procès vous aurait enlevé toute liberté de mouvement, ils auraient attendu le bon moment pour se débarrasser de vous »

« Mais alors expliquez-moi ! Arrêtez de jouer sur plusieurs tableaux et d'agir tout le temps en solo, j'ai mon mot à dire là-dessus il s'agit de moi, de mes parents ! »

« C'est vrai »

Le fait qu'il lui donne raison fit retomber toute sa tension. Il n'y avait plus aucun intérêt de crier.

« Vous ...»

Elle se sentit très mal à l'aise. Il venait d'admettre ses torts.

« Que me cachez-vous que je ne sais pas encore ? Peu importe. Bonne journée et merci de vous être déplacé »

Elle fit volte-face avec la ferme intention de ne pas se retourner et le démon n'eut jamais l'occasion de lui répondre.

Abby savait ce qu'elle avait vu. Il jouait trop de parties à la fois pour être digne de confiance. Elle se força à occulter ces événements de son esprit et à garder une démarche confiante. Elle allait prendre le chemin d'un super marché et ferait les courses pour la soirée comme Abby le lui avait demandé. Il ne fallait surtout pas réfléchir maintenant. Elle ne devait plus se reposer sur lui comme une enfant. Elle devait lui montrer qu'elle était digne de sa confiance.

Alors qu'elle allait enfin passer la rue, elle ralentit progressivement en voyant un homme se diriger vers elle. Elle hésita à reculer et reconnut Sebastian dans sa livrée de majordome. Il semblait soucieux et arriva rapidement devant elle.

« Sebastian ? Il y a un problème ? »

« Où est monsieur mademoiselle ? »

Elle se retourna vers l'endroit où se tenait son maître. Il progressait en sens inverse. Elle sentit son cœur s'accélérer et suivit le majordome qui se lançait à ses trousses. Quoi que ce soit, elle le saurait. Le noble sembla pris d'une intuition et s'arrêta avant qu'ils ne l'aient rejoint. Il les regarda tour à tour en les laissant le rattraper. Le majordome ne perdit pas son temps en fioritures.

« Je vous prie de me pardonner j'ai commis une erreur indigne d'un majordome de la famille Phantomhive »


To be continued ...


Ce n'était pas une mince affaire, j'espère que ce chapitre vous a plu. Je suis désolée si certains n'ont pas compris tous les termes techniques mais je tiens à conserver le réalisme de mon histoire ! Même si je ne suis pas du tout une experte dans certains domaines ...

Je serais très contente de lire vos impressions

Je vous dis à bientôt pour le prochain :)

PS: je m'inspire de certains faits ou éléments réels mais d'autres ne le sont pas, si vous avez un doute pour l'un d'entre eux je pourrais vous éclairer. Le passage sur Henry Cavill a été emprunté à un article de journal que vous trouverez facilement sur google donc ne vous étonnez pas. Peut-être avez-vous trouvé de qui je m'inspirais pour certains personnages ...

Hasta la proxima !