Hello les rheyyyyyyyyyy

Ca fait un bail pas vrai ? J'espère que vous allez bien en ces temps troublés !

Eh oui, vous ne rêvez pas ! De retour pour un nouveau chapitre après un petit break :D

Je me suis rendue compte qu'écrire cette histoire me faisait du bien, que c'était une façon de me vider la tête, de retrouver un univers dans lequel j'aimais bien me plonger. Alors j'y reviens. Le but de cette fanfiction est de vous immerger vous aussi dans cet univers, de vous permettre de vous évader de votre quotidien (une sorte de remède contre la dépression liée au confinement - merci beaucoup, ô toi qui a jugé opportun de te préparer une soupe au pangolin dans le trou du cul de la Chine)

Donc ça tombe à pic un peu de lecture ! Allez, je vous laisse lire tout ça je sais plus comment on fait des intros. C'est un gros morceau encore (je fais pas les choses à moitié kwé) alors oubliez pas la bouffe et votre petit thé (toujours penser à bien s'hydrater et à manger cinq fruits et légumes par jour bien sûûûûr)

C'est tout pour moi ~

PS: je rappelle que les OoOoOoO chelous ont pour but de montrer qu'un certain lapse de temps est passé. Je glisse souvent la réponse de combien de temps assez rapidement dans le récit. Quand ces OoOoO sont alignés à gauche, cela veut dire qu'il s'agit de la même journée (ou de la même soirée), quand ils sont au centre, cela indique que plusieurs jours (voir semaines) sont passés. Vouala qoi la baz. Ah et quand le texte est écrit en italique, c'est soit parce que ça se situe dans le passey, soit parce que le protagoniste chuchote, soit parce qu'on est dans sa tête, soit parce que c'est un mot écrit (dans ce cas, c'est au centre).

Ah et quand c'est en italique et au milieu sans les guillemets ça veut dire que Elise se remémore les paroles de quelqu'un d'autre dans sa tête, ou qu'une voix s'impose à son esprit ... c'est clair, n'est-ce pas ? - Ok, je vous ai perdu

Bon allez-y au feeling bordel. Faut tout leur dire à ceux-là !


Previously dans la Vénus Pourpre ...

Elise reçoit l'aide de Ciel pour sauver Abby qui s'est faîte kidnappée. Ils prennent la route de la Roumanie pour espérer la retrouver, en plus du cousin de la Reine, lui aussi retenu prisonnier dans le mystérieux Château de Bran. Ciel se voit contraint de sceller ses pouvoirs pour ne pas se faire repérer par l'instigateur des méfaits. La mission s'avère éprouvante pour Elise qui avait subit une grave blessure peu de temps avant le départ. Le château est en réalité le théâtre de cérémonies sacrificielles pour invoquer des entités obscures. Ils parviennent à sauver Abby de justesse mais se retrouvent pris au piège dans les étages suite à une altercation avec deux hommes, Fugger et Brejnev, ayant donné l'alerte. Alors que Ciel laisse Elise et Abby pour partir secourir le cousin de la Reine, elles se retrouvent prises en chasse par une créature aussi mortelle que repoussante. Ciel entend l'appel à l'aide d'Elise et décide de laisser mourir le cousin de la Reine pour pouvoir leur porter secours à temps. Abby est gravement blessée et Ciel est contraint de demander à Sébastian de l'évacuer pour qu'elle puisse recevoir des soins d'urgence. Acculés, Elise et Ciel décident de brûler le château avant de rejoindre le point d'évacuation où un hélicoptère de l'armée les récupère pour les emmener loin de cet enfer.

Une fois revenue à Londres, Elise subit de plein fouet le contrecoup des efforts qu'elle a dû faire pour tenir le rythme éreintant de la mission (Ciel lui ayant par ailleurs administré une puissante drogue à son insu pour la rendre apte à la mission physiquement). A sa grande surprise, ce dernier ne lui donne que très peu de nouvelle et elle ne le revoit que plusieurs semaines plus tard, lorsqu'il lui propose d'aller enquêter sur une piste pouvant mener aux assassins de ses parents. La journée s'avère riche en rebondissements et Ciel décide de la ramener chez elle malgré ses protestations suite à un mystérieux appel reçu.

Quelques temps plus tard, alors qu'Elise profite d'une soirée chez elle en compagnie de Grell, Abby et Andrew, une mystérieuse créature tente de la tuer et elle est sauvée d'extrême justesse par la coalition de Grell, Sébastian et d'un chat ... Le majordome démoniaque perd connaissance suite au combat et Ciel est appelé sur les lieux. Pendant leur débriefing, elle apprend que la créature qui l'attaque est dénommée Asmoth et qu'elle se révèle encore plus puissante que les démons et les dieux de la mort. Elle comprend que Ciel ne leur dit pas tout malgré le fait qu'ils aient failli y laisser la vie et le somme de quitter les lieux, folle de rage par ce qu'elle considère comme de l'égoisme, de la négligence et de la fierté mal placée. En remontant dans sa chambre, elle tombe nez à nez avec le mercenaire rencontré pendant la mission du Château de Bran qui semble vouloir se servir d'elle pour atteindre Ciel. Uniquement venu pour préparer le terrain, l'homme se retire après l'avoir plongé dans la confusion la plus totale.

Quelques semaines plus tard, Elise est convoquée dans le bureau de son supérieur James Harling qui lui apprend que le Consortium a opéré un piratage à grande échelle des satellites de l'OTAN et requiert ses connaissances en la matières pour tâcher d'y voir plus clair. Ciel est convoqué à son insu pour leur fournir davantage d'explications. Elle apprend par hasard que ses espoirs de traîner les assassins de ses parents dans la justice s'avèrent être vains puisque le délai de prescription de l'action en justice est en fait dépassé depuis peu. Considérant cela comme une négligence délibérée de la part du démon de ne pas l'en avoir avertie plus tôt, elle quitte le bureau, furieuse et désillusionnée. Elle entreprend de rentrer chez elle pour retourner réfléchir à un nouveau plan à tête reposée. Elle croise son collègue Miles Hender dans le couloir avec qui elle entame une joute verbale improvisée, bientôt rejointe par Angelina Stanford, une autre collègue avec qui Elise n'a pas particulièrement d'atomes crochus. Ciel la rattrape et ils se mettent tous deux en route pour sortir du bâtiment malgré ses tentatives pour lui fausser compagnie. Il insiste pour l'accompagner et ils se retrouvent coincés en bas des escaliers de services condamnés. Alors que le ton monte, il lui avoue qu'il n'a pas réussi à recouvrer ses pouvoirs, et qu'il pense que cela est lié de près ou de loin à son sang auquel il a été exposé pendant la mission. Ils sortent après que le démon ai déverrouillé la serrure et elle décide prendre congé de ce dernier après avoir jugé leurs échanges stériles dans son état. Alors qu'elle partait, Sébastian vient à elle et lui demande de lui indiquer où est son maître d'un air préoccupé. Elle lui répond et le suit pour tâcher de comprendre la raison de son émoi ...


Ruelle de service du siège social du Times, Londres

- Présent -

OoOoO

Alors qu'elle allait enfin passer la rue, elle ralentit progressivement en voyant un homme se diriger vers elle. Elle hésita à reculer et reconnut Sebastian dans sa livrée de majordome. Il semblait soucieux et arriva rapidement devant elle.

« Sebastian ? Il y a un problème ? »

« Où est monsieur mademoiselle ? »

Elle se retourna vers l'endroit où se tenait son maître. Il progressait en sens inverse. Elle sentit son cœur s'accélérer et suivit le majordome qui se lançait à ses trousses. Quoi que ce soit, elle le saurait. Le noble sembla pris d'une intuition et s'arrêta avant qu'ils ne l'aient rejoint. Il les regarda tour à tour en les laissant le rattraper. Le majordome ne perdit pas son temps en fioritures.

« Je vous prie de me pardonner j'ai commis une erreur indigne d'un majordome de la famille Phantomhive »

Ciel attendit qu'il poursuive, visiblement contrarié d'avance par cet écart inusuel.

« Parle, Sébastian »

« Monsieur Lee vient d'appeler. Monsieur Genovese ne pourra pas participer au conseil de ce soir, lui et tout les membres de son clan ont été retrouvés morts »

Le saisissement vint s'emparer de l'oeil visible du Comte.

« Quand ça ? »

« Tôt cet après-midi, dans leur domaine de Bologne. Les autorités locales et la police scientifique se sont rendues sur les lieux il y a quelques temps pour commencer l'enquête »

« Azzurro est vivant ? »

Le majordome secoua la tête avec fermeté.

« Retrouvé mort avec les autres. Tout le domaine est détruit. Ils avaient déjà déplacé les corps quand je me suis rendu sur place. Les assassins étaient très bien informés »

La mine de Ciel s'assombrit.

« Je t'avais dit de le surveiller. Pourquoi je n'ai pas su ça plus tôt ? »

« C'est là la raison de ma demande, monsieur. L'attaque était coordonnée avec celle de la Marquise de Middeford dont j'ai privilégié le sauvetage, comme je sais qu'elle vous est chère. J'ai dû aller la mettre en sécurité avant de pouvoir vous joindre »

Le noble sembla gagner plusieurs niveaux de colère.

« A quoi ils jouent. Cela s'est passé ce matin, pile quand j'avais cette foutue réunion de crise. Ils savaient que je ne serai pas autant sur mes gardes qu'à l'accoutumée. Et Diederich, il n'a pas été attaqué ? »

« Lui et monsieur Lee ont pu neutraliser leurs assaillants »

« A t-il appelé ? »

« Oui, il pense qu'il s'agit de représailles de la part du clan Brejnev »

Ciel se passa une main concernée sur le visage.

« Je ne pensais pas qu'ils iraient jusque-là. Comment ont-ils su que c'était moi alors que tout le château a brûlé »

« Je l'ignore. La Marquise a appris de source sûre que le clan Fugger avaient commandité un attentat contre votre magasin de Berlin »

« Alors c'est Fugger qui a réussi à s'échapper à temps. Comment il a fait ça bon sang ? J'aurais dû le tuer »

Elle se sentit mal à l'aise pendant le silence qui suivit, se trouvant une part de responsabilité.

« Le prestigieux cercle des Phantomhive n'est plus ce qu'il a été, monsieur »

Le sourire narquois du majordome hérissa son maître.

« Il le redeviendra une fois que j'aurais resserré les muselières »

« Dois-je préparer des visites de courtoisie ? »

« Plus tard. La réunion de ce soir doit être maintenue. Va voir ce qu'il se trame du côté des Brejnev »

« Très bien monsieur. Vos invités arriveront au manoir d'une minute à l'autre »

« Je rentre »

Elle haussa les sourcils en voyant les deux démons partir dans des directions opposées.

« Attendez. Je veux vous accompagner au manoir pour enquêter avec vous, je ne sais toujours pas ce que ce Fugger me voulait »

Le noble sembla hésiter quelques secondes avant de lui lancer un regard ferme.

« Non. Vous, vous rentrez chez vous en sécurité. Ce n'étaient pas eux qui en avaient après vous, ils avaient un commanditaire. Et je ne préfère pas que ces gens-là vous voient trop en ma compagnie »

Elle contint une colère sourde.

« Comment ça c'est un problème qu'on me voit avec vous ? Vous m'expliquerez plus tard, au moins ? »

Il acquiesça et disparu à l'angle de la rue sans autre forme de procès. Elle leva des mains impuissantes, reprenant sa propre marche. Elle en avait marre de gaspiller son énergie en vain. Parfois, mieux ne valait pas s'acharner à lutter contre les éléments.

OoOoOoOoO

« Fawkes tu crois que le diapo va se lancer tout seul ? Mais qu'est-ce qui m'a fichu un boulet pareil »

Elise termina d'attacher ses cheveux en soufflant longuement sa lassitude avant de rouler des yeux incendiaires vers Miles.

« Tu vas finir par te détendre un peu ? Je suis pas ta pote mon coco. Tiens, tu oublies de dire la moitié de ton truc tellement t'es mauvais »

Elle lui lança le dossier détrempé qui avait vu les tasses de café de trop près. Il le réceptionna à distance en grimaçant, prenant soin de ne pas tâcher sa chemise immaculée.

« Alors déjà je suis pas ton coco. Sérieux ? Mais non tu déconnes ... Meerde y'a ça aussi »

Elle leva les yeux vers le plafond de la salle de repos déserte après avoir lancé la première slide du diapo pour la trentième fois. Quatre heures qu'ils étaient coincés là et qu'elle supportait un Miles aussi anxieux et agressif qu'un vegan dans un Buffalo Grill. Il donnait une conférence dans le grand amphithéâtre du journal dans très peu de temps.

« Et si tu arrêtais de confondre Sean Pence avec Sean Penn, ça serait peut-être moins foireux ton truc »

« Et c'est maintenant que tu me dis ça »

Elle haussa les sourcils, désabusée.

« Si tu crois que je vais te laisser me faire porter le chapeau de ton incompétence ... Je n'y suis pour rien si tu te noies dans un verre d'eau. Pas foutu d'aller faire trois photocopies »

« Je me concentre sur mon oral, je dois m'entraîner pour dépasser la perfection. Je t'apprendrais un jour si j'ai le temps, ça s'applique à tous les domaines »

« Lesquels ? »

Il lui adressa un clin d'œil tendancieux qui ne nécessitait aucune explication.

« Pauvre mec »

« Rholala ça y est je l'ai choqué. Pour une fois que j'essaie de détendre l'atmosphère »

Harling fit irruption dans la salle, ouvrant la porte à la volée et leur tombant dessus avant qu'elle n'ait pu répliquer. La porte malmena la machine à café et la moitié des piles de gobelets en plastique se renversa sur le sol en rebondissant bruyament.

« Qu'est-ce que vous fichez tous les deux, tout le monde est déjà là et on est censés commencer dans cinq minutes ! »

« Fawkes a décidé de ruiner ma carrière »

« Si vous ne ramenez pas vos fesses sur cette estrade dans trente secondes je me chargerai personnellement de le faire, Hender ! »

Miles rassembla précipitamment ses affaires éparpillées sur la table.

« J'arrive tout de suite monsieur ! »

« Ça vaudrait mieux ! Ne me faîtes pas regretter mon choix ! »

Harling s'en retourna vers l'amphithéâtre en claquant la porte devant le regard effaré de Miles, blanc comme un linge. Elle l'observa trier précipitamment les pages de son discours et terminer le fond de son café froid.

« Tu devrais faire ton soumis plus souvent, ça te va bien »

« Je t'ai demandé où était la poubelle, toi ? Non. Alors ferme ta gueule »

Une voix hurla depuis l'autre bout du couloir et ils sursautèrent comme deux gosses pris en flagrant délit.

« HENDER, FAWKES ICI TOUT DE SUITE ! »

Ils se mirent en mouvement et elle sauvegarda la version finale du PowerPoint avant de l'enregistrer sur la clé usb.

« Oublies pas la clé »

Elle secoua la tête, attendant qu'il passe la porte à sa suite.

« En vrai il a ses règles ce soir »

« T'es la seule qui n'a pas compris l'enjeu du truc »

Ils se dirigèrent prestement vers l'amphithéâtre pendant que Miles répétait une dernière fois la partie qui lui donnait le plus de fil à retordre. Elle ne comprenait pas la raison d'un tel remue-ménage.

« Je comprends pas pourquoi tout le monde s'excite à ce point. Une réorganisation interne de la gouvernance du Times c'est important mais c'est pas non plus ... »

« Ce sont des infos stratégiques et sensibles ! C'est super galère ce genre de conférence de presse ils vont pas me lâcher les basques et je vais devoir faire en sorte de pas me faire avoir »

« Bah ça sera comme d'habitude sauf que cette fois-ci ça sera toi qui fera la conférence au lieu d'y assister et de faire chier avec tes questions »

« C'est bien ce qui m'inquiète, si je tombe sur des casse-couilles comme moi, je suis mort. En plus si je gaffe je vais me faire éclater, et Harling aussi »

« Ah c'est pour ça qu'il est stressé comme ça, on lui a mis la pression là-haut. Bon arrête de lambiner et cours alors, foutriquet ! Tu devrais déjà être sur scène, tape ton meilleur sprint »

Miles s'esclaffa malgré lui.

« Foutriquet ? T'as été la trouver où celle-là ? Au moins tes conneries m'aident à dé-stresser »

Ils poussèrent la porte des loges et jetèrent un coup d'oeil à la salle de conférence. L'espace était plein à craquer de journalistes, de caméras, de perches et de micros de toutes les couleurs. Il y régnait une certaine fébrilité qui ne laissait rien présager de bon.

« Au fait tu es passé par le maquillage ? »

« Non c'est bon ça va comme ça »

« Mais on voit encore ton visage »

Il lui adressa une main au majeur levé alors qu'il traversait la scène par l'arrière pour rejoindre le côté cour et elle se dirigea vers les ordinateurs de la régie. Ils avaient répété toute l'après-midi sur ordre d'Harling et elle s'était faîte embarquer dans cette histoire de fou. Elle était le seul autre agent double disponible pour l'aider à répéter et comme il lui avait spécifié à quelle phrase elle devait passer les diapos, elle était devenue la plus qualifiée pour le faire en dehors de Miles lui-même qui ne pouvait pas être au four et au moulin.

Ils auraient pas pu nous trouver une télécommande pour qu'il le fasse lui-même ?

Miles entra sur scène après avoir remis sa cravate en place avec une appréhension palpable. La lumière du projecteur suivit sa progression pendant qu'il rejoignait le pupitre et tout le monde se tut progressivement dans la salle jusqu'à ce qu'il commence sa déclaration.

L'allocution dura un peu plus d'une demi-heure pendant laquelle il fut tantôt applaudi par la salle, tantôt déclencheur de chuchotements dubitatifs et tantôt assailli par un brouhaha confus. C'est avec un soulagement non feint qu'elle appuya une dernière fois sur la flèche droite du clavier et Miles annonça l'ouverture de la séance de questions des journalistes. Elle eut le plaisir (et quelques fois des sueurs froides) de le voir en difficulté face aux questions les plus délicates qu'ils avaient tâché d'anticiper.

Le temps imparti terminé, il clôtura la conférence et sortit de scène dans un silence tendu. Il croisa Harling qui lui toucha deux mots à l'oreille et arriva jusqu'à elle quelques temps plus tard avec un sourire satisfait, semblant attendre qu'elle dise quelque chose.

« C'était pas dégueu »

« Mieux que ça à en croire Harling. T'es malentendante en plus d'être moche ? »

« Tu n'as déjà pas les terminaisons nerveuses suffisantes pour choisir ta capsule de café sans pencher la tête, tu veux en plus me faire croire que tu as bon goût maintenant ? »

« On ne peut pas plaire à tout le monde chérie »

« Surtout quand on s'appelle Miles Hender »

« C'est que j'ai de la concurrence. Comment va ce cher Vincent ? »

Elle lui lança un regard outré et il s'esclaffa d'un air jubilatoire.

« Oh c'est bon quand tu fermes ta gueule Fawkes, décidément je l'adore ce mec »

« Tu es une usure. »

Elle récupéra ses affaires sans demander son reste devant le regard railleur de son collègue. Elle avait encore une chose à faire avant d'être libérée de cette journée interminable : avancer sur l'organisation d'une nouvelle rubrique pour la version digitale et préparer la réunion avec le responsable de projet le lendemain après-midi. C'était un travail de groupe avec deux autres collègues mais rien n'avait encore été fait et elle allait devoir s'avancer sur sa partie à l'aveuglette.

« J'y vais. Au fait de rien, connard »

OoOoO

Elle soupirait pour la énième fois en trois quarts d'heure. Elle se sentait comme une pieuvre au fond de l'océan assiégée par la pression atmosphérique. En d'autres termes : molle. Plusieurs heures n'allaient pas suffire pour apercevoir le bout du tunnel pour ce projet. D'autant que Miles l'avait énervé. Comme à chaque fois que quelque chose lui rappelait le démon depuis qu'elle l'avait quitté dans la ruelle de service du bâtiment. Cela faisait déjà quinze jours et il n'avait visiblement pas souhaité la tenir au courant des avancées de son enquête. Elle se voyait étrangement mal aller quémander des informations, sans doute en proie à une fierté mal placée. Sans doute était-il très occupé avec tout ça.

Tournant son siège vers la baie vitrée, elle lorgna quelques instants dans la direction des employés qui vaquaient à leurs occupations en contre-bas, ignorant que leurs faits et gestes étaient épiés. Elle devait bien avouer que les observer sans être vue lui laissait une sensation de puissance coupable. Elle assistait parfois à des conciliabules tenus secrets ou à des siestes discrètes derrière les écrans d'ordinateur.

Elle retira une couche de vêtements qu'elle cala sur le coin de son bureau, envoya paître ses escarpins de l'autre côté de la pièce et se laissa glisser dans son fauteuil avec une grâce de lombric. Son long soupir sonna l'arrêt de la pause improvisée qu'elle s'était octroyée et elle s'attacha les cheveux en un chignon désordonné pour reprendre la rédaction de son mémo. Quelqu'un décida de la déranger moins de dix secondes plus tard et elle tâcha de décrisper la mâchoire pour pouvoir répondre.

« Oui, entrez »

Le visage doux et ingénu d'Emilia apparu dans l'ouverture et elle se composa un masque aimable pour faire bonne figure.

« Mademoiselle Fawkes, le Vicomte de Druitt aimerait savoir si vous êtes toujours d'accord pour couvrir son vernissage ce soir ? »

« Son vernissage ... ? Ah oui ! Quoi c'est ce soir ?! »

Les mèches de cheveux châtain de la jeune femme suivirent le mouvement de son hochement de tête.

« Ahem oui »

« Purée la loose j'avais complètement zappé. Dis-lui que je passerai mais ne précise pas d'heure je ne sais pas quand j'en aurais terminé avec ce foutu projet »

« C'est noté ! Ah, et Charles voudrait s'entretenir avec vous à propos de l'article sur les ruches d'abeilles du toit du British Museum »

« Mais on a déjà tout bouclé hier bon sang. Dis-lui que je suis pas dispo avant après-demain »

« Très bien »

La secrétaire disparue d'où elle était venue après une grimace navrée et Elise continua à hocher la tête dans le vide quelques secondes de plus, le cerveau définitivement bugé. Elle n'était pas près de rentrer chez elle. D'autant qu'ici rien n'avançait : il aurait fallu que son groupe de travail se concerte au préalable pour être efficace. Ils allaient joyeusement se faire défenestrer du trentième étage pendant la réunion le lendemain.

« Quels branleurs alors. Pas foutus de prendre des initiatives ! »

La sonnerie grinçante de son téléphone fixe de bureau lui brutalisa les tympans alors qu'elle terminait la rédaction du mémo. Numéro inconnu.

« Alexandra Fawkes, que puis-je faire pour vous ? »

« Bonjour Élise »

Elle haussa un sourcil. Cette voix masculine était bien la seule des deux à savoir à qui elle parlait.

« Il s'agit probablement d'une erreur de numéro. Bonne soirée »

« Non, non. C'est bien vous. Nous nous sommes déjà rencontrés, chez vous. Je m'appelle Claude »

Elle réfléchit quelques instants. Elle se souvenait vaguement d'un homme étrange qu'elle avait trouvé chez elle à trois heures du matin l'été dernier.

« C'est vous qui avez failli me coller une crise cardiaque ? Vous êtes au courant que j'aurais pu porter plainte pour votre intrusion ? »

« J'aimerais vous inviter à venir prendre un verre au Black Rock pour me faire pardonner, c'est en bas de l'immeuble. Cet échange sera probablement très enrichissant pour vous »

Elle réfléchit aux risques qu'elle encouraient à se montrer avec cet homme en public. Ciel le connaissait-il ? Quelque chose lui criait que oui.

« Ok. je serai là dans un quart d'heure »

« Fantastique. A tout à l'heure »

« Je vous préviens je n'ai pas beaucoup de temps devant moi »

« Cela nous suffira »

Il raccrocha là-dessus, la laissant quelque peu déroutée.

« Hey, Fawkes »

Elle se retourna vers l'arrivant indésirable qui avait passé le bout de son nez dans l'interstice de la porte.

« Miles, t'es somnambule pour venir t'échouer ici ? »

Le jeune homme referma la porte derrière lui sans y avoir été invité, l'air songeur.

« Je parlerais davantage de masochisme dans le cas présent »

Il détailla son bureau sans rien ajouter et elle l'observa depuis sa chaise, doutant fortement qu'il soit venu échanger des mondanités.

« Tu es libre de choisir tes hobbies comme un grand mais j'ai vraiment pas le temps là »

« J'en ai pour deux minutes, c'est important »

Elle releva la note concernée dans sa voix et inspira longuement en se laissant aller contre son dossier.

« Viens t'asseoir alors. On va essayer de faire comme si on s'aimait bien »

« Je n'ai jamais été très bon acteur je te préviens »

Ses pas le conduisirent vers la baie vitrée et il baissa les stores d'un geste sec après avoir pris soin de s'assurer que personne ne l'avait vu entrer. Elle cala une main sous son menton, impatientée.

« Tu vas continuer encore longtemps à faire le mariolle ? T'as le GIGN au cul ou quoi ? »

« Je t'ai dis d'y aller mollo avec les surnoms »

« Autant pour moi, je pensais que tu avais baissé les stores pour nous créer un peu d'intimité »

Il laissa échapper un sourire en coin en venant s'asseoir devant elle.

« Tu commences à avoir un sens de l'humour toi, c'est bien. Tu as su pour Harling ? »

« De quoi ? »

« Il part en retraite anticipée avec le remaniement de la gouvernance du Times »

« Je ne savais pas ça. Je comprends mieux son coup de pression tout à l'heure. Il part comme ça, sans raisons ? »

« Justement, il y en a clairement une mais on n'a pas pris la peine de nous le faire savoir »

« C'est étrange ça. Le MI6 n'y est certainement pas pour rien »

« Je savais bien que je n'étais pas le seul complotiste de cette boite »

« Tu penses qu'il a fait une bourde ? »

« En tout cas c'est sûr qu'il subit une grosse pression depuis qu'on l'a impliqué dans l'enquête sur le Consortium »

« Ils ont peur qu'il ne tienne pas sa langue ? »

« Non, il n'est pas assez efficace si tu veux mon avis. Même si l'enquête avance bien ces temps-ci à ce que j'ai pu glaner »

Elle n'eut pas d'autre réflexe que de le regarder en clignant des yeux. Forcément, Miles ignorait tout de sa situation.

« Tu connais un peu ? »

Il haussa les épaules.

« De loin, je ne suis pas dessus. Mais selon Roger s'ils en font une priorité là-haut c'est qu'il y a une raison »

« Il y a des enjeux assez importants en termes de sécurité si j'ai bien compris »

« Ça et un putain de conflit d'intérêt »

« Peut-être qu'on l'écarte pour récupérer son poste ? »

« Noon plutôt sa brosse à chiottes »

« Ils cherchaient un prétexte et ils en ont trouvé un »

« Eh ouais »

« Du coup on va avoir un nouveau supérieur hiérarchique »

« J'espère que ça sera une meuf et surtout qu'elle sera bonne »

Elle haussa les sourcils, vérifia l'heure sur son portable et prit une gorgée de sa bouteille d'eau, laissant à Miles quelques secondes pour se préparer à sa réponse.

« Vu ta gueule ça ne changerait rien pour toi. J'espère qu'il sera aussi cool que Harling »

« Peut-être qu'ils vont arrêter le double mandat du directeur du Times »

« Ce poste existe depuis toujours pourtant »

« Je me demande ce que ça impliquerait pour nous »

« Des embrouilles, sûrement. Il faudrait qu'on soit re-évalués ou réassignés je ne sais où »

Miles la regardait rassembler subrepticement ses affaires.

« Tu te casse ? Au fait tu te crois en congés à te balader pieds-nus comme une gitane ? »

Déjà en route pour le coin de la pièce où elle avait isolé ses escarpins, elle improvisa un pas de danse avec son tambourin imaginaire après les avoir enfilé.

« Esmeralda qu'on m'appelle dans le milieu »

Miles pencha la tête sur le côté, l'air critique.

« Toi t'as eu une longue journée. En tout cas, il serait temps de trouver ton Quasimodo avant de finir vieille fille et donner raison à Stanford »

« Alors déjà tu vas te détendre, ce bureau est une zone de non-violence »

« Mais je ne fais qu'exposer la situation avec pragmatisme. T'es déjà moche alors tu ne vas pas t'améliorer en vieillissant. A moins que Vincent ne soit quelqu'un de charitable et qu'il accepte de te dépanner à l'occaz ? »

« Dis moi, et si je coinçais tes couilles dans cette agrafeuse ? »

Miles fit la grimace caractéristique des hommes confrontés à ce genre d'image mentale.

« Elle aura pas tenu longtemps ta zone de non-violence »

« C'est moi qui décide de ce que c'est ou que c'est pas ici. Bon c'est pas que je t'aime pas mais je dois y aller »

« T'as un date ? »

Elle l'invita à sortir et lui emboîta le pas avant de fermer son bureau à clef.

« On va dire ça. Tu vois, je prends tes recommandations très à coeur »

« Aha c'est ça »

« Vous partez mademoiselle Fawkes ? »

Les nombreuses tasses de café vides sur le bureau d'Emilia encerclé de plantes vertes attestaient de sa détermination à rester faire des heures supplémentaires.

« Oui, au fait je ne viendrai pas demain matin, je suis en congé. Bon courage à toi Emilia, ne reste pas trop tard il faut que tu prennes du temps pour toi aussi »

« C'est noté. Merci, ne vous en faîtes pas, bonne soirée à vous ! Bonne soirée monsieur Hender »

« Bonne soirée ma belle »

La jeune femme sembla satisfaite du sobriquet et elle refréna pour sa part un spasme de dégoût.

« Si tu m'appelle comme ça un jour, t'auras plus de dents »

« N'aies aucune crainte, il n'y a pas de raison que ça arrive »

Elle s'avança dans le couloir et constata qu'il faisait de même.

« Bon t'arrête de me suivre ? »

« Je prends l'ascenseur moi aussi. Tu te crois le centre du monde ? »

« Ben celui-là c'est le miens, vas t'en trouver un autre »

« Je pense pas, non. Tu n'as qu'à attendre que je parte le premier »

« Tu crois au père noël ou quoi ? Je vais pas attendre que monsieur daigne me renvoyer l'ascenseur »

« Une femme, ça doit savoir quand fermer sa gueule »

« Et je t'en donne des conseils, moi, tête de bite ? »

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur Madame Patterson et elle eut une impression de déjà-vu. Il n'était pas impossible qu'elle ait entendu les derniers mots de sa réplique.

« Miles, ça va ? Alexandra ? C'est rare de vous voir ensemble tous les deux »

« Ça le restera madame »

Élise lança un regard perçant à Miles.

« En effet, c'est subi »

« Comment va votre ami Alexandra ? »

« A qui pensez-vous, madame ? »

« Du Comte Phantomhive, évidement ! »

Miles lui lança un regard déconcerté qu'elle ignora.

« Eh bien … au poil »

« S'il veut investir dans le journal ou parrainer un évènement, dites-lui de me contacter ! »

Miles et elle se jetèrent un regard consterné face aux frétillements exaltés de leur supérieure à l'évocation du Comte. Aucun homme censé ne souhaiterait se retrouver coincé dans le bureau d'une Regina Paterson entreprenante. Ils réalisèrent en même temps l'illusion de complicité qu'avait créé ce geste et se détournèrent rapidement l'un de l'autre.

« Bien, je n'y manquerais pas »

L'ascenseur arriva au deuxième étage et elle décréta ne plus vouloir s'infliger cette causerie intimiste.

« Bonne soirée à vous, je descends ici »

Elle lança un regard de type « joyeux-viol-mon-pote » dans la direction de Miles et leur faussa gaiement compagnie sous le regard scandalisé du jeune homme. Elle descendit les escaliers avec une légèreté nouvelle et se dirigea vers la sortie en saluant la réceptionniste. Elles ne s'étaient jamais parlées mais se souriaient lorsque leurs regards se croisaient.

Elle reconnut Claude à l'entrée de l'immeuble, en train de lire le journal contre un mur.

« Vous êtes là depuis longtemps ? »

Il replia le titre de presse avec une minutie excessive et redressa ses lunettes en demi-lune.

« La ponctualité est une question de principe. Suivez-moi »

Ils traversèrent la rue pour rejoindre la terrasse du bar bondé et contournèrent les tables et les chauffages d'extérieur pour s'installer là où il y restait un peu de place. La perspective d'avoir autant de monde autour d'eux la réjouissait. Un serveur surmené vint rapidement s'enquérir de leurs consommations et elle commanda un café long en se défaussant de son écharpe.

« Bon. Maintenant que nous sommes installés, de quoi souhaitiez-vous me parler ? »

Assis droit comme un i sur son siège, l'homme semblait en décalage avec l'ambiance décontractée et bon vivant du pub. Il lui lança un regard doucereux après avoir commandé du thé.

« De votre supérieur, James Harling »

Elle joignit ses mains devant elle en se redressant, incitée à gagner en sérieux par le sujet abordé.

« Je vous écoute »

« Il ne tardera pas à prendre sa retraite »

« Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? »

« L'information sera très bientôt rendue publique. Mais vous, qu'en pensez-vous ? »

« C'est son choix. Le reste ne nous regarde pas »

Il sourit, redressant ses lunettes avec satisfaction.

« Vous vous trompez, il ne s'agit pas de son choix à lui »

Elle haussa les sourcils, réceptionnant son café d'un air faussement dubitatif.

« Pourquoi dîtes-vous ça ? »

Il versa son thé d'un geste précis et elle compta trois cuillères de sucre ajoutées.

« C'est un licenciement pour faute »

« Et qu'est-ce qu'on lui reproche ? »

Il haussa les épaules après avoir bu une gorgée.

« Indiscipline »

« Cela m'étonnerait beaucoup de sa part »

« Même si cela avait un lien avec vous ? »

Elle s'arrêta de souffler sur le breuvage et essaya d'en boire une gorgée, en vain, contenant sa consternation.

« Pourquoi serait-ce à cause de moi qu'on le licencie ? »

« Pas uniquement vous, toute l'affaire du Consortium. Votre implication dans cette affaire disons »

« Même si nous entretenons des relations plus que cordiales, je vois mal Harling plonger pour moi. Et qu'est ce qu'ils peuvent bien avoir à me reprocher, là-haut ? »

« Ils ne vous reprochent pas forcément quelque chose. Peut-être veulent-ils simplement vous faire couler. Harling écarté, cela fait un rempart de moins »

Elle entendait ses propres doigts pianoter sur la table dans un rythme soutenu.

« Pourquoi en auraient-ils après moi ? »

« Je ne peux pas non plus vous mâcher tout le travail »

Elle se retint à nouveau de gaspiller son énergie dans l'entreprise ostensiblement vaine de lui soutirer plus d'informations. Il remua son thé et dévisagea les passants un instant avant de poursuivre d'un ton plus léger.

« Sinon, comment se passent les choses avec Phantomhive ? »

C'est une blague ? Lui aussi il va s'y mettre ?

« Quoi Phantomhive ? »

« Allons, ne prenez pas cet air fermé. Je vous ai aperçu l'autre soir, on aurait dit un couple qui se disputait »

Elle ne savait pas exactement de quel soir il parlait, mais quelque chose lui disait qu'il ne s'était pas trouvé là par hasard.

« La raison de votre question m'échappe toujours »

« Vous ne devriez pas faire confiance aveuglément aux inconnus Élise, surtout quand cet inconnu est un Phantomhive. Assisté d'un démon idiot »

Il semblait décidément drôlement bien renseigné.

« Mes fréquentations ne vous concernent pas »

Il soupira doucement, visiblement ennuyé par son rejet.

« Je suis de votre côté, voyons »

« Ah bon ? Je ne vois pas comment je serais censée le penser »

Il posa sa tête sur son poing avec affectation.

« J'ai très bien connu votre père vous savez »

La seule personne qui lui avait parlé de son père en trois ans était Ciel.

« Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? »

Ses yeux dorés pétillaient de malice derrière ses lunettes en demie-lune.

« Et je vous connaissais déjà, vous, avant ce regrettable accident »

« Vous insinuez que vous étiez proche de mon père ? »

« En quelque sorte »

« D'où le connaissiez-vous ? »

« Disons que nous étions collègues »

« Ciel aussi était l'un de ses collègues. Pourtant il ne m'a pas parlé de vous »

« Cela ne me surprend guère qu'il ait omis de vous parler de moi »

Elle prit une gorgée du breuvage sombre pour se donner quelques secondes de réflexion.

« Qu'est ce qui me dit que vous dîtes la vérité ? »

Ses lèvres s'étirèrent pour former un sourire amusé, lui indiquant qu'il s'était attendu à cette question. Elle poursuivit néanmoins.

« Je sais que vous et mon père n'étiez pas amis »

« Je ne l'étais pas plus et pas moins que ne l'était Phantomhive »

« Cela m'étonnerait. Il a dit- »

« Il dit beaucoup de choses, n'est-ce pas ? »

Il jubilait, la tête penchée sur son poing, le regard cerné par ses mèches de cheveux sombres. Elle fixa le sucrier sans le voir quelques secondes.

« Qu'était Ciel pour lui ? »

« Ils ne se fréquentaient que très rarement. En réalité, je dirais même que Phantomhive l'évitait »

« Cela m'étonnerait, il sait pas mal de choses sur moi et ma famille. Il n'aurait pas eu toutes ces informations s'il s'était tenu à l'écart de mon père »

Le regard confiant et sournois de l'homme ne la rassurait pas.

« Mais vous avez tout à fait raison. Vous oubliez simplement un personnage dans cette histoire »

« Qui ça ? »

Haussement de sourcils faussement peiné de sa part.

« Voyons, vous ne devinez pas ? »

Son petit jeu commençait à éprouver sérieusement ses nerfs. Elle se força à articuler.

« Non. Je ne vois pas qui c'est. »

« Je me dois donc de corriger une approximation de la part de Phantomhive : ce n'était pas votre père qu'il connaissait bien, c'était plutôt votre mère »

Elle le fixa dans l'attente qu'il poursuive et il redressa calmement ses lunettes.

« Si vous voyiez votre tête. Je ne comprends pas que vous soyez surprise, il a forcément dû vous parler de cela »

Elle serrait les dents, réfléchissant à tout ce que les propos nébuleux de l'homme pouvaient impliquer.

« Je n'ai pas eu le plaisir d'en être informée. »

« Peut-être considérait-il cela comme un détail ? »

Si seulement elle pouvait lui faire ravaler son petit air suffisant et sa foutue paire de lunettes.

« Ils étaient ce qu'on peut appeler « proches », pourtant. Mais je vais vous laisser tranquille avec tout cela, vous n'aimez visiblement pas parler du passé »

Elle le coupa presque.

« Proches ? Proches comment ? »

« Disons qu'ils passaient beaucoup de temps ensemble. Sans que votre père n'en soit tenu au courant, bien sûr »

Elle se sentit manquer d'air et expira difficilement.

« Beaucoup d'hommes essayaient de s'attirer les faveurs de votre mère, vous savez. C'était une femme remarquable … Mais qui se sentait parfois si seule ... »

« Silence ! Tout ce que vous me dites n'a aucun sens. Cela vous arrangerait bien que je le trahisse alors vous venez semer la zizanie avec votre petit air arrogant de merde »

« Si c'est là la conclusion que vous tirez de notre échange, vous m'en voyez navré. Mon but est simplement de vous mettre en garde, de vous donner les informations qui vous permettront de prendre les décisions justes »

Elle se leva d'un bond en rassemblant ses affaires et Claude reprit une gorgée de son thé sans s'en émouvoir.

« Je ne l'explique pas mais votre compagnie m'est particulièrement désagréable, Claude. Je vous propose d'en arrêter là »

« Très bien, n'hésitez pas à venir me voir quand vous aurez réalisé la valeur de l'aide que je peux vous apporter. Envoyez un message pour me prévenir de votre arrivée et vous me trouverez à cette adresse. Bonne soirée, Elise »

Pour une raison inconnue, elle réceptionna la note griffonnée sur l'addition et fit volte face sans autre forme de procès, marchant le plus rapidement loin de lui.

Elle se sentait éprouvée par le séisme des révélations qu'il lui avaient fait. S'il y avait bien une chose à laquelle elle ne s'attendait pas de la part du démon, c'était qu'il ai manigancé des choses en cachette avec sa mère. Avait-il été son amant ou quelque chose du genre ?

Je ne sais même pas quoi en penser. C'est complètement absurde.

Pourtant, cela pouvait expliquer bien des choses. Le fait qu'il « veille » sur elle, qu'il la traite presque comme une enfant, qu'il soit complètement indifférent à elle.

Elle se frayait un chemin de force parmi les piétons, peu soucieuse d'en percuter au passage. Ses pas enragés la portaient à l'aveuglette dans les rues de Londres, elle avait juste besoin de marcher. Elle finit par prendre le chemin de la prestigieuse façade néoclassique de la Somerset House et expira longuement une fois devant, tâchant de reprendre le contrôle.

Elle ne serait pas en retard pour le vernissage du Vicomte, il y avait au moins une bonne nouvelle. Ceci dit, elle ne se sentait absolument pas d'attaque pour un de ces évènements mondains qui demandaient une musculature des zygomatiques soignée.

Décidant de faire abstraction de sa discussion avec l'étrange énergumène, elle s'avança vers la grande cour extérieure barrée de fontaines et bondée d'invités du gala attendant qu'on les fasse entrer. Elle allait prendre quelques photos, écrire sur la pluie et le beau temps et quitter cet endroit au plus vite pour rejoindre Abby et Andrew au chaud à la maison. Cela prendrait une petite heure, tout au plus.

Malheureusement, elle avait oublié la date du vernissage et n'avait donc pas prévu de tenue de gala. Son pantalon tailleur, ses baskets urbaines blanches et son pull clair à mailles larges n'avaient rien d'opportun pour une soirée aussi prestigieuse. Elle n'eut qu'à tourner la tête de dix degrés pour apercevoir une ravissante jeune femme à sa droite qui s'était parée d'une robe de haute couture et de ses plus beau bijoux pour l'occasion.

Traverser les murs de l'enceinte du château la conduisit dans la cour intérieure de la propriété. La vision des nombreux vigiles peu avenants vérifiant les invitations à l'entrée lui fit grincer des dents. Évidemment, elle avait aussi oublié ça.

Elle avait rencontré le Vicomte de Druitt, photographe de mode et star de la soirée, à une exposition sur Christian Dior au V&A museum qu'elle avait couvert. Elle lui avait confié être journaliste et ils étaient restés papoter sur l'évolution de la mode en France et de son influence, l'un des seuls sujets en la matière pour lequel elle avait quelques notions, de par le métier qu'avait exercé sa mère. Il l'avait d'ailleurs évoqué plusieurs fois au court de leurs échanges, ignorant évidement son lien de parenté avec elle. Ravie de constater qu'on ne l'avait pas oublié, Elise avait tout de suite accepté de venir voir ses propres photographies lors d'un vernissage qui devait se tenir prochainement. Ce qui sous-entendait couvrir l'évènement par un article. Echange de bons procédés.

Elle ne le connaissait pas vraiment, en fin de compte. Et elle voyait mal comment elle pourrait rentrer sans invitation si elle n'arrivait pas à le joindre. Surtout avec cette tenue. La file VIP se déversait dans le grand hall du bâtiment dans un rythme soutenu tandis que les badauds qui étaient venus sans invitation mais pleins d'espoirs patientaient dans leur file stagnante. Elle resta plantée au milieu de la foule pendant quelques secondes, la tête absolument vide.

Elle avait toujours le numéro que le Vicomte lui avait donné. Avec beaucoup de chance, il répondrait à un numéro inconnu le soir de son vernissage.

Beaucoup, beaucoup de chance

Elle se mit en oeuvre et, sans surprise, le combiné sonna longtemps dans le vide sans que personne ne décroche. Elle soupira longuement, à la recherche d'un plan B. Nouvellement inspirée, elle jeta un dernier regard aux vigiles et marcha d'un pas égal en direction de l'entrée, faisant mine de poursuivre l'appel qui n'avait pas abouti. Cela marcha avec le premier barrage, puis le deuxième. Personne ne vint la déranger jusqu'au moment où quelqu'un lui tapota l'épaule alors qu'elle allait atteindre la sainte porte.

« Avez-vous montré votre carton d'invitation mademoiselle ? »

Elle dévisagea l'agent de sécurité aussi trapu qu'un gorille comme s'il lui parlait chinois, l'air d'avoir été dérangée en pleine conversation importante.

« Monsieur le Vicomte m'a invité en personne, je suis journaliste au Times »

Elle montra son badge de journaliste dans un geste minimaliste et reprit sa route, imperturbable ... Pour être arrêtée plus loin par le même bras ferme.

« Je suis désolé mais c'est une soirée privée et on ne laisse pas rentrer les médias sans invitation explicite, ce sont les ordres. Je vais vous demander de partir »

« Vous plaisantez j'espère ? Ecoutez, j'ai eu une longue journée et je l'ai simplement oublié, alors je vous conseille de vite trouver une solution »

« Vous vous doutez bien que je ne peux pas me contenter de cette justification, mademoiselle »

« Je comprends, vous faîtes votre travail. Appelez le Vicomte si vous ne me croyez pas, lui me reconnaîtra »

« J'ai bien peur que ça ne soit pas possible, je ne peux pas le déranger pour cela. Je vais vous demander de retourner derrière les cordons de sécurité et de laisser passer les autres personnes à présent »

« Je suis obligée d'insister. Vous n'avez qu'un seul coup de fil à passer et tout rentrera dans l'ordre »

« Je vais vous demander de partir »

Il est tenace celui-là, je n'ai vraiment pas de chance

« Les choses vont très mal se passer pour vous si le Vicomte apprend que vous m'avez refusé l'entrée sans le concerter »

« Les menaces ne vont mèneront à rien- »

« Qu'est ce qu'il se passe ici ? »

Elle laissa la répartie mourir dans sa gorge et se figea, hésitant un instant à se retourner vers la nouvelle voix qu'elle ne connaissait que trop bien.

« Vous ? Qu'est ce vous faîtes ici ? »

Son visage dû laisser filtrer son saisissement, voir sa contrariété, puisque le noble qui s'avançait depuis la file VIP haussa les sourcils à ses paroles.

« Je ne vois pas ce que ma présence ici a d'incongru. Je vous retourne la question »

Ciel était habillé en smoking noir sur mesure et avait passé de la cire coiffante sur la partie gauche de sa chevelure, révélant davantage son oeil visible. Il semblait lui aussi ouvertement surpris de la voir ici et ils restèrent se fixer dans le blanc des yeux plusieurs secondes sans que l'un ou l'autre ne se manifeste. L'agent de sécurité n'était visiblement pas décidé à les laisser prolonger leur discussion muette.

« Bonjour Monsieur, pouvez-vous me présenter votre carton d'invitation s'il vous plait ? »

Le démon s'exécuta avec indolence pour la deuxième fois de la soirée et le vigile changea sensiblement d'attitude.

« Monsieur Phantomhive, je vous en prie, entrez. Je vous souhaite une excellente soirée parmi nous »

Le concerné acquiesça avant de la désigner d'un coup de tête.

« Elle est avec moi »

L'agent de sécurité se tourna vers elle et sembla rapidement connecter ses neurones.

« Très bien, entrez mademoiselle. Je vous prie de m'excuser pour la gêne occasionnée »

Elle sourit sans joie et ils s'engouffrèrent finalement dans l'immense hall d'entrée néoclassique aux marbres et lustres grandioses. Le démon les entraina vers la droite sans plus s'enthousiasmer sur la voute somptueuse au dessus d'eux, suivant le sentier balisé par un tapis rouge. De longues bannières et affiches promouvaient l'exposition du Vicomte et ils n'eurent qu'à les suivre pour arriver à bon port. Il était en outre facile de se repérer en suivant les autres invités du gala : tous étaient habillés en grandes pompes pour l'occasion. Elle sentit l'oeil visible du démon se tourner vers elle alors qu'ils dépassaient un groupe d'invités restés discuter dans l'un des halls.

« Qu'est ce que vous faîtes ici ? »

« Un article »

« Vous aviez vraiment une invitation ? »

« Evidement. Je suis partie du bureau dans la précipitation »

« Vous connaissez le Vicomte de Druitt alors »

« Je l'ai rencontré à l'exposition sur Christian Dior »

Il haussa les épaules, lui faisant comprendre qu'il ne voyait pas de quoi elle parlait mais que ce n'était pas bien grave.

« Par ici »

Il les conduisit à travers les couloirs près d'un point précis où les gens s'agglutinaient pour se débarrasser de leurs longs manteaux d'hiver. Les vestiaires se présentaient en trois comptoirs derrière lesquels les hôtesses récupéraient les affaires des invités pour les ranger sur cintre après leur avoir donné une consigne en bois vernis.

Ils se placèrent dans la queue et patientèrent, regardant chacun dans une direction différente. Le noble se fit étonnement plus loquace que d'habitude.

« Comment se passent vos activités journalistiques ? »

« Rien d'exaltant. Vous ? »

« J'ai été assez occupé. A croire que tout le monde a choisi de faire des siennes au même moment »

Elle perçu une lassitude contenue dans le ton du démon et se contenta d'acquiescer, laissant le silence retomber entre eux. Leurs regards ne s'étaient pas croisés une deuxième fois depuis qu'ils s'étaient retrouvés dans la file et elle eut l'espace d'un instant l'impression d'être en compagnie d'un étranger.

« Avez-vous pu complètement récupérer depuis la mission ? »

Elle hocha à nouveau la tête. Physiquement oui, elle sentait qu'elle s'était enfin remise de tout ça.

« Vous êtes sûre que ça va ? »

Elle se tourna vers le démon qui avait laissé percer un scepticisme certain dans sa voix. Son oeil valide l'étudiait, semblant chercher à déchiffrer son expression. Il n'avait visiblement aucune idée de ce qui pouvait la contrarier.

« On fait aller »

« Je vous ferai parvenir des dossiers relatant l'avancée de l'enquête. Il y a quelques nouveaux éléments mais rien de bien transcendant »

Elle lui jeta un regard plus attentif que les autres avant de hocher la tête, toujours, sans grand enthousiasme. Leur tour arriva et le démon lui indiqua d'enlever son manteau et son écharpe pour les donner à l'hôtesse avec les siens. Ils attendaient leurs consignes en silence quand son téléphone sonna. Elle le regarda s'éloigner en éprouvant presque un soulagement, ne sachant absolument pas quel sujet aborder pour meubler la conversation.

L'entretien avec Claude avait sans doute une grande part de responsabilité dans son mutisme et elle avait besoin d'accuser le coup avant de pouvoir déterminer quelle réaction avoir ou quel comportement adopter avec le démon. Il lui fallait plus de temps.

Elle s'approcha de lui au moment où il raccrochait et lui tendit sa consigne, fourrant la sienne au fond de son sac. Elle n'avait pas manqué de constater qu'il attirait toujours l'attention autour d'eux, même davantage qu'habituellement.

« Merci. Je dois vous laisser, j'ai rendez-vous avec des investisseurs »

Il réceptionna la cartouche en bois et sembla attendre qu'elle se manifeste. Il finit par hocher la tête, impassible.

« Bon courage avec votre article »

« A vous aussi »

Elle se décida finalement à croiser son regard en plus de sa réponse et, après quelques secondes de tentatives de compréhension mutuelle infructueuses, il fit volte-face sans insister. Elle le regarda partir d'un pas soutenu et constata qu'elle était également censée y aller.

Les panneaux d'orientation la conduisirent jusqu'aux Embankments galeries, plus modernes et mieux adaptables pour une exposition de mode que le palais. La longue galerie d'exposition et son arc plein cintre ressemblaient à un tube éclairé qui se poursuivait à perte de vue. Les photographies mises sous verre étaient assaillies par des troupeaux de visiteurs qui ne comprenaient visiblement pas que le flash ne leur serait d'aucune utilité dans leurs tentatives d'étoffement de story Instagram. La lumière vive des nombreux spots lui donna rapidement mal à la tête et elle essaya malgré tout de se joindre à un groupe de badauds qui commentait les photographies en bloquant le passage. Elle se fit rapidement une raison et les abandonna quelques minutes plus tard. Elle n'avait même pas son appareil photo professionnel. Au moment même où ses talons faisaient demi-tour sur le plancher en bois luisant, un homme mince, dans la fleur de l'âge à la longue chevelure blond platine s'éloigna d'un petit groupe pour arriver droit sur elle. Il semblait flotter dans son costume lavande extravagant.

« Alexandra ? Vous êtes venue, quel plaisir ! Je suis tellement content que ce soit vous qui vous occupiez de l'article ! Je n'attendais plus que vous pour faire mon discours »

« Monsieur le Vicomte, c'est un plaisir d'être là ce soir. Je suis confuse, je n'ai pas eu le temps de me changer »

Il la détailla d'un regard faussement ingénu et elle constata à nouveau à quel point ses cils étaient longs.

« Non c'est parfait, vous et votre style purifié très working-girl apportez de la fraîcheur à cette exposition. Innocente, vierge de tout ornements factices, c'est très moderne ! Tel une petite mésange qui a travaillé dur le jour entier pour aménager son nid ! »

« Vous m'en voyez ravie »

Très, très poli ce Vicomte

« Allons-y c'est l'heure ! »

Il l'escorta d'une démarche précieuse et ils arrivèrent dans la grande salle de réception traditionnelle, dont le plafond devait atteindre les douze mètres de hauteur. Une foule avait déjà commencé à s'attrouper autour de l'estrade escortée d'un orchestre.

« Je dois y aller my darling, mais je repasserai vous voir ! »

« A toute à l'heure monsieur le Vicomte, bon courage à vous »

Il lui fit un clin d'œil et s'éloigna dans un déhanchement convainquant, enroulant une mèche de cheveux autour de son doigt ganté.

Maintenant qu'elle était enfin au bon endroit, elle devait se trouver un coin où faire tapisserie en paix sans trop s'éloigner du buffet et éviter les rencontres problématiques. Elle repéra les tables d'apéritifs et la fontaine à champagne en pleine installation un peu plus loin de l'autre côté de la pièce et sut tout de suite où l'attendait son destin.

Alors qu'elle portait le troisième toast de caviar salé à ses lèvres, une autre voix familière lui indiqua définitivement que cette soirée promettait d'être longue.

« On s'empiffre déjà comme une vache, Fawkes ? T'es pas sortable »

Elle manqua de peu de s'étouffer avec les perles noires.

« Miles ? Qu'est-ce que tu fais là ? Ho mais ça commence à bien faire de voir ta gueule toutes les trois minutes »

« A ton avis ? Je tonds la pelouse en costume. Et toi, tu t'es pas changée ? »

« Je croyais qu'il n'y avait que moi sur le coup pour couvrir le sujet »

« Je ne suis pas vraiment journaliste, tu le sais bien »

Le Vicomte arriva sur l'estrade sous un tonnerre d'applaudissements et le discours commença après qu'il ait pris soin d'envoyer des baisers passionnés à la foule et de capturer son moment de gloire à l'aide d'un selfie. Il remercia longuement tous les mannequins avec qui il avait travaillé, les fournisseurs, créateurs de mode et attachés presse. Elle ne reconnut pas le moindre nom et décrocha au bout de trente secondes.

« Pourquoi tu es là alors ? »

Il entama son verre de champagne d'un air guilleret.

« C'est Harling qui m'a fait entrer »

« Ah bon ? »

« Et toi ? C'était plus un job pour Stanford. Elle serait aux anges ici avec toutes ces mièvreries »

« Angie ? Ne parle pas de malheur je n'ai pas envie de la croiser. Pourquoi Harling t'a dit de venir ? »

« Il y a un PDG d'entreprise mis sous écoute par le MI6, je suis censé lui mettre un mouchard. On pense que ses discussions ne vont pas traiter uniquement de la mode si tu vois ce que je veux dire »

« Tu sais à quoi il ressemble ? »

« Plus ou moins »

Elle haussa un sourcil sceptique en le voyant jouer avec la rondelle de citron de sa verrine de mousse d'avocat et de saumon fumé. Elle hésita un instant avant se jeter à l'eau.

« Il paraîtrait qu'Harling s'est fait éloigner pour m'avoir couvert après une mission »

Il lui lança un regard curieux.

« Toi, tu t'es faite couvrir par Harling ? Dans quel monde on vit »

« C'est surprenant je te l'accorde. Tu as entendu des trucs là-dessus ? »

« Bizarre. Peut-être qu'il a été contraint de te couvrir. T'as des potes haut placés dans le MI6 ? »

« Non pourtant ... Si ce pauvre Harling en est là c'est qu'on ne m'apprécie pas beaucoup, justement »

Nouveau regard d'incompréhension de Miles.

« Mais tu n'as rien fait de grave pourtant, si ? »

Elle haussa les épaules en lui lançant un regard consterné.

Tout ça n'a aucun sens ...

L'existence d'une certaine relation à elle qui aurait pu la couvrir lui vint soudainement à l'esprit et elle avala sa gorgée de travers.

« Oulah t'es déjà bourrée ou quoi ? »

En réalité, elle connaissait en effet quelqu'un de haut rang et de très impliqué dans les services secrets de sa majesté depuis plus d'un siècle.

Mais pourquoi il m'aurait couverte au point de faire plonger Harling ?

Elle avait presque les larmes aux yeux à présent, ayant manqué de peu de recracher le liquide par le nez.

« T'inquiète. Tiens-moi au courant si tu as du nouveau »

« Yes. En tout cas je te parie dix balles que c'est un coup monté »

Ils firent durer leur blocus sur le buffet encore quelques minutes avant que Miles ne tique à la vue de l'objet de sa mission. Finissant son verre et son toast de rillettes de homard d'une seule traite, il se précipita la bouche encore pleine vers un groupe d'hommes d'un certain âge qui bavassaient à l'écart.

Elle le regarda s'éloigner, s'inquiétant pour la santé mentale de son collègue, et prit un autre verre de champagne avant de décider de faire une deuxième tentative dans la galerie de photographies pour trouver l'inspiration et s'échapper de cet enfer. Une fois à nouveau sur place et après s'être tordu le cou pendant de longues minutes pour réussir à apercevoir trois centimètres carrés du papier ton froid, elle perdit à nouveau patience et s'éloigna de la foule pour s'en retourner vers la salle de réception. Elle se traîna jusqu'à un des fauteuils contre le mur, estimant qu'elle avait assez lutté contre les éléments pour aujourd'hui.

Cette journée est longue, si longue ...

Non seulement elle était complètement crevée, mais en plus le Vicomte était à présent introuvable. Il lui fallait pourtant au moins dix petites minutes de son temps pour faire son interview et se voir enfin relevée de ses fonctions. Elle ne se voyait pas partir comme ça alors qu'il avait eu la gentillesse de l'inviter, c'était une question de politesse. Surtout auprès d'un homme qui n'avait pas tarit d'éloges concernant sa défunte mère. Elle poursuivit ses recherches visuelles à distance sans enthousiasme et reconnu une présentatrice du journal de vingt heures et un grand chef étoilé dans la foule parmi d'autres. La masse des invitées était assez éclectique. Beaucoup de célébrités, de grands entrepreneurs londoniens et de politiciens avaient fait le déplacement pour l'occasion, sans parler des nombreux top modèles qui apportaient une touche de glamour non négligeable à cette soirée, arborant des robes plus affriolantes les unes que les autres. Tandis qu'elle, elle ressemblait toujours à une employée de start-up avec ses baskets blanche. Cela la mettait mal à l'aise dans un univers aussi sophistiqué et étranger à ses habitudes. Un liquide glacé sur sa chemise interrompit le court de ses pamphlets internes et elle retint une exclamation de surprise.

« Oh je suis confuse, qu'est-ce que je peux être maladroite ! »

L'oeil pris d'un tic nerveux, elle se tourna vers la voix féminine à sa gauche, hésitant sincèrement à avouer sans détour ce qu'elle pensait de la maladresse de cette femme.

« Il n'y a pas de mal »

C'était une jeune femme mince, dont les cheveux châtain relativement courts encadraient à merveille son nez en trompette et son air impertinent. Son froncement de sourcils approximatif cachait fort mal le fait que son geste ait été délibéré. Elle passa une main faussement contrariée devant ses lèvres teintées d'un rouge acide.

« Je suis sincèrement désolée madame ... ? Je n'ai pas le plaisir de vous connaître »

Terminant sa phrase, l'inconnue attrapa des serviettes sur le buffet et se mit à lui tapoter le buste.

« Alexandra Fawkes. Et vous, vous êtes qui ? »

En la voyant penchée sur ses seins essayant d'éponger le champagne avec une minutie douteuse, Elise se demanda un instant si elle avait conscience d'être en train de violer son espace personnel en plein milieu d'un lieu public. Elle n'eut pas l'énergie de protester et la jeune femme la gratifia bientôt d'un sourire aussi navré qu'insolent.

« Je crois qu'il va falloir attendre un peu que ça sèche, désolée. Je suis une journaliste, de chez Vogue. Annabel Swift »

Évidemment, les serviettes n'épongeaient rien et son pull était toujours trempé. Elle ne prit pas la peine de rebondir sur la présentation de la jeune femme, définitivement saoulée de sa journée.

« Vous connaissez monsieur le Vicomte, Alexandra ? »

« Assez pour me faire inviter »

La femme mordit dans le toast dont elle venait d'acquérir la propriété tout en la détaillant sans détour. Elle poursuivit, passant une main devant ses lèvres pour cacher sa bouche pleine.

« Vous connaissez quelqu'un d'autre ce soir ? »

« Un collègue et un ami »

Son visage sembla s'éclairer.

« Vraiment, qui ça ? »

Ok c'est un interrogatoire

« Je vous trouve bien peu correcte mademoiselle Swift. Et pourquoi m'observez-vous comme ça ? »

« Ah ! Je vous prie de m'excuser, j'ai toujours été d'une nature curieuse : c'est maladif chez moi ! Je vous laisse tranquille alors, à plus tard ! »

Elle prit congé sans autre forme de procès après lui avoir adressé un signe de main et un dernier sourire insolent. Elise la perdit rapidement de vue dans la foule et resta quelques instants se demander quel avait été le sens de la conversation qu'elles venaient d'avoir. Elle finit par hausser les épaules pour se concentrer à nouveau le buffet : son seul vrai ami de la soirée.

Elle reprit les recherches du Vicomte avec une intensité nouvelle, souhaitant dorénavant plus que tout pouvoir prendre congé de cet enfer. Regrettant de ne pas pouvoir disposer de l'acuité visuelle des chouettes, elle scruta la salle et ses invités d'un oeil sombre, refusant de s'avouer vaincue. Après plusieurs minutes, sa patience fut récompensée et elle repéra enfin le Vicomte. Il discutait vivement avec une femme fort élégante. Si elle ne se trompait pas, c'était le mannequin qui figurait sur bon nombre des clichés qu'elle avait aperçu, parfois presque nue. La jeune femme à la silhouette avantageuse avait plaqué ses cheveux blonds en arrière et arborait une longue robe argent à traine avec des manches longues, toute pailletée et jouant sur la transparence.

Elle est vraiment sublime

Quelqu'un interpella le Vicomte qui prit congé de la jeune femme après lui avoir envoyé un baiser affectueux. Elle lui sourit et secoua la tête poliment pour lui indiquer qu'elle n'était pas indisposée par son retrait. A présent seule, la jeune femme sembla chercher quelqu'un du regard, ses ongles manucurés cliquetant distraitement en rythme sur le cristal de sa coupe de champagne. Elle se mit finalement en marche et se dirigea d'une démarche chaloupée vers un groupe d'invités qui conversait dans un coin calme de la grande salle de réception.

Installée entre le buffet et le rebord d'une fenêtre en marbre sculpté, Elise suivit la voix de sa curiosité et laissa le Vicomte lui échapper une fois de plus pour se concentrer sur cette femme dont la perfection lui inspirait une certaine fascination. Elle la vit attraper le bras d'un des hommes du groupe dans un geste assez possessif et se loger dans le cercle pour prendre part à la conversation.

Elise plissa les yeux pour réussir à discerner leurs visage depuis l'autre bout de la salle. L'homme qui recevait l'attention de la jeune femme faisait bien une tête de plus qu'elle. Il ne réagit pas tout de suite à son contact, finissant probablement sa phrase. Il tourna la tête vers elle pour l'accueillir et Élise eut finalement la stupeur de l'identifier. A nouveau le dos, Ciel Phantomhive termina son verre avant de se laisser entraîner hors du cercle par le mannequin qui semblait vouloir être la seule à profiter de sa compagnie. Elle les perdit de vue dans la foule sans lutter.

Incapable de trouver une explication rationnelle à ce qu'elle venait de voir, Elise alla attraper un nouveau verre et se laissa tomber sur l'un des divans installés près d'une fenêtre Elle resta ruminer elle ne sait combien de temps, se mordant durement la lèvre, oubliant même de penser à boire.

« Le champagne ne tâche pas, vous savez »

Elle entendit à peine la voix près d'elle, perdue loin de sa réalité sensorielle.

« Je peux m'asseoir ici ? »

Un homme élégant aux cheveux bruns désordonnés et aux yeux verts et espiègles se tenait près d'elle depuis peu, désignant l'autre côté de la méridienne d'une main déférente.

« Bien sûr »

Elle se décala pour lui faire de la place et il déboutonna sa veste avant de s'installer. Inspirant longuement, elle se sentit rapidement repartir dans ses pensées moroses, lorgnant vers la nuit sombre.

« J'espère ne pas interrompre quelque chose »

Elle secoua la tête d'un air absent.

« Pas de souci. C'est plutôt moi qui devrais vous remercier de m'interrompre »

Il sourit, semblant gagner en assurance.

« Je vous regarde depuis quelques temps, voyez-vous »

Elle ne prit pas la peine de chercher à comprendre par quelle folie sa mine renfrognée avait bien pu donner l'envie à ce jeune homme de venir l'aborder.

« Et pourquoi est-ce que vous regardez les gens comme ça ? »

« Vous semblez d'humeur morose »

Elle laissa un sourire ironique lui échapper.

« Parfois les choses s'annoncent plus compliquées que prévu, cette soirée par exemple »

« Qu'est-ce qui vous contrarie de la sorte ? »

Elle leva une main lasse, comme pour balayer ses tentatives de recherche d'une réponse adéquate.

« Les relations humaines en général »

L'homme laissa échapper un sourire roublard et désigna sa tenue litigieuse d'un coup de tête.

« Vous avez un peu décidé de venir à la dernière minute, n'est-ce pas ? »

« Certes. Je me suis particulièrement mal organisée aujourd'hui »

Il grimaça, compatissant. Ses yeux pétillaient d'une malice et d'une détermination nouvelle.

« Je m'en attristais. Comparée aux autres tenues, la vôtre ne vous rend pas justice »

« Cela a le mérite d'être franc »

L'homme portait un costume trois pièces impeccable et elle ressentit à nouveau la désagréable sensation de ne pas être à sa place.

« J'espère ne pas vous offenser en vous demandant votre prénom, mademoiselle »

A mon avis tu peux te permettre pas mal de chose sans craindre d'être offensant après m'avoir dit que j'étais habillée comme une clocharde

« Alexandra Fawkes. Et vous, qui êtes-vous ? »

« Arthur Conan Doyle, enchanté »

Ils échangèrent une poignée de main cordiale sous son regard nouvellement intrigué.

« Conan Doyle, comme l'auteur de Sherlock Holmes ? »

« Je suis son arrière-arrière-petit-fils »

« Ça alors, quelle coïncidence. C'est un plaisir »

« Plaisir partagé, Alexandra. Mais assez parlé de moi, vous m'intriguez. Travaillez-vous dans le milieu de la mode ? »

« Pas spécialement, je suis journaliste »

« Ah oui ? Voilà qui est intéressant »

Rétorquant un sourire à la politesse forcée à sa remarque, elle patienta en silence, sachant qu'il finirait par exposer de lui-même la raison de sa venue.

« Je sais bien que nous nous connaissons à peine mais... Puis-je me permettre de vous demander un service ... extravagant, Alexandra ? »

Elle se laissa aller contre le dossier du divan, se demandant avec une pointe d'inquiétude à quelle sauce elle allait encore être mangée.

« Faîtes donc »

« C'est-à-dire que j'ai vu que vous ne portiez pas de robe de haute couture ce soir ... je commence dans la mode en tant que créateur voyez-vous, et je ne peux pas encore m'offrir les services d'un mannequin professionnel. En vous voyant, j'ai pensé que nous pourrions faire d'une pierre deux coups en nous rendant mutuellement service pour cette soirée, une sorte d'échange de bons procédés ? »

Elle le regarda sans rien dire, ne comprenant pas vraiment. Il constata qu'il était préférable d'expliciter.

« Je suis censé montrer la robe que je viens d'achever à des amis et je pense qu'elle serait davantage mise en valeur si vous acceptiez de la porter »

« Vous voulez que j'aille me changer, là tout de suite, pour enfiler votre robe et passer la soirée dedans comme dans un défilé de mode ? »

« C'est cela, en quelque sorte »

« Je vous avoue qu'on ne m'avait encore jamais demandé cela »

« Voilà qui est surprenant ! À vrai dire, je vous ai prise pour un mannequin au début mais le fait que vous ne portiez pas de robe m'a intrigué »

La flatterie ne te mènera nulle part, jeune impertinent

Elle inspira longuement, au risque de donner l'air d'être en proie à un abattement sans fin. D'un autre côté, elle aurait l'air moins ridicule avec une robe de soirée. Et elle serait au sec. Cette perspective devenait tout à coup plus attrayante.

« Je suis navré d'avoir à vous demander ça, cela doit vous embarrasser n'est-ce pas ? »

« Non, non »

« Qu'en dîtes-vous ? »

« Est-ce que je peux voir la robe ? »

« Bien sûr ! »

Il posa son verre sur le rebord de la fenêtre pour l'inviter à le suivre. Si elle ne se trompait pas, il devait à peine avoir la trentaine. Et très bien se débrouiller en affaires.

« C'est juste à côté, nous avons des loges à disposition »

Il lui proposa son bras et ils sortirent de la grande salle avant d'entamer une marche interminable pour rejoindre le back-office. Elle se demanda clairement ce qu'elle était en train de faire lorsqu'ils entrèrent finalement dans une petite pièce sombre surchargée de costumes, produits de maquillage et de coiffeuses à miroirs.

« Ne faîtes pas attention au bazar laissé par mes collègues, je ne pensais pas amener quelqu'un ici ! »

Elle contourna les rangées de vêtements sur cintre sans faire de commentaire, le nez froncé par l'odeur étouffante de la laque à cheveux. Le jeune homme farfouillait entre les cintres depuis quelques secondes.

« La voilà ! »

Il lui présenta une longue housse de protection avec une solennité non feinte. Ses doigts fins sortirent délicatement la robe et la lissèrent avec précaution avant de la lui tendre. Elle s'approcha avec prudence pour détailler la pièce de tissu qui lui semblait trop longue. Elle sentit la douceur des fibres de soie couleur champagne sous ses doigts et s'en saisit pour l'observer en entier.

La robe sirène remontait jusqu'au cou et s'ouvrait à l'arrière sur un décolleté dos nu qui laisserait probablement voir sa chute de rein. Le col qui entourait le cou de près était fait de dentelle aux motifs sophistiqués, tout comme les deux triangles des hanches qui jouaient sur la transparence. Une fente s'ouvrait au niveau du sternum, entre les seins.

« Je pourrais garder mon soutien-gorge si je la mets ? »

« Eh bien normalement non, la robe n'est pas faîte pour ça »

Elle contint une grimace contrariée et il sembla sentir son scepticisme.

« Vous êtes dans un vernissage fréquenté par des célébrités de la haute couture. Vous avez vu le nombre de mannequins portant ce genre de robes ? »

Elle repensa à la jeune femme qui avait attrapé le bras de Ciel.

« … »

« Et puis le but est qu'ils vous regardent, le fait que vous portiez cette tenue est censé attirer l'attention sur mon travail ! C'est lors de sommets de la mode officieux comme celui-ci que les créateurs comme moi peuvent se faire remarquer »

« J'en conviens »

« Vous avez l'air d'avoir les bonnes mensurations en plus. Je peux faire quelques petites retouches rapides pour qu'elle vous aille à la perfection »

Elle soupira. Après tout, sa mère avait très probablement déjà porté ce genre de robe de créateur au cours des gala auxquels elle assistait.

« Vous préférez ne pas la porter ? Je comprendrais, je vous demande tout ça d'un coup c'est un peu sorti de nulle part … »

« Si, je vais l'essayer »

Il leva le poing d'un geste victorieux d'une spontanéité déroutante. Comme si le buteur star de son équipe de football préférée venait de marquer un but décisif.

« Yes ! Super, merci Alexandra ! »

« C'est un échange de bons procédés »

« D'autant qu'avec votre corps vous pouvez vous le permettre »

« Ah bon »

« Mais vous rougissez ? »

Elle lui lança un regard se voulant menaçant.

« Pas de ça avec moi »

« Aha je vous laisse l'essayer vous me direz si elle vous plait »

« Ok »

Il frappa dans ses mains d'un geste dynamique.

« Au boulot ! Ça va être parfait ! »

Il lui indiqua un des paravents avant de lui tendre une paire de gants.

« C'est mieux pour l'enfiler, la dentelle et la soie sont très fragiles. Faîtes attention aux accroches du bas du dos, je pourrai vous les ajuster si besoin »

Nouvellement équipée, elle alla se trouver un coin à l'abri des regards.

« Donc j'enlève mon soutien-gorge, pas le choix ? »

Le jeune homme semblait assez indisposé par la question si elle pouvait se fier à la pointe de gêne dans sa voix.

« Eh bien, cela serait mieux »

Elle roula les yeux au ciel et commença à se déshabiller. La délicatesse du tissu soyeux et brillant qui glissait sur sa peau en l'enfilant lui fit un drôle d'effet. Elle avait rarement touché quelque chose d'aussi doux. Elle devait reconnaître que c'était du grand art.

« Ça se passe bien ? »

« Il ne me reste plus que les fermetures et j'arrive »

Elle lissa la robe sur ses jambes et s'avança vers le milieu de la pièce en retirant ses gants. Arthur remarqua son mouvement et délaissa le barda de ses étagères pour jeter un coup d'oeil au résultat final. Il cligna des yeux quelques instants sans réagir avant de se reprendre. Il s'avança d'un air concentré et lui demanda s'il pouvait commencer ses retouches. Il resserra les accroches dans son dos autour de ses reins et d'autres modifications suivirent pendant un certain temps, jusqu'à ce que la robe s'adapte entièrement à ses formes et deviennent parfaitement cintrée.

« Vous êtes perfectionniste n'est-ce pas ? »

« Haha on me le dit souvent »

On devinait vaguement sa peau à travers la dentelle du col et des hanches.

« Venez, il y a de quoi vous regarder dans la glace là-bas »

Elle hocha la tête et le suivit sur la pointe des pieds en relevant la traîne pour ne pas trébucher. Il alluma le lampadaire sur pied à côté du miroir et elle put faire face à son reflet. Elle se détailla quelques secondes en silence.

« Quelle pointure faîtes-vous ? »

« Trente-huit »

Il grommela dans sa barbe et partit prospecter dans les étagères. Elise compta plus de dix centimètres de talon aiguille aux sandales d'une couleur blanc crème qu'il lui tendit en revenant. Le pied était tenu par une fine lanière sur la cheville.

« J'espère que je n'aurai pas à aller dehors par ce temps avec ça, je veux garder mes orteils. Vous avez vu Pirate des Caraïbes 3 ? »

Il secoua la tête pour lui signaler qu'il n'avait pas la référence et elle se dévisagea à nouveau dans la glace une fois juchée sur les escarpins, se sentant passablement incomprise.

« C'est … c'est vrai que ça rend très bien »

La teinte de sa peau et ses cheveux cuivrés se mariait harmonieusement avec la couleur champagne de la robe et ses courbes étaient parfaitement épousées par le tissu qui marquait la taille. Ses fines épaules ciselées et sa poitrine étaient mises en valeur par la coupe de la robe. Le tissu s'évasait au niveau du bas de ses cuisses pour descendre dans une traîne brosse qui ne devait pas dépasser le mètre et demi depuis la taille si ses notions en la matière étaient correctes. Elle se retourna et observa son dos exposé jusqu'à sa chute de rein que les accroches retravaillées par le couturier venaient subtilement encadrer.

« Tout en étant élégante et solennelle, cette robe qui inspire une autorité naturelle évoque aussi la fluidité des coupes chinoises. C'est le mélange des cultures orientales et occidentales. Elle réunit le côté yin assez souple et ce côté yang, plus rigide. Les dimensions chic et opulente de la soie apportent de la profondeur au mouvement lorsque l'on marche et ajoutent un côté dramatique »

« C'est vrai que ça rend quelque chose comme ça »

« Regardez, le tissu vient des soieries du Mékong, cela nous assure une qualité de textile parmi les meilleures au monde. La dentelle provient de la maison française Sophie Hallette, référence internationale dans le monde de la Haute Couture. C'est elle qui a été choisie pour confectionner la robe de mariage de Kate Middleton »

« Eh bien … vous ne faîtes pas les choses à moitié »

Il lui adressa un clin d'œil satisfait en hochant la tête.

« Tu m'as demandé de venir, Arthur ? »

Le créateur se retourna vers une élégante femme typée asiatique qui devait avoir entre 25 et 40 ans.

« Sully, merci d'être venue aussi vite ! Tu peux t'occuper de mademoiselle ? »

La jeune femme tourna un regard scrutateur vers elle et s'approcha, l'air de ne pas avoir de temps à perdre.

« On va faire un chignon lâche, asseyez-vous devant la coiffeuse mademoiselle »

Elle haussa les sourcils en s'exécutant. Sully s'équipa d'un chariot sur lequel fer à boucler, peignes, pinces, brosses, sprays de laque et barrettes se battaient en duel et Elise la laissa opérer sur sa chevelure.

« Ils sont assez insoumis et épais mais pourtant lisses, c'est marrant ça »

« On me le dit souvent. Moi j'ai abandonné »

Elle faillit finir asphyxiée sous le spray fixant et atteignait sa trentième seconde d'apnée quand la jeune femme recula du siège, satisfaite. Arthur prit la relève moins de deux secondes plus tard.

« Impeccable. Je vous laisse mettre ce rouge à lèvres si ça ne vous ennuie pas. La couleur est pétillante et fruitée, ça allègera encore le look pour ne pas le rendre trop formel. C'est l'effet soie ça »

Elle s'exécuta et Sully s'avança ensuite pour lui re-poudrer le visage et lui appliquer du blush.

« Voilà, on reste dans le simple et l'épuré. Il ne reste plus que la touche finale »

Il dégagea quelques mèches du chignon pour les faire encadrer son visage.

« Parfait »

Elle se redressa et dégagea tant bien que mal le tissu des pieds de la chaise.

« Je ressemble à une James Bond girl »

« Certes, mais en bien mieux ma chère »

Elle lui fit face et capta son sourire satisfait après qu'il l'ait détaillé sous tous ses angles. Elle fit en sorte de se rappeler que c'était son métier.

« Je savais que cette robe vous irait à merveille, n'est-ce pas, Sully ? »

La jeune femme acquiesça avec ferveur entre deux sms.

« J'adoore il faut qu'on la montre à Caroll et Conny »

« Trouve-les moi on te rejoint »

Sully partit en éclaireur, les laissant seuls au milieu du fourbi de tissus. Elle sentit l'homme se glisser dans son dos et effleurer les accroches du bas de ses reins.

« Vous êtes vraiment une très belle femme Élise »

Le sérieux soudain dans sa voix la mit en alerte.

« Vous devriez sérieusement envisager une carrière dans le mannequinat ! »

Elle accueillit le retour de l'enthousiasme de l'homme avec un sourire crispé.

« Mon travail a toutes ses chances de se faire remarquer maintenant »

« Quant à moi, je pourrais me promener sans avoir l'air d'une touriste »

Il acquiesça en riant, consultant son téléphone portable pour avoir l'heure.

« Maintenant redressez-moi ces épaules et gardez le menton bien haut. J'ai fait en sorte de ne pas faire la traîne trop longue pour ne pas gêner les mouvements, vous auriez été embêtée avec tout ce monde. Nous y allons ? »

« Oui »

C'était une chose de porter ce genre de tenue dans une pièce confinée et sombre, une autre de rejoindre la salle de réception bondée et parfaitement éclairée.

« Je suis censée dire quelque chose en particulier ? »

« Soyez juste vous. Vous avez un regard de tueuse et un petit air désinvolte par nature qui vous donne une certaine prestance, soyez naturelle et cela se passera très bien »

Elle ne broncha pas et Arthur lui lança un sourire confiant avant de l'entraîner hors de la loge. Il lui tendit de nouveau son bras et elle engagea la conversation pour penser à autre chose, incertaine de la procédure à suivre.

« Vous travaillez dans la création depuis longtemps ? »

Les portes de la salle de réception s'ouvrirent sur un amas de couleurs, de robes excentriques et de musique classique. Les invités profitaient du buffet en papotant avec un formalisme certain.

« Oui ! Mais depuis peu en tant que créateur »

« Que faisiez-vous avant ? »

« J'étais assistant de défilé chez Channel »

« Si jeune ? »

Elle observa discrètement leurs alentours, ne repérant personne qu'elle connaissait. Les regards se posaient sur les nouveaux venus qu'ils étaient. Elle entendit des bribes de voix perdues dans le brouhaha et capta des oeillades appuyées. Heureusement pour elle, la salle était bien chauffée.

« Vous avez dîné, Arthur ? »

« Pas encore, et je commence à avoir une faim de loup ! »

« Je propose qu'on se dirige vers le buffet dans ce cas »

« Ne vous en faîtes pas je vais aller chercher de quoi nous sustenter, vous n'avez qu'à m'attendre ici. Je vais aussi essayer de retrouver mes collègues »

Il lui fit un baise-main malicieux avant qu'elle n'ait pu protester et elle le perdit dans la foule.

Il m'abandonne comme ça, au milieu de nulle part lui ?

Elle subtilisa une coupe de champagne sur le plateau d'un serveur et tâcha de se faire une raison, ayant la vague impression d'être une plante verte. Elle espérait franchement que plus personne n'ait l'idée de venir lui parler ce soir.

Arthur revint dans son costume impeccable quelques minutes plus tard, un plateau garni de petits fours en tout genre dans une main et son téléphone dans l'autre.

« Ils arrivent d'ici dix minutes, ils sont dans les bouchons vers Picadilly »

Elle tâcha de ne pas retirer tout son rouge à lèvre en engloutissant les trophées de chasse ramenés du buffet et finit son verre avant que le créateur ne se penche à son oreille.

« Vous savez que vous attirez tous les regards ? »

« La faute à qui ? A ce propos, il est grand temps d'établir des règles à notre contrat : ne disparaissez plus d'un coup en me faisant poireauter comme une sotte »

Il grimaça des excuses malhabiles sous son regard courroucé.

« Oh my god Alexandra ma chériiie ! »

Ils se retournèrent vers le Vicomte qui volait à eux en traversant la foule.

« Mais vous vous êtes changée ! Petite cachottière, vous êtes divine ! Cette quintessence de l'élégance, cette audace, quelle audace ! Et cette précision dans la dentelle et les broderies ! Quelle petite mésange délicate ! Je vous veux sur mes photos ! »

Il se retourna vers Arthur qui était à son bras.

« C'est vous qui avez conçu cette robe splendide, jeune homme ? »

Le créateur acquiesça sans cacher sa satisfaction

« Tout à fait Monsieur le Vicomte, et dieu merci mademoiselle Fawkes a accepté de me faire l'honneur de la porter ce soir »

« Mon dieu quelle magnificence, rien de tel qu'un si joli minois pour sublimer cette robe ! »

Elle se força à sourire et attrapa une autre coupe de champagne qui passait par là. Qu'est-ce qui lui avait pris d'accepter de porter un truc pareil, déjà ? Elle se sentait un peu nue avec le décolleté plongeant de son dos. Le Vicomte sembla se souvenir de quelque chose.

« Il faut absolument que je vous présente quelqu'un ! »

Il se détourna et héla quelqu'un dans la foule avec affectation.

« Chiara, venez mon sucre ! »

Elle se força à garder un sourire complaisant jusqu'au moment où elle constata que la très jolie mannequin de toute à l'heure émergeait de la foule.

« J'arrive monsieur le Vicomte »

La dénommée Chiara s'approcha d'eux sous le regard ravi du Vicomte, entraînant avec elle son maudis compagnon de gala sans s'être souciée d'obtenir son consentement au préalable. Le Comte eut l'air ennuyé de quelqu'un qui se faisait interrompre en pleine conversation et se tourna vers leur nouvelle destination. Inévitablement, son regard croisa le sien pour la troisième fois de la soirée et la pupille de son oeil visible se rétracta tant il sembla déconcerté de la voir dans ce nouvel accoutrement.

« C'est dingue, on n'arrête pas de se croiser depuis tout à l'heure ahaha ! »

Chiara rit de concert avec le Vicomte des heureuses coïncidences qui semblaient réunir leurs chemins ce soir. Ciel ne sembla pas disposé à vouloir faire de commentaire, prenant soin de se placer à bonne distance du Vicomte qui semblait fort intrigué par sa personne.

« D'ailleurs cette soirée vous est-elle agréable, monsieur le Comte ? C'est un immense honneur pour moi d'avoir quelqu'un de votre envergure avec nous ce soir »

Le démon acquiesça avec indolence dans sa direction.

« Tout à fait. Félicitations pour votre travail »

« Mercii ! J'ai bien pris soin de mettre en valeur les charmes exquis de notre fabuleuse Chiara, je vous remercie d'avoir accepté de me la prêter ! »

Chiara les gratifia d'un rire cristallin, serrant encore davantage le bras du démon entre ses seins. Ce dernier lança un regard insondable au mannequin avant de reporter son attention sur le Vicomte, arborant l'air neutre bienséant parfaitement adapté pour l'occasion. Leur hôte s'empressa de poursuivre les mondanités.

« Mais revenons-en à nos moutons ! Chiara, je vous présente Alexandra Fawkes, c'est une journaliste du Times que j'ai rencontré à l'exposition sur Christian Dior et qui a accepté de venir couvrir le vernissage, n'est-elle pas délicieuse ? Vous avez le même âge si je ne me trompe pas »

Chiara lui lança un regard avenant auquel elle fit en sorte de répondre avec réciprocité. Elle avait autant de légitimité que tous les autres invités d'être ici ce soir, après tout, surtout maintenant qu'elle portait cette robe.

« Enchantée mademoiselle Fawkes, vous avez dû sacrément taper dans l'oeil du Vicomte pour qu'il soit aussi enthousiaste à l'idée de vous avoir avec nous ce soir »

« Cela a été un simple coup de chance pour moi. Les photos sont très réussies »

Elle n'en avait en réalité pas vu le quart mais il n'en fallu pas plus pour faire briller les prunelles de la jeune femme.

« Merci beaucoup ! D'ailleurs votre robe est sublime, qui est le créateur ? »

Le Vicomte s'esclaffa bruyamment dans un trop plein d'allégresse.

« N'est-il pas ? J'ai trouvé le créateur, le voici ! Nous feriez-vous l'honneur de vous présenter à nouveau, jeune homme ? »

Arthur sourit avec affabilité avant de s'exécuter, enveloppant leur assemblée de son regard malicieux.

« Arthur Conan Doyle, c'est un plaisir. Je débute dans le milieu, c'est pourquoi l'invitation du Vicomte est un véritable honneur pour moi »

« Un prophète de la mode se doit de surveiller tous les forts potentiels et de prévoir les tendances ! »

Le Vicomte prit Élise à témoin qui grimaça un sourire entendu, envisageant sérieusement de s'auto-décerner le césar du meilleur jeu d'acteur. Elle n'avait pas levé les yeux vers le démon depuis, se contentant d'enfoncer ses ongles dans le bras d'Arthur.

« N'est-ce pas, monsieur le Comte ? N'hésitez pas à venir me voir si vous avez besoin de quoi que ce soit. J'espère que vous ne regrettez pas d'être venu ! »

Le démon sembla ennuyé que le Vicomte se soit souvenu de son existence.

« Bien au contraire »

Son regard croisa le sien juste après avoir parlé et elle le détourna après quelques secondes, n'ayant pas exprimé une émotion particulière. Il ne semblait toujours pas comprendre ce qui la mettait sur la réserve. Chiara reprit le flambeau de la conversation que le démon avait laissé sur le bas côté.

« Croyez-moi, j'ai dû insister pour qu'il m'accompagne. C'est quelqu'un de très occupé voyez-vous, je me demande ce qu'il fait constamment ! Et ces appels à toute heure, je lui ai déjà dit que ce n'était pas une vie ... »

Il était possible que cette Chiara soit celle qu'Abby avait vu avec lui dans la rue l'autre jour. Le Vicomte sembla attristé du constat.

« Oui je me doute mes pauvres chéris, que notre monde est un endroit cruel pour de jeunes tourtereaux. J'espère que vos emplois du temps respectifs vous permettent de vous ménager du temps rien que pour vous »

« Oui, on s'arrange toujours pour se consacrer au moins deux soirées par semaine, en plus des weekend »

Elle ne put s'empêcher de ressentir un pincement au coeur en entendant Chiara répondre. Le démon semblait décidé à consacrer beaucoup de temps à cette femme quand il ne trouvait pas même le temps de la tenir informée de l'enquête concernant Fugger et les assassins de ses parents, qu'il savait pertinemment lui tenir à coeur.

Le Vicomte lança un regard brillant d'émotion au mannequin, les mains nouvellement jointes en signe de ferveur.

« Vous formez définitivement mon couple préféré du moment, je suis tellement content que vous vous soyez trouvés. Regardez-vous, vous êtes tellement beaux tous les deux. C'est l'histoire d'amour rêvée ! »

Chiara sembla rayonner encore davantage, les gratifiant d'un sourire éclatant. Le démon suivait leur échange d'un oeil distant, ne semblant pas approuver le choix du sujet de conversation. Pendant ce temps-là, Arthur tâchait de suivre le mouvement tout en complaisance pour faire bonne image et elle se contentait de hocher la tête, sentant toute forme de vie intérieure la quitter.

Le créateur se rendit compte qu'elle s'était crispée et se pencha discrètement à son oreille.

« Ils vous indisposent ? Vous voulez que l'on se retire ? »

Elle lui lança un regard pour le rassurer, en proie à un conflit interne. Pourquoi se sentait-elle mal ? Cela ne la regardait pas, pourtant. Elle aurait simplement préféré ne pas être coincée avec eux et entendre tout ça. Elle sentit le démon se mettre à les observer du coin de l'oeil.

« Et avec tout ça je n'ai même pas fini les présentations ! Alexandra, ma chérie je vous présente Chiara Espargetta. Je sais que vous êtes encore un peu profane dans ce milieu, mais il s'agit du top model que tous les créateurs s'arrachent en ce moment ! »

La mentionnée passa une main faussement gênée devant sa bouche, l'air de déplorer le fait que le Vicomte en fasse autant.

« Monsieur le Vicomte, vous exagérez »

« Elle est bien trop modeste, comme toujours ! Et voici son compagnon, le Comte Ciel Phantomhive, PDG de la prestigieuse entreprise Phantom & Cie et philanthrope à ses heures perdues. Il nous fait l'honneur d'être avec nous ici ce soir alors qu'il trie les invitations qu'il reçoit sur le volet ! En effet de nos jours les cosmétiques Phantom battent tous les records de popularité. D'ailleurs, comment expliquez-vous un tel succès, cher Comte ? »

Le démon eu la tête d'un élève que l'on interroge en pleine sieste.

« La qualité des composants grâce une sélection stratégique des meilleurs fournisseurs et laboratoires dans un premier temps, puis l'adhésion aux labels écologiques pour créer un lien de confiance avec le consommateur »

« Ouhlàlà tout un programme ! »

Chiara lança un regard admiratif en direction du noble et Arthur acquiesça d'un air épaté après avoir consulté son téléphone portable.

« Monsieur le Vicomte ? Je regrette que cette conversation fort plaisante doivent arriver à son terme, mais puis-je vous emprunter Alexandra ? J'aimerais la présenter à des amis »

Le Vicomte acquiesça dans toute sa majesté, ses cheveux d'un blond platine rendus brillants par la lumière réverbérée.

« Mais oui bien sûr ! Il faut que vous montriez cette merveille à tout le monde, et je ne parle pas que de la robe ! D'ailleurs, Monsieur le Comte, qu'en dîtes-vous ? Alexandra ne ferait-elle pas une égérie idéale pour l'un de vos produits ? »

Un silence qui leur indiqua que, cette fois-ci, le démon n'avait pas réussi à faire marcher son talent d'improvisation. Le Vicomte de Druitt interpréta cela à sa façon.

« Même si Chiara est déjà une égérie parfaite et splendide ! Peut-être est-elle déjà à même de refléter l'esprit de toutes les créations de la maison Phantom ? »

La concernée lança un regard attentif au démon qui semblait sur le point de parler. Sa voix fut aussi posée et mesurée que s'il avait été en pleine gestion de crise.

« Le mannequinat est un milieu difficile. Je ne pense pas qu'il puisse convenir à tout le monde. Cela demande d'avoir été habitué jeune aux conditions du métier »

Elle ne put s'empêcher de retenir un regard perçant à son encontre. Que sous-entendait-il ? La trouvait-il donc inapte pour tout ?

« Vous pensez ? Pourtant elle ne cesse de m'épater ce soir, d'autant que j'en ai l'exclusivité ! »

La pirouette d'Arthur sauva l'assemblée d'un silence importun. Le retour de son sourire goguenard lui indiqua qu'il était particulièrement satisfait du tournant que prenaient les choses. Au moins autant que le Vicomte.

« Je suis bien d'accord avec vous mon cher ! Ne vous en déplaise, Monsieur le Comte. Je comprends parfaitement que vous ayez vos propres critères et standards ! Mais je trouve ma petite Alexandra particulièrement divine ce soir, elle m'a ensorcelé »

Il termina sa réplique en lui envoyant un théâtral baiser passionné et elle se força à dessiner un sourire sur ses lèvres dans un ultime effort. Elle se sentit étouffer et se crispa sur le bras du créateur qui réagit au quart de tour.

« Madame, messieurs, il n'est de si bonne compagnie qui ne se quitte ! Nous y allons, Alexandra ? »

Elle acquiesça.

« Nous y allons »

Le couturier la couva d'un regard satisfait avant de reprendre d'un ton se voulant solennel :

« Monsieur le Vicomte, Monsieur le Comte, Chiara, je vous souhaite une fort agréable soirée »

« Merci bien, à vous aussi mes petits sucres ! On se verra plus tard Alexandra ! »

« Bien sûr, monsieur le Vicomte »

Le mannequin les gratifia d'un dernier sourire lumineux.

« Bonne soirée à vous deux, c'était un plaisir »

Elise sourit à son tour et suivit Arthur qui l'entraînait au loin tandis que Chiara reportait, comme souvent, son attention sur le démon qui les observa partir sans un mot.

« Vous allez bien Alexandra ? »

« Très bien. En tout cas on dirait que notre arrangement porte ses fruits pour vous »

« Dîtes-moi la vérité, qu'est-ce qui ne va pas ? »

« J'ai chaud, il faut vraiment qu'on aille prendre l'air. C'est une vraie fournaise ici »

« Vous connaissiez déjà le Comte Phantomhive, non ? »

Et une question qui sort de nulle part, une

« Non, pourquoi ? »

« Vous sembliez mal à l'aise et il vous regardait étrangement »

« C'est un peu le cas de tout le monde depuis que j'ai enfilé votre robe, n'est-il pas ? »

Arthur haussa les épaules, reconnaissant le bon sens de sa réponse et ils allèrent prendre l'air à une large fenêtre.

Durant l'heure suivante, Arthur enchaina les présentations avec les amis, les collègues, les anciens supérieurs et les investisseurs potentiels si bien qu'elle finit par perdre le compte. En le voyant aussi confiant et agile dans son business, elle comprit après coup que cette Annabel Swift n'était probablement pas plus journaliste qu'elle-même était boulangère. Ce petit numéro avec la coupe de champagne renversée avait bien trop servi les intérêts d'Arthur pour être anodin. Elle était tout simplement venue faire du repérage sur demande de ce dernier. Etrangement, cela ne mit pas Elise en colère contre lui.

Elle en vint à avoir mal aux joues à force de sourire et ils s'accordèrent une pause bien méritée. Une énième connaissance vint néanmoins aborder Arthur et elle prit congé après avoir réceptionné la palette habituelle de compliments sur la robe. Elle s'éloigna de l'agitation et quitta la pièce pour aller s'exiler dans un couloir sombre et plus calme du palais. Une fois à l'abri, elle ouvrit une fenêtre et laissa l'air glacé détendre les muscles de son visage.

Ne rien faire eu pour effet de faire dériver ses pensées vers le sujet qu'elle avait jusque-là mis un point d'honneur à oublier et elle ne parvint plus à contenir le mal-être resté coincé dans sa poitrine. Le démon n'utilisait même pas de pseudonyme, ce qui rendait sa relation avec cette Chiara officielle.

Un patron d'un grand groupe de luxe qui sort avec l'égérie, original

Elle s'appuya contre le rebord de la fenêtre, les épaules soudain plus lourdes que des mégalithes. Elle se sentait un peu trop secouée depuis le début de cette journée, et étrangement seule. Aussi surprenant que cela puisse paraître, elle avait toujours cru Ciel au dessus de ... ça. Mais entre ce qu'elle avait eu sous les yeux et l'histoire concernant sa mère que ce Claude lui avait retranscrite, il n'y avait plus vraiment de place pour les doutes. Pourtant, elle aurait voulu avoir la possibilité de douter, de se dire que Ciel n'était pas comme ça, que ce Claude n'était forcément qu'un menteur. Après tout, elle ne le connaissait pas, lui. Savoir que lui était indigne de confiance n'avait rien de grave, n'avait aucun aucune répercussions sur sa vie. Elle n'avait rien partagé avec lui. Il ne lui avait pas sauvé la vie et ne l'avait pas aidé à de multiples reprises en lui laissant ce sentiment trouble de gratitude et de respect. Elle n'avait pas non plus de sentiments d'une toute autre nature à son égard ... non, ce Claude n'était rien pour elle.

« Oh. My. God. Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de Fawkes ? »

Elle roula des yeux en reconnaissant la voix d'un certain collègue indélicat.

« Miles. Commence pas c'est pas le moment »

« Mais qu'est-ce que t'as mangé sérieux ? »

« Rien putain casse-toi »

Malheureusement pour elle, il semblait décidé à lui tenir compagnie.

« Bref. Qu'est-ce qu'on se fait chier ici »

« Tu avais pas un mec à filer pour Harling ? »

« Il est parti dans un salon privé le con »

Elle passa un doigt sous ses yeux en tapotant doucement pour ne pas faire baver son mascara et se détourna de la fenêtre.

« Mais tu as chialé ou quoi ? »

« Qu'est-ce que tu peux en dire des conneries toi »

« Tu connais quelqu'un d'autre ici ? »

Elle haussa les épaules.

« Le Vicomte. Et le gars qui m'a demandé de servir de vitrine ambulante »

Elle désigna sa robe et il acquiesça, semblant comprendre. Ils restèrent silencieux un instant, brève armistice d'ordinaire inconcevable. Elle finit par réengager la conversation, trouvant la situation trop anormale.

« Les photos, tu les aimes bien ? »

« Les photos ou la fille qui est dessus ? »

« Très drôle. Les deux »

« Ben les photos je m'en fiche. Après la fille c'est du lourd. Sérieux qu'est-ce qu'elle est bonne »

Elle ne trouva pas l'énergie de faire un commentaire.

« T'es jalouse parce que t'es moche c'est ça ? »

Elle claqua la langue et se remit en route vers la grande salle sans demander son reste.

« Je plaisante Fawkes, c'est bon. Pourquoi tu te sens visée aussi »

« Trouve-toi une pelle et occupe-toi utilement pour changer »

Il la suivit en grimaçant.

« Oulah elle est pas contente »

Elle ne répondit pas, tâchant de le semer.

« Rho c'est bon, reviens. Tu as tes règles ou quoi ? »

Elle fit volte face d'un geste sec et ils faillirent se rentrer dedans.

« Déjà d'où tu me parles ? Tu as cru que j'étais ta pote ? Casse-toi ! »

Il sembla dans un premier temps surpris avant de laisser apparaître un sourire amusé. Il avait toujours cette petite cicatrice en haut du menton, et le nez légèrement trop large, mais en dehors de cela c'était un homme que l'on pouvait qualifier d'attirant. Et d'arrogant. Il remua le liquide dans son verre d'un mouvement de poignet maîtrisé.

« J'attends juste que tu arrêtes de me faire des cachotteries. Tu dis ne connaître personne mais ce n'était pas Vincent que j'ai vu avec la bombe sexuelle toute à l'heure ? En plus ils ont l'air proches. Ils parlaient même avec toi, c'est surprenant que tu n'aies rien remarqué ... »

Elle secoua la tête, les sourcils haussés en signe de scepticisme.

« Ce n'était pas lui, tu fais erreur. Avec toute la merde que tu as dans les yeux, rien d'étonnant »

Il lui lança un regard perçant, impatienté par son petit jeu.

« J'en ai pas encore assez pour ne pas voir que tu étais prête à pleurer à l'instant »

« J'ai eu une longue journée, soit. Je ne vois pas l'intérêt que tu tires à constater cela »

Elle désigna la direction de la grande salle d'un geste sec.

« Va emmerder quelqu'un d'autre »

« Allons, je trouve que je suis déjà très doué en la matière ici »

« Comique en plus, très spirituel »

Il lui adressa un clin d'oeil ironique.

« Tu sais ce qu'on dit ? Femme qui rit ... »

Il ne termina pas sa phrase et elle eut à peine la force de lui répondre.

« ... Allez pars maintenant »

« Désolé quand on me tend une perche je la saisis, question de principe. Je suis ici en tant que coach de ta vie sentimentale. Sans blague, tu peux avoir tous les mecs que tu veux et encore plus dans cette tenue mais non, tu déprime dans ton coin en restant bloquée sur le seul qui est déjà pris. C'est bien les meufs ça »

Son regard se porta vers l'entrée de la salle et il sembla repérer l'objet de sa mission. Il se redressa d'un geste sec à la manière d'un suricate, scrutant les silhouettes qui entraient.

« Désolé poupée je dois aller sauver le monde »

Il s'éclipsa aussi vite qu'il était venu et elle leva les yeux au ciel, réalisant qu'il lui avait pompé le derniers pourcentages de son énergie vitale. Elle s'avança à son tour vers la salle sans grande conviction et réalisa aussitôt qu'elle aurait mieux fait de rester dans l'ombre.

« Alexandra ? Vous ne venez plus ? »

La silhouette noire du créateur se dessinait nettement dans la clarté de la grande salle dont les sons lui parvenaient étouffés, lointains, futiles. Elle entra dans le halo de lumière.

« Arthur. Comment cela se passe avec vos amis ? Ont-ils aimé la robe ? »

« Beaucoup, oui. Tout va bien ? »

« Très bien »

Il fronça les sourcils, sceptique.

« Vous êtes sûre ? »

« Bien sûr »

Le bref silence vint souligner son manque d'argumentation.

« Alors c'est reparti pour un tour ? »

« Allons-y »

Elle reprit son bras et s'en retourna dans la salle en se composant un masque affable et indolore. Ils reçurent encore maints compliments sur la robe, et plusieurs créateurs voulurent même ses coordonnées. Elle laissa Arthur gérer ces affaires et leur indiquer qu'elle n'était pas mannequin.

Après tout, ce n'est pas fait pour tout le monde

OoOoOoOoO

Le bras toujours pris par la jeune femme, le démon peinait à avoir la possibilité de porter suffisamment d'attention à ses interlocuteurs stratégiques.

« Ciel ? »

« Oui ? »

« Ça te dirait d'aller voir la course de chevaux à Ascot ce weekend ? Ma cousine est en compétition »

« Oui »

Il repartit dans sa conversation avec un consultant israélien renommé spécialisé en gestion des connaissances qui lui permettrait d'améliorer la productivité de Phantom. Ces soirées mondaines étaient d'un ennui mortel mais une véritable mine d'or pour le business.

« Ciel ? »

« Oui ? »

« Tu la connaissais cette fille ? »

« Qui ça ? »

« Cette Alexandra, avec sa robe là »

« Oui »

« C'est bien ce qui me semblait »

« Quoi ? »

Elle le scruta quelques secondes et il demeura impassible.

« Elle paraissait sur la réserve quand tu parlais et elle t'a regardé bizarrement quand tu as dis que travailler dans la mode n'était pas fait pour tout le monde. Et tu as mis du temps à répondre quand il a parlé d'en faire une égérie de Phantom. Hésiter ne te ressemble pas »

« Où est-ce que tu veux en venir ? »

« C'est ton ex ? »

Il fronça les sourcils, ne comprenant pas toutes les étapes du raisonnement de la jeune femme pour en arriver là.

« Je ne vois pas le rapport »

« C'est quoi alors ? Une amie ou quelque chose comme ça ? »

« Quelle est ta définition de "quelque chose comme ça" ? »

« Est-ce que vous vous connaissez "bien" ? Tu sais très bien ce que je veux dire »

« Non je ne vois pas ce que tu veux dire »

« Est-ce que c'est quelqu'un avec qui tu as eu une complicité ou je sais pas moi, avec qui tu as vécu des choses fortes ? »

Il voulu prendre le temps nécéssaire pour formuler sa réponse et ce fut suffisant pour figurer sur le radar comportemental de la jeune femme.

« Tu comptais me dire ça quand ? »

« Je n'ai rien dit ... ? »

« Si tu as couché avec cette fille je te préviens ça ne va pas le faire »

« J'ai été clair sur ce point, je n'ai aucun compte à te rendre sur ce terrain-là »

« Il y a quoi entre vous ? »

Il leva les yeux au ciel, commençant à trouver son acharnement agaçant.

« Qu'est-ce qui te fait dire qu'il y a quelque chose ? »

« Toi aussi tu étais bizarre, ce n'était pas qu'elle »

Il haussa un sourcil dubitatif et elle le fusilla du regard.

« Tu crois que je n'ai pas vu la façon dont tu l'as regardé quand elle s'est retournée pour partir ? Sa robe avait l'air de pas mal te perturber. D'habitude tu t'en fiche complètement »

« Je ne comprends pas ce que tu veux dire et de toute façon ça ne te regarde pas. »

« Ne me prends pas pour une conne à me la faire en mode "c'est juste une amie" »

Il sentit sa patience arriver à bout. Son regard la percuta durement.

« Chiara, écoutes-moi bien : il y a une différence entre paraître et être. Je veux bien jouer à ton petit jeu de rôle de couple mais ne commences pas à me faire perdre mon temps avec tes histoires stupides »

La jeune femme sembla stupéfaite qu'il lui ait parlé de cette façon. Elle lui lança un regard noir qui commençait à devenir humide et se détourna pour disparaître dans la foule avant qu'il n'ait pu dire quoi que ce soit. Il la suivit des yeux pendant qu'elle s'éloignait, interdit. L'investisseur qu'il avait délaissé quelques secondes plus tôt lui lança un regard compréhensif bien qu'il n'ait probablement rien entendu de leur échange.

« Là, il faudrait aller la chercher sinon ça va barder pour votre matricule. Moi je dis ça, je dis rien héhé ... »

OoOoOoO

Élise commençait clairement à en avoir ras-le-bol d'être trimballée de bout en bout de la salle pour recevoir des regards envieux et lubriques.

« Arthur, et si on arrêtait un peu ? »

« Bien sûr. Je vous prie de m'excuser si cette soirée vous est désagréable »

« Disons que j'ai eu ma dose »

« Vous voulez aller prendre l'air ? »

« Je vais d'abord passer aux toilettes »

« Très bien ! A plus tard, my Lady »

Elle se força à lui sourire et se réfugia discrètement vers un des balcons déserts.

OoOoOoO

Le démon hochait mécaniquement la tête aux propos de son interlocuteur infatigable. Un discret coup d'œil à sa montre lui apprit qu'il entamait fièrement sa sixième minute de monologue. Chiara était partie depuis un bon quart d'heure en espérant qu'il la rejoigne. Il s'évertuait à feindre de ne pas remarquer ses œillades depuis la piste de danse. Il avait eu sa dose de mélodrame.

Il commençait à être las de tout ce bruit et de toute cette foule. Il prit congé de l'homme avec une politesse contenue et se fraya un chemin à travers la salle comble. On l'interpella plusieurs fois mais il prétexta une affaire importante à régler. Comme souvent lorsqu'il n'y avait plus Chiara à son bras, plusieurs femmes essayèrent d'attirer son attention mais il les gratifia d'un regard indisponible qu'il avait appris à maitriser à la perfection.

Il avait particulièrement envie de prendre l'air et se dirigea vers l'un des seuls balcons isolés. Une fois que les portes refermées lui permirent de profiter de l'exquis son du silence, il alla s'appuyer sur la rambarde et sortit un paquet de cigarettes de sa veste. C'était un tranquillisant occasionnel plus ou moins efficace depuis qu'il avait scellé ses pouvoirs sans réussir les recouvrer.

Il devait trouver rapidement le moyen de se soustraire à cette soirée. Moins il avait affaire à ce Vicomte de Druitt et ses sous-entendus douteux, mieux il se portait. Le Vicomte qu'il avait connu enfant s'était racheté une conduite après le naufrage du Campania et sa famille n'avait jamais été une source de déshonneur pour la couronne. Il avait lui-même renoncé à le faire plonger. Comme s'il éprouvait une certaine nostalgie en se remémorant le temps des souvenirs liés à lui.

Il soupira plus qu'il n'expira la fumée. Les propos de Chiara lui revenaient à l'esprit. Elise Debussy s'était montrée assez froide à son égard en effet, et ce dès le début de la soirée. Il en ignorait la raison. Elle s'était déjà emportée plusieurs fois contre lui, mais ne s'était jamais comportée de façon aussi distante et réfractaire. A bien y réfléchir, il préférait encore la voir énervée qu'indifférente.

OOooOOoO

L'air frais hivernal accueillit Élise et la fit frissonner, ne l'empêchant pas pour autant de refermer les portes derrière elle. Cela eu pour effet de faire instantanément taire le brouhaha de la salle de réception. Elle souffla de soulagement, prête à se laisser glisser contre la porte. Elle alla s'appuyer lourdement sur la rambarde trois mètres plus loin. La terrasse se situait côté jardin du palais et la nature sombre et calme à ses pieds avait quelque chose d'apaisant. Elle se laissa bercer par le son d'un clapotis d'eau.

La lune était loin d'être pleine et on n'y voyait comme dans un four. Heureusement pour elle : personne n'aurait idée de venir la déranger. Elle était visiblement la seule à ne pas se sentir à sa place dans cette salle trop bruyante et trop chatoyante. Elle sortit le paquet de cigarette qu'Arthur avait stocké dans son sac après leur dernière pause. Quelqu'un avait dû fumer ici très récemment, puisque l'air était encore chargé de l'odeur de cendres fumées.

Elle allait attraper la mort à rester dehors dans le froid, mais au vu des circonstances, elle acceptait volontiers de prendre le risque. La température de son corps s'habituerait tôt ou tard à l'air glacial.

Jack a essayé et il est quand même mort de froid, mais bon. Alors qu'il y avait de la place pour deux sur cette putain de porte flottante

Elle trouva le briquet et alluma la cigarette, titubant légèrement. Elle prit une longue bouffée de fumée et scruta la nuit. Son regard remonta vers la voute céleste et elle ne bougea plus. Les lumières de la ville l'empêchaient de voir autre chose que les étoiles les plus brillantes.

Elle se sentit glisser vers une réflexion profonde, réalisant que tous ces petits points étaient des soleils autour desquels gravitaient peut-être des planètes habitant la vie. Mais comment le savoir ? Et comment savoir ce qu'il en était, là tout de suite ? Les points lumineux de la voie lactée avaient probablement mis des millions d'années lumière à parvenir jusqu'à ses rétines ce soir. Cet univers en pleine extension avec un nombre de planètes incalculable ne laissait pour elle pas de place au doute : il devait forcément y avoir de la vie ailleurs. C'était même plus probable qu'il y en ait plutôt qu'il n'y en ait pas : les trouver n'était qu'une question de temps. Mais serait-elle encore en vie quand ce moment viendrait ? Et à quoi ressemblerait cette vie extraterrestre ? Serait-ce une forme humanoïde ou bien des organismes unicellulaires que l'homme ne pourrait pas même voir à l'œil nu ? Ces espèces avaient-elle réussi à se développer suffisamment pour quitter leur planète d'origine ou étaient-elles encore primitives, n'attendant que l'intelligence et le savoir accumulés sur des millions d'années pour atteindre un stade de développement avancé ? Et si tous les récits de science-fiction les plus fous trouvaient une réalité quelque part, dans cet espace gigantesque ?

Elle soupira en secouant la tête. Toute ces questions essentielles restaient sans réponse et pourtant elle était là, sur Terre, toute seule sur son balcon. Appuyée sur une rambarde à se préoccuper de problèmes de cœur ridicules. L'incongruité de la situation lui arracha un sourire en coin tandis qu'elle prenait une autre respiration de cigarette en se mettant davantage à l'aise.

« Qu'est-ce que vous faîtes là ? »

Elle tourna nonchalamment le regard vers la voix masculine qui ne lui était pas étrangère.

« Je fais un break »

L'homme referma la porte derrière lui.

« Je vous cherchais. J'aurais dû me douter que vous auriez trouvé le moyen d'être au calme »

« Et combien de temps ce petit jeu va-t-il encore durer, Arthur ? »

« Nous pouvons mettre un terme à la performance de ce soir. Vous avez été parfaite »

Elle lui sourit ironiquement et s'assit face à lui sur la large rambarde en croisant les jambes.

« J'ai eu un bon mentor »

Il la gratifia de son éternel sourire roublard et enleva sa veste pour venir la passer autour de ses épaules avant de s'appuyer sur la rambarde à ses côtés. Il lui tendit une énième coupe de champagne, prêt à trinquer.

« Cela étant, il nous faut fêter cette collaboration fructueuse »

« Vous êtes toujours partant pour boire, n'est-ce pas ? »

« Je ne vous le fait pas dire. Et je pense que vous aussi en avez besoin »

Il lui adressa un clin d'œil et elle détourna le regard, silencieuse.

« Toujours tourmentée par les relations humaines ? »

Touché. C'est-à-dire qu'apprendre qu'un idiot couchait avec ma mère dans le passé et qu'il roucoule avec une autre fille dans le présent en une même journée, c'est un peu beaucoup

Elle secoua la tête, lui proposant ses propres cigarettes.

« Laissons tomber ce sujet. Il y a bien d'autres histoires plus intéressantes »

« Je vous ai fait porter une robe toute la soirée sans même faire davantage connaissance avec vous. Je voudrais me rattraper maintenant que la tension est retombée »

« Comme c'est attentionné de votre part »

Il acquiesça, l'air d'avoir aimé rendre service.

« Alors mademoiselle Fawkes, avez-vous quelqu'un qui partage votre vie ? »

« C'est faire connaissance ou me draguer que vous voulez ? »

« Peut-être un peu des deux, en des proportions qui vous resterons inconnues »

Elle haussa les sourcils pour montrer son scepticisme. Pourtant, l'alcool aidant, elle commençait à se sentir d'humeur loquace. Pourquoi ne pas s'épancher un peu, à l'abri des oreilles indiscrètes ?

« Avez-vous déjà ressenti quelque chose de fort pour quelqu'un, mais sans être capable de déterminer ce que c'est ? »

« Comment ça ? Si c'est de l'amour ou juste de l'affection ? »

« En quelque sorte »

« Comment cela se fait-il que vous soyez aussi indécise concernant vos sentiments ? »

« Disons que je sens que j'ai besoin d'une certaine personne pour avancer, et je lui suis très reconnaissante pour ce qu'elle a déjà fait pour moi. Elle m'aide énormément pour … un tas de choses. Mais en dehors de ça, notre relation est très compliquée et je n'arrive pas à y voir clair »

« Aie. Peut-être que cet homme n'est pas dans une phase de sa vie où il a envie de se poser durablement avec quelqu'un ? »

« Pas sûr qu'il ai déjà été dans cette phase là. Pourtant je ne le voyais pas coureur de jupons. J'en étais même venue à me demander s'il était vraiment intéressé par les femmes »

Arthur éclata d'un rire soudain.

« Vous voulez dire que vous avez des sentiments pour un homme gay ? »

Elle sourit à son tour, reconnaissant qu'elle avait mal tourné sa phrase.

« Non, enfin je ne crois pas ? C'est lui que ça regarde après tout »

Il secoua doucement la tête.

« Ahlala pourquoi ne vous ai-je pas rencontré plus tôt ? Avant que vous ne soyez autant préoccupée par cet homme »

« Vous dramatisez »

« A peine ! Peut-être que pour être sûre de vos sentiments, il faudrait essayer de connaître d'autres hommes, pour vous créer des éléments de comparaison ? »

« Et je suppose que c'est à ce moment là que vous entrez en scène pour proposer de me rendre ce service ? »

Il lui adressa un clin d'œil malicieux.

« Vous voyez d'autres candidats, là tout de suite ? »

Elle secoua la tête en souriant.

« Toujours est-il que je ne vous connais même pas »

« C'est normal, nous nous sommes rencontrés ce soir »

« Je me vois mal faire confiance à quelqu'un que je connais à peine »

« Vous lui avez fait confiance à lui pourtant »

Elle soupira de lassitude.

« C'est une question complexe. Je le trouvais digne de confiance »

« Ce n'est plus le cas, dirait-on »

Elle écrasa sa cigarette et prit une bonne gorgée d'alcool.

« Disons que je dois apprendre à nouveau à faire les choses par moi-même, quitte à ce que les résultats mettent plus longtemps à arriver »

« Il faut toujours aller à son propre rythme. Et parfois, forcer les choses ne sert à rien. Si cet homme ne vient pas vers vous, c'est peut-être que vous n'êtes pas destinés à vivre cette aventure ensemble »

Elle acquiesça lentement.

« Penser comme ça a quelque chose de rassurant »

Il haussa les épaules théâtralement.

« Peut-être que c'est simplement vous qui ne le vouliez pas vraiment »

« Peut-être que je me suis emmêlée les pinceaux dans mes sentiments, c'est vrai »

« Il faut se définir un but avant de partir dans la course, savoir ce qu'on veut. Sinon, eh bien on court pour rien, vous ne trouvez pas ? »

Elle hocha la tête, ne pouvant nier la pertinence de ses propos.

« Vous savez pourquoi vous courez dans la vie, vous ? »

Il retrouva son air malicieux.

« Je n'ai aucune hésitation là-dessus »

Elle fut intriguée par tant d'assurance.

« Qu'est-ce donc ? »

Il prit une autre gorgée, s'approchant d'elle subrepticement.

« Vous reprendre ma robe. Et ne rien vous laisser du tout. Je me porterai ensuite volontaire pour vous tenir chaud »

Elle lui lança un regard appuyé, l'incitant à lever le pied sur les sous-entendus.

« Enfin quelque chose comme ça, quoi ! Vous pourriez la garder aussi »

« Un objectif ambitieux, en somme »

Il grogna en terminant son verre, déconfit.

« À ce point ? »

Elle se pinça les lèvres d'un air navré pour toute réponse.

« Etrangement, ça ne me surprend pas »

« Pourquoi cela ? »

Il haussa les épaules, fataliste.

« Vous n'avez pas l'air d'être une femme accessible. Vous semblez préoccupée par beaucoup de choses. Dont cet homme. Vous êtes sûre qu'il n'éprouve rien pour vous, d'ailleurs ? »

« Disons qu'il me considère plus comme une amie. Enfin, quelque chose comme ça »

« Ça m'a l'air compliqué votre histoire. Il est bien fou de ne pas voir en vous autre chose qu'une amie »

« Je pense que les choses sont compliquées pour lui aussi »

Elle souffla longuement, se sentant redevenir sérieuse.

« En fait, j'ai appris récemment qu'il avait été très, un peu trop, proche de ma mère dans le passé »

Arthur écarquilla les yeux.

« Comment ça, vous voulez dire qu'il couchait avec elle ? »

« Je n'en suis pas certaine. De toute façon il me cache tellement de choses qui me concernent ... Et ça je ne l'accepte pas. Il n'a pas le droit de se placer en seul juge pour déterminer si j'ai le droit de les savoir ou non. Même si je comprends qu'il ai préféré me cacher ce détail là. C'est simplement que plus j'en apprends sur lui, plus il me parait difficile de pouvoir lui faire confiance »

« Je comprends ce que vous ressentez. On ne touche pas aux mamans, c'est la règle. Tous les hommes normalement constitués savent ça »

Elle hocha la tête, découragée.

« Peut-être que je mélange tout. Peut-être que si j'éprouve quelque chose pour lui c'est seulement parce qu'il représente une chance pour moi de réaliser mes objectifs. Qu'il m'aide à me frayer un chemin vers ce que je souhaite le plus en ce monde. Il a bien plus de moyens que je n'en aurai jamais, après tout. Peut-être que je suis simplement opportuniste »

Il fronça les sourcils, l'air de ne pas saisir tout ce que ses propos impliquaient.

« Ne soyez pas trop dure avec vous-même. Nous sommes tous opportunistes (regardez moi, ce soir). C'est comme ça qu'on avance. En tout cas ce n'est sans doute pas une bonne idée de développer une relation particulière avec un homme qui a connu votre mère de cette façon »

Elle lui présenta son verre pour trinquer.

« Nous sommes d'accord sur ce point »

Arthur s'exécuta volontiers avant d'écraser sa cigarette contre le balcon, secouant la tête. Il posa sa main sur la sienne, la réchauffant sous sa paume chaude.

« Alexandra. Vous ne vous rendez pas compte de la femme que vous êtes »

Il la fixait intensément avec une sincérité qui semblait aller au-delà de leur ébriété.

« Déjà, vous avez les yeux les plus magnifiques que la Terre ait porté »

Railleuse, elle s'esclaffa, prenant le risque de ruiner la solennité du moment.

« Ce n'est pas une réplique plan-plan hé ! Vos yeux sont vraiment incroyables. On ne vous l'a jamais dit ? »

Elle haussa les épaule.

« Pas particulièrement. Je sais qu'ils sont un peu à part »

« Voilà qui est surprenant. Ils doivent faire tourner beaucoup de têtes pourtant »

Elle se frictionna les bras, se sentant étrangement mal à l'aise.

« Et vous êtes intelligente, brillante, confiante, très attirante (surtout dans cette robe magnifique, il faudrait que vous me donniez le contact de votre couturier) »

Elle rit et il reprit, l'air espiègle.

« Tout ça pour dire que vous avez tout pour vous. Ne vous rendez pas malheureuse avec des histoires trop compliquées. Si c'est compliqué, c'est que ce n'est pas bon pour vous. Allez à l'essentiel, vous avez droit au bonheur. Et parfois, le bonheur réside dans les choses simples »

Elle acquiesça lentement. Etait-ce que Miles avait essayé de lui dire ?

« Vous avez raison. Je vais passer à autre chose »

Il sembla réjoui de la genèse d'une détermination dans sa voix.

« Eh bien vous êtes décidée, ça me fait plaisir »

Elle sourit, apaisée.

« Mais pour l'heure, je pense que je ne vais pas tarder à rentrer. J'ai les pieds gelés »

Elle grimaça et releva sa robe pour illustrer ses propos. Arthur l'invita à rejoindre l'intérieur.

« Je vais chercher vos affaires »

Elle acquiesça silencieusement, lui indiquant qu'elle restait là quelques instants de plus. Il rompit le contact visuel en se retournant pour passer les portes. Les conversations bouillonnantes des invités emplirent l'atmosphère un instant pour s'évanouir une nouvelle fois.

Oui, je vais passer à autre chose et arrêter d'attendre quoi que ce soit. Je dois savoir me montrer reconnaissante pour toute l'aide qu'il m'a déjà apporté

Les portes s'ouvrirent à nouveau alors qu'elle s'était remise à contempler le jardin sombre et elle se tourna pour faire face à Arthur qui revenait. Elle fut surprise de trouver les portes closes et de ne voir personne arriver vers elle malgré le son indiquant que le battant avait été ouvert brièvement. Elle était toujours seule et la porte était bien close, la laissant pensive de l'autre côté du miroir.

Soit elle n'avait pas remarqué l'intensité du vent qui avait fait claquer la porte, soit il y avait des fantômes. Ou alors, quelqu'un venait de quitter la terrasse. Ce qui lui paraissait improbable. Elle aurait remarqué la présence de cette personne depuis longtemps. Mais si elle n'avait pas bien vu, avec cette nuit sans lune ? Si c'était cela, depuis quand cette personne était-elle là ?

Elle abandonna ses théories du complot en se rappelant le nombre de verres d'alcool qu'elle avait bu et resta quelques instants de plus observer les étoiles, pensive. Sans s'attarder plus longtemps, elle alla rejoindre Arthur dans les loges et se changea avant de gagner l'entrée du bâtiment. Elle appela un taxi, laissant le couturier rentrer par ses propres moyens après qu'ils aient échangé leurs coordonnées et qu'elle ai réceptionné une enveloppe vierge sans poser de question.

L'ouverture de cette dernière dans le taxi lui offrit la vue de plusieurs billets de banque ainsi que d'une note rédigée à la va-vite.

"Jamais personne de censé n'accepterait de faire tout ça gratuitement. Vous êtes trop naïve pour votre propre bien ma chère Alexandra.

Je vous remercie pour cette délicieuse soirée.

Au plaisir d'une nouvelle future collaboration. Prenez soin de vous.

Arthur "

OoOoOoOoOoOoOoO

Alexandra Fawkes marchait dans les rues de Londres, un appareil photo en bandoulière et un bloc note sous le coude. Il faisait de plus en plus froid et en ce jour de décembre, elle avait enfilé un pull, une jupe, des collants chauds, un long manteau d'hiver et des bottes à talons fourrées. L'après-midi pointait le bout de son nez à travers des rayons de soleil timides et elle s'enthousiasmait de ne pas la passer au bureau.

Elle se frictionna les mains une énième fois et accéléra la cadence, pressée d'arriver. Ses pas la conduisaient devant la façade austère à tendance stalinienne de l'une des plus grandes bibliothèques du monde : la British Library. Celle dont on disait qu'il faudrait quatre-vingt mille ans pour lire tous les ouvrages de sa collection à raison de cinq œuvres par jour.

Le bâtiment semblait fade et lisse comparé à l'édifice néogothique d'une remarquable sophistication que constituait la gare de St-Pancras lui tenant lieu de voisin proche.

Elle passa la grande arche de la bibliothèque et traversa la petite cour carrelée pour aller se présenter à l'accueil. On lui demanda une carte d'identité, que l'on vérifia scrupuleusement et il lui fut transmis un badge visiteur qui avait été préparé pour elle. Elle n'avait visiblement pas le droit d'aller dans toutes les salles, encore plus si elle n'était pas accompagnée. On lui indiqua d'aller patienter à l'étage et elle s'exécuta.

Un coin fauteuils avait été installé avec une fontaine à eau, non loin des salles de lectures. Elle étudia le plan du gigantesque bâtiment d'un oeil critique pour passer le temps. Elle espérait que son contact n'allait pas lui faire le grand tour, sinon elle risquait d'y être encore demain tant le bâtiment était immense. Une voix enthousiaste derrière elle l'interrompit dans ses repérages.

« Bonjour mademoiselle, vous êtes la journaliste du Times ? »

Elle se retourna, hochant la tête d'un geste affable.

« Bonjour monsieur, tout à fait c'est moi »

Il échangèrent une poignée de main chaleureuse.

« Je suis Arnold Kealing, l'heureux directeur de ce bel établissement »

Le responsable de la bibliothèque avait un regard espiègle, les cheveux poivre et sel et un monocle d'argent qu'il brandissant joyeusement en désignant la pièce autour d'eux.

« Alexandra Fawkes, c'est un plaisir. Je remplace mon confrère qui a eu un empêchement »

Il acquiesça.

« Plaisir partagé. Pas de problème ! Rien de trop grave j'espère ? »

« Non, je vous remercie. Félicitations pour la fin des travaux »

« Merci beaucoup ! Il est vrai que cette bibliothèque avait besoin d'un petit coup de neuf ! C'est un projet de longue haleine croyez-moi »

Il s'approcha d'elle pour parler plus bas et gagner en discrétion, le regard réprobateur.

« Si vous savez comment ils m'ont enquiquiné à la mairie pour obtenir toutes les autorisations »

Elle grimaça en affichant un sourire compatissant et il les mit en marche vers un couloir qui menait à un énorme dogme blanc lumineux aux longues fenêtre en arc surbaissé. Ses murs étaient recouverts d'étagères de forme concave suivant le pourtour de la pièce ronde. Les étagères remplies d'ouvrages étaient tellement hautes qu'elles nécessitaient l'utilisation d'échelles d'au moins quatre mètres de hauteur pour en atteindre le sommet. Des bureaux étaient disposés en ligne depuis les étagères jusqu'au milieu de la pièce, formant des rayons de soleil autour d'un cercle d'étagères central.

« C'est impressionnant »

« N'est-ce pas ? »

« J'ai hâte d'avoir tous les détails de la construction. Y a-t-il un endroit en particulier où vous souhaitez commencer l'interview ? »

« Nous allons dans mon bureau, nous y serons plus tranquilles ! »

« Bien, je reviendrai prendre des photos »

« Bien sûr »

Elle suivit le directeur qui les faisaient traverser le dogme de bout en bout tout en évoquant des détails de la course contre la montre qu'ils avaient enduré pour tenir les délais de construction.

« Mademoiselle Alexandra ? »

Ils traversaient l'une des sections réservées à l'histoire quand elle eu le réflexe de se retourner vers la voix familière. Un jeune homme blond, l'air timide et discret, avait levé la tête de son étagère et descendait de l'échelle pour la rejoindre.

« Quelle bonne surprise. Cela faisait longtemps »

« Vous connaissez visiblement déjà John »

Elle acquiesça face au regard intrigué du directeur.

« Nous nous sommes déjà croisés ici, j'avais fait appel à lui pour rassembler des informations sur un sujet épineux »

« C'est très bien, nous sommes ravis de pouvoir rendre service à nos amis du Times »

John acquiesça, détournant le regard du sien.

« C'est un plaisir en effet. Quelle est la raison de votre venue cette fois-ci ? »

« Je couvre la rénovation de l'aile ouest »

Le directeur ne semblait pas manquer d'intérêt pour leur échange.

« Mademoiselle Fawkes va nous faire un article tout beau tout propre pour attirer des nouveaux abonnés ! »

John hocha lentement la tête, l'air à moitié effrayé par la ferveur de son supérieur. Il finit par se tourner à nouveau vers elle.

« Jusqu'à quand êtes-vous là ? Devez-vous repartir tout de suite après l'interview ? »

Elle fit mine de réfléchir.

« Pas forcément, je ne dirais pas non à un petit café »

« C'est une bonne idée, je vous attendrai dans mon bureau pour un café alors ! A tout à l'heure »

Elle lui sourit et il s'en retourna à ses livres tandis qu'ils reprenaient leur chemin vers le bureau du directeur. Ce dernier ne manqua pas de lui lancer une oeillade appuyée après avoir désigné John et elle laissa échapper un sourire d'incompréhension.

Une heure trente plus tard, elle ressortait du bureau entièrement meublé de rouge avec le compte rendu détaillé des travaux et une grille des tarifs de l'établissement. Elle remercia le directeur et redescendit pour aller prendre ses photos. Heureusement pour elle, c'était la fin de journée et la majeure partie des visiteurs s'était évaporée, laissant les ouvrages sur le chariot prévu à cet effet pour qu'ils puissent être rangés ultérieurement. Elle demanda son chemin et alla retrouver John dans son bureau comme prévu. Il se situait au dernier étage, dans les combles. Elle passa la tête par la porte entrouverte pour le découvrir attablé avec une lampe de chevet devant un livre grec et un dictionnaire, lunettes sur le nez. Elle frappa à la porte du petit bureau sombre et simple pour signaler sa présence.

« Ah, mademoiselle Alexandra ! Entrez, je vous en prie, mettez-vous à l'aise »

Elle s'approcha, observant les piles de livres et de documents qui entouraient le bureau.

« Comment s'est passé l'interview ? Arnold est parfois insistant »

« Cela s'est très bien déroulé, je vous remercie. Quel est cet ouvrage ? »

« C'est un exemplaire original des Métamorphoses d'Ovide »

« Intéressant. Vous ne lui avez pas préféré la traduction ? »

« Je veux ressentir au plus près l'émotion que l'auteur y a mis, et avoir ma propre interprétation des mots. La traduction est toujours plus ou moins subjective. Café ? »

« Volontiers »

« Je reviens »

Elle s'installa sur la chaise en face du bureau, manteau sur les genoux, et parcouru la pièce du regard, étudiant les livres qu'il avait rassemblé du regard. John revint vite et resta un instant sur le pas de la porte. Ses lunettes lui donnaient un air sérieux tout à fait charmant. Il semblait ailleurs.

« Il y a un problème, John ? »

« Je me disais que je n'avais jamais lu l'un de vos articles »

Elle balaya l'air devant elle d'une main peu soucieuse.

« Vous ne manquez pas grand-chose »

Il s'esclaffa et referma la porte derrière lui avant de lui présenter sa tasse. Elle la réceptionna et croisa les jambes en s'installant. Elle approcha le liquide chaud de ses lèvres, essayant en vain de déchiffrer les symboles du livre qu'il étudiait.

« Vous vous intéressez aux ouvrages de grec ancien ? »

« Parfaitement ! C'est là-dessus que porte ma thèse. Même si depuis votre visite, je leur préfère parfois des mystères plus récents »

« Lesquels ? »

Il retira ses lunettes pour les nettoyer.

« J'ai essayé de creuser l'affaire Phantomhive et j'ai trouvé des nouveaux indices »

Elle sentit sa curiosité piquée par les paroles du jeune homme.

« Intriguant qu'avez-vous à me dire ? »

« Comme il n'y a vraiment que peu d'information à ce sujet, je me suis dit qu'étudier la lignée sous l'angle de la société Phantom, qui est enregistrée auprès du Greffe du tribunal de commerce grâce à des documents légaux, pouvait s'avérer payant »

« C'est une excellente idée »

« Vous êtes toujours dans votre enquête ? »

Elle hésita un instant.

« Oui … Même si je ne pense pas la terminer un jour »

Il acquiesça en s'éloignant vers une sorte de remise et revint en feuilletant un amas de papier.

« Alors voilà ce que j'ai trouvé »

Il prit une longue inspiration.

« C'est une société qui a été immatriculée en 1886 par le Comte Phantomhive de l'époque. Sa gestion s'est transmise aux héritiers mâles de la famille de génération en génération. Le Comte Phantomhive actuel étant son quatrième dirigeant. Elle commercialisait initialement des jouets très populaires, ainsi que des sucreries. Elle a étendu ses activités à la restauration, notamment la cuisine indienne, et aux divertissements, avec l'achat d'un music-hall en 1888. Elle dispose également d'un théâtre, à Camden, encore exploité aujourd'hui à l'inverse du premier. La société est vite devenue leader sur beaucoup de marchés sur lesquels elle s'était implantée. Une manufacture d'armes et de pièces en tout genre a également été fondée pendant la première guerre mondiale, qui a resservi pendant la seconde. Elle a été l'une des premières usines du pays à tirer profit de la main d'œuvre féminine pendant que beaucoup d'homme étaient partis au front. Elle ne s'est pas étendue davantage (du moins publiquement) jusqu'aux années 1980, où son dirigeant actuel a investi dans les cosmétiques et le luxe. Cela a assuré sa renaissance, et ses ventes ont été multipliées par 25 en 40 ans. Aujourd'hui elle dispute le leadership mondial à LVMH et Kering, les deux empires français du Luxe. Une offre publique d'achat a été émise pour acquérir L'Oréal en 2012, mais elle n'a pas été validée par la commission européenne, cela avait fait pas mal de bruit, beaucoup on dit qu'il y avait eu une coalition contre cette manœuvre et cela a été décrié, servant finalement la société Phantom qui n'a pas cherché à aller plus loin »

« Phantom se serait probablement retrouvée dans une position de monopole en même temps »

« Exactement. Son PDG actuel siège au conseil d'administration et est resté propriétaire de 52% des actions, il contrôle donc tout grâce au vote majoritaire. Il est très discret, il refuse la plupart des interviews des journalistes et participe peu aux mondanités malgré son influence. Je pense que cela a créé une certaine aura de mystère autour de lui, ce qui le rend assez populaire. Pas sûr qu'il avait prévu ça d'ailleurs. En tout cas, il se contente de rendre des comptes aux assemblées générales des actionnaires, et les journalistes ne le loupent jamais à l'entrée et la sortie du siège social dans ces moment-là. »

Elle acquiesça, les sourcils froncés par l'attention. John poursuivit en feuilletant son dossier.

« D'ailleurs, c'est marrant, mais en mettant les images que j'ai de ces fois où ils ont pu le prendre en photo, je trouve que les Comtes se ressemblent énormément … »

Elle acquiesça d'un air neutre, amenant la conversation vers autre chose.

« Surprenant. En tout cas c'est un business juteux semble-il »

« C'est peu dire ! Il a réussi à deviner les tendances du marché, c'est un visionnaire. Le Mozart du business ! »

« À ce point ? »

« Ce n'est pas mon domaine, mais le secteur du luxe et des cosmétiques est l'un des seuls à ne pas avoir été touché par la crise. Il est comme un serpent dans l'eau aux yeux de ses concurrents, il n'hésite pas à prendre des risques et cela s'est toujours révélé payant jusqu'à présent. Vous avez déjà dû entendre parler des cosmétiques Phantom ? »

Elle se força à sourire et hocha la tête.

« Plus ou moins, je sais qu'ils sont assez populaires »

« Ils font un tabac, même. Le Comte est l'un des précurseurs du mouvement éthique et responsable, rien à voir avec le greenwashing hypocrite de beaucoup de marques. Il a fait des apports en masse à la société, utilisant sa fortune personnelle pour amortir les coûts initiaux d'un tel choix. A présent, il en a fait un atout marketing sous la forme d'un éco label responsable et les influenceurs s'arrachent ses produits, qui ne sont pas si simple que cela à se procurer du fait d'un merchandising sélectif. Très peu de gens ou entreprises sont choisis pour un partenariat. En gros : moins il y a de produits sur le marché, plus la marque gagne en popularité, du jamais vu. Phantom a d'ailleurs participé à de nombreuses initiatives pour lutter contre la violence faîte aux femmes et notamment aux mannequins, et contre les test sur les animaux »

« Tout les sujets et combats ce qui touchent et intéresse les segments client qu'il vise, en gros. Il s'est créé une image de marque efficace dis-donc »

« Et ce n'est pas tout. Si on en croit les classements de Forbes, Ciel Phantomhive est le soixantième homme plus riche du monde »

Elle haussa les sourcils, sincèrement surprise.

« Tout de même »

« Lui et ses prédécesseurs ont amassé une fortune colossale, qu'il investit en partie dans la philanthropie en donnant à des associations qui oeuvrent pour les enfants des pays défavorisés, des centres médicaux et des constructions d'infrastructures sanitaires pour l'accès à l'eau potable et l'écoulement des eaux usées »

Elle faillit sourire et se corrigea immédiatement, reprenant un air sérieux. John continuait toujours, imperturbable.

« J'ignore à quoi il emploie le reste de sa fortune et ce qu'il compte en faire. Il n'a pas de femme, ni d'héritier, et n'a pas désigné de successeur à ce jour si mes sources sont exactes. Il doit être dans le collimateur de tous ses concurrents, dont Bernard Arnault, le PDG de LVMH, qui a des méthodes assez rudes en business pour racheter ses concurrents. Il est d'ailleurs dans le top 5 des hommes les plus riches du monde depuis qu'il a racheté une grande marque de joaillerie. Mais LVMH a développé des enseignes grand public au sein de son portefeuille de marques, tandis que Phantom exploite un marché de niche, plus qualitatif, et ne brasse donc pas autant d'argent »

Elle acquiesçait, toujours aussi attentive.

« Toujours est-il qu'on peut difficilement trouver meilleur parti que le Comte Phantomhive en Angleterre, à part dans le reste de la noblesse comme le Duc de Westminster et les membres de la famille royale »

« Hmhm »

« C'est incroyable que cet homme puisse mener une vie aussi discrète. Ou alors il est assez intelligent pour passer à travers toutes les mailles du filet, dont celles des médias, ce que beaucoup doivent lui envier »

« Hmhm »

« Il n'est pas humain, ce n'est pas possible haha ! Si seulement je pouvais le rencontrer »

« En tout cas vous êtes très bien renseigné sur tout ça, c'est impressionnant »

« Oh ce n'est rien ... Ah ! Et j'ai trouvé autre chose ! »

Il ouvrit une page internet sur les archives, l'air surexcité.

« C'est une photo officielle du Weston College en 1869 »

Quatre hommes formellement habillés posaient pour la photo. On aurait dit des préfets. Celui en bas à droite attira son attention. Assis, nonchalant et souriant, il se dégageait de lui une aura de sérénité certaine.

« Celui-ci me rappelle quelqu'un … »

Le sourire de John s'agrandit.

« N'est-ce pas ? »

Il à l'air plus fin que lui, mais on dirait Ciel

Pourtant ce n'était pas lui, et il ne portait pas de cache-œil. Il avait un grain de beauté sous l'œil gauche.

« C'est Vincent Phantomhive. Je ne savais pas qu'il avait fait ses études à Eton, mais ça ne m'étonne pas »

« Vincent ? »

Était-ce le père de Ciel ?

« Et les autres ? »

« Je sais juste que celui-ci était un noble allemand qui se faisait appeler Diederich. Il est mort en 1917, pendant la guerre »

« C'était un ami des Phantomhive »

« C'est fort probable ! Je vais poursuivre mes recherches quand j'aurai du temps »

« C'est incroyable tout ce que vous avez pu rassembler. Où avez-vous déniché toutes ces informations ? »

Il se frotta l'arrière du crâne.

« Disons que de par mon métier j'ai accès à beaucoup de sections de la bibliothèque interdites au public, surtout la King's Librairy qui est une vraie mine d'or »

Elle n'avait pas pu s'empêcher d'ouvrir grand la bouche, éberluée.

« Ce n'est pas du jeu, on ne concoure pas à armes égales ! »

« Qui a parlé d'un concours haha ? Mais je me considère privilégié, en effet »

Elle secoua la tête face à la fierté qui perçait dans la voix du blond, amusée.

« Bon ! Il se fait tard et je dois repasser rapidement au bureau. Peut-être pourrions-nous remettre cette passionnante discussion à une autre fois ? »

« Bien sûr »

Elle hocha la tête avec satisfaction.

« On fait comme ça alors. En tout cas merci de m'avoir reçu ici, c'est très gentil »

« C'est naturel, vous êtes quelqu'un de très …. Plaisant avec qui converser »

Elle sourit et contourna le bureau, lui tendant un main décidée.

« À bientôt, John »

Il la serra.

« À bientôt Alexandra, repassez me voir quand vous voulez »

Elle l'en assura et quitta la pièce, lançant un regard désabusé aux curieux qui la suivaient discrètement du regard depuis qu'elle avait franchi la porte. Il fallait qu'elle peaufine son article avant la parution, qui devait être le lendemain. Elle devait aussi passer dire au revoir à Harling pour son dernier jour. C'était sa dernière occasion pour en apprendre plus sur les circonstances de sa retraite anticipée.

Elle passa les porte automatique du hall d'entrée du Times et fut accueillie par la vague de chaleur habituelle sur ses joues. Depuis toujours, ils chauffaient l'entrée plus que nécéssaire chaque hiver, ce qui provoquait presque un choc thermique en entrant et en sortant. En ce jour, l'ambiance qui régnait dans le hall était plus joyeuse et désordonnée que d'habitude : un sapin de noël géant était en pleine installation entre les deux branches de l'escalier double menant aux cages d'ascenseurs. Elle l'emprunta pour gagner les étages et se surprit à lancer un regard compatissant à ceux qui travaillaient en équilibre sur la grande échelle pour positionner l'étoile du sommet. Elle aurait été bien incapable de faire ça avec son vertige.

L'une des collègue avec qui elle avait travaillait actuellement sur un projet de groupe l'aperçu depuis l'autre bout du hall et elle tâcha malgré tout de s'éclipser discrètement, sans succès.

« Alexandra ! »

Elle se figea, constatant qu'il serait peu crédible de feindre de ne pas l'avoir entendu avec le nombre de décibels qu'elle émettait généralement en parlant.

« Carrie ! Comment vas-tu ? C'est joli ce qu'ils font, hein ? »

« Oui j'adore, c'est la première fois qu'ils mettent autant le paquet, j'irai leur filer un coup de main tout à l'heure »

« C'est super corpo de ta part »

« Dis je voulais te demander, tu as pu avancer ta partie pour l'article sur les vitrines de Noël de Fortnum & Mason ? »

Comment lui dire que non, pas du tout ?

« Alors il me manque encore deux-trois infos et je boucle ça »

« Super ! Tu peux m'envoyer ce que tu as toujours, comme ça je prendrai un peu d'avance pour tout incorporer »

« Excellente idée que voilà. Je t'envoie ça d'ici vendredi »

« C'est possible d'ici mercredi plutôt ? »

Oui, si on considère que je n'ai que ça à faire

« Hmhm je te redis ce qu'il en est. Je te laisse, je dois passer voir Harling »

Elle se força à sourire avant de reprendre sa route malgré le fait évident que la jeune femme allait ajouter autre chose. Avec l'article sur la bibliothèque qui devait paraître jeudi sans compter les nombreux autres sur le feu, les délais étaient plutôt justes. Voyant qu'il était déjà tard, elle rejoignit directement le bureau de Harling après avoir été déposer son barda dans le sien. On l'invita à entrer après qu'elle ait frappé trois coups secs. Visiblement, Miles l'avait devancé.

« Ma petite Alexandra, quelle bonne surprise ! Comme c'est gentil de passer me voir »

Elle fut accueilli par l'habituelle odeur de cigare. Harling et Miles étaient attablés à son bureau, sirotant ce qui semblait être une bonne bouteille de vin. Leur aîné s'était levé pour la saluer. Pour une fois, le bureau était impeccablement rangé, sans piles de dossiers ou de magazines qui trainaient par terre, et elle était à même de pouvoir discerner l'intégralité du tapis clair sous le bureau en bois aux lignes épurées. Les étagères étaient débarrassées et de gros cartons gisaient sur sa droite, rassemblant les affaires du futur retraité. En dehors du grand tableau moderne derrière le bureau et la bouteille avec les verres à pied, la pièce avait été vidée de toute trace du passage de James Harling. Elle ne savait pas si l'atmosphère solennelle et légèrement intimidante de cette pièce en sa présence disparaîtrait avec lui.

« Venez que je vous serve un verre ! Ahlala vous savez, c'est grâce à des gens comme vous deux que mon métier aura été le plus palpitant. Tous ces trucs de journalisme ça finit par être barbant »

Miles qui lui avait adressé un hochement de tête de bienvenue lança un regard amusé à leur supérieur, prenant une gorgée de vin.

« A qui le dîtes-vous »

Elle s'approcha et Harling lui tendit son verre d'une main bourrue en lui désignant le dernier siège libre.

« Un bon Volnay millésimé ! »

Elle hocha la tête d'un air approbateur.

« Alors là, nous pouvons faire affaire »

« Hahaha ces français ! »

Depuis quand il sait ça, lui ?

Elle s'installa aussi confortablement que possible, les pieds écrasés contre le bureau avant de porter le verre à son nez pour en déceler les arômes. Elle regarda les deux autres âmes à tour de rôle.

« J'ai loupé quelque chose ? »

« Non pensez-vous, j'étais en train de raconter à Miles mes début en tant que directeur »

Elle laissa échapper un grognement intrigué en prenant une gorgée. La conversation repartit dans le récit des aventures de Harling sans qu'elle ou Miles ne puisse en placer une. Quelques minutes plus tard, il y eu un court silence et ce fut Miles qui posa enfin la question qui leur brûlait les lèvres à tous deux.

« Monsieur, j'ai tout de même été surpris d'apprendre que votre remplacement avait été organisé aussi … promptement »

Harling tordit sa bouche en une grimace fataliste, terminant son verre avant de s'en resservir un nouveau. Ses lèvres étaient rougies par les tanins du breuvage, tout comme ses joues qui commençaient à trahir son début d'ébriété.

« Cela ne résulte pas de ma décision personnelle. Je suppose que ce n'est que quand on perd quelque chose qu'on en réalise la valeur »

Elle hocha la tête avec une attention nouvelle et prit la relève de l'interrogatoire improvisée.

« Pourquoi pensez-vous qu'ils ont jugé bon d'écarter un élément stratégique tel que vous ? »

« Je ne peux rien dire de plus malheureusement »

Miles se leva après avoir terminé son verre, remettant son manteau.

« Eh bien tant pis pour eux. En tout cas j'espère que vous comptez profiter de cette retraite bien méritée. Je vous souhaite une bonne continuation et vous remercie encore pour votre accompagnement pendant toutes années monsieur »

Harling se leva pour lui serrer la main.

« Merci mon petit Miles, ça a été un plaisir de travailler avec vous »

Miles adressa au vieil homme un dernier sourire enthousiaste et s'éloigna après lui avoir décoché une oeillade, qu'elle lui rendit. La porte se referma sur lui et elle leva les yeux au plafond, consciente de l'opportunité qu'il lui avait laissé pour en apprendre plus.

Oui, je vais essayer de creuser. Peut-être qu'il parlera davantage avec moi si ça me concerne

Tout resta silencieux pendant quelques secondes et elle s'essuya les lèvres pour en enlever toute trace de vin.

« Monsieur, maintenant qu'il n'y a plus que nous, je peux vous le dire. Cette histoire d'enlèvement du cousin de la Reine … je ne m'en suis pas encore vraiment remise. Tout a été si compliqué »

Le vieil homme acquiesça, l'air de ne pas pouvoir le confirmer oralement.

« Je n'ai pas eu beaucoup de retour de là-haut suite à mon rapport. Avez-vous eu des nouvelles de votre côté ? »

« Disons que »

Il inspira longuement, jetant un regard aux fenêtre ouvertes de son bureau.

« Comme vous l'avez su l'autre jour, de nouveaux éléments sont arrivés dans les hautes sphère du MI6. Ils ont été nommé par un des directeurs sortant. Ils semblent souhaiter opérer un virement assez abrupte dans la politique de l'institution »

« Vous pensez que cela a été l'origine de votre retraite prématurée ? »

Il secoua la tête d'un air résigné.

« Je ne suis pas la personne qui risquait le plus gros dans cette affaire. On m'a laissé le choix et je suis parti. Je n'ai aucun mérite »

« Ah bon ? Qui- »

On frappa à la porte et elle se plaça automatiquement sur le qui-vive. Harling se leva docilement après avoir jeté un regard à l'horloge, ne semblant pas surpris. Il alla actionner la poignée d'une main tremblotante.

« Je vous attendais. Je vous en prie entrez, nous avons débouché une bonne bouteille »

Le nouveau venu s'avança sans un mot et Harling referma rapidement la porte.

« Monsieur le Comte, vous connaissez déjà Alexandra »

Ciel avait posé le regard sur elle dès son premier pas dans la pièce. Son œil bleu nuit l'avait détaillé quelques secondes avant de hocher la tête en guise de salutation muette. Elle en avait fait de même.

« Certainement »

Elle détourna le regard du démon sans un mot. Elle ne l'avait pas revu depuis le gala et se sentait étrangement plus sereine que d'habitude en sa présence.

Le vieil homme retourna à son bureau en se frottant malicieusement les mains, n'ayant pas remarqué leur altercation visuelle. Il servit un verre au démon qui le remercia d'un hochement de tête en s'asseyant. Il observa le liquide sombre quelques instants avant d'en prendre une gorgée.

« Alors, comment s'est passé la réunion d'aujourd'hui, monsieur le Comte ? »

Ciel reprit une gorgée, le regard las.

« Ils sont devenus majoritaires depuis peu. Beaucoup de tête tombent ces temps-ci »

« Pensez-vous qu'on va vous écarter, vous aussi ? »

« J'ai l'immunité royale grâce à sa majesté, et je suis là en tant que consultant permanent »

Harling grimaça d'un air grave.

« Elle doit être toute chamboulée par cette histoire »

« C'est la première fois qu'un tel revirement s'opère dans la gouvernance des services secrets. Elle perd le contrôle, et elle en a conscience »

« A t-elle accepté votre "échec" de la mission Bran, d'ailleurs ? »

Le démon sourit en coin, l'air amusé par la curiosité du vieil homme qui semblait croire que la Reine avait le pouvoir de le poursuivre jusqu'en enfer s'il le fallait.

« Plus ou moins, j'ai mis une semaine avant d'avoir une audience. Il est certain qu'elle se méfiera davantage à l'avenir. Mais elle sait aussi qu'elle n'a presque plus que moi pour parler en son nom au MI6 »

Harling sembla surpris et envoya quelques gouttes de vin sur le tapis à force de faire des grands gestes.

« Bah ! Alors tout va bien. Au diable ces histoires. Vous êtes tiré d'affaire et j'ai soixante-huit ans, il était temps de céder ma place ! Santé ! »

Il tendit son verre et trinqua avec le démon, sa ferveur faisant s'entrechoquer les réceptacles dans un bruit sec et sourd. L'oeil visible de Ciel brilla d'une lueur espiègle inhabituelle avant de prendre une lampée de vin. Pour sa part, elle ne savait pas trop quoi penser de tout ça. Le noble et Harling avaient visiblement eu des ennuis à cause de l'échec de cette mission dont elle était en partie responsable. Harling le savait-il ?

C'est parce que Ciel a privilégié le sauvetage d'Abby et mon accompagnement qu'il n'a pas pu sauver le cousin de la Reine. Mais qui sont ces gens qui ont pris le contrôle du MI6 ? Et que veulent-ils ?

« Tout va bien Alexandra ? Vous avez une petite mine dis donc ! »

Elle laissa échapper un sourire contrit en direction de Harling.

« Je ne comprends pas qui sont ces gens qui semblent vouloir orienter la politique du MI6 à leur avantage »

« Ces idiots de pro-Brexit ! Mais quelqu'un d'autre tire les ficelles dans l'ombre, j'en suis persuadé »

« Comment ça ? »

« Ce que James veut dire, c'est que l'intérêt de ce pays dans sa dimension générale n'est plus la priorité de ces nouveaux effectifs. Et qu'ils sont décidés à se débarrasser des éléments qu'ils jugent dérangeant. Vous en faîtes partie »

Elle haussa les sourcils, se tournant vers le démon. Harling s'était fait plus discret et semblait incommodé depuis que le démon avait parlé, le regard fuyant.

« Comment ça ? »

« Quelqu'un qui en a après vous s'est octroyé les faveurs de personnes haut placé de ce pays. Vous avez dû être placée sous garde rapprochée peu de temps après votre retour de la mission Bran »

Il croisa finalement son regard. Elle y discerna la mise en garde muette de ne pas demander trop de précisions devant Harling.

Sébastian ?

Est-ce que cela expliquait le peu de contacts qu'ils avaient eu depuis ? Il reprit une gorgée de vin.

« James a été sommé de certifier certaines informations censées favoriser une sanction disciplinaire contre vous, ce qui leur aurait permis de vous faire disparaître sans laisser de traces. Je suis donc venu lui expliquer la situation et il ne l'a pas fait »

« Comment ça ? Et il sait ... pour moi ? »

Le démon hocha la tête et elle reporta son regard sur le vieil homme face à eux, stupéfaite. Ce dernier eu un petit sourire embarrassé.

« Je n'en savais rien. J'ai mieux compris pas mal de choses, notamment la fois où vous vous êtes énervée en présence du Comte. J'étais un fervent partisan de votre père. Heureusement que monsieur le Comte a pris les choses en main et a réagi assez vite, ils ont essayé de m'intimider et de me faire croire des choses qui auraient justifié ma collaboration avec eux pour vous faire plonger »

Elle papillonna des cils, réalisant qu'elle n'aurait jamais eu vent de toute cette histoire si elle n'était pas venu chercher ces informations au même moment que la venue de Ciel. La conversation se poursuivit sur d'autres sujets plus anodins mais elle n'eut plus le coeur de la suivre ou d'y prendre part, contrariée.

Au final, peut-être que ces nouveaux éléments étaient liés de près ou de loin aux assassins de ses parents. Peut-être que la situation tournerait à son avantage.

« Bon ! Passons aux choses sérieuses »

Harling sortit plusieurs objets de ses poches pour les mettre sur la table. Il se leva ensuite pour décaler le fameux tableau d'art qui trônait derrière son bureau et exposer la surface métallique froide et brouillée d'un coffre fort. Il en sortit quatre clés USB, deux disques durs externes et un ordinateur portable.

« Tenez. Et mon portable, les clés du coffre, les badges électromagnétiques et le deuxième ordinateur. Je crois que le compte est bon »

Ciel acquiesça et posa la mallette qu'il avait amené avec lui sur la table. Il l'ouvrit et y plaça tout le contenu du récapitulatif. Harling laissa échapper un soupir d'aise tandis qu'il la refermait en verrouillant le cadenas à chiffre intégré.

« Et voilà, je suis officiellement en retraite »

Le démon hocha la tête, récupérant son verre de vin.

« Tous vos accès seront supprimés dans la soirée »

Il grimaça d'un air résigné, semblant déjà nostalgique. Son moment de flottement n'échappa pas au noble.

« Quel est votre programme à présent, James ? »

« Oh ne vous en faîtes pas pour moi, je vais d'abord me faire une virée aux Seychelles dans la famille de ma femme. Cinq ans qu'elle attend ça et moi j'ai bien besoin de vacances ! »

« Ma foi, cela s'annonce riche en émotions »

« Tout à fait ! D'ailleurs, on prévoit d'y acheter une petite propriété, vous pourrez passer nous voir un jour si le cœur vous en dit »

« J'apprécie l'invitation, mais je ne vais pas pouvoir prendre de vacances de sitôt. Sa majesté me donne encore plus de travail depuis la mission Bran »

Ils grimacèrent tous deux de concert, autant penauds qu'amusés. Harling entreprit de refaire le niveau des verres.

« Et vous ma petite Alexandra ? Allez-vous garder votre couverture ici ? Quels sont vos projets ? »

Elle haussa les épaules.

« Je ne sais pas. J'ai l'impression d'avoir fait un peu le tour du métier. Et je ne me sens plus en sécurité, ici. Etant donné que je me vois mal chercher à reprendre le poste de mon père, je vais peut-être demander une mutation »

C'est surtout que j'ai l'impression que ce que je fais ici est vain, si je ne peux plus espérer traîner les assassins devant la justice

« Où comptez-vous vous faire muter ? »

Ce n'était pas Harling qui avait parlé. Elle se tourna vers le démon.

« Je vais me renseigner avant d'en décider »

Son attention fut happée par Harling qui lui rendait son verre rempli.

« Il n'empêche que vous partez pile quand je m'en vais ! Est-ce seulement une coïncidence ? »

Elle se prit au jeu.

« Je ne pense pas, monsieur »

Il les gratifia d'un rire tonitruant avant d'évoquer tous les détails de son voyage et leurs verres furent bientôt vides. Elle se leva plusieurs dizaines de minutes plus tard, enfilant son manteau.

« Je vais vous laisser, vous devez avoir encore beaucoup de choses à régler »

« Très bien, j'espère que nous resterons en contact ma petite Alexandra. Ça me plaira d'avoir des nouvelles de ... tout ça »

Elle lui sourit avec une ironie certaine.

« Renseignements qu'on ne pourra pas vous transmettre, vous le savez bien. Mais je vous donnerai de mes nouvelles avec plaisir et j'espère que vous en ferez de même, monsieur. Merci beaucoup pour le vin, j'espère que les Seychelles vous ouvriront de nouvelles perspectives pour le futur et que vous aurez enfin droit à un peu de repos »

« Prenez soin de vous, vous êtes une jeune fille courageuse. N'hésitez pas si un jour vous êtes dans le besoin, ma porte vous sera toujours ouverte »

Elle sourit, sincèrement touchée, et s'avança vers la porte.

« Je vais devoir vous laisser moi aussi James, j'ai une affaire à régler avant ce soir »

« Très bien monsieur Le Comte, je vous dis au revoir alors. Vous prendrez soin de ma petite Alexandra hein ? Pas besoin de demander. Il faut que vous veilliez l'un sur l'autre tous les deux »

Elle referma la porte, autant par gêne que par pudeur. "Veiller l'un sur l'autre" ? Il n'était pas censé savoir qu'ils se connaissaient plus que dans la simple sphère du travail. Elle hésita un instant à attendre Ciel. Cela faisait deux semaines qu'elle ne l'avait pas vu. Ce qui n'était pas plus mal, elle avait eu besoin de réfléchir. La porte s'ouvrit à nouveau sur le démon et le timing décida pour elle. Il sembla surpris de la trouver là.

« Je vous ramène ? »

« ... Volontiers »

Ils se mirent en route et traversèrent les bureaux. Arrivés à l'accueil, elle aperçut sa collègue harceleuse en train d'aider à terminer le sapin et accéléra légèrement le pas, incitant le démon à faire de même sans en comprendre la raison.

« Alex ? »

Elle se tourna machinalement sur sa droite. Un blond qu'elle connaissait bien marchait vers eux depuis le bureau d'accueil.

« Chris ? Comment vas-tu ? »

« Super et toi ? On ne se voit pas beaucoup en ce moment ! »

Elle acquiesça d'un air impuissant et l'observa se tourner vers Ciel.

« Chris, je te présente … Vincent. C'est un ami. Vincent, voici Chris, c'est un collègue et un ami »

Les deux hommes se saluèrent dans une poignée de main ferme.

« Enchanté Vincent, vous travaillez ici ? »

« Je suis amené à passer de temps en temps »

Chris acquiesça, son éternel sourire sur les lèvres.

« Oh Alex tu as raté le pot de départ de Lucy, c'était vraiment cool ! »

« Ah mince ! Il faudra que je lui envoie un petit message. Tu avances bien sur tes articles ? »

« Yes, d'ailleurs y'a une nouvelle ouverture de bar à couvrir alors si tu as envie de refaire un duo ça sera l'occasion ! »

« Pas mal ça, mais cette fois-ci c'est moi qui conduit »

« Oulah même pas en rêve »

Ils rirent et elle se souvint que le démon était là.

« Il faut qu'on y aille. On se voit bientôt ! »

« Ça roule, à plus Alex ! Bonne soirée à vous Vincent »

Ils quittèrent le hall du bâtiment pour se diriger vers la voiture du démon. Aucun d'eux ne parla jusqu'à ce que le téléphone du noble sonne.

« Oui ? »

Elle resserra son manteau autour d'elle. Elle peinait à le suivre avec tous les autres piétons sur le trottoir. Lui-même tachait de se faufiler entre les londoniens. Les rues ne désemplissaient pas à cette heure-ci un vendredi soir. Le froid commençait à mordre les joues à cette période de l'année.

« Ça va. … Non, dites à George que la réunion est reportée à lundi prochain »

Ils arrivèrent à sa voiture et le démon se stoppa pour ouvrir sa portière avant de lever les yeux sur le pare-brise.

« Emma, je vous ai dit que nous n'avions pas encore les échantillons, nous ne pouvons pas faire de démonstration »

Il pesta silencieusement et retira le procès-verbal de ses essuie-glaces.

« Alors reportez la réunion de 8h à 13h et celle de 10h je la ferai rapidement vers 19h. … Ils ont terminé le spot ? Je leur ai dit de voir ça avec le responsable marketing »

Il déverrouilla le véhicule et elle lui en fut gré, s'engouffrant sur le siège passager. La voiture se révéla aussi froide à l'intérieur qu'à l'extérieur et elle souffla dans ses mains.

« Dîtes-leur que je laisse Harold assurer le contrôle qualité et les retex, je n'aurais pas le temps. … Ce n'est pas grave »

Le démon s'installa sur son siège.

« Qui est-ce qui veut me voir ? … Dîtes-lui que ce n'est pas possible ce soir. Je vous rappelle, je suis au volant »

Il raccrocha le téléphone et soupira, brandissant le PV pour stationnement gênant en mettant le contact.

« Qui est l'idiot qui a fait ça »

Elle saisit toute l'ironie de la situation et sourit malgré elle. C'était un peu comme si un commissaire de police se faisait verbaliser. Il se tourna vers l'arrière du véhicule pour faire sa manœuvre et quitter son stationnement. Il sembla sur le point de dire quelque chose mais reporta son attention sur la route. Elle croisa les bras en se laissant aller contre le fauteuil, ne sachant plus vraiment quel sujet aborder. Le démon ne se montra pas plus loquace qu'elle et ils furent rapidement rendus devant chez elle. Il coupa le contact et elle se tapota le front des doigts, se faisant violence pour trouver quelque chose à dire.

« Merci d'avoir tout arrangé »

« Je vous recontacterai à ce propos, il nous faut prendre des mesures proportionnelles à ces menaces »

Il semblait encore plus fermé que d'habitude, ce qui était très loin de l'aider dans sa propre gêne. Elle acquiesça dans le vide en constatant qu'ils en resteraient là et ouvrit la portière pour sortir du côté de la grille fermée de sa maison londonienne.

« Je suis consciente de ce que vous faîtes pour moi. Je ne sais pas trop pourquoi vous le faîtes, mais c'est apprécié »

« Sébastian pourra plus facilement vous avoir à l'œil si vous êtes sensibilisée au problème »

Elle expira longuement, abandonnant l'espoir de recevoir la moindre véritable explication.

« Il doit être débordé entre ça et tout le reste »

Il gardait les yeux fixés sur la chaussée devant lui.

« C'est à peine si on se croise en ce moment, c'est vrai »

« Bah, un petit break, ça ne fait jamais de mal dans une relation de cent ans. Dîtes-lui de ne pas hésiter à passer boire quelque chose à l'occasion, quitte à être dans les parages ... »

Il acquiesça sans manifester la moindre émotion. Elle reprit, ayant du mal à supporter ce silence entre eux.

« Ne vous embêtez plus à me tenir au courant des avancées de l'enquête, je vais gérer ça seule à partir de maintenant »

C'était une pure formalité. Il ne l'avait jamais vraiment fait. Il hocha la tête après quelques secondes.

« Très bien »

Il sembla sur le point d'ajouter quelque chose mais ses lèvres restèrent scellées. Elle hocha la tête après quelques instants, ne sachant comment l'interpréter.

« Passez une bonne soirée »

« Ah ! C'est vous mademoiselle »

Elle se retourna à l'entente de la voix familière. Le mécanisme d'ouverture du portail s'était enclenché et les grilles laissèrent apparaître un homme d'un certain âge en lignée de majordome.

« Ça va mieux tes lombaires depuis ce matin Andrew ? »

Le vieux majordome acquiesça avec son éternel sourire en coin espiègle avant de se baisser à hauteur de la fenêtre du véhicule en se tenant le bas du dos.

« Monsieur le Comte, c'est un plaisir »

L'ombre d'un sourire passa sur les traits du démon.

« Plaisir partagé, Andrew »

« Souhaitez-vous rester boire quelque chose ? Un thé ou un café ? »

« Je pense que Ciel a beaucoup à faire, Andrew »

Le vieil homme la regarda avec une lueur de malice dans le regard avant de se retourner vers le noble, ses sourcils se faisant interrogateurs. Contre toute attente, le démon coupa le contact.

« J'ai quelques minutes devant moi »

Elle haussa les sourcils, sincèrement surprise.

« A la bonne heure ! J'ai préparé un bavarois aux fraises »

Le vieux majordome les invita à le précéder sur le chemin du manoir et le démon sortit du véhicule en enfilant son long manteau. Les grilles se refermèrent sur eux et ils s'avancèrent vers le halo lumineux réconfortant des lampadaires. Le jardin et l'allée de graviers avaient une triste allure en plein hiver.

« Comment s'est passée votre journée, mademoiselle ? »

« Très bien, la bibliothèque va bientôt rouvrir alors on m'a demandé d'écrire un article pour que ça se sache »

Il sembla gagner en enthousiasme.

« Il me tarde de pouvoir à nouveau aller y faire un tour. J'y ai passé beaucoup de temps plus jeune, j'y ai même connu une charmante jeune fille »

Elle sourit pendant que le démon se contentait de marcher sans un bruit.

« Et vous monsieur le Comte ? Vous aussi connaissez bien la British Librairy si je ne m'abuse »

Ciel porta son regard sur la silhouette légèrement voutée du majordome devant eux.

« J'y ai souvent été pour faire des recherches »

Elle songea avec amusement au fait que John, qui vénérait tant le Comte Phantomhive, l'avait peut-être déjà croisé sans s'en rendre compte dans sa bibliothèque. Alors que Ciel et Andrew poursuivaient leur discussion sur les sections de la fameuse bibliothèque, une sensation étrange attira son attention et elle se tourna vers les buissons touffus de gui sur leur droite. Elle sentait comme une présence les observer. Si le démon l'avait senti lui aussi, il ne le fit pas remarquer.

Ils furent rapidement rendus sur le perron sans que rien de particulier ne se manifeste et elle laissa le noble la précéder, jetant un dernier regard dans les ténèbres derrière eux.

Elle referma la porte et soupira d'aise en sentant la douce chaleur de l'âtre sur ses joues et son odeur de bois fumé, remerciant intérieurement Andrew d'avoir pris l'initiative de faire du feu.

Elle se délesta de son manteau et avança dans le long couloir carrelé de blanc qui débouchait sur la pièce à vivre et la cuisine, un peu plus loin sur la droite. Le démon l'attendait debout au milieu du salon. Andrew s'était vraisemblablement retiré pour leur préparer le goûter après l'avoir débarrassé de son manteau.

« Installez-vous, je vous en prie »

Il se mit en mouvement pour aller s'asseoir dans l'un des fauteuils autour de la table basse en déboutonnant sa veste de costume. Il détailla brièvement ses environs.

« Grell n'est pas là ? Je croyais qu'il habitait chez vous maintenant »

« Il est en vadrouille depuis hier, je ne sais pas quand il reviendra. Et Abby est avec des amis je crois. C'est un peu un moulin ici »

Toujours près du couloir, elle se baissa pour se débarrasser de ses bottes et enfiler les chaussettes épaisses en laine chaude tricotées par Andrew qui lui tenaient lieu de chaussons. Elle jeta un regard au feu qui crépitait joyeusement derrière le démon. La pièce était tamisée par l'éclat fluctuant des flammes et des appliques murales.

Elle jeta un regard au noble qui avait l'air plongé dans ses pensées. Le brasier se reflétait dans on œil visible et elle trouva que l'éclat qui s'en dégageait semblait contrarié. Elle expira en silence, ne sachant pas exactement quoi faire ni quoi dire après cette soirée de gala qui avait été particulièrement étrange.

« Je vais voir où Andrew en est »

Elle fit volte-face pour rejoindre le vieux majordome dans la cuisine sans attendre la réaction du démon. Elle le trouva en difficulté manifeste pour se pencher et attraper une bouteille de lait.

« Laisse-moi m'occuper de tout ça. Va te reposer. Viens t'asseoir avec nous si tu veux »

Il sembla embêté mais arrêta son geste infructueux. Elle n'attendit pas que l'idée lui prenne de protester et s'approcha de lui en l'attrapant par les épaules pour le diriger vers le salon.

« Il n'y a plus qu'à sortir le bavarois du frigo, c'est bien ça ? »

« Oui, mademoiselle »

Elle l'accompagna jusqu'au salon pour l'installer sous le regard insondable du démon qui l'aida à reculer le fauteuil pour installer le vieil homme. Pour une raison inconnue, Ciel semblait légèrement s'adoucir quand Andrew était dans les parages. Ce n'était pas exactement la première fois qu'elle observait ce comportement chez lui, surtout lorsqu'elle se remémorait leur soirée chez Lewis et sa femme, mais cela restait notable.

« J'en ai pour deux minutes »

Elle les laissa à nouveau pour aller récupérer l'eau bouillante, les tasses, la boite d'assortiment de thés, le gâteau et des assiettes à dessert qu'elle disposa sur un plateau. Elle revint vers le salon et trouva le démon et Andrew en pleine discussion.

« Depuis combien de temps traînez-vous ces soucis au dos, Andrew ? »

« Oh, cela fait déjà quelques temps. C'est le froid qui me raidit les articulations. Il a plu hier en plus, ça m'engourdit les muscles avec l'âge, ce temps de chien »

Elle posa le plateau sur la table basse et s'assit sur le canapé qui était le seul à ne pas être occupé.

« C'est pour ça qu'il faut que tu lèves le pied Andrew. Tu m'inquiète »

Elle jeta un regard appuyé au vieil homme pour illustrer ses propos. Constatant qu'il avait retrouvé son regard doux et conciliant, elle prépara son thé préféré et coupa le bavarois pour en servir trois parts avant de verser de l'eau dans les tasses.

Ils commencèrent chacun leur dégustation et on n'entendit plus que les braises crépiter de ferveur dans la cheminée après que Ciel ait complimenté les talents de pâtissier d'Andrew.

C'est le vieil homme qui entama à nouveau la conversation après qu'ils aient fini d'engloutir leur assiette.

« Comment vont les affaires ces derniers temps, monsieur le Comte ? »

Le démon l'observa un instant avant de finir de récupérer les miettes à la cuillère.

« C'est assez chargé. J'ai récemment décidé de m'investir davantage dans la société et d'intervenir plus couramment dans la sphère publique »

Le vieil homme sembla sincèrement surpris.

« Voilà qui est inhabituel de votre part »

Andrew n'était pas le seul à être étonné par cette décision.

« Il est vrai que j'ai été assez surprise de vous trouver à la soirée du Vicomte »

L'œil visible du démon roula vers elle.

« Je pourrais dire la même chose pour vous. Je ne savais pas que vous vous intéressiez aux vernissages de mode »

« C'est un peu par hasard que j'ai croisé le Vicomte et qu'il m'a invité. C'était un admirateur de ma mère »

Il acquiesça sans réagir, reportant son attention sur sa tasse de thé. Elle se sentit soudain très mal à l'aise d'avoir évoqué le sujet de sa mère et décida d'orienter la conversation vers un pente moins sinueuse.

« Pourquoi ce virage stratégique dans la gestion de Phantom ? »

Il haussa les épaules, moins prompt à l'improvisation que l'autre soir.

« Vous voir œuvrer au grand jour m'a sans doute donné des idées »

Il prit une grande gorgée de thé avant de poursuivre.

« Je cherche à étendre mon influence, augmenter ma marge de manœuvre »

« Vous voir prendre cette peine me laisse penser qu'il va bientôt y avoir du mouvement »

« En effet, je pense qu'une mission va s'imposer très prochainement »

« En quoi cela va-t-il consister ? Si je suis assez accréditée pour en être informée »

« Vous l'êtes, puisque vous allez y prendre part »

Elle prit le temps d'avaler sa gorgée.

« Comment ça ? »

« Je ne peux pas en dire davantage pour l'instant »

Elle hocha la tête sans rien ajouter, consciente de ses contraintes. Andrew se leva, un sourire malicieux au coin des lèvres.

« Si vous voulez bien m'excuser, j'ai mon émission de dix-huit heures qui va commencer »

Il se leva et se dirigea vers sa chambre d'une démarche nouvellement légère. Elle prit une autre gorgée en le suivant du regard, les yeux plissés par les reproches pour son abandon de poste après avoir invité le démon. Il agissait étrangement aujourd'hui. Elle finit par replier ses jambes sous elle pour s'installer plus confortablement.

Elle proposa une nouvelle part au démon qui s'empressa d'acquiescer. Il réceptionna l'assiette avec une politesse aseptisée et s'employa à engloutir sa nouvelle part en lançant de temps en temps un regard prédateur au reste du gâteau. Elle l'invita à se resservir malgré le risque de pénurie évidente et prononça une prière silencieuse à la mémoire de ce délicieux bavarois parti trop tôt.

« Connaissiez-vous monsieur Conan Doyle avant cette soirée ? »

Elle reporta son attention sur lui après plusieurs minutes passées dans ses pensées. Le démon entamait sa cinquième et dernière part de gâteau d'un coup de cuillère décidé. Elle secoua la tête.

« Non. Pourquoi ? »

Il haussa les épaules, la joue bombée par la pâtisserie.

« Son aïeul était un bon ami à moi. Je ne pense pas m'être trouvé cette même affinité avec son descendant »

Elle ne nota pas la note ferme dans la fin de la phrase du démon.

« Vraiment ? L'avez-vous connu avant ou après qu'il ait écrit Sherlock Holmes ? »

Il laissa échapper un soupir et elle le sentit quitter le vingt-et-unième siècle.

« Avant. J'ai compris plus tard que notre rencontre avait été l'une de ses sources d'inspiration »

Ah oui quand même. C'est la classe de pouvoir dire qu'on a inspiré l'auteur de Sherlock Holmes. Attends mais ça veut dire que ...

« Qu'y a t-il ? »

Elle revint à elle. L'oeil bleu nuit du démon l'observait d'un air curieux. Elle termina sa tasse en secouant la tête, l'air faussement effarée par le constat qu'elle s'apprêtait à faire.

« Qu'est-ce que vous êtes vieux, en fait »

Une veine saillante pulsa sur le front du noble, irrité.

« Très spirituel venant de la jeune morveuse impertinente que vous êtes. »

« Si vous étiez humain, vous auriez pris forme liquide depuis longtemps. Ce ne serait pas beau à voir. Est-ce que vous avez un truc genre une sorte de collier, comme la sorcière rouge dans Game of Thrones ? »

Son oeil était la seule partie de son visage exposée pendant qu'il terminait sa tasse.

« Si vous étiez mature, peut-être pourriez-vous m'épargner votre affligeant manque de respect et de délicatesse envers vos aînés ? »

Elle haussa les épaules, l'air navré mais pas trop. Le son des braises qui crépitaient fut le seul qu'on entendit pendant plusieurs secondes. Elle finit par briser le silence.

« Vous n'êtes pas le moins du monde intéressé par la mode, les vernissages et tous ces froufrous. Je me trompe ? »

Il récupérait à nouveau les miettes de gâteau avec sa cuillère.

« Peut-être pas, non »

« Pourquoi en avoir fait la principale activité de votre entreprise dans ce cas ? »

Il reposa l'assiette, s'essuya la bouche et se laissa aller contre le dossier.

« Garder Phantom sur les rails. Il y a bien longtemps que les simples jouets, même de luxe, ne rapportent plus »

« Vous sembliez avoir des réserves à l'égard du Vicomte »

Elle observa attentivement la contraction discrète de sa mâchoire.

« Une vieille histoire »

« Vieille d'il y a plus de cent ans ? »

« Cela même »

Elle acquiesça sans bruit, reportant son regard vers la cheminée. Malgré leur discussion, elle sentait que cette atmosphère détendue et neutre couvrait une gêne, quelque chose de plus insidieux, un malaise sous-jacent dont elle ignorait les causes. Le démon semblait froid, trop froid. C'était d'ordinaire cette flegme désabusée qui la faisait perdre ses moyens. Il contrôlait toujours ses émotions, comme pour mieux les cacher. C'était quelque chose qu'il ne faisait pourtant plus avec elle depuis la mission Bran. Jamais elle ne s'était sentie aussi proche de lui, jamais elle ne l'avait senti aussi attentif à elle. Jamais elle ne s'était sentie aussi spontanée et à l'aise en sa présence que pendant cette mission.

Depuis leur retour, c'était tout autre chose la majeure partie du temps. Et à présent elle n'était même plus à même de déchiffrer ses sentiments, il ne lui en laissait plus la possibilité. Comme s'ils avaient fait un pas en arrière, que leurs liens s'étaient rompus. Pour quelle raison, elle l'ignorait. Peut-être cela était-il lié à un certain mannequin ?

Elle décida de rester silencieuse, préférant laisser le démon orienter la conversation (ou le silence) pour pouvoir prendre la température. Chose qu'il finit par faire, ayant très probablement pris conscience de son petit manège à elle.

« Comment avez-vous vécu votre première expérience improvisée dans le mannequinat, mademoiselle Fawkes ? »

Elle haussa les sourcils, se demandant pourquoi il jugeait utile d'évoquer un sujet aussi scabreux. Il était pourtant passé maître dans l'art de tourner les choses à son avantage. Elle plia et replia sa serviette entre ses doigts, décidée à se donner tout le temps et les moyens nécessaires pour ne pas perdre la face. Pas cette fois. Plus maintenant.

« Je suis à présent certaine de ne jamais être tentée par cette perspective »

Une lueur d'amusement dansa dans l'œil visible du démon et elle décida de ne pas le laisser savourer quoi que ce soit.

« Mais pourquoi cette question, tout à coup ? Auriez-vous développé une nouvelle perception de mon potentiel en tant qu'"égérie" ? »

Elle le fixa sans ambages, faussement intriguée. Il ne réagit pas à sa provocation.

« Je ne me souviens pas avoir communiqué la moindre perception »

« En effet. Vous avez plutôt botté en touche »

Il la fixa pendant de longues secondes, intraitable.

« Vous êtes libre d'appelez cela comme vous le souhaitez »

« Joker, donc. Je ne savais pas que le Comte Phantomhive avait besoin d'y avoir recourt »

« Ce n'est pas comme si vous saviez grand chose non plus »

Elle crispa la mâchoire au ton désobligeant. Pourquoi restait-elle parler avec lui, déjà ? Il parla à nouveau après un temps de flottement.

« Le déplorez-vous ? »

Elle lui lança un nouveau regard agacé.

« Quoi ? »

« Le fait que je ne vous ai pas donné de réponse »

Elle haussa les épaules d'un air qui indiquait qu'elle n'y avait pas vraiment réfléchis. Le démon se laissa aller contre le dossier du fauteuil en s'appuyant à l'accoudoir pour l'observer, comme s'il cherchait à la déchiffrer. Il la perturbait quand il faisait ça.

« Accordiez-vous une importance particulière à ma réponse ? »

« J'aurais simplement eu l'air moins bête »

« Il ne me semblait pas opportun de répondre devant nos compagnons. Ce que l'on dit dans ce genre de soirée peut très facilement être rapporté »

« Il me semble que vous accordez trop d'importance à la gravité des hypothétiques répercussions de cette réponse »

Son oeil bleu nuit se durcit imperceptiblement et elle le sentit se fermer. Elle avait beau l'étudier de but en blanc, le rempart haut de sa prunelle saphir le protégeait de ses investigations. Pourquoi les choses s'envenimaient-elles autant tout à coup ?

« Bref. Je peux comprendre que vous n'ayez rien dit. Cela aurait pu ne pas être correct envers votre ... égérie actuelle »

Le démon hocha la tête avant de reporter son attention sur la cheminée et le silence accueillit ses paroles. Il se mit en mouvement quelques secondes plus tard.

« Il me faut partir à présent. Je suis loin d'avoir fini ma journée »

Il s'appuya lourdement sur les accoudoirs pour se relever et reboutonna sa veste de costume.

« Merci pour ce remontant. Ne me raccompagniez pas »

« Je vous en prie. Bonne soirée »

« De même, Debussy »

Elle le regarda gagner le couloir de l'entrée du coin de l'œil et entendit la porte se refermer derrière lui quelques secondes plus tard.

Il n'était plus le même que celui qu'il était en entrant chez elle. C'était comme s'il avait intervertit les identités. Comme s'il avait cessé d'être Ciel pour enfiler à nouveau son rôle de noble et de dirigeant d'entreprise hermétique. Cet homme qui lui était étranger et dont elle ne ressentait aucune chaleur. Celui qui maintenait une distance entre eux depuis leur retour. Comment expliquer cela autrement ? Comment faire le lien entre l'homme qu'elle avait vu au gala et celui qui l'avait amené jusqu'à Abby malgré toutes les complications que cela impliquait, quitte à se mettre à dos la Reine d'Angleterre ? Celui qui l'avait porté sur son dos pour s'échapper du château de Bran, qui avait embrassé sa blessure après lui avoir fait mal en la désinfectant ou était resté bavarder avec une vieille dame sans raison dans ce canapé trop étroit alors que ses responsabilités l'appelaient ailleurs ?

Ce que cette soirée de gala lui avait appris, c'était qu'il ne voyait pas sa relation avec Alexandra Fawkes, journaliste et agent du MI6, et Élise Debussy de la même manière. Tout comme sa façon d'être faisait du Comte Phantomhive et de Ciel des personnes différentes pour elle.

Elle souffla longuement avant de reprendre le court de sa soirée et réceptionna une Abby saoule trois heures plus tard. Elle alla se coucher après l'avoir mis au lit et avoir enduré son récit exhaustif des évènements croustillants de sa virée au bar. Elle ferma les yeux après la bataille et songea à tout ce qui l'attendait. Ses perspectives. Son futur.

Quelle était cette mission dont Ciel lui avait parlé ? Allait-il y prendre part avec elle ? Les choses allaient changer. Et elle allait avancer. Elle était prête.


Manoir Debussy, Londres

- 1999 -

OoOoO

« Evans ? »

L'apostrophé coupa le contact et descendit de son véhicule en reboutonnant son costume. Une femme l'observait approcher depuis le seuil de la porte d'entrée, nerveusement juchée sur ses escarpins en daim.

« Bonjour Madame »

La silhouette guindée l'invita à entrer d'une mine soucieuse.

« Personne ne t'as vu ? »

Il secoua la tête et se pencha pour venir frôler des lèvres le dos de la main exposée.

« Comme je vous l'ai déjà dit, il serait préférable que vous évitiez de me convoquer en pleine journée »

Elle acquiesça distraitement en le guidant jusqu'à l'un des fauteuils du grand salon.

« Je dois te présenter quelqu'un et comme il ne faut pas que Victor soit là, j'ai préféré te faire venir maintenant »

Un majordome d'un certain âge tiré à quatre épingles aux yeux pétillants vint à eux avec une desserte à thé. Il servit sa maîtresse et repartit après lui avoir proposé un rafraichissement, qu'il déclina. Le démon ne souhaitait pas s'attarder. Il désigna d'un coup de tête la porte de la cuisine par laquelle s'était retiré le majordome quelques secondes plus tôt.

« Vous ne craignez pas qu'il rapporte ma présence à Victor ? »

« Andrew ? C'est l'une des personnes en qui j'ai le plus confiance sur cette planète. Et crois-moi, elles sont peu nombreuses »

Il hocha la tête sans broncher et laissa son regard vagabonder sur le mobilier de la grande pièce à vivre tandis qu'elle ajoutait pensivement un nuage de lait dans son thé, inconsciente du démon qui l'étudiait du coin de l'oeil.

Il la trouvait définitivement à part, même lunaire. Cette femme dont la beauté l'empêchait de passer inaperçue s'était mariée à un riche entrepreneur quelques années plus tôt après l'avoir rencontré à un gala mondain. Elle ne parlait jamais de ses origines, bien qu'il lui semblait qu'elle soit issue d'une famille noble étrangère. Avec ses sourires rayonnants et ses yeux guillerets, peu de gens remarquaient la partie sombre et mélancolique de sa personnalité, ces effluves tourmentées de son âme qui lui ouvraient l'appétit. Pourtant, il le sentait : cette âme n'avait pas encore atteint son plein potentiel et il parviendrait à l'assaisonner à son goût avec le temps. Il présageait avoir l'occasion de l'observer plonger dans des ténèbres plus profondes, plus savoureuses.

Tirant peu d'intérêt de l'heure du thé, le démon se leva pour aller observer de plus près les photos de famille qui trônaient sur le comptoir d'acacia massif. Comme pressenti, un quatrième visage, qu'il ne connaissait pas, polarisa son attention. Une enfant avec des long cheveux cuivrés qui portait des lunettes de soleil et affichait un sourire édenté.

Il se retourna vers sa contractante, lui désignant le visage aux joues rondes d'un air inquisiteur. Elle sourit et les petites pattes d'oie naissantes au coin de ses yeux vinrent sublimer la peau lisse et veloutée de ses joues.

« C'est ma fille, elle s'appelle Élise. C'est elle que je veux te faire rencontrer »

L'élan d'amour maternel qui submergeait ses prunelles le laissa songeur. C'était la première fois qu'elle lui parlait de sa fille. Elle se confiait très facilement à lui d'ordinaire et ne se privait jamais d'évoquer les membres de sa famille. Pourtant, même au bout d'un an de contrat, ils se voyaient presque exclusivement en dehors du manoir Debussy pour garder leur pacte secret.

« Pourquoi m'avoir fait venir ici ? »

« Elle sera plus à l'aise pour te rencontrer »

Il acquiesça, se passant une main lasse sur le bas du visage.

« Vous savez je- … Je ne suis pas très doué avec les enfants »

Sa remarque fut balayée d'un revers de main entendu.

« Je ne te demande pas de la garder quand je sors, juste de la rencontrer »

Sa montre lui indiquait pourtant qu'il était déjà tard.

« Je n'ai pas beaucoup de temps devant moi, pourrions-nous aller la voir dès maintenant ? »

« Très bien, allons-y. C'est la première chambre après les escaliers, je vais t'y emmener »

Alors qu'elle le dépassait pour l'escorter, il sentit une appréhension en elle menacer de la submerger.

« Quelque chose ne va pas ? »

Les lèvres de la femme étaient rouge vif à force d'avoir été pincées.

« Si, tout va bien. C'est ici »

Décidé à ne pas s'éterniser, le démon atteignit la porte sans tarder. Le couloir continuait tout en longueur sur au moins vingt mètres. Il plaça sa main sur la poignée et ferma les yeux quelques secondes, ayant toujours le réflexe d'exacerber ses perceptions pour repérer la moindre anomalie dans une pièce avant d'entrer. Une présence, devant lui, une petite fille. Au milieu de la pièce. Elle ne bougeait pas et semblait calme. Il y avait autre chose. Une ombre. Massive. Non identifiable.

« Vous avez engagé une femme de chambre ? »

« Non, je suis assez débordée et je n'ai pas eu le temps de faire passer des entretiens ces dernier temps »

« Un ami à elle est venu lui rendre visite ? »

Anastasia Debussy secoua la tête, confuse.

« Non pourquoi ? Elle n'a pas école aujourd'hui »

« Je sens qu'il y a quelque chose avec elle »

Elle lui lança un regard incrédule et fut entre lui et la porte en un rien de temps, sa main tremblant déjà sur la poignée.

« Attendez »

Il l'écarta du battant et pénétra dans la pièce d'un geste vif, se tenant prêt à intervenir. Une obscurité tenace évoquant une chape de plomb l'accueillit. Il s'avança dans l'obscurité, s'assurant de la présence de la petite fille. Elle était bien assise par terre, au milieu de la pièce sur un tapis rond, entourée de ses jouets. Tous les volets étaient clos. Un lit d'enfant longeait le mur à droite et une pièce adjacente semblait servir de dressing à sa gauche. Rien ne lui parut anormal et la sensation de fraîcheur qu'il avait perçue s'était évaporée. Il revint vers sa contractante après avoir fouillé la chambre de fond en comble.

« Tout semble normal »

La femme alla serrer dans ses bras la petite forme assise par terre.

« Tout va bien ma chérie ? »

Le démon jeta un dernier regard aux coins sombres et se concentra sur les manifestations énergétiques de la pièce. Rien. Du moins, il ferait tout comme.

« Vous avez toujours un chat ? »

« Oui, mais il est vieux donc il reste surtout dans le grenier »

Elle désigna la pièce au dessus d'eux et sembla entièrement convaincue par cette explication. Il n'insista pas.

« Elle va avoir faim, je vais lui préparer son goûter. Je reviens dans cinq minutes »

Il acquiesça et elle embrassa une dernière fois sa fille avant de redescendre au rez-de-chaussée, laissant le halo de lumière du couloir tenter vainement de se propager dans le brouillard poisseux de la chambre. Elle n'avait pas même pris la peine d'actionner l"interrupteur.

Il détailla la pièce une dernière fois avant de reporter son attention sur la petite silhouette d'enfant. Elle n'avait pas encore prononcé le moindre mot et semblait tout autant absorbée que lui par l'examen de leur environnement. Il se rendit compte qu'ils étaient tous deux dans l'expectative, attendant que l'autre se manifeste. Conscient que l'heure tournait, le démon s'avança vers les volets en évitant les jouets au sol constituant un parcours d'obstacles.

Il sentit l'enfant se raidir à la seconde même où les premiers rayons du soleil percèrent l'opacité des ténèbres. Elle porta ses mains devant ses yeux après s'être détournée d'un geste vif et il se dépêcha d'occulter à nouveau la pièce. Il se tourna vers elle après quelques secondes, incertain. Les longues mèches de cheveux qui tombaient en cascade sur le dos de l'enfant formaient à nouveau une masse sombre et figée.

« Tout va bien ? »

Pas de réponse. Il s'avança prudemment, attendant la moindre réaction de sa part. Elle se tourna vers lui en l'entendant, la tête légèrement penchée. Ses cheveux encadraient son visage ovale et ses joues rondes. Il l'observa quelques instants de plus en silence, se sentant idiot de ne pas avoir compris plus tôt.

Comme pour confirmer ses suppositions, l'enfant tâtonna sur le tapis, ses petits doigts fins semblant chercher une peluche sur son terrain de jeu. Prenant garde à ne pas faire de geste brusque, le démon se baissa et poussa le jouet jusqu'à elle. La fillette agrippa la patte de l'ours en esquissant un mince sourire, le ramenant contre elle.

« Merci, monsieur »

Elle leva vers lui des yeux bleu clair, glacés, qui lui firent l'effet d'une douche froide.

« Je t'en prie »

Il sentait sa bouche sèche enrouer sa voix et il s'éclaircit la gorge pour poursuivre, ne parvenant pas à détacher le regard des yeux qui l'observaient sans le voir.

« Je m'appelle Evans. Et toi ? »

« Je m'appelle Élise »

« Élise. C'est un joli prénom »

Le visage de la petite fille sembla s'illuminer.

« Merci monsieur »

« Quel âge as-tu ? »

« J'ai ... »

Elle leva les mains, ses petits doigts se tendant et se pliant au fur et à mesure qu'elle calculait.

« Quatre ans ! Et toi, tu as quel âge ? »

« Je suis vieux »

« Ah bon ? Vieux comment ? »

« Très vieux »

Un rire enfantin explosa dans la pièce avant s'éteindre aussi sec.

« T'es un vieux crouton ! »

« ... »

Elle s'esclaffa à nouveau et il fronça les sourcils, rendu de plus en plus perplexe par leur échange. L'enfant redevint soudain sérieux.

« Tu es déjà venu prendre le thé avec papa un jour, je me souviens. Mais tu t'appelais pas Evans »

« Tu es sûre ? »

Elle hocha la tête.

« Oui. Tu avais la même voix et tu sentais pareil. Mais tu t'appelais Ciel »

Il cligna des yeux quelques secondes, pris de court. Comment une enfant aveugle avait-elle pu faire le rapprochement entre deux personnes qu'elle connaissait à peine alors que le reste de la famille ne s'était jamais douté de rien ? Et pourquoi n'avait-il pas remarqué sa présence cette fois-là ? Il réalisa la position délicate dans laquelle cette enfant pouvait le mettre.

« Tu as une bonne mémoire, je ne m'en souvenais plus »

« C'est lequel ton vrai nom ? »

Il fronça les sourcils en inspirant longuement, rendu prudent.

« Lequel préfères-tu ? »

Elle sembla prendre le temps de réfléchir quelques secondes.

« Ciel c'est rigolo ... mais c'est pas un prénom ... ! »

« Tu n'aimes pas ? »

« Si, j'aime bien le français »

Il constata qu'elle s'exprimait en effet sans le moindre accent dans la langue de Molière.

« Ton papa aime bien le français aussi. Mais c'est plus facile pour ta maman de parler anglais, donc elle a voulu m'appeler Evans »

Elle acquiesça, semblant satisfaite de la logique de son raisonnement.

« Je crois que ma maman elle t'aime bien. Elle m'a dit que tu allais venir me voir et elle était contente. Pourquoi tu es venu me voir ? »

« Pour faire ta connaissance »

Elle sembla sur ses gardes.

« Tu veux dire que tu veux être mon ami ? »

Que devait-il répondre ?

« Oui, c'est cela »

Elle lui fit le même sourire édenté que sur la photo, enthousiasmée par la nouvelle. Le sourire se transforma peu à peu en grimace.

« J'ai pas beaucoup d'ami »

« Pourquoi ? »

« A l'école, William il a dit que j'étais une sorcière »

« Pourquoi il a dit ça ? »

Il observa la petite fille hausser les épaule et lancer un regard triste en direction de son ours en peluche avant de le serrer plus fort.

« Je sais pas. Ils veulent pas jouer avec moi »

« Ne fais pas attention à eux »

Les yeux de la fillette passaient de droite à gauche de son visage, sans jamais parvenir à le voir. Elle brandit la peluche, la mine soudainement réjouie.

« Tu veux jouer avec moi ? »

Il haussa les sourcils malgré lui.

« D'accord »

Il s'assit et s'appuya sur un genou, circonspect. Il savait tout sauf ce qu'il était censé faire à présent. Elle semblait l'étudier attentivement.

« Pourquoi tu es bizarre comme ça ? »

« Je te demande pardon ? »

Une main minuscule avança vers lui et se posa sur sienne, palpant ses métacarpes.

« Tu es tout froid »

Les démons présentaient pourtant la même chaleur corporelle que celle des humains.

La petite main remonta la manche de son costume à tâtons et la fillette dut se lever pour s'approcher et poursuivre son exploration. Ses doigts curieux remontèrent son épaule jusqu'à venir lui chatouiller le visage et manipuler ses mèches de cheveux avec une minutie chirurgicale. La fillette arrêta son investigation en entrant en contact avec le tissu de son cache-œil.

« Tu as pas d'œil ? »

« Si, dessous »

« Pourquoi tu le cache ? »

« Parce qu'il est différent »

« Comment ça se fait? »

« C'est une blessure »

« Ça fait mal ? »

Il prit un instant pour réfléchir.

« Oui »

« Tu la cache parce que ça fait peur aux gens ? »

Il retint un sourire malgré lui.

« Parce qu'ils ne comprendraient pas »

Elle le fixa silencieusement pendant quelques instants et il verrouilla son regard dans les topazes miroitants qui cherchaient sans trouver.

« Je devrais en mettre moi aussi alors »

« Je n'en vois pas l'intérêt »

« Mais William il dit- »

Il secoua la tête, bien qu'il savait que c'était inutile.

« Il sait que tes yeux sont plus beaux que les siens. Il est jaloux »

Visiblement stupéfaite, la petite fille laissa filtrer un mince sourire incertain.

« Mais pourquoi il serait jaloux ... toi aussi les gens ils sont jaloux de ton oeil ? »

« Je ne pense pas, non »

« Dis, tu pourrais me montrer ? »

« Tu veux le voir ? »

Elle acquiesça avec ferveur et attendit sa réponse, les sourcils froncés par la curiosité.

Ne comprenant plus son propre comportement, le démon porta la main à l'arrière de son crâne et délaça le tissu de son cache-oeil. L'enfant semblait attentive au mouvement qu'elle percevait en se tenant à lui pour ne pas tomber. Par réflexe, il avait placé son autre bras à quelques centimètres d'elle, au cas où elle perdrait l'équilibre.

« Ça y est. Tu peux regarder »

Elle s'approcha et il la laissa faire.

Son index aussi fin qu'une allumette effleura le haut de sa joue et son arcade sourcilière en tremblant. Elle caressa ses cils, trouvant visiblement le contact curieux. Après quelques secondes d'inspection, ses lèvres se pincèrent sous l'effet de la concentration pour venir presser sa paupière close dans un baiser typiquement enfantin.

« Voilà. Tu n'auras plus mal maintenant »

Le démon lui lança un regard perplexe, faisant de nouveau face à un sourire qui laissait apparaître ses dents de lait encore irrégulières.

« Evans ? »

Il sursauta presque. Il n'avait pas entendu Anastasia arriver malgré le claquement infernal que faisaient ses escarpins sur le plancher.

« Tout va bien ici ? Elle est sage ? »

« Oui, tout va bien »

Anastasia les dévisagea à tour de rôle, presque incrédule. Il réalisa que la petite fille avait les mains sur ses épaules pour se tenir et qu'il n'avait pas baissé son bras pour la rattraper dans le cas où elle perdait l'équilibre. Leur proximité qui ne l'avait jusqu'alors pas dérangé le gêna face au regard de sa contractante.

« Eh bien je vois que vous avez fait connaissance »

La petite fille oublia la présence du démon pour aller se jeter sur les jambes de sa mère qui la réceptionna avec précaution.

« Il est trop chouette ton copain maman ! »

Anastasia laissa échapper un rire surpris et l'embrassa sur le front.

« Andrew ne va pas tarder à apporter le goûter en bas, repose-toi encore un peu pendant que je parle avec Evans ma chérie »

Sa contractante ré-installa l'enfant et le démon sortit pour leur laisser un peu d'intimité. Elle le rejoignit quelques minutes plus tard, lui indiquant le bout du couloir.

« J'espère qu'elle ne t'as pas gêné. Elle a besoin de toucher pour voir ... c'est ça qui lui permet de se faire des représentations mentales »

« Il n'y a aucun mal, Madame. C'est une enfant sage »

« Tu m'en vois rassurée. Et arrête de m'appeler comme ça bon sang »

« Comment dois-je vous appeler ? »

« Anastasia, tout simplement »

Il retardait le moment où elle l'obligerait à l'appeler par son prénom. Cela changerait leurs positions et situations. C'était l'effet psychologique qu'avait la prononciation du nom de son interlocuteur. On gagnait son attention et de l'intérêt. Un simple « madame » avait le mérite d'être banal et de ne pas désigner nominativement la personne, de ne pas la désigner intimement.

« Bien »

Elle lui indiqua le fond du couloir et ils progressèrent ensemble.

« Qu'est-ce que tu en penses ? »

Elle passa la dernière porte, face au grenier, et il s'appuya contre le chambranle sans s'avancer davantage. C'était leur chambre, à elle et Victor. Elle rangea une robe laissée sur le lit et ferma un tiroir de l'armoire.

« Je dirais que c'est une enfant éveillée »

Elle s'assit sur le lit, les mains caressant pensivement les draps en satin. Il poursuivit :

« Elle est très attentive au monde qui l'entoure et a une excellente mémoire »

Il s'arrêta en observant ses doigts triturer nerveusement le tissu.

« Quelque chose ne va pas ? »

« Si. Continue »

« Il y a simplement ... »

Il passa une main devant ses yeux, se contentant d'une illustration par le geste. Dire que cet enfant était aveugle ou malvoyante ne lui semblait pas exact. Elle percevait simplement son environnement d'une autre façon. Anastasia Debussy crispa la mâchoire, cherchant à contenir son émotion.

« Je ne comprends pas ce qui lui arrive. J'ai fait venir les meilleurs médecins de Londres, du monde même, mais personne ne sait comment traiter sa cécité. Ils pensent tous qu'elle n'a aucune chance de recouvrir la vue un jour »

Ses yeux d'ordinaire si joyeux se voilèrent d'une humidité anxieuse.

« Je- j'ai essayé de la faire fréquenter d'autres établissements, des enfants plus grands, plus matures, mais ils la rejettent à cause de ses yeux. Ils voient qu'elle n'est pas comme eux. C'est une curiosité pour eux. Parfois ils sont même méchants avec elle et- »

La voix commençait à trembler. Le démon l'observa silencieusement.

« Je veux qu'elle puisse s'épanouir en grandissant, qu'elle se fasse des amis, qu'elle soit acceptée, que tout se passe bien ... Je ferais tout pour elle »

Il hocha la tête, voyant qu'elle s'était tue.

« Laissez-là grandir comme elle le souhaite. Laissez-lui l'opportunité de vous montrer l'étendue de ses capacités. Elle est très mature pour une petite fille de son âge, ce n'est pas parce qu'elle n'est pas en phase avec les autres enfants que quelque chose ne va pas avec elle »

Elle se leva et vint lui attraper les mains, semblant s'y accrocher comme à une bouée.

« Mais si elle reste seule toute sa vie ? Si personne ne prend la peine de chercher à la connaître et qu'elle ne trouve aucun ami ? Si elle finissait par m'en vouloir ? Si elle se mettait à penser que sa vie ne vaut pas la peine d'être vécue … ? J'ai pourtant fait très attention pendant la grossesse je ne comprends pas je- »

Elle s'était mise à pleurer et ne semblait plus pouvoir calmer ses sanglots. Elle se blottit contre lui et il ne bougea pas, pensif.

« Ne soyez pas trop dure avec vous-même Anastasia. On ne manque pas de ce que l'on a jamais connu, elle ne se rend pas compte de ce qu'il lui manque. Le plus gros problème semble être ses interactions avec les autres enfants et le comportement qu'ils adoptent avec elle »

Il l'entendit pleurer de plus belle et se tut, se sentant malhabile dans sa tentative d'apaisement. Cette femme cachait ses inquiétudes depuis trop longtemps, ne partageant pas ses peurs et ne s'ouvrant à personne d'autre, peut-être pas même à son propre mari. Pourquoi tout prendre ainsi sur elle sans se confier ? Pourquoi choisir de se battre seule ?

Il finit par s'écarter, commençant à trouver leur contact inapproprié, particulièrement en ces lieux. Il préférait éviter toute ambiguïté, c'était bien plus simple ainsi. Anastasia se rendit compte qu'elle s'était oubliée et eu un geste maladroit, sortant un mouchoir de sa poche pour essuyer les sillons de ses joues.

« Est-ce que tu peux faire quelque chose pour elle ? »

Il acquiesça.

« Je vais essayer »

« Merci, merci »

Elle essuya les larmes de ses paupières d'un index minutieux et sembla se calmer.

« J'ai … un autre problème »

Elle se délesta de son chemisier sans préavis et il préféra se retourner pour aller fermer la porte.

« Le sceau. Il me brûle. Et Victor se pose des questions »

Elle se détourna en se cachant pudiquement la poitrine. Le sceau qu'il avait appliqué sur l'arrière de sa hanche luisait à la lumière. C'était un ouroboros qui encadrait le marque de Baphomet. Il se souvint de la douleur de tous ses contractants quand il le leur avait apposé. Aussi aigüe que la sienne.

« Je ne peux rien faire pour ça »

Elle soupira et il la sentit frissonner.

« Touche-le »

Il fronça les sourcils mais leva la main jusqu'à sa chute de rein pour effleurer les sillons de la cicatrice sur la peau douce. Au bout de quelques secondes, elle se retourna sans crier gare et plongea son regard dans le sien, comme pour l'astreindre à étendre ses caresses à davantage de parcelles de son anatomie. Ils se fixèrent en silence et aucun des deux ne bougea.

Il s'imposait de ne pas mélanger pactes et relations charnelles, d'établir un cadre clair à ses contrats. Il avait beau être un démon, voir l'asservissement et le désespoir chez ses contractants ne le réjouissait pas. Tout comme lui n'avait jamais accepté d'en arriver là avec son propre démon.

Ses yeux dérivèrent néanmoins sur le grand lit derrière elle. Et il hésita. Serait-ce lui rendre service, l'aider à oublier ses problèmes ? Il voyait mal en quoi créer une dépendance émotionnelle chez sa contractante était bon pour elle. Cela ne pouvait que mal se terminer. Elle devait rester forte et faire face à l'adversité seule comme elle l'avait fait jusqu'à présent, pour devenir plus forte.

Le visage de la petite fille et ses yeux topaze s'imposèrent à son esprit. Il se baissa, ramassa le chemisier de soie et le tendit à sa contractante. Elle l'accepta sans un mot et il fit volte-face, ne souhaitant pas soutenir son regard confus et désemparé. Arrivé à la porte, il la salua d'un hochement de tête.

« Je vais voir ce que je peux faire pour elle. Je vous demanderai peut-être de me l'amener au manoir pour quelques temps. Je ne pense pas que son problème puisse être résolu par la science. Dans tous les cas, il faut agir vite »

Elle le fixa, atterrée et il la vit prendre la décision de ne pas poser de questions. De lui faire entièrement confiance.

« Très bien. Dis-moi quand tu seras prêt et je l'amènerai »

« Parfait. Bonne soirée, Anastasia »

Il ne devait pas s'éterniser, Victor ne tarderait pas à rentrer. Il repassa devant la chambre de l'enfant pour gagner la porte d'entrée après avoir salué le majordome qui lui offrit quelques sablés encore chauds. La Jaguar de Victor Debussy tournait à l'angle de la rue quand la bâtisse disparue de son champ de vision.

Ses doigts tapotaient le volant dans un rythme irrégulier. La présence qu'il avait perçu dans la chambre de la fillette le laissait songeur. Il faudrait qu'il enquête plus rigoureusement sur la famille d'Anastasia Debussy pour espérer pouvoir expliquer le phénomène.

Cet enfant piquait sa curiosité. Quelque chose en elle lui rappelait une partie de lui qu'il pensait disparue avec sa vie de mortel. Quelque chose qui avait semblé atténuer la solitude qui ne le quittait jamais.

Mais les démon faisaient perdre la tête à la majorité des humains qu'ils côtoyaient de trop près. Il était bien placé pour le savoir. Devait-il s'autoriser, malgré ça, à approcher un être aussi pur et innocent, au risque de le souiller, comme il le faisait lentement mais surement avec sa mère ?


TO BE CONTINUED ...


Désolée si cette fin de chapitre est un peu frustrante, j'ai dû couper la dernière partie du présent pour pouvoir publier plus rapidement. La prochaine scène me donne trop fil à retordre donc je me suis laissée un peu plus de temps pour la travailler, vous comprendrez en la lisant ...

Je me suis rendue compte que j'étais un peu rouillée en écrivant, ça va de mieux en mieux donc immotep !

Le prochain chapitre est en préparation. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'on part bientôt sur un nouvel arc qui se situera en dehors des frontières du Royaume-Uni ... Dis pas tout Gaspaaaaaaaard

Merci à vous, si je publie à nouveau c'est parce que j'ai vu qu'on n'avait pas oublié cette histoire grâce à vos commentaires et vos messages (ça fait zizir, quoi). Alors hésitez pas à remettre ça, ça me donne une patate d'enfer et c'est pas du luxe pour écrire tout ça _

Da svidania les p'tit gnous !