J'ai commencé cette fic pour ce chapitre, précisément. Il me tient à coeur plus que tout.
J'espère que vous l'apprécierez.
Mais avant, je tiens à remercier tous ceux qui lisent cette fanfiction, qui l'a fav et l'a suive et ceux qui prennent le temps de me laisser une review pour m'encourager. Je suis touchée à chaque fois : ça transforme mon petit coeur de pierre en guimauve.
Une pensée toute spéciale à Seetsuna, TheGreatMaggie et Nicolas Black. Vous avez toute mon affection.
And I looked you in the eye
You know, this is the last time I
Am gonna put you back together
Gonna put you back together
Love songs Drugs songs
Il y avait des journées, comme celle-ci, qui commençaient mal. Comme si cette légende de se lever du pied gauche avait un quelconque fondement.
Lily s'était levée d'humeur maussade. A six heure quinze, quand elle avait dû s'extirper avec force des bras de James, qui la tenait fermement dans son sommeil pour éteindre son réveil, elle était déjà grognon. Quand elle s'était levée du lit tout chaud pour sortir au radar, sans faire de bruit de sa chambre, elle savait qu'elle n'allait pas passer une bonne journée. Cela s'était confirmé quand elle avait lancé la machine à café en oubliant de mettre le marc et qu'elle avait donc perdu cinq précieuses minutes à attendre que coule le breuvage qui l'aiderait à écarter les limbes de sommeil.
Et cela avait continué pendant tout le temps de sa préparation. Elle avait filé son collant et plutôt que d'en chercher un autre dans son placard, à la lumière du flash de son téléphone, avait préféré enfiler un jean noir et la chemise blanche de James qu'il avait porté le samedi d'avant et qui pendait sur le porte-manteau accroché à la porte de la chambre. Elle dégageait encore son odeur. Et une légère effluve de sueur. Dans la salle de bains, elle s'était dit que le rendu chemise boyfriend n'était pas optimal sur elle parce qu'elle était trop grande - ou James pas assez. Puis, elle s'était mise du mascara dans l'oeil et quand elle avait claqué la porte de l'appartement, elle s'était rendue compte qu'elle avait oublié de mettre du déodorant. Non, décidément, la journée ne partait pas bien. En plus, il faisait moche.
Surtout qu'elle avait eu du mal à trouver le sommeil.
James avait dit une chose la veille qui avait regonflé d'espoir le petit coeur déjà bien meurtri de Lily et elle n'avait cessé d'y penser, alors que le coupable dormait déjà, collé contre elle, ses bras autour d'elle.
Mais à part ça, ils n'étaient pas ensemble.
La veille, ils étaient installés sur le canapé de James, chez lui, pour regarder un film. Lily avait passé ses jambes sur celles de James et ils étaient avachis contre le canapé, presque prêts à fusionner avec lui. Lily grignotait ces chocolats à la menthe que James trouvait monstrueusement immonde mais qu'il ne manquait pas de lui ramener chaque fois qu'il faisait des courses.
Le téléphone de Lily venait de mourir et elle voulait absolument le mettre en charge, de crainte d'oublier avant de s'endormir et de ne pas pouvoir se réveiller. Alors elle s'était dégagée de cette étreinte chaleureuse et avait marmonnait une phrase du genre :
« On devrait mettre une porte là, dans le mur entre nos deux appartements, plutôt que de passer par le pallier à chaque fois. »
Elle avait dit ça juste parce qu'elle était énervée de devoir enfiler des chaussures et retourner dans ce couloir qui ne sentait pas la violette pour aller récupérer son fichu chargeur alors qu'il aurait été bien plus simple de traverser le mur mitoyen.
Et James avait répondu avec un air distrait, les yeux rivés sur la télévision : « Mmh, faudrait faire venir un architecte, vérifier que c'est pas un mur porteur. »
Simplement. Mais cela avait flingué Lily. Elle avait suggéré sans y penser qu'ils vivent ensemble et il avait acquiescé sans sourciller. Pour autant, il clamait dès qu'il en avait l'occasion qu'ils n'étaient pas ensemble.
Ils ne faisaient plus rien l'un sans l'autre, ne passaient pas une nuit loin de l'autre. Tous les matins, tous les soirs, ils s'endormaient dans les bras l'un de l'autre. Même quand James n'était pas fatigué mais que Lily devait se coucher pour pouvoir se lever le lendemain, il venait au lit avec elle. Souvent, c'était pour les galipettes. Mais toujours, c'était pour les câlins.
Mais ils n'étaient pas ensemble.
Elle ne savait même plus s'ils couchaient ensemble, s'ils baisaient ou s'ils faisaient l'amour. Peut-être les trois à la fois ou bien encore autre chose.
Lily pensait à tout ceci en grimpant dans le bus. Elle en avait plus qu'assez, d'ailleurs, de prendre cet immonde bus, toujours archi-bondé et malodorant. Peut-être qu'elle devrait sérieusement envisager de s'acheter une voiture.
Quoi qu'il en soit, ils n'étaient pas ensemble mais ils vivaient ensemble et comme un couple. Chacun avait des tâches définies pour l'entretien des deux appartements (à Lily la vaisselle, à James l'aspirateur). Ils faisaient même leurs courses ensemble, pour l'amour de Dieu.
Mais ils n'étaient pas ensemble.
Lily soupira en essayant de démêler les fils de ses écouteurs qui s'étaient transformés en sac de noeud au fin fond de la valise qui lui tenait lieu de sac à main. Quand elle y parvint et qu'elle les brancha sur son téléphone pour mettre de la musique afin d'égayer un peu cette journée, elle vit la date sur l'écran. Le deux juin. Elle le prit comme une claque. Comme si un pot de fleur, ou un piano, ou un astéroïde venait de lui tomber sur la tête.
Elle se souviendrait toute sa vie du deux juin d'il y a deux ans. Comme si c'était hier. Elle se rappelait exactement les vêtements qu'elle portait, le temps qu'il faisait.
Elle venait juste de terminer son tout dernier examen de sa toute dernière année. Devant la faculté, elle avait appelé ses parents pour le leur dire, pour voir avec eux comment ils s'organisaient pour son déménagement. La conversation avait duré le temps que Lily rentre chez elle mais ils avaient réussi à s'entendre : ils viendraient la chercher le samedi suivant et elle avait trois jours pour empaqueter ses affaires.
Son préavis était déjà déposé et il ne lui restait que soixante-douze heures avant de revenir dans le cocon familial et se faire choyer pendant tout l'été.
Pourtant, le destin en avait décidé autrement. Et quand le samedi, ils l'avaient informée qu'ils prenaient la route… ils n'étaient jamais arrivés à destination. Sur l'autoroute, un poids-lourd avait éclaté un pneu, perdu le contrôle et écrasé la voiture de ses parents contre une barrière de sécurité. Morts sur le coup.
Mais Lily n'avait pas su cela tout de suite. En voyant l'heure tourner, elle avait essayé de les joindre, en vain. S'inquiétant, elle avait appelé sa soeur, qui n'avait pas répondu. S'imaginant le pire, elle avait appelé et appelé sans cesse. Jusqu'à ce que quelqu'un réponde. Un quelqu'un qui s'était présenté comme Myriam Strout, médecin secouriste et qui lui avait confirmé que le pire était advenu. Lily s'était effondrée, littéralement. Et elle avait passé des heures à pleurer, recroquevillée sur elle-même, sur le plancher miteux de son appartement, de cet appartement qu'elle occupait toujours, malgré ces souvenirs tragiques.
Lorsque le flot de larmes s'était tari, elle avait appelé Pétunia. Celle-ci avait enfin décroché. Elle lui avait hurlé que tout ça était de la faute de Lily, qu'elle aurait dû prendre le train plutôt que de demander à leurs parents de venir la chercher et qu'elle était un monstre qu'elle ne voulait plus jamais voir de sa vie.
Lily, au bord du désespoir le plus absolu, était passée en mode « survie » après cette altercation. Pleine de rage et de douleur, elle avait composé le numéro de sa propriétaire, lui avait demandé s'il était possible d'annuler son préavis. La vieille dame au téléphone, sentant clairement le chagrin qui perçait dans la voix de Lily, avait acquiescé. Lily lui avait promis qu'elle lui transmettrait rapidement les coordonnées bancaires pour le nouveau prélèvement du loyer. Quand elle avait raccroché, elle avait donné un coup de pied dans une valise qui s'était ouverte et s'était remise à pleurer. Si Pétunia la traitait de cette manière alors elle ne refoutrait plus jamais les pieds chez elle.
Quoi qu'il en soi, aujourd'hui, dans le présent, Lily réalisa qu'il s'était écoulé deux ans depuis la dernière fois où elle avait entendu la voix de sa mère au téléphone. Deux ans, c'était passé si vite. Et si lentement à la fois. Grâce à Sirius, Renata, James et tous les autres, elle avait pu se reconstruire. Reprendre le contrôle de sa vie. Mais pas un jour ne passait sans qu'elle ne désire plus que tout au monde pouvoir parler à sa mère.
Elle se racla la gorge, sentant les larmes lui monter aux yeux. Ce n'était absolument pas le moment de se laisser aller. Elle allait arriver au travail et elle allait faire bonne figure, comme toujours. Elle allait voir Sirius, prendre un café avec lui. Il lui confierait ses dossiers de la journée et elle allait se plonger à corps perdu dans le boulot. Voilà.
Pas vraiment rassérénée mais essayant toutefois de s'en convaincre, elle descendit du bus à son arrêt. Lily hissa son sac sur l'épaule après s'être allumée une cigarette et marcha doucement vers le cabinet. La journée partait mal mais il n'était pas obligé qu'elle continue sur cette lancée.
Ah, ah, avez-vous, vous aussi, entendu l'Univers qui se moquait de Lily en mode « tu crois que ça va allait mieux ? Attends de voir ce que je t'ai réservé » suivi d'un long rire machiavélique ?
oOo
Comme de bien entendu, la journée ne s'était pas arrangée, loin s'en faut.
Sirius était d'une humeur massacrante parce que le mari de sa détestable cousine lui avait volé un gros client, que, manque de chance, son oncle Alfard était dans le coin au moment des faits et qu'il l'avait enguirlandé en lui disant qu'il ne lui donnait pas le cabinet pour qu'il en fasse n'importe quoi. Son oncle en avait profité pour prendre à parti Lily en lui disant que si elle voulait continuer à travailler ici, il faudrait qu'elle devienne elle-même avocate (précisons que Lily n'avait rien demandé, n'avait rien dit et était restée dans son coin). C'était cadeau, c'était gratuit.
De plus, l'humeur de Lily n'avait pas cessé de glisser sur la pente savonneuse de la mélancolie.
Et, pour couronner le tout, elle avait une migraine à lui fendre le crâne. Si bien qu'à quatorze heures, n'y tenant plus, elle se rendit dans le bureau de Sirius. Elle avait envie de pleurer et elle ne savait pas si c'était de dépit suite aux mots d'Alphard, de chagrin ou de douleur.
Sirius, s'il l'avait entendue entrer, n'en montra rien.
« Sirius ? Il faut que je rentre chez moi, j'en peux plus, là. »
Il releva la tête en fronçant les sourcils. Il avait les cheveux en pétard, comme s'il y avait passé la main dedans à maintes reprises et sa chemise blanche, d'ordinaire toujours bien repassée, était froissée et même tâchée. Il n'était pas sorti à midi pour manger et six gobelets en plastique, qui avaient à un moment donné contenus du café, gisaient sur son bureau. Il était furieux et dévasté par les reproches de son oncle, qu'il avait pris personnellement. C'étaient ses capacités de manager qui avait été directement visées par ses propos et il avait vraiment mal pris ses remontrances.
Alors, quand Lily lui demanda, pour la forme - parce qu'il n'était pas possible qu'elle reste une minute de plus - la permission de partir, le premier réflexe de Sirius fût de dire non car il fallait redresser la barre. Mais en voyant les yeux brillants, les profondes cernes et le teint livide de Lily, le patron en colère laisse place à l'ami concerné et il se leva pour s'approcher d'elle.
Il passa la main sur son front comme un parent l'aurait fait pour vérifier que son enfant avait de la fièvre et lui demandant doucement :
« Qu'est-ce qu'il y a ?
- J'ai très mal à la tête, c'est insupportable. »
Il hocha la tête et posa sa main sur son épaule. A l'expression soucieuse qui tordait le beau visage de Sirius, Lily compris qu'elle faisait peine à voir. Elle tenta un sourire rassurant.
« Tu veux que je te ramène ?
- T'en fais pas, je vais me débrouiller toute seule.
- Alors rentre, mais préviens-moi quand tu es arrivée. »
Lily l'embrassa doucement sur la joue pour le remercier et rassembla ses affaires le plus rapidement possible sans pour autant faire de mouvement brusque qui aggravait sa migraine.
Une fois dehors, elle enfila ses lunettes de soleil. Le ciel était voilé mais la luminosité lui vrillait le crâne. Elle se rendit lentement à l'arrêt de bus en cherchant ses écouteurs. Quand le bus arriva et qu'elle passa sa carte d'abonnement sur la valideuse, son téléphone, qui faisait office de baladeur, l'a trahie de la plus belle des façons en passant le morceau « look into my father's eyes » d'Eric Clapton.
Les larmes qui s'étaient jusqu'à présent accumulées dans les yeux de Lily débordèrent et roulèrent sur ses joues. Chaque fois qu'elles glissaient plus bas que ses grosses lunettes de soleil, elle les essuyaient d'un revers de la main. Lily pleurait en silence.
Elle ne parvenait plus à penser à quoi que ce soit si ce n'est qu'il lui fallait impérativement un mouchoir parce que son nez menaçait de se mettre à couler lui aussi. Elle fourragea dans son cabas à la recherche d'un paquet de mouchoir, la tâche rendue compliquée par sa vision trouble, et ne trouva qu'une vieille serviette roulée en boule qui avait déjà eu une vie mais qui ferait l'affaire. Elle se moucha bruyamment.
Elle avait mal dans la poitrine à force de contenir son chagrin et avait le souffle court.
Les larmes ne cessaient de couler et Lily ne cessait de les essuyer. Peu à peu, ses mains, les manches de la chemise blanche de James et son mouchoir laissèrent apparaître des traces noires de mascara et elle se félicita d'avoir ses lunettes. Ce qu'elle devait paraître pathétique, à pleurer dans ce bus miteux.
Arrivée à son arrêt, elle se précipita à l'air libre et courut plus qu'elle ne marcha jusqu'à chez elle. La porte d'entrée n'était pas verrouillée, elle avait été fracturée il y a plus d'une semaine et n'avait pas encore été réparée. Elle monta les escaliers quatre à quatre. Devant sa porte, ses pleurs redoublèrent alors qu'elle fouillait son sac pour trouver ses clefs. En désespoir de cause, elle s'accroupit et vida le contenu de son bordel sur le pallier. Quand elle put trouver ses clefs et ouvrir sa porte, elle remit tout en vrac dans son sac et rentra. Elle appela James pour la forme, même si elle savait qu'à cette heure-ci, il faisait son footing quotidien. Soulagée qu'il ne la voit pas dans cet état mais attristée qu'il ne soit pas là pour la consoler, elle jeta son sac dans l'entrée et son téléphone dans le canapé. Elle quitta ses chaussures au milieu de la pièce, près du canapé et dégrafa son pantalon qu'elle laissa tomber devant la porte de sa chambre. Là, ne pouvant plus faire d'efforts, elle se jeta dans son lit et se roula sous la couette.
Elle éclata en gros sanglots, si gros, qu'ils ne faisaient pas un bruit et lui coupaient la respiration. A ce moment précis, elle avait la sensation que son coeur se brisait en mille milliards de petits morceaux et que jamais plus, il ne pourrait être entier.
A travers ses larmes, elle appelait sa maman et son papa qui lui manquaient à mourir. Elle aurait tout donné pour les revoir, pour les entendre, pour qu'ils la serrent dans leurs bras au moins une fois encore. Elle aurait été prête à échanger James et Sirius pour une heure avec eux.
Elle avait dû s'endormir parce qu'il lui sembla qu'elle émergeait quand elle entendit du bruit dans son appartement.
« Lily ? » appela la voix inquiète de James. Il avait dû découvrir le bazar qu'elle avait laissé en arrivant.
« Lily ? » répéta-t-il, plus proche cette fois. Il était près de la chambre mais Lily ne pouvait pas se résoudre à sortir la tête de dessous la couette. Elle ne voulait surtout pas que James la voit dans cet état, les yeux rouges et gonflés, des trainés de maquillage sur les joues.
Mais comme tout conspirait contre elle aujourd'hui, il entra dans la chambre.
« Lily ? Qu'est-ce que tu fais là si tôt ? »
Elle essaya de lui dire qu'elle était mal fichue et qu'elle avait juste besoin de se reposer mais un sanglot bruyant lui échappa, révélant sans aucun doute possible son chagrin. James grimpa sur le lit et la déterra.
« Hé, qu'est-ce qu'il ne va pas ? » lui demanda-t-il doucement en lui caressant les cheveux pour les dégager de son visage. Elle se remit à pleurer de plus belle. Il souleva alors les couvertures et s'allongea alors contre elle pour la prendre dans ses bras. Ne lui laissant pas le temps, elle se retourna pour lui faire face et pleura, la tête enfouie dans sa poitrine. Il la serra aussi fort qu'il pouvait contre lui, en lui murmurant des paroles apaisantes.
Quand enfin - enfin ! - son coeur fût à court de larmes, elle renifla bruyamment et se dégagea quelque peu de l'étreinte protectrice de James. Le visage toujours fourré dans son t-shirt, elle parvint à articuler :
« Je suis désolée… T'aurais pas dû voir ça…
- C'est rien ma biche, y a vraiment pas de raison de s'excuser. »
Ils restèrent un moment silencieux, les doigts de Lily toujours cramponnés au t-shirt en tissus synthétique de James, ceux de James caressant ses cheveux. La jeune femme reniflait encore parfois mais les larmes s'étaient bel et bien taries. Quand elle s'en sentit le courage, elle roula sur le dos pour fixer le plafond et s'essuyer les joues des manches. Perdue pour perdue, cette chemise était déjà dégueulasse.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » murmura James en rapprochant son visage de celui de Lily. Il lui caressait les cheveux sans relâche, ce qui apaisait Lily plus qu'elle n'aurait bien voulu l'admettre.
« Rien de grave. Juste le coeur qui déborde, ça arrive parfois…
- Mais pourquoi aujourd'hui ? »
Cet anniversaire tragique avait été atroce l'année dernière. Elle s'était même fait porter pâle au boulot. Elle avait d'ailleurs été réellement malade. Mais pas un mal qu'on peut soigner avec des antibiotiques…
Lily soupira. Allait-elle lui dire ? A quoi bon lui cacher après tout ? Et peut-être qu'en parler, enfin, l'aiderait à se sentir mieux ? Plus légère ? Plus faible ?
La seule personne avec qui elle avait jamais abordé le sujet était sa soeur et chaque fois, la conversation avait tournée à la dispute et Lily se faisait accuser de tous les maux, de la mort de leurs parents à la famine dans le monde et au réchauffement climatique. Jamais elle n'avait pu se confier à quelqu'un et jamais personne ne l'avait serrée dans ses bras pour la consoler. Alors peut-être qu'aujourd'hui, jour pourri d'entre tous les jours pourris, pouvait être inédit ?
« Aujourd'hui, ça fait deux ans que j'ai parlé pour la dernière fois à mes parents » parvint-elle à expliquer d'une voix tremblante.
« Oh, petite biche » fut la seule réponse de James. Il l'attira vers lui et la serra contre son coeur. Cette seule réaction lui allait. Elle n'en demandait pas plus. Elle s'accrocha à lui et soupira pour retrouver tout à fait son calme. Et même s'il ne pouvait rien contre le chagrin qu'elle ressentait au fond de son coeur, cet immense trou qui prenait toute la place dans sa poitrine, ses bras autour d'elle lui donnaient l'impression qu'ils la maintenaient entière, compacte, pour l'empêcher de se disloquer complètement. Et c'était bon d'avoir enfin une sensation pareille. C'est ce qui avait manqué à Lily pendant tout ce temps.
Elle embrassa l'épaule de James parce que c'était la seule chose qu'elle avait à portée de main.
« T'en parles tellement jamais qu'on oublie que tu as vécu un drame… » fît remarquer James. « T'as le droit d'en parler tu sais ?
- Ca sert à rien d'en parler, ça changerait pas le passé.
- Mais ça peut alléger le présent… »
Lily haussa les épaules et ils se perdirent tous les deux dans la contemplation du plafond.
« J'ai une idée. Tu prends une douche pour te débarbouiller, parce que là, on dirait un panda sous amphétamines, et pendant ce temps, je nous cherche un truc débile à regarder » suggéra James en se redressant sur un coude pour voir la réaction de Lily.
« Bonne idée » approuva cette dernière. « Tu devrais prendre une douche aussi, tu sais ? Tu pues... »
James éclata de rire et regarda Lily entrer dans la salle de bains.
oOo
Brrrr brrrr faisait le portable sur la table de nuit. Mmmprh faisait Lily alors qu'elle émergeait péniblement de son sommeil.
A tâtons, elle chercha son téléphone. Lorsqu'elle parvint à le trouver, faisant tomber la bouteille d'eau qu'elle gardait toujours à proximité, elle constata que ce n'était pas le sien qui sonnait. Maintenant qu'elle était un peu plus réveillée, c'était une évidence : son portable n'était jamais en silencieux la nuit.
De sa main libre, elle secoua doucement James qui dormait tout contre elle, dans son dos.
« James, ton téléphone ! » murmura-t-elle un peu exaspéré. Le jeune homme soupira et se retourna pour attraper l'objet du délit, créant un appel d'air entre les draps qui fît frissonner Lily.
Il était presque une heure du matin. Qui pouvait appeler à cette heure-ci ?
James poussa un soupir en décrochant et marmonna un vague « allo ? ». Quand il se redressa brusquement, tous les sens de Lily se mirent en alerte. Malgré l'obscurité qui régnait dans sa chambre, Lily pouvait sentir la tension irradier de James. Il ne disait rien mais écoutait attentivement.
« D'accord, je prends la route immédiatement. »
Il se leva précipitamment du lit et alluma la lumière crue du plafonnier. Lily s'assit en clignant des yeux alors qu'il enfilait son bas de survêtement jaune moutarde.
« Tout va bien ? » osa-t-elle demander, sachant pertinemment la réponse.
« Mon père est mort. Habille-toi, on y va. Prends des affaires pour quelques jours. »
Et il sortit de la chambre, torse et pieds nus. L'instant d'après, elle entendit le bruit des clefs sur la console de l'entrée et la porte claquer. Lily s'éjecta du lit et s'habilla rapidement avec le t-shirt que James avait laissé en boule par terre en venant se coucher et enfila un jeans qui traînait sur la pile de linge sale. Elle attrapa le sac de voyage jaune que lui avaient offert Sirius et Renata et y fourra dedans une robe noire et des collants, des pantoufles, une chaussette, sa trousse de toilettes et à peu près tout ce qui lui tombait sous la main. Se rendant compte que c'était n'importe quoi, elle vida tout et recommença. La robe et les collants, ok, cinq culottes, dix chaussettes, ok. Deux pantalons, trois pulls, des t-shirts, sa trousse de toilette. Elle était en train de débrancher son chargeur du mur quand elle entendit la porte s'ouvrir.
« Lily, t'es prête ? »
Est-ce qu'elle était prête pour ce qui se préparait ? Certainement pas. Mais elle ferait illusion. Elle quitta la chambre en fourrant le câble blanc dans son sac.
« Oui. »
James était toujours en survêtement mais avait enfilé un sweat à capuche et des baskets.
Bon sang, les chaussures !
Elle retourna dans sa chambre, chercha une paire de chaussettes, en trouva deux dépareillées, passa ses baskets et fourra sa paire de bottines noires dans le sac.
James avait lâché son sac de sport à ses pieds et se passait la main dans les cheveux. Arrivée devant lui, Lily le chercha des yeux mais il avait le regarda dans le vague. Se baissant lentement pour poser sa valise, elle ne pût que constater qu'il tremblait. Elle le prit dans ses bras. Elle ne faisait d'ordinaire jamais le premier pas pour faire un câlin mais il semblait en avoir terriblement besoin. Elle le serra de toutes ses forces et elle sentit qu'il s'agrippait à elle.
« On y va ? » demanda-t-il au bout d'un moment qui avait semblait bref mais qui avait duré une éternité. Lily hocha la tête sans répondre et James se dégagea de son étreinte. Il ramassa leurs sacs et sortit de l'appartement. Lily attrapa son sac à main et verrouilla la porte.
Ils descendirent dans le garage sans un mot.
James dût s'y reprendre à trois fois pour trouver le bouton qui ouvrait la voiture. Alors qu'ils chargeait leurs affaires dans le coffre, Lily s'approcha de lui et lui prit doucement les clefs des mains.
« Je vais conduire. »
Il n'y opposa aucune résistance et se glissa sur le siège passager. Alors qu'ils sortaient du garage, Lily demanda où ils allaient.
« Sirius » fût la seule réponse de James.
A la suite de quoi, il n'ouvrit plus la bouche. Lily conduisit en silence, au bruit du moteur. Aucun des deux n'avait envie d'écouter la musique. Pourtant, cela aurait un peu comblé le silence.
Les mots de James tournaient en boucle dans son esprit. « Mon père est mort ». Comme un air de déjà vu bien trop familier. L'estomac de Lily se contracta et elle posa une main sur son ventre. James remarqua son geste et lui pressa gentiment le genou, en guise de soutien. C'était le comble. C'était James qui la consolait alors que c'était lui qui était en deuil. Mais peut-être comprenait-il, après la crise de larmes de cet après-midi, que cela faisait remonter beaucoup trop de souvenirs chez Lily…
Ils arrivèrent devant le portail de Renata et Sirius sans sans rendre compte. James avait essayé de les appeler en chemin mais en vain. Il s'énerva quand il ne parvint pas à appuyer sur la bonne commande pour ouvrir et une fois de plus, Lily lui prit le boitier des mains.
Le portail fût à peine assez ouvert que Lily y faisait entrer la voiture. Elle se posa plus qu'elle ne se gara et, avant qu'elle ait pu couper le moteur, James était dehors et marchait à grand pas vers la porte d'entrée.
« Sirius » appela-t-il alors qu'il entrait dans la maison noire et silencieuse. Il alluma toutes les lumières et s'avança vers le couloir qui menait aux chambres. « Sirius ! »
Lily le suivit de près en se demandant comment aller réagir Sirius et Renata en les voyant tous les deux habillés dans leur chambre au milieu de la nuit. Comment se faisait-il d'ailleurs qu'ils n'avaient pas entendu le bruit du portail ? Qu'ils n'avaient pas senti la présence de deux intrus dans leur maison ?
James entra sans préavis dans la chambre parentale et alluma la lumière, ce qui - enfin ! - réveilla les maîtres des lieux.
Sirius, torse nu, se redressa en grognant « qu'est-ce que c'est que ce bordel ? » ; Ren remonta brusquement les couvertures sur elle. Lily, dans un étrange éclair de lucidité, se dit qu'elle était nue sous les draps.
Sirius, parvenant enfin à remettre ses yeux en face des trous, regarda alternativement James et Lily.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? »
L'étrangeté de la situation l'inquiétait ; cela s'entendait au son de sa voix. Mais personne ne pouvait lui en vouloir pour cela. A sa place, Lily aurait certainement hurlé de terreur.
« Papa » fût tout ce que James parvint à prononcer.
Sirius comprit vite le sens de ce mot, éclairé par la présence de James dans sa chambre au milieu de la nuit, les cheveux bien plus ébouriffés que d'habitude. Son visage se tordit en une grimace de douleur qui blessa Lily au coeur. Elle souffrait de le voir avoir mal.
« On s'habille. »
oOo
Lily conduisait le gros SUV de Renata. Tous les trois étaient hagards, sous le choc, et ils étaient tous arrivés à la conclusion qu'elle était la plus apte à conduire.
Sirius et Renata étaient sur la banquette arrière. Sirius avait posé sa tête sur les jambes de sa femme qui lui caressait distraitement les cheveux en regardant par la fenêtre. Sur le siège passager, James était raide comme la justice, les yeux rivés droit devant lui. La lumière des lampadaires qui défilaient sur le bord de la route éclairait son visage sans expression à intervalle régulier. Il ne s'était animé qu'en montant dans la voiture pour renseigner leur destination dans le GPS intégré à la voiture. Et depuis, il n'avait plus bougé, plus dit quoi que ce soit.
L'ambiance était pesante. Chacun était plongé dans ses pensées. Lily se faisait tourmenter par les siennes. Il avait fallu que cet évènement, entre tous les autres jours, survienne aujourd'hui.
Les souvenirs défilaient, flous et sans lien. Des images du passé, des rires, des repas, des jeux… les premiers chagrins d'amour, que son père avait consolés, les fous rires avec ses amis du collèges, les jeux du chat et de la souris avec Pétunia et Severus pendant les vacances scolaires, les trajets en voiture pour aller jusqu'au pensionnat de Poudlard… Tout se promenait sans ordre ni logique dans son esprit.
A bout de souffle, consciente de son inconscience alors qu'elle conduisait sans être concentrée, Lily bifurqua vers la première aire de repos qu'elle croisa. Elle sortit précipitamment du véhicule en annonçant « pipi » et rentra dans la station service. Elle fonça jusqu'aux toilettes et s'enferma dans un box.
Alors qu'elle déboutonnait son pantalon pour faire ce qu'elle était venue faire, Lily se mit doucement à pleurer. C'était trop pour elle. Elle ne pouvait pas supporter tout ceci une nouvelle fois. Pas par procuration.
Elle savait maintenant qu'elle était une survivante, qu'elle pourrait retomber sur ses pattes après n'importe quelle épreuve que la vie lui imposerait. Même si elle avait mal, même si elle était morte à l'intérieur, elle serait capable de se relever. Cela ne lui faisait plus peur. Mais elle ne pouvait tolérer de voir James et Sirius et Renata souffrir. Si elle avait pu, si cela avait été possible, elle aurait pris pour elle tout leur chagrin, pour continuer de les voir resplendissants et heureux.
Pourtant, elle n'était personne pour décider de cela pour eux. Son chagrin à elle l'avait rendu plus forte, plus indépendante. Et elle aimait ce qu'elle était devenue dans l'adversité. Et puis, sans cela, elle n'aurait probablement jamais rencontré Sirius et James. Parce qu'elle ne serait jamais restée dans son appartement miteux. Et elle n'aurait jamais eu cette vie qui, loin d'être parfaite, lui plaisait malgré tout.
Elle n'allait pas se laisser abattre. Ses amis allaient avoir besoin d'elle et elle ne pouvait pas s'effondrer parce qu'elle avait mal au coeur pour quelque chose qui c'était passé il y a deux ans déjà. Il fallait qu'elle se reprenne.
Elle se rhabilla d'un geste énergétique et essuya rageusement ses larmes. Si elle avait survécu, ils survivraient. Mais elle ferait de son mieux pour adoucir leur peine. Elle se lava les mains et se passa de l'eau sur le visage. En se regardant dans le miroir, elle ne put que constater ses yeux rouges et gonflés. Tant pis. Elle le mettrait sur le compte de la fatigue. Pour se donner contenance, elle s'arrêta devant la machine à café et commanda le plus long café noir qu'il puisse être. Puis elle retourna à la voiture et ouvrit la porte du côté passager, sortant ainsi James de sa torpeur. Personne n'avait bougé.
« Je fume une clope et on repart » annonça-t-elle à personne en particulier. Elle avait les clefs dans sa poche et, de toute façon, tout le monde était bien trop léthargique pour conduire.
Elle pêcha ensuite son paquet de cigarettes dans le sac qu'elle avait jeté aux pieds de James et s'éloigna pour s'envoyer une dose vitale de nicotine. James sortit à sa suite et s'approcha d'elle. Sans un mot, elle lui tendit paquet et briquet qu'il prit dans le silence le plus total. Elle le chercha des yeux mais ne le trouva pas. Il s'obstinait à fixer le sol en tirant comme si sa vie en dépendait sur la cigarette. Le coeur de Lily se serra tant qu'elle en eut le souffle couper. Elle toussa bruyamment.
« Ca va ? » lui demanda James, inquiet de la voir devenir toute rouge.
« Ouais, j'ai avalé de travers ». C'était la seule excuse qu'elle avait trouvé, mais elle appuya son mensonge en levant son café avec la main qui tenait sa cigarette. « C'est plutôt à toi qui faut poser la question…
- J'étais pas très proche de mon père… Mais…
- Tu t'y attendais pas. » compléta-t-elle.
Elle ne savait pas vraiment si c'est ce qu'il avait voulu dire. Mais elle était sûre d'avoir visé juste car personne ne s'attend à ce que les parents décèdent. Elle avait lu une fois une phrase qui l'avait touché jusqu'au plus profond de son âme. « Tant que les parents vivent, on a l'impression d'être immortel. Après ça, plus jamais on ne sera un enfant, pour personne. »*
Du point de vue de Lily, c'était ce qui était le plus dire à admettre. Un moment, elle était l'enfant prodige qui venait de terminer brillamment ses études, l'enfant qui rentrait au bercail, prête à conquérir le monde après s'être fait chouchouter par Maman et Papa et, l'instant d'après, elle était devenue anonyme. Une âme en peine au milieu d'une foule qui n'avait que faire d'elle, perdue dans l'immensité du monde, livrée à elle-même sans plus personne pour l'épauler, la soutenir ou même simplement l'aimer. Simplement une carcasse entourée de peau et pleine de douleur. En plus du deuil de ses parents, elle avait dû faire celui de son enfance. De manière brutale, sans préparation et sans aide. Ainsi projetée dans le monde adulte, elle avait failli en crever.
Crever de chagrin.
Si elle n'avait pas rencontré Sirius et James au moment où elle les avait rencontré, elle était quasi-sûre qu'elle se serait flinguée. D'une manière où d'une autre. Sirius l'avait sortie de sa mélancolie au moment où il lui avait accordé sa première étreinte d'ours, le jour de leur rencontre. James lui avait redonné envie de vivre dès leur premier baiser.
L'Univers avait probablement décidé que sa vie valait la peine d'être vécue et l'avait sauvée. Mais c'était réellement passé à un cheveu. A ça…
James haussa les épaules. Il continuait de regarder ses pieds.
« James… » murmura Lily, un léger désespoir dans la voix. Il releva la tête.
« Quoi ?
- Parle-moi…
- Y a rien à dire.
- Tu as dit toi-même que ça faisait du bien d'en parler. »
Il la regarda alors droit dans les yeux, sans la voir pour autant. Il ouvrit la bouche comme s'il s'apprêtait à dire quelque chose, se ravisa finalement, et finit par l'enlacer.
Lily trouva cette parade un peu facile mais se laissa faire. Elle observa sa cigarette se consumer par dessus l'épaule de l'homme qui la tenait serrée contre elle et la jeta quand il ne resta que le filtre. James ne la lâchait pas. Elle comprenait parfaitement ce besoin désespéré, vital, de se raccrocher à quelque chose, quelqu'un de vivant. Mais il fallait qu'il s'exprime, qu'il sorte ce qu'il avait sur le coeur. Or James n'était pas du genre émotif, ni même du genre à montrer ses sentiments. Elle était bien placée pour le savoir. Mais il ressentait malgré tout, malgré tout ce qu'il voulait bien se dire.
Il la libéra et jeta son mégot au loin.
« Repartons, il reste encore de la route à faire ».
Lily soupira mais hocha la tête.
Lorsqu'elle se glissa à nouveau derrière le volant, les souvenirs l'assaillir de nouveau mais elle les repoussa pour se concentrer sur le présent, sur le réel. Avant de s'attacher, elle se tourna à moitié sur son siège, pour avoir dans son champ de vision James, Renata et Sirius.
« Je sais pas si je vous l'ai déjà dit, les copains, mais je vous aime. Vous vous en rendez peut-être pas compte mais, si je suis heureuse, c'est grâce à vous. »
Sirius se redressa brusquement pour l'enlacer, le fauteuil du conducteur entre eux. Renata posa sa main sur son épaule et même James, le si réservé James, lui sourit en posant sa main sur celle de Lily qui tenait le pommeau de vitesse.
« Nous aussi, on t'aime ma biche » déclara Sirius, sans grand air ni théâtralité pour une fois.
Après cela, ils se remirent en route et replongèrent tous dans le silence.
Le GPS indiquait l'arrivée à destination dans moins d'une heure et il était plus de trois heures de matin. Personne ne dormait mais tout le monde était épuisé.
« Vous vous souvenez… » commença Renata, contre toute attente, « cette fois où, au lycée, vous avez été collés parce que vous aviez cassé la gueule de ce mec, là ?
- Tu parles de Rodolphus ? » demanda Sirius.
« Celui qui s'était moqué de Rémus parce qu'il était tout gringalet ? » continua James, se retournant à moitié sur son siège pour regarder Renata. Lily écoutait la conversation en la suivant distraitement des yeux au travers du rétroviseur.
« Ouais. Il était en sang. Je me demande comment ça se fait que vous n'avez pas été renvoyés…
- McGonagall et Dumbledore nous avaient à la bonne… Et puis, il l'avait bien mérité ce petit con » expliqua James, hargneux, comme s'il était toujours en colère dix ans après.
« Toi aussi, alors, c'était mérité… » commença Ren en se pencha vers l'avant pour mieux se faire entendre par dessus le ronron de la voiture.
« N'en parlons pas » objecta James en effectuant un vague mouvement de la main, comme s'il chassait une mouche.
Ce qui intéressa Lily, naturellement.
Que Sirius et James admettent s'être battus pour « défendre l'honneur » d'un de leur ami était une chose, que James soit embarrassé par l'histoire qu'était en train d'évoquer Ren en était une autre. Une toute autre que Lily était curieuse de connaître.
« Je peux savoir ?
- Non » répondit franchement James tandis que Sirius, l'ignorant complètement, poursuivait à l'attention de Lily : « Tu t'es jamais demandée pourquoi James avait le nez tordu ? Enfin, comment il avait été cassé ?
- Si, bien sûr.
- C'est moi. Je lui ai tiré mon plus beau crochet du droit » expliqua fièrement Renata, en se penchant vers les deux sièges avant pour se faire entendre.
« Sérieux ?! » s'étonna Lily en quittant la route des yeux pour regardait Ren qui souriait de toutes ses dents.
« Ouais. Plus jeune, James était un petit con imbuvable qui croyait que son fric lui permettait de tout faire. Ce qui est rigolo, c'est qu'après ça, il s'est calmé alors que Sirius est monté en puissance en terme de conneries…
- Hé ! » s'exclama l'intéressé.
« Ben quoi ? c'est vrai ! »
Ce à quoi Sirius ne trouva rien à redire. Lily brûlait de lui demander la raison de cet accès de colère. Mais elle n'osa pas. Surtout que Renata reprit la parole pour poursuivre :
« Mais il a été vraiment gentil après, parce qu'il a dit à McGonagall qu'il chahutait avec Sirius et qu'il s'était mangé un poteau. Bon, il a quand même eu besoin d'aller à l'hôpital et son nez ne s'est jamais tout à fait remis droit mais je n'ai jamais eu d'ennuis.
- Et après ça » continua Sirius, « James a passé des semaines à suivre Renata partout, à lui offrir des bonbons et des peluches pour se faire pardonner.
- Ce que j'ai fait, pour qu'il me lâche la grappe. Et maintenant, on en est là. »
Du coin de l'oeil, Lily regarda James qui souriait doucement. Pour qu'elle lui colle une torgnole, il avait dû aller très loin. Certes, Renata était sanguine mais elle n'était pas violente. Pas physiquement en tout cas. Mais il souriait comme si c'était une des meilleures choses qui lui soit arrivé. Sur le moment, Lily le trouva attendrissant et tendit la main pour lui caresser la nuque. S'il fût gêné par ce geste d'affection en public - ce qui n'arrivait jamais - il n'en montra rien, se laissant même aller contre la main de Lily pour accentuer la pression de ses doigts.
« Et après ça » reprit Renata, ce qui ramena Lily à la réalité. Elle laissa retomber sa main et écouta la suite, « quand celui-là à cesser de me harceler, on est devenu copain. Et puis, un beau matin, Sirius a décidé que j'étais la femme de sa vie et n'a pas cessé de me poursuivre, jusqu'à ce que, encore une fois, je laisse tomber et je cède.
- Pour le meilleur, note bien, même si elle ne le dit pas » compléta Sirius.
« Tu crois ? » tempéra Renata, un sourire dans la voix.
oOo
Le GPS indiqua « tournez à droite » et Lily, en brave petit soldat, tourna à droite. Ils s'engagèrent alors sur une voie privée, bordée de haie à priori, bien qu'on l'on ne puisse pas en être sûr, par cette nuit noire et sans lune. Les étoiles ne brillaient pas, révélant la présence de nuage. Ils n'avait pas croisé âme qui vive depuis qu'ils avaient traversé ce petit village, il y a de ça dix kilomètres.
Lily continua à allure réduite sur ce chemin jusqu'à ce qu'apparaisse, dans la lumière des phares, un grand portail devant elle. Au loin, derrière cette grille et au bout de l'allée, on pouvait distinguer une énorme masse noire, sur le fond sombre du ciel de nuit. Lily s'arrêta, sidérée.
Cette maison devait être immense.
« Sérieux ? C'est là que tu as vécu ? » demanda-t-elle à James sans le regarder.
« Ouais. Là, sur le côté, t'as une borne avec un digicode. Le code est 02051998. »
Quand elle baissa la fenêtre pour taper le fameux code qui devait déverrouiller les grilles, un courant d'air froid et humide entra dans la voiture. Elle frissonna.
Le portail s'ouvrit sans bruit et quand l'entrée fût assez large pour y faire passer la voiture, elle passa la première et parcourut les derniers mètres qui menaient jusqu'à la porte d'entrée.
« Pose la voiture n'importe où, on s'en fout. »
A la lueur des phares, la maison semblait terrifiante, sordide. Hantée. Mais quand James entra et alluma la lumière, Lily eut une toute autre impression. L'ombre dorée qui se répandait par la porte était chaleureuse. Alors que Sirius récupérait toutes les valises dans le coffre de la voiture, Lily suivit Renata à l'intérieur.
Tout en bois sombre et en tenture rouge et or, la maison était clairement accueillante. Sans surcharge, elle était décorée avec goût. Très certainement le goût d'un décorateur d'intérieur très très cher mais avec goût quand même.
Lily fût épatée par les proportions. Rien que dans ce hall d'entrée, d'où partait trois couloirs et un immense escalier sur la gauche, on aurait pu faire rentrer son appartement.
Sirius lâcha bruyamment leurs sacs en soupirant.
« C'est étrange. J'ai quand même l'impression de rentrer à la maison, mais c'est pas tout à fait pareil que d'habitude… »
Personne ne commenta. Tous les quatre étaient plantés dans l'entrée, sans savoir quoi faire. Alors Lily prit l'initiative.
« Café.
- Bonne idée. »
James s'engagea dans le couloir sur la droite et Lily suivit pour entrer dans une cuisine d'une taille tout aussi disproportionnée que tout le peu qu'elle avait vu jusque là. Un îlot central sur lequel on aurait pu installer un matelas queen-size sans déborder trônait fièrement au milieu de cette pièce tout en chrome et en appareils high-tech. Pas une seule tâche n'était visible sur les kilomètres de plan de travail, pas une tasse ne traînait dans l'évier, rien qui prouve nulle part que cette maison était habitée. Avait été.
Lily et Ren se hissèrent sur les tabourets qui entouraient l'îlot tandis que Sirius ouvrait le frigo et James tous les placards en quête de café. Après sa troisième tentative, alors que Sirius avait déjà sorti une bouteille d'eau et attrapé quatre verres, il jura. Sirius le poussa d'un coup de hanche.
« Va t'asseoir, amateur. Ça fait combien de temps que tu es pas venu ? » demanda-t-il en ouvrant un placard à l'opposé de ceux que James avaient tenté, celui juste au dessus de la machine à café qui aurait fait rougir celle de Lily tant elle était moderne et design.
« Le café au dessus de la cafetière ? Y a rien qui te met la puce à l'oreille ?
- Lâche-moi » grogna James en s'affalant sur un comptoir.
Il avait l'air si fatigué… Elle fût distraite par Sirius qui lui tendait une tasse de la taille d'un chaudron, qu'elle prit délicatement pour ne pas se brûler.
« T'as mis…
- De l'eau froide, oui. C'est pas la première fois que je te prépare un café, ma biche. »
Lily sourit avec affection. Elle aimait que ses amis connaissent la façon (dégoûtante pour certains) de boire son café. Très long, avec un peu d'eau, presque froid, sans sucre. Renata faisait toujours la grimace en la voyant déjeuner, elle qui ne prenait qu'un court expresso. « T'aimes pas le café, en fait » lui demandait-elle souvent, ce à quoi Lily ne répondait pas, se contentant de boire une gorgée « de ce breuvage immonde ».
Ils parlèrent peu tandis qu'ils vidaient leur tasse. Les conversations mourraient avant même d'avoir commencé et ils renoncèrent vite.
Lily bailla et tout le monde l'imita.
« Et si on allait faire une sieste ? » suggéra Renata en mettant sa mini tasse au lave-vaisselle, comme si elle vivait ici.
« On a plein de choses à faire… » objecta James. Il se passa la main dans les cheveux, ce qui lui donna un aspect encore plus ébouriffé si possible.
« Il est cinq heures du matin. Une douche et deux heures de repos nous feront le plus grand bien » riposta Ren d'un ton sans appel.
Ne trouvant rien à redire, James haussa les épaules. Tous ensemble revinrent dans l'entrée. James s'empara de son sac de sport et de celui de Lily et prit les escaliers. Lily récupéra son sac à main et le suivit sans y être invitée.
Ils atteignirent le pallier du premier étage et un long couloir se révéla à eux lorsque James actionna l'interrupteur. Lily fût émerveillée par la quantité de portes qui apparut. Qui avait besoin d'autant de portes dans sa maison ?
James en ouvrit une, presque au hasard, au milieu du couloir et entra. Après un coup d'oeil pour Renata et Sirius qui faisaient pareil en face, Lily se décida à suivre James dans la pièce.
Il devait s'agir de sa chambre d'adolescent à en juger par les posters de sportifs et de groupes de musique qui ornaient les murs. le lit, immense, fait au carré, posé entre deux immenses fenêtres, appelait au sommeil. Les rideaux étaient tirés mais la lueur qui passait malgré l'épais tissu bordeaux révélait que le soleil était en train de se lever. La pièce, bien que trop vaste pour contenir le grand lit, le bureau et la télévision, était cependant accueillante.
James s'assit lourdement sur le lit et désigna une porte sur le côté.
« La salle de bains, si tu veux te rafraîchir. »
Avec un hochement de tête, Lily récupéra ses affaires et se dirigea vers l'endroit indiqué. Lorsque la pièce fût éclairée, elle haussa les sourcils. A l'instar du reste de la maison, cet endroit était immense, tout dans des tons de gris, du sol aux peintures en passant par les faïences. Sur la droite, près des fenêtres, il y avait une baignoire dans laquelle on aurait pu entrer à trois. De l'autre côté, une longue commode blanche sur laquelle reposait un vase qui contenait un bouquet de fleurs blanches. La douche à l'italienne occupait le coin le plus au fond à gauche. On aurait pu rajouter un canapé dans cette salle de bains, sans que l'on se sente à l'étroit.
Lily se déshabilla en abandonnant ses affaires par terre. Elle prit une serviette blanche et propre sur l'étagère au dessus des toilettes et pêcha sa trousse de toilettes dans son sac. Puis elle entra dans la cabine de douche.
Souhaitant prendre tout son temps pour se laver de tous les malheurs de la journée mais ne voulant pas s'éterniser pour ne pas trop laisser James seul, elle se lava rapidement les cheveux et les dents avant de se savonner avec un savon parfumé à la lavande. Elle coupa l'eau mais savoura jusqu'à la dernière goutte qui lui tombait sur les épaules. Puis elle s'emmitoufla dans le drap de bain et se rhabilla. Elle renonça à son traditionnel survêtement de pyjama, car, si elle enfilait quoi que ce soit de confortable, elle risquait de faire une sieste de huit heures. Et il n'en était pas question. Alors elle passa un jean noir et un t-shirt à manche longue vert. Elle frictionna ses cheveux au maximum pour les sécher et suspendit sa serviette à une patère avant de sortir.
James n'avait pas changé de place, si ce n'est qu'il était désormais allongé, les bras croisés derrière la tête. Lily allait s'assoir délicatement près de lui. Elle fixa un instant ses chaussettes qui jouaient avec les poils longs de la moquette beige et soupira avant de se tourner vers James. Il avait les yeux grands ouverts, rivés sur le plafond.
« Comment tu te sens ? » finit-elle par demander. Ce silence lourd et pesant commençait à lui taper sur le système.
« Fatigué.
- Va prendre une douche, ça fait drôlement du bien.
- Oui, je vais y aller. »
Mais il ne bougea pas d'un pouce. Alors Lily se recroquevilla pour s'allonger afin d'avoir son visage au même niveau que celui de James, bien qu'il se gardât de tourner le regard vers elle. Hésitante, elle posa sa main sur le biceps tendu de James. Elle pouvait sentir, rien qu'à ce tout petit geste, la tension qui ne semblait pas vouloir quitter son corps.
Le voir dans cet état proche de l'apathie la rendait triste. Et lui renvoyait en plein museau son propre chagrin. Elle sentit des larmes lui brûlaient les yeux mais elle les écarta dans un reniflement chargé. Elle ne pouvait pas se laisser aller, pas maintenant.
James la regarda enfin. Et quand il remarque ses yeux rougit, il fronça les sourcils.
« Ca va ?
- Je me suis mis du shampoing dans les yeux » expliqua-t-elle.
Tous les deux savaient qu'elle mentait mais aucun des deux ne savait quoi dire d'autre. Alors ils restèrent un instant à se regarder, en essayant une fois de plus, sans y parvenir, à communiquer par leurs yeux. Tant que James garderait toutes ses barrières dressées, ils n'y arriveraient pas. Puis il se redressa sur un coude, caressa du bout des doigts de sa main libre le visage de Lily pour le dégager de ses cheveux et se leva. Sans un mot, il prit ses affaires et s'enferma dans la salle de bains.
Lily roula sur le dos et fixa ce point invisible sur le plafond qui avait captivé James avant de se lever brusquement. Elle fouilla son sac à main pour y dégoter son paquet de cigarettes et son briquet puis tira sur les rideaux pour les ouvrir. La fenêtre (qui était en fait une porte fenêtre) ainsi dégagée révéla un balcon en pierre, large d'au moins trois mètres. Elle ouvrit et sortit en chaussettes.
Dehors, il faisait jour. Mais l'épais brouillard qui s'était levée entre temps cachait toute la vue. Elle se contenta d'allumer sa cigarette et de fumer silencieusement.
Elle avait l'impression que son cerveau était passé en mode « off », comme s'il s'était éteint. ENFIN ! L'oeuvre de la fatigue, le choc et la peine, à n'en pas douter.
Elle écrasa sa cigarette contre la pierre et chercha des yeux ce qui pourrait faire office de cendrier. En désespoir de cause, elle enleva le plastique qui entourait son paquet et y mit son mégot dedans avant de le tourner plusieurs fois sur lui-même et de le poser dans le coin de la porte-fenêtre.
Alors qu'elle refermait les rideaux après être rentrée, James réapparut. Comme elle, il avait renoncé à son pyjama pour enfiler un chino beige et un t-shirt noir. Ses cheveux étaient encore humides. Il l'aperçut et lui demanda, dans une piètre tentative de faire de l'humour :
« Tu as voulu te sauver et tu t'es rendue compte que c'était trop haut ?
- Un truc du genre… Ça va mieux ?
- Ouais, mais ça m'a assommé. Tu veux qu'on regarde la télé ?
- Pourquoi pas ? »
Elle grimpa sur le lit tandis qu'il rapprochait le meuble télé du matelas.
Ils s'installèrent côte à côte et choisirent sans réel intérêt un programme en vidéo à la demande. Puis ils se tassèrent davantage dans les oreillers moelleux. Lily ramena un bord de la couette pour se couvrir. Sa petite escapade sur le balcon l'avait quasiment transie.
Elle se réveilla en sursaut quand la voix de Renata filtra à travers la porte.
« James, c'est l'heure… T'es réveillé ?
- J'arrive. »
Lily cligna quelques fois des yeux pour repousser le sommeil et se leva pendant que James s'étirait. Quelle heure était-il ? Elle n'avait pas l'impression d'avoir dormi longtemps. Clairement pas suffisamment après la nuit blanche mais la lumière qui filtrait à travers les rideaux indiquait que le brouillard s'était dissipé.
En la voyant se redresser pour quitter le lit, James lui dit :
« Tu n'es pas obligée, tu peux rester dormir, si tu veux.
- Non, c'est bon. »
Elle garda le « je t'accompagne » pour elle, ne sachant pas comment il serait reçu. Quand ils s'étaient allongés sur le lit, James n'avait pas fait mine de se rapprocher d'elle pour réclamer un câlin, comme chaque fois qu'ils se couchaient ensemble. Mais peut-être était-ce à elle de venir vers lui en ces circonstances ?
Déjà qu'elle ne savait pas sur quel pied dansait ces derniers temps, aujourd'hui, elle était encore plus perdue.
James lui sourit en se passant la main dans les cheveux. Ce qui fît rire doucement Lily : il avait vraiment la tête de celui qui émerge, des épis dans tous les sens. Il enfila la première paire de baskets qui traînait là, une paire de Nike de couleur sable, qu'elle ne lui avait jamais vues. Ces chaussures devaient appartenir à une ancienne vie. Elle l'imita et ils descendirent en silence dans la cuisine extrêmement lumineuse maintenant que le soleil était levé.
Renata et Sirius y étaient déjà. Ren préparait du café pour tout le monde et Sirius était au téléphone. En attendant que quelqu'un décroche, il s'amusait à faire glisser ses chaussettes de tennis blanches sur les barreaux du tabouret.
« Elisabeth ? C'est Sirius. Pour vous informer que Lily et moi serons absents les prochains jours en raison du décès d'un ami commun. Je vous demande de reprogrammer tous mes rendez-vous. En cas d'urgence, vous avez mon téléphone personnel, mais je vous prierai de ne pas le donner à nos clients. Je vous tiens au courant de notre date de retour. » Et il raccrocha en maugréant « scandaleux, on ouvre à huit heures, il est huit heures passées et personne pour répondre. Les choses vont changer à mon retour…
- Tu perds la tête Sirius, tu parles tout seul !
- Hein ? » fit le concerné en relevant la tête. « Je perds pas la tête, je prends des notes mentales. Hors de question que j'endosse seul la responsabilité de la soufflante d'Alphard d'hier.
- Quelle soufflante ? » demanda James en récupérant le café que lui tendait Renata. Mais avant que Sirius parte dans les élucubrations dont il a le secret, Lily interrompit :
« Je ne risque pas d'avoir des ennuis pour ne pas aller au boulot ?
- Tu en aurais eu si tu y avais été, ma biche. » claqua Sirius d'un ton sans appel, lui faisant comprendre qu'il n'aurait jamais admis qu'elle privilégie son travail à ses amis.
Lily haussa les sourcils, rassurée par sa réponse mais également un peu agacée. C'était un peu trop facile de pouvoir tout laisser tomber, quand on sait qu'on ne prend pas de risque, qu'on a de l'argent de côté et que, dans le cas présent, on était le patron. Elle coula un regard en douce à James qui souriait sereinement après cette déclaration.
Ouais, bon, d'accord, dans tous les cas, même si elle avait couru le risque de se faire virer, elle n'aurait pas été ailleurs que sur ce tabouret, avec tous ces gens qu'elle aimait.
Renata s'appuya sur l'îlot central, le dés à coudre qui lui faisait office de tasse entre les mains, et demanda :
« Quel est le programme pour ce matin ? »
« Ren, toujours pragmatique » s'amusa Lily dans le silence de son petit esprit. Même si elle devait reconnaître que c'était la seule chose à faire pour être efficace en ces moments difficiles. Il fallait mettre de côté, l'espace d'un instant, l'émotionnel pour se concentrer sur le rationnel.
James et Sirius se consultèrent du regard et Sirius haussa les épaules, l'air de dire « on fait comme on a dit ». Lily fût une fois de plus étonnée de la complicité qui les unissait car, à sa connaissance, ils n'avaient pas eu l'occasion de discuter.
« On va aller voir le médecin d'abord, et puis les pompes funèbres. Puis le notaire, qui veut nous voir. Après on rentrera. Je sais pas si on sera là à midi, mais débrouillez-vous sans nous. Peter et Rémus devraient arriver dans la matinée. Ils ont leur chambre, ils connaissent. Et pour le reste, on verra plus tard. »
Renata hocha la tête, pour confirmer qu'elle avait bien réceptionné ses ordres.
Lily était confuse dans l'utilisation de tous ces pronoms. Qui était « on », qui était « vous » ? Cependant, d'après ce qu'elle comprenait le « on » ne l'incluait pas ; elle était comprise dans le « vous » comme « vous, les filles ; vous Renata et Lily ». Elle ne put que ressentir le pincement au coeur qui l'attaqua par surprise. Elle n'avait pas envisagé un seul instant qu'elle accompagnerait James. Mais le fait que lui non plus ne l'ait pas envisagé lui causait une réelle douleur. Injustifiée, sans fondement, mais réelle quand même. Pour cacher son désarroi, elle plongea le nez dans son chaudron de café.
Quand ils eurent fini, Renata accompagna Sirius dans leur chambre pour récupérer des chaussures, de ce qu'avait compris Lily de leurs murmures.
« Prends ma veste en cuir au passage s'il te plaît ! » cria James alors qu'ils sortaient.
Il mit les tasses dans le lave-vaisselle et passa un coup d'éponge inutile sur le plan de travail. Puis il jeta le petit carré jaune innocent dans l'évier avec une violence sortie de nulle part. Heureusement qu'il s'agissait d'une éponge et non pas d'une tasse : elle aurait volé en éclat dans toute la pièce.
Si Lily avait hésité plus tôt dans la matinée à s'approcher de James, elle n'eut pas les mêmes scrupules maintenant. Elle se leva et se rapprocha de lui pour l'enlacer par derrière, alors qu'il était toujours planté devant l'évier, les mains sur le comptoir et la tête baissée, en signe flagrant de défaite. Cette image tordit le cœur de Lily. Elle aurait voulu dire ou faire quelque chose qui puisse lui redonner un peu de courage, mais elle ne trouvait pas les mots. La seule idée qui lui vînt en tête était complètement stupide. Pourtant, son cerveau, son cœur ou même son âme avaient dû estimer qu'elle n'était pas aussi stupide que cela puisque les mots roulèrent sur sa langue et se heurtèrent à ses dents, qu'elle gardait bien serrées pour éviter de dire quelque chose qu'elle regretterait. Ce n'était certainement pas le moment, ni l'endroit. Cela ne le serait peut-être probablement jamais, il s'agissait surtout de ne pas commencer à faire n'importe quoi.
Cela faisait huit mois qu'elle se surveillait, qu'elle faisait attention à ce qu'elle disait en présence de James, qu'elle essayait même de contrôler ses sentiments. Ce n'était clairement pas le jour de tout gâcher.
James réagit en posant ses mains sur celles que Lily avait passées autour de sa taille. Lily fût soulagée par ce retour car elle l'avait senti se crisper quand elle l'avait enserré. Sa joue entre les omoplates de James, elle lui chuchota :
« Tu me dis si je peux faire quoi que ce soit pour t'aider, d'accord ? »
Il garda le silence quelques secondes avant de répondre sur le même ton :
« Tu fais déjà ce qu'il faut. »
Et il lui serra un peu les mains. Lily soupira. Au moins, elle ne se plantait pas sur toute la ligne.
« James ! » appela Sirius depuis l'entrée.
« J'arrive ! » cria James en retour. « Il faut que j'y aille » dit-il à l'attention de Lily cette fois en se retournant pour lui faire face, « merci d'être là.
- Tout ce que tu veux. »
Il lui sourit et replaça une mèche de cheveux derrière son oreille avant de l'embrasser doucement sur la joue et de se libérer de son étreinte.
Lily le regarda partir sans un geste, plus honnête avec lui qu'elle ne l'avait été depuis qu'il était rentré. Elle ferait bel et bien absolument tout ce qu'il voudrait.
Elle admettait enfin qu'elle remettait complètement sa vie entre ses mains.
oOo
« Tu veux que je te fasses visiter » proposa Ren lorsqu'elle revint dans la cuisine après avoir escorté les garçons jusqu'à la porte.
« Pourquoi pas, oui. »
Lily était curieuse de découvrir cette maison qui avait vu grandir James.
« Viens. »
Elles commencèrent par le bas. Renata lui montra la salle de télé, le salon (qui étaient deux pièces différentes), la salle à manger et même une salle de réception. Lily ne comprenait pas l'intérêt d'une telle pièce dans une maison mais après tout, la baraque était si grande qu'il était bien normal qu'il y ait des bizarreries. Puis elle lui montra la véranda et Lily tomba littéralement amoureuse de ce jardin d'intérieur. La verrière laissait entrer la lumière à flot, malgré les nuages et il y avait des plantes partout, sur les murets, suspendus au plafond par des cordes blanches, des grosses plantes en pot... Un salon de jardin en osier trônait au milieu.
« C'était une des pièces préférées de la mère de James. » expliqua Renata en caressant du bout des doigts les longues feuilles d'un vert vif d'une plante inconnue de Lily. Elle avait le regard vague. Nostalgique.
C'était probablement la première fois qu'on abordait aussi ouvertement le sujet de la maman de James devant Lily. Celle-ci y vit une occasion de poser la question qui la travaillait depuis un moment.
« Tu peux me parler d'elle ?
- De qui ? De Euphemia ?
- C'est comme ça qu'elle s'appelle ?
- James ne t'en a jamais parlé ?
- Jamais... »
Renata considéra Lily un instant, comme si elle était en train de déterminer si elle pouvait lui raconter ce qu'elle désirait. Elle soupira et s'installa dans le canapé en osier puis leva les yeux vers le ciel.
« Ce n'est pas à moins de t'en parler... Mais je sais que James n'aime pas évoquer le sujet. Il a beaucoup souffert de son décès. C'est d'ailleurs après ça qu'il s'est renfermé et qu'il a changé. Il a cessé d'être le petit con arrogant et insouciant, pour devenir un adulte un peu taciturne...
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- Très bien. »
Renata inspira un grand coup.
« Si je t'en parle, c'est parce que tu as le droit de savoir et parce que je crois que tu subis les conséquences de sa mort. Elle a profondément changé James. »
Lily prit place dans un fauteuil en face de son amie et écarta d'un geste distrait une feuille qui lui effleurait le sommet du crâne. Elle tira les manches de son T-shirt sur ses doigts et se pencha sans s'en rendre compte vers Ren.
« Je t'ai dit que j'avais collé un pin à James dans la voiture ? »
Voyant que Lily hochait la tête, Renata continua :
« Il était très intelligent pour son âge. On avait dix-sept ans à l'époque. Il était comme un jeune chien fou, à rire de tout et de tout le monde. Avec Sirius, Rémus et Peter, ils formaient une bande que tout le monde enviait au lycée. Parce qu'ils donnaient l'impression de ne jamais étudier mais avaient toujours des bonnes notes. Parce qu'ils faisaient toujours les pitres en classe mais que les professeurs les adoraient. Parce que toutes les filles leur couraient après. James était particulièrement demandé. Elles le trouvaient très beau et en plus, il était riche. Enfin, tu vois bien la taille de la baraque, imagine celle du compte en banque parental...
- Je peux imagine oui...
- Quoi qu'il en soit, il a pris un peu la grosse tête. Un jour, j'étais au milieu d'une conversation avec des amies et Sirius et lui se sont pointés. Je ne sais plus exactement qu'elles étaient les circonstances mais j'expliquais qu'un garçon en classe théâtre avait été recalé à cause de sa tenue vestimentaire. Et ce petit con... »
Renata eut un sourire attendri. Elle avait les jambes croisées et se jouait avec ses doigts, signe que, bien qu'elle en rit maintenant, cette histoire était un souvenir pénible. Elle ne regardait d'ailleurs pas Lily dans les yeux.
« Ce petit con m'a dit un truc, qui n'avait absolument rien à voir avec la conversation, du genre « normal qu'on te cherche avec une jupe aussi courte que celle que tu portes. Qu'a-dit ton père quand il t'a vue quitter la maison sapée comme ça ? ». C'est là que j'ai vu rouge et que je lui ai donné un coup de poing. Cela faisait trois mois que mon père avait quitté ma mère sans se retourner et cette remarque était terriblement déplacée. Il est parti sans un mot, sans préavis, tu savais ? On a rien vu venir, ça nous a pris par surprise. Pas le temps de s'y préparer. Enfin, tu vois ce que je veux dire... »
Oh que oui, Lily voyait. Elle avait ressenti la même chose avec l'accident de ses parents. Inconsciemment, elle passa sa main sur son cœur à plusieurs reprises, comme si cela pouvait atténuer la douleur qu'elle ressentait à cet endroit-là.
« Apparemment, ma copine Taylor, après mon départ en fanfare et alors qu'il se tenait le nez et que le sang coulait sur sa chemise, lui a expliqué à grand renfort d'image quel abruti il était. C'est pour quoi il s'est mis à me persécuter pour se faire pardonner. Mais je ne voulait pas de ses excuses. Il m'avait toujours tapé sur le système à toujours enfreindre le règlement tout ça parce qu'il avait du fric. Enfin, c'est ce que je croyais. Jusqu'à ce que, au cours d'une soirée, il me prenne à l'écart pour m'expliquer sa situation. Je voulais pas l'écouter au départ, mais quelque chose dans sa voix et ses yeux m'ont convaincue... »
Renata se redressa et ramena ses genoux contre sa poitrine pour les entourer de ses bras. Ainsi en position foetale, elle était attendrissante. Touchante. Elle regarda enfin Lily dans les yeux et reprit :
« Il m'a avoué que sa mère était bipolaire, alternant les phases maniaques et les phases dépressives. Je ne sais pas si tu sais comment ça fonctionne mais les gens atteints de cette maladie doivent être sous traitement pour vivre une vie normale. Mais souvent, le diagnostique est dur à poser et la bonne posologie dure à trouver. Il m'a expliqué que plus le temps passait, plus les phases où elle était triste, où elle ne sortait plus de son lit étaient longues, les phases maniaques où elle était – ou semblait – heureuse courtes. D'ailleurs, le père de James avait commencé à travailler plus tard le soir, à faire de plus en plus de voyages d'affaires car il refusait de voir sa femme, son amour de toujours, s'effondrer de la sorte. Et, avec James au pensionnat, sa mère était souvent seule dans cette grande maison. Elle passait beaucoup de temps ici et dans la bibliothèque que je te montrerai, quand elle arrivait à sortir de son lit.
- Ça devait être dur à vivre pour James.
- Oui, il adorait sa mère. Encore aujourd'hui, malgré tout le mal qu'elle lui a fait, quand il lui arrive de parler d'elle, tu vois dans ses yeux tout l'amour qu'il lui vouait. Il est vraiment beau dans ces moments-là. Mais passons. A la suite de cette conversation, on est devenu copains. Les garçons étaient au courant de la situation, car ils venaient souvent ici. Tu vois bien qu'il y a de la place pour tout le monde, mais ils n'en parlaient jamais. Je crois que j'ai été la première avec qui il a vraiment évoqué le sujet, à qui il a confié combien c'était plus dur chaque fois de rentrer à la maison en ne sachant pas comment il allait la retrouver. Une fois, elle n'a carrément pas dénié lui adresser la parole pendant toutes les vacances. Il était dévasté en revenant à l'école... »
Cette histoire brisait le cœur déjà bien meurtri de Lily. Elle n'osait pas imaginer ce qu'avait pu vivre James. Elle se mit dans la même position que Renata, ressentant également ce besoin de se recroqueviller comme pour se protéger.
« Je sais qu'Euphémia était malade mais je lui en ai beaucoup voulu. Une fois devenue copine avec lui, j'avais pu voir quelle personne formidable était James, cet aspect de sa personnalité qu'il ne montrait qu'à de rares privilégiés... Un soir, alors qu'on venait juste de rentrer chez nous pour les vacances de Noël, James m'a appelée... »
Renata se pencha vers la table située entre elle et Lily pour attraper une boîte en bois sous le plateau en dessous. Elle l'ouvrit et récupéra un paquet de mouchoir.
Lily s'en voulut de lui faire raconter cette histoire mais elle sentait que c'était nécessaire pour qu'elle comprenne enfin ce qu'essayait de lui dire James quand il ne voulait pas utiliser de mots.
« Je suis désolée Ren, on peut en parler plus tard si tu veux...
- Non, je suis lancée, c'est pas simple. Et je n'ai jamais raconté cette histoire du début jusqu'à la fin. Seuls ceux qui étaient là la connaissent. Donne-moi une minute.
- Prends ton temps. »
Pour laisser à Renata le temps dont elle avait besoin pour se reprendre, Lily regarda l'énorme plante qui étendait ses feuilles au dessus de sa tête. Un jardinier venait-il pour entretenir cet endroit ? D'ailleurs, il était quasiment certain qu'il y avait du personnel de maison pour tenir le manoir. Le lit fait au carré avec des draps qui sentaient la lessive, les fleurs coupées dans la salle de bains, le frigo plein... Encore que le frigo aurait pu être l'oeuvre du père de James, s'il vivait bien ici. Mais les fleurs dans une pièce inoccupée ? Car la salle de bains était privative de la chambre de James. Plus elle y passait du temps, plus elle avait l'impression que cette maison était habitée par d'autres membres que la famille Potter. Il faudrait qu'elle pense à poser la question à Renata.
D'ailleurs, celle-ci semblait prête à poursuivre son histoire.
« James m'a appelée, parce qu'il savait que j'étais avec Sirius et que quand on était ensemble, Sirius ne prenait jamais son portable. Il nous a appelés pour nous dire qu'il venait de trouver sa mère dans son lit. Morte. Suicidée. »
Lily plaqua une main horrifiée sur sa bouche bée. Vraiment ? Elle avait bien entendu ce qu'elle venait d'entendre ? Elle regarda Renata avec de grands yeux qui la priaient de lui avouer que ce n'était qu'une mauvaise blague. Mais non, Renata lui rendait calmement son regard sans dire un mot, pour lui laisser le temps d'assimiler l'horreur qu'elle venait de lui confier.
« Le pire dans tout ça, c'est que c'est James qui la trouvait et que ça faisait, selon les médecins, deux jours qu'elle était morte. Fleamont était en voyage d'affaires et ne s'était même pas inquiété de ne pas avoir de nouvelles de sa femme. Ils ont jamais su pourquoi elle avait fait ça. Juste qu'elle avait avalé une plaquette entière de somnifères et qu'elle est morte sans souffrir. C'est pour ça que James en veut tant à son père. Il ne lui a jamais pardonné. De ne pas s'être rendu compte que sa mère allait si mal, de ne pas avoir été là, de ne pas l'avoir découverte avant lui. Ce n'était pas à James de la trouver. »
Renata se tût. Lily ne savait pas quoi dire. Qu'y avait-il à dire face à des évènements si horribles ? Rien. Après cela, James avait dû traverser l'Enfer. Certainement que, comme tout enfant, il devait se juger être une raison suffisante pour que sa mère adorée vive et ait envie de vivre, pour lui. Avant de se rendre compte qu'il ne l'était pas. Il avait dû se sentir spoilé de cet amour parental si précieux auquel tout enfant a le droit, de cet amour inconditionnel qui donne cette sensation que quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, même si la planète entière vous en veut, il y aura toujours au moins deux personnes pour vous aimer coûte que coûte...
Renata inspira profondément pour dissiper ces souvenirs douloureux et se redressa en invitant Lily à faire de même. Cette dernière avait les yeux brûlants des larmes qu'elle retenait mais se leva également. Sans transition, elles poursuivirent la visite de la maison. Renata lui montra la demi douzaine de chambres qui constituait le couloir du premier étage qu'elle avait pu apercevoir. « Ça, c'est celle de James, ça, celle de Sirius, celle de Rémus, celle de Peter... Celle-là aurait dû être la mienne mais quand j'ai commencé à venir ici, après les évènements dont je t'ai parlé, j'ai passé tout mon temps dans celle de Sirius. On a essayé de redonner de la vie à cette baraque. On y passait tous quasiment toutes nos vacances. Sirius avait quitté sa famille et carrément emménagé ici. On a fait des fêtes monumentales. Je sais pas si cela convenait à James mais il nous a jamais chassé. Le second étage est sous les toits et sert de salle de jeux. Il y a toutes les consoles du marché, un billard, un flipper et une bibliothèque qui te ferait dégoupiller, tu veux la voir ?
- Tu demanderais à un aveugle s'il veut voir ? » s'étonna Lily face à cette question. « Bien sûr qu'elle voulait voir. »
Alors elles montèrent au second étage. Il n'y avait pas de couloir à proprement parlé : l'escalier débouchait directement au milieu d'une vaste pièce, faisant toute la surface au sol de la maison, avec des fenêtres sur les quatre murs. Un immense écran blanc pendait dans un coin, face à un canapé, un rétroprojecteur fixé au plafond, quelques mètres derrière le sofa. Et des livres partout, sur toutes les surfaces planes. Il n'y avait pas d'étagères en tant que telles mais de petits meubles qui semblaient posés au hasard dans la pièce, débordant, dégueulant de livres. Dessus, dessous, dedans. Il y avait des livres partout, sans rangement cohérent. Lily eut l'envie folle de s'asseoir devant la première pile, celle qui reposait contre la barrière de l'escalier pour commencer à décortiquer cette collection anarchique mais elle résista. Elle erra doucement dans la pièce, savourant le désordre. Une table de poker avec quatre chaises dépareillées et abîmées. La table était d'ailleurs calée avec deux livres. Elle examina les tapis pelucheux et décolorés par le soleil qui entrait de tous les côtés. Elle passa au flipper, toujours branché et en fonction, qui indiquait le nom de Jamie comme le grand détenteur du record suivi de celui de Peter. Puis au bureau, couvert de feuilles noircies par des écritures différentes et de livres de cours. Puis à au macbook cabossé qui trainait par terre.
Cette pièce, contrairement au reste de la maison, respirait le désordre, la vie, les jeux. Alors que le reste était policé, bien rangé, ici, chacun des habitants, même temporaires, avaient laissé leurs traces.
Autant la véranda avait plu à Lily, autant dans cet endroit, elle se sentait bien.
Renata la regardait passer d'un coin à l'autre en racontant des petites histoires sur ce qu'elle avait vécu ici. Et Lily écoutait de toutes ses oreilles pour s'imprégner au mieux de ce passé qui les unissait et dont elle ne ferait jamais partie.
Elle furent ramenées au présent par le bruit retentissant d'un carillon qui servait de sonnette d'entrée.
« Ce doit être Rémus et Peter » supposa Renata en se précipitant vers les escaliers pour redescendre au rez-de-chaussée. Lily la suivit avec moins de précipitation, s'attardant encore quelques instants en ces lieux chaleureux et vivants.
En bas, elle trouva Rémus et Peter. Ils avaient l'air aussi fatigué qu'elles. Rémus paraissait même encore plus échevelé que d'ordinaire, Peter plus blafard. Tous les deux semblaient sous le choc de la nouvelle donnée par James cette nuit. Quand elle posa les pieds sur le sol, Rémus prit Lily dans ses bras et déposa un baiser sur ses cheveux. Puis ce fût au tour de Peter de serrer Lily contre lui.
« Un café ? » proposa Renata.
« Une bière plus tôt » objecta Peter en remontant son jeans qui lui glissait sur les hanches.
« Non, il est trop tôt pour une bière, Pete » sermonna Renata.
A raison, il n'était que neuf heures du matin.
« Ren ? Où mène le troisième couloir ?
- Vers l'aile parentale. Il ne faut pas y aller. »
Évidemment que non. Lily haussa les sourcils, étonnée et un peu vexée par cette remarque. Renata ne s'aperçut de rien, marchant devant entre Peter et Rémus. Comme si Lily pouvait être aussi indélicate, voire morbide, pour avoir envie d'aller voir où James avait vécu son pire cauchemar.
Malgré tout, elle était contente d'avoir demandé. Parce qu'elle aurait bien été capable de partir visiter le reste de la maison et donc ce dernier couloir sans savoir sur quoi elle allait tomber.
A la surprise de tous, Lily refusa une n-ième tasse de café. Elle se sentait barbouillée par sa nuit blanche, les émotions fortes qu'elle avait vécu ses dernières vingt-quatre heures, par tout le café qu'elle avait ingurgité aussi sans rien manger d'autre. Elle déclina également la tisane que lui proposa Rémus, qui se sentait visiblement lui aussi comme chez lui.
Renata prépara un plateau avec leurs boissons et ils prirent la direction de la véranda. Lily s'installa dans le fauteuil qu'elle avait occupé un moment plus tôt et reprit la même position : recroquevillée sur elle-même, les manches de son T-shirt en boule dans ses mains.
La même sensation d'être submergée par les évènements qu'elle avait éprouvé dans la nuit, lors de l'arrêt sur l'aire d'autoroute, lui revînt. Elle ne se sentait pas de taille à gérer tout cela. Elle n'avait pas les épaules, elle était incapable de les aider.
Découragée, elle posa sa tête sur ses genoux.
L'espace temps fût complètement perturbé ce jour-là. Certaines minutes s'étiraient à l'infini, prenant l'aspect d'heures, de jours même. D'autres ressemblaient à des secondes. Ou alors c'était la perception de Lily, altérée par la fatigue, qui déconnait à plein tube. Quoi qu'il en soit, vînt l'heure du déjeuner sans qu'elle ne se soit rendue compte du temps qui passait.
Renata bricola un repas avec ce qu'elle trouva dans le frigidaire plein. Ce n'était pas difficile mais personne n'avait vraiment faim. Pourtant, manger devenait nécessaire. Il le fallait pour apaiser les douleurs de leur estomac, ses brûlures dans le ventre qu'ils ressentaient tous et qu'ils espéraient pouvoir mettre sur le compte de la faim. Parce que c'était plus simple de se le dire comme cela, plus simple à gérer.
Ils en étaient au café – encore un ! Bientôt, Lily ne pourrait plus supporter cette boisson pour laquelle elle se damnerait en temps normal – quand le carillon de la porte d'entrée résonna comme un gong à travers la maison.
Fronçant les sourcils, perplexe, Renata se leva et quitta la véranda dans laquelle ils s'étaient installés pour déjeuner. Lily, restée seule avec les garçons, essaya de rattraper le fil de la conversation. Fort heureusement, elle n'eut pas à faire beaucoup d'efforts car la maman de Renata ainsi que ses sœurs et son frère firent leur apparition. Evidemment qu'ils répondraient à l'appel, eux aussi. Lily avait eu l'occasion de voir l'affection que portait Gabrielle à Sirius et à James. Les Williamson saluèrent tout le monde et s'installèrent sur les chaises que Ren semblait avoir tiré du néant. Cette dernière leur offrit du café, parce que c'était la chose à faire dans ce genre de situation.
Malory, la moins jeune des deux sœurs de Renata, vint s'écrouler à côté de Lily, sur la banquette. Sans gêne, elle pose sa tête sur l'épaule de la rouquine.
« Comment tu vas ? » demanda Lily, surprise par ce geste d'affection de la part de la jeune fille alors même qu'elle avait toujours vaguement pensé qu'elle ne l'appréciait pas.
« J'ai une impression de déjà-vu qui me tord les boyaux... »
Attendrie, Lily dégagea son bras pour le passer autour des épaules de Malory. Il était bon se rappeler qu'elle n'était pas la seule à avoir revivre des souvenirs douloureux.
Roy, installé près de Ren, les regardait avec un sourire triste. Lily lui en voulait toujours pour la dernière soirée qu'ils avaient passé ensemble mais l'heure n'était pas au ressentiment. Elle verrait ceci plus tard. Une chose à la fois.
Quand Sirius et James revinrent, Lily somnolait sur les genoux de Rémus tandis que celui-ci jouait aux cartes avec Malo et Peter.
En entendant la porte d'entrée s'ouvrir et les voix des garçons s'élever dans le hall d'entrée, Renata se précipita à leur rencontre. Lily se contenta de se redresser sous le froncement de sourcils de Rémus. Elle regarda Renata s'éloigner comme si elle avait le Diable aux trousses et entortilla ses cheveux sur eux-mêmes pour en faire un chignon qu'elle essaya de lier, sans succès, avec une mèche. Si tôt qu'elle baissa les bras, sa chevelure s'éparpilla sur ses épaules et autour de son visage, lui donnant un air de sortir du lit. La précipitation avec laquelle Ren avait quitté la pièce lui démontra qu'elle souffrait de ne pas avoir pu accompagner Sirius dans ce moment difficile... Lily ne pouvait que comprendre.
Quand James et Sirius entrèrent dans la véranda, flanqués de Renata et de Gabrielle, Lily constata à quel point ils avaient l'air... vidé. Ils étaient blêmes et leurs traits étaient tirés. Elle se dit qu'elle ne devait pas avoir meilleure mine.
Les garçons saluèrent les nouveaux venus et, quand se fût fait, James vint se planter derrière la banquette en osier sur laquelle était installé Lily pour poser ses mains sur ses épaules.
Si Lily en fût surprise, elle ne dit rien. Depuis la veille, les règles avaient changé. Lui qui avait toujours tout fait pour ne pas avoir le moindre geste d'affection envers elle en public, alors qu'en privé, il lui arrivait de l'intercepter pour l'enlacer, semblait aujourd'hui rechercher par tous les moyens son contact. Elle se laissa aller contre le dossier, reposant ainsi sa tête sur le ventre de James.
Il se pencha pour lui murmurer un « ça va ? » à sa seule attention et Lily lui répondit en le regardant à l'envers : « c'est plutôt à toi qu'il faut demander ça... ». Il haussa les épaules avec un semblant de sourire avant de se détourner pour aller s'asseoir sur le premier siège de libre. Lily frissonna quand il s'éloigna, comme si ses mains sur elle lui avaient apporté la chaleur dont elle manquait depuis cette nuit.
Sirius, qui venait de prendre place également, annonça :
« La cérémonie est prévue pour demain, onze heures. Sur la route, nous avons prévenu les plupart des gens. Le reste se fera par le bouche à oreille. On conviera les gens présents à manger un morceau ici. On a déjà appelé un traiteur. »
Il détaillait le programme avec une froideur qui ne lui ressemblait pas. Mais lui aussi était lessivé et fatigué d'avoir trop ressenti aujourd'hui. Tout le monde avait besoin de sommeil.
Le sujet de conversation changea et James se leva. Il murmura à Renata qu'il montait s'allonger mais il n'invita pas Lily. Elle mourait pourtant d'envie de l'accompagner. Elle aussi avait besoin de repos. Elle n'était pas loin de se mettre à pleurer si on la regardait fixement. Comme ça, sans raison. Juste parce qu'elle était épuisée. Physiquement et nerveusement.
Lily se rendit dans la cuisine pour prendre un verre d'eau fraiche, afin de faire un break de tout ce monde hagard et de se remettre les idées en place.
Elle s'assit sur un tabouret le temps de boire. Mais ce temps s'éternisa et elle se laissa happer par ses pensées, ses sentiments confus mais puissants, son chagrin, pour elle, en ses jours funestes liés à ses souvenirs, pour ses amis, qui découvraient l'ampleur de leur peine.
Sans s'en rendre compte, elle se mit à pleurer. Pas bruyamment, pas comme une perdue. Simplement, les larmes débordèrent de ses yeux. Elle les essuyait quand elles menaçaient de tomber de son menton.
Alors qu'elle se pensait à l'abri des regards, Renata entra à ce moment précis. Entre tous les occupants de cette maison, c'était la dernière personne devant qui elle avait envie de craquer. Renata était plus courageuse que toutes les personnes qu'elle connaissait et Lily l'enviait et l'admirait. Malgré les épreuves qu'elle avait traversé, elle avait su conserver sa douceur et sa joie de vivre.
C'est pourquoi elle fût interloquée quand son amie lui demanda, presque avec agressivité, pourquoi elle pleurait.
« Je suis fatiguée, je crois... » tenta d'expliquer Lily en ravalant ses larmes.
« Et bien, va te reposer et reprends-toi. J'ai besoin de toi pour assurer et je n'ai pas le temps de m'occuper de toi maintenant. »
Lily cligna des yeux plusieurs fois. Cette violence sortait de nulle part. Sans mot dire, elle regarda Renata s'affairer sur l'évier, passant l'éponge sur les fourchettes qui avaient servi au déjeuner. Pourquoi ne chargeait-elle pas le lave-vaisselle ?
Plus que la virulence de ses propos, c'était leur teneur qui avait scotché Lily. « Je n'ai pas le temps de m'occuper de toi maintenant. » Comme si, après tout ce qu'elle avait vécu, Lily avait besoin qu'on s'occupe d'elle. Certes, elle aimait bien être cajolée et choyée. Mais elle n'en avait pas besoin. Après s'être effondrée en elle-même, à l'abri des regards, elle s'était reconstruite toute seule, avait remis tous les morceaux d'elle-même qui s'étaient éparpillés un peu partout dans un ensemble relativement solide et cohérent. Et si ses amis avaient participé au processus, elle savait qu'elle ne le devait qu'à elle-même.
Pour la première fois depuis qu'elle l'avait rencontrée, elle trouva Ren injuste, et elle compris ce qu'avait voulu dire Rémus lorsqu'elle avait surpris une conversation, une fois, sur l'agressivité de Ren. Un flash de la soirée au cours de laquelle elle l'avait vue pour la première fois lui revint. Elle avait viré Helena, l'ex de James, sans ménagement, sans compassion pour les sentiments de la jeune femme. Si, sur le moment, Lily avait apprécié le geste et l'avait admiré, elle réalisait aujourd'hui qu'Helena avait dû percevoir Ren comme une sombre garce sans émotion.
Elle se redressa et secoua la tête dans le but d'éloigner la colère sourde qu'elle sentait s'immiscer en elle. Non, Ren n'était pas une connasse sans cœur. Elle se débattait simplement avec ses propres problèmes. Elle s'en prenait à Lily, parce que c'était facile, parce qu'elle savait, au plus profond d'elle-même, qu'elle lui pardonnerait.
Lily connaissait Ren, elle n'en doutait pas. Et c'était elle qui avait besoin de soutien aujourd'hui. Parce que pour elle aussi, la situation était dure à vivre. Pour toutes les personnes ici réunies.
Ren et Malo avaient « perdu » leur père de manière soudaine, sans préavis, très jeunes. Sirius avait été chassé par ses propres parents et s'était trouvé une famille d'adoption avant de la perdre à son tour. Rémus était malade et refusait, de son propre aveu, de s'attacher à quiconque de crainte de faire souffrir la personne qui partagerait sa vie s'il venait à rechuter. Peter se battait avec des démons dont Lily ignorait jusqu'aux noms. Gabrielle s'était retrouvée seule, du jour au lendemain, pour élever quatre enfants.
Tous avaient souffert, tous souffraient au quotidien. Lily n'avait pas le monopole de la douleur et de la force. Ils étaient tous dans le même bateau. Chacun d'entre eux était un survivant et un battant.
Elle décida de ne pas se formaliser pour ces derniers mots.
Renata coupa l'eau du robinet et s'essuya les mains sur un torchon. La vaisselle n'était pas finie. Puis elle se retourna pour faire face à Lily et croisa les bras sur sa poitrine. Elle garda cependant les yeux résolument baissés sur le carrelage de la cuisine.
« Pardon. C'est pas ce que je voulais dire...
- C'est bon. Je sais. Tu devrais aller te reposer aussi, Ren. Je m'occupe du reste. »
Renata hocha la tête, toujours sans la regarder. Lily fût certaine d'avoir vu juste. Tout le monde se reposait toujours sur Renata pour assurer la logistique car elle était pragmatique et pensait à tout. Mais elle aussi avait parfois besoin de soutien. Voire même d'aide. Et de compassion et d'amour. De savoir qu'elle pouvait compter sur ses amis aussi, autant qu'ils s'appuyaient sur elle.
La jeune femme contourna l'îlot central qui les séparait pour monter dans sa chambre. En passant derrière Lily, elle lui caressa doucement le dos, sans ajouter de mots.
Quand Renata quitta la pièce, Lily soupira avant de s'accorder un petit sourire triste mais pourtant fier. Elle avait été assez mature pour ne pas répondre à l'agression et pour comprendre la motivation profonde de cet acte qui n'était pas du tout tourné contre elle. Et sa mère avait toujours dit que c'était là-dedans que résidait la vraie sagesse.
oOo
Le portable de Lily vibra dans sa poche arrière alors qu'elle finissait de remettre de l'ordre dans la cuisine. Elle avait encouragé tout le monde à aller se coucher, insistant pour ranger seule le désordre qu'ils avaient mis.
Contre toute attente, le repas du soir avait été convivial. Mais, à bien y réfléchir, ce n'était pas si étonnant. On ne pouvait pas réunir autant de joyeux lurons autour d'une table sans que les souvenirs et les blagues fusent. Sans tristesse, ils avaient décidé les musiques qu'ils passeraient pour la cérémonie. Sirius et James s'étaient mis d'accord pour écrire quelques mots. Sirius était plus enthousiaste que James mais celui-ci n'y couperait pas...
Lily sortit son smartphone de sa poche après avoir posé une tasse pleine à raz bord de tisane à la verveine. Le nom de James POTTER était affiché sur l'écran verrouillé. « Câlin ? » proposait le texto qu'il venait de lui envoyer.
Sans trainer, elle s'empara de la tasse et quitta la cuisine après avoir éteint toutes les lumières. Elle monta précautionneusement les marches pour ne pas renverser l'eau bouillante que contenait la tasse sur ses mains. La maison était silencieuse. Tous s'étaient retirés dans leurs chambres après le diner.
Elle ouvrit la porte de la chambre de James et entra dans la pièce plongée dans la pénombre. La seule source de lumière provenait d'une petite lampe de chevet près de James. Celui-ci était allongé sur le dos et de tout son long sur le lit, encore tout habillé. Son téléphone était posé sur sa poitrine et il se cachait les yeux dans son coude. Il ne semblait pas l'avoir entendu entrer.
Elle quitta ses baskets en se frottant les pieds l'un contre l'autre et posa délicatement sa tasse sur la table de nuit alors qu'elle s'asseyait sur le lit. Le petit poc que cela fit ramena James dans la réalité. Il abaissa le bras et cligna plusieurs fois des yeux comme si la chiche lumière était suffisante pour l'éblouir puis il tourna la tête vers Lily et lui sourit.
« Viens » l'invita-t-il.
Alors elle s'avança à quatre pattes et s'installa à califourchon sur lui. Immédiatement, il posa ses mains sur ses hanches avant de les faire remonter le long de son dos, dans un sens puis dans l'autre. Elle prit le portable de James et le déposa sur la table de chevet avant de poser ses mains sur son torse et de laisser glisser ses doigts sur toute la surface disponible.
C'était étrange. Cela aurait pu, vue leur position, mais cela n'avait absolument rien de sexuel. Il s'agissait purement et simplement de gestes de tendresse dont ils avaient tous les deux cruellement besoin.
« Je pense que si j'avais été un chat, je me serai mis à ronronner » dit James au bout d'un moment, en jouant avec une mèche de cheveux de Lily qu'il avait attrapé dans son dos.
Lily eut un petit gloussement attendri. Elle voyait bien où il voulait en venir. Là, tous les deux, dans leur bulle, ils ne pensaient plus à rien si ce n'est à la sensation que leur procurait l'autre. Et c'était l'une des choses qu'elle appréciait chez James. Dès qu'ils étaient ensemble, son cerveau se taisait. Elle ne n'envisageait plus que le moment présent.
Elle aurait voulu que cela dure toujours.
Mais elle savait que cela ne se pourrait pas.
Non pas qu'elle doute des sentiments de James pour elle. Ces deux derniers jours lui avaient permis d'ouvrir les yeux. S'il ne tenait pas à elle, il n'aurait pas été aussi attentionné envers elle, c'était certain. Il ne l'aurait pas tenu dans ses bras jusqu'à ce qu'elle cesse de répandre larmes et morve de partout. Il ne lui aurait pas changé les idées. Il ne lui aurait pas permis de l'accompagner d'une manière aussi naturelle. Il n'aurait pas fermé les yeux et ne serait pas détendu sous ses caresses comme il le faisait maintenant.
Si elle ne doutait pas qu'il avait des sentiments pour elle, elle doutait de leur nature. Était-ce de l'affection pure ? De l'amitié améliorée le temps qu'il trouve quelqu'un qui corresponde mieux à ses attentes ? Etait-ce des sentiments capables de répondre aux siens, bien qu'elle refusât, elle aussi, de les nommer ?
Parce qu'une fois définis, une fois dis, il n'était plus possible de les contenir, de les reprendre.
Il fallait qu'elle sache. Ce soir, entre tous les soirs qu'elle aurait pu choisir, était le pire. Mais elle le devait.
« James » appela-t-elle doucement. S'il s'était endormi, elle gagnerait du temps et pourrait revenir sur sa décision. Le soulagement commençait à la gagner alors qu'il ne répondait pas mais avant qu'elle n'ait pu se faire une raison, il émit un bruit de gorge, signe qu'il écoutait.
Est-ce qu'elle pouvait le faire maintenant ? Après huit mois à avoir gardé le silence, dans le seul but de respecter la parole qu'elle lui avait donné leur tout premier soir ensemble, après tout ce temps à prendre sur elle, est-ce qu'elle allait tout foutre en l'air maintenant ?
« Quoi ? » murmura James sans ouvrir les yeux. Sa voix était pleine de sommeil.
Aussi, Lily changea d'avis. Non, clairement, ce n'était pas le moment. Pas maintenant, pas comme ça.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » insista-t-il en laissant tomber sa tête sur le côté, les yeux toujours résolument fermés. Il glissa ses mains dans les poches arrières du jeans de Lily, toujours assise sur lui.
« Rien.
- Ben dis.
- J'ai changé d'avis.
- Lily, dis... »
Elle passa une dernière fois ses doigts sur le torse de James, consciente qu'après sa question, elle n'aurait peut-être plus l'occasion de le faire. Parce qu'elle allait les amener là où il ne voulait pas aller. Elle soupira et chuchota :
« Je suis quoi pour toi ? »
Ces mots résonnèrent dans la chambre comme si elle les avait hurlés. James ouvrit brutalement les yeux mais tourna pas tout de suite le visage vers Lily.
Elle avait senti ses doigts se crisper sur ses fesses, à travers le tissus épais de son pantalon.
Il inspira profondément elle put voir sa poitrine enfler et enfler encore. Et devenir immobile. Puis, il expira doucement avant de la regarder dans les yeux.
« Tu veux vraiment qu'on parle de ça maintenant ?
- Non. Oublie. »
Elle baissa les yeux sur le T-shirt noir qu'il portait. Il y avait un tout petit trou au niveau de l'épaule qu'elle n'avait pas remarqué jusque là. Elle résista à l'envie de mettre le doigt dedans pour l'agrandir.
« Si. »
James sortit ses mains de ses poches mais les laissa sur ses hanches, ce que Lily interpréta comme un signe encourageant. S'il avait été complètement réfractaire à cette conversation, il les aurait simplement enlevé de son corps.
« J'en ai pas envie, moi... » dit-il en accentuant la pression de ses doigts sur sa taille, comme si son toucher pouvait distraire Lily. Il remonta d'ailleurs ses mains un peu plus haut, les glissant sous le T-shirt vert de la jeune femme.
On allait pas commencer à se mentir... En temps normal, cela aurait pu l'empêcher de continuer. Mais ce soir, elle avait décidé de mettre les pieds dans le plat et rien n'aurait pu l'arrêter.
« J'ai besoin de savoir.
- S'il te plaît, Lily... » souffla-t-il en retirant ses mains pour se les passer sur le visage. Sans son contact, elle eut froid, comme si l'air ambiant de la chambre avait perdu quelques degrés. Mais elle avait toujours ses mains sur lui et il n'avait pas fait le moindre mouvement pour se dégager.
Lily aurait voulu pouvoir s'arrêter là, pouvoir se taire. Elle n'aurait eu qu'à se pencher sur lui, laisser ses cheveux lui chatouiller le cou et l'embrasser pour oublier les derniers instants qui venaient de s'écouler. Elle aurait vraiment voulu. Mais elle ne le pouvait pas.
Son cœur débordait et il voulait savoir si James était prêt à recevoir tout ce qu'il avait à donner.
« Pourquoi maintenant d'ailleurs ? » demanda-t-il en retirant les mains de son visage pour les poser sur les genoux de Lily, qui étaient pliés au niveau de ses côtes. Elle commençait d'ailleurs à avoir mal aux jambes, d'être restée ainsi recroquevillée si longtemps. Mais elle ne voulait pas bouger, de peur qu'il interprète mal son mouvement. Elle ne voulait pas qu'il croit qu'elle avait profité d'un moment de faiblesse, alors qu'il ne baissait jamais la garde devant elle, sauf ce soir peut-être, pour lui soutirer des informations.
Elle ne pouvait pas non plus lui dire que l'idée de mettre un mot sur leur relation était venue, doucement, sans qu'elle ne s'en rende compte, tout à l'heure, quand il avait pris Renata dans ses bras, avant de monter se coucher, pour lui murmurer un « merci pour tout ce que tu fais pour nous ». Elle ne voulait pas lui raconter la vague de jalousie qu'elle avait ressenti quand elle avait compris qu'il s'autorisait à s'ouvrir à Renata et jamais à elle. Elle savait que ce qui les liait était fort et durait depuis des années. Mais elle sentait aussi qu'elle pouvait y avoir le droit elle aussi, s'il voulait bien l'admettre.
Alors, ne sachant que dire ou que faire, elle haussa les épaules.
Voyant qu'elle n'ouvrirait pas la bouche, il insista (et pour quelqu'un qui ne voulait pas avoir cette conversation, il savait quoi dire :)
« Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? »
Cette simple question fit voir rouge à Lily. Elle ne voulait pas qu'il lui dise ce qu'elle avait envie d'entendre. Elle voulait qu'il lui dise ce qu'elle était pour lui. C'était trop simple de se retrancher derrière ce genre de parades.
« Pas plus que ce que je t'ai demandé. »
Il se redressa en s'appuyant sur ses coudes pour mieux planter ses yeux noirs dans ceux, verts, de Lily. Ils étaient brillants mais peut-être était-ce dû à la fatigue ou bien à la faible lumière. Ses pupilles étaient si chaleureuses. Si expressives même si elles parlaient dans une langue que Lily ne comprenait pas. Il essayait de lui faire passer un message, encore une fois. Un message qu'elle ne comprit pas parce qu'elle ne le connaissait pas assez, au fond. Ils vivaient ensemble mais il ne se confiait jamais à elle, ne partageait pas ses pensées avec elle. Alors comment aurait-elle pu décoder ce qu'il tentait de lui dire ?
« Je peux pas... » finit-il par conclure, sans détacher son regard de celui de la femme assise sur lui.
Et Lily sentit son assurance se dégonfler à la même vitesse qu'un ballon de baudruche se serait dégonflé si on l'avait planté avec une aiguille.
« Pourquoi ?
- Parce que. »
Ah. Parce que. Ce n'était pas exactement la réponse qu'elle attendait. Elle était pourtant sûre de ce qu'elle avait vu, elle ne pouvait pas se fourvoyer autant. La manière dont il la tenait serrée contre lui quand il s'endormait, dont il lui souriait quand ils n'étaient que tous les deux et qu'elle le surprenait en train de la regarder. Elle ne pouvait pas inventer tout ça... n'est-ce pas ? Elle ne pouvait pas désirer à ce point une réciprocité dans ses sentiments qu'elle aurait tout inventé, n'est-ce pas ?
Blessée et confuse, elle bascula sur le côté pour descendre de James et déplier ses jambes. Il laissa glisser ses mains sur elle. Les pattes douloureuses, elle quitta le lit pour se remettre debout. James s'assit complètement.
« Lily...
- J'ai besoin de prendre l'air. » dit-elle en reculant vers la porte.
- Tu vas où ?
- Je reviens ! »
Cela sonnait comme une promesse. Mais en était-ce une ? Voulait-elle revenir vers lui alors qu'elle avait juste l'impression de...
Elle sortit de la chambre sans claquer la porte. Elle eut juste le temps de le voir se laisser tomber sur le lit et d'enfouir son visage dans ses mains.
Quant à elle, elle avait l'impression qu'il lui avait arraché le cœur de la poitrine pour le déchirer en tous petits bouts qu'il aurait jeté avec désinvolture autour de sa tête comme des confettis.
oOo
Lily avait trouvé refuge au dernier étage de la maison, abandonnant son idée première d'aller faire un tour dans le jardin. Ses chaussures étaient dans la chambre qu'elle venait de quitter et elle n'avait pas envie d'y retourner. En plus, il fallait bien l'admettre, se balader seule en plein nuit, au milieu de nulle part, lui foutait la trouille. Alors elle avait choisi les livres.
Elle s'attendait à être seule mais elle avait aperçu la lueur vacillante de la télévision. Arrivée en haut des escaliers, elle avait trouvé Rémus à moitié avachi sur le canapé en train de regarder un film.
« Tu ne dors pas ? » lui avait-il demandé en la reconnaissant.
« Toi non plus ,à ce que je vois.
- Dormir c'est pour les faibles.
- Je peux rester avec toi ? »
Sans répondre, il s'était redressé pour lui dégager une place sur le sofa. Elle s'était d'abord assise mais avait vite renoncé et s'était laissée glisser en position du chien de fusil, posant sa tête sur les genoux de Rémus, qui avait immédiatement commençait à lui caresser les cheveux.
« Tu regarde quoi ? » avait-elle demandé, pour la forme. La réponse ne l'intéressait aucunement. Il aurait pu regarder de la pornographie qu'elle ne s'en ne serait pas émue. D'ailleurs, son ami ne prit même pas la peine de répondre.
Pour ce qu'elle en voyait, il s'agissait de Fast and Furious. Quel volet ? Elle aurait été bien en peine de l'identifier. Mais les voitures boostées qu'on fracassait sans état d'âme étaient révélateur. Le son était au minimum.
Il sentait la citronnelle et la weed. Il avait toujours la même odeur. Elle se demanda si ce n'était pas le parfum de sa lessive.
La toile de son jeans sous sa joue était rêche et il avait un briquet dans la poche, pile sous sa tempe, qui la dérangeait. Mais elle ne voulait pas bouger.
« Il t'a encore fait de la peine... »
Ce n'était pas une question. Le scénario était toujours le même et Lily s'en rendait compte. Tous les deux n'étaient pas très proches mais dès que James la blessait, c'était toujours vers Rémus qu'elle se tournait pour être consolée, sans qu'elle ne sache vraiment pourquoi.
« Lâche l'affaire, Lily. Tu vas te tuer à force d'essayer d'obtenir de lui ce qu'il ne peut pas donner.
- Je sais. Mais j'arrive pas à m'y résoudre... »
Ils n'ajoutèrent rien car il n'y avait rien de nouveau à ajouter. Cependant, sans s'en rendre compte, Lily sombra doucement dans le bien heureux inconscient procuré par le sommeil, lui permettant enfin d'arrêter de se poser des questions et de se tourmenter parce qu'elle n'était pas à la hauteur pour que James l'aime en retour. Voilà, c'était dit au moins...
Mais comme rien ne lui serait épargné aujourd'hui, elle fût réveillée par des chuchotements et par Rémus qui s'agitait sous ta tête.
« Laisse-la dormir, elle en a besoin.
- Justement, elle est claquée, elle a besoin d'une bonne nuit de sommeil, dans un vrai lit. »
La voix de James à n'en pas douter.
« Dans ton lit, tu veux dire. »
Rémus ne chuchotait plus et le ton était clairement accusateur.
« Laisse tomber Rém', elle est pas pour toi. »
Lily se concentra pour garder son visage inexpressif et sa respiration régulière. Mais elle était désormais parfaitement alerte. Qu'est-ce que c'était que cette conversation ?
« Je sais. Mais elle finira par te laisser si tu continues comme ça.
- Je sais bien.
- Et qui vous ramassera à la petite cuillère ? Pourquoi tu t'obstines ?
- Parce que... »
Au moins, son meilleur ami avait aussi le droit à une réponse évasive qui ne voulait rien dire. Elle n'était pas la seule « privilégiée ». Elle devina James s'accroupir devant elle et sentit son souffle chaud contre sa joue. Son haleine faisait légèrement onduler une mèche de cheveux près de son oreille, ce qui la chatouillait et menaçait de la trahir.
« Ma biche » chuchota-t-il le plus doucement possible, « viens te coucher.
- Laisse-la dormir, Jamie. »
James ne répondit pas. Mais il passa doucement sa main sur la joue de Lily qui jouait toujours les endormies. Rémus ne bougeait pas, ne facilitant ni ne compliquant la tâche de son ami. Lorsque James la secoua légèrement par l'épaule, elle entendit le bruit d'une claque.
« Laisse-la dormir ! » répéta Rémus, une menace dans la voix. Il ne se contentait plus de chuchoter maintenant.
« Tu m'emmerdes, Rémus. » répondit James sur le même ton. Mais quand il enjoignit Lily à se réveiller, toute trace de défi disparue.
Lily se dit qu'il était temps qu'elle se « réveille » avant que les choses ne s'enveniment sérieusement entre les deux amis. Elle papillonna des yeux et fit de son mieux pour avoir l'air naturel. James ne la ménagea pas.
« Allez, viens, on va se coucher » ordonna-t-il en la prenant par la main alors qu'elle se redressait. Il la guida vers les escaliers sans lui laisser le temps d'accorder un regard à Rémus bien qu'elle pouvait sentir ses yeux posés sur elle.
Bataillant avec ses idées qui s'étaient remises à tourbillonner dans son cerveau si tôt réveillée, une émergea, plus forte et plus brillante que les autres : James était venu la chercher. Et comme si on rembobinait la bande d'un film, à l'époque des cassettes vidéo, elle avait l'impression que les morceaux de son cœur, qui étaient tombés tout à l'heure, reprenaient leur place pour lui redonner sa forme initiale. Et bien qu'elle ne sache pas si c'était une bonne chose, elle en était heureuse.
oOo
La cérémonie avait été belle et sobre. Une foule folle était venue assister aux derniers adieu de Fleamont Potter. Des collègues de boulot, des amis d'enfance. En revanche, en dehors de James, la famille brillait par son absence.
Le discours de Sirius avait été émouvant. Finalement, James et lui étaient montés ensemble derrière le pupitre de cérémonie et James avait tenté de prendre la parole mais... Sirius avait pris la relève, parlant de Fleamont comme de son propre père.
Après l'église, toutes les personnes présentes avaient convergé vers le manoir Potter pour une collation. L'ambiance était légère et mélancolique et on évoquait des souvenirs du patriarche Potter, des premières bêtises de James et d'autres anecdotes. Lily naviguait entre les différents groupes, présentant des plateaux de petits fours aux gens présents. Les garçons avaient oublié de souscrire l'option service lorsqu'ils avaient passé commande auprès du traiteur et tous les amis s'y étaient collés pour que James et Sirius puissent avoir l'esprit tranquille.
Mais Lily était étonnée de n'entendre presque rien sur Euphémia. Fleamont et elle avaient été mariés pendant des années et il était surprenant de ne pas entendre parler d'elle. Comme si son nom et son histoire étaient un volet que tout le monde voulait oublier.
Elle se rendait compte aussi que ses yeux sautaient quasiment systématiquement sur James ou sur Sirius, pour s'assurer qu'ils tenaient le coup, qu'ils avaient à boire et à manger.
Ils portaient tous les deux le même costume noir et une chemise gris foncé. Jusqu'au bout, la fraternité qu'ils avaient créé de toute pièce apparaissait.
Quand les gens commencèrent à partir, Lily profita de l'accalmie pour remonter dans la chambre et consulter son portable. N'ayant pas de poche sur sa robe, elle l'avait tout simplement délaissé.
Dans la chambre de James, elle quitta les chaussures à talon qui l'avaient fait souffrir toute la journée et détendit ses doigts de pieds recouverts de nylon sur la moque moelleuse. Elle attacha ses cheveux en un chignon qui n'avait rien de raffiné mais qui avait le mérite de retenir toute sa chevelure et fît rouler ses épaules sous sa robe pour se détendre. Enfin, elle s'assit sur le lit en soupirant et resta quelques secondes sans bouger avant de tendre la main pour saisir son téléphone sur la table de nuit. Elle haussa les sourcils en voyant la notification qui signalait un appel manqué de Pétunia.
Sa sœur ne l'appelait jamais. Depuis l'accident, elles s'étaient à peine revues, Pétunia préférant éviter Lily.
Lily ferma les yeux en instant pour rassembler son courage. Elle savait pertinemment à quoi était dû l'appel de sa sœur. Aujourd'hui était le jour d'anniversaire du décès de leurs parents. Un anniversaire morbide dont elle se serait bien passé. Lily avait passé la journée à se concentrer sur James et Sirius pour éviter de penser à cet événement. Et cela avait fonctionné. Jusqu'à maintenant. Une boule d'angoisse naquit dans son ventre et, sans faire cas de sa robe, elle ramena ses genoux contre sa poitrine. Elle devait rappeler Pétunia. Si celle-ci lui avait téléphoné, c'est qu'elle avait quelque chose à lui dire. Et le lien était trop distendu entre elles pour que Lily ne saisisse pas l'occasion de le renouer. Alors elle soupira profondément avant de déverrouiller son téléphone et d'appuyer la notification pour lancer le rappel.
Tandis que les sonneries s'égrainaient, Lily se prit à espérer que Pétunia ne réponde pas. Seulement, à la quatrième, celle-ci décrocha :
« Allo ?
- Pétunia ? Bonjour, c'est Lily.
- Ah Lily... Merci de me rappeler.
- Normal. Comment tu vas ?
- Ca va... j'étais près de chez toi, je voulais passer te voir mais c'est trop tard maintenant. »
L'agressivité dans sa voix ne surprit pas Lily. Pétunia avait toujours était dure avec elle, et plus encore depuis la mort de leurs parents. Elle avait toujours jalousé Lily, lui reprochant d'avoir fait des études alors qu'elle avait dû laisser tomber après le bac, parce que les parents n'avaient pas les moyens de lui payer un appartement près de la fac. Dans son ressentiment, elle omettait que Lily travaillait tous les samedis et les vacances pour gagner de quoi payer son loyer et que ses parents ne lui donnaient qu'un peu d'argent pour l'aider, pour faire des courses. Sa réussite scolaire, Lily ne la devait qu'à elle et pas à un quelconque privilège familial. Mais Pétunia refusait de le voir.
Lily laissa échapper un soupire en se laissant basculer à la renverse sur le lit. Le pompon de ses cheveux la gênait alors elle le défit pendant qu'elle reprenait la parole.
« Pardon » s'excusa-t-elle alors qu'elle n'avait aucune raison de s'excuser tout en se battant avec son élastique qui s'était emmêlé dans ses cheveux. « Je n'étais pas chez moi de toute façon.
- Qu'est-ce que tu peux faire aujourd'hui ? »
La voix de Pétunia était pleine de reproches. Comme si, en ce jour tragique, Lily se devait de rester sous sa couverture, roulée en boule à pleurer ses parents. Comme si elle accusait Lily d'essayer de continuer de vivre alors que c'était tout ce que ses parents auraient voulu.
Ravalant la colère qu'elle sentait monter en elle, Lily se contrôla pour répondre :
« Le père d'un ami est décédé, je l'ai accompagné pour...
- Quoi ?
- Le père de James est...
J'ai compris. Qui est James d'abord ? Non mais, c'est même pas ça la question. Pour quoi tu t'occupes de lui et tu n'es pas là pour TA famille ? »
Lily, surprise, laissa échapper un rire sans joie, un rire amer qui lui fit peur. Elle était outrée par les paroles de sa sœur. Elle se remit debout et commença à faire les cent pas autour du lit en cherchant la force de ne pas lui dire ce qu'elle avait sur le cœur. Cependant depuis quelques temps, elle avait compris que cela ne servait à rien de tout garder pour elle, si ce n'est à la ronger de l'intérieur. Et puis Pétunia ne prenait pas de gants pour lui parler...
« Tu plaisantes, j'espère ?
- De quoi ?
- Mais enfin, Pétunia ! Ces gens sont plus ma famille que toi ! Mes amis sont plus ma famille que toi. Ce sont eux qui sont toujours là pour moi, dès que j'ai besoin. Aucun d'eux n'a jamais annulé un plan avec moi sous un prétexte fallacieux. Aucun d'eux ne m'accuse à tort pour quelque chose que je n'ai pas fait...
- Quelque chose que tu n'as pas fait, tu plaisantes ? »
Lily sentit des larmes lui brûlaient les yeux. Des larmes de chagrin, évidemment. Chagrin d'avoir perdu ses parents, chagrin dû au fait que sa sœur la tenait pour responsable d'un accident et chagrin parce qu'elles ne se voyaient pas. Mais des larmes de frustration aussi, parce que Pétunia ne voyait pas la douleur qu'elle lui infligeait en l'accusant à tort de la mort de leurs parents et parce qu'elle ne semblait pas vouloir changer d'avis, peu importe ce que Lily pouvait dire.
Cette conversation était classique. Le peu de fois où elles se parlaient, Pétunia trouvait toujours le moyen de ramener la discussion sur ce terrain-là. Mais si d'ordinaire, Lily baissait la tête et prenait, à son corps défendant, le blâme, aujourd'hui fût différent.
Grâce à James, Sirius, Renata et les autres, Lily avait pu se remettre sur pied. Au grès de leurs conversations, elle avait compris qu'elle n'avait pas à se sentir responsable d'un accident qui n'était dû qu'au hasard. Et même si ses parents venaient la chercher ce jour-là, ce n'était pas sa faute.
Alors, aujourd'hui, Lily se rebella contre les paroles que sa sœur lui servait depuis deux ans.
Calant son téléphone entre son épaule et son oreille, elle s'étira pour baisser la fermeture éclair de sa robe, qui se situait dans son dos.
« Pétunia. Pour la dernière fois. Ce n'était pas ma faute. Ce n'est pas ma faute. C'est un accident. Et tu me tues quand tu me parles de famille...
- Ne me parle pas sur ce...
- Ta gueule, putain ! Tu me laisses parler maintenant. Ca fait deux ans que je subis tes brimades et tes réprimandes. Ca fait deux ans que je pleure mes parents, pleine de culpabilité, me sentant responsable d'une chose que je ne pouvais contrôler. Je veux plus ça. Ce n'est pas ma faute.
- Bien sûr que...
- Non, tu te tais maintenant » hurla Lily en faisant tomber sa robe à ses pieds et en récupérant son téléphone dans sa main. « Je ne veux plus t'entendre. J'avais besoin de ma sœur et tu m'as laissé tomber. Tu m'as laissé tomber. Et tant que tu ne te remettras pas en question, tant que tu ne te rendras pas compte que tu m'as fait plus de mal que la mort de nos parents, je ne veux plus te parler.
- Lily, tu ne...
- Au revoir, Pétunia. »
Et elle raccrocha sans plus de formalisme. Debout au milieu de la pièce, en soutien-gorge et en collant, elle jeta son téléphone sur le lit et se passa la main dans les cheveux. Elle soupira très profondément, étrangement soulagée d'avoir envoyé balader le seul membre de sa famille qui lui restait. Et triste aussi. Un gouffre béant s'ouvrit dans sa poitrine, prêt à l'aspirer toute entière. Elle venait de rompre avec tout ce qui la rattachait à son nom de famille, avec tout ce qui représentait encore sa famille. Une famille dysfonctionnelle, certes, mais une famille quand même. Plus que jamais aujourd'hui, elle se sentait orpheline.
Elle voulait trouver Sirius. Elle avait besoin de Sirius. Lui seul comprendrait. Alors elle enleva ses collants et enfila un jean et un pull qui devait appartenir à James. Elle ramassa une paire de chaussettes dans son sac et quitta la chambre. En descendant les escaliers, elle se rendit compte qu'elle pleurait. Elle s'assit sur la dernière marche avant le hall, pour retrouver une contenance. Elle ne pouvait pas se présenter dans cet état devant eux. D'un geste rageur de la main, elle essuya les larmes qui débordaient de ses yeux et elle inspira profondément et à plusieurs reprises pour retrouver son calme.
Quand elle entendit Sirius éclater de son rire si chaud, si caractéristique, elle comprit qu'elle ne pouvait pas se présenter devant lui dans cet état. Elle ne pouvait pas gâcher le peu de sérénité qu'il arrivait à trouver en ce jour funeste.
Alors elle se releva et grimpa les escaliers sur la pointe des pieds pour se rejoindre la salle de jeu sous les toits. Elle navigua sans but dans la pièce avant de s'asseoir par terre, contre un dossier de canapé, sur le tapis pourpre et moelleux mais usé. Elle tendit les jambes et ferma les yeux. Pour se distraire de ses pensées qui tournaient en boucle, elle se focalisa sur tous les bons moments qu'elle avait passé avec ses amis. Le premier baiser qu'elle avait échangé avec James. La première soirée passée en tête à tête avec Renata. La première fois où elle avait dormi chez Renata et Sirius. La première cuite qu'elle avait pris avec Rémus et Peter. Elle repassa toutes ces scènes pour l'apaiser. Et cela fonctionnait.
Elle n'avait plus de famille au sens classique du terme. Mais elle avait une maman et un papa, d'une certaine façon, en la personne de Renata et Sirius. Un frère éventuellement, avec Remus, un cousin qu'elle voyait toujours avec un immense plaisir avec Peter. Elle avait aussi un presque copain avec James. Elle avait vraiment une famille. Et si Pétunia ne voulait pas en faire partie, elle n'allait pas lutter. Elle avait besoin de gens qui l'aimaient et qui la soutenaient coute que coute et pas de quelqu'un qui lui remettait la tête sous l'eau dès qu'elle parvenait à prendre une bouffée d'air.
Penser à tout cela lui fît du bien. Son cœur s'apaisa et ses larmes se tarirent. Elle était presque prête à retrouver ses amis quand la voix de Sirius l'appela. Sans répondre, elle leva la main pour révéler sa présence, cachée qu'elle était derrière le canapé. Elle entendit les bruits sourds des pas de Sirius qui se dirigeait vers elle.
« Hé ben ? On te cherche partout depuis un quart d'heure ?! »
Lily ouvrit les yeux et lui adressa un sourire contrit, désolée qu'il se soit fait du soucis pour elle. Il était toujours dans son costume qui lui allait si bien. Debout à côté d'elle, l'obligeant à incliner la tête pour le regarder, il l'observait avec attention.
« Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Tout va bien. Je t'aime tu sais ?
- Oh, moi aussi, je t'aime ma biche. »
Sirius se laissa tomber à côté d'elle et la prit dans ses bras. Pourquoi c'était si facile de dire à Sirius qu'elle l'aimait alors qu'elle ne parvenait même pas à ébaucher un semblant de déclaration pour James ?
Peut-être parce que c'était plus facile avec Sirius, parce que les sentiments, bien sur forts et réels, étaient platoniques ? Pour autant, perdre Sirius lui briserait autant le cœur que perdre James. Mais elle ne doutait absolument pas de Sirius. Elle savait que la réciproque était vraie, parce qu'il lui avait dit et démontré à plusieurs reprises.
Elle se blottit contre lui, savourant la douce sérénité qui se dégageait de lui et qui l'envahissait doucement. Elle soupira et il resserra son étreinte.
Ils restèrent un moment comme ceci, sans parler. Sirius avait compris que Lily ne voulait pas parler, qu'elle avait juste besoin d'un câlin.
« Sirius ? Tu as trouvé Lily ? » appela la voix de Rémus. Dans une parfaite synchronisation, Lily et Sirius levèrent la main pour manifester leur présence. Elle entendit Rémus ricanait doucement et se diriger vers eux. Il s'assit en tailleur devant eux, à côté des jambes tendues de Lily et posa sa main sur le genou de la jeune fille.
« Qu'est-ce que vous faites ?
- On souffle. » répondit Sirius.
Lily hocha la tête qu'elle avait posé sur l'épaule de son ami sans rien ajouter. C'était exactement ça. Ils soufflaient. C'était comme si, à cet instant précis, le temps s'était suspendu juste pour qu'ils se retrouvent tous ensemble. Et c'est ce qu'il se passa. Ils arrivèrent les uns après les autres et s'installèrent autour de Sirius et Lily qui n'avaient pas bougé. James fût le dernier à pointer le bout de son nez. Il s'était changé et avait passé un jean noir et le sweat à capuche vert qui m'était Lily dans tous ses états. Il se colla contre Lily et prit la manche de son pull entre son pouce et son index pour tirer doucement.
« Je le cherchais ,celui-là.
- Je trouve que celui que tu portes te va mieux. »
Lily était fière d'elle parce qu'elle avait osé lui faire un compliment. Aujourd'hui, elle avait lâché tous les chevaux et c'était libérateur. Même si elle se sentait épuisée après tout ceci.
Elle releva la tête pour regarder James. Il fixait avec beaucoup de concentration la main de Rémus qui était toujours posée sur le genou de Lily. Ce dernier ne semblait pas s'apercevoir qu'en d'autres circonstances, si James avait été un X-Men, sa main aurait été passée au laser. Pour le distraire, elle trouva la main de James et entremêla ses doigts aux siens. L'action était bien dissimulée entre leurs deux jambes, ce qui convainquit James de se laisser faire. Il serra même en retour.
Lily lui sourit doucement. Elle n'allait pas accepter de ne pas avoir de réponse mais elle se sentait plus calme pour le moment. Elle prendrait ce qu'il lui donnerait jusqu'à ce qu'elle réalise que ce n'était pas suffisant, qu'elle le mette au pied du mur et lui pose un ultimatum. Mais en attendant, elle était heureuse d'être avec lui.
Il se pencha vers elle et lui murmura :
« Je suis content que tu sois là avec moi ».
Elle le regarda, surprise. La ressemblance avec une carpe sortie de l'eau par surprise augmenta quand il déposa un tout petit baiser sur sa tempe. Elle resta interdite, devant se geste d'affection en public. Quand elle détourna les yeux pour constater si le monde s'était écroulé pendant cette action, elle se rendit compte que personne n'avait remarqué. Heureuse mais un peu dépitée de ne pas avoir de témoin pour lui confirmer qu'elle n'avait pas halluciné, elle soupira et adressa à James le sourire le plus chaleureux qu'elle trouva et le regard le plus tendre qu'elle puisse.
Et peut-être qu'il comprendrait mieux qu'elle et qu'il saurait ce qu'elle ressentait pour lui sans le lui dire ?
oOo
Ils quittèrent le manoir le lendemain. James fermait solennellement la porte et Sirius, Renata et Lily le regardaient, stoïques, des lunettes de soleil sur le nez. Quand James se retourna en mettant les clefs dans sa poche, Lily ne put que prendre conscience de l'instant symbolique que représentait toute cette scène pour James. Il fermait la porte à tout son passé familial. Et quand il redressa les épaules, il était certain qu'il en avait conscience lui aussi. Alors il leur adressa un sourire encourageant et demanda :
« On y va ? »
Ils montèrent en voiture, Renata et Sirius devant, James et Lily sur la banquette arrière. Et tandis que Sirius mettait le contact, Renata interrogea :
« Et la maison, tu vas en faire quoi ?
- On verra ça plus tard » répondit James en regardant Sirius à travers le rétroviseur intérieur.
Oui, Une ère nouvelle commençait. Et pour la marquer, Lily ouvrit son genou et James écarta une jambe pour coller le sien sans hésiter. Oui, quelque chose de nouveau commencer.
*José ARTHUR
Hé hé, encore une fois, j'ai pas résisté à l'envie de vous balancer le chapitre, à peine le point final posé et sans relecture par un beta. Toutes mes excuses pour les fautes.
Je... Voilà. Long chapitre (pour me faire pardonner de la longue attente) sorti du fin fond de mes tripes. J'espère qu'il vous a plu.
Flash info : le prochain chapitre devrait être l'avant dernier (voire le dernier) avant l'épilogue. Je n'ai pas encore réfléchi au découpage. Et personne n'est à l'abri de surprises. Mais on touche à la fin. Dans ce chapitre encore, il devait se passer une dizaine de choses qui ne se sont pas produites et il y a eu plein d'actions imprévues. J'adore, parce que j'ai vraiment l'impression que les personnages sont réels, qu'ils ont leur histoire et que la vie leur impose la même chose qu'à nous.
Encore une fois, j'avais mille trucs à vous dire. Mais j'ai oublié, comme d'habitude.
Je vous confie mon petit coeur mais petites biches naines.
PS : la chanson est des XAmbassador et est l'une de mes préférées de la Terre entière. Je l'ai eu pendant des années en sonnerie de réveil et j'en suis toujours pas écoeurée !
