LA PART DE L'ANGE...

Il y avait peu de choses qui répugnaient autant le cardinal de Richelieu que les duels. Pour lui, c'était l'expression la plus pure d'un orgueil sot et vain. Il y avait mille occasions où un gentilhomme pouvait verser son sang honorablement. Mourir pour sauvegarder ce qui n'était que vanité et suffisance était un gâchis sans nom !

Néanmoins, il était assez intelligent pour comprendre qu'il fallait canaliser l'énergie des jeunes hommes bouillants quand le péril des combats s'éloignait. Ses gardes étaient fougueux et d'un caractère belliqueux comme tous ceux qui choisissaient le métier des armes, et les mousquetaires du roi étaient tout aussi querelleurs. En cette période de relative accalmie dans le royaume, la moindre chicane pouvait déclencher une rixe entre les deux compagnies.

Il n'aimait guère les soudards de Tréville et, s'il avait eu l'assurance que ses gardes en viendraient toujours à bout, peut-être n'aurait pas bougé le petit doigt. Or, il savait qu'il y avait quelques bretteurs redoutables dans leurs rangs.

Ce que tu ne peux empêcher tâche de le contrôler... Aussi Richelieu avait-il eu l'idée de cette série de duels "amicaux" dans les jardins du Louvre. Tous ces jeunes hommes allaient pouvoir déverser leur morgue sous son contrôle avisé.

De plus, son jeune monarque était très friand de ces joutes et aimait se mesurer à lui de cette façon, en opposant ses propres gardes aux siens. Soit, avait pensé le ministre. Si c'était tout ce qu'il fallait pour amuser Louis et le tenir hors des affaires étatiques, il était tout disposé à assister, tous les premiers lundis du mois, à ces futiles déversements de testostérone. À l'intérieur de deux chapeaux remplis de bouts de papier sur lesquels on avait inscrit les noms des participants volontaires à ces batailles, il désignait au hasard les trois paires d'escrimeurs du mois. Il savait qu'il n'y sortirait jamais le nom de Rochefort, ce dernier se soumettant à sa ligne de pensée et s'opposant à ces affrontements ridicules, bien qu'utiles. D'un autre côté, le comte, de l'estrade, pouvait ainsi poser son œil sur les talents qui se cachaient dans la faction adverse et éventuellement les inciter à rejoindre le clan des Rouges...ou, s'ils se révélaient antipathiques à sa cause ou trop gênants, trouver un moyen de percer leurs faiblesses et les envoyer se vider de leur sang au détour d'une ruelle sombre...

De son côté, Rochefort ne détestait pas réellement ce genre de spectacles. S'ils ne s'avéraient pas carrément instructifs – certains soldats pouvaient se montrer surprenamment inventifs quand il s'agissait de composer des bottes secrètes – ils avaient le pouvoir de le divertir et de lui donner l'occasion de la voir. En effet, la reine Anne se tenait parfois parmi l'audience et elle traînait presque toujours avec elle sa grande amie, sa dame de compagnie, la duchesse de Chevreuse. Sa Marie. Son ancienne flamme ne lui dédiait pas un seul regard, ne prononçait aucune parole à son propos. Il n'avait pas plus d'importance que l'ombre de l'agaçant caniche couché aux pieds de sa maîtresse… et c'était mieux ainsi. Cette femme n'avait plus rien de commun avec la fille adorable pour laquelle il aurait vendu son âme au diable...

Il s'en voulait de rester attaché à son souvenir, et cela le faisait encore souffrir… on n'effaçait pas facilement dix-sept années de bonheur d'un claquement de doigts. Et il savait depuis le jour de leur séparation qu'aucune femme jamais ne pourrait soutenir la comparaison avec Marie.

Si au moins le spectacle avait été distrayant, il aurait pu oublier sa mélancolie! Malheureusement, les deux premiers duels avaient été d'un ennui mortel. Les combattants étaient bons, mais si peu inventifs, si convenus, et presque sympathiques l'un envers l'autre, s'accordant pour convenir d'un match nul! ... Toutefois, comme un vent violent balaie tout sur son passage, un unique mot remplaça aussitôt sa nostalgie et sa morosité en une vive curiosité : 'Aramis'.

La céleste recrue des mousquetaires! Il n'avait pas encore eu le loisir de juger des mains du nouveau ferrailleur du roi; aujourd'hui était sa chance! Ses lèvres s'étirèrent discrètement alors que, scrutant le groupe que formaient ses propres hommes, il tentait de voir qui allait se mesurer à l'intrigant séraphin. Il déchanta lorsque, se détachant du lot, ce fut Jussac qui s'avança.

Il était sans doute injuste avec son subordonné. Jussac n'était pas un mauvais soldat. Il était besogneux et ambitieux... un mélange plutôt utile quand on servait un homme brillant mais exigeant et impopulaire. Pourtant Rochefort était régulièrement atterré par la balourdise de son garde. Il ne jurait que par la force brute. La finesse et la stratégie lui étaient étrangères. À se demander ce qu'il faisait au service de l'éminence rouge dont la devise était : "la plume est plus forte que l'épée!" Le comte connaissait la réponse : la solde bien plus garnie et régulière que chez les rustauds de Tréville... quoique le terme de rustaud n'était guère adapté pour qualifier l'efféminé mousquetaire.

Le contraste entre les deux hommes était sidérant. Jussac, noir, gras, qui en imposait plus par son allure grossière et la portée de sa voix que par sa taille. Aramis, blond, fluet, sorti tout droit d'un conte olympien, qui réduisait au silence l'assemblée par sa seule présence éthérée. À cette pensée, Rochefort se demanda si le jeune homme n'était pas de lointaine descendance grecque et n'avait pas conservé, dans son bagage génétique, la propension qu'avaient les Athéniens pour la propreté et le culte du corps. Aramis était loin d'être sculpté comme un Marathonien, mais il était beau comme l'un d'eux. Un rapide coup d'œil sur sa gauche confirma ses réflexions: derrière son éventail, dissimulant son sourire intéressé, Marie chuchotait avec la reine en pointant discrètement du doigt le bel adonis. Rochefort n'était même pas jaloux : il était tout aussi subjugué.

Jussac avait jubilé intérieurement quand il avait entendu son nom. Enfin, il allait montrer à tous, et tout particulièrement à leur chef, ce qu'il valait. Le cardinal pourrait constater qu'il n'avait rien à envier à Rochefort. Cela serait fantastique pour sa carrière ! Il n'avait pas réagi en attendant le nom de son adversaire. Il avait mieux à faire que de retenir le nom de tous ces bons à rien de mousquetaires... Puis il l'avait vu... Il avait aussitôt étouffé un juron. La putain de Tréville ! De tous, il avait fallu qu'il tombât sur ce ridicule inverti au visage de poupée, ce mirliflor qui devait à peine savoir tenir une épée... Comment prouver sa valeur face à un si pitoyable ennemi ? À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire !

« Oooh, c'est mon nouveau mousquetaire! » avait gaiement remarqué le roi en voyant le duelliste qui allait combattre en son nom.

Aramis n'avait ressenti aucune satisfaction en entendant son nom. Non pas qu'elle eut peur ! Elle avait été formée par les meilleurs et aucun des duellistes n'arrivait à cheville d'Athos et Porthos. Mais elle ne voulait pas attirer l'attention sur elle. Si elle avait pu se fondre dans l'ombre des deux mousquetaires, elle aurait été comblée. Si elle l'avait pu, elle aurait volontiers refusé de prendre part à ces exhibitions où tous les regards étaient posés sur elle. Néanmoins, elle ne pouvait se permettre de ne pas faire partie des participants. Athos pouvait prendre un air dédaigneux et déclarer qu'il avait mieux à faire qu'à jouer aux petits soldats pour le divertissement des courtisans et expliquer en aparté qu'il était plus intéressant de profiter de ces futilités pour rester en retrait et observer les forces et faiblesses de "l'ennemi". Mais Athos n'avait rien à prouver. D'un regard, il imposait le respect. Sans le moindre effort, il suintait la virilité...

Justement, il s'était approché d'elle.

"C'était vraiment nécessaire, d'aller mettre votre nom dans ce chapeau?" Son ton était presque un reproche.

"Doutez-vous de mes capacités?"

"Là n'est pas la question. Vous venez tout juste d'être nommé et..."

"Je vous avoue que je ne m'attendais pas à être pigé aussi rapidement," l'interrompit-elle pour clore cette admonestation paternaliste.

Athos avait vite compris et changea complètement d'attitude; ce n'était pas lui qui subissait toutes sortes de moqueries dégoûtantes à cause de son physique androgyne :

« Faites attention... Jussac n'est pas à prendre à la légère. Il est un adversaire coriace. »

Aramis lui sourit. Si elle était encore femme, elle aurait sans doute apprécié cette tendre inquiétude. Hélas, il lui fallait jouer le personnage d'Aramis, l'homme, celui qui avait sa réputation à défendre, alors qu'en réalité, les insultes homosexuelles la laissaient indifférente. Bien sûr, qu'elle préférait les hommes! Mais il fallait alors s'insurger, feindre l'opprobre, provoquer l'offenseur en duel... Elle n'avait pas connaissance de pareils camouflets homophobes entre femmes...

« Tout ira bien... Je ne suis pas friand d'être ainsi le centre de l'attention, mais... »

« ...Mais ça clouera le bec de plus d'un de ces marauds. »

Porthos intervint à son tour:

« Et si les choses tournent mal, on commencera une bataille générale! »

« Oh, je vous l'interdis! » s'opposa vivement la travestie. « Si en plus il fallait que vous voliez à mon secours, j'en mourrais de honte! »

« Pff, je propose de commencer une bagarre même si vous gagnez. » Il fit craquer ses jointures. « Et puisque vous ALLEZ gagner… »

Athos allait faire un commentaire mais préféra finalement garder le silence. À bien y penser, cette exhibition serait bénéfique: après avoir vu Aramis se battre, les Gardes Rouges y songeraient deux fois avant de l'offenser à nouveau. Mais alors que son ami s'avançait face à Jussac, il se rembrunit. Il lui avait suffi de parcourir des yeux l'assemblée des curieux pour remarquer le comte Rochefort et surtout l'intérêt évident avec lequel il considérait son jeune compagnon. Plus d'une fois, l'homme de Richelieu avait tenté - avec un certain succès ! songeait-il avec morgue - de débaucher des mousquetaires. S'il doutait qu'Aramis se laisse corrompre par la solde plus abondante que le riche prélat réservait à ses fidèles, il n'avait pas oublié la curiosité assez incompréhensible qu'avait manifestée son ami pour l'affreux borgne quand ils s'étaient croisés au Louvre.

Athos n'eut pas le temps de s'étendre davantage sur le cas de Rochefort: un tintement l'avait sorti de ses pensées. C'était le bruit qu'avaient fait la rapière et la main-gauche d'Aramis en se croisant, signe qu'il acceptait le combat.

Face à lui, Jussac grimaça.

"Il n'est pas question que je me batte contre ça."

"Vous avez peur de perdre?" le nargua Aramis.

"Rends-toi service et retourne à la maison, femme!"

"Oooooh, merde..." gémit faiblement Porthos en plaignant le pauvre imbécile qui avait eu la mauvaise idée d'injurier Aramis de cette façon.

La mousquetaire serra les poings sur les gardes de ses armes. Elle avait entendu bien pire depuis qu'elle se déguisait en garçon. "Fillette", "mignon", "freluquet", "inverti" n'étaient que les railleries les plus gracieuses auxquelles elle avait eu droit. Mais il avait quelque chose de si dégoulinant de mépris dans l'intonation du garde qu'elle se sentait bouillir intérieurement. Et puis, ce n'était pas seulement le mépris; il aurait pu prononcer n'importe quelle autre des grossièretés dont on l'affublait régulièrement: enculé, avaleur de queues, fifon... elle n'aurait pas réagi aussi fortement que de simplement se faire qualifier de ce qu'elle était pourtant déjà: femme. Il lui jetait à la figure que, quoi qu'elle fasse, quoi qu'elle réussisse, il la considérerait toujours comme un être inférieur, comme une FEMME inférieure qui ne méritait pas plus de respect et de considération que les vaches qu'on marchandait pendant les foires printanières et qu'on enfermait ensuite dans un enclos en compagnie d'un taureau en rut! Cela lui rappelait comment sa famille avait voulu la marier au premier venu; car une femme seule, ça ne pouvait rien faire... ça ne valait... rien.

Femme. "Tu ne vaux rien."

L'insulte totale.

Il lui fallut tout son sang-froid pour ne pas faire lui passer son épée au travers de son corps d'un seul mouvement... et s'il n'y avait eu toute la cour et leurs deux compagnies autour d'eux, elle aurait sans nul doute laissé libre cours à sa colère, prouvant ainsi que l'attaque verbale l'avait profondément atteinte. Aussi elle se força à ignorer le dernier affront et répondit d'un ton hâbleur :

"Si vous voulez déclarer forfait, faites ! Vous vous éviterez la honte d'une défaite face à une 'femme' !"

Le peu de compassion qu'il avait pu éprouver pour ce morveux s'était volatilisé. Si ce petit jean-foutre voulait jouer à cela, il allait le tailler en pièces. Il allait comprendre qu'il était plus difficile de prouver sa valeur face à un vrai soldat que d'offrir son cul à son capitaine en échange d'une situation. Même si ce n'était qu'une piètre recrue, son chef serait sûrement ravi de voir Tréville perdre son nouveau mousquetaire. Il dégaina négligemment ses armes, les croisa, repassa sa dague dans le fourreau qu'il gardait contre ses reins et se mit en garde.

Rochefort n'avait pas besoin d'entendre leur échange pour deviner que Jussac s'était montré grossier. Dès le premier coup d'œil, il n'avait pas fait mystère de ses pensées ordurières à l'égard du bel androgyne... Même d'où il était, le comte avait vu le corps gracile se tendre et un éclair de colère passer dans ses yeux lumineux... Il ne savait ce qu'il avait répliqué, mais Jussac avait presque aussitôt accepté le combat. En quelques secondes, il devina que, quelle que soit l'issue du duel, sa compagnie n'en tirerait aucune gloire. Était-ce par contraste avec l'angélique soldat ? Était-ce l'irritation d'affronter un adversaire qu'il jugeait indigne de lui ? Quelle qu'en fût la raison, son subalterne ne lui avait jamais paru aussi fruste.

À cause de son œil invalide, il ne pouvait pas voir, sur sa droite, la réaction qu'avaient eue les autres mousquetaires sans tourner complètement la tête. Sa curiosité l'emporta toutefois: penché par-dessus la balustrade, sa casaque roulée sous le bras, Athos faisait ses dernières recommandations à son camarade, un air légèrement inquiet peint sur son visage. Son ouïe fine capta la réponse du beau combattant: J'vais l'écraser, ce fumier! Jussac avait sans doute également entendu la tirade, car il s'était jeté, furieux, sur son adversaire.

C'était de toute beauté. Autant les deux premiers duels avaient été insipides, autant celui-ci était... Rochefort n'avait pas d'autre mot que "magique". Était-ce la présence d'Aramis qui changeait la donne? À n'en pas douter. Le chérubin tenait tête à son opposant avec une grâce peu commune pour un soldat! Et que dire de la vitesse avec laquelle il enchaînait les feintes!

"C'est tout ce que vous avez?" avait lancé ce dernier après avoir cambré le dos avec une souplesse déconcertante, la lame du garde allant fendre l'air dans un sifflement.

"Mon petit lord fifon, il ne faudrait pas que je t'embroche trop facilement! On ne voudrait plus te baiser si tu es invalide ou défiguré!"

"Vous faites vraiment une fixation sur mon derrière, Monsieur Jussac... est-ce une manière de me dire que vous en voulez aussi un morceau?"

Cette fois, Aramis avait parlé assez fort pour que tous entendent. Un rire généralisé parcourut l'assemblée.

"Tu serais plus mignon en robe, gamine!"

"Je suis très au fait de mon apparence féminine, et si mon roi exige que je porte une robe, je me soumettrai à ses ordres."

"Ça, c'est ce que j'appelle de la dévotion!" s'exclama fièrement le souverain.

"Ça, c'est ce que j'appelle un vrai homme," déclara Chevreuse à son amie.

Ça, c'est ce que j'appelle du talent, songeait Rochefort, fasciné.

Un court instant, il se surprit à imaginer à quoi ressemblerait Aramis dans une robe. Aguichant, sensuel, tentant... l'œillade que le travesti lui jetait, dans le secret de son imagination, était à des lieues d'être chaste! Loin d'être ridicule, il serait sans doute aussi séduisant que bien des dames de la cour... Pardieu, ce garçon était vraiment troublant ! Il n'était pourtant pas dans les habitudes du comte de Rochefort de s'extasier sur un beau visage, encore moins celui d'un homme ! Néanmoins, il était persuadé qu'il n'était pas le seul à être charmé par le malicieux éphèbe. Il ne faisait aucun doute qu'Aramis, avec son esprit et son air innocent, avait conquis toute l'assemblée... sans parler de sa façon de bouger... On aurait presque dit qu'il dansait autour de son adversaire. Ses coups n'étaient pas des plus forts, mais ils étaient rapides et précis. Il ne chargeait pas son opposant mais bondissait plutôt à droite et à gauche de ce dernier. Leste, léger, aérien, Aramis était à peine essoufflé alors que Jussac suait à grosses gouttes.

Je le veux... La pensée qui s'était formée dans son esprit était d'une impitoyable clarté. Il voulait avoir cet ange guerrier sous ses ordres. Ce n'était même pas pour faire un pied de nez aux mousquetaires; Rochefort aimait les habiletés inédites et les nouveautés. Athos avait des mains divines. Porthos possédait une force herculéenne... Mais Aramis... il n'avait jamais vu quelqu'un se battre comme Aramis. Il comprenait maintenant pourquoi le nouvel officier avait titillé le flair avisé de Tréville et s'était particulièrement lié d'amitié avec les deux autres cryptonymes: ensemble, les trois se complétaient. Les forces de l'un compensaient les faiblesses de l'autre. Rochefort imagina alors le poing gigantesque de Porthos s'écrasant dans le visage d'un générique ennemi tandis qu'Aramis se tenait un peu en retrait et regardait fièrement le titan terminer le travail qu'il avait commencé alors qu'Athos anticiperait d'éventuelles attaques... Ils seraient les pires adversaires qu'on puisse imaginer. Pardieu, il devait arracher ce garçon des pattes des deux mousquetaires, sinon ces trois-là allaient faire de sa vie - et surtout de celle du Cardinal - un enfer ! Il y avait fort à parier qu'un jour, Son Éminence, excédée, lui demanderait de se débarrasser d'eux... Il n'aurait aucun remords en ce qui concernait Athos et Porthos, mais Aramis... Il était une âme perdue, un assassin de la pire espèce... Mais tuer cette créature céleste... Tout en lui se cabrait à cette seule pensée.

D'un geste fluide, Aramis sembla faire une pirouette autour de Jussac, et avant qu'aucun des spectateurs n'ait compris comment, fit une longue entaille sur la casaque rouge.

« Vu votre obsession pour les derrières, j'aurais volontiers fait subir le même sort à votre culotte, mais j'ai eu peur de traumatiser ces dames », railla le jeune homme.

Ce disant, Aramis s'approcha de la balustrade à la hauteur de la reine et de la duchesse et, se tournant vers elles, poursuivit :

« Pardonnez-le, mesdames. C'est un grossier personnage. »

Les deux femmes, charmées, pouffèrent de rire.

Ce fut sans doute une impertinence de trop, car les attaques du garde devinrent encore plus brutales. Une mèche blonde tomba sur le sol quand l'arme du furieux s'approcha trop près du visage de l'impudent giton.

Merde ! Il avait raté de peu le visage poupin de cette sale pute ! Mais ce n'était que partie remise ! Ce petit sodomite plairait bien moins aux belles avec une vilaine cicatrice... Ou mieux, quand il serait réduit à l'état de cadavre ! Certes, on n'était pas censé tuer son adversaire lors de ces duels, mais un accident était si vite arrivé... surtout quand on engageait des petites filles !

Pardieu, ce combat commençait à lui taper sur les nerfs et il était plus que temps d'en finir! il détestait en faire le constat, mais ce jeune bouffon lui donnait un sérieux fil à retordre! Il avait tellement de difficulté à suivre ses mouvements si peu orthodoxes: un instant, il était devant lui; l'autre, il avait disparu. Irrité au plus haut point, il fonça bille en tête sur son exaspérant adversaire sans même assurer sa garde.

Le geste était si absurde et stupide qu'Aramis ne sut totalement le parer. Si elle contra de justesse la lame du garde rouge, elle ne put éviter le corps lourd et trapu qui l'écrasa de son poids. Tudieu! S'il se mettait à utiliser ses muscles et non plus ses seuls talents à manier son épée, elle était foutue!

Elle n'avait plus envie de rire. L'éclat de haine et de pur dégoût qui animait les yeux de l'autre n'annonçait rien de bon. Si ce n'était pas de sa propre lame qui protégeait sa carotide, nul doute que Jussac se ferait fait un plaisir de tester le fil aiguisé de sa rapière contre sa gorge! Ou, en l'écrasant encore un peu plus, l'égorger avec son arme à elle! Un bon coup de genou bien placé lui arracha un grognement et le déconcentra quelques instants, le temps d'envoyer valser leurs deux espadons à l'autre bout du terrain. Il ne lui restait plus que le poignard pour sa senestre, mais, coincé entre ses reins et le sol, il était impossible à atteindre.

L'homme, bien décidé à terminer cette affaire, fit fi de sa douleur et encercla le cou délicat de ses mains. Il ne pouvait plus faire passer la mort de ce paon pour un accident, mais il pourrait au moins lui donner une bonne leçon et surtout le forcer à abandonner le combat et à admettre sa défaite! Ah! Où était maintenant l'insolente assurance de la putain? L'espace d'une seconde, il retira une de ses mains et envoya un rapide coup de poing sur le visage d'Aramis. Prends ça, poupée! jubilait-il.

« T'en as eu assez, salope ? »

Pour toute réponse, un crachat sanglant s'abattit sur sa joue... Tant pis pour lui ! Il avait fait preuve d'assez de mansuétude à l'égard de ce petit merdeux. Il lui resservit une autre violente baffe avant d'enserrer à nouveau ses mains autour de la gorge d'Aramis...

La jeune fille se concentrait pour garder son sang-froid. C'était un "jeu" qu'elle et Athos avaient inventé: s'étrangler pour savoir combien de temps ils pourraient tenir si on leur passait la corde au cou...

Calme-toi... calme-toi... tu as encore bien des réserves d'air... Attrape sa main-gauche... Attrape-la!... ATTRAPE-LA!

Le comte s'était levé d'un bond quand, sur sa gauche, un cri étouffé avait retenti et avait fait écho à sa propre crainte. Rochefort l'aurait reconnu parmi mille; Marie, les yeux grands ouverts de peur, avait posé une main sur bouche tandis que l'autre se crispait autour du poignet d'Anne.

Il se mit à paniquer. Pourquoi ce dadais d'Athos ne demandait pas la fin du combat?! Il se tenait là, une main sur le menton, les coudes nonchalamment posés sur la balustrade, en train d'analyser le combat... Et Tréville? Les bras croisés! Les mousquetaires étaient-ils tous fous et ne tenaient-ils pas à la vie? Jussac était en train d'étrangler Aramis! C'était quoi, leur devise? "La mort plutôt que la défaite?"

Il avait beau regarder sur sa gauche, il ne voyait aucune casaque rouge qu'il pourrait lancer sans d'abord l'arracher à un de ses subalternes. Sur sa droite, par contre...

"ARRÊTEZ!" cria-t-il. Il s'était ensuite dirigé vers Athos, lui avait arraché la casaque bleue des mains et l'avait lancée au milieu du jardin, signe que le parti des mousquetaires demandait l'abandon du combat.

Une seconde plus tard, le bras toujours étiré, il réalisa son immense erreur en voyant enfin ce qui avait échappé à sa vision limitée: Aramis avait profité que l'attention de Jussac soit toute entière portée sur son cou pour lui subtiliser sa main-gauche. D'un vif coup de poignet, le Garde se serait pris, un seul instant plus tard, une lame dans le côté ou dans le dos et aurait été vaincu.

Et c'était pour cela qu'il y avait presque qu'une trentaine de paires d'yeux qui le dévisageait sévèrement.

"C'est quoi, son problème?!"

"Pourquoi il demande la fin du combat?"

"C'est un lâche qui ne s'est jamais battu, il ne connaît pas les règles..."

"Aramis gagnait, non?"

"Pourquoi le borgne a fait gagner Jussac?"

"Il fait gagner son équipe, ses hommes ne peuvent pas gagner par eux-mêmes..."

Ces critiques et ces accusations glissaient sur lui. Quand on servait le cardinal de Richelieu, il fallait avoir le cuir solide ! Il n'avait cure de ce qu'on disait ou pensait de lui... Tout ce qui importait, c'était…

Athos avait accouru dès la fin de l'affrontement pour tendre un linge propre à un Aramis confus, afin de lui permettre d'essuyer son beau visage maculé de sang et de poussière, mais surtout pour éviter qu'il ne sautât à la gorge d'un Jussac qui pavoisait déjà comme un coq et lui avait sans doute lancé de nouveaux lazzis...

Dans le brouhaha ambiant, il ne pouvait entendre ce que se disaient les deux mousquetaires, mais il lut clairement de la colère et de l'indignation quand les deux saphirs qui se posèrent sur lui réalisèrent l'étendue des conséquences de cette interruption indésirée. Cela ne dura qu'un instant, mais ce regard le bouleversa bien plus profondément que toutes les insultes qu'on pouvait lui lancer.

"Vous avez évité une mortifiante défaite à votre homme", fit la voix froide de Son Éminence. "Cet étrange mousquetaire était des plus intéressants... Il faudra s'en méfier."

Mais celui qui était mortifié, c'était lui-même. Non seulement pour avoir privé Aramis de sa victoire, mais aussi pour avoir entendu la mise en garde de son supérieur. Quand le cardinal se méfiait de quelqu'un, il mettait immanquablement fin à ses craintes avec les mots 'Tuez-le'.