... LA PART DU DIABLE
De sa fenêtre, le capitaine de Tréville pouvait voir toute la cour de l'hôtel des mousquetaires. C'était un point de vue parfait pour observer les entraînements, même si à cette heure, il n'y avait plus grand monde, d'autant qu'une partie de ses soldats étaient restés au Louvre veiller sur le roi et une autre était rentrée directement à la fin du "spectacle".
En fait, à part les quelques hommes qui étaient de garde, ceux qui restaient se préparaient à aller s'enivrer dans leur taverne habituelle. Le capitaine de Tréville n'appréciait guère ces beuveries, mais cela faisait partie de la vie de ses soldats, surtout après les "faux duels" que le roi et le cardinal leur imposaient. Il était entendu que, quel que soit le résultat, ils achèveraient la soirée par quelque ripaille, soit pour célébrer leur victoire, soit pour oublier leur défaite... Mais elle ne semblait pas vouloir y participer.
Aramis était rentrée de fort mauvaise humeur du Palais et avait saisi son mousquet et un baudrier d'apôtres pour s'entraîner au tir. Il était clair qu'elle avait envie de décharger sa frustration sur une cible, et il valait mieux que cette cible ne soit pas humaine.
Il comprenait son ire : on lui avait volé sa victoire. Elle s'était investie probablement davantage que les autres mousquetaires dans cette exhibition. Elle espérait sans doute prouver aux yeux de tous qu'elle avait sa place au sein de la compagnie en dépit de son physique pour le moins singulier... et même si elle n'en était pas consciente, elle l'avait prouvé. Pourtant, il avait frémi quand il avait entendu son nom et s'était promis de lui coller une bonne paire de claques quand ce serait fini. Pourquoi diable avait-elle besoin d'attirer l'attention sur elle ?... Mais elle avait été stupéfiante. Toute l'assemblée avait été conquise par son charme, son audace et sa façon si originale de combattre. À part Richelieu et ses gardes, tous avaient souhaité sa victoire...
Ce n'était pourtant pas gagné d'avance. Beaucoup s'étaient interrogés, y compris parmi ses propres hommes, sur son choix de faire de cette poupée blonde un mousquetaire. Trop maigre, trop délicat, trop joli, Aramis n'avait pas - et pour cause ! - l'allure d'un soldat. Même certains de ses camarades ne se privaient pas de lancer quelques quolibets peu amènes à son égard. S'il bouillait intérieurement, Tréville n'intervenait pas. Son ingérence aurait laissé entendre qu'Aramis était incapable de faire face à ces brocards seule et se promouvait de la protection de son supérieur en échange de... faveurs spéciales. Il n'était pas sourd aux ragots qu'on colportait derrière son dos. Être seul avec Aramis était risqué. La féliciter devant les autres l'était tout autant. Il était bien conscient de l'injustice que le seul physique de la jeune femme provoquait involontairement. Dieu merci, les choses changeaient doucement. Aramis prenait sa place et prouvait que, non, elle ne marchandait pas son derrière en échange de son poste.
Il sourit intérieurement. Quand Jussac avait lâché son injure, il avait vu plus d'un homme qui, la veille encore, lâchait de bien pires persiflages sur la jeune fille frémir de colère. C'était une chose de railler un compagnon d'armes, mais qu'un garde du cardinal osât émettre le moindre doute sur la virilité de l'un des leurs, c'était inacceptable... Surtout qu'Aramis avait défendu les couleurs de la compagnie avec un panache et un talent qui leur avaient fait honneur. Il avait vu Jussac se battre plusieurs fois. C'était un butor sans finesse certes, mais il était un féroce adversaire, rempli de hargne et de volonté à supplanter les mousquetaires. Elle venait de prouver à tous, collègues inclus, que la taille du cerveau importait bien plus que le tour du biceps. Les muscles, c'était bien, mais l'intelligence du combat, c'était mieux.
À la fin du duel, il avait vu les regards de désapprobation sur les visages des courtisans présents. Ils avaient quitté les lieux en chuchotant entre eux. Aramis n'avait peut-être pas officiellement gagné, mais sa réputation venait d'être établie : il ne fallait pas badiner avec les mousquetaires du roi, qu'ils aient l'air de gentils chérubins ou non. Jussac et Rochefort n'avaient pas intérêt à croiser la route de ses hommes dans les prochains jours !
Il secoua la tête. Non, il ne la tancerait pas pour avoir participé à la joute. Il était bien au fait de sa propre réputation, et Aramis n'avait fait que la renforcer : le capitaine de Tréville pouvait former n'importe qui à l'art de la guerre. Il était comme un dieu qui, à partir de glaise, formait des soldats. Oh bien sûr, il n'était pas du genre à s'enorgueillir de la sorte, mais quand venaient peser sur ses épaules les moments de doute, il était bon de se rappeler qu'il avait du talent... Du talent ? Était-ce bien lui qui avait du talent ? Du talent pour dénicher des talents, certes, mais ce n'était pas lui qui fournissait les efforts et la volonté de ses soldats. Et des efforts et de la volonté, Aramis en avait à revendre...
Une exclamation le fit reporter ses yeux sur la femme. La lèvre enflée, le côté gauche de son visage tuméfié, elle envoyait paître un Athos qui tentait de la raisonner. "Qu'il essaye", pensa le capitaine avec un sourire. "C'est perdu d'avance... Allez-y… engueulez-le encore plus fort !" Dans la cour, semblant obéir à ses pensées, Aramis braqua son mousquet vers le vétéran. Ce dernier se retira et laissa sa mousquetaire seule. Croyant être sans témoin, Tréville la vit s'essuyer discrètement les yeux. "Qu'elle est fière, cette petite..." Un autre homme aurait fait fi de cette pseudo-défaite, mais pas elle.
Ah ! Voilà que c'était maintenant Porthos qui s'avançait pour braver le dragon furieux ! De même qu'avec l'autre, elle l'avait mis en joue. Il devait sans doute savoir que le mousquet n'était pas chargé, car il le lui avait arraché des mains et l'avait jeté loin derrière lui. Après quelques moulinets de bras, de poings sur les hanches et de tapes dans le dos, il semblait l'avoir convaincue de se calmer, car, alors qu'il prenait le chemin de la sortie, elle l'avait suivi.
Le cardinal avait argué qu'il devrait suivre ses hommes et festoyer avec eux afin de maintenir un semblant de cohésion au sein de leur groupe et d'éviter tout quiproquo au sujet de la dernière joute. Le roi lui avait fait une crisette : c'était SON mousquetaire qui avait gagné. Il y avait un peu de la reine et de la duchesse derrière cette décision. Fallait-il concéder la victoire par devant et la nier par-derrière ? Absolument. Il en allait de la fidélité de ses hommes envers lui.
Rochefort se mêlait peu aux célébrations de ses officiers et il en avait encore moins envie aujourd'hui... Il s'était longtemps tenu immobile, le visage hagard, au milieu du jardin où avait eu lieu le combat. Qu'est-ce qu'il lui avait pris ?... Il n'aurait su dire sous quelle impulsion, sous quelle inspiration - divine ? - il avait agi en mettant fin au combat qui avait menacé la vie de l'angélique mousquetaire.
Un mousquetaire, pardieu ! Il avait plutôt l'habitude de les laisser crever ! Pire encore, d'être lui-même l'auteur de leur trépas précipité ! Mais il y avait quelque chose chez Aramis qui le secouait jusqu'au plus profond de son être. Il ne pouvait pas le voir mourir. Comme la légende du roi Salomon départageant un bébé entre deux mères, mieux valait qu'Aramis soit entre les mains du clan adverse que mort.
Il avait attendu que tous les spectateurs aient soit quitté l'endroit, soit tourné le dos, pour se pencher et ramasser discrètement la mèche blonde qui était tombée. Il eut la forte envie de la porter à ses lèvres mais retint son mouvement. Allons donc ! S'extasier devant ses prouesses à l'épée, ça se comprenait. Être aimanté par sa physionomie séraphique, ça passait encore. Mais être à deux doigts de lui vouer un culte adorateur comme celui qu'il avait eu naguère pour Marie, c'était insensé ! À cet inconnu à qui il n'avait jamais adressé la parole ? Ce bellâtre qui pourrait très bien être un démon réincarné, envoyé pour le faire sombrer dans les abîmes du péché ? Satan lui-même ne se déguisait-il pas en ange lumineux pour appâter ses proies ? Il devenait fou, sang dieu !
Et pourtant !... Il se désolait de ne pas avoir de ruban pour nouer cette mèche... s'il l'enfonçait telle qu'elle était dans sa poche, il n'en retirerait que des poils entremêlés. Avec délicatesse, il l'enveloppa donc dans son mouchoir satiné et le déposa précieusement au fond d'une fente intérieure de son pourpoint. Il se pencherait sur cette chose plus tard.
Il soupira. Autant se rendre tout de suite à la taverne où ses hommes s'étaient donné rendez-vous et faire semblant de se réjouir de leur victoire...
Une bande de fêtards avaient envahi l'estaminet où les mousquetaires avaient l'habitude de se réunir. Les gardes du cardinal avaient, d'un commun accord, décidé de se rendre à cet endroit pour se moquer de leur ennemi et s'imposer sur leur espace favori. C'était d'une outrecuidance éhontée, mais gonflés par la victoire de leur partenaire, ils se sentaient invincibles.
Au milieu de ses camarades, Jussac enchaînait les pintes de vin. Avait-il seulement conscience que sa victoire avait été totalement usurpée ? Certes, il s'était bien battu, si on appréciait le style bourrin, mais il aurait dû perdre. Non, bien sûr ! Il était bien trop arrogant pour imaginer qu'il avait été à deux doigts, ou plutôt à un coup de poignard, de s'incliner devant l'ange blond. Et si les autres gardes l'avaient vu, l'esprit de corps les empêchait d'y prêter attention. Ils avaient gagné et n'en démordraient pas.
- On sait pourquoi le roi a autant de mal à avoir un héritier ! glapit Jussac, aussi grisé par sa victoire que par l'alcool qui coulait à flots dans son verre. Il est plus intéressé par le cul de ses mousquetaires que par le con de sa femme !
Un peu à l'écart, Rochefort se pinça le nez de dégoût. Aramis avait eu raison : Jussac semblait faire une fixette sur son derrière. Il eut envie d'en faire la remarque à haute voix, mais ç'aurait été contre le désir d'unité de son maître. Il garda plutôt le silence en avalant une gorgée de son breuvage.
- T'as vu sa façon de se battre, à cette fille ? Non mais, qui se bat de cette façon ?
- Ils ne savent plus quoi inventer !
Les sots ! Si, à Dieu ne plaise, il parvenait à débaucher "cette fille", ses hommes n'auraient pas intérêt à se permettre la moindre grossièreté à l'égard de cette créature céleste s'ils ne voulaient pas voir leur cervelle tapisser les murs de la salle de garde... Certes, après son intervention de l'après-midi, il y avait fort à parier qu'Aramis ne voudrait jamais lui adresser la parole, alors travailler sous ses ordres...
- Dommage que Monsieur de Rochefort soit intervenu...
- C'est un gentilhomme. Il n'a pas voulu traumatiser les dames. D'ailleurs, j'ai entendu la duchesse crier...
C'est ça... mettez ça sur le compte de Chevreuse... pensa-t-il, amer.
- Un bon mousquetaire est un mousquetaire mort !
- J'ai entendu le roi s'en plaindre.
- Moi aussi ! fit un autre. Et ça me donne une idée ! Messieurs, cette victoire vaut bien un hymne royal !
Tirant de sous son banc une petite guitare, il en gratta les cordes avant d'entonner :
Sur un trône bien trop grand pour lui, ce nain est mal assis,
Il voudrait être un souverain, mais il n'est qu'un pantin.
On l'voit souvent grincer des dents, pour un rien il se courrouce !
Il appelle sa maman, il suce son pouce et puis il boude !
Il veut qu'on l'appelle Louis le Juste
Mais il ne sera que Louis le Fruste !
Une salve de rires gras félicita la fin des vers que le garde avait chantonnés. Se prenant une bonne rasade, il déposa bruyamment son gobelet sur la table et se rassit avec le même chahut.
- On ne te savait pas poète, Bicarat !
- Oh, je ne fais que m'inspirer de faits vécus !
- À moi ! À moi ! fit un autre garde, Bernajoux, avant de se racler la gorge tandis que les autres se taisaient, impatients de savoir quelles ignominies il allait sortir sur le compte du souverain faiblard.
Il veut qu'on l'appelle Louis le Juste, mais il ne sera que Louis le...
Il s'étrangla alors avec sa salive et se mit à bafouiller. "Louis le sublime ! Le Magnifique ! Le Généreux !"
- Non, non, non ! Tu dis tout de travers ! s'emporta Jussac. Louis l'anus ! Le détritus ! Le fongus !
- Assez !
Une assiette vola dans les airs et effleura le visage presque aussi rouge que sa casaque du garde avant de s'écraser aux pieds de Rochefort. La silhouette de Porthos sembla projeter une ombre gigantesque au-dessus de l'homme qui, bien que passablement éméché, saisit immédiatement le danger... Étrangler la putain de Tréville, c'était une chose, mais se battre contre ce mastodonte qui le couvrait d'un regard furieux, c'en était une autre... Surtout qu'il n'était pas seul ! Il y avait aussi Athos qui était à peine moins redoutable que lui ainsi qu'un petit groupe de mousquetaires tout aussi mécontents.
Rochefort se leva en réprimant un soupir d'exaspération. Il avait su dès le début que c'était une bêtise de venir dans cette taverne. Entre cette stupide chanson, l'alcool que ses hommes avaient bu et la frustration que devaient ressentir les mousquetaires après le duel, une rixe était inévitable... Son cœur manqua un battement quand il aperçut sa silhouette délicate derrière Athos et surtout son beau visage couvert d'ecchymoses rougeâtres. Quel gâchis !
Mais que diable faisait-il ici ? Il n'en avait pas eu assez, le voilà qu'il voulait remettre ça ? Seigneur, il ne pourrait pas arrêter un Jussac éméché, ni une douzaine de ses hommes prêts à se battre et encore moins autant de mousquetaires qui déjà faisaient craquer leurs doigts.
- Il est encore temps de retirer vos paroles, commença Porthos sur un ton qui suggérait le calme avant la tempête.
- Ah ! Je ne compterais pas là-dessus !
Deux douzaines d'épées sortirent de leurs fourreaux et s'entrechoquèrent au milieu de cris guerriers.
Un coup de feu aussitôt suivi d'un bruit de liquide coulant abondamment les figea dans leur mouvement.
Le comte de Rochefort avait dégainé son pistolet et avait tiré dans un tonneau dont le vin se répandait à présent en une longue rigole sur le sol.
- Vous allez tous ranger vos armes immédiatement ! gronda-t-il. Je n'ai aucune envie de devoir expliquer demain à Sa Majesté et à Son Éminence que leurs deux compagnies ont passé la nuit au Châtelet pour avoir bafoué leur édit sur les duels.
Il ne pourrait jamais tous les arrêter et les mener en prison, c'était évident ! Néanmoins, une telle rixe dans une auberge déjà peuplée causerait forcément un scandale, songea Athos. Il n'était pourtant pas question de laisser ces maroufles s'en tirer à si bon compte. Surtout après la victoire volée de l'après-midi !
Il fixa longuement le borgne d'un air de défi, puis remit son épée au fourreau aussitôt suivi des autres mousquetaires alors que d'un signe, Rochefort intimait les gardes de faire de même.
Sans le quitter des yeux, Athos fit un large sourire et son poing s'abattit sur le visage de Bernajoux qui était à sa portée et qui vola au travers de la salle...
Rochefort était furieux. Bon sang ! Ce prétentieux avait fait exprès de le provoquer en lui dédiant un de ses airs de "j'en ai rien à foutre" ! Impossible de revenir en arrière ; les bagarres aux poings seraient toujours permises, et à voir la hargne de ses officiers, ils avaient envie d'en coller plus d'une dans les fronts de ces effrontés de mousquetaires ! Et s'il pouvait lui-même remettre à Athos la monnaie de sa pièce, il le ferait avec un plaisir toujours renouvelé !
Toutefois, il avait bien mieux à faire que de se préoccuper du fat. Derrière le beau ténébreux, il avait remarqué l'air légèrement inquiet d'Aramis. Il était évident que le jeune homme était aussi habile à l'épée qu'incompétent lorsqu'il s'agissait de se servir de ses poings. En outre, il y avait fort à parier que Jussac souhaiterait profiter du chaos ambiant pour achever ce qu'il avait commencé plus tôt... Et il y avait déjà bien assez d'hématomes sur son visage délicat.
Profitant du désordre, il se faufila entre les pugilistes pour attraper son poignet et guider le soldat vers le fond de la salle. La main se rétracta et lui échappa facilement. Diantre ! quelle ossature fine ! Rapide, il reprit possession du poignet, non sans se faire servir un regard orageux.
- Ne restons pas ici, fit-il. Et je dois vous parler.
À peine convaincue, Aramis se laissa toutefois mener vers l'extérieur, laissant tous les autres enragés assouvir leur soif vengeance. Ce n'est que lorsqu'elle fut seule avec Rochefort qu'elle réalisa l'incongruité de la situation dans laquelle elle se trouvait. À quoi pensait-elle donc ? Athos et Porthos l'avaient mise en garde contre cet homme, et il avait prouvé sa fourberie il y a quelques heures. Et, elle, stupide créature, le laissait l'entraîner dans une ruelle obscure ! Bien joué, Aramis !
Dans les faibles lueurs venant de la taverne, Rochefort vit Aramis se tendre et porter la main à sa rapière.
- Je ne vous veux aucun mal... Je veux juste parler...
Elle lâcha lentement la garde de son arme avant de passer ses doigts dans les cheveux. Elle n'y entendait rien, mais elle ne sentait aucune menace émanant de cet homme. Mais pourquoi l'avait-il ainsi emmenée à l'écart ? Pour lui parler ? Pour lui parler de quoi, d'ailleurs ? Du duel qu'elle avait perdu à cause de lui ? Diable, quel effronté !
- Pourquoi m'avez-vous interrompu ? ragea-t-elle. Je gagnais ce combat !
- Je... je ne voulais pas vous causer d'opprobre ! s'exclama-t-il d'une voix douce.
Elle ne connaissait pas cet homme. C'était la première fois qu'elle lui adressait la parole, qu'elle entendait sa voix même ! Et pourtant, toutes les fibres de son être le croyaient. Il y avait une telle sincérité sur son visage ; il ne pouvait que dire la vérité. Il était réellement et sincèrement désolé.
- J'ai craint pour votre vie, fit-il simplement. Vous avez vraiment un style de combat... fascinant, mais si peu orthodoxe.
Aramis fut touchée. Il avait vraiment cru que sa vie était en danger et ce n'était pas le fait qu'elle ressemblait à une fille qui l'avait poussé vers ce geste. Il n'avait pas pensé aux commentaires haineux qu'il ne recevrait ni aux moqueries dont elle serait victime.
Il soupira.
- Je suppose qu'il est inutile de vous proposer de venir joindre mes rangs.
- Ha ! rit-elle en croisant les bras. Je ne suis pas certain que votre imbécile de Jussac apprécierait ma présence !
Il ne s'offusqua même pas qu'Aramis ait qualifié Jussac d'imbécile. S'il devait vraiment choisir entre lui et son garde, la décision serait facile à prendre !
- Je ne peux pas, reprit-elle sérieusement. C'est le roi que je dois servir.
- Pourquoi ?
- C'est ainsi, conclut-elle avec une intonation qui suggérait qu'elle n'en dirait pas davantage et qu'il était impossible de la faire changer d'idée.
- Sommes-nous donc condamnés à être ennemis ?
- Je sers mon roi, et vous servez le vôtre, répondit-elle, sarcastique, mais déjà radoucie. Rien ne nous oblige à être ennemis.
- Les gardes du cardinal n'ont pas l'habitude de fraterniser avec les mousquetaires du roi...
Mais pour lui, pour cet ineffable militaire, il était prêt à réinventer les traditions.
Doucement, il avait approché la main vers son cou, là où les doigts de Jussac avaient laissé quelques stries mauves. Aramis recula à peine et se surprit à lui permettre de s'approcher. Comment rester en colère devant un visage si désolé ? Elle en oublia son ire, les avertissements d'Athos et de Porthos... et elle le fait qu'elle était déguisée en homme et qu'elle devait se comporter comme l'un d'eux. Dans la pâle lueur, son cache-œil semblait former une grande tache sur son visage et elle songea à nouveau à la douleur qu'il avait dû ressentir... Imperceptiblement, sa main gauche se leva pour effleurer la cicatrice qu'elle avait furtivement aperçue.
De son côté, Rochefort était en transe... Il était sur le point de toucher à cet ange qui l'avait si fortement ébranlé, et de se laisser toucher... lui qui ne laissait jamais personne s'approcher de son œil invalide, il permettait au divin damoiseau de le faire. Au sein de cette illogique situation, un violent mal de tête le saisit quelques instants et, contre sa volonté, il dut fermer les yeux, l'espace d'une seconde.
Quand il les rouvrit, Aramis était là… si près de lui… Il pouvait sentir son souffle tiède courir sur ses lèvres…
- Que dirait-on si on vous voyait avec moi ? dit le mousquetaire dans un murmure.
Dieu que sa voix était suave ! Une voix ni mâle ni femelle...celle d'un ange, bien sûr !
- On... on en dirait bien des choses !
- Je suis un sodomite...
Sa bouche était si près de la sienne !
- Une poupée... un inverti… Ça ne vous fait rien ?
Il n'en avait rien à redire ! L'avoir entre ses bras, si tentant, si…
Le bout de la langue du chérubin s'attaqua à sa bouche. Oh, Seigneur ! Non, il n'avait absolument rien à redire sur le fait d'être vu ou non en compagnie du bel éphèbe ni de se laisser embrasser par lui ! Son corps refusait de bouger, de peur qu'Aramis cesse ses manœuvres. Non pas qu'il en eut la moindre envie, bien au contraire ! Il voulait passer les bras autour de cette taille, plus fine que celle de bien des femmes... Il voulait plonger ses doigts dans ses boucles blondes... Qu'est-ce qui lui prenait, sacrebleu, de se laisser séduire par un homme ? Oh, ciel, un si bel homme... ! Il se voyait déjà l'allonger sur un lit et le couvrir de longs baisers... Jusqu'en en oublier les convenances, les ragots et toutes les admonestations contenues dans le Catéchisme, il pourrait se perdre dans ses yeux si clairs... si...
- Était-ce vraiment nécessaire ?
Quoi, nécessaire ?
- Je ne suis pas une donzelle en détresse…
Bien sûr que non !
- Je suis terriblement désolé !
- Mêlez-vous de ce qui vous regarde...
- Je jure que je ne recommencerai plus!
- On en parlera demain, à la caserne…
À la ...quoi ?
Rochefort ouvrit les yeux. Il était étendu de tout son long sur le sol. Un chien errant lui léchouillait le visage. Il repoussa rageusement l'animal outrecuidant. Il ne manquerait plus qu'il attrape la rage et sa journée serait définitivement catastrophique. Où était passé... ? Alors qu'il reprenait ses esprits, trois ombres très dissemblables mais bien reconnaissables se dessinaient.
Athos, Porthos et Aramis se tenaient debout à quelques pas de lui. Les mains fermement plantées sur ses hanches, Aramis paraissait très en colère... Même dans le brouillard de son cerveau douloureux, Rochefort fut frappé par l'énergie qui émanait de ce si petit corps face à ces deux titans. Saint Michel et son glaive n'avaient pas autant de prestance !... Il n'eut toutefois pas le temps de s'extasier plus longtemps. La porte de l'auberge venait de s'ouvrir et un mélange de visages qu'il connaissait bien apparut. Il se raidit et mit rapidement de l'ordre dans sa mise.
- Je me demandais où était passé le héros du jour, déclara Jussac, nullement dégrisé de la rixe dont il affichait de vilains stigmates.
Athos et Porthos étaient déjà prêts à reprendre les hostilités, mais les autres mousquetaires disparus, le combat serait singulièrement déséquilibré, Rochefort devinant qu'Aramis ne serait pas d'une très grande aide pour ses amis.
- Il suffit, déclara-t-il d'une voix étonnamment ferme malgré la douleur lancinante de son crâne. Nous rentrons… et n'essayez pas d'autres coups en traître, vous ! ajouta-t-il à l'adresse d'Athos.
Sans accorder un regard de plus ni aux mousquetaires ni à ses hommes, considérant comme acquis qu'ils le suivraient sans rechigner, il se dirigea vers l'écurie. Il enfourchait son cheval quand il entendit un commentaire qui lui fit tourner la tête :
- C'est à se demander qui est le plus traître de nous tous.
Après s'être juré qu'un jour, il passerait son épée au travers du corps de ce bellâtre, les yeux de Rochefort croisèrent rapidement le bleu des prunelles déçues d'Aramis. À contrecœur, il ignora la désolation du bel archange et, tout en éperonnant sa monture, il gratifia le détestable Athos d'un doigt fort grossier, déclenchant l'hilarité de ses hommes éméchés.
Aramis contemplait la troupe de ses "ennemis" qui disparaissait dans les rues obscures. Que ce serait-il passé si Athos et Porthos n'avaient pas surgi pour assommer Rochefort ? Elle ne s'expliquait pas sa faiblesse devant cet homme étrange... Il avait paru si sincère... si blessé aussi... La solitude et la tristesse qui émanaient de lui étaient si profondes que pendant quelques instants, elle avait oublié qui elle était, son déguisement et les limites qu'il lui imposait... Si elle était encore femme, aurait-elle accepté de l'épouser si son oncle lui avait proposé ce prétendant ? L'image du cadavre de François remonta dans sa mémoire et elle ressentit à nouveau le déchirement intérieur qu'elle avait enseveli sous des montagnes de colère... Non, elle ne serait jamais à un autre homme que François...
- Maintenant que ces maroufles sont partis, nous allons pouvoir profiter de cette soirée !
Sur ces mots, Porthos la poussa avec sa douceur proverbiale vers l'intérieur de la taverne.
