!EDIT! : j'ai repris pas mal de choses, enlevé des longueurs, rajouté quelques scènes et réécrit les dialogues parfois (et changé le rating). Je pense que ce chapitre en avait bien besoin! J'espère que la nouvelle version vous plaira et le nouveau chapitre arrive très (très) bientôt! Surveillez votre boîte mail dans les jours à venir, bisous!

Ce chapitre fait pas mal avancer les choses donc évidemment, plus de longueur et plus de choses sur lesquelles je pourrais m'améliorer grâce à vous! N'hésitez pas à faire vos critiques positives ou négatives! Merci d'avoir attendu, les réponses à mes très chers revieweurs et BONNE LECTURE À TOUS!

Malya: Eh bien là voilà :) avec du retard certes... Mais la voilà quand même! N'hésite pas à donner ton avis!

Adalas: Merci! J'essaie de développer au maximum tous les persos, parce que je les trouve vraiment intéressants. J'y suis très attachée! Si tu ne te rappelles pas que John est responsable de l'accident ( ce qui est normal avec tant de retard de ma part!) il faudra relire le début du premier chapitre ;) En tout cas, merci de me suivre tout au long de cette fic! Bonne lecture

Elie Bluebell: Oui, c'est ce que je refais à chaque chapitre, sinon avec le retard je manque de m'emmêler les pinceaux! J'aime beaucoup le Mystrade et j'ai essayé de surprendre un peu en m'en servant comme fausse piste. J'ai juste du mal lorsque dans les fics tout le monde devient gay à la fois. Et je n'avais pas vraiment la place de m'étendre sur leur relation ici! J'espère que tu apprécieras cette suite, merci de rester fidèle!

Mimi Kitsune : Mycroft a le plus gros grain de sel de l'univers. C'est une montagne salée. Bonne lecture, n'hésite pas à me donner tes impressions!

NuwielNew : Hello! Joan se retrouve un peu au milieu oui, ça en fait un témoin de choix! Quant à Mycroft... Je te laisse lire mais ta review risque d'être incendiaire ^^'

Guest : Et pour notre cher(e) visiteur qui se reconnaîtra, merci beaucoup et la réponse à ta question est évidemment puisque tu lis ces lignes MAINTENANT! ;)


CHAPITRE 8


Un bruissement d'étoffe froissée, les halètements désespérés d'un homme à la respiration hachée par la course : chaque bruit semblait un vacarme dans le silence de la nuit profonde qui étouffait Sherlock. Plié en deux, la main crispée désespérément sur sa gorge, le détective aspirait convulsivement l'air et chaque bouffée de nuit glacée lui brûlait les poumons. Tout à coup le sol se mit à trembler légèrement en rythme, brommm… brommm… brommm… Sherlock écarquilla les yeux et cessa tout mouvement, un simple filet d'air siffla en s'échappant de sa bruits de pas résonnaient, lents, derrière lui...

Il se tendit et jeta un rapide regard dans la ruelle qui se refermait de tous côtés : impossible de s'enfuir ! Comme pour répondre à cette pensée le ciel se mua en plafond noir : une boîte glauque pour enfermer un rat aux prétentions de détective. Soudain conscient qu'il n'était plus seul, Sherlock se retourna. L'ombre était profonde de tous côtés, mais la forme qui s'avançait au milieu des flaques noires était plus noire encore, vomissant la nuit sur son chemin. L'Horreur sans nom s'immobilisa. Le temps s'arrêta l'espace d'une seconde et le silence fût total. Le corps crispé, Sherlock sentit la terreur couler comme un venin glacé dans ses veines. Il se mit à prier pour que le moindre son, fût-ce un cri, vienne briser ce calme infernal !

C'était un silence à vous faire envier la mort.

Tout ce qui l'entourait disparut soudainement et il se retrouva entouré de miroirs, au milieu d'une lumière vive. Il tourna sur lui-même et tous ses reflets lui renvoyèrent son regard de désespoir et d'abandon. Sentant un vide immense glacer lentement son coeur, Sherlock leva le bras et sans hésiter une seule seconde, écrasa son poing dans une des glaces. Son reflet disparut en un millier d'éclats. Le silence plana quelques secondes, puis les miroirs se brisèrent un par un. Le détective baissa les yeux sur sa main ensanglantée : lui aussi disparaissait. Il ferma les yeux et entendit la dernière glace se briser.

Le cœur de Sherlock rata un battement et il s'étrangla. Tout son corps se crispa sous une poussée d'adrénaline : il prit une grande respiration qui résonna dans sa chambre et ouvrit grand les yeux, cherchant une bouée à laquelle se raccrocher... De la lumière ! Il crut en voir un peu qui filtrait par les persiennes de sa chambre, il pouvait la percevoir et la situer dans son monde aveugle. Son regard s'y accrocha de manière désespérée, ne voulant pas même cligner des yeux, l'âme encore meurtrie par son rêve. Une main désespérée remonta sur son cœur pour en ressentir les battements erratiques et les cheveux collés sur son front par la sueur, il tenta de se redresser dans son lit. Un cauchemar, des lambeaux de pensées sans aucun sens… C'était tout… Le contact avec l'air frais de sa chambre et le drap humide de sueur finit par le calmer et le faire revenir à la réalité, doucement.

Voilà longtemps qu'il n'avait plus eu de cauchemars… Normalement lorsqu'il s'effondrait après des jours sans dormir, son sommeil était si profond qu'il ne rêvait que rarement. Ou alors peut-être ne se souvenait-il tout simplement pas… Le coeur battant encore irrégulièrement, il espéra soudain que les mauvais rêves ne deviendraient pas une habitude ou ne soient pas une conséquence de sa… nouvelle condition. Il luttait déjà suffisamment la journée, il n'avait vraiment pas besoin de ça !

Sherlock frissonna légèrement malgré lui. La peur était partie chassée par le rationnel, mais le malaise qu'il ressentait persistait, comme un serpent logé au creux de son ventre. Les bouffées d'air se faisant plus longues, il s'autorisa à rebaisser lentement ses paupières. Alors que son monde basculait seulement dans des nuances plus sombres il ne put s'empêcher de remarquer, amer, que fermer les yeux n'apportait aucune différence.

Aussitôt, une voix cynique sembla grincer dans son esprit. Sherlock la connaissait bien, elle et les tourments qu'elle apportait et il se crispa.

" Aveugle..."

Il essaya de la faire taire mais le combat était perdu d'avance.

Un rire moqueur résonna au fond de son cerveau, et les paroles qu'il entendit étaient d'autant plus difficiles à ignorer qu'elles avaient sa propre voix, froide et incisive.

" Aveugle. Quelle pitié... Tu ne vaux plus rien Sherlock… Un génie ?! Tu es ridicule ! Dépendant des autres pour marcher, dépendant des autres pour vivre!"

On peut fuir beaucoup de choses, mais son propre esprit on le garde avec soi jusqu'à l'accepter ou s'auto-détruire. Sherlock raisonnait avec lui même, tentant d'ignorer sa propre monstruosité, cette voix qui le narguait et le rongeait de l'intérieur. Alors qu'il commençait enfin à sortir de la torpeur due à son réveil, son corps relâcha soudain toute la douleur oubliée grâce au sommeil et à l'adrénaline.

La vague de souffrance était plus forte que les jours précédents, encouragée sûrement, par sa négligence de la veille lorsqu'il était sorti et avait veillé jusque tôt le matin. Un cri étranglé franchit ses lèvres et tout son corps se crispa. Des mains glacées vinrent enserrer son crâne de leur puissante étreinte et gratter furieusement ses paupières jusqu'au sang, jusqu'à ce que leurs ongles acérés se plantent dans ses yeux. Sherlock n'était pas étranger à la douleur : c'était une ennemie fidèle qui le suivait dans la plupart de ses aventures, et il savait comment la combattre.

Pliant toute sa volonté, il se réfugia dans son palais mental, là où il pouvait toujours voir. Il descendit les escaliers jusqu'à se retrouver devant une porte blindée, forma rapidement la combinaison et entra dans la pièce, refermant vivement la porte derrière lui. Au centre de la chambre forte se trouvait un lit, son lit d'enfant. La couverture épaisse et moelleuse aux motifs colorés recouvrait à peine un immense oreiller. Il se glissa entre le matelas et la couette, forteresse imprenable dans l'esprit de tous les gamins apeurés et attendit patiemment. La douleur essayait de rentrer : la chambre se mit à trembler, la porte gémit sur ses gonds. Il attendait, respirant à peine. La lumière de la pièce devint rouge et Sherlock s'enfonça un peu plus dans les oreillers : il avait besoin d'aide !

Le détective tourna les yeux vers le mur de droite et le fixa, tentant de se concentrer jusqu'à ce qu'un petit tunnel y apparaisse. Tout son espoir se fixa sur le passage qu'il créait grâce à l'imaginaire et il compta : une pièce plus à droite, oui, et tout droit...Il était là... Le tunnel perça le mur d'un couloir plongé dans l'ombre et une forme s'en approcha doucement, pas à pas, avant de s'y engouffrer en courant. Sherlock sentit approcher la présence familière et referma le passage aussitôt qu'elle eût pénétré dans la pièce : la chambre était de nouveau close. Enfin, la petite forme sortit de l'ombre et s'approcha du lit en trottinant, la tête haute. Sherlock se redressa, ses boucles brunes et sa peau pâle baignées de lumière écarlate, et tendit les bras dans un geste désespéré :

- Viens Barberousse, viens mon chien!

Le beau chien roux aux pelage bouclé s'élança vers le lit de son maître et y sauta agilement. La queue battant frénétiquement, il poussa des petits jappements et se laissa caresser, posant sa truffe humide sur la joue de Sherlock.

Des sirènes se mirent à retentir dans la pièce et la porte se tordit dans un grincement qui ressemblait à un cri de souffrance. Sherlock grimaça et serra Barberousse contre lui, s'accrochant à la sensation de douceur pour ne pas laisser entrer la douleur dans son esprit. Son compagnon s'allongea sur lui pour le protéger, indifférent au vacarme assourdissant qui régnait dans la chambre forte. Le nez plongé dans les boucles rousses épaisses, Sherlock sentit une langue râpeuse lui lécher la main. Le coeur battant follement, il concentra tout son esprit sur cette sensation rugueuse mais agréable et essaya de faire taire toutes ses autres pensées pour que le monde ne se résume plus qu'à Barberousse et lui.

Les hurlements des sirènes lui parurent soudain faiblir… Était-ce une illusion... ?! Non ! Voilà qu'il pouvait clairement le remarquer : elles s'éloignaient réellement, et la porte ne gémissait presque plus ! Il pouvait sentir le cœur de son chien battre contre le sien, et il exhala un soupir, ses mèches noires collées sur son front par la transpiration. La pièce arrêta de trembler et lentement, une par une, les alarmes s'éteignirent.

Barberousse se leva et s'agita un peu au dessus des couvertures. Il aboya gaiement et Sherlock se rassit doucement, méfiant. La porte était tordue, de profondes fêlures témoignaient de la force de l'assaut mais elle avait tenu, comme elle l'avait toujours fait. Le détective ferma les yeux, se concentra une nouvelle fois et quand il les rouvrit elle avait repris sa forme initiale. Barberousse sauta du lit et courut vers elle. Il se leva sur ses pattes de derrière et gratta légèrement l'ouverture blindée, tournant sa belle tête affectueuse vers Sherlock qui lâcha d'une voix blanche :

- Je ne veux pas sortir Barberousse. Je ne veux pas retourner dehors.

Son chien le fixa gravement.

- Je suis aveugle, si je sors, je ne vaux plus rien... Il n'y a qu'ici où tout soit normal.

Son compagnon vint lentement le rejoindre et posa sa tête sur ses genoux. Sherlock le caressa de sa grande main pâle et plongea ses yeux clairs dans les orbes d'un brun chaud qui le regardaient avec dévotion. Il serra les lèvres et murmura de sa voix profonde :

- Moriarty a décidé de m'éliminer pour de bon cette fois-ci, j'en suis sûr. Il a commencé à rassembler le plus d'informations possibles sur moi pendant que j'étais à Baskerville. Avec Mycroft nous avons décidé de le laisser sortir pour le leurrer mais… je ne pouvais pas prévoir ce qui allait m'arriver... Ni ses agissements. Je ne comprends pas pourquoi il s'attaque à toutes les personnes qui m'ont connues... Pourquoi il a tué Will...

Il tenta de prendre un ton détaché mais une colère sourde l'envahissait peu à peu. Toute son impuissance face à sa situation venait de lui éclater à la figure, comme une gifle qui l'aurait atteint jusqu'à l'os.

- J'ai peur, voilà la vérité... Peur qu'il s'attaque à Lestrade, à Molly, à Mrs Hudson ou même à John ! Il l'a déjà fait avant. Et je ne peux pas les défendre parce que je suis complètement handicapé, je ne vois rien et la douleur m'empêche de réfléchir correctement ! Même... Même Mycroft m'a abandonné et j'ignore pourquoi... Il doit savoir que c'est sans espoir ! A quoi bon se battre? Combien de temps est-ce que je pourrai continuer à vivre de cette manière ? Combien de temps avant que je ne retourne à mes démons et que John ne se lasse de moi ?!

Sa dernière question flotta un instant dans la chambre et réalisant une évidence affreuse, il écarquilla soudain les yeux. Son regard se perdit dans le vague, entrevoyant des lambeaux de futur sombres et déchiquetés dans l'air chaud qui l'entourait et ses poumons semblèrent se serrer, une douleur sourde plantée dans la poitrine.

- Oh mon dieu… John va partir…

Le silence lui répondit.

- Maintenant qu'il ne me reste plus rien de tout ce qu'il admirait, il va partir, il va m'abandonner comme Mycroft et je me retrouverai seul dans l'appartement, jusqu'à ce qu'un beau jour, je ressorte cette maudite boîte de médicaments et que je décide de tout arrêter ! C'est… C'est la fin…

Barberousse jappa et s'éloigna à nouveau vers la porte en courant, échappant aux mains pâles qui le caressaient. Une patte posée sur le métal renforcé, il regarda son maître en silence. Sherlock serra le matelas si fort que ses jointures blanchirent.

- Je ne peux pas sortir Barberousse ! Tu ne vois donc pas qu'il n'y a que la douleur et la mort dehors ?!

- Tu vas sortir Sherlock... Tu vas sortir et tu vas affronter la réalité.

Le grand brun sursauta violemment et se retourna pour dévisager avec inquiétude l'image de son frère qui le regardait sévèrement.

- Que… Qu'est-ce que tu fais là Mycroft… ?Tu n'es pas censé pouvoir venir ici…

- Je suis toujours là quand tu as besoin de moi.

Sherlock le regardait froidement, sachant que la véritable essence de Mycroft habitait cette projection de son esprit.

- Ça, ce n'est plus vraiment d'actualité. Aux dernières nouvelles tu m'as totalement abandonné… Et de toute façon je n'ai pas besoin de toi, plus maintenant, tout est terminé...

- Si je suis là, c'est que tu m'as appelé Sherlock. Et je vais te dire ce que tu vas faire puisque ton jugement est comme d'habitude, d'une stupidité aberrante. Il est hors de question que tu t'enfermes dans ton palais mental pour l'éternité mon cher frère… Tu vas retourner dehors et lutter. Tu n'as aucune autre option.

- Pourquoi ?!

-Parce que s'il existe une chance sur un milliard que tout finisse bien, tu dois te battre pour elle. Parce que Lestrade, Mrs Hudson et moi nous t'attendons là, dehors et que tu dois te battre pour eux, si ce n'est pour moi. Parce que John, John y croit et se bat lui aussi, il s'accroche à un espoir auquel nous nous accrochons tous.

- Une chance sur un milliard, je pense même pas que la probabilité soit aussi haute…

- Ce qui est certain, c'est que si tu abandonnes il n'y a aucune chance. Et je ne te laisserai pas faire ça Sherlock.

Mycroft eût un sourire ironique et glissa ses mains dans ses poches en haussant les épaules dans un geste plus vrai que nature.

- Après tout c'est mon rôle de grand frère non ? T'aider à te relever quand tu es au plus bas, ce genre de choses...

Un sourire moqueur éclaira brièvement les traits de Sherlock.

- Et tout le monde sait que tu prends ton rôle de grand frère tellement au sérieux…

- Ce sont sûrement les paroles les plus sensées qui soient sorties de ta bouche aujourd'hui, crois-le ou non. Allez Sherlock, sors d'ici.

Le cadet des Holmes descendit du lit avec une lueur amère dans le regard.

- De toute façon, je ne serais pas resté ici en laissant John.

Un marmonnement agacé lui répondit :

- Je suis content de voir que c'est l'amour familial qui te pousse à revenir à la raison… S'il y a bien une chose que je ne comprends pas -et tu sais qu'il n'y en a guère- c'est bien ton attachement pour John.

Sherlock hésita quelques secondes : il ne s'agissait après tout pas du vrai Mycroft. Il n'y avait pas vraiment de risque à répondre à sa projection mentale.

- Peut-être est-ce justement parce que l'on est tous deux un peu... brisés et anormaux. On se soigne l'un l'autre, on a réussi à trouver un équilibre ensemble. Après toutes ces années à croire que la solitude me protégeait... Il se pourrait bien que dans certains cas, avec la bonne personne, l'affection et les sentiments puissent être un avantage... Toutes ces années d'abandon… Tous ces gens qui m'ont menti, ont profité de moi et sont partis... Et il est venu. Et plus incroyable encore, il est resté.

La projection mentale de Mycroft venait apparemment d'être mise en défaut. La longue silhouette luttait actuellement contre la « crampe du sourcil » qui la guettait depuis tant d'années mais Sherlock l'ignora, concentré sur ses pensées.

- Je… Je resterai avec lui, malgré le risque qu'il parte. Jusqu'à la fin...

Il écarquilla les yeux en se rendant compte qu'il n'avait fait que formuler à haute voix une décision prise depuis des mois... Tant que John resterait à ses côtés, jamais il ne le quitterait!

Il avait fait le choix de la confiance, il avait enfin ouvert son armure, il en était sorti et l'avait déposée au 221b Baker Street ! Aspirant une goulée d'air il redressa les épaules en tremblant un peu et bien qu'il sache que tout était purement psychologique, il se sentit tout à coup plus léger. Le poids de la méfiance et de ses masques tombait enfin. Sherlock regarda un instant l'image de son frère qui ne bougeait toujours pas et il s'avança vers la porte. Il posa sa main sur la poignée et baissa les yeux vers son chien, lui souriant doucement.

- Au moins je sais que quoi qu'il arrive, quelle que soit la fin, tu resteras toujours là Barberousse. Fidèle jusqu'au bout...

Le chien lui aboya sa réponse et frotta sa tête contre ses jambes. Puis Sherlock ouvrit la porte et le laissa sortir, le regardant s'éloigner et reprendre sa place dans le couloir, attendant patiemment le prochain retour de son maître lorsqu'il aurait à nouveau besoin de lui. Le trottinement de ses pattes s'effaça et Sherlock détourna les yeux et referma la porte de métal. Il remonta les escaliers et regarda autour de lui, profitant de sa vue qu'il allait perdre dans le monde réel. Un soupir franchit ses lèvres et il ferma les yeux, se retrouvant dans sa chambre.

Sherlock se redressa lentement contre la tête de lit et tendit l'oreille. L'appartement semblait calme et silencieux. La rumeur de la rue dehors lui indiqua que l'heure ne devait pas être trop matinale, et il crût entendre Mrs Hudson s'activer chez elle. Le détective ne pût s'empêcher de grogner, exaspéré de ne pas être capable de connaître une chose aussi simple que l'heure ! Une vague de honte le crispa mais il la laissa glisser, comme toutes celles qui étaient venues le torturer depuis l'accident. Il bougea lentement chacun de ses membres : la douleur était toujours présente, mais plus lancinante. Il avait réussi à éviter une crise : hors de question qu'il se mette à hurler en réveillant tout le monde. Il ne voulait pas inquiéter John et il ne voulait pas entendre la pitié dans son ton ou dans celui de Joan…

Il expira lentement et réfléchit: il ne fallait pas qu'il gâche une dose de Fentanyl. Les doses étaient limitées, il devait les prendre lorsqu'il en avait le plus besoin. Ce matin, il devrait expliquer son plan d'attaque à John et tout préparer avec lui. Oui, il en prendrait une. Le grand brun s'assit lentement et remarqua ce dont il s'était douté lors de son réveil, c'est à dire qu'il s'était endormi tout habillé. Il ne se rappelait même plus être arrivé jusqu'à son lit, John l 'avait donc ramené à sa chambre et il avait été trop faible pour ne serait-ce qu'enlever sa chemise… Il secoua ses épaules pour essayer de chasser ce sentiment d'humiliation qui le piquait à nouveau et se leva, avançant à tâtons puisqu'il ne savait pas si John avait déplacé des choses la veille.

Il arriva au salon sans bruit, se souvenant que John ou Joan devait y dormir et entendit la respiration de son colocataire dans le canapé. Il ronflait légèrement et Sherlock, sachant que le docteur avait perdu de nombreuses heures de sommeil à prendre soin de lui, hésita à le réveiller. Curieux comme il s'était adapté à John… Selon l'avis commun, Sherlock savait qu'il était considéré comme impossible à vivre et s'il devait être franc… Il y a quelques années il leur aurait donné raison. Était-ce lui qui avait fondamentalement changé ? Non, il ne le croyait pas. Il y avait plus fort à parier sur John et son influence. Le détective sourit bizarrement alors que la pensée étrange qu'il était en train de travailler sur l'affaire John et Sherlock lui traversait l'esprit. En temps normal il aurait refoulé ces idées dans un coin de son cerveau, mais les conditions actuelles (il évitait d'employer le mot aveugle et ses dérivés) l'obligeaient à s'occuper de détails qu'il avait autrefois classé « négligeables ».

Il fit demi-tour, plongé dans ses pensées et se dirigea vers la cuisine avant de heurter une chaise qui avait été déplacée. Il s'immobilisa et jura mentalement mais John semblait toujours dormir. Le grand brun mit la cafetière en marche et le doux ronronnement de l'appareil fit écho à celui de son estomac : il leva les mains au ciel, vivante image du désespoir semblant demander "Pourquoi, ô ciel, m'as tu attribué un estomac et le poids d'un corps matériel qui me ralentit chaque jour?!".

Un petit rire murmuré répondit à son geste et il ne se retourna pas, reconnaissant la voix de Joan. Il ouvrit un placard où John rangeait les courses, cherchant le pain à tâtons et bientôt il sentit Joan s'approcher et lui tendre le paquet. Un sourire un peu crispé étira ses lèvres et il indiqua la direction du toaster à la jeune femme qui le remercia en chuchotant. Ils préparèrent leur petit-déjeuner en silence, Joan aidant Sherlock avec tact dès qu'elle le pouvait. Quand tout fût prêt, il ouvrit enfin la bouche pour lui demander doucement l'heure.

- Il est exactement... souffla-t-elle, onze heures cinquante-quatre.

Sherlock écarquilla les yeux avant de regretter le mouvement qui avait réveillé la douleur lancinante. Ils avaient dormi près de 9 heures... Il marcha jusqu'au canapé (en évitant la chaise cette fois) sans savoir que Joan le suivait des yeux en souriant, et se pencha pour réveiller John qui avait arrêté de ronfler et dormait d'un sommeil plus léger. En se fiant au souffle qu'il entendait, il tendit le bras pour essayer de le secouer doucement sans lui mettre la main dans la figure. Sherlock atteint ce qu'il reconnût comme son épaule, et à son contact John remua. Incertain de s'il était éveillé ou non, Sherlock attendit un peu mais le blond ne bougeait plus. Il le secoua à nouveau et dit doucement :

- Il est bientôt midi John, tu devrais te lever.

Un marmonnement indistinct lui répondit.

- Quoi?

- J'ai... dit... Bonjour...

La voix était ensommeillée mais affectueuse et Sherlock se redressa avec un sourire étrange aux lèvres qui le surprit lui même. Une douce félicité l'envahit : Il n'y a que la mort et la douleur là-dehors avait-il dit ? Non, il y avait aussi beaucoup d'affection. Le grand brun pouvait sentir l'odeur du corps de John, une odeur douce à laquelle il avait déjà prêté attention parfois. Une vague de regret l'envahit et il désira plus que tout pouvoir observer le visage de John, ses traits familiers et son sourire complice. Il l'imaginait, la trace de l'oreiller creusée sur la joue et les cheveux légèrement ébouriffés éclairés par la lumière du midi.

L'amertume qu'il ressentit lui vrilla la gorge, et il se détourna vers la cuisine, entendant John se redresser et le suivre lentement. Le petit-déjeuner se fit dans le calme, Sherlock prit sa dose d'antidouleurs et poussa un soupir de soulagement alors que les effets se faisaient sentir. Une atmosphère tranquille les entourait tous. Étrange, pensa le détective, alors que leurs vies étaient menacées par un dangereux criminel. Les odeurs de nourriture emplissaient les narines du détective, mélange de café aux arômes de terre, de thé anglais et de pain chaud. Les effluves emplissaient la pièce.

Mrs Hudson monta pour leur amener des gâteaux qu'elle avait préparé, et Joan et elle sympathisèrent pendant que Sherlock prenait John à part pour lui expliquer son plan. Lorsque le blond proposa d'aller chercher la jeune femme pour qu'elle participe à leur conversation Sherlock le retint:

- Non.

- Comment ça non? Tu m'as dit hier qu'elle t'avait donné son accord pour servir d'appât, alors pourquoi est-ce que tu refuses de parler de toute cette histoire devant elle? Ça n'a aucun sens.

Ils essayaient de chuchoter pour ne pas attirer l'attention des deux femmes dans le salon.

- Je t'ai dit qu'elle me devait une faveur tu te rappelles?

- Oui bien sûr. Tu lui a permis de travailler pour Mycroft.

- Eh bien, lorsqu'on a discuté hier... Je lui ai rappelé ce service et je lui ai demandé si elle était prête à payer sa dette. Elle était d'accord et disons que lorsqu'elle m'a demandé ce qu'il fallait faire...

- Tu ne lui as pas dit qu'elle allait servir d'appât?

Le ton de John était surpris et oh, à peine agacé.

- Tu lui as menti Sherlock?

Sherlock haussa les épaules :

- Non, j'ai juste refusé de lui répondre et je lui ai demandé si elle avait assez confiance en moi pour accepter sans savoir ce qu'il allait se passer.

John le fixa, incrédule.

- Et... elle a dit oui?

Le détective leva un sourcil en remarquant l'étonnement dans son ton.

- Bien sûr. Je t'ai dit qu'elle avait accepté. Je ne te mentirais pas. « Ou presque », pensa-t-il en se souvenant de sa discussion avec Lestrade.

Le visage de John affichait clairement son scepticisme, et bien que Sherlock ne puisse pas le voir, il sentit que le silence qui planait signifiait quelque chose.

- Quoi?

- J'ai du mal à comprendre pourquoi elle fait ça.

- Je te l'ai déjà dit, elle me doit un service...

- Oui je sais, l'interrompit le blond, mais entre lui offrir un job dont elle rêve et mettre sa vie en danger, tu ne trouves pas qu'il y a disproportion?

Sherlock sembla réfléchir sérieusement à la question.

- Non je ne pense pas. Grâce à mon intervention, elle a pu passer dix années de sa vie à exercer un métier qui lui plaît au lieu de se résigner à rester enfermée dans une existence banale, ce qui l'aurait fait dépérir. En plus, dans ce métier elle a rencontré celui qu'elle considère, même si ses goûts sont discutables, comme l'homme de sa vie alors j'imagine qu'il n'y a pas vraiment disproportion... Et puis tu sembles ne pas l'avoir vraiment bien cernée. Même si elle ne m'avait dû aucun service elle aurait certainement accepté.

- Pourquoi?

- Elle aime le danger, c'est ce qui la pousse à vivre. Et si elle réussit à coincer Moriarty avec moi, ça influencera peut-être l'avis de Mycroft...

John sourit :

- Elle n'a pas choisi le bon frère...

Sherlock faillit continuer à parler, mais comme les mots faisaient leur chemin dans son cerveau, il s'immobilisa.

- Qu'est-ce que tu veux dire par là?

- Eh bien tu as l'air de bien mieux la comprendre que lui. Et vous avez une affection certaine l'un pour l'autre. Vous n'avez jamais pensé que... Je ne sais pas moi... Ça pourrait coller entre vous?

Sherlock soupira d'un air agacé:

- Je ne saute pas sur tout ce qui bouge MOI.

John décida d'ignorer l'insulte, trop occupé à suivre une piste qui lui semblait intéressante.

- Alors ? Est-ce qu'il y a déjà eu quelque chose entre vous deux ?

Le grand brun marmonna :

- Je ne comprends vraiment pas pourquoi tout cela t'intéresse.

Il laissa planer le silence et tourna soudain la tête dans ce qu'il croyait être la direction du blond :

- Est-ce que tu ne serais pas jaloux... ?

- Jaloux de Joan ?

John pouvait sincèrement dire que ça n'avait pas été sa première pensée. Mais alors qu'il posait la question à haute voix il ne put s'empêcher de se demander s'il devait l'être. Nerveux sans vraiment savoir pourquoi, il rit doucement, essayant de ne pas attirer l'attention sur eux.

- Non ! Je veux dire… Je pense que notre relation que l'on a construite est bien plus développée que la vôtre, même si vous vous connaissez depuis plus longtemps et jamais je ne serais jaloux de…elle… avec toi… Enfin même si vous aviez eu une quelconque euh, relation… Vous êtes libres et je ne serais certainement pas jaloux d'elle, parce que ça signifierait que… je... enfin tu as compris.

Il y eût un silence, un léger sourire moqueur apparut sur le visage pâle de Sherlock et il lâcha :

- J'allais dire « jaloux de moi ». Je pensais que peut-être vu ton attitude habituelle envers les femmes qui consiste, assez déplorablement je dois le dire, à courtiser tout ce qui bouge, notre Joan t'intéresserait. Tu aurais pu me prendre pour un potentiel rival. Mais au vu de ta réaction, on dirait bien que je me suis trompé…

John eût un léger mouvement de recul et fronça les sourcils :

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Eh bien, si on en croit tes justifications douteuses, on dirait bien que tu es jaloux de Joan... Et plus précisément selon tes propres mots, de « notre relation ». C'est curieux, j'aurais pourtant pensé qu'elle te plairait plus que moi vu que tu passes ton temps à crier sur tous les toits que tu n'es pas gay...

L'agacement que ressentit John à cette remarque était totalement injuste et exagéré, mais le savoir ne l'aida pas à se sentir plus calme. Il haussa le ton.

- Je ne suis PAS jaloux de Joan.

La principale intéressée qui parlait toujours avec Mrs Hudson à l'autre bout de la pièce tourna la tête en entendant son nom, le regard interrogateur. John secoua vaguement la main, lui indiquant que c'était sans importance et après une seconde de flottement elle reprit sa discussion avec la logeuse. John la vit se retourner avec soulagement, et il murmura d'un ton sec à Sherlock qui était resté les yeux fermés, interloqué :

- Et pour ta gouverne, sache qu'en effet je la trouve très attirante. Elle me plaît beaucoup, elle est très jolie et intelligente. Si elle ne flirtait pas avec Mycroft, je l'aurais invitée à prendre un verre sans hésiter. Ce que je vais peut-être finir par faire d'ailleurs !

Sherlock entendait le ton de John se faire plus froid de seconde en seconde. Il haussa légèrement les sourcils : il n'avait certainement pas prévu cette réaction de sa part. Tout ce qu'il avait voulu faire, c'était lui faire prendre conscience de sa jalousie envers la jeune femme qu'il avait révélée en parlant trop vite. Il ne pouvait voir le visage du blond mais ses paroles indiquaient qu'il se tenait sur la défensive. Il tenta de calmer le jeu :

- Je n'en doute pas, je la trouve moi-même euh… charmante. Je ne pensais certainement pas que tu prendrais aussi mal ma remarque.

Sherlock ne vit pas John crisper sa mâchoire :

- Je ne la prends pas mal, je ne comprends pas ce que tu insinues, c'est tout.

- Je n'insinue rien ! Je t'entends te justifier pauvrement et j'en conclus que tu es jaloux de la possible relation qui me lie avec Joan, mais qu'au lieu de me prendre pour un rival tu as tendance à la craindre elle. Et puisque tu réagis plutôt négativement, je te rappelle que c'est toi qui as eu la curiosité de connaître ces détails de ma vie privée.

Un grincement de dents indiqua à Sherlock qu'il avait touché juste, mais que sa dose de tact était à revoir. Il changea de tactique :

- Si ça peut te rassurer, tu n'as aucune raison d'être jaloux. Comme tu l'as dit toi-même, la relation qu'on a tissé depuis que je t'ai rencontré est bien plus forte que ce que j'aie jamais vécu avec Joan. Elle et moi étions ensemble à la fac, on a parlé, elle était moins ennuyeuse que les autres et puis il s'est avéré que mon frère a eu besoin d'un nouvel agent au moment où on nous a remis notre diplôme. Voilà tout.

John se décrispa légèrement mais ne put s'empêcher de se tenir sur la défensive. Il était en colère contre lui-même : pourquoi avait-il cette attitude absurde ? Après tout, même s'il considérait que Sherlock se faisait des idées, ça ne devrait pas le toucher autant ! Effrayé par ses pensées il secoua la tête et murmura d'un ton froid :

- J'imagine que c'est comme ça que tu choisis ton entourage ? Avec des gens qui te paraissent seulement moins ennuyeux que les autres ?

Sherlock sentit une boule familière lui peser dans la gorge, comme à chaque fois qu'il venait à se disputer avec John et qu'il ne le comprenait pas. Il aurait voulu pouvoir ouvrir son crâne pour montrer son cerveau à l'ex-soldat et John aurait lu dans sa matière grise à livre ouvert, le soulevant et le retournant, un Champollion et une pierre de Rosette des temps nouveaux. Mais c'était impossible et il lui fallait tenter de trouver les mots.

- Non, je ne choisis pas mon entourage... C'est vous qui m'avez choisi.

Une petite voix résonnait dans l'esprit de John Watson… Une petite voix s'interrogeant sur sa jalousie et sur beaucoup d'autres choses… Et ça ne plaisait pas du tout à l'intéressé qui essaya de la faire taire en grognant :

- Donc tu accueilles à bras ouverts toutes les personnes qui t'acceptent ?!

- John… Tu parles de ça comme s'il s'agissait de centaines de personnes… Or de toute ma vie il n'y en a pas eu dix qui ont réellement essayé de me connaître sans que ce soit de la moquerie ou par intérêt. Et oui, je me suis intéressé à chacun d'entre eux, parce que je considère que l'effort qu'ils avaient fait ne méritait pas qu'ils ne reçoivent que mon mépris et mon indifférence en retour.

- Eh bien… Je suis heureux de savoir que notre relation est basée sur le fait que tu aies daigné m'accorder un peu de ton attention…

Sherlock se sentait acculé pourquoi le blond avait-il cette attitude ? C'était ridicule, la situation pouvait tourner en rond ainsi pendant des heures, et ils perdaient un temps précieux. Quand on se bat contre un homme tel que Moriarty, chaque minute compte !

- John arrête. S'il te plaît.

- Quoi ? Je ne…

- C'est ridicule. Tu sais très bien que notre relation n'est pas basée là dessus. Je parlais des personnes comme Lestrade, Will, Mrs Hudson, Joan ou Molly. Je crois t'avoir dit et prouvé à plusieurs reprises que tu n'avais que peu de choses à voir avec eux.

John fixa la gorge de Sherlock où une petite veine battait un peu plus précipitamment. Il grimaça, exaspéré, et émit un grognement dubitatif.

- John…

La voix de Sherlock était légèrement tendue, comme s'il avait eu peur de l'effet de ses paroles. Ces derniers jours, alors qu'il affrontait son aveuglement, il avait eu un peu de temps pour penser à certaines choses… Le fait de ne plus voir avec ses yeux avait réveillé un autre type de vision, plus sensitive, et il avait dû affronter tout ce qu'il avait ignoré ou enfoui jusqu'ici.

- Tu ne peux pas douter de ça. Je n'ai jamais été aussi proche de personne. Tu n'es pas seulement mon unique ami… Tu es… tout ce que j'ai. Et c'est encore plus vrai aujourd'hui. Écoute… je ne développerai jamais une relation comme la nôtre avec une autre personne. Et ce pour plusieurs raisons...

Sherlock pouvait sentir que le blond se calmait, mais le silence qui planait lui était insupportable : John comprenait-il seulement l'importance de ses paroles? Savait-il leur importance, et la difficulté de les faire sortir ?

- La première c'est que sans toi, je ne serais plus ici.

L'aveu avait été lâché d'une traite. John leva la tête, un peu surpris et blasé :

- Tu parles du taxi ? On ne sait même pas si tu avais la mauvaise pilule… Tu aurais pu survivre.

- Non, je ne parle pas du taxi John. Je parle de chaque jour où j'ai plongé dans les recoins sombres de mon esprit depuis que je t'ai rencontré et je te parle des jours récents. Si je m'étais réveillé, aveugle, sans toi à mes côtés… Je ne serais plus ici, tu peux en être certain.

John sentit son coeur rater un battement. Entendre la théorie un peu émue de Lestrade et entendre cet aveu de la bouche de Sherlock lui-même n'avait rien à voir.

- Et la seconde raison pour laquelle tu es irremplaçable et unique à mes yeux… C'est que… C'est que tu...

Le grand brun se mit à paniquer. Il pouvait faire un monologue de trois heures pour exprimer ses sentiments ou dire à John une toute petite phrase… Quelques simples mots qui résumaient tout un univers. Mais il se sentait incapable de faire l'un ou l'autre : sa gorge avait décidé qu'il ne pourrait sûrement plus jamais respirer ou dire quoi que ce soit et quand les mots nous manquent des élans nous sautent parfois à la gorge, nous faisant agir comme des fous. Se fiant à la respiration de John, il le saisit par les épaules et vint poser son front contre celui du blond, mêlant ses mèches sombres aux cheveux dorés. Dans ce geste presque désespéré on eût dit qu'il tentait de mêler ses pensées avec celles de son colocataire, afin que John puisse voir l'océan de sentiments qui se déchaînaient en lui.

Joan qui jetait un coup d'oeil par dessus l'épaule de Mrs Hudson vit les deux hommes enlacés, le visage bouleversé de Sherlock et les traits paralysés de John. Elle haussa les sourcils et entraîna rapidement la logeuse vers son appartement sous prétexte de vouloir visiter la maison.

Sherlock et John les entendirent sortir, et le grand brun prit une respiration tremblante en remontant ses mains sur le cou de John, effleurant les petites veines qui battaient furieusement sous la peau.

John pouvait sentir le souffle rapide de Sherlock lui caresser les joues et les lèvres, et une pensée, une seule pensée l'obsédait à cet instant : prendre possession des quelques centimètres qui les séparaient et sentir la présence de Sherlock toute entière contre lui. Un frisson de désir pur le saisit et l'envie d'effleurer, de se presser contre cette peau blanche monta en lui. Un millier de pensées et de questions lui traversèrent l'esprit mais il n'y prêta aucune attention. Tout ce qu'il voyait en ce moment était le haut d'un col un peu plissé, un cou pâle et le bas d'un visage parsemé de petites coupures qui cicatrisaient. Tout ce qu'il ressentait c'était les doigts de Sherlock sur son cou et les pulsations anarchiques de leurs deux coeurs. Tout ce qu'il sentait c'était l'odeur du souffle de Sherlock mêlé aux effluves savoureuses de leur petit-déjeuner. Il prit une inspiration serrée et rapprocha Sherlock, pressant ses lèvres sur les siennes.

Sherlock baissa la tête et se laissa guider dans ce baiser qu'il sentait plein de force retenue : John se demandait sûrement s'il allait se retirer, si la peur allait prendre le dessus. Il sentit que l'étreinte était relâchée et ne le retenait pas. Il lui offrait la possibilité de partir, de tout arrêter maintenant. Sherlock grogna contre les lèvres de John et réaffirma sa prise sur la nuque du blond : ne voyait-il pas que ce n'était que le point culminant de tous les petits signes qui existaient entre eux depuis bien longtemps, que tous les autres avaient vu, et auxquels John était resté aveugle ? Qu'il ne s'agissait que la conséquence logique de l'aveu de Sherlock ? Il n'allait nulle part, et il comptait bien faire comprendre ça à l'homme qui l'embrassait avec moins de certitude à chaque instant. Le grand brun tira les mèches enroulées sous ses doigts et John inclina légèrement la tête en arrière en s'arrachant au baiser. Sherlock approcha ses lèvres encore humides de son oreille et murmura à l'oreille du blond :

- Je t'imaginais plus… passionné dans mes fantasmes… Est-ce qu'il faut que je retourne dans ma chambre pour me calmer ou est-ce que tu vas enfin me montrer que tu peux mieux faire qu'une simple projection de toi ?

John ferma les yeux en entendant la voix grave traverser son corps. Il savait parfaitement que Sherlock voulait faire appel à sa fierté virile, mais la simple idée du grand brun l'imaginant dans ses fantasmes avait largement suffi à le rassurer. Ouvrant des yeux sombres de luxure il poussa Sherlock contre le mur derrière lui et glissa ses mains sous la chemise du détective qu'il déboutonna à moitié. Le sourire narquois et victorieux qui régnait sur les lèvres de Sherlock disparut dans un hoquet lorsque des doigts légèrement rugueux effleurèrent ses côtes et que des dents glissèrent sur son cou pour venir mordiller le lobe de son oreille.

Une sensation de bonheur intense s'étendit dans tout le corps de John au son étranglé qui franchit les lèvres de son colocataire et il glissa ses mains dans les boucles brunes qu'il enroula doucement autour de ses doigts, avant de revenir prendre possession de la bouche de Sherlock. Il ouvrit les lèvres délicatement et le grand brun imita son geste, lui permettant d'approfondir leur étreinte. Bien qu'ils soient tous deux habillés, les sens de John étaient si sensibles qu'il lui semblait être peau contre peau avec le détective, il pouvait sentir les mains de Sherlock caresser la ligne de sa mâchoire et glisser le long de sa clavicule sous son T-shirt. Jamais il ne s'était senti aussi bien ni aussi complet qu'à cet instant précis, et il souhaita furtivement que son monde se résume désormais à cette bulle de bien-être. Un grincement léger mais indiscutable fit éclater cette bulle en lambeaux.

Sherlock se crispa brusquement et interrompit le baiser : un pas montait les escaliers, lent mais ferme. Il lui semblait entendre les pas de son rêve, la marche inexorable du destin, et il eût la certitude inébranlable que ce qui approchait venait pour apporter le malheur et briser ce qu'il avait réussi à construire jusqu'ici. Il se redressa, s'éloigna légèrement de John en lui indiquant la direction de la porte, et lui murmura d'un ton sombre :

- Mycroft.

Il entendit John respirer brusquement et le grand brun l'agrippa par la première chose qu'il trouva et qui se révéla être son coude pour le diriger vers la table du petit-déjeuner où ils s'assirent rapidement. Sherlock entendit la porte de l'appartement s'ouvrir et il sombra dans le mutisme le plus complet en mâchonnant un toast froid qu'il avait trouvé à portée de main.

John entendit les pas lents traverser le salon et alors qu'il saisissait un couvert qui traînait sur la table, un frisson lui parcourut le dos. Une ombre tomba sur la table et il tourna la tête pour apercevoir Mycroft dans l'ouverture de la cuisine. Il voulut le saluer mais l'aîné des Holmes avait le visage encore plus glacial que d'habitude et ses paroles se bloquèrent dans sa gorge. Leurs yeux se rencontrèrent et John, à sa grande surprise, crût y lire une haine froide dirigée toute entière contre lui. Un réflexe qu'il trouva ridicule lui fit raffermir sa prise sur le couteau qu'il tenait à la main et il tenta de rendre son visage le plus neutre possible. Il observa Sherlock en face de lui qui malgré son apparence nonchalante n'arrivait pas à cacher la tension qui l'habitait. John faillit sourire en remarquant que sa chemise était à moitié déboutonnée et que ses lèvres étaient plus rouges que jamais, mais Mycroft jeta un bref coup d'oeil à son frère et lui lança :

- Est-ce que je peux te parler Sherlock… en privé.

Ce n'était pas une question même si ç'avait été formulé comme tel, et John et Sherlock l'avaient bien compris. Le premier se leva pour sortir mais en l'entendant faire, Sherlock le fit s'arrêter d'un geste de la main.

- Si tu as quelque chose à me dire Mycroft, tu peux aussi bien le faire devant John.

- Je crains que ça ne te déplaise.

- Je crains que je ne me fiche royalement de ton avis Mycroft.

John se rassit lentement sous le regard polaire de l'homme en costume.

- J'ai une information à partager qui, il me semble, devrait vous intéresser puisqu'elle vous concerne tous deux. Il me paraissait inimaginable que vous ne le sachiez pas déjà mais… Après tout, on dirait bien que c'est le cas.

- Tu nous fait mourir d'impatience Mycroft.

Sherlock fixa la direction de la voix de son frère et ouvrit ses yeux ensanglantés. John qui regardait l'aîné des Holmes le vit frémir et reprendre contenance.

- Sherlock, dis-moi, as-tu repensé à ton accident pendant les derniers jours ?

- Oh non, je trouve que c'est d'un banal d'être aveugle Mycroft… On exagère vraiment les inconvénients de la cécité. Vois-tu, il y a également d'incomparables avantages. Et le premier sur cette liste, c'est que je n'ai plus à supporter ta tête. Le deuxième, et sa suite logique, étant évidemment que je n'ai plus à supporter la vue du reste de ton corps non plus.

John aurait pu rire si la tension dans la pièce n'avait pas été aussi forte.

- Je ne te parle pas des conséquences de ton accident auxquelles j'en suis sûr, tu as su prêter toute ton attention. Je te parle des circonstances dans lesquelles il s'est produit.

John vit Sherlock détourner son regard et revenir à son toast, ignorant apparemment son frère, mais lui-même qui avait passé tellement de temps avec le détective pouvait apercevoir des marques de trouble sur son visage. Et John savait que si lui les avait aperçues, Mycroft ne les avait certainement pas ratées. Il crispa la mâchoire et s'empêcha d'intervenir, ce qui aurait risqué de desservir et de déplaire à Sherlock.

Mycroft resta silencieux quelques secondes et finit par asséner brusquement :

- C'est John qui rentrait du travail ce soir-là alors qu'il pleuvait ! C'est John qui a ouvert la porte qui en claquant contre le mur t'a fait sursauter, ce qui a entraîné ta mauvaise manipulation et l'explosion ! C'est John qui est responsable de ton accident, de ta cécité, et de votre situation complètement désespérée face à Moriarty !

John sentit le sang quitter son visage et il eût un étourdissement qui le laissa haletant. Il fixa les yeux de Mycroft pour y trouver une trace de mensonge mais ce dernier ne lui adressait pas un regard et observait son frère, les lèvres serrées. John tenta de se souvenir… Il avait claqué la porte… Et puis juste après, une seconde plus tard peut-être, il avait entendu ce cri déchirant… Oui, ça correspondait… S'ils avaient prêté ne serait-ce qu'un peu d'attention à l'événement ils s'en seraient rendus compte immédiatement, mais ils avaient été embarqués dans une spirale de meurtres et de souffrance trop rapidement et aucun des deux n'avait réfléchi à la cause originelle. Qui se trouvait être un geste banal et fatal de John.

Le souffle bloqué, il leva les yeux et se força à regarder le visage de Sherlock. Toutes ces brûlures, c'est lui qui les lui avait infligées... Toutes ces coupures profondes qui peinaient à cicatriser, il aurait tout aussi bien pu tenir un couteau pour le lacérer sauvagement, et ce regard rouge... Ces yeux baignant dans leur propre sang, il les avait tailladés de ses propres mains ! Le docteur lâcha le couteau qui résonna sur la table et se leva brusquement : l'envie de vomir le prenait à la gorge et sans oser regarder les deux frères il se dirigea vers les toilettes où il régurgita son petit déjeuner. Les jambes tremblantes, il s'effondra la tête sur la cuvette et resta paralysé.

Sherlock entendit John se lever et se ruer dans le couloir et il l'entendit vomir. C'était un bruit de fond face au vacarme de son cerveau. Il savait que Mycroft avait raison, tout était logique, et s'il s'était posé la question plus tôt il serait arrivé à la même conclusion très rapidement. Seulement voilà, il s'était réveillé, son frère l'avait abandonné et la spirale de la souffrance avait commencé, entre la douleur physique due à ses blessures et la torture mentale que lui faisait subir Moriarty en menaçant de tuer ses proches. Il n'avait pas réfléchi une seconde aux causes de son accident, et Mycroft était revenu lui assener la terrible vérité. Sherlock se sentit empli d'une fureur qu'il eût du mal à maîtriser :

- Comment es-tu au courant ?

Mycroft dut entendre la violence sous-jacente dans sa voix puisque Sherlock l'entendit se déplacer légèrement plus loin de lui.

- John a parlé de l'accident à Greg à l'hôpital. Greg m'en a parlé.

- Greg ?

- Lestrade, Sherlock… Il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre ce qui s'était passé et qui semblait vous échapper à tous.

- J'imagine que tu es fier de toi… ? Tu as compris quelque chose avant nous… C'est formidable Mycroft, une remarquable intelligence que la tienne dis-moi.

Sherlock sentit ses doigts se mettre à trembler, tapotant involontairement la table. Tap, tap, tap, tap…

- Dis moi, Mycroft, mon cher frère, explique-moi ce que tu viens faire ici après m'avoir ABANDONNÉ !

Le dernier mot avait été hurlé et tous purent entendre la porte de Mrs Hudson s'ouvrir et deux femmes remonter l'escalier. La logeuse et Joan ouvrirent la porte qui claqua et s'arrêtèrent dans le salon en voyant l'aîné des Holmes qui ne leur jeta pas un regard, trop occupé à fixer son frère qui s'était levé, en rage.

- Dis-moi ce que tu espères faire, en nous faisant part de tes merveilleuses déductions. Viens-tu avec de l'aide ? Viens-tu offrir de l'affection à ton cher petit frère ? OU VIENS-TU COMME D'HABITUDE DÉTRUIRE TOUT CE QUI A DE L'IMPORTANCE DANS MA VIE ?!

Sa respiration sifflante résonnait dans l'appartement et Mycroft vit de nouveaux vaisseaux sanguins exploser et répandre leur contenu autour de ses pupilles. Sherlock s'avança vers son frère qu'il entendait respirer, et le fit reculer.

- Parce que cette fois... écoute moi bien Mycroft, cette fois, je ne te laisserai pas faire. TU M'ENTENDS ?! EST-CE QUE TU M'ENTENDS MYCROFT ?! RÉPONDS-MOI !

Mycroft essayait de ne pas montrer ses émotions alors que son frère lui hurlait à la figure, mais ses yeux s'écarquillèrent de peur lorsqu'il vit un filet de sang se mettre à couler du nez de Sherlock.

- Calme-toi Sherlock je t'en prie.

La voix était celle de Joan et Sherlock sentit une main ferme et féminine le mener vers le salon. Il résista un instant, tremblant, mais il finit par la suive avec un rictus de souffrance. Il se lécha les lèvres et en comprenant d'où venait le goût métallique il s'essuya avec sa manche blanche qui se teinta d'un rouge violent. Le détective entendit le pas de Mycroft s'approcher de l'autre côté de la petite table et alors que Joan persuadait Mrs Hudson de redescendre à son appartement, il essaya de se diriger à tâtons vers la salle de bain pour rejoindre John.

- Sherlock attends.

Une grimace douloureuse étira les lèvres du grand brun alors qu'il tournait le dos à son frère.

- S'il te plaît. Attends.

Sherlock s'arrêta et lança un regard aveugle sur le côté d'où venait la voix. Sa voix s'éleva en un murmure plein de désillusion et de colère :

- Tu as toujours été un grand frère horrible. Mais ce n'est que maintenant que je mesure à quel point tu n'as aucune affection pour moi. Tu m'as toujours tout ôté, mais je ne te laisserai pas m'enlever John.

- Tu te trompes ! Il est dangereux pour toi Sherlock, pourquoi ne le vois-tu pas ?! Tu ne comprends rien ! Tu n'as jamais rien compris ! Les sentiments rendent plus faibles et les attaches ne t'aident pas, elles te condamnent ! À chaque fois que Moriarty ou un criminel de moindre envergure veut te toucher il n'a que l'embarras du choix : qui attaquera-t-il ? Mrs Hudson ? Lestrade ? John ? Il l'a déjà fait et il recommencera ! Tu es vulnérable à toutes ses attaques, il a un nombre inimaginable de points de pressions. Lorsque tu étais seul, tu n'avais aucune défaillance, tu ne laissais pas une faille dans ton armure et jamais ils n'avaient d'emprise sur toi !

Sherlock rit faiblement :

- Aucune défaillance ? Vraiment Mycroft ? Les séjours à l'hôpital, les descentes de police à mon appartement et les semaines plongées dans les cloaques de Londre à me shooter jusqu'à ce que la mort me frôle…

- Oui et aujourd'hui tes amis t'ont bien aidé n'est-ce pas ? Te voilà en pleine forme ! TU ES AVEUGLE SHERLOCK, par SA faute ! Tu ne peux rien faire contre Moriarty, arrête de te leurrer… John lui a offert une occasion en or d'avoir ta peau, il aurait aussi bien pu apporter ton cadavre à ce meurtrier ! Seul, je ne peux pas t'aider. À deux nous avions une chance !

Sherlock essuya de nouveau le sang qui continuait de couler :

- C'était un accident. Je... Je n'en veux pas à John. Il n'y était pour rien. J'aurais dû porter des lunettes de protection.

Mycroft se crispa et dit d'une voix légèrement étranglée :

- Alors quoi ? Tu laisses Moriarty te tuer ? Tu laisses John rester à tes côtés alors que tu sais qu'il sera utilisé pour t'atteindre ? Tu restes avec l'homme qui a signé ton arrêt de mort en sachant que tu n'as aucune chance face à Jim?

Sherlock redressa la tête et répondit d'une voix rauque :

- Oui. Je pense qu'on a toujours une chance de le vaincre, et je suis prêt à prendre le risque.

- Pas moi.

John se tenait dans l'encadrement du couloir, juste devant Sherlock qui tourna la tête au son de sa voix. La remarque avait été lâchée sur un ton qui serra la gorge du détective.

- John... Comment ça ?

- On connaissait les risques et on avait décidé que ça valait quand même le coup malgré les dangers, mais ça c'est totalement différent. Savoir que c'est par ma faute que tu es aveugle, que tu as perdu ce que tu avais de plus précieux… Et savoir qu'en continuant à rester à tes côtés je mets toujours ta vie en danger après ça… Mycroft a raison Sherlock. On a aucune chance ensemble. Mais si je pars, ils auront déjà un moyen en moins de t'atteindre...

John était appuyé contre le mur et évitait le regard aveugle de Sherlock. Il était d'une pâleur mortelle, le visage rongé par le remords et même Mycroft dût détourner les yeux en voyant son état. Sherlock fit un pas en avant et chercha le contact du docteur, quelque chose pour le retenir ! Il effleura son épaule et s'y accrocha, essayant de contrôler sa voix pour ne pas qu'elle semble désespérée.

- Non, je t'en prie John... Tu ne dois pas écouter ce qu'il dit. Je te jure… Je ne t'en veux pas. Je ne pense pas que… Que tu sois responsable de ça.

Mais il sentit lui-même sa propre hésitation et John se retira lorsqu'il l'entendit aussi.

- Si, tu m'en veux et je peux l'entendre. C'est normal, je comprends... Tu ne vivais que pour ton Travail et je te l'ai ôté…

Sherlock se mordit la lèvre.

- Je… Oui, je t'en veux un peu, c'est vrai... Mais je m'en veux à moi aussi ! Et j'en veux bien plus à Mycroft, ce n'est pas une raison pour partir !

John essaya de le contourner mais Sherlock l'entendit et l'arrêta en le saisissant à bras le corps. Il lui murmura, désespéré :

- Je ne vivais pas uniquement pour le Travail John. Oui c'est ma passion et c'est une immense raison de vivre mais j'en ai trouvé une autre tout aussi forte. Tu le sais… Ne m'ôte pas ça, pas après tout ce qu'on a traversé pendant deux ans. Pas après ce qu'on vient peut-être de construire. S'il te plaît.

John se sentit faiblir, il voulait serrer Sherlock contre lui et se réfugier dans leur étreinte qui lui avait apporté tant de bonheur.

Il voulait pouvoir rester, mais Mycroft lui avait fait un choc et ses décisions n'étaient motivées que par la peur et le remords, conseillères des pires décisions.

- Je peux apprendre à travailler d'une autre manière John, rien ne nous empêche de trouver une solution… Je t'en prie ne pars pas ! Je suis prêt à faire n'importe quoi.

Cette phrase, loin de faire hésiter John ne fit qu'effacer ses derniers doutes. Le Sherlock qu'il avait devant lui n'était pas fort, n'était pas prêt à combattre. Il était vulnérable et faisait une proie facile.

- Je ne peux pas Sherlock. Tu viens de me prouver que Mycroft avait raison : tu es plus vulnérable que jamais. Que ferais-tu si Moriarty te demandait ta vie en échange de la mienne ?

- Je… Je trouverais un moyen de te sauver.

- Aveugle comme tu l'es et sans moyen de défense…

- Je donnerais ma vie.

John avala sa salive et traversa le salon rapidement :

- Je sais, je ferais la même chose. Et je ne veux pas que ça arrive.

Sherlock sentit une vague d'impuissance le gagner, il tourna la tête, incapable de situer John. Il l'entendit parler à Mycroft et voulut se précipiter vers eux mais Joan le retint d'une main ferme.

- Où est-ce que je peux aller ? Si je pars comme ça Moriarty me trouvera rapidement et le résultat sera le même…

Mycroft baissa les yeux et le regarda un instant avant de laisser tomber d'une voix neutre :

- Nous allons tenter d'assurer votre sécurité pendant quelques jours ou quelques semaines si nous avons de la chance. Rien n'est sûr avec Moriarty, certains de mes hommes lui appartiennent sûrement déjà… Mais si par miracle il abandonne, on vous trouvera quelque chose.

- Et… Pour Sherlock ?

- La même chose sauf qu'il partira plus loin.

-Non.

Sherlock avait parlé d'une voix blanche.

- Je ne bougerai pas d'un centimètre Mycroft. Je refuse de mener une vie d'exilée si ma vie même n'a aucun sens.

Mycroft serra les lèvres et se tourna vers John dont le regard était toujours voilé par le remords.

- Je le ferai changer d'avis. Une voiture vous attend en bas et quelqu'un est en route pour rassembler vos affaires.

John regarda autour de lui, hébété :

- Quoi ? Maintenant ?

L'aîné des Holmes sortit son portable et pianota un instant :

- Chaque minute compte lorsqu'on combat un homme comme Moriarty.

Le blond se tourna vers Sherlock, appuyé sur Joan dans une expression de désespoir. Une lueur de lucidité lui parvint et il hésita, se demandant s'il ne faisait pas la plus grande erreur de sa vie. Mais toutes les images de la souffrance du grand brun lui revinrent en mémoire et la pensée atroce qu'il était le responsable de tout ça lui refit perdre raison. Il en avait assez fait, il était né pour protéger les gens et voilà qu'il avait détruit la vie de celui qui lui importait le plus. Il ne devait plus recommencer la même erreur. Perdu dans sa folie, il n'écouta pas la voix de la raison qui lui criait que c'était justement ce qu'il était en train de faire. Il fit un pas vers la porte, mais même ainsi il ne pouvait se résoudre à partir sans dire au revoir à Sherlock.

Sherlock entendit John s'approcher de lui et il resta paralysé contre Joan. Il lui semblait qu'il était plongé dans son cauchemar et qu'il allait se réveiller. Les décisions de John n'avaient aucun sens, ne voyait-il pas qu'il était en train de tout détruire ? Il ne devait pas être dans son état normal, si seulement il pouvait le retenir quelques heures, il pourrait alors lui faire entendre raison ! Mais il se sentait complètement perdu, il n'avait aucune idée de ce qu'il aurait pu lui dire. John lui serra le bras et murmura d'une voix rauque :

- Au revoir Sherlock. Je… Je suis sûr que ce n'est pas définitif…

Le détective ne put que répondre, le souffle manquant :

- Tu ne peux pas faire ça. Tu m'as promis que tu resterais à mes côtés John.

- Je sais, mais si c'est pour te sauver la vie je suis prêt à briser ma parole.

Il s'éloigna et Sherlock murmura :

- Tu ne comprends pas... Tu ne me sauves pas la vie, tu me condamnes...

Mais John ne l'entendit pas et sortit avec un faible signe de tête pour Joan et ferma la porte derrière lui. La jeune femme relâcha doucement Sherlock qui s'effondra à terre sans un bruit.

John descendit les escaliers en ayant à peine conscience de lui-même. Il se dégoûtait, il aurait voulu pouvoir disparaître. Le docteur passa la dernière marche et franchit la porte d'entrée qu'il osa à peine toucher à la pensée de ce qui s'était passé par sa faute. Une voiture noire l'attendait et un homme au physique passe-partout sortit et lui ouvrit la portière. Il se retourna une dernière fois, complètement hébété et regarda l'appartement. À la fenêtre, Mycroft le regardait avec haine et John baissa les yeux. Il était responsable de l'état de Sherlock... Il ne pouvait blâmer son frère pour son attitude. Il monta dans la voiture dans un état second et se laissa emporter par le chauffeur, oublieux de lui-même. Le monde sembla tourner autour de lui et son esprit s'effondra, plongeant dans le noir.

Au salon, Mycroft s'approcha de son frère et tenta de le relever à l'aide de Joan, mais il était devenu un poids mort et ils durent le laisser à terre. Le visage plus inquiet qu'il l'aurait voulu, l'aîné des Holmes l'appela et le secoua légèrement mais ils ne put tirer aucune réaction de lui, Sherlock était comme une poupée de chiffon vide et sans âme. Joan regardait alternativement Mycroft et son frère, le visage très pâle et les mains légèrement tremblante. Elle s'approcha de l'homme en costume qui tenta de s'éloigner mais elle lui jeta un regard glacial qui le fit frémir et l'attrapa par la manche pour se glisser contre lui dans une apparente embrassade. La bouche près de son oreille elle entrouvrit à peine ses lèvres et murmura dans un souffle presque inaudible :

- Est-ce qu'on est surveillés ?

En guise de réponse, Mycroft glissa sa main sur sa taille et serra légèrement. La jeune femme expira doucement, à moitié soulagée. Ainsi il n'avait pas agi par cruauté ou en se laissant emporter par ses sentiments… Elle avait vu juste, il y avait un problème et il avait un plan !

- J'espère que tu as fait tout ça dans un but bien précis Mycroft. J'espère vraiment que tu sais ce que tu fais.

Elle sentit la main hésiter puis exercer une faible pression avant qu'elle ne se retire de l'étreinte la tête basse, comme pour s'excuser de ce moment de faiblesse. Mycroft lui, avait gardé son air glacial et imperturbable, donnant la superbe imitation d'un homme forcé contre sa volonté de rassurer une pitoyable créature. Il baissa les yeux et observa son frère à moitié évanoui sur le sol, pensant qu'il avait dû se réfugier dans son palais mental. Il serait difficile de l'en faire sortir… La bouche crispée, il fit signe à Joan de l'aider et il retroussa ses manches en se penchant pour glisser ses mains sous les bras de Sherlock. La jeune brune saisit ses jambes et, faisant montre d'une puissance insoupçonnée, les souleva sans effort apparent, suivant le grand-frère Holmes jusqu'au fauteuil où ils déposèrent le corps inanimé.

Joan se redressa, le visage flamboyant :

- Et maintenant ?

Mycroft la regarda sans répondre. C'était vraiment incroyable cette confiance aveugle qu'elle mettait en lui en toute circonstance. Elle lui avait confié sa vie plusieurs fois sans hésiter, et tout cela à cause de ses sentiments. Il avait d'abord cru que son attachement à lui serait un inconvénient : rien n'était plus efficace et inébranlable que la froide logique. Mais il avait dû se résigner à ouvrir les yeux sur cette exception : Joan était restée auprès de lui et l'avait soutenu même lorsque tout le monde avait parfois décrié ses idées et ses plans, et ce sans rien attendre de sa part en retour si ce n'était un peu d'attention. Et la jeune femme commençait à le connaître mieux que personne… Alors que Sherlock était aveuglé par ses sentiments et sa rage, et que John se laissait submerger par le poids des remords elle avait vite compris qu'il se mettait en scène.

Il lui faudrait accorder une pensée à son avenir… Il était dangereux pour lui d'avoir une personne avec une telle connaissance de lui-même dans les parages, mais il ne fallait pas non plus qu'en essayant de l'éloigner il s'en fasse une ennemie. Il la fixait toujours : elle le regardait calmement, attendant sa réponse. Au-delà même du raisonnement, il lui aurait déplu de froisser Joan : après toutes ces années à travailler ensemble (même s'il l'envoyait souvent aux quatre coins de la planète pour avoir des vacances), il s'était habitué à pouvoir lui faire confiance et il doutait de pouvoir trouver un jour quelqu'un qui l'assisterait aussi bien. En tout cas pour l'instant elle allait lui être utile grâce à son sang-froid et sa perspicacité.

- On le laisse ici, il n'y a plus grand-chose à faire. Même maintenant que John est parti et que Moriarty n'a plus ce moyen de pression le combat reste désespéré. Sherlock ne sert plus à rien, il est incapable de se défendre, ou même de vivre seul désormais. Je le laisse à ta garde, empêche Mrs Hudson de poser trop de questions et essaie de la convaincre de partir pour qu'elle soit protégée, je vais appeler une voiture pour elle aussi.

- Mais… Et après ? Pour Sherlock ? On ne va pas le laisser ici si ?

Mycroft tourna la tête et observa le salon.

- Je ne pense pas que dans son état il puisse faire quoi que ce soit qui lui porterait préjudice et j'ai besoin de temps pour finir de rassembler les éléments nécessaires à sa protection. Si tu restes à ses côtés jusqu'à ce que je revienne, tout devrait bien se passer.

Joan lui lança un drôle de regard et Mycroft baissa presque les yeux : elle se doutait de quelque chose... Non, il ne devait pas flancher. Il la fixa avec intensité et elle inclina la tête avec un faible sourire.

- D'accord, je resterai ici alors. J'attends ton retour.

- Bien. Je te tiens au courant.

Il indiqua la poche de sa veste où il rangeait toujours son portable et elle acquiesça, le regardant sortir en silence. Elle s'assit sur le canapé et ferma les yeux, entrant en méditation : elle ne comptait pas dormir tant que Mycroft n'était pas revenu et comme il ne lui avait pas indiquée de durée, il lui faudrait peut-être de la force et de la concentration.

Inspirer… Expirer... Rien n'indiquait que Moriarty ne viendrait pas la chercher maintenant qu'elle était seule dans cet appartement. Après tout, il avait été prêt à faire une véritable mise en scène pour qu'on croit à sa mort, et il avait désormais une occasion en or de la récupérer. Mycroft le savait sûrement… Était-ce un piège ? S'il avait agi aussi cruellement envers Sherlock, c'est qu'il devait être désespéré.

Inspirer… Expirer… Elle espérait que la tactique de Mycroft serait payante. Le regard de Sherlock et l'attitude de John l'avaient profondément bouleversée même si elle avait tenté de le cacher. Ils étaient si bien accordés, ça sautait aux yeux qu'ils étaient faits l 'un pour l'autre. Il fallait espérer que si l'affaire était résolue, ils arriveraient à retrouver leur complicité qu'ils venaient enfin de trouver.

Inspirer… Elle ne savait pas à quel point Mycroft en voulait à John, il n'avait pas eu l'air de trop devoir se forcer pour jouer la haine. Expirer… Il avait beau lui en vouloir, si Sherlock lui pardonnait et considérait que ce n'était pas la faute de John, Mycroft n'avait pas son mot à dire. En plus, il avait beau agir de la sorte, il ne pouvait pas nier qu'à côté de cet incident John avait aidé Sherlock à devenir quelqu'un de meilleur.

Inspirer… Pauvre Sherlock, il avait toujours été difficile à plaindre vu son attitude envers les gens mais elle l'avait toujours apprécié avec sa franchise et son intelligence. L'arrogance du détective en devenir ne lui avait jamais fait peur, Joan ayant elle-même plutôt bonne opinion de sa propre personne et elle lui avait tenu compagnie lors des longues années d'Université. Sherlock avait toujours été solitaire, d'aussi loin qu'elle le connaissait, même lorsqu'il parlait aux gens une partie de lui semblait ailleurs lui donnant cet air un peu ennuyé. Expirer…Il avait changé, de manière surprenante… Grâce à John à ce qu'elle avait entendu dire.

Inspirer... Pourvu que Mycroft réussisse. Pourvu que ces deux-là s'en tirent avec seulement une mauvaise peur et un souvenir un peu désagréable. Elle entendit un pas dans l'escalier et reconnut la marche un peu déstabilisée de Mrs Hudson.

Joan ouvrit les yeux et se leva doucement du canapé. Sherlock était toujours effondré sur le fauteuil, du sang marron coagulé sous le nez et sur les lèvres. Elle s'approcha et prit son pouls. Lent… Il devait être dans son palais mental, elle pouvait le laisser quelques minutes. La poignée commença à tourner mais la jeune femme sortit de la pièce avant que la logeuse n'entre, essayant d'éviter qu'elle voit Sherlock dans cet état.

Sherlock respirait à peine. Au dessus de lui, dans la mince ouverture de ses paupières il voyait le plafond écroulé de la pièce, et il pouvait sentir les lourds morceaux de ciment qui étaient tombés écraser son corps. La chambre forte n'avait pas tenu le coup cette fois… La porte avait explosé presque immédiatement, le projetant à terre et détruisant la salle de la douleur. Heureusement qu'il n'avait pas eu le temps d'appeler Barberousse… Sherlock savait que tout ceci n'était pas réel, mais il n'avait plus la force mentale de se sortir de là. Peut-être pouvait-il rester là jusqu'à la fin, en laissant mourir d'inanition son corps. Ou alors… Il y avait toujours l'autre solution, celle que le destin avait semblé lui offrir. Il prit une inspiration plus forte et utilisa ses dernières réserves d'énergie pour se concentrer et sortir de la pièce. Son palais mental disparut.

Le détective n'ouvrit pas les yeux, ignorant s'il était seul ou si Mycroft ou Joan étaient restés à ses côtés. La pièce lui semblait vide : pas d'autre respiration que la sienne. Il tâtonna pour confirmer sa position mais l'odeur environnante lui avait déjà indiqué qu'il se trouvait sur le fauteuil de John. Son parfum flottait légèrement tout autour de lui et Sherlock murmura calmement :

- C'est l'endroit parfait…

Il était faible, mais ce qu'il avait besoin d'atteindre n'était vraiment pas éloigné. Le grand brun se pencha en avant, haletant. Il sentit du sang chaud se remettre à couler de son nez mais cette fois-ci il ne s'en préoccupa pas. Le bras courbé, il posa sa tête sur ses genoux et glissa sa main sous le fauteuil. Il pouvait sentir la poussière caresser ses mains et il grimaça à peine. Ses doigts rencontrèrent un petit objet rectangulaire et léger et il le remonta doucement, continuant de tendre l'oreille. Rassuré par le silence, il tint l'objet contre sa poitrine, essayant de reprendre son souffle. La boîte manquante…

Il souleva doucement la languette de carton et sortit la plaquette en aluminium. Ses doigts fins coururent sur la surface en plastique où les comprimés faisaient des reliefs réguliers et il commença à briser l'emballage pour les récupérer un à un. Il lui restait peu de salive et sa gorge était nouée mais il devait tous les avaler, sa quantité de salive ou la douleur qu'il ressentait, tout ça n'était qu'éphémère. Sa respiration sifflante résonnait dans la pièce. Sherlock prit le premier comprimé de Fentanyl et l'avala, puis un deuxième, un troisième.

Ses mouvements étaient réguliers : la main allait à la bouche et un léger bruit de déglutition se faisait entendre. Quatre, cinq. Sherlock serra fortement ses paupières et se plongea dans l'odeur de John qui l'enveloppait. Devant ses yeux se formait l'image du blond, mais ses traits devenaient plus flous à chaque seconde. Six, sept, huit. Encore un effort, après tout il ne lui restait plus rien. Son travail : impossible sans ses yeux. John parti, l'appartement, son quotidien tout entier perdait tous son sens. Neuf… La salive se faisait rare et il ne sentait pas la force d'aller au robinet. S'il tombait, il risquait d'alerter quelqu'un. Dix, plus que deux. Son rythme cardiaque lui semblait déjà plus lent. Ou alors n'était-ce qu'une impression ? Onze… Sherlock sentit sa tête dodeliner doucement. Dans un ultime effort il leva son bras et entrouvrit les lèvres pour y glisser le dernier cachet qu'il avala difficilement. La dernière expiration dont il fût conscient sembla résonner pendant des heures dans un silence de mort.