-Allô ?
-Gina, c'est moi. Je dois parler à Allan.
-Ah...Euh...Bonjour Mr Solo, bafouilla l'assistante. Alors, je suis désolée, mais Mr Snoke n'est pas disponible pour l'instant.
-Eh bien dites-lui de se libérer, c'est très important.
Ben attendit un peu trop longtemps que la jeune femme ne lui réponde. Des gens étaient en train de discuter en bruit de fond et il parvint à capter les mots « studio » et « prise » à l'autre bout de la ligne avant d'entendre une porte claquer. Le silence revint alors, seulement troublé par la respiration un peu trop rapide de Gina qui résonnait à nouveau contre son oreille. L'assistante s'était visiblement isolée pour continuer la conversation et Ben resserra sa prise sur son smartphone.
-D'ailleurs où êtes-vous ? demanda-t-il, soudain inquiet. Quand j'ai contacté le bureau de New York, on m'a seulement dit qu'Allan devait se rendre en Europe.
-Nous sommes actuellement à Londres.
-A Londres...répéta Ben d'une voix glaciale.
Cela faisait deux jours qu'il tentait de joindre Snoke. En vain. Il tombait toujours sur la messagerie ou voyait son appel coupé au bout de deux sonneries. Et maintenant il comprenait pourquoi.
Le sale enfoiré...
-Et vous êtes là-bas pour ? Ben laissa volontairement sa phrase inachevée. Il mourrait d'envie de savoir quel mensonge Gina allait bien pouvoir inventer.
-Mr Snoke a rendez-vous avec Mademoiselle Lintra, répondit-elle d'une voix un peu trop aigüe. Il a entendu dire qu'elle souhaitait changer d'agent artistique et il espère la convaincre de signer avec The First Order Agency. D'ailleurs ils sont en rendez-vous en ce moment et tout de suite après ils doivent partir dîner donc si vous pouviez rappeler plus tard, je suis sûre que-
Ben connaissait Tallie Lintra depuis maintenant six ans. La première fois qu'il l'avait rencontrée, tout le casting du nouveau "Galactic Fights" avait été réuni pour la lecture du scénario de l'épisode VII. La jeune actrice leur avait alors présenté Lena Atkins, son amie et agent. Les deux femmes étaient alors très proches, tout comme sur le tournage du dernier opus quelques semaines plus tôt.
-Gina, arrêtez de me raconter des bobards, lâcha-t-il en se redressant soudain sur son lit.
Son geste avait été trop brusque. Une violente douleur lui transperça les reins et il réprima un juron avant de poursuivre :
-Snoke n'a aucun rendez-vous avec Tallie.
Cette pauvre Gina était une assistante parfaite mais cette fois, elle n'avait pas eu de chance.
« Galactic Fights » n'était pas juste une série de films. C'était un phénomène de société qui faisait vibrer petits et grands et le chapitre final, sorti en salle juste avant Noel, clôturait quarante ans d'une saga épique. Avec cette dernière trilogie, Tallie et lui étaient devenus des stars adulées dans le monde entier et les gens aimaient le couple que son personnage, Kylo Ren, formait avec Kira, l'héroïne jouée par la jeune actrice. Contrairement à lui, cette dernière était très active sur internet et Ben avait découvert que plusieurs membres du personnel soignant de la clinique la suivaient sur les réseaux sociaux. La veille, il avait notamment croisé deux infirmières qui s'extasiaient devant un post de l'actrice qui sirotait apparemment un cocktail sur une plage de Polynésie. L'une d'elle était en train de lire la légende de la photo à haute voix au moment où il se rendait à sa séance de physiothérapie. « Retour à L.A dans une semaine ! En attendant je profite du soleil et de la mer ! ».
-Je ne comprends pas, je...
-Tallie est à Bora Bora, Gina, alors trêve de plaisanterie. Si vous êtes à Londres c'est pour qu'Allan rencontre Scott Riley. Et je parie qu'Armitage Hux est là lui aussi. C'est lui qui va me remplacer sur « Duel judiciaire », n'est-ce pas ?
Mais que croyait donc Snoke ? Qu'il était idiot ? Sur la toile, rien ne pouvait rester confidentiel bien longtemps de nos jours, surtout dans le domaine du show-business. Et Ben n'avait pas grand-chose à faire de ses journées à part lire et surfer sur le net. La jeune femme lâcha un long soupir. Elle capitulait.
-Mr Snoke voulait vous en parler, il a tenté de faire retarder le tournage mais le planning des autres acteurs était serré et il n'a pas réussi à convaincre Mr Riley.
-C'est bon, pas la peine de vous fatiguer, j'ai compris, cracha Ben avant de raccrocher et de jeter violemment son téléphone au pied de son lit.
Il était hors de lui. Il avait envie de hurler, de frapper à coups de poing contre les murs.
Putain, c'est pas vrai...
Il fallait qu'il sorte absolument de cette chambre pour prendre l'air. Il étouffait ici. Sa blessure au dos l'élança à nouveau et il avala un des deux comprimés posés sur sa table de nuit. Puis il se leva péniblement, attrapa le déambulateur près du lit et mit une éternité à atteindre le placard. Il arrivait désormais à se tenir debout, à marcher plusieurs mètres, mais la rééducation n'allait pas assez vite à son goût.
Il enfila lentement son jean, son T-shirt et son pull en grimaçant. Il aurait pu appeler une infirmière pour l'aider mais il n'en avait pas envie. Il détestait dépendre des gens. Il détestait son état. Et il se détestait en ce moment même.
Derrière lui, il entendit son téléphone vibrer. Le numéro de son avocat s'afficha à l'écran.
L'accident avait eu lieu en novembre, un mois avant la sortie du film. On l'avait rappelé pour tourner des scènes supplémentaires car des modifications du scénario avaient été décidées au dernier moment. Il avait juste à faire des reshoots de scènes de combat et enregistrer plusieurs lignes de texte. Il n'était pas forcément d'accord avec les changements effectués mais en bon professionnel, il s'était exécuté sans rechigner. Mais ce jour-là, tout avait basculé. Comme d'habitude, il avait absolument voulu faire lui-même la cascade. Il avait travaillé des mois pour parfaire ses mouvements alors que les câbles devaient l'emporter dans les airs pour mimer les sauts vertigineux qu'il était censé réaliser . Sauf qu'un des filins avait cédé.
Aujourd'hui, la procédure suivait son cours contre la société ayant fourni le matériel défectueux qui lui avait valu de traverser le panneau de décor en verre, pour finir projeté contre ce foutu pylône métallique.
Il ignora le message de Maître Hawkins et acheva de s'habiller. Il s'assit ensuite dans son fauteuil et dut se résoudre à souffrir encore un peu pour lacer ses sneakers.
Il était sept heures du matin. Il avait plu toute la nuit et les rayons du soleil filtraient timidement à travers les nuages gris. Il faisait frais mais il n'en avait rien à faire. Il n'y aurait personne dans le parc.
Parfait.
Il récupéra son caban noir posé sur le sofa, évita de croiser son reflet dans le miroir près de la porte et conduisit son fauteuil hors de la chambre.
OooooO
Rey gara sa voiture sur le parking presque désert devant la clinique. Seuls les véhicules du personnel de garde étaient présents. La majorité des médecins démarraient d'habitude les consultations aux alentours de huit heures.
La jeune femme coupa le contact et resta quelques instants les mains posées sur le volant. Elle inspira profondément en fermant les yeux.
Allez. Tu vas revoir tout le monde et tout va bien se passer. Les connaissant, ils auront préparé une petite fête pour toi, avec des serpentins, des confettis, et le délicieux gâteau à la vanille de Poe. Tu n'as qu'à traîner un peu dans le parc et faire le tour des services avant qu'ils n'arrivent. Ça va être une super journée.
Elle remonta le col de son duffle-coat, récupéra son parapluie et son sac à l'arrière et sortit pour rejoindre l'allée bordée d'arbustes qui menait jusqu'à l'entrée principale. Mais au lieu d'entrer dans le hall, elle bifurqua à gauche et se retrouva dans le jardin côté Ouest. Il y avait une petite aire de jeu pour les enfants et plus loin, diverses installations permettaient de faire des séances de rééducation à l'extérieur, l'été, à l'ombre des grands albizias.
Une bourrasque de vent glacé vint ébouriffer ses cheveux. Après s'être finalement laissée convaincre par Amylin de reprendre son poste à la clinique, elle avait décidé de changer de tête. Elle avait dit adieu à ses chignons et opté pour une coupe plus courte et plus moderne.
Un nouveau look pour un nouveau départ.
Elle dégagea les mèches folles de sa bouche, remonta sa capuche sur sa tête et emprunta le chemin qui contournait l'installation dans laquelle se trouvait la piscine chauffée pour arriver jusque sur la grande terrasse.
Ce mois de février était humide et triste. Il n'avait même pas neigé cette année et Rey se fit la réflexion que le climat était bel et bien en train de se détraquer. Les arbres du parc étaient toujours aussi dégarnis mais le gazon redevenu vert était entretenu à la perfection par les jardiniers. L'air vif du matin emplissait ses poumons et elle respira en souriant le parfum de la terre mouillée et de la forêt toute proche. Le docteur Holdo avait raison. Cet endroit lui avait manqué.
Son regard bifurqua un instant vers les hautes fenêtres de l'aile Sud. C'est là que se trouvaient les chambres de luxe des patients. Son cœur accéléra un peu et elle prit à nouveau une grande inspiration.
Tout va bien se passer.
C'est alors que la pluie se mit à tomber. Au départ, juste quelques gouttes puis un torrent s'abattit sur la terrasse. Rey se réfugia rapidement sous l'auvent. Au même moment elle sentit son portable vibrer dans son sac. Quand elle déverrouilla l'écran elle constata qu'elle avait reçu un texto de Maz. Sa grand-mère voulait savoir si elle était bien arrivée.
Rey pianota sur le clavier « Prête à attaquer ma journée de boulot malgré le temps pourri ! » puis elle tendit le téléphone face à elle pour se prendre en photo en train de faire un clin d'œil, tout en montrant du doigt l'inscription « Clinique Whitegrove » sur un petit panneau derrière elle. Elle s'apprêtait à envoyer son selfie quand une voix l'interpella soudain.
-Hey, vous !
Un homme en fauteuil roulant remontait le petit chemin conduisant à la forêt à toute vitesse. Rey se demanda ce qu'il pouvait bien faire à une heure aussi matinale dans le parc. Quand il fut un peu plus près, la première chose que Rey remarqua fut la fine bande adhésive grise apposée sur le côté droit de son visage. Elle partait du dessus de son sourcil et barrait sa pommette jusqu'à sa mâchoire. La jeune femme avait déjà eu l'occasion de voir plusieurs patients de Gwendoline Phasma arborer ce genre de pansement censé favoriser la cicatrisation suite à une opération de chirurgie esthétique. Malgré cela, elle continua de le regarder avancer avec de grands yeux ronds et il vint s'arrêter juste devant elle. Il était trempé jusqu'aux os. Ses cheveux dégoulinaient et le pavillon de ses oreilles un peu trop grandes dépassait légèrement d'entre ses mèches brunes. Bizarrement, elle trouva ça mignon. Ses prunelles sombres lançaient des éclairs et la jeune femme fut soudain comme absorbée par l'intensité de son regard. Elle avait déjà vu ce type quelque part mais elle n'arrivait pas à se rappeler où. D'autant plus qu'elle bloquait béatement sur les lèvres de l'inconnu. Par tous les Saints... Il avait vraiment des lèvres sublimes.
- Pour quel torchon est-ce que vous travaillez ? Comment avez-vous passé la sécurité ? se mit-il à hurler tout d'un coup. Je vous préviens ! Si cette photo se retrouve dans la presse, je vous traîne en justice, vous et le journal qui vous a embauchée !
Le charme fut aussitôt rompu. Rey le dévisagea encore quelques secondes sans trouver quoi répondre et c'est là qu'elle le reconnut enfin. Elle se rappela le portrait placardé dans les rues de New York pendant des semaines. C'était Ben Solo, l'acteur qui jouait dans « Galactic Fights » et le cauchemar de Rose depuis un mois.
-Je, euh...pardon ? balbutia Rey, un peu prise au dépourvu par ce déferlement soudain d'agressivité.
Contre toute attente, Ben tenta de saisir son téléphone. Assis sur sa chaise, il avait une carrure plutôt impressionnante mais Rey recula d'un pas et esquiva.
-Non mais il faut vous calmer là !
-Je vous ai vu me prendre en photo depuis le chemin.
-Alors dès que quelqu'un utilise son téléphone devant vous c'est forcément pour vous prendre en photo ? C'est une clinique privée ici avec des patients, du personnel soignant et une floppée d'agents de sécurité qui patrouillent aux quatre coins du parc ! Et la première chose qui vous vient à l'esprit c'est que je suis un paparazzo ?
-Ce n'est pas la première fois que des journalistes arrivent à pénétrer dans l'enceinte pour tenter d'obtenir des scoops.
-Eh bien moi je travaille ici.
-Ah bon ? ça fait deux mois que je suis là et c'est la première fois que je vous vois !
-J'ai fait un break quelques temps et je reprends justement aujourd'hui ! Et pour votre information, je viens seulement de prendre un selfie !
Rey fit afficher l'image sur son téléphone et la lui brandit sous le nez tout en abaissant sa capuche.
Non mais quel abruti ! Elle pensait que Rose avait exagéré en lui racontant que ce mec était un sale con mais apparemment, c'était vraiment le cas.
-Vous voyez ?
Les yeux rivés sur l'écran, les traits de Ben Solo se détendirent un peu et il fit jouer sa mâchoire inférieure comme pour masquer son embarras. Et quand il releva la tête vers elle, il demeura à son tour immobile, à la dévisager. Encore ce regard insondable qui semblait vouloir l'aspirer toute entière. Ses lèvres sublimes s'étaient mises à trembler. Ses mains aussi. Et cela n'avait rien à voir avec le fait qu'il soit furieux. Il devait être frigorifié. Les gouttes de pluie continuaient de glisser le long de ses cheveux et de ses joues blafardes pour aller s'écraser sur le col de son manteau.
-OK. Au temps pour moi, lâcha-t-il soudain en faisant brusquement demi-tour avec son fauteuil.
Puis il commença à s'éloigner, le long de l'allée menant à l'entrée, sous la pluie battante.
-Quoi ? C'est tout ? Non mais attendez !
La jeune femme ouvrit son parapluie avant de courir pour le rejoindre mais il avait déjà atteint l'entrée du bâtiment principal et les portes s'écartèrent pour les laisser passer. Rey stoppa net sur le seuil tandis que Ben Solo continuait vers les ascenseurs sans se soucier d'elle le moins du monde, en laissant une traînée d'eau sur le sol poli.
-Bonjour Monsieur Solo ! Et oh, bonjour Mademoiselle Kanata ! La voix enjouée de Charles Threepio, le réceptionniste, venait de résonner derrière le comptoir de l'accueil.
Ben leva simplement la main pour saluer le brave homme avant d'appuyer sur le bouton d'appel sur le mur face à lui. Les portes de la cabine s'ouvrirent presqu'immédiatement et il s'engouffra à l'intérieur avant de faire pivoter son fauteuil pour se retrouver a nouveau face au hall.
Il se rendit compte que sa poursuivante était encore en train de fulminer et il tendit le bras vers le panneau de commande sans la quitter des yeux. Le coin de ses lèvres se releva légèrement en un petit sourire de défi juste avant que les portes ne se referment.
-Crétin... marmonna Rey entre ses dents, tandis qu'un frisson étrange lui parcourait l'échine.
