Et voici la partie 2, en espérant qu'elle vous plaise ^^

Ils se quittèrent tard dans la nuit, chacun finissant par se retirer dans sa chambre. Il leur fallait être en forme pour affronter l'épreuve du lendemain. Les feux dans les cheminées apportèrent un réconfort et une chaleur bienfaisants dans les pièces, leur permettant de bénéficier d'un repos extrême.

Mais Mercutio était nerveux. Contrairement à son habitude, lui qui aimait paresser le matin jusqu'à point d'heure, il fut debout relativement tôt, selon ses critères. Déambulant dans sa chambre, ses pieds nus ne faisant aucun bruit sur le parquet ciré, il cherchait ce qu'il allait faire lorsqu'il serait face à ses géniteurs. Il ne savait pas trop encore quelle attitude adopter. Il fut sorti de ses pensées par le son d'un poing frappant sa porte :

-Entrez !

Roméo et Benvolio se faufilèrent dans la pièce, et le blond sourit :

-J'étais sûr que tu serais levé…Tu as dormi ?

-Un peu, mais j'ai pas mal cogité, admit son ami en passant sa main dans ses cheveux. Je ne sais pas comment je vais réagir et ça m'inquiète un peu. Pas comme si je me souciais de leur opinion, mais je ne voudrais pas froisser mon oncle…

-Ne t'en fais pas, tout se passera bien, répondit le dernier en traversant pour se rendre jusqu'à la malle aux vêtements du jeune homme, farfouillant allègrement à l'intérieur. Et puis nous serons là pour te soutenir, alors ça ne peut que bien se passer.

-Si tu le dis…Au fait, je peux savoir pourquoi tu as le nez dans mes affaires de bon matin ? demanda le Vénitien, amusé. N'as-tu donc plus rien à te mettre, toi dont la chambre déborde d'étoffes ?

-Imbécile, rétorqua le Montaigu en riant, sans lever la tête. Non, c'est pour toi.

-Pour moi ?

-Oui, évidemment.

-Je sais encore m'habiller seul, je te remercie, fit Mercutio en éclatant de rire. Je n'ai pas besoin d'un aide pour ça…

-Mais aujourd'hui, c'est particulier, remarqua le brun en se redressant, les mains chargées de tissus. Après tout, tu veux montrer qui tu es, oui ou non ?

Cela arrêta net son ami, qui le fixa en réfléchissant. Ils pouvaient presque voir les rouages de son cerveau tourner à plein régime. Leur montrer qui il était devenu ? Oui, oui ça pouvait être une solution. Leur montrer l'homme qu'il était à présent, qu'il n'était plus le garçonnet qu'ils avaient « abandonné ». Il esquissa un sourire carnassier en demandant :

-Tu peux trouver quelque chose qui me ferait paraître tel que je suis réellement ?

-Si tu me le demandes, oui, rétorqua Roméo, pas ébranlé pour deux sous. Je te connais suffisamment pour trouver des vêtements qui te ressembleront plus qu'à l'habitude.

-Alors vas-y, s'il te plait. Tu as carte blanche, fit son ami en indiquant sa malle.

Le brun eut un sourire à son tour, avant de replonger dans la malle, fouillant dedans pour dénicher les habits idéaux pour le Vénitien. Il finit par en sortir une brassée de tissus qu'il lui tendit :

-Essaie ça, pour commencer. On ajustera en fonction de ce que tu veux.

Mercutio obéit, et passa de longues minutes à faire divers essayages sous l'œil critique de l'expert qu'était le Montaigu. Benvolio, qui s'était perché sur le lit, étouffa un rire à plusieurs reprises selon les tenues trouvées par son cousin. Ils finirent par tomber d'accord sur l'une d'entre elles, (ENFIN) et le jeune homme se retrouva vêtu d'une chemise d'un violet vibrant, ajustée à la taille, aux broderies plus foncées sur les flancs et au col effilé, d'un pantalon de la même couleur que les motifs qui moulait ses jambes interminables, de ses habituelles bottes de cavalier souples, et d'une demi-cape d'un violet encore plus foncé, qui s'agrafait sur une épaule par une broche d'argent au blason de son oncle, preuve manifeste de son appartenance à la maison de Vérone. Une épée de parade dans son fourreau sur le côté gauche, pendue à sa ceinture. Et pour finir, Roméo demanda à une jeune servante de peigner les longs cheveux de son ami, pour les démêler au maximum et les répandre en cascade sur son épaule, hormis deux petites mèches du côté opposé de son crâne qui furent tressées très serrées. Ainsi paré, il se tourna vers ses amis qui restèrent silencieux, le rendant nerveux :

-Dites quelque chose, au moins ! Roméo, c'est ton idée, ne me dis pas que tu renonces ?

Son ami secoua la tête, comme pour se remettre les idées en place, et jura doucement :

- Nom de Dieu, tu es…

-Spectaculaire, acheva Benvolio, scotché lui aussi. Et tu as l'air dangereux.

Le brun grimaça, et se tourna vers le miroir pour se regarder en entier. Il écarquilla les yeux de surprise, et passa une main dans ses cheveux par réflexe. Il se reconnaissait à peine…

-Vous êtes sûrs que ça va le faire… ?

-C'est toi, en encore plus…réaliste que d'ordinaire, remarqua Roméo, pas encore remis. Je ne m'attendais pas à un tel résultat, pour dire vrai. Mais tu es toi, en entier, pas juste la partie que tu montres d'habitude.

Dangereux, vaguement menaçant, mais aussi d'une beauté à couper le souffle, séduisant et violent. Voilà ce qui semblait le caractériser le plus, si l'on omettait son humour acéré et sa folie douce. Le jeune homme sourit doucement, appréciant de plus en plus l'image qu'il renvoyait. Il tourna sur lui-même, lentement, et hocha la tête :

-C'est parfait…merci, murmura-t'il à ses amis, eux aussi apprêtés pour la journée. Il allait leur en mettre plein la vue, et avec panache.

Une fois sûrs que tous étaient parés, ils descendirent dans la cour récupérer leurs chevaux, que des palefreniers avaient sellés pour eux. Ensemble, ils partirent au galop pour rejoindre le palais Cansignorio, demeure du Prince et de sa famille, et où devait s'arrêter la voiture des visiteurs. Ils démontèrent, confièrent leurs montures à des palefreniers et Mercutio rejoignit son oncle, déjà dans la cour du palais. Celui-ci le regarda approcher en haussant un sourcil, surpris de la tenue pour le moins martiale de son extravagant neveu. Il le salua cependant :

-Tu es donc venu. Je craignais que tu ne te manifestes pas, et que je sois obligé d'envoyer quelqu'un te chercher…

-J'avais donné ma parole, mon oncle. J'ai beaucoup de défauts, mais je tiens mes promesses.

Sur ces mots, le jeune homme se plaça en retrait, derrière le Prince, ses amis un peu plus loin. Ils ne pouvaient rester à ses côtés, n'ayant aucun lien avec la famille dirigeante, mais ils seraient présents tout du long, prêts à intervenir au moindre signe de leur frère.

Ils n'eurent pas à attendre longtemps. Quelques minutes plus tard, le claquement de plusieurs sabots, accompagné du bruit caractéristique des roues de bois d'une voiture, leur parvenaient de plus en plus distinctement. Une magnifique calèche couverte, richement décorée, finit par apparaitre au fond de la rue et termina sa course dans la cour, presqu'aux pieds des spectateurs. Un valet, perché sur le siège avec le cocher, sauta à terre et alla ouvrir la portière, déballant le marchepied au passage, afin de faciliter la descente de ses maîtres. Il s'écarta ensuite, et les parents de Mercutio sortirent de la voiture. C'est son père qui fit le premier son apparition, très martial dans un vêtement pourpre et blanc, sa côte descendant jusqu'à ses genoux en plis gracieux. Malgré tout, on distinguait une certaine arrogance dans sa mise, avec ses broderies nombreuses le long du manteau et la soie des vêtements. Il portait un collier d'or orné d'une unique pierre rouge au milieu, qui brillait en reflétant le soleil. Ses bottes étaient si soigneusement cirées qu'elles en brillaient, et son collant blanc soigneusement rentré à l'intérieur. Un chapeau mou pourpre coiffé d'une plume blanche coiffait ses cheveux sombres, bien coupés et légèrement ondulés. Il se tourna vers la voiture, et tendit la main à l'intérieur pour aider son épouse à descendre à sa suite.

Elle devait être belle. Très belle même, mais malheureusement ses vêtements ne la mettaient pas en valeur. En accord avec son mari, elle portait une robe pourpre ornée de dentelle blanche, aux manches longues couvrant ses mains et s'ouvrant vers le bas. Un manteau noir couvrait ses épaules, retenu par une broche d'or sur sa gorge. Et une coiffe pourpre aux motifs dorés emprisonnait ses cheveux, les rendant invisibles, retenue par une mentonnière de tissu blanc.

Et en dernier, derrière sa mère, descendit Valentino, qui devait avoir fait le déplacement sur ordre de son père. Le frère aîné de Mercutio passait l'essentiel de son temps au château du maître de Venise, où il exerçait les fonctions de bras droit. Il avait su se rendre indispensable et grimper ainsi les échelons jusqu'au poste le plus important auprès de son maître. De haute taille, les cheveux noirs coupés très court, une légère barbe d'un jour ombrant son visage sans l'enlaidir, il restait un homme séduisant. Il avait de grands yeux bruns charbonneux, et une bouche bien dessinée. Bref, il était bel homme, et le savait. Il portait les couleurs de ses parents, dans un costume assez classique, voire ennuyeux. Seule une écharpe en soie blanche, savamment nouée et ornée d'une épingle dorée, ajoutait une touche originale à sa tenue. Il se posta à la droite de sa mère, un peu en retrait, attentif et regardant autour de lui d'un air profondément ennuyé et un peu hautain. Mercutio retint un commentaire sanglant, se mordit la langue et resta en retrait. Pas question de se faire remarquer. En fait, s'il pouvait être oublié…ça l'arrangeait. Mais Dieu qu'il détestait cet air arrogant! Il aurait pu le lui faire ravaler…

Il se força à prendre une lente inspiration, puis une autre pour se calmer et éviter de se mettre sa famille à dos dès leur arrivée. Les 3 Vénitiens s'avancèrent vers le Prince, qu'ils saluèrent en s'inclinant légèrement. On pouvait voir que ça ne plaisait pas à certains, mais le protocole ne souffrait aucune dérogation. En retour, Escalus baisa la main de sa sœur, serra celle de son mari et donna une tape sur l'épaule de son neveu.

-Soyez les bienvenus à Vérone, mes amis. J'ose espérer que le voyage s'est bien déroulé ?

-Tout s'est bien passé, merci, répondit la mère avec un léger sourire. Un peu long évidemment, mais dans l'ensemble tout va bien.

Tout en répondant à son frère, elle lançait des regards discrets autour d'elle, comme cherchant quelque chose. Il s'en rendit compte, mais par discrétion il ne chercha pas à savoir. Surtout qu'il avait une petite idée de ce qu'elle voulait trouver. Ou plutôt de QUI elle voulait trouver. Son mari, en revanche, fut moins diplomate :

-Que cherchez-vous donc avec tant d'insistance, très chère ?

Elle rougit, mal à l'aise d'être ainsi montrée du doigt, et répondit doucement :

-Nous sommes venus rendre visite à mon frère, mon ami, mais également pour une autre personne…L'auriez-vous oublié ?

-Non, je ne l'oublie pas, répondit-il, avant de se tourner vers son beau-frère. Où est donc ce bon à rien de Mercutio ? Vous aviez dit qu'il serait présent…

Il semblait dégoûté de devoir parler de son fils cadet, en attestait la moue sur son visage. Si personne ne fit de commentaires, Mercutio eut malgré lui un coup au cœur en la voyant. L'opinion de son père sur lui n'avait pas changé en dix ans… le Prince, l'expression indéchiffrable, fixa le Comte puis la Comtesse :

-Ne le voyez-vous donc pas ? Il est ici, à ma demande pour vous accueillir.

-Et ce malgré ma résistance et ma colère, pensa le brun en restant immobile. Il ne voulait pas se montrer…Il le ferait, mais uniquement quand ils comprendraient qui il était.

Il vit sa mère le chercher des yeux, encore et encore, parmi la petite foule, avant que son regard, aussi vert que le sien, ne se pose sur lui. Elle resta interdite plusieurs secondes, lui-même n'affichant aucune réaction, avant qu'elle ne demande d'une voix hésitante :

-Mercutio…Est-ce bien vous… ? Mon enfant…

« Vous », pas « toi ». Même son oncle ne le vouvoyait pas ! Et elle osait se dire sa mère ! Comment pouvait-elle le prétendre, alors qu'elle lui parlait comme à un étranger ? Il se fit violence (sous le regard vigilant du Prince, et celui encourageant de ses amis qui s'étaient imperceptiblement rapprochés) pour ne pas répondre vertement, et se contenta de murmurer, d'une voix froide :

-J'ai cet…honneur, Madame.

Pas « mère », et encore moins « maman ». Elle ne l'avait jamais été pour lui. Distante, froide, jamais elle n'avait eu le plus petit geste d'affection pour lui. Jamais elle ne l'avait embrassé, étreint. Confié à une nourrice dès sa naissance, il avait grandi sans l'affection et l'amour parental que son être réclamait à grands cris. Sa seule source de tendresse avait été cette femme qui l'avait nourri, lavé et mouché dans ses premières années, avant d'être renvoyée d'où elle venait dès qu'il avait su se débrouiller seul. Puis, à 10 ans, le Comte avait exigé qu'il soit placé quelque part où on pourrait discipliner son caractère fantasque et malicieux. Et il avait atterri à Vérone. Le meilleur choix possible, même si sur l'instant il n'en avait pas eu conscience.

Revenant au présent, il porta son regard sur ses géniteurs, impassible. Il éprouvait des sentiments partagés à leur égard : du mépris, de la pitié, de la colère aussi. Pas de haine, il réservait ça pour d'autres personnes. Sa mère, bien qu'un peu choquée du ton qu'il avait employé, lui sourit bravement en le contemplant, peut-être émue :

-Comme vous êtes grand maintenant…Vous êtes devenu un bel homme, mon fils…

-Je vous remercie du compliment, Madame, répondit-il, toujours sans expression.

Il ne ferait aucun effort de conversation, et ça son oncle l'avait bien compris. Il lui posa d'ailleurs une main sur le bras, et proposa :

-Allons discuter à l'intérieur, nous y serons mieux. Et cela évitera quelques…oreilles indiscrètes.

Le Comte acquiesça, et prenant le bras de son épouse il commença à avancer derrière le Prince, quand Mercutio demanda, tendu :

-Puis-je me retirer, mon oncle ? Je crains de ne pas vous êtres d'une grande utilité.

-Reste là, ordonna son père, furieux, en se tournant vers lui. C'est pour toi que nous sommes ici, alors tu vas nous écouter !

Le jeune homme allait se rebiffer, ne supportant pas qu'on lui crie dessus, quand deux mains se posèrent sur ses épaules. Il tourna la tête, et soupira. Roméo et Benvolio s'étaient encore rapprochés, affichant très clairement leur soutien à leur ami.

-Nous venons avec toi, déclara simplement le blond en souriant doucement, sa main serrant son ami.

-Cette conversation ne vous concerne pas, jeunes gens ! répliqua le Comte, qui décidément écoutait tout. Vous n'avez pas à vous en mêler, c'est une histoire de famille !

-Si vous voulez que j'assiste à cette entrevue, ils restent, contra Mercutio, fixant son père avec colère. Je n'ai rien à cacher, et ils sont autant ma famille que vous, voire davantage ! Si je viens, ils m'accompagnent. Et ce n'est pas négociable.

Il y eut un silence, puis l'homme haussa les épaules et se détourna en marmonnant. Son fils n'en démordrait pas, il l'avait bien compris. La petite troupe grimpa les marches du perron du palais, avant de se rendre dans l'un des salons, où un serviteur finissait d'installer des fauteuils pour tout le monde. Un feu brûlait joyeusement dans la cheminée de marbre, donnant une ambiance feutrée à la pièce. En silence, il se retira et laissa les puissants entre eux. Le Seigneur des lieux s'installa dans un fauteuil à haut dossier, et invita les autres à faire de même. Son neveu déclina d'un signe de tête, et s'accouda à la cheminée, le regard perdu dans les flammes dansantes. Ses deux amis prirent place dans des chaises non loin de lui, au cas où, et les visiteurs s'installèrent en demi-cercle autour du Prince, attendant qu'il lance la conversation. Un plateau avec des verres de vin attendait ceux qui voudraient se servir et se désaltérer. Escalus se saisit de l'un d'entre eux, et tous l'imitèrent poliment.

-Alors, pourquoi ce voyage soudain, mes amis ? demanda-t'il, intrigué. C'est vrai que sa sœur et son beau-frère ne venaient jamais à Vérone, qui était à une semaine de voiture de Venise.

-Nous voulions…commença la Comtesse, avant d'être coupée par son époux.

-Nous voulions être sûrs que Mercutio était prêt à enfin tenir sa place dans la famille. Mais visiblement, il n'en est rien, ajouta-t'il en jetant un regard dégoûté à son fils, qui ne broncha pas.

Il continua, après un court silence :

-Notre famille est l'une des plus importantes de la lagune, et en tant que telle nous avons des devoirs à remplir. Valentino fait déjà le sien en étant le bras droit du Seigneur de Venise et en étant marié à une jeune noble tout à fait charmante, mais Mercutio... n'étant pas présent jusqu'ici, il ne pouvait s'établir et prendre possession de sa position.

-Et à cause de qui n'étais-je pas présent, père ? demanda le plus jeune, détournant enfin son regard du feu. Qui m'a envoyé ici pour que je sois plus docile, plus discipliné, plus facile à vivre ? Qui m'a forcé à quitter ma ville de naissance pour que je devienne celui que l'on attendait de moi ?

-Nous pensions que t'éloigner de Venise te ferait du bien, murmura sa mère, peinée de son ton glacial.

-M'arracher à ma maison, ma famille…à tout ce que je connaissais. Oui, effectivement, ça ne pouvait être que positif de m'envoyer si loin de mes repères…

Il éclata d'un rire violent, en secouant la tête, les épaules tressautant au rythme de son hilarité :

-Oh Seigneur…Vous pensiez vraiment que je deviendrai meilleur en vous débarrassant de moi ? Que je serai enfin celui que vous vouliez que je sois ?

Il reprit son souffle, les yeux brillants de larmes de rire, la main sur ses côtes :

-Alors contemplez votre œuvre, Madame ! Voyez ce que je suis devenu en votre absence, et demandez-vous si c'est conforme à vos attentes !

Il ouvrit les bras, et se tourna vers eux, leur laissant tout le loisir de le regarder. Ses deux amis le contemplaient avec une légère inquiétude, craignant qu'il ne dérape totalement et ne sombre dans la folie, celle qui l'accompagnait depuis si longtemps. Mais surtout, ils voyaient ce qui se cachait derrière son sourire dément et son regard illuminé : la douleur, la souffrance, ajouté à une bonne dose d'angoisse. Ils ignoraient ce qui provoquait ces sentiments, mais ne pouvaient passer outre. Alors ils gardèrent un œil sur lui, espérant qu'il ne craque pas.

-Tu n'as pas changé, cracha Valentino, resté silencieux jusque-là. Toujours le même ahuri paresseux qui préfère se bâfrer plutôt que de tenir son rang. Quand deviendras-tu respectable aux yeux de la société, Mercutio ?

Nouvel éclat de rire, plus sincère cette fois :

-Mais je ne demande pas à l'être, mon cher frère. Je préfère profiter de la vie telle qu'elle se présente, plutôt que de m'ennuyer en restant enfermé à longueur de journée. Je vois comment travaille notre oncle, et cela ne me tente guère je l'avoue.

Il s'adossa à la cheminée, les bras croisés et le sourire railleur. Une lueur étrange dansait dans ses yeux, et il semblait s'amuser comme un petit fou.

-Je n'ai jamais été comme nos parents auraient voulu que je sois. Alors pourquoi ferai-je le moindre effort ? Je suis qui je suis, et rien ne me fera changer.

-Ca, nous verrons bien, gronda le Comte en le fixant avec fureur, en se levant de son siège. Tu rentreras avec nous à Venise, que cela te plaise ou non, et tu épouseras celle que nous t'avons choisi. Tu prendras enfin la place qui est tienne.

En parlant, il s'était avancé vers son cadet, qui se redressa en décroisant ses bras, soudain attentif et vigilant. Ceux qui le connaissaient bien auraient même pu apercevoir une étincelle de crainte dans ses yeux prairie, qui disparut vite pour ne laisser que celle de la moquerie visible. Puis, lentement, il secoua la tête :

-Je ne retournerai pas à Venise. Il y a 10 ans, si vous m'aviez proposé cela, je l'aurais accepté. Mais maintenant j'ai ma vie ici, mes amis, mes habitudes. Il est hors de question que je quitte tout ça pour vous plaire, père.

Le dernier mot avait été prononcé avec dégoût, et la réaction ne se fit pas attendre. Sans laisser le temps à quiconque de réagir, l'homme leva la main et gifla Mercutio, avant de lui asséner un revers de la même main. Ce fut si violent que la tête du jeune homme tourna de chaque côté, avant de revenir lentement de face, mais légèrement baissée, son visage dissimulé par ses cheveux. Il ne disait rien.

Dans un fracas, le Prince et les deux Montaigu s'étaient levés de leurs fauteuils, choqués et furieux de la réaction du Comte. Comment pouvait-il s'en prendre ainsi à son fils ? Roméo s'approcha et l'interpela avec colère :

-Reculez Messire, je vous prie. Vous n'avez aucun droit d'agresser mon ami ainsi.

-Je ferai ce qu'il me plaira de faire, jeune homme ! Cet entêté est quand même mon fils, et je le corrigerai comme je l'entends !

-Vous vous dites son père, mais jamais vous n'avez cherché à le voir en 10 ans. Vous l'avez abandonné à votre beau-frère, le laissant seul dans une ville qu'il ne connaissait pas, parlant une langue différente de la sienne*, avec pour seul repère un oncle qu'il n'avait jamais vu ! Et vous prétendez avoir agi pour son bien ?

-J'espérais que loin de ses proches il s'assagirait enfin, et qu'il comprendrait où était sa place ! Mais visiblement cela n'a pas suffi…

Il fixa Mercutio avec haine et fureur, avant de déclarer :

-Alors je vais te reprendre en main, et nous verrons si tu résistes encore longtemps. Tu finiras par savoir te tenir, tu as ma parole !

Sur ses mots, il empoigna son fils par les cheveux, ses si longs cheveux bouclés qui faisaient sa fierté, et lui arracha un hoquet de douleur. Le plus jeune tenta de se soustraire à cette poigne qui le faisait souffrir, mais ne put s'en éloigner. A force de se débattre, il ne sentit pas son père reculer et tirer assez fort pour le faire trébucher. Incapable de se rattraper, il finit à genoux sur le tapis, ses mains accrochées à celle de l'homme pour éviter qu'il ne lui arrache sa crinière, les yeux brillants de souffrance. Il sentit un déplacement d'air près de lui, entendit un chuintement…puis la voix de Roméo, plus forte que tout à l'heure :

-Lâchez-le, Messire. Ne me forcez pas à me répéter une troisième fois.

Le brun avait récupéré l'épée qui pendait à la ceinture de son ami, et la tenait de telle sorte que la pointe approchait la gorge du Comte. Celui-ci se pétrifia, incapable de bouger. Il y eut un silence dans la pièce, chacun retenant sa respiration. Il finit par lâcher les cheveux du plus jeune, qui recula et se replia contre le mur, assis par terre les genoux contre la poitrine. Il observait à travers le rideau noir de ses boucles sans dire un mot, encore choqué de la violence de son géniteur. Le pauvre tremblait comme une feuille, dans l'impossibilité de se calmer pour l'instant.

Personne ne l'avait jamais vu ainsi, muet et traumatisé. Et si ses deux amis ne savaient qu'en penser, son oncle, qui ne le quittait pas des yeux, se demanda si l'enfant qu'il avait été n'avait pas déjà subi ce genre de maltraitances physiques et morales. Il fronça les sourcils, et se jura de garder un œil sur lui. Pas question de le laisser ainsi. Il s'avança, et posa sa main sur l'épaule de Roméo, qui tenait toujours le Comte en joue :

-Baissez votre arme, jeune homme. Il n'est nul besoin de recourir à la violence, qui n'a déjà que trop duré.

-Vous ne voulez quand même pas que nous laissions passer ça ? Regardez Mercutio, Altesse... Nous ne pouvons le laisser ainsi…

-Et je ne vous le demande pas. Mais il existe d'autres moyens pour régler cette situation.

Le ton catégorique du dirigeant apaisa le Montaigu qui recula en baissant l'épée, rejoignant Benvolio qui était resté en retrait, un peu perdu. Le Prince les contempla, et esquissa un sourire. Les deux jeunes gens protégeaient leur ami de toutes leurs forces, quitte à se mettre en danger eux-mêmes. Il pouvait être fiers d'eux.

-Rejoignez-le, et essayez de le calmer un peu. Je m'occupe du reste.

Il porta ses yeux sur sa sœur et son beau-frère, soudain froid et impassible. Comment pouvaient-ils ? Il inspira lentement pour se détendre, et déclara simplement :

-Si vous voulez éviter une humiliation certaine, je vous conseille de partir maintenant. Votre manège a assez duré. Vous allez rentrer chez vous, tous les trois, et laisser Mercutio tranquille. Vu votre façon de faire, je ne peux vous laisser l'emmener.

-Nous sommes ses parents, et il fera ce que nous voulons ! hurla le Comte, perdant toute retenue. Il rentrera avec nous, que cela lui plaise ou non !

Le jeune Vénitien se mit en boule en entendant ce cri, paralysé. Il sentit à peine les bras de ses amis qui l'entouraient et le berçaient, tentant par tous les moyens de le rassurer et le calmer. Complètement traumatisé, il ferma les yeux pour retenir ses larmes. Pas question de pleurer, non ! Il ne devait pas céder à la panique, à la terreur qui menaçait de le submerger. Dieu qu'il avait peur…Mais son oncle ne laisserait rien lui arriver, pas vrai ? Et encore moins ses frères…

-Cela fait dix ans que vous avez renoncé à votre rôle de parent ! Vous me l'avez envoyé sans repères, et vous estimez que c'était pour son bien ? Vous vous moquez de moi ?

Les trois visiteurs semblèrent saisis, comme s'il était improbable que leur interlocuteur tienne ce genre de discours. Mais la Comtesse finit par comprendre que son frère, très sérieux, les congédiait purement et simplement, sous peine de les renvoyer plus cavalièrement chez eux. Elle se leva, et posa sa main sur le bras de son époux :

-Mon ami…Nous devrions renoncer. S'il a pu trouver sa place ici, nous devrions…

-Le laisser là, c'est cela ? Le laisser vivre sa vie de débauche, au risque de salir son nom et le nôtre ?

-Lui laisser une chance d'être heureux, répondit-elle tout doucement, posant ses yeux sur son fils prostré. Nous ne participons pas à son bonheur, de toute évidence. Pourquoi lui imposer cette vie dont il ne veut pas ?

-Parce qu'il en va de notre honneur, mère, répliqua Valentino en se levant à son tour. Mercutio est une honte pour nous si nous renonçons.

Elle le fusilla du regard, et il se tut, stupéfait de voir sa mère le fixer ainsi, comme s'il était encore un enfant. Ne disant plus rien, il resta immobile, laissant son père gérer la situation.

-Nous ne pouvons accepter cela, ma mie, fit l'homme sans la regarder. Cette loque…

-Il est votre enfant, Messire, tout comme Valentino, rétorqua Benvolio, tournant brièvement la tête vers lui. Vous devriez avoir honte, non pas de lui, mais de votre attitude.

Décidément, tout le monde était contre lui cette fois ! Il ravala avec difficultés la réplique cinglante qui lui brûlait la langue, et se détourna de son cadet.

-Puisqu'il en est ainsi…Allons-nous en, et retournons là où Valentino pourra faire la fierté de notre famille. Quant à toi…Gronda-t'il, menaçant, en direction du plus jeune.

Celui-ci frissonna mais resta immobile contre ses amis, respirant difficilement.

-Que je ne te vois plus dans les parages de notre demeure ! Acheva le Comte, en quittant la pièce. Tu en serais automatiquement chassé. Ne considère plus cette maison comme la tienne.

Il partit, sa femme et son aîné sur les talons, et ils repartirent vers Venise, sans Mercutio. Il y eut dans le salon un grand silence, entrecoupé seulement par le crépitement des flammes de la cheminée. Escalus posa ses yeux sur son neveu, et soupira doucement :

-Emmenez-le, jeunes gens. Emmenez-le avec vous, il a besoin de repos et de votre présence.

Il connaissait les liens qui unissaient les trois garçons, et savaient qu'ils seraient les meilleurs remèdes à la douleur du Vénitien. Ils hochèrent la tête, reconnaissants, et le relevèrent lentement :

-Viens avec nous, murmura Roméo en soutenant son ami. On rentre au palais Montaigu, tu y seras en sécurité.

Le bouclé hocha la tête, et se laissa emporter, encore perdu. Mais au moment de franchir le seuil, il tourna son visage vers son oncle, et chuchota un « merci » à peine audible, mais sincère et qui venait du cœur.

Quelques jours plus tard

Au palais Montaigu, tout était calme. Depuis la confrontation entre Mercutio et ses géniteurs, quand il était revenu fragilisé et traumatisé, tous l'avaient laissé tranquille. Il avait besoin de temps. Seuls ses deux amis ne l'avaient pas laissé, ils étaient restés à ses côtés, le veillant pendant qu'il dormait, apaisant ses cauchemars, le tenant entre eux quand il ne parvenait pas à se détendre. Pour la première fois, ils dormaient tous les trois dans le même lit, heureusement assez grand pour les accueillir tous, et les deux Montaigu encadraient le troisième, formant une barrière contre le monde extérieur. Et cela lui avait fait du bien. Mercutio en avait eu besoin, ça l'avait rassuré, calmé. Il avait eu besoin de ces moments de calme et de silence pour se reconstruire.

Aujourd'hui, planté devant son coffre à vêtements, il cherchait l'une de ses chemises préférées, quand ses amis entrèrent dans la chambre, et sourirent en le voyant plongé dans les tissus.

-Fais attention, tu vas disparaitre avalé par ton coffre, fit remarquer Roméo avec un léger rire, amusé de l'attitude de son ami.

-Il s'en trouverait vite indisposé, répondit le brun, la voix étouffée par sa position, et finirait par me recracher obligatoirement, de peur de prendre des maux sans fin.

Il se redressa en souriant, la fameuse chemise à la main, et l'enfila rapidement. Il était en train de la boutonner quand Benvolio l'arrêta doucement, d'une main sur la sienne. Il lui jeta un regard interrogateur, surpris de sa démarche, et demanda d'une voix calme :

-Un souci, Ben ?

Son ami resta silencieux un instant, avant de proposer tout doucement :

-Tu veux en parler… ?

Un silence. Puis Mercutio lâcha un soupir, retira sa chemise et leur tourna le dos. Dégageant ses cheveux, il les laissa regarder sans dire un mot. Au bout de quelques minutes, il repassa le tissu sur ses épaules, et cligna simplement des paupières. Ses amis ne parlaient pas, mais leurs yeux exprimaient leur compassion et leur soutien. C'est Roméo qui brisa le silence le premier :

-Ces marques…

Il haussa les épaules, et répondit simplement :

-J'ai appris à les cacher. A ne pas y faire attention. Et maintenant…elles font partie de moi. Je dois vivre avec. J'arrive à passer outre, c'est tout ce qui compte.

Il n'y avait finalement rien de plus à dire. Les trois garçons se sourirent, s'étreignirent et quittèrent la pièce en formulant des projets pour la journée et celles à venir. Dans la cour, quelques instants plus tard, on entendit le rire joyeux et sonore du neveu du Prince, prêt à vivre sa vie à fond, sans contrainte ni entrave.

Parce que vivre, il n'y a que ça d'important, au final.


*Même si la langue nationale est l'italien, Venise et Vérone parlaient deux dialectes légèrement différents à l'époque. Les gens se comprenaient, mais l'accent ainsi que certaines tournures de phrases et expressions différaient. Ce qui explique la remarque de Roméo à ce sujet.


Voilà, ma mini-fic est terminée ^^ J'espère qu'elle vous a plu, n'hésitez pas à laisser une petite review, ça fait toujours plaisir ! Et dites-moi, vous, que pensez-vous de l'absence de Valentino et des parents de Mercutio dans la Comédie Musicale ?