Chapitre 2
Aziraphale avait toujours été.. spécial.
Les autres anges étaient plats. Chiants, même. À en crever d'ennui. Blablabla le Paradis, blablabla notre Père, conquérir le monde de sa foi, rendre ses rapports bien à l'heure, faire plaisir à papa et Michel et tonton Gabriel..
Berk.
Crowley ne regrettait absolument pas d'être tombé, quand il pensait à eux.
Non pas qu'il n'avait pas essayé à une époque de remonter, mais c'était une autre histoire.
Il était fatigué, ok ? Il avait eu une mauvaise journée, infructueuse et franchement sale, emplie d'inquisiteurs et de jugements de sorcières – des fausses en plus, les vraies ne se faisaient jamais prendre, tss.
Mais comme il était roux -enfin, son vaisseau – un chouette type, en plus, ils avaient eu de bonnes conversations à leur rencontre – comme il était roux, donc, c'était un appel au bûcher.
Ah.
Ce n'était pas lui qui avait brûlé, ce jour-là.
Mais cela n'avait pas franchement remonter son moral, et c'était dire.
Crowley avait haï cette époque.
Trop sale, trop haineuse, trop.. tout. Crowley aimait un bon bordel comme tout bon démon qui se respecte, mais là, c'était too much, merci bien. Ses collègues courraient partout en hurlant à l'anéantissement des anges et la naissance d'une nouvelle ère, lui.. avait détesté.
Et du coup, il s'était retrouvé à hurler sur le Ciel.
Tout le monde avait ses moments de fatigue, ok ?
Ce n'était pas la question.
Au moins, Aziraphale l'avait soutenu. Non pas dans ses cris contre le Ciel, non, il n'était pas au courant, merci bien Satan – ou pas, vu les derniers événements – non, dans son dégoût de cette époque.
Il n'en était pas surpris, évidemment.
L'ange ne pouvait que détester la violence ambiante.
Aziraphale était doux et moelleux au possible.
Cela aurait dû être insupportable, mais c'en était devenu.. amusant. Presque.. attendrissant.
Aziraphale était l'incarnation de l'ange parfait.
Pas les autres enflures bureaucratiques et hypocrites jusqu'au boutiste, non. Un vrai ange, au sens propre du terme.
Doux, gentil, et si, si attentionné.
Si gentil.
Gentil.
L'angelot était d'une gentillesse à en mourir d'indigestion.
Crowley adorait l'en taquiner.
Il aimait le taquiner tout court.
Il était filou, après tout – il était un démon, ok ? - et Aziraphale était si niais.
Ce n'était juste pas possible d'être un condensé pareil de gentillesse exacerbée. Dieu avait bu un truc spécial, ce jour-là, ou Elle l'avait créé volontairement ? Parce que franchement, c'était réussi, comme cadeau spécial pour le Paradis.
Ah, Aziraphale. Toujours un plaisir de le voir, même simplement pour regarder ses petites joues rebondies rougir sous ses remarques narquoises.
Des petites joues qu'il avait de bien remplies, comme le bon mangeur qu'il était.
Aziraphale mangeait tout le temps.
Crowley n'était pas particulièrement fan de nourriture, mais avec un exemplaire de gastronomie ambiante à ses cotés, il était vite devenu un expert en la matière. Il avait eu 6000 ans pour apprendre, après tout.
Des huîtres aux sushis en passant par le couscous originel – une tuerie, il devait l'admettre, un exemple parfait de péché – et les mélanges de légumes d'Amérique du Sud, Crowley avait assez vu de nourriture pour les autres 6000 ans à venir.
Et il en verrait encore d'autre, si Aziraphale avait son mot à dire.
Et comme il ne pouvait jamais lui dire non.
Il pourrait, si, s'il en avait envie. Mais cela peinerait l'ange, et ses chouinements étaient insupportables. Cela n'avait rien à voir avec la tristesse dans ses yeux qu'il avait de parfaits, ou bien la manière dont ses lèvres commenceraient à trembler, et ses poings à se serrer.
Il n'essayait pas d'être gentil, non.
Il était un démon, bordel !
Pourquoi est-ce tout le monde affirmait le contraire ?
Ce n'était pas son ami, merci bien, simplement une... distraction.
Enfin, cela l'avait été au début.
Il fallait bien tuer le temps, après tout. Et tuer pouvait devenir ennuyeux, quand on était seul pour le faire.
Aziraphale l'avait occupé.
Et c'était tout.
Il n'était pas son ami, non. Absolument pas. Quel délire. Un ange et un démon, amis ? Même pas en rêve !
Sauf que c'était exactement ce qu'il s'était passé, et cela le rendait fou.
Ils n'étaient pas sensés être amis !
Ils n'étaient même pas sensés se parler.
Ils étaient un ange et un démon, bordel !
Le Gardien de la Porte du Jardin, face au Serpent tentateur.
Aucune amitié n'était possible.
C'était juste.. impensable. Une hérésie, oui, absolument, un gros délire bien puissant.
Mais Crowley n'avait jamais aimé respecter les règles, après tout. Et il appréciait la distraction que lui offrait Aziraphale.
Il était le seul démon constamment sur Terre depuis 6000 ans, après tout. À force de s'ennuyer, on finissait par regarder un peu partout, et si c'était mal, hé bien, tant mieux, Crowley n'était pas sensé être gentil.
Sauf avec Aziraphale.
Et il tuerait le premier qui oserait l'affirmer à voix haute.
Peut-être bien qu'il appréciait l'abruti puant de naiveté un peu plus qu'il ne voulait bien l'admettre, au fond.
Peut-être bien qu'il était heureux de le connaître, et de le voir constamment. Peut-être bien, que ne plus avoir à se cacher pour le voir était un soulagement.
Peut-être bien.
Parce qu'il l'aimait bien, au fond.
Son andouillette d'ange.
Et cela le faisait chier comme pas deux.
Parce qu'il n'était pas sensé.
Et il n'avait aucune idée de quoi en faire.
Il avait fini par admettre il y a plusieurs siècles, à présent, au moins dans la cachette de son esprit – pas tout haut, vous vouliez sa mort?!- à quel point il avait besoin de l'ange. À quel point il l'aimait, dans tous les sens possibles.
Et cela le rendait fou, parce qu'il savait que rien n'arriverait.
C'était d'Aziraphale dont on parlait.
Cet abruti était parti manger des crêpes à Paris, en pleine Révolution française, habillé comme un noble.
Un noble anglais.
Crowley n'en avait même pas été surpris, tiens.
C'était juste tellement.. lui.
L'angelot avait même eu le culot d'afficher une expression offensée quand Crowley avait pointé du doigt à quel point le lieu et l'époque étaient peu appropriés pour une telle expédition.
Je voulais des crêpes, qu'il avait affirmé, cet andouille, son regard outré et ses petites lèvres beaucoup trop adorables pour être vraies plissées sous sa frustration enfantine.
Crowley avait senti la commissure de ses lèvres se hausser.
Andouille.
Son andouille.
Son andouille qui était constamment dans le fond de ses pensées, comme cela avait été le cas depuis des siècles à présent.
Il était damné, il le savait.
Et cela le rendait fou.
Quand il avait cru qu'Aziraphale était mort dans l'explosion de sa librairie, Crowley avait senti son monde s'effondrer.
À quoi bon nier à présent ?
Son meilleur ami était mort.
La seule personne stable qu'il avait connue ces 6000 dernières années.
Son ancre.
Sa distraction.
Son compagnon de voyage.
Son compagnon de tablée.
Son compagnon de lecture.
Son compagnon d'aventures.
Celui qui veillait toujours sur ses fesses.
Celui qui était allé chercher de l'eau bénite exprès pour lui, malgré le danger mortel, juste pour éviter que Crowley n'en meurt, justement.
Celui qui, malgré leurs disputes et différences, avait fini par se ranger à ses cotés pour combattre l'Apocalypse.
Celui qui avait échangé son visage avec le sien et mis les pieds en plein Enfer, face à Belzébuth et des milliers de démons surexcités de vengeance.
Celui qui en était revenu en vie, et guilleret comme un goret, le cochon.
Celui dont le sourire le ferait toujours réagir.
Aziraphale.
Son compagnon de toujours.
Aziraphale, avait-il pensé, était mort, et son monde s'était effondré.
Et puis ce con l'avait contacté du Paradis, et le monde s'était remis en marche.
Crowley le détestait autant qu'il l'aimait. Il détestait l'aimer, et il aimait le détester.
Il était irrémédiablement accro, il le savait.
Il savait à quoi cela ressemblait, fallait-il rappeler qu'il était l'inventeur de la Tentation, bordel de merde ?
Il allait encore passer ses nerfs sur ses plantes, à ce rythme.
Ce fut la sonnerie stridente de son téléphone qui tira le démon de ses pensées moroses. Un bâillement capable d'exploser tous les critères du pire manque de dignité possible lui échappa, avant qu'il ne tente paresseusement la main vers son smartphone.
La photo d'Aziraphale.
Un sourire lui échappa.
Quand on parlait du loup.
Je te manque tant que cela, mon ange?interrogea-t-il de sa voix traînante en décrochant, avant de piocher dans son bol de raisins.
Crowley.
Yep. C'est moi. Le seul et l'unique, sourit-il narquoisement en se passant la langue sur les dents, sa voix prenant un ton espiègle derrière la taquinerie.
Crowley. J'ai .. besoin de toi.
Comme toujours. Quand n'as-tu pas besoin de moi ? Il faut que j'envoie un sms pour toi ? Que je t'aide à changer une ampoule ? Oh, quoi, tu veux encore tester un nouveau restaurant, et tu n'oses pas me le dire ?
Non. Non. Peut-être, ce serait.. agréable. Mais non.
Le démon fronça les sourcils.
Quelque chose n'allait pas.
La voix de l'ange était calme, mais.. était-ce un soupçon de tension qu'il entendait au fond de ses mots ?
J'ai besoin de toi.
Une alarme s'alluma dans son esprit.
Tu es chez toi ?
Oui.
Seul ?
Non.
Merde. Merde merde merde ! Cela faisait des mois maintenant que la Non-Apocalypse avait eu lieu, des mois qu'ils avaient passé à regarder la moindre ombre derrière eux, terrifiés d'être poursuivis par leur camp respectif, mais rien, absolument rien ne s'était passé.
Était-il possible que..
Combien ? siffla-t-il en sautant de son lit, courant vers la porte de son appartement.
Quatre.
Avec toi?hurla-t-il en sautant les marches de l'escalier cinq à cinq.
Certes.
Bordel de merde, l'ange, tu seras ma mort, comment tu n'as pas pu les sentir venir ?! Que font-ils ? Comment est-ce que tu peux me téléphoner ? Les tiens ou les miens?interrogea-t-il finalement, panique et colère augmentant à chaque instant alors qu'il partait en trombe dans sa voiture, son téléphone collé par miracle à son oreille.
Toi, répondit simplement son ami.
Et puis une explosion retentit au bout du téléphone, et tout ce que Crowley put faire fut d'hurler.
