Chapitre 3

C'était comme retomber dans un cauchemar.

Partout, de la poussière.

Des livres éparpillés, des feuilles déchirées. Les parchemins millénaires conservés pieusement par Aziraphale depuis des décennies en lambeaux.

Une bombe n'aurait pas eu un effet différent.

Une bombe, ou un ange se battant contre des démons.

Un ange employant des pièges multi-centenaires, appris au biais de rencontres et expériences.

Appris grâce à Crowley.

Le Serpent prenait soin de ses rares compagnons de galère.

Et depuis la non-Apocalypse, il s'était senti encore plus paranoïaque.

Clairement, il avait eu raison.

Quelqu'un avait attaqué son Aziraphale.

Son ange.

Ils étaient morts.

Un sifflement venimeux s'échappa de la bouche du démon.

Il les tuerait tous.

Ils n'avaient aucune idée d'à qui ils s'attaquaient.

Crowley avait plus de 6000 ans, la plupart des démons actuels étaient des nouveaux-nés à ses yeux.

Ses prunelles se rétrécirent davantage sous l'effet de sa rage, alors qu'il marchait silencieusement au milieu des décombres, ses pieds hagards alors qu'il découvrait l'étendue des dégâts.

Aziraphale ? Aziraphale !

C'était stupide, il le savait, mais il ne pouvait pas s'en empêcher. L'espoir, même absurde, de retrouver son ami, son compagnon, son..

Il les tuerait tous.

Quatre, avait dit son ange. Quatre abrutis qui venaient de provoquer une guerre.

Personne ne touchait à son ange.

Même Belzébuth l'avait compris !

Est-ce qu'elle était derrière ce bordel ? Oh, non, elle n'était pas si débile, pas elle.. Sournoise, fumasse, violente à en crever, mais pas débile, non.

Des petits cons voulant se faire un nom ? Plausible. S'attaquer au traître était une excellente manière de se faire connaître et mousser.

À compter qu'ils y survivent.

Au rythme où les choses allaient, leurs noms seraient retenus comme ceux d'arriérés sans cervelle, aux restes dispersés dans l'océan.

Pauvres poissons, tiens. Comme s'ils n'avaient pas assez à faire avec la pollution des singes sans poil qui dévastaient cette planète.

Il les tuerait tous.

Personne ne touchait à son ange.

Son abruti, adorable petit ange.

Était-il en vie, au moins, ce débile ?

S'ils l'avaient..

Non, non, ce n'était pas possible, il n'y croyait pas, il s'y refusait, ce n'était pas possible ! Pas là, pas maintenant, après tout ce temps, tous ces mois, oh, il avait été si stupide, il avait baissé sa garde, c'était sa faute, il aurait dû..

Il les tuerait tous, et un peu plus pour la bonne mesure.

Un sifflement lui échappa, alors qu'autour de lui, les lumières survivantes commençaient à clignoter, avant d'exploser à leur tour, des colonnes de glace apparaissant sur les murs. Cette même glace continua à le suivre alors qu'il remontait la librairie, à la recherche désespérée d'indices sur ce qu'il s'était passé exactement. Il pouvait percevoir des odeurs inconnues, emplies de souffre. Définitivement des démons, donc, et plutôt jeunes, apparemment, il ne comprenait pas, comment Aziraphale n'avait-il pas pu les sentir venir ?

Il les avait sentis venir. Il l'avait appelé à l'aide, lui. Est-ce que des clients étaient présents dans la boutique à ce moment-là ? Était-ce pour cela qu'il avait téléphoné ?

Crowley sentit son cœur cesser de battre en découvrant la petite plate-forme normalement emplie de lumière recouverte de livres déchirés. Les bibliothèques s'étaient effondrées dans le combat, s'écrasant sur le sol et les livres anciens.

Dans un coin, le téléphone antique pieusement conservé par l'ange.

Aziraphale serait dévasté en voyant cela.

Mais Aziraphale n'était pas là.

Il les tuerait.

Il tuerait Belzébuth s'il le fallait.

Leur camp, contre le reste du monde.

Le démon s'accroupit, caressant le plancher déchiré de ses longs doigts fins. Il se concentra, fermant les yeux alors que l'essence des dernières personnes présentes envahissaient son nez.

Quatre démons, jeunes, furieux. Des bombes anti-anges. Leur joie sauvage de s'attaquer à un des emplumés.

Il comprendra le message !

Il aurait dû payer !

Une explosion retentit dans la pièce, en même temps que Crowley se redressait brutalement. Alors c'était cela ? De la stupide vengeance ? Des gamins vexés ? Assez fous pour vouloir l'attaquer, mais pas assez pour le faire frontalement ?

Ils avaient préféré prendre en otage son ange ?!

Ils étaient morts.

Un gémissement commun échappa aux plantes ayant le malheur de vivre dans l'appartement de l'être nommé Crowley.

Ce dernier venait de rentrer, claquant violemment la porte derrière lui.

Leur propriétaire était fou furieux.

Cela allait encore leur retomber dessus.

Ce dernier claqua des doigts, faisant apparaître une coupe de vin rouge. Les plantes frémirent un peu plus, se recroquevillant : Crowley ne buvait du vin rouge que lorsque son humeur était effroyable.

Quoi? beugla-t-il en se tournant vers elles, provoquant un figement instantané. Quelque chose ne va pas ? Je vous gêne, peut-être ? Qu'est-ce que c'est que ça?siffla-t-il en les voyant pâlir. Une faiblesse ? Une erreur ? Êtes-vous suicidaires ? Je vous brûlerai toutes !

Un geignement silencieux échappa aux pauvres plantes. Heureusement pour elles, Crowley était trop occupé à réfléchir à sa prochaine attaque pour avoir le temps de les détruire.

Pour le moment.

Qui savait de quoi l'avenir était fait ?

Un jour vous étiez admirée dans une immense jardinerie par un homme magnifique, aux doigts de velours, le lendemain vous vous retrouviez menacée de torture et exécution sommaire.

Pourquoi n'existait-il une société de protection des plantes ?

À moins que Crowley l'ait détruite.

Le dit-Crowley tournait en rond dans son antre, sifflant et grognant comme un enragé. Aziraphale et lui n'étaient pas stupides, leurs demeures respectives étaient couvertes de protections, anti-anges ou démons selon le choix. Aziraphale avait modifié les siennes de manière à ne laisser passer que Crowley – ce grand dadet affectueux, remarquez, il aurait pété un scandale sinon – cela signifiait donc que ses assaillants avaient dû trouver le moyen de les effacer. Un tel acte demandait de la préparation, un recul, une intelligence un peu plus poussée que le démon débile de base. Le fait qu'ils se soient alliés pour cela indiquait aussi une capacité à travailler en groupe, un fait rarissime dans l'antre d'en bas, Crowley en était la preuve incarnée.

Cela indiquait surtout des démons jeunes. La nouvelle génération se montrait davantage capable d'alliances, quand les plus anciens préféraient travailler seul, ou en duo maximum.

Des gosses, hein ? Crowley allait leur tanner le cu.

En public.

Plusieurs fois.

Et ensuite il le brûlerait et en ferait du compost pour ses plantes.

Pour qui se prenaient-ils ? Avaient-ils la moindre idée d'à qui ils s'attaquaient ?

Belzebuth avait dû s'allier à Gabriel pour l'enlever, ou du moins avaient-ils cru à l'époque.

Crowley n'était pas un simple démon.

Crowley faisait partie des démons originels.

Il était le Serpent, le tentateur.

6000 ans d'âge et d'expériences, ah. Ils s'étaient crus intelligents ?

Ils étaient morts.

Personne ne touchait pas à son ange.