Chapitre 5
Affalé sur le sol de la librairie, une bière à la main, Crowley tentait désespéramment de se bourrer. Ce qui était normalement un avantage – sa capacité à se vider de l'alcool ingéré pour redevenir sobre en quelques instants- était cette fois un inconvénient. Plus il buvait, et plus son corps métabolisait rapidement.
Du coup, il ne parvenait pas à se saouler correctement.
Cela expliquait la montagne de bouteilles devant lui.
Aziraphale hurlerait devant le tas d'immondices, mais son absence était l'exacte raison pour laquelle Crowley était dans cet état.
Ils lui avaient pris son ange.
Il avait espéré que son coup d'éclat aux Enfers l'aiderait à obtenir des informations, mais tout ce qu'il avait réussi avait été d'irriter Belzébuth. Avec sa chance, elle avait contacté le Paradis à présent, et il allait de nouveau se retrouver avec des couillons au cu.
Son ange.
Le mépris et le dégoût suintaient de la voix de Belzébuth quand elle avait parlé de lui.
Crowley ne s'attendait pas à ce qu'elle comprenne, mais cela le rendait toujours fou de rage.
Il se vengerait.
Il se vengerait d'eux tous.
Il pouvait sentir sa haine augmenter en même temps que son désespoir.
La bière alla rejoindre le tas grandissant, avant qu'il s'en fasse apparaître une nouvelle, cette fois de whisky.
- Par le grand Nostradamus ! Qu'est-ce que c'est que ce foutoir ?!
Au milieu du brouillard qu'était le bordel de ses pensées, Crowley réussit à relever la tête, pour apercevoir l'ombre d'une petite femme rousse. Il cligna des yeux, avant de se concentrer et grogner en sentant l'alcool refluer de son esprit.
- Qu'est-ce que..
- Je le sentais, je le savais, je savais que quelque chose n'allait pas, notre lien ne marche plus, j'aurai dû venir avant, je le savais, oh mon Dieu, mais vous avez une tronche mon chéri, vous êtes blanc ! Où est Azi ?!
Azi.
Elle connaissait Aziraphale ?
Le restant d'alcool traînant dans son esprit disparut brutalement alors que Crowley se redressait, ses yeux crachant des flammes.
- Vous connaissez Aziraphale ?
- Si je.. Vous êtes saoul ?!
- Non, grogna-t-il.
- Oh, si, vous êtes totalement saoul, ma parole, mais ça ne va pas ? Vous défoncer ainsi ? Venez, allez, soupira-t-elle en l'attrapant sans ménagement par le bras.
Crowley grogna de nouveau, avant de se laisser tomber contre elle. La rousse l'entraîna vers un fauteuil, l'y déposant sans douceur avant de se pencher pour l'examiner.
- Vous êtes blanc, mais ma parole, ce n'est pas possible..
- Ssssssh, siffla-t-il en se redressant, avant de se prendre la tête entre les mains. Une seconde.
- Que..
- CHUT.
La rousse fronça les sourcils, mais se tut, l'observant avec attention alors que le démon se battait pour faire disparaître sa migraine. Il secoua la tête, grimaçant, avant de se redresser.
- Aie.. Humpf. Qui êtes-vous?pesta-t-il en la fixant de ses yeux jaunes.
- Sérieusement ? Vous savez vraiment parler à une femme, vous.. On a sauvé le monde ensemble, tout de même.
- Quoi ? Oh, attendez.. Il secoua de nouveau la tête, avant de la fixer d'un regard critique. Je me souviens de vous la fausse voyante.
- Conteuse de bonne aventure, rectifia Mme Tracy, avant de lui coller une flaque dans la main. Buvez ça, ça va vous aider.
- Nah, merci, ça ira, grogna-t-il en se levant. Qu'est-ce que vous faites ici ?
- Clairement, j'avais raison de passer, c'est le foutoir.. Je le sentais, murmura-t-elle en se frottant les bras.
- Sentir quoi ?
Mme Tracy lui lança un regard irrité.
- Qu'il est en danger ! Azi ! Je le savais, je le sentais, j'aurai dû venir avant, mais il n'y a pas de train entre chez moi et Londres, j'ai dû prendre la voiture, et ça m'a pris des heures.
- Attendez, une seconde, fronça-t-il en levant la main. Vous l'avez senti ?
- Seul cas de possession angélique connu dans l'humanité.. Vous pensez bien qu'on a gardé le contact, pesta-t-elle. Mon Dieu mais vous êtes lent aujourd'hui !
Ah, oui, tiens. Il avait oublié. Le corps humain d'Aziraphale. La voyante.
Il lui fallut un instant pour comprendre ce qu'elle essayait de lui dire – la faute à l'alcool, et le chagrin.
- Vous êtes toujours connectés ?
- Il ne vous l'a pas dit?s'étonna-t-elle. Il secoua la tête. Vraiment ? J'aurai cru comprendre que vous n'avez aucun secret l'un pour l'autre, sourit-elle, son expression se faisant tendre.
- Hé bien, apparemment si, grommela-t-il avant de se détourner, remontant vers le fatras qu'était la librairie. Quand vous dites connectés.., interrogea-t-il en tournant la tête vers elle, les sourcils froncés.
- Comme un instinct ? expliqua-t-elle en regardant autour d'elle. Une sensation de ne pas être seule ?
- Et cet instinct vous a dit..
- Peur, choc, colère, violence, souffla-t-elle avant de fermer les yeux. Une vague si forte, si soudaine … Je peux le sentir.. Partout, ici.. Oh, la violence... Sa colère, murmura-t-elle.
Crowley l'étudia avec attention, sa mauvaise humeur à son encontre disparue. Était-il possible que la fausse voyante ait un vrai don ? Est-ce que sa possession momentanée en avait créé un chez elle ? Comme elle l'avait relevé, son cas était unique, il n'existait donc aucune archive relatant un récit similaire dans l'histoire de l'humanité.
Était-elle la clé ?
- Sa colère ? interrogea-t-il en se rapprochant.
Elle ne sembla pas s'en rendre compte, perdue dans ce qui devenait lentement une transe.
- Contre eux.. Les monstres.. Vous étiez enfin tranquilles.. Libres.. Il voulait.. Oh, il voulait vous emmener au restaurant, murmura-t-elle, sa voix s'attristant.
La gorge de Crowley se serra.
- Vraiment ?
- Le Ritz.. Il voulait y retourner.. Il avait.. Quelque.. Quelque chose à vous dire..
- Quoi ? Quoi ? s'exclama-t-il, mais elle secoua la tête.
- Je ne.. sens pas.. Juste.. de la colère.. peur.. si peur.. qu'ils s'en prennent.. à vous, souffla-t-elle en rouvrant brusquement les yeux.
Crowley retint une exclamation : les yeux de la voyante étaient devenus blancs, une lumière éclatante en émanant pour illuminer toute la pièce.
Bordel.
De.
Merde.
- Son ami de toujours.. Son compagnon.. Le démon.. Celui qui a tout changé.. Vous êtes.. tout.. Le seul.. qui le comprend.. le connait.. Le seul qu'il.. qu'il..
- Quoi ? siffla-t-il en l'attrapant par les épaules. Le seul qu'il quoi ?
- Qu'il … Je..
- Le seul qu'il quoi, humaine?hurla-t-il en la secouant brutalement, avant de stopper en la voyant trembler de plus en plus fort.
- Qu'est-ce que c'était encore que ce bordel ?
Un hurlement inhumain quitta la bouche de la rousse, faisant trembler les vitres de la librairie et voler les vieux parchemins antiques.
- Crowley.
- Aziraphale ? C'est toi ? s'exclama-t-il en saisissant la rousse par les épaules.
- Je.. Oui.
Où es-tu ? Putain, mon ange ! Dans quel bordel tu t'es encore mis ? Tu vas bien ? demanda-t-il, incapable de cacher son angoisse.
- Je suis.. acceptable.
- Ça ne veut rien dire acceptable, tu vas bien ou pas ? hurla-t-il.
- J'ai vu des jours meilleurs, admit l'ange par le biais de son vaisseau temporaire. Mais rien que je ne puisse endurer, essaya-t-il gentiment de le rassurer.
En vain, bien sûr. Crowley était beaucoup trop à cran.
- Où es-tu ? Comment ils ont fait ? Il y avait des protections anti-démons partout dans la baraque !
- Il semble que la nouvelle génération soit plus clairvoyante que les anciennes, répondit l'ange. Ils avaient de quoi gratter les inscriptions, et dissimuler leur odeur. Et des bombes anti-anges, ajouta-t-il, semblant outré par ce constat.
- Vraiment ? Donc quoi, tu ne les as pas vus avant le dernier moment?pesta Crowley, pas du tout rassuré.
- Absolument, soupira l'ange, clairement contrit. Je suis désolé, Crowley. J'ai été.. dépassé.
- T'excuse pas, c'est pas le moment, je vais tous leur péter la gueule, siffla-t-il, furieux. Il n'y aura aucun reste quand j'en aurai fini avec eux ! Où es-tu?hurla-t-il une nouvelle fois.
- Je … l'ignore. C'est .. humide, et froid à la fois. Je suis enfermé dans un cercle de feu angélique, bougonna l'ange.
- Oh, génial.. Tu es blessé? s'inquiéta Crowley.
- Certes, soupira Aziraphale. Une potion sur mes ailes. Je n'ai pas pu me téléporter.
- Je le savais ! Je savais qu'ils t'avaient fait quelque chose ! Qui est-ce ? On les connaît ?
- Pas pour ma part.. Jeunes, sauvages, délurés, renifla l'ange.
Malgré sa peur et sa colère, Crowley ne put retenir son sourire devant cette description.
La planète entière ressemblait à des délurés aux yeux de son ange.
Son ange.
Il était en vie.
Blessé, mais en vie.
C'était la meilleure nouvelle de la journée.
Non, pas exactement : c'était la seconde meilleure nouvelle de la journée.
La meilleure était qu'il pouvait lui parler.
- Mais encore ? le taquina-t-il. Des punks ?
- Si cela signifie un goût déplacé pour le cuir et des coiffures proches du démoniaque, oui.
- Azi, chéri, ce sont des démons, rit-il. Leur coiffure est faite pour être démoniaque.
- Tes cheveux sont magnifiques, répliqua l'ange, boudeur. Diaboliques, mais magnifiques.
- Ah oui?sourit-il, amusé.
- Diaboliquement magnifiques.
- Hum... Tant de mots doux.. Je pourrai te croquer, ronronna-t-il. Peut-être bien que je le ferai une fois que j'aurai sauvé tes jolies petites fesses.
- Peut-être bien, sourit l'ange.
- Aow, on flirte, mon ange ?
- Viens me chercher, soupira celui-ci.
- Tout de suite.. Tu te fourres toujours dans la merde.. Des punks, tu dis ? À quoi ils ressemblent ? Décris, ordonna-t-il en claquant sa langue.
- Peut-être que te montrer serait mieux ? suggéra son compagnon.
- Tu peux faire cela ? s'étonna Crowley.
- Je suis connecté à Madame Tracy, je peux envoyer ce que je vois par son biais, expliqua-t-il. Son esprit est dans le mien.
- Son .. Esprit est dans le tien ? répéta Crowley, hilare. Hu.. Une connexion si intime, je suis jaloux. Tu m'avais caché tes infidélités, chéri, le taquina-t-il, se délectant de la rougeur qui envahit les joues de la rousse.
- Je ne.. Ce n'est pas pareil !
- Non ? Il faudra m'expliquer, alors, susurra-t-il, avant de tendre la main vers ses tempes. Allez, montre à papa.
- Tu n'es pas mon père !
- Montre-moi, débile, siffla-t-il, impatient.
Aziraphale – Mme Tracy- roula des yeux, avant de tendre les mains vers lui, les posant avec douceur sur son front. L'un de ses doigts descendit jusqu'à sa joue, essuyant les traces de larmes séchées. Crowley grogna, se redressant. Aziraphale – Mme Tracy – sourit doucement, son expression indéchiffrable, avant d'inspirer profondément.
Un éclair, et soudain il était téléporté dans une autre pièce.
Sombre.
Humide.
Froide.
Des murs suant l'eau salée.
Le feu glacé l'entourant.
Il flottait, plongé dans une profonde transe pour mieux économiser ses forces.
Ses yeux s'ouvrirent sans qu'il ne le désire, Aziraphale lui révélant la pièce l'entourant.
Dans un coin, une petite fenêtre à barreaux. Au loin, un cèdre immense. Des crêtes rouges et noires par dessus des vestes de cuir dernier cri.
Un sifflement manqua s'échapper des lèvres de l'ange à cette vue.
Il savait où il était.
