Chapitre 6

L'endroit était exactement comme il s'en souvenait.

Par le diable – ou pas – jamais il n'aurait pensé revenir ici !

Cela avait l'Enfer, et Crowley était un démon, il s'y connaissait en terme d'Enfer, mais même lui frémissait au souvenir de ce lieu.

Urg.

Génial.

Est-ce que ces petits cons savaient au moins à quel point ce site était.. marquant, par manque d'un meilleur terme, pour le duo ? Ou étaient-ils juste cons ?

Sachant que Crowley et Aziraphale avaient passé la majorité de leur vie à cacher leur relation.. desaxée, la seconde hypothèse était certainement la bonne.

Du coup, cela lui mettait encore plus la rage.

Oh, ils allaient payer tellement cher.

Personne ne touchait pas à son ange !

Un sifflement lui échappa, ses crochets tressautant entre ses lèvres avant qu'il n'appuie sur l'accélérateur.


Surveiller un prisonnier était chiant.

C'était du moins l'opinion des jeunes démons occupés à tourner en rond dans la cellule.

Une cellule humide, sombre et froide.

Génial, quoi.

On pouvait être un démon et aimer un peu de confort !

Les anciennes générations se gargarisaient peut-être de leurs conditions de vie merdiques, mais les plus jeunes n'auraient pas été contre un peu de changement, merci bien.

Malheureusement, étant les derniers nés, ou transformés, comme vous voulez – ce n'était qu'une terminologie, au fond, un mot, quelle importance, me direz-vous, mais voilà, les anciens aimaient leurs traditions, et leur hiérarchie, et honnêtement cela devenait saoulant, peut-être bien qu'une révolution ferait du bien, non ? - étant les derniers nés, donc, ils n'avaient rien à dire.

Comme d'habitude, quoi.

Parlez de surprise.

Sois jeune et tais-toi.

Du coup, ils se retrouvaient à jouer la nounou.

Bon, une nounou particulière, me direz-vous, ce n'était pas tous les jours qu'on gardait un ange, et encore moins cet ange.

L'ange responsable de tous leurs problèmes.

Celui qui avait fait tomber leur idole.

Celui dont Crowley s'était entiché.

Tout était sa faute.

Aziraphale.

Ce damné emplumé.

Il avait tout provoqué !

Crowley était un modèle pour les jeunes générations : provoquant, fun, à la page, imbuvable mais empli d'idées folles toujours plus dézinguées les unes que les autres, mais surtout, et c'était là son immense qualité pour les jeunes se lançant dans la difficile carrière de démon, il savait s'adapter à son époque.

La plupart des vieux démons étaient restés coincés au Moyen-Age. Les chasses aux sorcières du XVIIIème siècle, au mieux. Les pendaisons du XIXème, pour les plus ouverts, et encore.

Crowley vivait avec son temps.

Crowley savait jouer de tous les défauts de toutes les époques.

Il n'oubliait rien, mais il s'adaptait.

Oh, les bases demeuraient : le sexe, l'argent et le pouvoir étaient toujours la source de nombreux pêchés, la plupart, en fait, tout venait là, comme toujours, on ne changeait pas les vieilles habitudes, non, mais on pouvait adapter la méthode.

Et à ce petit jeu, Crowley était le roi.

On lui prêtait l'invention de Facebook, et du selfie. On affirmait qu'il était derrière la télé-réalité, et les magazines people. Un certain président américain lui devrait sa place, ou du moins sa femme.

On parlait, on parlait.

Même si on ne pouvait rien prouver, on parlait.

Et on fantasmait.

Crowley était le démon originel de la Tentation. Une vraie légende, vieille de plus de 6000 ans, aux origines mystérieuses et inconnues. Qui était-il, avant la Chute ? Quel type d'ange avait-il été ? En avait-il été seulement un, ou était-il né serpent ? Qui l'avait enfanté ? Et pourquoi le choisir lui ?

On parlait, on parlait.

Et on fantasmait.

La seule chose qui était certaine, c'était à quel point le mec était doué.

Alors, le voir s'allier à un putain d'ange pour empêcher la fin du monde ? Mais c'était quoi ce bordel ? Ils l'attendaient depuis des années, voire des siècles, la fin du monde ! C'était leur tour ! Après les anges, les démons ! L'ultime bataille, enfin ! On la leur ressassait depuis leur arrivée, cette bataille, aux jeunes démons, à force ils n'en pouvaient plus, et voilà qu'elle arrivait enfin – Lucifer bordel merci – et ce crétin détruisait tout !

C'était la faute de l'ange.

Cet emplumé avait tenté de corrompre l'esprit du démon.

Du moins, c'était ce que ne cessaient de se répéter les jeunes tueurs aux crêtes rouges et noires et à l'esprit envahi de rancoeur.

C'était la seule solution logique, au fond.

La rumeur débile comme quoi il en serait.. il en serait.. non, c'était impossible. Impensable. Absurde !

Crowley était un démon.

Un démon.

Un putain de démon !

Un des plus vieux démons au monde, un des originaux, le Tentateur, le Serpent lui-même !

Un démon ne tombait pas amoureux !

Et certainement pas d'un ange !

N'est-ce pas ?

Parce que si c'était le cas..

It's the terror of knowing what the world is about
Watching some good friends screaming
"Let me out!"
Pray tomorrow gets me higher
Pressure on people, people on streets

Pardon ?

Okay
Chipping around, kick my brains around the floor
These are the days it never rains but it pours

Qu'est-ce que..


La porte n'avait jamais été de taille contre la Bentley de Crowley.

L'explosion l'envoya voler à l'autre bout de la pièce, au milieu de la poussière et des gravas, la voix sublime de Freddy Mercury résonnant dans le fond se mêlant au hurlement de rage de Crowley.

Under pressure, un hit.

Une chanson tout à fait appropriée pour les circonstances, comme toujours, merci, l'esprit inconnu habitant le moteur depuis quelques décennies.

Le regard exorbité des petits cons alors qu'il ouvrait la porte de sa voiture pour en descendre lentement valait de l'or. La porte claqua derrière lui alors qu'il la refermait, son manteau volant autour de sa taille.

-Salut.

Étaient-ils alliés aux gosses vus en Enfer ou est-ce que cette coiffure ridicule était juste une stupide mode éphémère ? Peu importait, au fond, parce qu'ils ne vivraient pas assez longtemps pour la répandre.

Il en prendrait soin.

-Cro..


Boum.

Aziraphale. Ils avaient capturé Aziraphale.

Un ange. Ils avaient fait prisonnier un ange !

Il allait les tuer.

Personne ne touchait à son ange.

Un sifflement furieux monta dans sa gorge, qu'il étouffa avec peine. Il ne fallait pas qu'il se fasse remarquer, pas ici, pas en cet instant, bientôt, bientôt il pourrait mais avant, avant, il fallait qu'il se rapproche de l'arbre.

Il semblerait que sauver l'emplumé devenait une habitude.

Il était trop gentil.

Mais c'était Aziraphale !

Il était niais à en crever, mais il lui fournissait des informations capitales, et.. Oh, que diable, il l'amusait, voilà, c'était une excellente distraction, et pas un si mauvais bougre, au fond, rien à voir avec les autres débiles d'emplumés, vraiment, celui-là était à part, une perle, une lumière, à laquelle il aimait se brûler, et non, il ne laisserait pas ces putains de chasseurs de sorcières le pendre !

Bien sûr qu'Aziraphale survivrait, ce n'était pas la question, mais toute cette mise en scène était grotesque, et une pendaison toujours douloureuse, il en savait quelque chose, alors s'il pouvait le lui épargner..

Campagne profonde anglaise, 1427

Sérieusement, comment avait-il fait son coup? Lui et Crowley connaissaient les lieux par cœur, à force de sauver les victimes des chasseurs. 6 mois que cette affaire durait, et ils s'en étaient toujours sortis sans qu'on ne parvienne à les repérer, et autant dire que ce n'était pas une sinécure vu la paranoia ambiante actuelle !

Quelle sale époque.

Crowley ne comprenait pas comment les autres démons pouvaient l'aimer. Clairement, ils n'étaient pas ceux qui devaient y vivre au quotidien et se faire pourchasser à cause de la couleur de leurs cheveux.

Bande de sagouins.

Il leur en donnerait, du démon.

Ils avaient raison, en plus, mais ce n'était pas la question, il ne voulait pas se faire pourchasser le cu, c'est tout !

Et voilà que l'autre andouille s'était fait prendre.

Crowley siffla.

Les mains attachées dans le dos, un costume blanc impeccable comme à son habitude, Aziraphale fixait avec curiosité le prêtre devant lui. Celui-ci était occupé à lui lancer de l'eau bénite, un ton hystérique émanant de sa bouche alors que le bourreau poussait l'ange sur la scène, en direction de la corde attachée à l'immense cèdre. Des corps y pendaient toujours, souvenir de la pendaison de la semaine précédente.

Ils n'avaient pas eu le temps de les sauver.

Crowley sentit sa rage augmenter à ce souvenir.

Il n'avait pas pu les sauver – pauvres gosses, ils s'amusaient juste à se faire peur – mais il ne perdrait pas l'emplumé.

Son ange.

Celui-ci laissa s'échapper un petit cri indigné lorsque le bourreau le poussa brutalement en avant.

-Oh! Un peu de politesse ne vous tuera pas!

Le démon ne put contenir son sourire.

Impossible, l'ange était impossible.

Mais c'était pour cela qu'il était si.. attirant.

Ils n'étaient pas amis, non, pas du tout, juste alliés.

Et les bons alliés se faisaient rares ces jours-ci, alors il aurait bien aimé garder celui-ci, merci.

Autour de lui, la foule frémit, avant de faire le signe de la croix, des prières marmonnées du bout des lèvres sales.

Crowley roula des yeux.

Ils craignaient l'arrivée du démon ? Il allait leur en donner, du démon.

-Tu sais, cela devient récurrent.

La foule sursauta, se retournant vers lui alors qu'un immense sourire apparaissait sur les lèvres de l'ange. Crowley remonta le chemin le séparant de la petite estrade, s'arrêtant à un mètre de celle-ci. Le prêtre siffla, furieux, et commença à lâcher une série d'incantations toutes plus délirantes les unes que les autres.

-Oh la ferme, pesta Crowley, avant de claquer des doigts. Je parle.

Les yeux du type s'écarquillèrent, avant qu'il ne porte la main à sa gorge. Des chuchotements paniqués s'élevèrent autour d'eux, les spectateurs reculant brusquement.

Aziraphale roula des yeux.

-Vraiment ?

-Hé, je ne l'ai pas tué, protesta Crowley en retirant sa capuche, révélant ses mêches rousses, yeux jaunes, et un immense sourire contrastant avec les soudains hurlements autour d'eux. Tu devrais être content.

L'ange roula de nouveau des yeux, mais cette fois, le geste était affectueux.

-Disons que.. tu progresses.

-Aow, je suis touché, mon ange, s'exclama-t-il en sautant sur scène. Mais cela ne change pas que je te sauve encore le cu.

L'ange en question rougit brutalement, mais le laissa claquer des doigts, faisant tomber ses liens. Il se frotta délicatement les poignets, avant de froncer les sourcils.

-Il faut bien que quelqu'un vienne au secours de ces pauvres âmes.

-J'ai pas dit le contraire, j'ai dit qu'il fallait m'attendre ! Je ne peux pas te laisser cinq minutes seul sans que tu te fasses attaquer, c'est ingérable, je vais devoir te mettre une laisse, le taquina-t-il, goguenard.

L'expression d'Aziraphale valait de l'or.

Celle de la foule également.

Le démon haussa un sourcil en voyant le prêtre agiter désespéremment la main vers eux. Il plissa les yeux, avant de siffler, le son serpentin résonnant très clairement dans la clairière.

-Vous. Allez. Au. Diable, gronda-t-il, avant qu'une explosion ne résonne, envoyant voler prêtre et bourreau à plusieurs dizaines de mètres.

-Était-ce vraiment nécessaire? soupira Aziraphale, tandis que la foule s'enfuyait en hurlant.

Crowley siffla, et tourna vers lui des yeux flamboyants. L'expression de l'ange s'adoucit, et il posa sa main sur son épaule.

-Allons sauver cette vieille dame, veux-tu?

La rage dans les pupilles jaunes s'apaisa légèrement.

Si tu veux.

Toujours, répliqua l'ange, en sautant avec détermination de l'estrade, pour atterrir dans un petit pouf. Oh, attend, murmura-t-il en se tournant vers l'arbre.

Une nouvelle explosion retentit, et l'instant d'après le cèdre s'était noirci, frappé par la foudre. Les corps avaient disparu, ne laissant que du bois tordu sur lui-même.

Crowley haussa un sourcil.

-Tu dis que je suis grande gueule, mais en terme de message divin, t'es pas mal non plus !

Aziraphale ne répondit pas, mais il ne semblait définitivement pas mécontent de lui-même, alors qu'ils remontaient la centaine de mètres les séparant de la maison où était enfermée la prisonnière.


La maison au cèdre.

Était-un un hasard ou un message ?

Peu importait, au fond. Crowley les aurait tués dans tous les cas.

L'eau bénite avait fait un premier ménage, ses bombes toujours aussi efficaces. Les cris avaient augmenté lorsqu'il s'était jeté sur eux, ses yeux jaunes étincelants. Ses crochets de serpent s'étaient enfoncés dans leur gorge, le démon laissant parler sa fureur sans chercher pour une fois à la contrôler.

On avait tendance à l'oublier, mais Crowley avait 6000 ans.

Même s'il faisait partie des démons les plus avancés au monde, il n'en demeurait pas moins également très primal.

Il était un serpent, après tout.

Et parfois, quand la colère prenait le pas sur la logique froide, cette part de lui-même remontait.

Et ce n'était jamais beau à voir.

En l'occurence, cela avait été un massacre.

L'attaque avait été vive, sale et rapide. Franchement dégueulasse, s'il fallait être honnête, mais c'était mérité.

Crowley n'avait aucun regret.

Personne ne touchait à son ange.

Le démon se redressa lentement, essuyant ses crochets de sa langue : autour de lui, les cadavres jonchaient le sol, la petite pièce sombre couverte de liquides et mucus aux origines plus ou moins claires. Les yeux de Crowley se posèrent sur le cercle de feu sacré où demeurait Aziraphale : celui-ci flottait légèrement par dessus le sol, ses yeux clos et mains jointes en prière alors qu'il demeurait toujours profondément en transe.

-Az, souffla-t-il.

-S..S..Sérieux ?

Un grondement lui échappa, avant qu'il ne se retourne, ses yeux jaunes se posant sur un des démons, apparemment toujours en vie pour une raison inconnue, et qui le fixait, sa bouche ensanglantée.

-Ils.. Ils di..disaient.. la vérité ? Tu .. traitre !

-Il serait temps de te mettre à la page, gamin, siffla-t-il. Cela fait longtemps.

-Mais tu.. tu.. tu ne peux pas! C'est ..

En un flash, le démon se transforma, un immense serpent envahissant la cellule pour mieux frapper le chieur de sa queue, l'envoyant voler de nouveau contre un mur. Ce dernier s'y écrasa en un cri misérable, sous le regard irrité de Crowley.

-Je commence à en avoir marre qu'on me dise ce que je dois faire !

Sans davantage lui prêter attention, il se retransforma, avant de se diriger à grands pas vers la bulle où l'attendait son compagnon.