Chapitre 8
Les mains de Crowley le brûlaient.
6000 ans de vie commune manqués être détruits par une bande de petits cons jaloux et vengeurs, manipulés par une des pires vieilles peaux de l'histoire démoniaque.
Il les tuerait. Il les tuerait tous. Il ne cessait de le répéter mais il le ferait.
Les mains de Crowley le brûlaient.
Face à lui, Aziraphale était allongé dans son lit – le lit du démon, celui de son appartement, et en d'autres circonstances les blagues narquoises fuseraient, il y aurait tellement à dire, et l'ange aurait fini rouge et aurait plissé son petit nez en boudant, ralant sur sa méchanceté, et Crowley aurait ri et le lui aurait tapoté, son petit nez, le traitant de petit angelot beaucoup trop niais pour son propre bien.
En d'autres circonstances, oui.
Sans aucun doute.
Mais cette fois le cœur n'y était pas.
Son cœur, cet organe interne capital à la vie, son cœur, sensé être froid et dur et incapable de ressentir – il était un démon, n'est-ce pas ?- son cœur était envahi de rage.
Les mains de Crowley le brûlaient alors qu'il soignait son ami, ses doigts recouverts d'un onguent millénaire traçant chacune de ses plumes, les caressant délicatement alors qu'il leur appliquait la solution miracle. Le dos de l'ange tressautait à son contact, son visage délicatement posé sur un oreiller. Crowley lui avait retiré tous ses vêtements supérieurs pour mieux pouvoir le soigner, l'ange rougissant à sa demande mais bien incapable de dire non. Le démon avait souri, une lueur canaille passant un instant dans ses yeux jaunes avant qu'il ne commente :
- 6000 ans ensemble et c'est la première fois que je te vois torse nu.
- Crowley !
Il avait ri doucement, sa rage s'apaisant quelques secondes alors que son cœur s'emplissait d'une tendre chaleur. Il n'en comprenait pas la raison, il savait simplement qu'elle était provoquée par la présence de l'ange.
Ou peut-être, peut-être savait-il exactement par quoi elle était provoquée, et il préférait le nier.
C'était tellement plus simple que d'admettre la vérité.
L'image d'Aziraphale, allongé sur son ventre sur son lit – son lit à lui !- les bras croisés boudeusement sous l'oreiller alors que Crowley soignait ses ailes et son dos – cette image-là ne lui resterait pas gravée dans la rétine, non, absolument pas.
Absolument pas.
Aziraphale n'avait presque rien, en dehors de ses ailes abimées et d'un épuisement dû à la torpeur à laquelle il s'était astreint, mais Crowley ne pouvait contenir le sentiment hargneux qui lui tordait le cœur.
Aziraphale était blessé.
Et Crowley se sentait devenir fou furieux.
Il avait eu peur, si peur. Il avait toujours peur, qu'on les attaque de nouveau, qu'on lui reprenne son ange, que quelque chose arrive à cette andouille et que cette fois, cette fois il arrive trop tard.
Il avait encore manqué le perdre.
C'était la fois de trop.
Il massacrerait les Enfers.
- Depuis quand le Tentateur a-t-il succombé à son tour à son propre piège ?
La voix de Belzébuth était emplie d'un mépris glacé lorsqu'elle lui avait posé la question, son dégoût évident devant ce qui était à ses yeux une abberration.
Crowley sentit sa gorge s'assécher.
Depuis combien de temps ?
Depuis combien de temps ne considérait-il plus Aziraphale comme un simple allié ? Depuis combien de temps était-il heureux de le voir ? Depuis combien de temps cherchait-il sa compagnie, désespéremment, comme un homme assoiffé ?
Depuis combien de temps l'aimait-il ?
Il ne savait même pas.
Depuis toujours, apparemment.
Et cela le terrifiait.
Il ne savait pas quoi faire de ce constat.
Ses yeux se posèrent sur l'ange, confortablement installé sur les oreillers, ses yeux clos sous l'effet de l'épuisement et le bien-être provoqué par l'onguent. Il avait cessé de se plaindre des brûlures sur ses ailes depuis une bonne demie-heure à présent, et semblait de nouveau tombé en pleine transe, cette fois réparatrice. Crowley n'avait osé l'en sortir, trop effrayé de l'empêcher de se reposer, et guérir.
Aziraphale semblait si paisible.
En cet instant, plus que jamais, il était l'incarnation parfaite de l'ange.
Il l'avait toujours été.
Même, et en particulier, quand Crowley se montrait ignoble avec lui.
Et il avait encore manqué le perdre.
Le démon se mordit la lèvre, avant de se figer en sentant son cœur faire quelque chose de bizarre. Il semblait.. se tordre ?
Il avait ressenti la même chose en découvrant la librairie dévastée, quelques heures plus tôt. Il l'avait aussi ressenti plusieurs mois de cela, quand il avait cru que son ami était mort dans l'explosion du magasin.
La sensation augmenta, jusqu'à en devenir insupportable. C'était comme avoir un étau enveloppé autour de son cœur, le pressant jusqu'à ce qu'il ne puisse plus fonctionner, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien, le transformant en minuscules copeaux que le vent ferait disparaître, et un autre venait d'apparaitre autour de sa gorge, et ses poumons, l'empêchant de respirer, et par Satan, c'était horrible, il sentait ses yeux le brûler, et son torse commencer à trembler.
Était-ce ce que les humains appelaient douleur ?
Il la haissait.
Se mordant la lèvre, le démon se pencha, le besoin de se rapprocher d'Aziraphale prenant le pas sur toute autre nécessité. Ses doigts se posèrent sur son dos, caressant les ailes délicatement repliées sur elles-mêmes, en admirant la douceur et perfection une nouvelle fois avant de remonter vers sa nuque, puis son visage.
Les secondes s'écoulèrent lentement alors qu'il caressait ses traits fins, son besoin soudain de proximité augmentant d'instant en instant. Toucher Aziraphale semblait apaiser légèrement le poids terrible qui enveloppait son cœur, le besoin de le garder sous ses yeux, face à lui, en sécurité, prenant le pas sur toute pensée rationelle.
Les paupières de l'ange clignotèrent, avant qu'il ne les ouvre lentement, révélant son magnifique regard bleu. Ses yeux purs rencontrèrent ceux jaunes du démon, un sourire gentil étirant ses lèvres. Crowley sentit les siennes imiter le mouvement, plus faiblement. Il avait toujours si mal au cœur, et voilà que son ventre s'y mettait également.
Crowley.
- Azi ..
- Où..
- Chez moi, tu ne te souviens pas ?
- Oh, certes.. L'ange se retourna lentement, se posant sur son dos. Je vais bien, Crowley, ajouta-t-il gentiment en le voyant paniquer.
- Non ! Maintenant ! Tu .. Tu aurais pu..
- Mais je suis là, tenta-t-il de l'apaiser, sa voix douce.
- Pas grâce à eux ! Je vais les tuer! hurla le démon.
- Plus tard, le contra-t-il.
- Quoi plus tard ? Non, je vais les tuer, là, maintenant !
- Non, tu.. restes avec moi, marmonna Aziraphale, avant de prendre sa main dans la sienne.
Le cœur de Crowley fit un bond, et il se sentit ... rougir.
Bordel.
Je … Je suis désolé, murmura Aziraphale, clairement attristé. Toute cette histoire est.. ma faute.
- Quoi ? Non ! C'est pas ta faute, l'ange !
- Si, murmura tristement ce dernier. Je te fais souffrir, je peux le sentir.
- Non ! Non, soupira Crowley, en caressant instinctivement la paume de son ami de son pouce. Non, c'est pas toi, c'est eux, ces connards, ils ont brisé la trève, ils paieront, gronda-t-il, son visage se tordant un instant pour prendre la forme du serpent.
Aziraphale secoua la tête, de plus en plus inquiet devant la fureur qui secouait son compagnon.
- Ne déclenche pas de guerre, Crowley !
- Ils t'ont touché toi ! Rugit l'intéressé, faisant gémir de terreur ses pauvres plantes.
L'ange resta silencieux quelques instants, avant qu'un nouveau sourire n'étire ses lèvres.
- Tu as toujours eu un cœur immense.
- Ta gueule, pesta le démon, mais il continuait à caresser sa paume.
- Et tu es insolent et irrespectueux.
- Et tu m'aimes pour cela, répliqua-t-il narquoisement.
- C'est bien possible.
Le cœur de Crowley manqua un battement.
Qu'est-ce qu'il venait de dire ?
Son regard croisa de nouveau celui de son ami, leurs yeux s'ancrant dans ceux de l'autre alors qu'une conversation silencieuse s'établissait.
Des heures semblèrent passer alors qu'ils continuaient à se dévisager, le temps figé autour d'eux. Les plantes retenaient leur souffle, observant fascinées et effrayées à la fois l'extraordinaire spectacle se déroulant face à elles.
Lentement, très lentement, comme si effrayé de rompre la bulle qu'il avait lui-même créée, Aziraphale se redressa, ses doigts venant caresser à son tour le visage de son démon. Le souffle de ce dernier se coupa, sa gorge s'asséchant alors que l'ange se rapprochait de lui.
Avant qu'ils ne sachent comment, leurs lèvres s'étaient trouvées, les deux hommes s'embrassant lentement, doucement, très légèrement, telle une caresse dans les airs, un frisson d'amour. Autour d'eux, le temps sembla s'arrêter de nouveau, leur cœur explosant au contact de l'autre, et si leurs yeux se fermèrent, hé bien, qui pouvait les blâmer ?
Le duo demeura silencieux pendant ce qui sembla des heures après cela, leurs yeux toujours clos. Et puis un sourire doux apparut sur leurs lèvres, avant que celles-ci ne se retrouvent de nouveau, se perdant dans un autre baiser. Ce n'était toujours qu'une simple caresse, un toucher chaste, mais pour eux c'était tellement plus, un accomplissement après 6000 ans à se chercher, une reconnaissance de tous les sentiments qui les torturaient depuis si longtemps, un besoin profond de se lier au delà des mots.
Et puis leurs lèvres s'ouvrirent, timidement, les mains d'Aziraphale se posent sur le torse du démon tandis que ce dernier agrippait sa taille, leurs bouches se liant avec lenteur, et curiosité. Le sentiment se mêla bientôt à celui de plaisir, le besoin d'accentuer le toucher augmentant en même temps que leur proximité.
C'était si peu, et tellement à la fois.
C'était la fin d'un monde, et la reconnaissance d'un autre.
6000 ans d'amitié, et de tant d'amour renié.
Crowley et Aziraphale. Aziraphale et Crowley.
Le monde pouvait commencer à trembler.
Malgré sa rage, sa peur et sa fureur, le démon ne put contenir son sentiment de contentement.
Enfin.
