Chapitre I – Réminiscences

Merci à Titou Douh pour sa review !


L'entrebâillement découvrit la silhouette de son père. Luna cligna des yeux pour chasser ses larmes. Elle essuya distraitement le coin de ses yeux du bout de sa manche déjà humide, et s'assit, le cadre toujours serré contre sa poitrine.

Xenophilius couva sa fille d'un regard triste. Il détestait la voir dans de pareils états. Luna ne s'était jamais laissée aller aux larmes et au désespoir, dans sa jeunesse. Mais la guerre avait plus troublé la jeune fille qu'elle ne voulait bien l'admettre. Suffoquant sur sa terre natale, elle s'était enfuie aux quatre coins du monde à la découverte des merveilles de la nature pour échapper aux horreurs qui la marquaient encore cruellement.

À désormais vingt-deux ans, elle était devenue une jeune femme forte et plus sûre d'elle que jamais. Mais derrière sa confiance retrouvée, son père apercevait encore parfois les failles qu'elle colmatait de son mieux. Et quand les masques volaient en éclat, il savait que la seule chose dont elle avait besoin était sa solitude et la seule chose qu'elle aurait voulu, la compagnie de sa pauvre mère.

— J'aimerais rester seule, demanda la jeune femme, comme si elle avait lu dans ses pensées.

— Rolf est là, expliqua Xenophilius en se tordant les mains derrière son dos. Il veut te voir, il… Il dit que tu t'es enfuie.

Luna soupira, et se laissa retomber sur ses oreillers. Elle contempla les portraits de ses amis qui lui souriaient depuis le plafond. Elle se remercia intérieurement de les avoir peints ainsi, ils ne la quittaient jamais. Ils étaient toujours à ses côtés pour la rassurer.

— Dis-lui que… Fais-le patienter quelques minutes, et tu pourras me l'envoyer, concéda-t-elle.

— Très bien.

Son père ne chercha pas davantage d'explications et obtempéra. Luna ferma les paupières, et respira profondément pour se calmer. Elle aurait préféré avoir plus de temps pour se préparer à cette confrontation, mais elle comprenait l'affolement de son partenaire, après qu'elle l'ait abandonné seul dans le pub. Ce n'était pas un comportement convenable, lui souffla une voix dans son esprit qui sonnait étrangement comme le professeur McGonagall.

Une fois ses pleurs taris, elle se releva et fit face au miroir. Ses yeux étaient rougis, son nez gonflé, ses joues marquées par de longs sillons humides, et ses cheveux encore plus emmêlés encore qu'à l'accoutumée. Elle haussa les épaules et réajusta son col. À cet instant, on toqua de nouveau à la porte. Les coups frappés étaient plus légers presque mélodieux, ne put-elle s'empêcher de penser.

Elle ouvrit lentement le panneau. Sur le seuil, Rolf lui adressa un regard perplexe et mal à l'aise. Il s'était déchaussé et avait pris soin de retirer son manteau trempé, mais ses cheveux ruisselaient encore de grosses gouttes. Elle sécha ses mèches d'un coup de baguette et, dans un silence pesant, l'invita d'un signe de tête à entrer. Elle referma soigneusement derrière lui alors qu'il se laissa tomber sur le lit.

Adossée contre la porte, elle contempla ses chaussettes reprisées, n'osant le regarder en face. Elle ne se souvenait même pas d'avoir envoyé valser ses chaussures en rentrant.

— Je suis désolée de… d'être partie comme cela, s'excusa-t-elle pour briser la glace.

Elle releva les yeux. Les coudes appuyés sur ses genoux, il la dévisageait, le menton au creux de ses mains. Il ouvrit la bouche, parut sur le point de répliquer quelque chose, puis se ravisa. Elle s'assit à ses côtés, et plongea son regard dans le sien.

— Parfois, tu es encore un mystère à mes yeux. Je me demande si je pourrai véritablement te comprendre un jour.

Luna posa une main sur sa joue pour le rassurer. Il ne lui offrit qu'un sourire triste.

— Tu ne veux plus me voir ? demanda-t-il abruptement.

— Non !

— Alors pourquoi m'avoir abandonné comme cela ?

— Je ne… Je suis vraiment désolée, c'était… D'un coup, j'ai eu la sensation d'étouffer. J'avais besoin d'air.

— Tu aurais pu le dire. Sortir dans la rue, simplement. Mais tu m'as laissé tout seul là-bas tu as transplané sans me dire quoi que ce soit, enfin, Luna !

— Je…

Elle se tut. Elle n'avait rien à lui répondre.

— Je ne sais pas ce qui m'a pris.

— C'est ce que…

Il se coupa et mordit sa lèvre. Il se leva dans un bond, lui tourna le dos, porta ses mains à sa tête comme pour s'arracher les cheveux.

— C'est ce que je t'ai dit, pas vrai ? demanda-t-il par-dessus son épaule sans se retourner.

Luna resta muette. Il porta une main à sa bouche pour étouffer un cri.

— Je suppose que c'est une réponse… on ne peut plus claire.

— Non, Rolf, ce n'est pas…

— Pourtant, tu paraissais toujours d'accord pour… Que l'on vive ensemble. Tu l'as dit. Luna, je t'en conjure, supplia-t-il en tombant à genoux face à elle, explique-moi.

Il serra les mains tremblantes de la jeune femme entre les siennes. Luna entremêla ses doigts à ceux de son amant, s'y accrochant comme si sa vie en dépendait. Il était à la fois son roc et la tempête nouvelle qui l'agitait.

— Je veux… Je veux vivre avec toi, oui. C'est simplement… Je ne sais pas. Je ne sais pas comment exprimer ce sentiment, bafouilla-t-elle, confuse.

— Prends le temps, trouve tes mots. Tu sais que tu peux tout me dire, tenta-t-il de la rassurer en embrassant le dos de sa main.

— J'ai peur. Je crois.

Un soulagement en demi-teinte passa sur le visage de Rolf. Il se releva et se rassit à ses côtés, puis la prit dans ses bras. Luna se laissa aller contre lui. Elle s'étonna de la force des battements qui résonnait contre sa poitrine.

— C'est normal, d'avoir peur.

— Ce n'est pas… Je crois que j'ai besoin d'un peu de temps. Pour réfléchir à tout cela.

— Comment ça ?

— Avant de te donner… Une réponse définitive. Il faut que… J'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans ma tête, dans ma vie.

— Je ne comprends pas…

— Je ne te demande pas de comprendre, murmura-t-elle dans une infinie tristesse. Simplement de me faire confiance.

Il paraissait à la fois effrayé et désarçonné par cette perspective. Mais il ne chercha pas à argumenter. Les sourcils froncés, il la serra plus fort contre lui afin qu'elle ne puisse apercevoir les doutes qui se peignaient sur son visage. Elle était unique, sa Luna. Il avait appris à ne pas chercher à la ranger dans une case. Ses singularités étaient ce qui l'avait fait chavirer de prime abord, et il savait que, parfois, il ne pouvait pas la comprendre, si frustrant que cela puisse être.

— Du temps, alors. Il te faut du temps.

— Oui… Oui, souffla-t-elle. Juste quelques jours.

— Tu veux être seule, c'est cela ?

— Je vais rester chez mon père. Pour mieux te retrouver ensuite. Ce ne sera que quelques jours, promit-elle d'une voix mal assurée.

Rolf la serra encore quelques instants contre lui avant de relâcher son étreinte à contrecœur. Plus il tarderait, plus cela serait difficile.

— Dans ce cas, je vais te laisser.

— Rolf, je…

— Tu n'as pas à te justifier, lâcha-t-il avec un sourire malgré la peine qui pesait sur ses épaules. Pas avec moi.

Il déposa un baiser furtif sur ses lèvres. La jeune femme y répondit et passa ses doigts fébriles le long de son cou, mais il s'arracha à ses mains, la salua d'un signe de tête, et disparut dans l'escalier.

Il avait accédé à sa requête, comme il le faisait toujours. Malgré cela, Luna ne se sentait pas réellement mieux qu'avant sa visite.

Luna ne sut pas si elle s'était endormie par épuisement à force de pleurer, ou si elle s'était simplement laissée porter par un demi-sommeil en réfléchissant trop longuement, les yeux fermés. Toujours fut-il que lorsque son père ouvrit timidement la porte de sa chambre pour lui proposer de descendre souper, il la tira d'un vague état de léthargie.

— Je ne te dérange pas, ma chérie ?

— Non, non, entre.

Elle s'adossa contre la tête de lit et frotta ses yeux gonflés. Après un rapide coup d'œil à la fenêtre, elle se demanda combien de temps elle s'était assoupie. À l'horizon, le soleil d'août déclinait derrière les montagnes, baignant les collines d'une lueur orangée.

— Quelle heure est-il ?

— Presque neuf heures. Je m'inquiétais que tu ne descendes pas, je venais te proposer de passer à table.

— Je n'ai pas vraiment faim, papa.

Il n'insista pas, et la prit simplement dans ses bras.

— Est-ce Rolf qui te cause du souci ?

Il n'avait jamais rien eu redire sur le garçon, mais il ne pouvait s'empêcher de le tenir à l'œil. Jamais il ne laisserait personne faire du mal à sa fille.

— Non, s'empressa-t-elle de le rassurer.

— Qu'est-ce qui peut bien te mettre dans cet état ?

Elle ne lui répondit pas, et se contenta de se blottir dans ses bras. Elle paraissait réfléchir. Xenophilius grimaça. Il détestait par-dessus tout se sentir impuissant face aux chagrins de sa fille. Il se souvenait amèrement d'à quel point il n'avait rien pu faire pour l'aider à panser les profondes blessures laissée par la guerre. Il ne se pardonnait toujours pas qu'elle ait eu à s'enfuir aux quatre coins du monde pour enfin aller mieux. Loin du passé, mais aussi loin de lui.

Et, plus que tout, il désespérait de la voir à nouveau disparaître, alors qu'il venait à peine de la retrouver.

— Tu sais que tu peux tout me dire, ma chérie.

— Bien sûr, papa. Mais je ne m'explique pas tout cela à moi-même.

Luna prit une profonde inspiration, et, pleine de courage, elle lui fit face.

— Rolf m'a demandée en mariage.

— N'est-ce pas une bonne chose ? demanda son père, confus et précautionneux.

— À vrai dire, je n'en sais rien. Cela m'effraie.

— C'est normal d'avoir peur, tenta-t-il de la rassurer en faisant écho aux mots de Rolf.

— Je le sais bien, mais cela dépasse… Je ne veux pas être prise au piège, je veux… J'ai besoin de liberté, de… Me marier, c'est avoir une attache. Un point fixe. Et je… Je ne sais pas si j'en suis capable.

— Je suis une attache, moi aussi, marmonna-t-il.

— C'est différent, papa… Ou que j'aille, peu importe la durée de mes voyages, tu… Il n'a jamais été question de vivre toute ma vie à tes côtés. Tu ne m'empêches pas d'aller et venir comme il me plait.

— Crois-tu que Rolf agirait de la sorte ?

— Je ne pense pas. Je ne sais pas.

Ses yeux se perdit dans le bleu du ciel qui s'y reflétait. Elle avait du mal à considérer Rolf comme une entrave. Non, elle ne le voyait définitivement pas agir de la sorte, pour reprendre les termes de son père. Malgré tout, une peur sourde, viscérale, continuait de lui tordre l'estomac, lui coupant tout appétit.

— Je ne sais pas, répéta-t-elle. J'ai besoin d'un peu de temps pour réfléchir à tout cela.

Seule. Elle ne l'avait pas dit, mais son père avait appris à lire dans ses yeux mieux que quiconque. Comme souvent, il déplora la disparition tragique de sa mère. Il n'était rien que Luna n'aurait pas confié à Pandora. Quand cette dernière les avait quittés, la fillette s'était quelque peu renfermée, malgré sa nature franche et honnête.

— Je te laisse, alors. Je te garde un peu de soupe de Boullu, si jamais tu as faim.

— Merci beaucoup, papa.

De nouveau seule, Luna porta son regard sur sa table de chevet. Le portrait de sa mère n'y était plus. Elle souvenait de l'avoir pris dans ses bras avant de sombrer dans ceux de Morphée. Elle chercha tout autour de son lit, et le retrouva, face contre terre. Il avait dû chuter durant sa sieste.

— Pardon, maman, s'excusa-t-elle en le ramassant.

La douce Pandora lui sourit, et Luna caressa le cadre du bout de son index. Sa mère ne parlait pas, comme certains portraits de Poudlard. Les potions qui offraient ce genre de propriétés étaient hors de prix et difficiles à mettre en œuvre. Et surtout, il fallait les utiliser dans un laps de temps précis. Il était trop tard pour récupérer le doux son de sa voix.

Souvent, Luna le regrettait. En cet instant tout particulièrement.

— Ce que j'aimerais avoir tes conseils, maman, chuchota-t-elle.

Elles étaient si semblables. Sa mère était une aventurière, un esprit libre, comme elle le disait parfois. Pourtant, elle avait fondé une famille, elle l'avait élevée, sans jamais sembler emprisonnée dans son quotidien de mère.

Luna farfouilla dans ses tiroirs, et en sortir une boîte au fermoir doré gravé de mots indéchiffrables. Elle l'entrouvrit délicatement, et en sortit un médaillon d'argent noirci par le temps, frappé un « P » majestueux. À l'intérieur, une photo d'eux trois. Il avait appartenu à sa mère. Si seulement elle avait pu lui parler de ses doutes. Sa mère avait toujours été sa meilleure confidente, sa conseillère la plus avisée.

Elle mit le bijou autour de son cou, et se laissa retomber une ultime fois sur le lit, alors qu'une idée commençait à germer en elle.

Il devait bien y avoir un moyen.