Chapitre II – Eostre et Ostara

Encore merci à Titou Douh pour sa review


Assise sur le plancher de sa chambre, un livre sur ses genoux, Luna fit rapidement l'inventaire de ce qu'elle avait préparé. Elle vérifia pour la énième fois le matériel nécessaire l'exécution du sortilège, en suivant du bout des doigts les lignes tracées d'une main malhabile dans le vieux grimoire. Tout était là. Elle releva la tête, et fut éblouie par le soleil brûlant d'été qui brillait haut dans le ciel, en ce milieu d'après-midi. Elle hésita un instant et se leva pour tirer les rideaux. La pièce s'assombrit, conférant à la petite chambre une drôle d'ambiance, tamisée et mystérieuse.

Luna avait hérité de sa mère son goût pour les expérimentations et la vieille magie. Bien qu'elle n'ait jamais véritablement franchi le pas de réaliser les divers enchantements qu'elle pouvait retrouver dans les antiques manuscrits qu'elle avait hérités d'elle, elle avait toujours admiré ses recherches et ses inscriptions mystérieuses. Utiliser les travaux de sa mère était une étape qu'elle avait toujours voulu entreprendre.

Mais, alors qu'elle se trouvait sur le point de faire le grand saut, elle ne pouvait empêcher ses interrogations de revenir la torturer.

Elle ne craignait de subir le même destin funeste de sa mère. Elle était davantage angoissée par le fait de pousser trop loin les limites de la magie les limites de la nature.

Debout au milieu de la pièce, elle se balançait presque imperceptiblement d'avant en arrière. Les lattes de bois grinçaient sous la pression de ses pieds. L'expérience était dangereuse, elle le savait mais le jeu en valait la chandelle. Pourtant, une part d'elle-même ne pouvait s'empêcher de trouver tout cela trop audacieux.

Invoquer les morts était une pratique qui s'approchait un peu trop de la nécromancie à son goût.

Elle se répéta pour la centième fois que ce n'était pas si grave. Elle ne tentait pas de ramener sa mère à la vie. Elle désirait simplement lui parler. Rien que quelques minutes. Une conversation pour rattraper le temps perdu, pour se confier à la seule qui l'ait jamais véritablement comprise. La seule qui puisse répondre aux interrogations qui la taraudaient.

Luna ferma les yeux, secoua la tête pour chasser les Joncheruines qui embrouillaient ses pensées, et s'agenouilla face à l'étrange autel qu'elle s'était constitué. Elle avait pris soin d'allumer l'encens de sauge et de jasmin un peu plus tôt, et une épaisse fumée grisâtre opacifiait la pièce. Elle fut prise d'un haut-le-cœur. L'odeur était particulièrement forte, et lui montait à la tête.

Elle se concentra. D'un coup de baguette, elle alluma les bougies vertes et jaunes gravées de motifs et de runes complexes qu'elle déchiffrait à peine. Suivant les annotations notées de l'écriture délicate de sa mère, elle ajouta quelques branches de tilleul dans la potion qu'elle avait décoctée durant la matinée. Le mélange sombre, couleur de mélasse, frémit puis se gonfla de grosses bulles qui éclataient à sa surface.

Une mèche s'échappa du chignon de la jeune femme et tomba sur son front, plissé par la concentration. Elle ne s'en aperçut pas. Sans perdre une seconde, elle trempa le médaillon dans le mélange épais, et le passa au-dessus des flammes. Enfin, elle le posa au centre de son autel de fortune, et l'ouvrit, révélant la photographie. Son cœur se pinça lorsque son regard s'attarda sur leurs visages souriants.

Concentre-toi, s'intima-t-elle.

Elle attrapa les parchemins qui gisaient à ses côtés, tâchant certaines feuilles de ses doigts encore imprégnés de la potion poisseuse. Elle les leva à hauteur de ses yeux, et hésita un dernier instant avant de prononcer l'invocation avec le plus de conviction dont elle était capable.

— Esprits d'Éostre et d'Ostara, accédez à ma requête si vous m'en pensez digne.

Esprits d'Éostre et d'Ostara, en toute humilité, je vous demande,

De ramener un instant ma mère, Pandora Smeets Lovegood,

Afin d'obtenir les réponses aux questions que je n'ai jamais pu lui poser.

Esprits d'Éostre et d'Ostara, mon cœur est pur, et mes intentions nobles,

Esprits d'Éostre et d'Ostara, accédez à ma requête si vous m'en pensez digne.

La fenêtre s'ouvrit dans un claquement brusque. Dehors, le vent s'était levé à une intensité qu'on ne lui connaissait usuellement pas, dans ce petit coin tranquille d'Angleterre. De gros nuages d'orage masquaient le ciel, d'un bleu d'azur quelques minutes auparavant. Les yeux de Luna allèrent de l'ouverture aux parchemins, et inversement. Rien dans les notes de sa mère ne suggéraient que l'enchantement puisse entraîner une quelconque perturbation atmosphérique.

Elle avait la désagréable sensation que les éléments, tout autour d'elle, lui conseillaient de rebrousser chemin. Mais il en était hors de question. Maintenant qu'elle s'était engagée à performer le sortilège, elle irait jusqu'au bout.

Faisant fi des bourrasques qui faisaient trembler les meubles de sa chambre, elle répéta la formule avec application.

— Esprits d'Éostre et d'Ostara, accédez à ma requête si vous m'en pensez digne.

Esprits d'Éostre et d'Ostara, en toute humilité, je vous demande,

De ramener un instant ma mère, Pandora Smeets Lovegood,

Afin d'obtenir les réponses aux questions que je n'ai jamais pu lui poser.

Esprits d'Éostre et d'Ostara, mon cœur est pur, et mes intentions nobles,

Esprits d'Éostre et d'Ostara, accédez à ma requête si vous m'en pensez digne.

La tempête s'intensifiait, et elle se sentait ballottée au gré des rafales. Mais elle ne faiblirait pas. Le médaillon, face à elle, brillait d'une étrange lueur violacée. Elle y était presque.

— Esprits d'Éostre et d'Ostara, accédez à ma requête si vous m'en pensez digne.

Esprits d'Éostre et d'Ostara, en toute humilité, je vous demande,

De ramener un instant ma mère, Pandora Smeets Lovegood,

Afin d'obtenir les réponses aux questions que je n'ai jamais pu lui poser.

Esprits d'Éostre et d'Ostara, mon cœur est pur, et – NON !

Elle se jeta un avant. Le bijou de sa mère s'était mis à trembler alors qu'elle prononçait ses dernières paroles, et un souffle plus puissant que les autres avait menacé de l'emporter. Elle le plaqua contre l'autel. Il dégageait une chaleur qui brûla la pulpe de ses doigts.

— Esprits d'Éostre et d'Ostara, mon cœur est pur, et mes intentions nobles,

Esprits d'Éostre et d'Ostara, accédez à ma requête si vous m'en pensez digne.

Elle déclama la fin de l'incantation à toute vitesse. Tout son corps tremblait, et les éléments qui se déchaînaient contre elle n'en étaient pas les seuls responsables. Elle était terrifiée. Au loin, un éclair zébra le ciel.

Luna eut envie de crier. Elle était totalement désorientée : aveuglée par la fumée, assourdie par les hurlements du vent, les paumes consumées par le bijou incandescent, tout son corps malmené par la tempête. Elle ferma les yeux, et se sentit soulevée par la force du tourbillon. Elle perdit ses derniers repères, alors que ses pieds quittaient le sol malgré elle. Il n'y avait plus que la lueur faible que produisait le médaillon, et tout s'obscurcit autour d'elle.

Alors elle cria. Elle s'époumona, étouffée par le cyclone qui l'ébranlait sans qu'elle ne sache plus où se trouvait le plancher ni le plafond. Elle avait l'impression qu'elle allait s'évanouir ou mourir, peut-être. Dans un profond regret, elle pleura à l'idée qu'elle allait finalement rejoindre sa mère, mais que cela impliquait de quitter toutes les autres personnes qui lui étaient chères.

Sans qu'elle ne sache ce qui s'était passé, elle se sentit soudain choir telle un poids mort. Elle heurta durement le sol, et accrocha ses doigts à la glaise meuble. Essoufflée, elle reprit son souffle, immobile, face contre terre. Le nez pressé entre quelques brins d'herbes éparses, elle eut un long rire de soulagement.

Elle était en vie.

Elle se releva doucement, et porta une main à ses yeux, aveuglée par la lumière. Elle eut un haut-le-cœur, et se demanda si elle allait vomir. Encore étourdie, elle resta assise quelques minutes en essayant de comprendre où elle pouvait bien se trouver. Nul doute qu'elle avait quitté le confort et la sûreté de sa chambre. Mais où pouvait-elle donc bien être arrivée ?

Sa confusion ne parvint pas à masquer le chagrin grandissant qui menaçait de la submerger. Elle était seule. Sa mère n'était pas revenue. N'était-elle donc pas digne de la revoir ? Était-ce son interaction avec le bijou qui avait perturbé le déroulement de l'enchantement ? Elle adressa un regard triste au médaillon, au creux de sa main gauche, qui avait retrouvé sa couleur habituelle.

Elle avait échoué.

Elle entreprit de se repérer afin de penser à autre chose.

Elle se trouvait au bout d'un chemin, à la limite entre un village et une forêt. En remontant la rue, elle eut toutes les peines du monde à reconnaître l'endroit. Il lui paraissait familier, pourtant, elle était bien incapable de se situer. Les façades, avenantes, paraissaient lui sourire avec une certaine ironie.

Elle se perdit dans le dédale des petites allées, et se trouva sur une sorte de place. Face à elle, un pub qu'elle reconnut immédiatement. Ses yeux remontèrent vers l'enseigne, cherchant une confirmation.

Les Trois Balais.

Elle s'avança d'un pas hésitant. L'endroit avait bien changé, depuis la dernière fois qu'elle y avait mis les pieds. Tout paraissait plus… ancien. Se pouvait-il que le petit village ait vieilli si vite ? Une vague de mélancolie l'étreignit. Elle se dit qu'un petit remontant ne lui ferait pas de mal, après de pareilles mésaventures.

Alors qu'elle posait la main sur la poignée de métal usée par le temps, son attention fut attirée par la une du journal, placardée sur la porte.

La disparition de Janus Thickey inquiète les autorités, le Ministère impuissant face au groupuscule de sorciers adeptes de la magie noire ?

Elle fronça les sourcils, car le nom lui était familier, sans qu'elle ne s'explique pourquoi. Son regard glissa vers la date, et elle crut sentir son cœur s'arrêter.

30 août 1973.

Ses yeux sautèrent sur les autres avis placardés sur la porte. Tous dataient de la même année. Quelqu'un devait s'être amusé à jouer un tour à la pauvre Rosmerta. Pourtant, le parchemin était frais, comme imprimé le jour même.

Impossible. Elle refusait d'y croire.

Elle poussa le panneau, et s'engouffra à l'intérieur.

Les clients étaient attablés par petits groupes, et les conversations allaient bon train. Luna titubait, étourdie, comme si elle avait reçu un coup sur la tête. C'était en quelque sorte le cas. Elle se traîna jusqu'au comptoir en s'appuyant sur les chaises et les tables le long du chemin, et s'accouda au bar. Quand ses avant-bras s'appuyèrent sur la surface froide en verre poli, elle eut la sensation de se reconnecter à la réalité. Elle cligna plusieurs fois des paupières, chassant une migraine qui pointait dans la partie gauche de son crâne.

— Qu'est-ce que je vous sers ?

Elle releva la tête, et reconnut immédiatement la femme qui lui faisait face. Ses grosses boucles blondes relevées sur le sommet de son crâne, son sourire bienveillant, sa silhouette généreuse. Aucun doute, il s'agissait de Madame Rosmerta.

Luna dut se maîtriser de son mieux pour ne pas sombrer en sanglots. Le front de la barmaid était résolument vierge de toute ride, et les petites pattes qu'elle lui connaissait autour des yeux avaient disparues. Elle paraissait avoir rajeuni de trente ans.

— Vous êtes toute pâle, vous aller bien, miss ?

— Oui, éluda Luna avec difficulté. Juste un jus de groseille, s'il… S'il vous plaît. Et le numéro de la Gazette d'aujourd'hui, s'il vous en reste.

La serveuse opina du chef, et lui ramena ce qu'elle avait demandé. Luna fouilla au fond de sa poche, et se remercia intérieurement de garder toujours un peu de monnaie sur elle, juste au cas où. Ses lèvres tremblèrent alors qu'elle détaillait la première page du journal. La même que celle qu'elle avait trouvée affichée à l'entrée.

On y parlait de la disparition d'un sorcier, dont on présumait qu'il avait été attaqué par un Moremplis. Comme le faisait remarquer le reporter, la créature aurait tout aussi bien pu être manipulée par un des adeptes de magie noire qu'arrêtait de plus en plus fréquemment le Ministère ceux qui se faisaient nommer les Mangemorts.

Luna tenta de boire une gorgée de son jus, mais à nouveau, elle fut sur le point de vomir, et reposa le verre qui claqua sur le comptoir. Elle se laissa tomber sur un des hauts tabourets alors qu'elle relisait la date, encore et encore.

30 août 1973. Elle avait voyagé trente ans dans le passé, jour pour jour.

Elle avait du mal à respirer. Ses jambes tremblaient, comme si son corps se rendait compte qu'il n'aurait pas dû se trouver là. Elle plaqua une main contre sa bouche, effarée. Ses yeux arrondis d'horreur se remplissaient de larmes.

En août 1973, sa mère se préparait à rentrer à Poudlard pour sa septième et dernière année d'étude. Et l'enchantement l'avait envoyée à Pré-au-Lard. Ce n'était en rien ce qu'elle avait demandé, pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de chercher un lien, une logique, derrière cette situation abracadabrantesque et désespérante.

Elle souffla profondément, comme pour chasser toutes ses ondes négatives. Elle refusait de se laisser aller à sa détresse. Comme souvent lorsqu'elle se trouvait dans une impasse, l'image de sa mère brilla dans son esprit, rassurante.

Elle allait s'en sortir. Elle allait trouver une solution pour rentrer chez elle, et tout rentrerait dans l'ordre. Elle ne savait pas encore comment, mais si elle avait pu faire le voyage dans un sens, elle pourrait le faire dans l'autre. Elle tenta de s'en persuader. Ses doigts se crispèrent sur le médaillon. Restait à découvrir pourquoi l'enchantement l'avait transportée trente ans plus tôt. Elle était persuadée de l'avoir exécuté correctement, pourtant.

Elle parvint finalement à boire quelques gorgées de son jus sans que cela ne lui pèse trop sur l'estomac, et ce fut comme si son esprit se rafraîchissait.

Alors qu'elle laissait ses pensées vagabonder au hasard, se remettant lentement du choc, une voix qu'elle reconnut dès les premières syllabes lui parvint parmi le brouhaha des conversation indistinctes.

— Qu'en avez-vous pensé, Silvanus ?

Luna se redressa sur sa chaise alors qu'un frisson hérissait les poils de ses avant-bras. Elle se retourna discrètement. Derrière elles, deux hommes se faisaient face, une chaise vide à leurs côtés. L'un avait la moitié du crâne enveloppée dans un bandage de couleur douteuse, et une jambe de bois jusqu'à l'un de ses genoux. La partie découverte de son visage affichait une mine dépitée. L'homme qui l'avait questionné, Luna l'aurait reconnu entre mille.

Son cœur manqua un battement quand ses yeux se posèrent sur son visage. Elle ne s'était pas trompée.

Il s'agissait d'Albus Dumbledore.