Chapitre III – Le Professeur de Soins aux Créatures Magiques

Merci de nouveau à Titou Douh pour ses reviews !


L'homme au visage amoché parut désespéré. Ses gros yeux ronds exorbités, Luna dévisageait les deux comparses en peinant à croire ce qu'elle voyait.

— Je ne sais que dire, Albus. Les connaissances ne manquent pas, certes, cependant… Je ne pense pas que cette Miss Bermill soit la plus pédagogue de nos candidats. Et elle manque de passion pour les créatures magiques, son approche est bien trop… Théorique.

— Je vois ce que vous voulez dire. Mais il va bien falloir vous trouver un remplaçant, vous ne pouvez décemment pas enseigner dans cet état.

— La rentrée est dans deux jours.

— Je sais bien, Silvanus.

Dumbledore soupira. Luna le dévisagea du coin de l'œil. Sa barbe était plus courte que celle avec laquelle elle l'avait connu. Ses mèches étaient déjà grises, bien qu'on aperçoive encore çà et là quelques reflets roussâtres.

— La plupart de ces jeunes manquent cruellement d'expérience, se plaignit ledit Silvanus après quelques instants d'un silence pesant. Ce ne sont que des têtes brûlées en recherche de sensations, des explorateurs ratés.

— Étiez-vous si différent, à leur âge ? demanda Dumbledore avec une lueur espiègle dans le regard.

— Peut-être moins que ce que j'aime imaginer. Mais j'avais tout de même un solide bagage avant de me présenter au poste de professeur. J'ai voyagé avec Newt Scamander, Albus.

Le sang de Luna ne fit qu'un tour, et sans même qu'elle n'y ait réfléchi, elle se leva de sa chaise. On ne lui avait jamais enseigné qu'il était malvenu d'espionner les conversations : au contraire, son père lui avait toujours dit qu'elles regorgeaient d'opportunités. Et une occasion parfaite lui tendait les bras.

Les pièces s'emboîtaient dans sa tête. Silvanus – le nom lui revint en mémoire. Il s'agissait sans doute du fameux professeur Brûlopot, qui avait enseigné durant des années les cours de Soins aux Créatures Magiques à Poudlard, jusqu'à prendre sa retraite après y avoir laissé la plupart de ses membres. Et au jugé de son corps à demi momifié et de la discussion qu'il entretenait avec Dumbledore, ses excentricités le poussait à chercher un remplaçant le temps de se remettre de ses blessures.

Plus qu'une chance, c'était une véritable aubaine pour elle.

— Messieurs, permettez-moi de me joindre à vous. Je n'avais pas pour intention de vous épier, mais votre conversation m'est parvenue, et il me semble y entendre une opportunité pour vous comme pour moi.

Brûlopot la dévisagea de son unique œil valide. Dumbledore leva un sourcil, intrigué, et lui fit signe de la main de s'asseoir sur la chaise libre.

— Luna… Likewell, se présenta-t-elle en leur tendant la main. Je suis Magizoologue de formation. Il me semble avoir compris vous recherchiez un remplaçant au poste de Soins aux Créatures Magiques ?

— Magizoologue, voyez-vous cela, la coupa Brûlopot. Qu'est-ce qui vous amène donc à Pré-au-Lard, miss Likewell ?

— L'annonce dans la Gazette, j'imagine.

Luna remercia silencieusement Dumbledore qui, par ses suppositions, venait de lui retirer une belle aiguille du pied.

— Tout à fait.

— Et qu'est-ce qui peut bien vous amener à une pareille reconversion professionnelle ?

— J'ai voyagé autour du monde plusieurs années, et découvert de vraies merveilles. Je rêve toujours de ces voyages et de pourchasser les mystères que les créatures fantastiques ont à nous présenter, mais je pense qu'il est peut-être temps pour moi d'essayer d'avoir un premier pied à terre, mentit-elle. J'ai toujours vécu sans attaches, et je commence à me sentir… Presque solitaire. Je me suis dit que transmettre ma passion aux nouvelles générations de sorciers serait merveilleux. Il y a tant de choses qu'ils ignorent encore, et qu'il leur reste à découvrir… Cette matière est des plus importantes, pour ouvrir leur esprit et leur donner conscience de la richesse du monde qui les entoure. Cette occasion de leur enseigner comment prendre soin des autres formes de vie avec lesquelles nous partageons notre magie serait un bonheur pour moi.

Les deux hommes étaient pendus à ses lèvres. Derrière ses pansements, Brûlopot était médusé. La jeune femme parlait avec une telle passion qu'il se revoyait véritablement en elle, au même âge. Quand elle acheva sa tirade, il se redressa pour se redonner une contenance. Il ne pouvait s'empêcher de garder des réserves, comme face à n'importe quel candidat. Il chérissait son poste comme la prunelle de ses yeux – une des rares parties de son corps à être encore intacte – et ne comptait pas laisser ses élèves entre les mains de n'importe qui.

— Vous semblez effectivement très passionnée, miss. Mais qu'est-ce qui vous permet donc de croire que vous saurez vous occuper correctement de nos élèves ? Que vous saurez leur transmettre votre passion, comme vous dites.

— Il s'agit par excellence d'une matière qui a toutes les chances de les intéresser. Je pense que l'important est de mettre en pratique leurs connaissances, et ce, dès la troisième année.

Elle se souvenait encore de ses premiers cours en la matière, enseigné par le passionné Hagrid. Si nombre de ses camarades avaient critiqué leur professeur pour sa tendance à les mettre en danger, il fallait avouer qu'il leur avait fait découvrir dès leurs premiers cours ce que signifiait le fait de prendre soin des créatures magiques.

Hagrid n'était sûrement pas le plus brillant des professeurs. Ses cours étaient souvent brouillons, pas toujours les mieux organisés, et manquaient de support théorique. Mais ils lui avaient permis de redécouvrir sa passion pour les animaux fantastiques.

— Mettre en pratique leurs connaissances ?

— J'axerai le début de mon cours sur de la théorie pour les y préparer, puis je compte bien leur faire découvrir lesdites créatures en chair et en os.

— Voyez-vous cela.

— Ils ne peuvent apprendre à prendre soin de créatures qu'ils nous jamais vues, observa-t-elle.

— Je ne pourrais être plus d'accord, admit Brûlopot.

Elle ne répliqua pas, afin de leur laisser un peu de temps pour réfléchir. Son cœur battait à tout rompre, mais elle était sûre d'elle. On pouvait lui reprocher bien des choses, mais on lui avait toujours dit qu'elle savait briller par sa fièvre pour défendre ce qu'elle aimait.

Et une part d'elle lui soufflait que si son enchantement l'avait envoyée à cette époque précise, dans ce lieu particulier, à cette exacte date, ce devait être pour une raison. En matière de magie, elle ne croyait pas au hasard.

Elle ne pouvait laisser passer cette chance.

— Si vous avez besoin de davantage d'informations, n'hésitez pas, je suis disposée à répondre à toutes vos questions, prétendit Luna.

Elle était si emballée qu'elle en oubliait presque qu'elle se trouvait sur un terrain dangereux. Soudainement, elle eut envie de tout avouer à Dumbledore, de lui demander son aide, de le supplier de la laisser passer quelques instants en compagnie de sa mère. Mais elle sentait au fond d'elle qu'il ne s'agissait pas de la bonne chose à faire. Si le directeur de Poudlard inspirait la confiance de tous, elle savait combien les voyages temporaux étaient tabous dans le monde magique.

— Vous êtes bien motivée, miss.

— En effet. Et je pense qu'il s'agit là d'un des critères les plus importants, quand il s'agit de transmettre sa passion à nos jeunes sorciers.

— De bien belles paroles. Veuillez-vous nous laisser un instant ?

Brûlopot tenta malencontreusement de se lever. Le moindre mouvement paraissait lui causer une douleur innommable, et Luna bondit de sa chaise.

— Je voulais justement prendre un peu l'air. Ne vous dérangez pas, voyons. Vous n'avez pas l'air vraiment en état.

Elle regretta immédiatement de ne pas avoir tenu sa langue. Elle n'y pouvait rien, c'était plus fort qu'elle : elle disait tout ce qui lui passait par la tête, sans s'encombrer de filtres. L'œil valide du professeur lui jeta un regard noir mais il s'abstint de protester. Dumbledore regardait ses deux interlocuteurs avec un amusement à peine dissimulé.

Luna se fraya un chemin entre les tables et sortit, son jus de groseille toujours à la main. Ses doigts libres, distraits, jouaient avec ses mèches. Les rues étaient désertes, elle se demandait bien de quel jour de la semaine il pouvait s'agir. Il lui semblait avoir lu jeudi sur la une de la Gazette, mais elle n'était plus si sûre.

C'était sans grande importance, malgré tout. Mais se raccrocher à ce genre de petits détails lui permettaient de ne pas songer aux plus importants problèmes qui la menaçaient tel des nuages d'orage. Pourquoi se soucier de l'année, si on ne savait même pas le jour de la semaine ?

Sentant un regard posé sur elle, elle se retourna. À travers les carreaux dépolis par le soleil brûlant, Dumbledore lui fit signe d'un hochement de tête de les rejoindre. Ils n'avaient donc pas été longs à se décider. Elle espérait que cela soit de bon augure.

En apnée, elle remonta la petite allée de tables. Elle titubait presque. Elle crispa une main sur le dossier de la chaise laissée vide pour s'équilibrer. Les deux hommes ne lui firent pas la torture de maintenir le suspens.

— C'est entendu, déclara abruptement Brûlopot d'une voix rocailleuse, vous me remplacerez jusqu'à ce que… Le temps que je me remette de mes mésaventures.

Luna cligna des paupières. Elle resta un instant la bouche ouverte, les yeux arrondis de surprise. Elle ressemblait à un poisson hors de l'eau. Elle se laissa tomber lourdement assise, et sourit poliment en tentant à grand peine de masquer la joie débordante qui montait en elle.

— C'est un plaisir. Je vous remercie, professeur. Je ne vous décevrai pas, promit-elle en s'adressant aux deux sorciers en les regardant l'un puis l'autre dans les yeux.

— Nous n'en doutons pas, miss Likewell.

Son expression se crispa lorsque Dumbledore prononça ce stupide pseudonyme qu'elle avait dû s'inventer dans la panique, mais elle lui sourit de plus belle. Elle s'y ferait. Elle n'aurait pas à l'utiliser trop longtemps, espérait-elle sans vraiment savoir ce qu'elle voulait.

— Dans ce cas, je suppose qu'il ne me reste qu'à emballer mes affaires afin de laisser son bureau à miss Likewell, bougonna Brûlopot.

— Il va se faire tard, nous devrions effectivement y aller, Sylvanus. Vous pourrez vous présenter au château dès demain matin, ajouta le directeur à l'intention de Luna. Dès que vous serez disponible. Nous nous ferons un plaisir de vous installer, et de vous faire découvrir le château. Votre nom ne me dit rien, n'avez-vous pas étudié à Poudlard ?

— Non, mentit-elle avec précipitation, effrayée à l'idée qu'il ne cherche sa trace dans de quelconques registres. J'ai grandi dans les livres et le savoir de mes parents. Mais on m'a dit le plus grand bien de votre enseignement.

— Nous nous ferons une joie de vous compter parmi nous. Voyons, Sylvanus, ne voulez-vous pas un peu d'aide ?

Le professeur se levait avec grande difficulté, le visage cramoisi, déformé par la douleur.

— Je n'en ai pas besoin.

Il avait craché ses mots avec précipitation entre ses dents serrées, mais aucun n'insista. Les deux professeurs saluèrent en bonne et due forme leur toute nouvelle collègue, et quittèrent le pub après avoir échangé quelques mots avec Rosmerta.

Sur le chemin du château, alors que Brûlopot grommelait contre sa sottise personnelle qui le mettait une fois de plus à l'amende, Dumbledore eut tout le loisir de réfléchir à cette étrange rencontre. C'était une aubaine, car il commençait à désespérer de pouvoir remplir le poste vacant par un personnel compétent. Mais cette jeune femme dégageait quelque chose de particulier. C'était une intuition, une sensation qui lui soufflait qu'elle ne leur disait pas toute la vérité.

Intrigué, il se dit qu'il préférait l'avoir sous ses yeux pour mieux la surveiller que de la laisser vagabonder. Il ne la pensait pas mal intentionnée, mais il émanait d'elle une aura qui lui intimait de prendre ses précautions.

Son gobelet de jus prisonnier de ses doigts crispés, Luna suivit leurs deux silhouettes jusqu'à ce qu'elles s'évanouissent dans le coucher de soleil. Les glaçons avaient fondu, et son jus était d'une tiédeur peu gastronomique, mais elle vida la fin de son verre d'un trait. Le sentiment de victoire qui s'était emparée d'elle se dispersait aussi vite qu'il était apparu. Éteinte, elle se demandait si ce qu'elle venait d'entreprendre était bien pertinent. Tout s'était enchaîné si vite… Elle peinait encore à réaliser qu'elle se trouvait trente ans dans son passé.

Elle eut un haut-le-cœur, et de nouveau, l'étau d'une migraine lui enserra le crâne. Elle pressa ses poings contre ses yeux pour tenter de se maîtriser. Il ne servait à rien de ruminer, pas ce soir. Elle n'aurait pas plus de réponses aux questions qui l'assaillaient, cette nuit, et il lui faudrait attendre d'aviser en fonction de la suite des événements. Lorsqu'elle se rendrait au château, elle aurait accès à la bibliothèque, et pourrait se servir de cela pour tenter de comprendre ce qui lui arrivait.

Elle négocia une chambre avec Rosmerta, et s'en tira pour un prix plus que correct. Allongée dans un lit inconfortable, elle tenta bien tant que mal d'écrire une lettre à Rolf avec une plume émoussée et du parchemin qu'elle avait dégotés dans la table de chevet, mais l'inspiration ne lui vint pas, et elle enchaîna les ratures jusqu'à brûler toutes les feuilles.

Cette nuit-là, le sommeil la fuit, et ni la chaleur écrasante ni l'angoisse de la rentrée n'en étaient responsables. Au creux des ombres, elle se maudit de son audace.

Le destin funeste de sa mère aurait pourtant dû lui enseigner de ne pas s'amuser avec les limites du possible de la magie.


Surpris des prises de décisions de Luna ? Ou au contraire, vous imaginiez ce genre de revirement de situation ?

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