Chapitre VII – Macsen
D'énormes mercis à Titou Douh et J. pour leurs reviews !
Désolée pour cette longue absence : voici enfin la suite... Bonne lecture !
La lumière du jour déclinait derrière les vitraux qui ornaient les salles de classe. Lors du dîner, le plafond de la Grande Salle s'était petit à petit empli de nuages d'orages, à l'image de l'humeur de Luna chaque jour qui passait. Cela fait deux semaines déjà que les cours avaient repris, et si les premiers avaient été une épreuve pour réussir à trouver ses marques, et l'avaient animée d'un certain esprit de défi, l'adrénaline avait fini par se dissiper, la laissant seule face à une profonde tourmente.
Abritée sous une large cape qu'elle avait récupérée dans la Salle sur Demande, où elle avait pris l'habitude de se réfugier, Luna déambulait au hasard des couloirs. Elle avait avalé sa soupe en quelques cuillérées sous le regard désapprobateur de la mystérieuse Delphia Ogden, et s'était enfermée dans son bureau. Mais si cette solitude lui était devenue nécessaire, elle étouffait entre ces quatre murs. Ses pas résonnaient sur le sol de marbre, troublant le silence tranquille des corridors, désertés par les habitants du château encore occupés à se rassasier.
Machinalement, elle se dirigea vers le hall. Les plus rapides quittaient déjà la salle du dîner. Une douleur profonde se réveilla dans sa poitrine quand elle croisa le jeune Xenophilius, qui la salua d'un geste amical de la main. Contrairement à sa mère, elle l'avait bien reconnu malgré ses quinze ans. Elle éprouvait une profonde affection pour cette jeune version de son père, qui lui paraissait aussi solitaire qu'elle avait pu l'être elle-même durant son adolescence. Et une certaine tristesse, également. Elle l'avait entendu confier à l'un des portraits du troisième étage qu'il se trouvait dans une période de doutes, de profonde introspection. Elle ne pouvait pas chercher d'aide de son côté à lui.
Absorbé par ses pensées, le garçon n'aperçut pas la jeune fille qui arrivait dans le couloir en sens inverse, et la percuta de plein fouet. Luna retint un soupir en détaillant son visage.
— Tu ne peux pas regarder où tu mets les pieds, Lovegood ? s'indigna Iphigenia.
— Pardon, je n'ai pas…
— Tu es vraiment un petit…
La jeune fille se coupa brusquement quand son regard croisa celui de sa professeure. Elle croisa les bras sur sa poitrine, et offrit une moue désapprobatrice au garçon.
— Tu es vraiment tête-en-l'air. Tâche de faire attention, la prochaine fois.
Sans plus de déclaration, elle le contourna et poursuivit son chemin. Comme à leur habitude, Niall et Pandora se précipitèrent sur ses talons, main dans la main.
— Quel empoté, celui-là commenta-t-elle quand elle se crut à l'abri des oreilles indiscrètes. Un danger public pour nos pieds à tous. Et puis, il est si bizarre.
— Il est différent, corrigea Pandora.
— Depuis quand prends-tu la défense des asociaux ?
— Je ne prends pas sa défense, mais tu m'épuises à…
Ils disparurent tous les trois à l'angle du couloir, Luna serra les poings dans ses poches. Elle reprit sa marche, sans véritable direction. Elle avait besoin d'air. Elle passa la porte du hall, espérant vainement ne pas s'attirer les foudres de Rusard. Si l'âge avait aigri le concierge, il était déjà particulièrement désagréable et intransigeant dans sa jeunesse.
Ses pensées revinrent rapidement sur la courte altercation à laquelle elle venait d'assister. Elle était douloureusement représentative de ce qu'elle subissait depuis que les cours avaient repris. Elle avait demandé de retrouver sa mère, de pouvoir lui confier ses hésitations personnelles quant à son avenir, au lieu de quoi elle se retrouvait dans une époque qui n'était pas la sienne, dans laquelle elle ne reconnaissait en rien la femme qu'elle avait connue. Son esprit s'en trouvait chaque jour plus confus. Elle finissait par se demander si elle n'avait pas été bien présomptueuse de croire que la magie puisse avoir un sens.
Ses déambulations la conduisirent à travers le parc, où elle croisa un petit groupe de troisième année de Gryffondor qu'elle reconnut avec attendrissement. Le poli Remus Lupin la salua le premier, vaguement imité par ses trois camarades. Elle n'eut même pas le cœur à leur rappeler qu'à cette heure-là, ils auraient dû reprendre le chemin de leurs dortoirs.
Sans qu'elle ne sache comment elle était arrivée là, elle se trouva à la lisière des arbres noirs de la Forêt Interdite. Elle hésita, jeta un regard derrière son épaule, resta immobile face aux profondeurs sombres du bois qui paraissait l'appeler. Elle avait besoin de tranquillité ; là, on ne la dérangerait pas. Même l'intrépide Hagrid lui avait confié que ces derniers temps, il n'aimait pas s'y aventurer – Luna avait beau écourter le plus possible leurs entrevues, il finissait toujours par lui confier ses soucis. D'après ses dires, les créatures y étaient agitées, sans explication apparente.
Elle haussa les épaules, et s'élança sous le couvert des branches noueuses. Ses bottes rapiécées glissaient sur le terrain boueux, et elle devait être particulièrement attentive si elle ne voulait pas risquer de se fouler une cheville. Cette concentration la distrayait un peu de ses pensées noires. L'air se faisait plus froid à mesure que les derniers rayons rougeoyants du soleil disparaissaient loin de la cime des arbres. Les ombres s'allongeaient jusqu'à englober chaque parcelle des environs. Cette obscurité avait quelque chose de lugubre, pourtant, Luna s'y sentait à son aise.
Il lui semblait apercevoir, du coin de l'œil, des ombres passer hâtivement à ses côtés, ou derrière les troncs noueux, sans qu'elle ne puisse distinguer ces formes furtives. Une part d'elle-même lui chuchotait qu'elle aurait dû être effrayée, pourtant, elle continuait son chemin. Le sol se stabilisait, plus sec. Sous les feuillages drus, il était davantage abrité des intempéries.
Elle ne savait pas depuis combien de temps elle avait quitté le château sans croiser âme qui vive. Une seule chose était certaine : le soleil s'était désormais bel et bien couché, et une nuit sombre l'enveloppait. Ce fut le craquement d'une branche, quelque part sur sa gauche, qui la mit en alerte. Elle s'arrêta, et se tendit comme une corde. Le silence pesant était uniquement rythmé par le bruit de sa respiration, et quelques hululements qui lui parvenaient comme un écho.
Elle se tourna lentement, et plissa les yeux, cherchant à distinguer quelque chose – ou quelqu'un. Une sorte de sixième sens lui soufflait qu'il ne s'agissait pas d'un banal lapin ou d'un quelconque Croup.
— Où es-tu…
Son murmure se perdit dans la nuit. Ses doigts sautant d'un tronc moussu à l'autre, elle s'orientait en direction du son qu'elle avait entendu. Un froissement de feuilles se fit entendre – la créature bougeait ! Elle aperçut une silhouette indistincte qui se détachait dans les ténèbres de la nuit. Elle mourrait d'envie d'allumer le bout de sa baguette pour y voir plus clair, mais était persuadée que cela ferait fuir son compagnon.
— Ne t'enfuis pas ! s'écria-t-elle avec douceur. Je ne te veux pas de mal.
La forme s'immobilisa, et Luna continua de s'approcher, lentement. À mesure qu'elle franchissait la courte distance qui les séparait, elle parvenait à estimer plus précisément ses contours. Une taille haute, un thorax étroit ; et le bas du corps large, bien plus large, doté de… Quatre pates.
Elle retint un cri surexcité. Elle était en présence d'un centaure.
— Enchantée, dit-elle en s'inclinant respectueusement face à l'être qui la dominait de toute sa hauteur.
Le nez penché vers le sol, elle l'entendit s'éloigner de nouveau. Elle se releva brusquement, oubliant tout principe de politesse.
— Mais ne t'enfuis pas, enfin ! Je ne suis pas hostile, c'est honneur de faire ta – votre connaissance !
— Nous ne devrions pas nous parler, lui répondit une voix grave alors que la silhouette s'immobilisait.
Le cœur de Luna battait à tout rompre.
— Pourquoi ne devrions-nous pas nous parler ? Je sais pourtant que vous vous entretenez régulièrement avec Hagrid. Vous ne détestez donc pas les humains.
— Ne généralise pas les comportements de mon clan. Nous sommes peu à tolérer votre présence ; et encore moins à l'apprécier.
— Me feriez-vous l'honneur de me tolérer ?
— Ce serait un plaisir de faire plus ample connaissance, assura-t-il de sa voix grave, rieur. Mais je ne pense pas que mes confrères voient cela d'un bon œil.
Il parut réfléchir un instant, et Luna lui laissa le temps de mettre de l'ordre dans ses pensées. Elle ne voulait pas interférer dans sa décision, même si elle désirait ardemment qu'il reste un peu plus avec elle. Cette rencontre impromptue la tirait des mornes pensées qui rythmaient son existence.
— J'imagine que si nous nous rapprochons de la lisière du bois, aucun ne me cherchera jusque-là. Et nous pourrions discuter quelques instants.
— Si vous me faites cet honneur, dit-elle en ponctuant ses paroles d'une nouvelle courbette, sachant combien les centaures pouvaient être sensible au respect profond qu'on devait leur accorder.
— Cesse donc tes pirouettes. Suis-moi.
Il lui offrit un rire chaleureux, et Luna se releva, effarée. Elle n'avait jamais lu de mention d'un rire de centaure. Ce spécimen était bien inhabituel. Ils se dirigèrent rapidement vers là d'où elle venait, et elle fit confiance au sens de l'orientation de son compagnon. À vrai dire, elle ne se souvenait plus très bien du chemin qu'elle avait emprunté. Elle songea qu'en la ramenant vers le parc, il lui retirait une belle épine du pied.
— Comment vous nommez-vous ?
— Macsen. Et tu peux me tutoyer. Je ne suis pas si attaché à l'étiquette que mes compatriotes.
— Voilà qui est inhabituel, constata-t-elle, incapable de tenir sa langue.
— Je crois bien que je suis assez inhabituel, parmi mes frères. Une aubaine pour toi, je pense qu'aucun autre n'aurait accepté de rentrer en contact avec toi.
— Déprécient-ils donc tous autant les sorciers ?
— Pas exactement. Tu m'as l'air d'être quelqu'un de très spécial, jeune Luna.
Elle s'immobilisa brusquement, manquant de trébucher. Un frisson parcouru son échine.
— Je ne t'ai pas dit mon nom.
— Oh, je n'ai pas besoin que tu me le dises. Tu m'as pourtant l'air de connaître certaines choses au sujet de mon espèce : n'es-tu pas familière avec nos donc de Divination ?
— J'ai lu à ce sujet en effet.
Elle lui emboîta le pas de nouveau, et grimaça. S'il pouvait connaître son prénom, que savait-il d'autre ?
— Tu es bien muette, tout d'un coup.
— Que savez-vous de moi ? demanda-t-elle sans préambule.
— Les étoiles nous parlent, mais elles aiment rester floues. Nous avons perçu ton arrivée, jeune Luna. Saturne murmure que tu es spéciale, sans pour autant nous détailler tout de ce que tu es réellement. Ne le prends pas comme une offense, mais tu ne me sembles pas à ta place parmi nous.
Luna se mordit la lèvre, hésita un instant, puis, sans savoir ce qui la poussait à se livrer ainsi, lui raconta tout.
Sa demande en mariage, ses rêves, ses doutes, son désespoir, son besoin viscéral de revoir sa mère qu'elle avait perdue si jeune, sa tentative d'enchantement, l'effet indésirable du sortilège qui l'avait transportée dans le passé. Son opportunisme, la manière dont elle avait obtenu son poste, et désormais sa franche déconfiture alors qu'elle réalisait combien tout cela manquait cruellement de sens.
— J'ai d'abord cru qu'il devait y avoir une raison, un sens, quelque chose qui explique que je me retrouve ici. Mais je n'en vois aucun. Ma mère n'a rien de celle que j'ai connue, c'est peut-être ce qui m'effraie le plus.
— Je vois.
— Je ne devrais pas être ici, j'en suis chaque jour un peu plus convaincue. Je crois que… Qu'il me faut retourner d'où je viens. Coûte que coûte, et le plus vite possible.
Elle se tourna vers Macsen, le regard empli d'espoir. Les centaures étaient reconnus pour leur sagesse – pourrait-il l'éclairer ? Les planètes lui avaient-elles murmuré quelque chose à ce sujet ? Elle le dévisageait comme s'il pouvait lui donner les secrets de la création de l'univers.
— J'imagine ton désarroi, se contenta-t-il de commenter après de longues secondes de silence.
— Qu'en penses-tu, Macsen ? Il faut que je rentre chez moi. Vite. Crois-tu que tu puisses m'aider ?
De nouveau, il la fit cruellement patienter avant de lui répondre. Ils étaient parvenus à la lisière du parc, et le ciel s'était dégagé au-dessus d'eux. Il leva la tête vers les étoiles, comme s'il attendait véritablement une réponse de leur part. Luna avait le cœur au bord des lèvres.
— Je ne pense pas.
— Pouvoir m'aider ?
— Que tu doives retourner si prestement dans ton temps.
Luna grimaça d'incompréhension.
— Pardon ?
— Tu l'as pressenti : la magie ne fait pas les choses au hasard. Jamais.
— Mais que dois-je faire, dans ce cas ? Je suis encore plus confuse que lorsque j'ai tenté d'invoquer l'esprit de ma mère !
— Tu sauras les choses quand elles prendront place. Ne presse pas le temps, jeune Luna.
— Mais est-ce que je ne risque pas d'abîmer le temps ? Je n'ai rien à faire ici, à cette époque ! Si les voyages temporaux sont plus que réglementés par le Ministère, c'est bien parce que…
— Les desseins qui t'entourent sont tissés par une magie plus profonde que celle que tu aperçois, pour le moment. Tout fera sens en son temps. Les réponses viendront d'elles-mêmes, et l'aide la plus précieuse est parfois la plus inattendue.
Elle sentit bien qu'il essayait de lui transmettre une information d'une importance cruciale, mais ses phrases prophétiques n'avaient pas le moindre sens à ses yeux. Ils furent interrompus par des bruissements étranges qui leur parvinrent du fond de la Forêt, à mi-chemin entre un cri humain et un hurlement bestial. Le visage de Macsen s'assombrit.
— Je dois te laisser maintenant, mais je suis certain que nous nous reverrons. D'ici là, tâche de réfléchir à ce que je t'ai dit, jeune Luna. Ne force pas le destin, et ne contrarie pas la magie. Elle te portera où tu devras l'être en temps voulu.
Il la salua d'un signe de tête, puis fit demi-tour, et s'élança au galop. En quelques secondes, il disparut dans l'obscurité, et le martellement de ses sabots s'estompa, laissa la jeune femme seule à nouveau.
Elle se rendit soudainement compte qu'elle avait froid. La température avait chuté de plusieurs degrés depuis que le jour s'était éclipsé. Elle se demanda vaguement depuis combien de temps elle s'était absentée, et quelle heure il pouvait bien être. Ses pas la ramenèrent en direction du château. Elle aperçut, au loin devant elle, la silhouette de trois garçons qui paraissaient en grande ébullition. Elle se rapprocha d'eux, s'apprêta à les sermonner, puis les reconnut. Un coup d'œil au ciel lui confirma ce qu'elle soupçonna.
La lune était pleine et ronde. La forme sphérique se détachait telle un spectre lugubre entre les nuages.
Les Maraudeurs venaient de découvrir le secret de Remus. Elle percevait leurs éclats de voix, leur inquiétude et leur bienveillance. Touchée par cette sollicitude amicale, elle les laissa loin devant elle, et n'eut de nouveau pas le cœur aux remontrances. Elle songea avec un sourire qu'il ne fallait pas non plus que son attitude tourne au favoritisme.
Ses doigts glacés serrés dans les poches de sa robe, elle repensait à cette rencontre singulière. Il lui sembla qu'elle était encore trop surprise pour digérer tout ce qui venait de se passer, et surtout, tout ce que le mystérieux Macsen lui avait dit. Elle ne reprit conscience d'où elle se trouvait que lorsque sa tête toucha son oreiller. Alors qu'elle tentait de se réchauffer sous les couvertures, elle se sentit étrangement vide.
Elle n'était pas vraiment plus avancée, pourtant, plusieurs choses avaient bel et bien changé. Tout d'abord, elle s'était trouvé un ami – un confident. Elle n'était plus réellement seule. Mais surtout, pour la première fois depuis qu'elle avait repris connaissance à Pré-au-Lard, une forme de quiétude l'apaisa.
Elle allait finir par s'en sortir ; elle en était désormais convaincue.
J'espère que ce nouveau chapitre vous aura plu... Qu'avez-vous pensé du personnage de Delphia ? :D
Le prochain chapitre alternera les points de vue de Luna et de Pandora, et s'intitulera La Nargolermie.
