Chapitre XVIII – Afternoon tea
Merci à katymyny pour sa review adorable (j'espère que la suite te plaira) !
Les jours passèrent et se succédèrent, mornes et pâles comme le soleil d'automne. Sa rencontre avec Macsen avait donné une tâche de couleur vive, écarlate, dans la vie terne de Luna, mais elle était rapidement revenue à une routine au goût bien fade, à ses yeux. Le métier de professeure n'était finalement peut-être pas fait pour elle. Si elle appréciait les échanges avec ses adorables élèves, dont la plupart était très réceptifs à son enseignement, les heures passées à fouiller dans la bibliothèque finissaient par l'ennuyer. Aucune surprise qui vint rythmer ses découvertes.
Pourtant, ce n'était pas ce qui lui pesait le plus. Malgré les plus de deux semaines qui avaient déjà défilé depuis son arrivée dans ce passé, elle n'avait réussi à tisser de véritable lien avec personne – excepté, peut-être, le centaure qu'elle n'avait côtoyé qu'une fois. Elle s'était tout d'abord dit que cela la préserverait, et préserverait le reste du monde. Elle n'était pas destinée à rester dans cette époque bien longtemps – tout du moins l'espérait-elle. Se lier aux autres ne pourraient entraîner que davantage de souffrance, n'est-ce pas ?
Pourtant, songea-t-elle alors que son regard se perdait au fond de sa tasse de café, la solitude commençait à lui peser. Oh, elle n'avait jamais été très sociale, mais elle avait toujours eu ses proches amis sur lesquels elle pouvait compter. Ici, elle n'avait personne.
Ses yeux sautaient machinalement d'une phrase à une autre parmi le fouillis qu'étaient les notes du célèbre Cosmo Travelle, sans qu'elle n'y prête grande attention. Ce Traité des anormalités temporelles ne lui serait pas d'une grande aide, malgré son titre pompeux.
— Vous vous intéressez à la Métamagie ?
Luna s'arracha à sa lecture. Delphia Ogden la couvait d'un regard interrogateur.
— Plus ou moins, marmonna-t–elle en rangeant le livre, regrettant de ne pas avoir dissimulé sa lecture.
— C'est l'instinct aventurier de nos professeurs de Soins aux Créatures Magiques que je reconnais là !
Luna fronça les sourcils, attendant la suite. Pourquoi cette femme se trouvait-elle si souvent sur son chemin, dans ce genre de situation ?
Delphia s'assit face à elle.
— Plus rassurée que lors de votre premier jour ? glissa-t-elle avec un air espiègle.
— Je crois que je commence à me faire au château.
— On ne vous voit pas bien souvent en salle des professeurs.
— J'ai toujours beaucoup de recherches à effectuer pour mes cours, et…
— Si vous ne prenez pas un peu de temps pour vous reposer, Luna, vous finirez par craquer sous la pression ! Que diriez-vous de prendre le thé avec moi, cet après-midi ?
La jeune femme considéra un instant la proposition. Elle sentait bien que l'intérêt que lui portait sa collègue dissimulait autre chose, et s'en méfiait. Mais décliner son invitation, alors que le reste du corps enseignant se rendait bien compte qu'elle fuyait leur compagnie, n'était-ce pas le risque de paraître plus suspecte encore ? Elle devait bien avouer qu'au fond, la petite sorcière rondouillarde lui était sympathique. Une courte pause et un peu de compagnie ne pourrait pas lui faire de mal, pas vrai ?
— Pourquoi pas. C'est une offre charmante.
— Entendu dans ce cas ! Vers cinq heures, alors. Saurez-vous trouver le chemin de la Tour Nord ? Je suis un peu isolée…
— Ne vous en faites pas, je serai là.
— Parfait ! À tout à l'heure, dans ce cas !
Sur ces mots, elle s'éclipsa. Luna suivit sa silhouette alors que la porte se refermait derrière elle. Cette Delphia Ogden était bien singulière, et, elle devait l'avouer, ce n'était pas pour lui déplaire.
La journée de classe parut à Luna passer plus rapidement. Peut-être était-ce la perspective de sa petite sortie hors de ses quartiers en fin d'après-midi qui rendait les choses plus légères. Toujours fut-il qu'elle ne rencontra presque aucune difficulté, hormis la main mordue de Peter Pettigrew, attaqué par un Verracrasse. Même Iphigenia Foley fut conciliante et – presque – agréable à son égard.
Quand sonnèrent les coups de dix-sept heures, elle remontait le couloir qui menait aux appartements de sa collègue. Elle était juste à l'heure. Elle croisa quelques élèves qui sortaient de classe. Elle sourit en écoutant les lamentations de Marlene McKinnon au sujet de cette matière qui, pour la citer, lui sortait par les trous de nez. Elle se remémorait Ginny, au même âge, se plaindre de Sybille Trelawney.
Cette dernière fut la dernière à descendre l'échelle. Les gros verres de ses lunettes lui donnaient un air toujours surpris, et déjà un peu mystique. Elle salua respectueusement Luna. La jeune femme regrettait de ne pas l'avoir dans aucune de ses classes. Les créatures magiques n'étaient pas au goût de la jeune voyante.
L'esprit léger, Luna monta les quelques barreaux qui donnaient dans la salle de classe. Des tableaux jonchés de formules compliquées étaient accrochés un peu partout, et une odeur pesante d'encens lui piqua les narines. D'épais rideaux filtraient la lumière déclinante du jour.
— Ah, Luna, vous voilà !
Delphia découvrit les fenêtres d'un coup de baguette, et Luna plissa les yeux, éblouie par la soudaine clarté de la pièce.
— Passez donc à côté, je vous en prie, installez-vous. Il faut juste que je range le bazar que m'ont laissé ces chapardeurs.
La jeune femme obtempéra. Les appartements de Delphia étaient nettement plus accueillants que les siens, et surtout mieux décorés. On sentait que la petite sorcière y était installée depuis un certain temps, et qu'elle s'y était mise à son aise. De nombreuses bougies, gravées de symboles qui lui étaient inconnus, étaient disséminées un peu parfois. Deux gros fauteuils paraissaient lui ouvrir les bras, et elle s'assit. Les murs étaient ornés d'une tapisserie aux couleurs chaudes et rassurantes, et l'ensemble du sol couvert de tapis moelleux. On ne pouvait que se sentir à son aise, dans un endroit pareil, songea-t-elle alors qu'une tension dans ses épaules se relâchait au contact du dossier.
— Voilà qui est mieux, s'exclama Delphia en rentrant dans la pièce.
Elle s'épousseta les mains, et lissa les plis de sa robe, distraite. Elle se saisit de sa baguette, tapota quelques éléments de vaisselles, et en moins de temps qu'il n'en fallut pour le dire, déposa sur la table basse un plateau ou s'alignait une théière fumante, deux tasses, et une multitude de gâteau.
— J'ai fait ma petite commande à nos cuisiniers, expliqua-t-elle sur le ton de la confidence. Ils sont toujours si ravis qu'on leur confie du travail !
Luna se dit qu'Hermione aurait été scandalisée par de tels propos.
— Je ne savais pas ce que vous préféreriez, alors, je leur ai demandé un peu de tout !
— C'est adorable de votre part, il ne fallait pas vous donner tant de peine.
— J'aime recevoir, et je fais toujours les choses dans les règles de l'art !
La conversation s'orienta sur l'enseignement, les élèves, les relations entre leurs différents collègues que Luna ne connaissait pas encore. Delphia paraissait au courant de nombre de ragots – rien d'étonnant, avec son don, justifia-t-elle – et si Luna n'avait jamais été du genre à en colporter, elle devait avouer que la légèreté de la conversation était distrayante, et agréable. Ces derniers jours, elle n'avait songé qu'à de graves sujets, allant des risques qu'elle encourait dans cette époque à sa place dans l'univers, en passant par les doutes qui l'assaillaient toujours à propos de son potentiel mariage. Disserter sur le possible coup de foudre de Bathsheda Babbling pour Filius Flitwick lui soulageait l'esprit.
— Et vous, alors, Luna, quelqu'un trouve-t-il grâce à votre cœur ?
— Je suis déjà attendue hors des murs de Poudlard, éluda-t-elle.
— Charmant ! Cela explique-t-il que vous fuyiez notre compagnie ? Plusieurs professeurs ont remarqué que vous gardiez vos distances. Est-ce parce que votre poste est temporaire ? Ou parce que vous ne nous appréciez pas ?
— Je suis simplement intimidée. Je… J'ai bien peur de ne pas vraiment trouver ma place parmi vous.
— Si Bathsheda a trouvé la sienne, nul doute que vous saurez faire de même !
Delphia éclata de rire, et Luna but poliment une gorgée de thé, ne sachant pas à quoi elle pouvait bien faire référence.
— Enfin, passons donc, le chapeau de cette pauvre femme va se mettre à siffler !
Elle essuya quelques larmes de rire dans ses yeux, et Luna la détailla du regard. Elle était excentrique, drôle, et particulièrement joviale. Chaleureuse, en un mot.
— Que diriez-vous d'étudier un peu le dessein des astres à votre propos ? proposa Delphia de but en blanc.
Elle avait tenté de faire sa proposition sur le ton de la conversation, mais cela sonnait trop précipité, déclamé avec trop d'empressement. Luna fit de son mieux pour maintenir une figure décontractée, mais ses doigts se crispèrent sur les accoudoirs. Elle avait vu juste, la professeure de Divination devait avoir une sorte de soupçons à son propos, ou tout du moins sentir que quelque chose n'allait pas. Était-ce Dumbledore qui lui avait demandé d'enquêter sur elle ? Avait-il demandé aux autres professeurs de la surveiller ? Était-elle en danger ?
Elle sourit de plus belle en se laissant aller contre le dossier. Il fallait qu'elle reste rationnelle, s'affoler ainsi ne pourrait que la desservir.
— Si le cœur vous en dit. Je n'ai jamais été bien sensible aux arts divinatoires, mais cela peut être amusant.
Un silence étrange était tombé sur la petite pièce. Les décorations abondantes parurent soudainement étouffantes. Delphia s'affaira, fureta dans ses affaires, et choisit finalement de poser une boule de cristal sur la table entre elles deux.
— Voilà qui est toujours drolatique, pour commencer. Alors, laissez-moi donc me concentrer. Très bien…
Elle passa ses mains potelées sur la surface polie, alors que la fumée à l'intérieur de colorait par endroit de teintes froides, bleutées. Luna se tendait imperceptiblement, dans l'attente des paroles fatidiques. Les secondes passèrent lentement, rythmée par le tic-tac d'une vieille horloge à balancier, posée sur le manteau de la cheminée. Les traits de Delphia se plissaient.
— Alors, que voyez-vous ? demanda Luna, incapable de se retenir, d'une voix faussement détendue.
— C'est… étrange. Pas grand-chose, à vrai dire. C'est pour le moins inhabituel. Il semble que… Vous êtes entourée d'une sorte de brume, épaisse et dense. Comme si… quelque chose vous dissimulait – ou que vous dissimuliez quelque chose.
Luna grimaça, un goût amer dans la bouche. Delphia reporta son regard sur son interlocutrice, et cette dernière vit bien qu'elle cherchait à la provoquer, plus ou moins subtilement.
— Étrange, effectivement, répondit-elle, mal à l'aise.
Elles parurent vouloir continuer ce jeu de faux semblants quelques instants, puis la voyante décida de mettre les deux pieds dans le plat, n'y tenant plus. Elle se redressa brusquement et joignit ses mains sur ses cuisses.
— Passons-nous de masques. Je ne… Je vous apprécie, Luna. Vous avez une forme d'excentricité tout à vous, et vous apportez une certaine jeunesse dans cette équipe que je ne peux qu'apprécier. Mais… Il y a quelque chose. Je ne sais pas quoi, mais je le sens.
— Je ne vois pas ce que vous voulez dire, nia précipitamment la jeune femme alors que ses ongles s'enfonçaient dans le tissu du fauteuil.
— Je ne veux pas vous effrayer ! Je ne suis pas votre ennemie, loin de moi cette idée. Comme je vous l'ai dit, je vous apprécie. Et j'aimerais pouvoir être un soutien. Vous nous fuyez parce que vous ne nous dites pas toute la vérité, et que vous avez peur – je le ressens. Mais vous n'êtes pas seule.
— Vous ne savez pas qui je suis.
La jeune femme frissonnait. Elle se leva, et récupéra sa cape pendue sur le dossier. Elle était terrifiée.
— Et je ne demande qu'à le savoir ! s'écria Delphia en se levant à son tour. Je n'ai aucune mauvaise intention à votre égard – si brumeuse votre aura soit-elle, je sens bien qu'elle n'est conduite que par de nobles velléités. Vous êtes assaillie par le doute, et je ne demande qu'à vous aider, telle une amie…
— Ce n'est pas en invitant les gens pour mieux les piéger qu'on se fait des amis, observa Luna avec une froideur qu'elle ne se connaissait pas.
Elle lui tourna le dos, et se dirigea vers la porte, décidée à partir. Delphia plaqua sa main contre le panneau pour la retenir.
— Je comprends que cela vous fasse peur, mais vous ne pourrez pas continuer indéfiniment seule. Je l'ai vu, Luna, vous aurez besoin d'aide pour accomplir ce à quoi vous êtes destinée.
— Je ne suis destinée à rien du tout, articula-t-elle entre ses dents serrées, je ne suis que la remplaçante du professeur de Soins aux Créatures Magiques, et j'ai des devoirs que je dois finir de corriger.
Sans plus de politesses, elle ouvrit la porte et s'éclipsa. Elle descendit l'échelle à toute vitesse, et s'élança dans les couloirs, le cœur battant. Elle marchait à toute vitesse en direction de son bureau, s'efforçant de ne pas courir pour ne pas paraître plus suspecte.
Son masque se craquelait, et elle avait bien peur de ne plus être en sécurité au sein du château.
