CHAPITRE 2
Le bruit de l'eau qui coule. Un sanglot qui résonne dans les toilettes désertes. L'écho de ses pas, sur le carrelage froid. Une symphonie cacophonique, à laquelle il ne prête pas attention. Il ne se préoccupe que de sa colère. Sa colère immense qui lui brûle les yeux et la gorge.
Il s'avance et discerne enfin la silhouette longiligne prostrée au-dessus du lavabo.
« Je sais ce que tu as fait, Malefoy ! »
L'adolescent blond se retourne. Son visage est rendu difforme par une expression qu'Harry n'identifie pas. Son regard est trouble. Il voit rouge.
Les sorts fusent. Sa baguette vibre dans sa main. Il entend une onde fusée près de ses oreilles. Le carrelage à côté de lui vole en éclat.
Il se lance à la poursuite de son adversaire. Ses pieds dérapent sur le sol mouillé. Le clapotis de l'eau se mêle au bruit de la course frénétique.
Et puis, il l'aperçoit. Sa baguette semble se lever toute seule. Ses lèvres, sa langue, ses cordes vocales sont comme dotées d'une volonté propre.
« Sectumsempra ! »
Le son horrible d'un corps qui rencontre le sol avec violence. Un râle. Des sanglots.
Il s'approche et l'eau sous ses pieds devient rouge. Rouge, comme la chemise ensanglantée de Drago Malefoy.
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Son esprit embué émerge du cauchemar. Jamais encore il n'avait rêvé de cet épisode. Il avait presque oublié les blessures qu'il avait infligées à Malefoy, de nombreuses années plus tôt. A tâtons, il cherche le verre d'eau qu'il a laissé sur sa table de nuit la veille. L'émotion fait trembler ses mains. Dans ses souvenirs, tout était clair, limpide : il avait des preuves. Malefoy était devenu un Mangemort et complotait quelque chose de sinistre. En intervenant comme il l'avait fait, il était dans son bon droit. Il était du bon côté de la morale. Mais dans son souvenir, il avait omis un élément que son cauchemar venait de lui remémorer. Dans son cauchemar, tout commençait par un sanglot.
Est-ce que ça change quelque chose, si Malefoy pleurait ? se demande Harry à lui-même. Non, car il avait raison : le Serpentard était devenu un Mangemort. Et il manigançait bel et bien quelque chose de sinistre. Alors pourquoi cette boule dans son estomac qui ressemble tant à de la culpabilité ?
Il descend dans la cuisine et se cherche désespérément quelque chose à manger. Le nœud dans son ventre, c'est peut-être l'appel de la faim. Il n'a pratiquement pas mangé la veille, bien trop préoccupé par son enquête. Et puis, honnêtement, manger ne l'intéresse pas spécialement. Quand il est entouré de ses amis, de ses collègues, il s'efforce de s'alimenter. Parfois, il y prend même du plaisir – surtout quand Molly Weasley est aux fourneaux. Mais quand il est seul, il oublie de manger, il ne prend aucun plaisir à la nourriture. D'ailleurs, sa cuisine est loin du garde-manger bien rempli qu'elle avait pu être à l'époque où le Square Grimmauld était le quartier général de l'Ordre du Phoenix. Il déniche un vieux Crumpet périmé depuis quelques jours, qu'il décide d'accompagner d'une tasse de thé.
Alicia Weeble devrait avoir terminé les procédures administratives à présent. La veille, elle lui avait dit avoir besoin de l'après-midi pour obtenir les autorisations nécessaires. Harry avait été frustré de devoir attendre afin d'accéder au dernier souvenir de Narcissa Malefoy. Le Ministère peut parfois être affreusement procédurier. « Parfois… » songe Harry avec un rictus ironique. Il fait une halte sur un banc afin de reprendre son souffle, faire une halte dans sa course. Ses jambes sont plus lourdes qu'à l'ordinaire. S'il ressent un certain épuisement physique, cela faisait longtemps que son intellect n'avait pas ainsi été stimulé. Comme s'il sortait d'une longue torpeur, qui aurait duré quatre ans.
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« Et voici, Monsieur est servi ! » s'exclame Alicia Weeble en déposant avec emphase un flacon sur son bureau. Il est rigoureusement emballé et étiqueté selon les consignes internes. « A me rendre la semaine prochaine au plus tard, ajoute-t-elle en se détournant déjà de son collègue.
- Merci, Alicia !
- A charge de revanche, comme on dit ! » Elle hésite un instant avant d'ajouter : « Au fait, Potter, tu as une tronche de déterré. Faudrait songer à dormir la nuit !
- Heu…merci ? »
Et l'Auror s'éloigne avec un signe de main nonchalant. Harry observe un instant le précieux flacon qui a provoqué chez lui tant de curiosité et d'anticipation. T'attendre une après-midi entière à été une vraie torture pour mes nerfs, mon ami ! Il le déballe précautionneusement et contemple la matière bleue et translucide qui luit à l'intérieur. Un sentiment nostalgique l'assaille lorsqu'il songe qu'il s'agit-là du dernier souvenir d'une femme qui lui a sauvé la vie et à qui il n'a jamais dit ne serait-ce que merci. Qu'il ne pourra plus jamais remercier.
Il réquisitionne une des salles à pensines du département pour la matinée. Le liquide un peu visqueux tombe dans la bassine magique et, immédiatement, devient d'un noir profond. Harry plonge son visage et voit alors naître un décor de volutes et de spirales fumeuses. Une voix émerge, faiblement d'abord, puis de plus en plus distinctement. Une voix qu'Harry reconnaîtrait entre toutes. Suave et menaçante, il n'oubliera jamais la voix de Lucius Malefoy.
« C'est notre seule chance Narcissa. Il faut partir, maintenant ! »
Lucius se tient dans un salon modeste, mais élégant, loin de la grandiloquence du manoir des Malefoy. Ses longs cheveux platines sont emmêlés. Il arbore une barbe visiblement négligée. Pourtant, malgré son apparence débraillée, Lucius Malefoy se tient droit et fier. Face à lui, Narcissa a un air paniqué.
« Mais…et Drago ? demande-t-elle d'une voix tremblante.
- Drago doit cesser de faire l'enfant ! Va le chercher : il vient avec nous, qu'il le veuille ou non. Je ne tolérerai pas ses caprices ! »
Narcissa quitte la pièce. Harry aimerait rester au rez-de-chaussée avec Lucius. Voir ce que ce dernier manigance. Mais c'est le souvenir de Narcissa, et Narcissa monte l'escalier. Alors le salon où se trouve Lucius devient flou avant de retrouver son état de fumée. Narcissa poursuit son chemin et Harry la suit. Elle atteint un étroit couloir et ouvre la porte du fond, qui grince tandis qu'elle la pousse. Elle révèle une petite pièce sobre, dépourvu de décoration, meublée d'un lit une place, d'une penderie et d'un bureau, tous impersonnels. Sur le lit est assis un jeune homme blond et pâle, vêtu d'une chemise grise et d'une paire de jeans noirs. Drago relève la tête en entendant sa mère entrer.
« Il est parti ? s'enquit-il d'une voix inquiète.
- Drago…ton père aimerait te parler.
- Je n'ai rien à lui dire ! Dites-lui de partir et de nous laisser tranquilles !
- Mon chéri, tu dois lui laisser une chance.
- Non, je ne lui dois rien du tout ! »
C'est alors que Narcissa sursaute, lorsqu'elle entend les pas de Lucius derrière elle. Elle a l'air terrifié à présent.
« Lucius… » dit-elle d'une voix qui se veut apaisante. Mais Lucius ne semble pas apaisé.
« Tu me dois tout, jeune homme ! Je suis ton père ! A présent, cesse ces enfantillages et prépare tes bagages. »
Drago ne lui répond même pas. Il se contente de le regarder et tout son être trahi un mélange de défiance et de peur.
« Drago… » la voix de Lucius se fait encore plus menaçante. Mais il n'a pas le temps d'ajouter quoique ce soit. Narcissa vient d'hurler. Tremblante, elle désigne la fenêtre. Harry s'en approche et voit, sur la pelouse, un homme et une femme vêtus d'un uniforme familier.
« Les Aurors !
- Drago ! Lucius s'approche de son fils, fulminant de rage. Tu n'as pas osé…
- Je n'ai rien fait, père ! Je vous assure. » Drago se recroqueville sur son lit. Harry reconnaît alors l'adolescent qu'il a connu. Lâche, terrifié, prisonnier de l'ombre paternelle.
« Il faut partir, immédiatement ! Lucius attrape l'avant-bras d'une Narcissa tremblante et tend la main vers Drago. Drago, maintenant ! »
Mais Drago repousse la main tendue et se précipite hors de la pièce. Harry sait qu'il ne sert à rien de le suivre, mais il est tenté de le faire. Narcissa appelle son fils, elle se débat. Un Auror transplane dans la chambre juste au moment où Lucius lance son propre sort. Dans un éclair éblouissant, le décor devient un ballet de fumées noires et grises. Lucius, l'Auror et même Narcissa disparaissent dans le néant.
Harry émerge de la pensine, le souffle court. Il connaît la suite. Le transplanage de Lucius, opéré dans la précipitation, provoquera la mort de son épouse. Il l'imagine, sur un lit de Saint-Mangouste, entourée de médicomages et d'Aurors, la douleur déformant son visage. Des râles atroces l'empêchent de parler. Elle indique sa tempe du doigt aux Aurors, qui s'empressent de sortir leurs baguettes pour extraire le souvenir. Un souvenir ne peut être pris contre la volonté de son propriétaire. Alors pourquoi Narcissa a-t-elle accepté de confier le sien ? La réponse se trouve dans la pensine. Alors Harry y replonge, sans l'once d'une hésitation.
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Il est l'heure du déjeuner lorsqu'Harry émerge enfin de sa salle à pensine. La tête lui tourne un peu. Dans on esprit confus, des images de la chambre dépouillée se superposent un instant sur le décor du département des Aurors. Il a passé la matinée entière dans ce souvenir, observant le moindre détail, visitant et revisitant chaque instant jusqu'à la nausée. Il n'a trouvé aucune indication quant à où pouvaient se trouver les Malefoy père et fils. Si Narcissa a cherché à donner des indications à ce sujet, il ne parvient pas à les identifier.
Cependant, une pensée fugace l'a marqué. Alors qu'il observait la scène une énième fois, il a songé à quel point Narcissa avait toujours été très protectrice envers son fils. A un moment précis, il avait reconnu sur son visage, une expression qu'il avait déjà vue. Sur celui de Molly Weasley, cette nuit-là, à Poudlard, alors que ses enfants s'apprêtaient à risquer leurs vies. Alors il avait su. Si Narcissa Malefoy a laissé ce souvenir, c'est pour protéger Drago.
Le moment est donc venu de découvrir les informations que le Ministère possède sur Drago Malefoy. Il se dit qu'il fait les choses à l'envers, que n'importe quel enquêteur digne de ce nom aurait commencé par là. Par se renseigner sur la personne qu'il recherche, pas sur sa mère. Mais Harry a choisi de faire confiance à son instinct, une fois encore. Cette fois-ci, cependant, il se demande s'il n'a pas été guidé par ses émotions. N'a-t-il pas voulu connaître en priorité le sort de Narcissa à cause de lien qui les unit ?
Lorsqu'il arrive aux alentours du bureau d'Hermione Granger, un silence de plomb règne sur le département de la Justice. La majorité des travailleurs sont sortis manger. Mais il sait qu'il trouvera son amie, un sandwich triangle à la bouche, affairée dans quelque épais volume juridique. Il pousse la porte et, comme si sa pensée s'était matérialisée par magie, la scène qu'il vient d'imaginer se concrétise sous ses yeux amusés. Hermione, ses épais cheveux retenus en arrière grâce à un stylo, est complètement absorbée par la lecture d'un ouvrage intitulé Du bon usage juridique de la métamorphose en objet inanimé.
Harry laisse passer quelques instants ainsi, n'osant pas interrompre sa lecture et s'égarant dans sa nostalgie. Il se rappelle les longues heures passées à la bibliothèque, assis à côté d'elle. Ses pensées à lui étaient alors accaparées par trop d'inquiétudes – le professeur Rogue cherchait-il vraiment à s'emparer de la Pierre Philosophale ? Sirius Black parviendrait-il à pénétrer dans le château ? Comment son nom s'était-il retrouvé dans le Coupe de Feu ? Malfoy était-il devenu un Mangemort ? – pendant qu'elle lisait, frénétiquement. En apparence, tout était calme, mais leurs deux esprits bouillonnaient déjà à l'époque, côte à côte.
« Hum-hum. » Harry se gratte la gorge. Un sourire tendre naît sur ses lèvres lorsqu'il voit Hermione sursauter.
« Harry ! s'exclame-t-elle. Tu m'as surprise ! » Elle se lève et vient le prendre dans ses bras. Elle sent bon la poussière et le sandwich aux œufs. « Entre, entre, je t'en prie ! Comment vas-tu ?
- Et toi ?
- Oh tu sais, comme d'habitude. » Puis, d'une voix plus basse, elle ajoute entre ses dents : « Tu-Sais-Qui va avoir raison de moi, Harry ! Il exige des recherches interminables dont il n'a pas réellement besoin, il demande une chose puis son contraire deux heures plus tard, il souffle le chaud et le froid en permanence. Comment un incapable comme lui peut-il être Ministre de la Justice Magique ?
- Un jour ce sera toi à sa place et le monde s'en portera mieux, dit-il en lui tapotant le dos avec empathie.
- Oui, enfin si les gens devenaient ministres grâce à leur seul mérite et leur dur labeur, ça se saurait ! Et Tu-Sais-Qui n'en serait pas là où il en est ! »
C'est un petit jeu entre eux. Se référer au chef d'Hermione par l'ancien surnom du Seigneur des Ténèbres. Pour éviter d'attirer les oreilles curieuses et aussi parce cela amuse Hermione de le comparer à Lord Voldemort. Ron trouve ça très indélicat, alors ils évitent de le faire en sa présence.
« Mais j'imagine que tu n'es pas venu ici pour m'écouter me plaindre ? poursuit Hermione. Merlin sait que rien ne me ferait plus plaisir que de pouvoir déverser ma frustration…
- Désolé Hermione, mais j'ai en effet un service à te demander.
- Tout ce que tu veux, Harry. Tant que ce n'est rien d'illégal ! » Hermione lui adresse un petit sourire entendu, en souvenir de toutes les actions illégales qu'elle a entreprit à sa suite, il y a des années.
« Rien d'illégal, ne t'inquiète pas. Disons que j'essaye juste de m'éviter quelques lourdeurs administratives en passant par toi. J'aurais besoin d'accéder à tout ce que le Ministère possède sur Drago Malefoy. »
Hermione soupire, puis sans un mot, retourne à son bureau. Elle ouvre un tiroir et en extrait un épais dossier beige. Elle le tend à Harry et ses yeux brillent de malice.
« Il t'en aura fallu du temps, Harry. Je commençais à croire que j'avais été dénicher ça pour rien !
- Hermione…je ne te mérite pas, dit Harry en saisissant le dossier.
- Non, tu ne me mérites pas. Maintenant, va résoudre cette affaire ! » Elle marque une pause. « Harry ?
- Oui ?
- Je…tu as l'air plus…
- Je vais bien, Hermione. Merci de t'en inquiéter. Et merci pour le dossier ! »
Et, sans savoir s'il est parvenu ou non à rassurer son amie, il quitte son bureau, serrant très fort contre lui le dossier.
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A nouveau, il oublie de manger. Son corps ne réclame rien, habitué à cette quasi-maltraitance. Il est au service de sa tête et sa tête est entièrement focalisée sur un objet et un seul : le dossier qu'il vient de déposer sur son bureau. Sa main tremble un peu, alors qu'il s'apprête à l'ouvrir. Un frisson d'appréhension parcourt sa nuque. De quoi a-t-il peur ? De découvrir une page intitulée Causes et raisons du décès, comme dans le dossier de Narcissa? De trouver une liste des victimes de son ancien rival ? Ou au contraire, de ne rien trouver du tout, rien de concluant, rien qui ne puisse faire avancer l'enquête, le stoppant net dans son regain d'intérêt pour l'existence ? Les réponses, quelles qu'elles soient, sont dans ce dossier. Et même s'il en redoute certaines, il faut l'ouvrir. Il faut avancer.
La première page est entière occupée par une image de Malefoy. C'est une photographie officielle, de celle qui sont prises par le Ministère pour les passeports magiques. Ou pour les dossiers des mages fichés. Il reconnaît à peine Malefoy. Ses cheveux blonds ont poussé et ils tombent anarchiquement sur ses sourcils et sur son front. Ses yeux gris sont cernés de noir et son visage allongé est plus creusé encore qu'à l'habitude. Surtout, il ne retrouve pas ce mélange d'arrogance et de lâcheté si caractéristique de son expression faciale. Malefoy a l'air…las. A vrai dire, jusqu'à ce qu'il ne cligne enfin des yeux, Harry pense qu'il s'agit d'une photo moldue, tant Malefoy est immobile. Il avale péniblement sa salive. Il reconnaît quelque chose dans cette image. Elle ressemble étrangement au reflet qu'il peut voir parfois dans le miroir. Le même regard perdu, la même mélancolie, la même fatigue…
Il passe vite aux pages suivantes, troublé par cette similarité inattendue, cherchant des explications quant à l'apparence changée de Malefoy. Le dossier est long, détaillé. Il y découvre des informations concernant le premier procès auquel Malefoy a assisté : celui de son père, lorsqu'ils avaient seize ans. Puis, vient un compte-rendu du second procès, celui de Malefoy lui-même. Il y découvre une déposition. Une déposition venant de lui, qu'il a complètement oubliée. Il relit ses mots, froids et durs. Il affirme avoir vu la marque des ténèbres sur le bras de Malefoy. À la suite de ce témoignage est écrit : La déposition d'Harry Potter confirme l'appartenance de l'accusé, Drago Malefoy, à l'association de mages noirs connue sous le nom de Mangemorts. Malgré l'absence de la marque des ténèbres au moment du procès, plusieurs témoins ont également affirmé l'avoir vue au moment des faits.
Malefoy n'aurait donc plus sa marque ? Comment est-ce possible ? Harry est quasiment certain qu'on ne peut se défaire de la marque des ténèbres. Il se souvient d'Igor Karkaroff, dévoilant son avant-bras à Rogue, révélant un tatouage sombre et mouvant, dont il se serait sans doute volontiers passé. Il faudra qu'il se renseigne. Il ne comprend pas comment Malefoy a pu se présenter à son procès sans sa marque.
J'ai été choisi. La voix tremblante du Serpentard résonne dans sa tête. Il le revoit remonter la manche de sa chemise, exhibant son bras sous le regard attristé de Dumbledore.
Il poursuit sa lecture. Il découvre que le procès de sa mère n'est pas le dernier procès auquel Drago Malefoy a participé. Lui-même a été jugé une seconde fois. Suite à l'évasion de Lucius, il a été appréhendé dans la maison qu'Harry a visitée dans la pensine. Malefoy a alors été à nouveau jugé, pour ne pas avoir signalé aux autorités la présence d'un dangereux fugitif. Ce n'est donc pas Malefoy qui a dénoncé son père, mais sans doute aurait-il mieux valu.
En raison de son passif, le jugement d'un des plus jeunes Mangemorts de l'histoire s'est révélé particulièrement sévère. Sans doute le Mangenmagot a-t-il regretté la clémence son premier verdict. Malefoy avait été acquitté une première fois en raison de son jeune âge et de son contexte familial. Et qu'avait-il fait de cette clémence ? Il avait caché aux autorités la présence, chez lui, d'un fugitif, un des derniers Mangemorts en liberté. Si le Ministère ne voulait pas se ridiculiser, il fallait faire de ce cas un exemple. Les peines d'emprisonnement à l'encontre de personnes ayant omis de dénoncer un acte suspect ou illégal étaient rarissimes. Pourtant, c'est ce que la justice magique avait décidé à l'encontre de Drago Malefoy, qui fut envoyé trois mois à Azkaban.
Nerveusement, Harry retourne à la première page du dossier et regarde à nouveau la photographie de Malefoy. Il fixe les yeux gris. Tout est clair, maintenant. Cette image date de sa sortie de prison, Harry en est certain. Il se souvient de l'apparence de Sirius, après toutes ces années passées à Azkaban. Amaigri, négligé, le regard un peu dément, mais surtout, une infinie tristesse se dégageant de tout son être. A une moindre échelle, on retrouve certains de ces aspects chez Malefoy, la démence en moins, la lassitude en plus. Trois mois d'emprisonnement ne peuvent certes pas avoir le même effet sur un individu que plus d'une décennie enfermé en compagnie de Détraqueurs, mais ils ont sans aucun doute laissé leur trace.
D'un certain côté, Harry songe que Malefoy a mérité son sort. Il a choisi, il y a toutes ces années, de rejoindre Voldemort. Il a choisi son camp et c'était le mauvais camp. Mais une partie d'Harry ne peut s'empêcher de visualiser un garçon blond de onze ans – arrogant, capricieux, imbuvable, certes – dans une cellule d'Azkaban. C'est bien, songe-t-il, je grandis. Ne pas laisser la haine qu'il a pu ressentir envers Malefoy orienter son jugement, c'est une preuve de maturité, sans nul doute.
Tout en se félicitant lui-même de son empathie, Harry feuillette encore le dossier. C'est ainsi qu'il apprend que Malefoy était suivi, lors de son séjour en prison, par un conseiller pénitencier du nom de Faustus Jailtraby. Ce dernier semble avoir fait plusieurs recours afin d'écourter la peine de Malefoy, lui permettant ainsi d'écourter son séjour à Azkaban. Mais aucun de ces recours n'a abouti et l'emprisonnement a bien duré trois mois complets.
Harry se demande ce qui peut avoir poussé un conseiller pénitencier, un employé ministériel, à vouloir ainsi abréger la peine d'un Mangemort aussi célèbre que Drago Malefoy. Ses demandes parlent d'un « comportement exemplaire » et de « raisons médicales », mais rien n'est détaillé davantage. Il lui aurait fallu une excellente raison pour insister à ce point auprès du département de la Justice Magique. Vouloir ainsi revenir sur une décision du Magenmagot n'est pas exactement courant. Il est temps de s'adresser à ce Faustus Jailtraby personnellement, se dit Harry en refermant le dossier.
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Il faut trois jours à Harry pour retrouver le conseiller pénitencier. Ce dernier n'exerce plus à Azkaban, ni pour le Ministère d'ailleurs. Il a fallu faire des pieds et des mains pour obtenir son adresse privée. A plusieurs reprises, des employés ministériels lui ont assuré que c'était bien parce que c'était lui. Il aimerait ne plus jamais entendre de phrases de ce type. De toute sa vie. Il aimerait qu'on arrête de le traiter comme une personne à part, une personne qu'on se doit de favoriser. Il aimerait arrêter d'être Harry Potter. Sa vie aurait été si simple s'il avait été quelqu'un d'autre…
Ces trois derniers jours ont été particulièrement pénibles. Son sommeil a rarement été aussi troublé. Il n'a cessé de rêver du Sectumsempra, de Malefoy allongé dans une flaque ensanglanté. Pourquoi sa mémoire est-elle obsédée à ce point par ce souvenir en particulier ? Parce que Malefoy prend trop de place dans sa tête ? C'est cette affaire qui veut ça, mais il a cette situation en horreur. La dernière fois que son ancien rival avait ainsi monopolisé ses pensées, c'était durant leur sixième année à Poudlard. Ron et Hermione n'avaient pas manqué de le lui faire remarquer. Tu es obsédé par lui, Harry ! Déjà, l'idée qu'un camarade d'école puisse être devenu un Mangemort le rendait malade. Et, tout en cherchant à prouver par tous les moyens qu'il avait raison, Harry avait souhaité ne rien découvrir du tout. Il souhaitait que Malefoy soit innocent. Le monde était déjà assez sombre comme ça…
Faustus Jailtraby habite un petit appartement dans les environs de Camden, dans une ruelle pavée que n'importe quel moldu digne de ce nom trouverait bien trop louche pour s'y aventurer. Harry frappe à la porte et attend, tendant l'oreille. A l'intérieur, il entend finalement le son caractéristique de chaussons qui claquent sur le sol. La porte s'entrouvre et un visage barbu émerge, l'air incommodé.
« C'est pour quoi ? » demande le cracmol. Il a une cinquantaine d'années et une calvitie naissante. Ses yeux bleus pétillent d'intelligence et son nez tordu lui donne un air un peu bravache. Harry se souvient que Luna trouvait que son nez cassé lui donnait un air aventurier. C'était Drago Malefoy qui lui avait cassé le nez…
« Vous êtes Jailtraby ? Faustus Jailtraby ?
- Lui-même, répond le conseiller. A qui ai-je l'honneur ? » Il regarde plus attentivement son interlocuteur et une lueur passe dans ses yeux. Il l'a reconnu, mais il a la décence de ne pas le dire.
« Je suis l'Auror Potter. J'aurais quelques questions à vous poser concernant un ancien prisonnier que vous avez suivi à Azkaban. Puis-je entrer ?
- Oui, bien sûr, je vous en prie. » dit Jailtraby. Il s'écarte en ouvrant la porte, laissant Harry pénétrer dans l'appartement faiblement éclairé. L'appartement pourrait appartenir à un moldu un peu excentrique. Il regorge de bibelots fantaisistes et de surprenantes œuvres d'art, mais aucune magique. L'amoncellement de ces curiosités rend les lieux un peu claustrophobiques, mais aussi chaleureux.
« Asseyez-vous, lui dit son hôte en désignant un canapé en velours pourpre. Je vous sers quelque chose ? Thé, café ?
- Rien, je vous remercie. » Harry s'assoit et attend que le quinquagénaire soit assis en face de lui avant de poursuivre : « Monsieur Jailtraby, j'enquête en ce moment sur une affaire impliquant Drago Malefoy. »
L'expression de Jailtraby change soudain. De circonspect, il devient inquiet et fixe Harry avec une intensité qui le met mal à l'aise.
« Drago Malefoy ? demande-t-il. Vous avez des nouvelles de Drago Malefoy ? Comment va-t-il ? Que devient-il ?
- Je suis navré de vous décevoir, mais Malefoy a disparu depuis plusieurs années, personne ne sait où il se trouve.
- Oh…oui, bien sûr. Je ne peux pas dire que je suis surpris, mais j'aurais apprécié des nouvelles…, murmure Jailtraby d'un air sincèrement désolé.
- Vous étiez son conseiller durant son séjour à la prison d'Azkaban, n'est-ce pas ?
- Oui. J'ai travaillé presque vingt ans comme conseiller pour les détenus. Enfin, on appelle ça « conseiller », mais mon métier se rapprochait plus de ce que les moldus appellent un psychologue. J'étais surtout là pour les écouter, pour les aider à supporter leur incarcération, pour faciliter leur retour dans le monde magique… C'est un métier difficile, vous savez. J'ai vraiment aimé l'exercer, mais ça vous ronge de l'intérieur. Et pourtant…pendant la guerre, j'ai dû fuir mon métier, ainsi que le monde magique. Le seigneur des ténèbres ne portait pas les cracmols dans son cœur, comme vous le savez. Eh bien, figurez-vous que ça m'a manqué, de ne pas pouvoir travailler ! Je suis sûr que peu de gens regrettent de ne pas pouvoir allez à Azkaban tous les jours… »
Jailtraby est très loquace. Bien, se dit Harry, j'ai besoin qu'il m'en dise le plus possible. S'il a envie de se montrer bavard, je ne vais pas l'en empêcher.
« Quand avez-vous fait la rencontre de Malefoy, Monsieur Jailtraby ?
- Oh, dès son arrivée à Azkaban ! J'étais si désolé de le voir là. Un jeune homme de vingt-deux ans à peine, dans la force de l'âge, n'a rien à faire dans un endroit pareil. J'avais entendu parler de lui, bien sûr. Et comme tout le monde, je ne vous cache pas que j'avais mes préjugés…
- Je comprends parfaitement. La famille Malefoy jouissait d'une réputation…peu flatteuse, dit Harry en tentant de déculpabiliser son interlocuteur.
- Tout à fait ! Et je vous avoue que les fils à papa ont tendance à m'agacer. Je ne suis pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, moi ! J'ai dû me battre pour obtenir le peu que je possède. Ce n'est pas toujours facile d'être un cracmol dans notre monde… Alors tous les partisans de la théorie du sang pur et autres infamies, franchement, je m'en passerais bien ! »
Il se gratte la tête, tentant visiblement de rassembler ses pensées après cette digression un peu politique. Harry préfère se taire. Il a appris, depuis ses débuts en tant qu'Auror, qu'on en apprend parfois davantage en laissant les gens se perdre dans leur discours plutôt qu'en essayant de l'orienter.
« Bref, tout ça pour dire que je n'étais pas ravi quand on m'a confié Drago Malefoy. Comme quoi, moi qui ne me croyais pas trop bourré d'a-piori…
- Et est-ce que Malefoy était ce à quoi vous vous attendiez ? demande Harry après un moment de silence.
- Absolument pas. La première fois que je l'ai rencontré, on aurait dit un adolescent timide. Il m'adressait à peine la parole, il ne parvenait pas à me regarder dans les yeux. Il avait la trouille, ça suintait par tous ses pores ! Un garçon comme lui, délicat, apeuré, élégant…détonnait tellement. J'ai tout de suite pensé que les autres détenus allaient s'en prendre à lui. Et ça n'a pas manqué ! Il s'avère que beaucoup de mages noirs et de partisans de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom ne portent plus vraiment la famille Malefoy dans leur cœur. Pour les autres, c'était juste un gosse de riches qui avait eu une vie facile pendant qu'eux avaient trimé toute leur existence.
- Vous voulez dire que Malefoy a été violenté par d'autres détenus ?
- Oui…je crois que j'ai réussi à lui éviter le pire, cependant. Je le voyais deux fois par semaine – une fréquence plus élevée que la moyenne, par ordre du Ministère – et souvent il arrivait avec des bleus, une lèvre fendue ou une pommette écarlate. Franchement, il me faisait de la peine…
- Est-ce pour ça que vous avez voulu écourter sa peine ? Vous aviez pitié de lui ? »
Jailtraby se rembrunit soudain. Il se gratte la tête pendant un moment qui semble s'éterniser. Harry préfère ne pas penser à ce qui peut bien provoquer de telles démangeaisons.
« Oui…et non. Il faut que vous compreniez, Potter : il était terriblement isolé et nos rendez-vous étaient fréquents. Très vite, je suis devenu une sorte de confident pour lui. Il m'a raconté beaucoup d'histoires, sur lui, sa famille, son passé. Et quelque chose en lui m'a touché. Aussi incroyable que cela puisse paraître, j'avais de la compassion pour cette petite fouine de mage noir. Même moi je n'y croyais pas. Et je vois bien que vous non plus, vous n'y croyez pas… »
Non, Harry n'y croit pas. Malefoy avait toujours été une petite fouine. Techniquement, c'est un furet. Il avait du mal à penser qu'un homme intelligent et sensible comme Jailtraby puisse se laisser berner par lui. Faut-il lui rappeler les choix que Malefoy avait fait ? Faut-il lui rappeler qui il est ? Un Mangemort ! La lie du monde magique.
« Dans vos demandes de réduction de peine, vous évoquez des raisons médicales. Est-ce que Malefoy était malade ? demande Harry, évitant soigneusement de dire réellement ce qu'il pense.
- A nouveau, il n'y a pas de réponse simple à votre question. Si Drago (Harry note mentalement la manière dont Jailtraby se met à employer le prénom de Malefoy) a été brutalisé par les autres détenus, il n'a jamais été blessé. Rien d'assez sérieux pour être évoqué dans le cas d'un raccourcissement de peine, pour sûr. Non, physiquement, Drago était relativement en forme, compte-tenu de sa situation…
- Alors de quoi s'agissait-il ?
- Avez-vous déjà entendu parler de ce que les moldus appellent la dépression ? demande Jailtraby en se caressant la barbe.
- Oui, j'ai grandi chez des moldus, je sais ce qu'est la dépression. Ce qu'un médicomage appellerait de la mélancolie.
- Tout à fait, à ceci près que les moldus pensent vraiment la dépression comme une maladie.
- Et donc, vous pensiez que c'était ce dont souffrait Malefoy ?
- Je ne suis pas expert, mais…oui. Drago allait très mal et je me faisais du souci. Il ne mangeait plus, ne dormait plus. Cela commençait à l'affecter physiquement. J'avais peur qu'en le gardant trop longtemps à Azkaban, on aggrave les choses. Et surtout, je redoutais le moment où il sortirait. »
Harry écoute le conseiller, incrédule. Lui-même reconnaît ne pas être certain du diagnostic. Harry est juste incapable d'imaginer Malefoy tel qu'il le décrit. Après ce qu'il a vécu, il l'imagine en colère contre tout et tout le monde, rechignant à abdiquer son statut de privilégier, plutôt que recroquevillé sur lui-même, dévoré par le chagrin.
« Monsieur Jailtraby, je vous remercie pour tout ce que vous venez de me dire. Malgré tout, j'ai encore un service à vous demander : seriez-vous prêt à me confier un souvenir ? J'aimerais pouvoir observer l'état psychologique de Malefoy moi-même.
- Pourquoi ? Vous ne me croyez pas quand je vous dis qu'il allait mal ? répond Jailtraby, offusqué.
- Bien sûr que si. Je dois juste rassembler un maximum d'informations. Tout ce qui pourrait aider à le retrouver, même si, à première vue, cela ne semble pas pertinent.
- Je vois. Ecoutez, si cela peut aider Drago…allez-y, prenez le souvenir. »
Jailtraby s'avance dans son fauteuil, laissant ses avant-bras reposer mollement sur ses genoux. Il a apparemment l'habitude du processus. Harry empoigne sa baguette et la colle à la tempe dégarnie. Jailtraby grimace, tandis que le filament lumineux s'extrait péniblement. Harry le place dans une fiole qu'il range immédiatement dans sa poche. Il relève la tête vers son interlocuteur, qu'il surprend les yeux humides.
« Je m'excuse, dit-il en reniflant. Repenser à ça, faire ressurgir le souvenir, c'est…pauvre gosse. J'espère vraiment que vous êtes le dernier à venir m'interroger, parce qu'à chaque fois, farfouiller de ce côté-là de ma mémoire, ça me rend tout chose.
- Vous voulez-dire qu'on vous a déjà posé des questions à propos de Malefoy ?
- Bien entendu. Votre collègue de Liverpool est venu il n'y a pas plus d'une semaine. Vous savez bien ! Comment a-t-il dit qu'il s'appelait déjà ? L'Auror Snavy…non, ce n'est pas ça... Snosy ! Oui, voilà : l'Auror Snosy ! »
Harry se tait un instant. Cette affaire prend une tournure de plus en plus étrange. Snosy n'est autre que l'Auror qui a été tué au Chaudron Baveur en même temps qu'Hannah Abbot. L'Auror du bureau de Liverpool…
« Je vois, dit Harry, volontairement laconique. Je transmettrai à mes collègues votre souhait de ne plus être dérangé. Je vous remercie à nouveau d'avoir accepté de me répondre, Monsieur Jailtraby. Et merci pour le souvenir, j'en prendrai grand soir, ajoute-t-il en se levant.
- J'espère qu'il va bien. » se contente de répondre Jailtraby, et il faut un temps à Harry pour comprendre qu'il parle de Malefoy et pas de Snosy, dont il ignore le sort. « Sincèrement, j'espère qu'il va bien… »
Il raccompagne Harry à la porte, perdu dans ses pensées. Ils se serrent la main en se disant au revoir, puis Harry s'apprête à franchir le seuil de la porte, lorsqu'il s'arrête. Une idée terrible l'assaille.
« Monsieur Jaitraby…vous ne pensez pas que Malefoy aurait pu… »
Ils se regardent. Le conseiller comprend rapidement ce qu'Harry sous-entend. Il regarde le sol, la mine défaite. Harry espère une réponse franche, mais c'est toujours les yeux rivés sur le sol que l'autre lui répond : « Je ne sais pas, Potter. J'aimerais pouvoir vous dire que non. Mais honnêtement…il allait très mal. »
oOo
« Bonjour Drago. Installez-vous, je vous en prie ».
Le bureau de Jailtraby est petit et équipé du stricte nécessaire. Les décors riants ne sont pas exactement la spécialité d'Azkaban. Pourtant, le conseiller brave la morosité ambiante avec des dessins abstraits et très colorés, qui occupent chaque centimètre carré de mur de son bureau, créant un paysage surréaliste.
Le conseiller pénitencier a une chevelure bien plus conséquente que lorsqu'Harry l'a rencontré. Certains de ses cheveux poivre et sel sont cependant visibles sur la veste de son costume violet, signe annonciateur de la calvitie à venir. Il sourit chaleureusement à la personne qui vient d'entrer. Quelque chose, dans la manière qu'il a de le recevoir, respire un plaisir non feint d'être en sa compagnie.
Mais ce n'est pas Jailtraby qui intéresse le visiteur de son souvenir. A la place, Harry observe dans les moindres détails Drago Malefoy, qui entre dans le bureau. Il porte l'uniforme rayé des prisonniers. Ce dernier paraît trop grand pour lui, renforçant l'impression de maigreur maladive. La chemise entrouverte laisse apercevoir des clavicules bien trop saillantes et le blanc sale de l'uniforme rend le teint de Malefoy encore plus pâle par comparaison. Un semblant de barbe de trois jours recouvre le bas de son visage, projetant une ombre froide sur sa mâchoire. Ses yeux sont petits, cerclés de noir. Harry n'y décèle aucune étincelle, aucun éclat. Il a du mal à reconnaître Malefoy. C'est bien simple, si Jailtraby n'avait pas dit son nom lorsqu'il était entré, il l'aurait pris pour quelqu'un d'autre. Harry commence à croire que le diagnostic de Jailtraby n'était peut-être pas infondé.
« Qui est-ce qui vous a fait ça ? demande le conseiller en indiquant du doigt un ecchymose naissant sur la pommette pointue de Malefoy. Toujours la même bande ? »
Malefoy ne répond pas. Il s'assoit dans un fauteuil beige et se met à fixer un des dessins d'un air absent. Jailtraby n'insiste pas. Il attend.
« Ce dessin…dit finalement Malefoy en l'indiquant de la tête. Que représente-t-il ?
- C'est abstrait. Vous pouvez y vois ce que vous voulez.
- Vous, vous y voyez quoi ?
- Je n'y vois rien, mais il m'évoque des sentiments, des sensations. Celui-ci me procure beaucoup d'apaisement. De calme. »
Malefoy semble réfléchir longuement à ce qui vient d'être dit. Il se lève et s'approche du dessin.
« Ça me fait penser à Poudlard, dit-il enfin.
- Vraiment ?
- Oui…ça me rappelle la première fois que j'ai vu l'école. J'avais onze ans…
- C'était donc il y a un peu plus de dix ans. Que vous évoque ce souvenir ?
- L'émerveillement. Tout était si simple alors. Mais vous voyez, maintenant que je vous en parle, l'émerveillement a disparu.
- Pourquoi donc ?
- Parce que…je ne sais pas. Je n'y aurai plus jamais le droit.
- A l'émerveillement ? Pourquoi dites-vous ça ?
- Je ne sais pas. » Drago se détourne du tableau. Il regarde un temps Jailtraby avant de retourner s'assoir. Il croise les jambes. « Ne faites pas attention.
- Ce n'est pas la première fois que vous évoquez votre nostalgie pour ce lieu, pour cette époque, Drago. Vous vous en rendez compte ?
- Les personnes dans ma situation doivent être nombreuses à regretter la naïveté de leur enfance, non ?
- Nous ne sommes pas là pour parler des personnes dans votre situation. Nous sommes là pour parler de vous. »
Malefoy sourit. C'est un sourire triste, terne. Un sourire qui semble faire mal.
« Si vous voulez, je peux vous en parler.
- De quoi donc ?
- Du passé. C'est tout ce qu'il me reste… »
Une tâche noire nait à la commissure des lèvres de Malefoy. Elle se tord affreusement, grandit. Elle s'étend à sa joue, son nez, ses yeux, puis tout son visage. Ses cheveux noircissent et s'entrelacent. Soudain, sa tête n'est plus qu'un amas de fumée opaque, qui s'agite. Elle se projette vers Harry, qui se sent propulsé vers le haut.
Sa tête émerge de la pensine. Il fixe le filament noir qui y danse encore. Il se redresse, puis va s'asseoir dans un coin de la salle à pensine. Techniquement, c'est un furet. Son cœur se serre. Était-ce vraiment Malefoy ? Comment était-il possible qu'il ait changé à ce point ? Harry se rend compte que Malefoy ne fait pratiquement plus partie de son existence depuis huit ans, maintenant. Hormis lors du procès de Narcissa, il ne l'a pas revu. Hormis lors de son témoignage, il n'a presque jamais pensé à lui. Parfois, ils en ont parlé entre eux, avec Ron, Hermione et même Ginny. Mais il a cessé de prendre la place qu'il avait pu prendre dans sa vie. Tu es obsédé par lui, Harry !
Et puis, après qu'il a disparu de son existence, Malefoy y ressurgit. Dans l'esprit d'Harry, c'est un personnage figé dans son passé. Son caractère, son apparence, rien n'a bougé, rien n'a changé. Sauf que cette image immobile vient d'être fracassée par le souvenir de Jailtraby. Harry repense à la dernière question qu'il lui a posée. Un long frisson rampe le long de sa colonne.
oOo
Le son du heurtoir magique retentit dans toute la maison. Harry, assis sur son lit, la tête entre les mains, essaye de l'ignorer. Mais on toque à nouveau. « Kreattur ! appelle Harry. Tu peux ouvrir la porte ? » Un grognement mécontent de l'elfe lui confirme qu'il l'a bien entendu. Harry peut retourner dans ses pensées maintenant.
Il n'arrête pas de penser au souvenir de Jailtraby. Au visage méconnaissable de Malefoy, à ses gestes, ses expressions. A la manière dont il regardait le dessin qui lui faisait penser à Poudlard. Je n'y aurai plus jamais le doit. Les mots froids, les mots tristes. Les mots désespérés. Harry a l'étrange sensation qu'il les comprend. Peut-être même mieux que Jailtraby.
« Harry ! » une voix sonore l'extrait de force de ses pensées. Ron et Hermione sont debout devant lui, le regardant avec inquiétude et aussi avec une pointe d'agacement.
« Oh, bonjour, les salue-t-il.
- Bonjour ? Bonjour ! s'exclame Hermione. Harry, tu as vu l'heure qu'il est ?
- Non, je suis désolé, je n'ai pas fait attention… » Il s'interrompt. Il rend compte que ses amis sont entièrement vêtus de noir. Et qu'aujourd'hui a lieu l'enterrement d'Hannah.
« Merde ! » Il se lève précipitamment. « Pardon, j'ai complètement oublié. Donnez-moi cinq minutes !
- Je vais préparer la poudre de cheminette, soupire Hermione. Ron, aide-le s'il-te-plaît… »
Harry est déjà en train de fouiller dans son armoire, à la recherche d'un accoutrement approprié. Il sursaute lorsque Ron lui met une main sur l'épaule.
« Hary…ça va ? demande-t-il doucement.
- Oui, oui. Encore désolé, Ron. C'est cette affaire…
- J'ai lu ton dernier rapport. Il n'était pas très détaillé pour tout t'avouer. Si j'ai bien compris, Malefoy aurait fait un petit tour par la case Azkaban ?
- Trois mois…
- Cette fouine aurait mérité d'y croupir un peu plus longtemps, si tu veux mon avis. »
Techniquement, c'est un furet.
« Peut-être… répond Harry dans un souffle.
- Comment ça, « peut-être » ? Harry, on parle de Malefoy ! D'un Mangemort ! Du type qui a permis aux serviteurs de Voldemort de prendre Poudlard. De…tuer Dumbledore.
- Oui, je sais. Mais je pense qu'il avait beaucoup changé.
- Comment ça, « avait » ?
- J'ai rencontré son conseiller pénitencier. C'est lui qui le suivait durant son séjour à Azkaban et…
- Harry, Ron ! Dépêchez-vous les garçons, crie Hermione depuis le salon.
- Je pense qu'il faudra que tu me racontes plus tard, soupire Ron en resserrant la cravate noire d'Harry. Comment se fait-il que tu sois toujours plus chic que moi, même pour les enterrements ? »
Harry ne relève pas la tentative de Ron pour détendre l'atmosphère. Il se regarde un instant dans le miroir. Il porte un costume noir, un brin trop large pour lui, accompagné d'une chemise noire et d'une cravate assortie. Il se rappelle avoir vu Malefoy dans une tenue similaire, il y a longtemps, dans le train qui les menait à Poudlard. C'était juste avant qu'il ne lui casse le nez. Le passé. C'est tout ce qu'il me reste…
« Dis Ron…demande Harry alors que son ami s'apprête à quitter la chambre. Est-ce que tu penses que Malefoy serait capable de se suicider ? »
Ron s'arrête brusquement et se tourne vers Harry. Il le regarde et toute l'incompréhension, l'inquiétude, la peur qu'il tentait de cacher derrière sa bonhomie et son humour, ressurgissent soudain.
« Harry, pourquoi est-ce que tu me demandes ça ?
- Je ne sais pas. Ne fais pas attention.
- Tu plaisantes là ? Comme si j'allais ne pas faire attention ! On est en retard là, mais dès qu'on rentre, tu viens à la maison. Et tu nous racontes tout, tu m'entends ? A Hermione et à moi. Je n'en ai rien à faire que l'enquête soit confidentielle, il faut qu'elle soit là.
- D'accord, mais…ne lui dis rien pour le moment.
- Ca marche. » Ron s'apprête à descendre les escaliers, lorsqu'il se tourne vers Harry. « Et Harry ? Je sais que c'est beaucoup te demander mais essaye de ne pas trop penser à…tout ce qui peut bien te préoccuper. Pour Neville.
- Pour Neville. » répond Harry avec détermination.
oOo
Il voudrait rentrer chez lui et dormir. Par Merlin, qu'il est fatigué ! Mais il sait que même s'il pouvait rejoindre son lit, il ne trouverait pas le sommeil. C'est sans compter sur Ron et Hermione, qui s'affairent à préparer le thé pendant qu'il attend, avachi dans leur canapé. Ils viennent à peine de rentrer de l'enterrement d'Hannah et Harry est encore éprouvé par le chagrin. Dès qu'il l'a aperçu, Neville s'est précipité sur lui, l'a serré dans ses bras et a fondu en larmes. « Qu'est-ce que je vais devenir sans elle ? » Harry avait contenu ses sanglots, difficilement.
L'enterrement avait été très émouvant. La famille, les amis et les collègues d'Hannah avaient livré des témoignages poignants. Les éloges pleuvaient de manière ininterrompue sur la défunte patronne du Chaudron Baveur. Harry ne la connaissait peut-être pas aussi bien que certaines des personnes présentes, mais il se joignait entièrement à elles. Hannah avait toujours été d'une gentillesse extrême. Déjà à Poudlard, la jeune Poufsouffle lui était très sympathique. Il avait fait sa connaissance lors d'un cours d'Histoire de la Magie. Elle l'avait dépanné alors qu'il avait oublié son parchemin. Plus tard, ils avaient un peu discuté, échangeant sur leur peur commune de Rogue. « Pourtant, j'adore les potions ! » avait dit la jeune fille. « Mais pas autant que le soin aux Créatures Magiques ! »
Elle était devenue un peu moins timide en grandissant, mais avait conservé sa générosité et son humilité. Neville et elle formait le couple le plus aimable du monde et on se sentait en famille dès qu'on franchissait le pas de leur porte. Harry adorait leur appartement au-dessus du Chaudron Baveur. Il aimait l'odeur de Bierraubeurre qui y régnait en permanence et les plantes extravagantes que Neville y faisait pousser. Un jour, il lui avait raconté comment le Boursouf d'Hannah avait dévoré une liane tropicale extrêmement rare. « C'est de ma faute, avait dit Neville. Je n'aurais jamais dû la sortir des serres de Poudlard ! ».
Cela avait été un déchirement au cœur de voir Neville debout, devant l'assemblée, peinant à prononcer son éloge funèbre entre ses sanglots. Hermione lui avait tenu la main tandis qu'on mettait Hannah en terre. Harry, lui, n'avait pas su comment réagir. Il ressentait une culpabilité immense et cela le mettait mal à l'aise. Pourquoi avait-il l'impression de trahir son ami ? Peut-être parce que le principal suspect du meurtre d'Hannah n'était autre que Malefoy ? Peut-être parce qu'il n'avançait pas dans son enquête ? Peut-être à cause de ce qu'il avait ressenti envers Malefoy, cette empathie, cette impression de se reconnaître en lui ?
« Lait, sucre ? demande la voix lointaine d'Hermione.
- Juste un nuage de lait, répond Harry mécaniquement. »
Ron et Hermione sont revenus dans le salon, théière, tasses, pot de lait et petits biscuits sur un plateau, sans même qu'Harry ne s'en rende compte. Ron s'affale dans un fauteuil tandis qu'Hermione sert le thé.
« C'était vraiment un bel enterrement, dit-il. J'espère que ça aidera Neville, de savoir à quel point Hannah était aimée.
- J'ai bien peur qu'il lui faille plus que ça, Ron. » Hermione s'assoit dans le canapé à côté d'Harry et lui prend la main. « Comment tu te sens ?
- Je vais bien, compte-tenu de…tout ça.
- Harry…Ron m'a tout dit. Alors arrêtons les faux-semblants et raconte-nous. »
Il ne voit pas l'intérêt de leur cacher quoique ce soit. Ils lisent en lui comme dans un livre de toute façon. Alors il leur raconte : la mort de Narcissa, son dernier souvenir, la conversation avec Jailtraby et leur entretien avec Malefoy, qu'il a revécu à travers la pensine. Il prend soin cependant de ne pas parler de ce qu'il a pu ressentir, qu'il s'agisse de sa culpabilité vis-à-vis de Narcissa ou de son empathie envers Malefoy. Il n'est pas encore assez à l'aise avec ces émotions, il a encore trop de mal à les définir, pour les partager avec ses amis.
« Et tu penses vraiment que Malefoy aurait pu souffrir de mélancolie ? demande Ron lorsqu'Harry a terminé son récit.
- C'est ce que pense Jailtraby. Et c'est l'impression qu'il donnait dans son souvenir…
- Ce n'est pas complètement invraisemblable » intervient Hermione. Puis, face au regard perplexe de Ron : « Réfléchis un peu : Malefoy a tout perdu ! Sa fortune familiale, sa réputation, sa mère... Son père est un Mangemort recherché et lui-même est en prison. Il y a de quoi avoir la sensation qu'on a touché le fond !
- Vous pensez qu'il l'avait touché ? demande Harry. Le fond ?
- Tu penses vraiment qu'un type comme Malefoy aurait pu vouloir…en finir ? s'enquit Ron.
- C'est impossible, Harry, assure Hermione. La signature magique de Malefoy a été identifié au Chaudron Baveur, vieille d'une semaine à peine.
- Permet-moi de te contredire pour une fois que tu n'as pas complètement raison, ma chérie : une signature magique peut être falsifiée.
- Pourquoi falsifier la signature magique de Malefoy ? demande-t-elle, incrédule.
- Alors là… » conclut Ron avec un magistrale haussement d'épaules.
Harry se lève alors et se met à arpenter la pièce, laissant sur la table basse son thé devenu froid. Il regarde par la fenêtre. Dehors, la brume a envahi le petit jardin. On distingue à peine le tronc des arbres. Les buissons forment des ombres inquiétantes. Un hibou hulule au loin. En levant les yeux, il aperçoit les étoiles qui illuminent le ciel. Ça me fait penser à Poudlard.
« J'ai l'impression de ne pas avancer dans cette affaire. Plus j'ouvre des portes, plus tout devient obscur. » Harry se tourne vers ses amis qui le regardent, écoutant patiemment. L'image familière de leurs silhouettes assises, tournées vers lui, de leurs êtres fiables, solides comme des rocs, le rassure. Elle l'encourage à ne pas s'arrêter là : il faut avancer.
« Jailtraby m'a dit quelque chose d'étrange. Il m'a assuré qu'un Auror l'avait déjà interrogé à propos de Malefoy.
- Hein ? demande Ron. Qui ça ? Je ne suis pas au courant…
- Snosy.
- Snosy, mais n'est-ce pas…
- Si, c'est l'Auror qui a été assassiné cette nuit-là. »
Tous trois restent un moment silencieux. Harry revient s'assoir et plante son regard dans celui de Ron. Ce dernier déglutit péniblement.
« Ron, je dois aller à Liverpool. »
