CHAPITRE 3

« Assez, Kreattur ! Va cracher ton venin ailleurs !

- Bien sûr, Maître. Kreattur vit pour servir la noble famille Black… »

L'elfe de maison s'éloigne en trottinant, le dos vouté. Ses bras anormalement longs se balancent d'avant en arrière.

« Désolée pour ça. Il n'a jamais été particulièrement sympathique, même quand j'étais enfant. »

Sirius rajuste sa veste tandis qu'il entre dans la chambre et ajoute : « Pas avec moi, en tout cas… »

L'arbre généalogique défiguré se déploie sur la totalité du mur. Des visages fiers et inquiétants flottent au milieu des branches et des feuilles.

« C'est l'arbre généalogique des Black », explique Sirius. « Ma cousine… » Il désigne du doigt le portrait de Bellatrix Lestrange avec une once de dédain. « Je les détestais tous, avec leurs délires de Sang Pur ! »

Il passe devant Harry, qui peut sentir son odeur. Sirius sent la pluie, le cuir et le tabac froid. C'est une odeur rassurante, qu'Harry aimerait ne jamais quitter. Il indique son propre portrait à présent, qui n'est plus qu'une tâche brune sur le mur.

« Ma mère a fait ça quand j'ai fugué. J'avais seize ans. » La voix de son parrain tremble un peu. « Tu ressembles tellement à ton père…

- Je n'en suis pas si sûr. Cette connexion entre Voldemort et moi… Et si jamais je devenais de plus en plus comme lui ? Je suis en colère. Tellement en colère, tout le temps ! Et si, après tout ce que j'ai vécu, quelque chose en moi avait changé ? Et si je devenais…quelqu'un de mauvais ? »

Sirius s'approche, lui prend les mains et plante ses yeux dans les siens. Une douce chaleur se répand dans tout le corps d'Harry, de son cœur jusqu'au bout de ses doigts.

« Ecoute-moi très attentivement, Harry : tu n'es pas quelqu'un de mauvais. Tu es quelqu'un de bien à qui il est arrivé des choses horribles. De toute manière, le monde n'est pas divisé en deux. Il n'y a pas d'un côté les gens bien et de l'autre les Mangemorts. Il y a une part d'ombre et de lumière en chacun d'entre nous. Ce qui compte, c'est celle que l'on choisit de montrer dans nos actes, c'est ça que l'on est vraiment. »

Un sourire très tendre naît sur son visage, tandis qu'il s'apprête à prendre son filleul dans ses bras. Harry tend les siens, impatient de se perdre dans l'étreinte. Mais il n'arrive pas à atteindre Sirius, qui s'éloigne, encore et encore, jusqu'à tomber à travers une brume magique et disparaître…

oOo

Une larme coule le long de sa joue et vient s'écraser sur l'oreiller encore chaud. La tâche humide grandit et se répand. Il ouvre enfin les yeux et se redresse, essuyant machinalement l'oreiller. Après un temps d'adaptation – il faut bien s'extraire du rêve – Harry ouvre le tiroir de sa table de nuit. C'est une vieille table vermoulue et bancale, qui manque de tomber chaque fois qu'il l'ouvre. Dans le tiroir, se trouve une petite clé argentée, avec ça et là des traces de rouille. Il la regarde un instant avant de la prendre et de sortir du lit. Le froid de la chambre l'enveloppe totalement, mais il ne s'en rend pas compte. Il n'enfile même pas ses chaussons et se dirige immédiatement vers les escaliers. Il descend un étage et s'arrête devant une porte close. Il introduit la clé de la serrure. La porte s'ouvre en grinçant, révélant une pièce complètement obscure. Il actionne l'interrupteur, mais pour seule réponse, les ampoules du plafonnier émettent un léger craquement.

« Lumos » dit-il avec un mouvement du poignet. L'extrémité de sa baguette s'illumine. Une lumière froide éclaire la pièce, dévoilant des murs recouverts d'une tapisserie vert émeraude. Harry observe à peine les branchages et les différents visages. A la place, il se positionne juste devant une tâche brune. Le portrait brûlé de Sirius. Il le caresse un instant du bout des doigts. Les sanglots lui serrent déjà la gorge. Il peut encore sentir l'odeur de pluie, de cuir et de tabac froid. S'il ferme les yeux, il ressent la chaleur du corps de son parrain, la bouffée d'espoir qui l'envahissait dès qu'il entendait le son de sa voix. Il rouvre les yeux et tout ce qui reste, c'est le portrait consumé par les flammes.

Il songe au courage qu'il a fallu à Sirius pour tout quitter, pour partir en sachant que sa famille ne le lui pardonnerait jamais. Il admire sa force de conviction, sa croyance invincible en des valeurs morales et justes. Il avait beaucoup à perdre en prenant la décision qu'il avait prise. Mais il avait fait le bon choix. Il avait choisi le côté du bien. Et c'est cela qui le définissait, ce choix qu'il avait fait.

Harry fronce les sourcils. Que penser, alors, de Malefoy ? Issu d'une famille semblable, ayant sans doute grandi bercé par les mêmes histoires de sang pur, s'était-il risqué à tout perdre ? Ou bien avait-il suivi les pas de son père, aveuglément ? Avait-il ne serait-ce que songé à faire un autre choix, à se ranger du côté des gens bien ?

Harry s'en veut de l'empathie qu'il a pu ressentir à son encontre. Bien sûr que Malefoy possédait sa part de lumière, comme tout le monde, et c'était cette part de lumière qui avait ému Harry, sans doute. Mais en attendant, ce qui le définissait, c'était ses choix. Et les mauvais choix de Malefoy avaient été nombreux, trop nombreux pour être pardonnés. Il avait choisi de traiter Hermione de Sang de Bourbe. Il avait choisi de dénoncer Hagrid suite à l'incident avec Buck. Il avait choisi de rejoindre la brigade d'investigation d'Ombrage. Il avait choisi de réparer l'armoire à disparaître, d'utiliser le sortilège d'Impérium sur Madame Rosmerta, d'empoisonner l'hydromel de Slughorn. Il avait choisi de rejoindre Lord Voldemort et de recevoir la marque.

Harry s'adosse à la tapisserie et se laisse lentement glisser au sol. Le bois sous lui est froid et humide. Un petit nuage de poussière se soulève lorsque ses fesses rencontrent le plancher. S'il est honnête avec lui-même, s'il veut dresser une liste exhaustive, il devrait aussi s'attarder sur ces fois où Malefoy a fait les bons choix. Comme lorsqu'il a choisi de ne pas tuer Dumbledore. Ou lorsqu'il ne l'a pas dénoncé à sa détraquée de tante, ce jour-là, dans le manoir des Malefoy. Il l'avait reconnu, malgré le visage boursoufflé et difforme d'Harry. Et pourtant il n'avait rien dit…

Mais il est plus facile pour Harry de penser à l'écrasante majorité des mauvais choix de Malefoy. Il est plus facile pour lui de diviser le monde en deux. Les gens bien et les Mangemorts. Et de mettre Malefoy dans la deuxième catégorie. Parce qu'il est le principal suspect dans le meurtre de la femme de Neville. Il ne faut pas qu'il laisse les nouvelles choses qu'il a entendues à son sujet, les images qu'il a vues dans la pensine, venir le détourner de sa tâche. Il ne va pas à Liverpool pour essayer de retrouver un adolescent effrayé. Il va y rechercher un Mangemort qui a fait les pires choix possibles et qui est sans doute responsable d'un crime affreux. Qui a sans doute ruiné la vie de Neville Londubat à tout jamais.

Il prépare un bagage léger. Son uniforme d'Auror, des vêtements moldus, un pyjama… Rien ne lui paraît plus essentiel que le dossier de Malefoy, qu'il cale avec soin dans le fond de son sac de voyage. Il jette une brosse à dents dans le sac rempli et le regarde, perplexe. Il ne sait absolument pas par où commencer, qui voir, que demander. Liverpool et l'Auror Snosy sont ses meilleures pistes, mais elles restent plutôt légères. Cependant, elles valent toujours mieux que la seule autre piste qu'il ait pour le moment : celle du suicide de Malefoy. Il faut que Malefoy soit en vie pour qu'il puisse le retrouver, pour qu'il puisse mettre la main sur un coupable. Sinon, il ne pourra plus jamais regarder Neville dans les yeux.

« Kreattur, prend soin de la maison pendant mon absence ! » Un grognement faiblard s'échappe d'un recoin non-identifié de la maison. Sans qu'il sache pourquoi, Harry a un peu peur partir. Comme s'il risquait de quitter la maison pour une durée indéterminée. Comme s'il risquait de ne plus jamais la revoir. Il laisse sa main glisser le long de la rampe d'escalier et essaye de mettre dans un coin de sa mémoire la sensation exacte sous sa paume. Lorsqu'il abaisse la poignée de la porte, il se retourne pour regarder le hall d'entrée et sa cage d'escalier obscur, la faible lumière émanant de la cuisine au bout du couloir, l'atmosphère rendue trouble par la poussière. Il soupire, ouvre la porte d'entrée, et se laisse engloutir par la ruelle matinale.

oOo

« Tout est en ordre, Harry. Même si je t'avoue que j'ai eu du mal à convaincre Robards de valider ton voyage en un temps aussi record. »

Ron est assis à son bureau, en train de choisir avec minutie une friandise dans une jarre en verre. Il dit que le sucre l'aide à réfléchir. Harry pense qu'il n'assume pas que son goût pour le sucre ne l'ait toujours pas quitté, après tant d'années. Après tout, il a bien le droit à ses petits plaisirs, même enfantins. Une fois qu'il s'est décidé pour un petit bonbon en forme de pomme, il tend à Harry un document.

« Voilà, c'est tout ce dont tu devrais avoir besoin pour être reçu dès aujourd'hui au bureau de Liverpool. J'aurais volontiers envoyé un hibou pour t'annoncer, mais…

- Merci, Ron. Je sais que tout ça te semble précipité.

- Ce n'est pas comme si je n'avais pas l'habitude, dit Ron en ricanant. Le prend pas mal, mon vieux, mais tu as toujours été comme ça ! Tout d'un coup, tu prenais conscience d'un truc ou bien tu te mettais à suivre ton fameux instinct et il fallait qu'on suive au quart de tour. »

Ce n'est pas tout à fait exacte, bien sûr, mais Harry préfère ne pas répondre, de peur de contredire Ron dans sa vision biaisée de leur passé commun. Ron est passé à autre chose, il a avancé, et ce qu'ils ont vécu ensemble appartient pour lui à un autre temps – comme il se doit. Et si sa mémoire veut altérer quelques les détails, quelle importance ? Harry ne peut pas exiger de son ami que, comme lui, il ressasse sans cesse, qu'il soit envahi par des souvenirs tellement vifs qu'il doute parfois de leur appartenance au passé.

Il prend le document que Ron lui tend et le remercie. Ron ne lâche pas immédiatement le morceau de parchemin. Il fixe Harry d'un air grave.

« Harry…tiens-moi informé, ok ? Et reviens dès que possible.

- C'est un ordre, chef ? » demande Harry. Pius, face au sérieux de son interlocuteur : « Promis, Ron. Je ne te laisserai pas dans l'ombre, cette enquête est…

- Je ne parle pas de l'enquête et tu le sais.

- Oui...je ferai de mon mieux, Ron. J'espère que ce sera suffisant.

- Je l'espère aussi. »

Il prend le chemin des cheminées, son sac serré dans sa main. Pourquoi est-ce que, en huit ans, il n'a pas été capable de se construire une vie comme Ron a pu le faire ? Pourquoi en est-il toujours là, à ne faire que causer de l'inquiétude à ses amis ? Pourquoi trouve-t-il tout si…morose ? Chercher les réponses à ses questions est trop terrifiant. Il préfère se concentrer sur un autre type de recherche, bien plus concret. Il se baisse pour pénétrer dans la cheminée et prononce très distinctement le nom de sa destination : « Bureau des Aurors de Liverpool. »

Dans un grand éclat de fumées vertes, il réapparaît un instant plus tard dans une cheminée bien moins grandiloquente que celle du Ministère. Il se trouve dans un hall en briques rouges, agrémenté d'une demi-douzaine de cheminées en pierre rugueuse. Quelques sorciers et sorcières déambulent, certains l'air pressé, d'autres tranquillement, en échangeant les derniers potins. Une sorcière vêtue d'une longue cape saphir s'arrête un moment pour le regarder lorsqu'il émerge de la cheminée. Elle a un petit hoquet de surprise et se met à chuchoter quelque chose à l'oreille de l'homme l'accompagnant. Celui-ci dévisage à son tour Harry, l'inspectant de la pointe de ses chaussures jusqu'à la racine de ses cheveux. Il voit bien à la manière dont il s'attarde sur son front qu'il cherche à découvrir si l'amas confus de ses cheveux ne cacherait pas une cicatrice en forme d'éclair. Harry ne peut s'empêcher d'aplatir une mèche afin de mieux dissimuler sa cicatrice, ayant parfaitement conscience qu'il ne fait ainsi que confirmer les suspicions des deux sorciers.

Un panneau en bois flottant dans les airs indique les différentes directions. Le bureau des Aurors est au troisième étage, apprend-il. Il se faufile donc dans l'un des ascenseurs, ravi qu'ils ne soient pas aussi bondés que ceux du Ministère. Soudain, grimpe sur sa chaussure un petit écureuil de papier. Il semblerait que le bureau de Liverpool ait trouvé un moyen de faire parvenir les notes de services trop volumineuses pour pouvoir voler. L'adorable rongeur se blotti contre la cheville d'Harry, tandis que l'ascenseur se met en branle. Harry doit secouer la jambe lorsqu'ils sont arrivés au troisième étage afin que l'animale de papier le lâche enfin.

Au sortir de l'ascenseur, l'accueil est assuré par une sorcière minuscule, à peine plus grande que le Professeur Flitwick, qu'on distingue à peine derrière son bureau. Elle porte un tailleur bleu ciel sous une robe grise passée de mode. Autour de son cou s'emmêlent de nombreux colliers multicolores.

« Bureau des Aurors, que puis-je pour vous ? » demande-t-elle de sa voix haut perché lorsqu'elle voit Harry s'avancer vers elle. Ce dernier a à peine le temps de poser son sac par terre te de sortir le parchemin que lui a confié Ron que la petite sorcière émet un gloussement strident. « Par Merlin ! Vous êtes…Harry Potter, n'est-ce pas ? C'est un véritable honneur de vous rencontrer ! »

Elle se lève – ou plutôt le laisse glisser au bas de sa chaise trop haute pour elle – et se précipite vers lui, main tendue. « Je n'arrive pas à croire que je suis en train de serrer la main qui a vaincu Voldemort ! » glapit-elle. Harry, très mal à l'aise, fait son possible pour lui rendre sa poignée de main et son sourire. Elle ne semble pas se rendre compte de son inconfort et continue de chanter ses louanges tandis qu'elle retourne s'assoir.

« Que nous vaut donc le plaisir de votre présence ? Ce n'est pas tous les jours que le chef des Aurors…, commence-t-elle avant de s'interrompre, se rendant certainement compte qu'Harry n'est absolument pas chef des Aurors.

- Je suis ici pour une enquête, dit-il sans prendre la peine de la corriger. J'aimerais pouvoir m'entretenir avec le chef de votre brigade, le plus rapidement possible. » Et comme pour insister sur l'urgence de sa requête, il fait glisser vers elle le morceau de parchemin.

Elle le prend et le lit en diagonale. Son air est redevenu parfaitement professionnel.

« Bien sûr, Auror Potter. Donnez-moi une minute, je vais voir si Blockswing est disponible. En temps normal, j'aurais pu vous assurer que vous n'auriez pas longtemps à attendre, mais c'est un peu la folie ici depuis…vous savez. »

Harry hoche la tête d'un air entendu. A petits pas rapides, elle s'enfonce dans l'un des couloirs faiblement éclairés. Harry pianote nerveusement sur le bureau en attendant son retour. Bien sûr, les collègues de Snosy doivent être en pleine effervescence depuis sa mort. Ils participent activement à l'enquête jointe avec le Bureau de Londres, lui a indiqué Ron. On leur a transmis la signature magique de Malefoy afin qu'ils soient en mesure de l'identifier et la tracer, au besoin.

Les personnes dans ma situation doivent être nombreuses à regretter la naïveté de l'enfance, non ?

Harry n'a pas le temps de s'égarer trop longtemps dans ses pensées. La petite sorcière revient, accompagnée d'un grand costaud à la mine patibulaire. Il s'avance vers Harry et son immense mâchoire carrée se serre, tandis qu'ils s'empoignent mutuellement la main.

« Potter, on ne m'a pas prévenu de votre venue.

- Oui, ce fut une décision un peu précipitée.

- Il aurait quand même mieux valu nous l'annoncer. J'aurais pu ainsi vous dire qu'il était inutile de vous déplacer : nous n'avons pas besoin d'une présence ministérielle ici. Nous savons mener nos propres enquêtes.

- Je vous demande pardon ? demande Harry, confus.

- Vous voyez bien ce que je veux dire ! Nous n'avons pas besoin d'un Auror du Ministère sur notre dos. Snosy était l'un des nôtres, vous pensez bien que ferons tout notre possible pour coincer le monstre qui l'a tué !

- Il y a un malentendu, Auror…

- Blockswing, chef du Bureau des Aurors de Liverpool. »

Harry déteste lorsque les gens ressentent le besoin de s'introduire en mentionnant leur titre complet, comme s'il contenait toute leur valeur intrinsèque. Ce qui compte, c'est celle que l'on choisit de montrer dans nos actes, c'est ça que l'on est vraiment. Et en même temps, il se sent un peu envieux. Lui n'a pas de titre fanfaronnant à ajouter autour de son nom. Il n'est même plus l'Elu ou l'Enfant qui a survécu. Il est l'Auror Potter, une vague relique du passé, que certains perçoivent encore comme un héros de guerre, que les autres voient comme un personnage de tabloïd. Lui se voit plutôt comme un raté.

« Auror Blockswing, je n'ai pas été envoyé par le Ministère pour contrôler votre enquête. A vrai dire, c'est plutôt moi qui ai besoin de votre aide.

- Vraiment ? demande Blockswing avec une once de dédain incrédule dans la voix. Vous ?

- On m'a chargé de retrouver Drago Malefoy, dit Harry sans relever le ton sarcastique de son interlocuteur. Et j'ai découvert que l'Auror Snosy enquêtait sur son compte et ce probablement au moment de sa mort. »

Blockswing regarde autour de lui avant de s'approcher d'Harry. Il lui murmure : « Ne parlons pas de ça ici, suivez-moi. » Et, d'un pas décisif, il guide Harry jusqu'à son bureau, dont il ferme la porte derrière eux. Tout, dans son comportement, est devenu incroyablement suspect.

« Ecoutez, Potter…toute cette histoire m'embarrasse un peu. Je veux bien croire que Snosy fouinait un peu partout et pourquoi pas du côté de ce Malefoy. Mais si tel est le cas, je ne suis au courant de rien.

- Comment cela ?

- Snosy était un personnage…compliqué. Pour être parfaitement honnête, il adorait fourrer son nez partout, sauf dans mon bureau. Il menait des enquêtes en solitaire, sans mon accord. J'ai essayé à plusieurs reprises de le muter, mais sa mère est une politicarde haut placé. Sans compter que c'était un excellent Auror. Complètement insubordonné, mais doué.

- Vous voulez dire qu'il aurait pu enquêter sur Malefoy sans que vous soyez au courant ? » demande Harry, incrédule. Cela ferait de Blockswing un des chefs de brigade les plus incompétents d'Angleterre. Et aussi un lâche, qui préfère se terrer dans son bureau plutôt qu'admettre ses erreurs.

« C'est exactement ce que je dis ! Oh, je vois bien que vous me jugez, mais vous ne savez pas comment il était ! Et maintenant, je ne peux plus rien dire sur lui, parce qu'on ne salit pas le nom des héros tombés au combat.

- Donc vous ne savez même pas pourquoi il aurait pu mener une telle investigation ? » Harry commence à être passablement agacé. Lui-même ne se considère pas comme le meilleur Auror du monde – par Gryffondor, il se dirait même plutôt médiocre – mais un tel manque de professionnalisme est intolérable. Sans compter qu'il a la claire impression que Blockswing lui mettrait des bâtons dans les roues s'il le pouvait.

« Ca suffit, Potter ! Vous avez très bien compris : non, je ne sais rien. Je devrais pouvoir vous répondre, mais je ne le peux pas, d'accord ?

- Et ses collègues, peut-être…

- Ecoutez-moi bien, ses collègues et moi-même, nous tentons de découvrir qui lui a fait la peau. C'est ça, notre boulot. Alors laissez-nous le faire tranquille. Et maintenant, sortez de mon bureau, je dois retourner travailler ! »

Blockswing le pousse pratiquement dehors, avec la violence de l'homme qui se sait sur la brèche. Harry comprend qu'il ne sert à rien d'insister. S'il veut pouvoir s'entretenir avec les collègues de Snosy, il va lui falloir passer par les canaux officiels, signaler l'Auror au Ministère, remplir des tas de papiers. Dans quoi c'était-il encore fourré ?

Harry remercie la petite sorcière de l'accueil et regagne les ascenseurs vides. Son sac semble à présent peser une tonne. Tout ça pour rien. Il n'est pas plus proche de découvrir ce que manigançait Snosy que de retrouver Malefoy. Avec un ding sonore, les portes s'ouvrent, crachant un Harry dépité dans le hall en briques rouges. Il s'arrête un instant pour contempler la voute du hall, où chaque brique est bien à sa place, s'agençant parfaitement les unes avec les autres, pour créer une structure solide. Il aimerait que les choses soient aussi simples et qu'il en aille des gens comme des briques. Sans doute ne serait-il alors pas si…incertain. Soudain, il est sorti de ses pensées noires par un choc brutal contre son épaule, qui le fait reculer d'un pas. Un grand sorcier longiligne vient de lui rentrer dedans.

« Oh, pardon ! Je ne vous avais pas vu.

- Pas soucis, ce n'est pas grav…Zabini ? » s'exclame Harry en découvrant le visage du sorcier qui vient de le percuter. Il hésite à se pincer un coup, mais il ne rêve pas. Devant lui, vêtu d'un costume strict, les cheveux parfaitement coiffé et l'air affairé, se tient l'ex-Serpentard Blaise Zabini.

« Potter ? »

oOo

Le café où Blaise Zabini lui a donné rendez-vous se trouve un peu à l'écart du centre-ville de Liverpool, dans un quartier grouillant visiblement de sorciers et de sorcières de tout âge. Dans un ancien bâtiment industriel, La Bonne petite goutte est un établissement bien connu de la communauté magique. Les plus jeunes y viennent pour le meilleur jus de citrouille de la ville, tandis que les adultes profitent d'une large sélection de whiskys écossais et de rhums des Antilles. L'intérieur du café est lumineux. Sous le plafond magique qui affiche un ciel ensoleillé, des tables basses en chêne et de douillets fauteuils d'un vert profond s'agencent un peu anarchiquement. A cette heure de l'après-midi, il n'y a pas grand monde à La Bonne petite goutte. Trois sorcières âgées sont assises autour d'une table et sirotent un thé tout en se marmonnant des messes basses. Un père et ses filles, des jumelles de dix ans à peine, partagent une part de gâteau à la carotte, ce qui a l'air de les réjouir au plus haut point. Dans un coin de la pièce, un jeune sorcier d'une vingtaine d'années, vêtu d'une robe usée, a le nez enfoui dans ses livres et l'air stressé typique de l'étudiant en pleine préparation de ses examens.

Harry choisi une table un peu à l'écart. Il se laisse choir dans un fauteuil et pose son sac à côté de lui. L'horloge accrochée au mur indique seize heure quinze. Il est en avance. Il n'y a malheureusement pas grand-chose d'autre à faire qu'attendre. Sa rencontre avec Zabini l'avait surprise – visiblement, pas autant que l'ex-Serpentard qui était resté bouche-bée plusieurs secondes. Harry avait vite repris ses esprits et demandé à son ancien camarade s'il avait des nouvelles de Malefoy. L'air de Zabini était passé d'étonné à sombre. « Je suis pressé là, Potter. J'ai rendez-vous avec l'adjoint du département des Finances. Mais si tu veux, on peut en parler. Dix-sept heures à La Bonne petite goutte ? »

Il ne s'était pas attendu à ce que Blaise accepte de discuter avec lui. Ils ne s'étaient jamais beaucoup parlé lors de leur scolarité à Poudlard. Les Serpentards et les Gryffondors n'étaient pas connus pour s'entendre et dans leur cas c'était sans doute exacerbé par l'appartenance de Blaise à la bande de Malefoy. Dans ses souvenirs, Blaise était juste un redoutable attrapeur, dédaignant tout et tout le monde, doté d'un talent certain pour les potions. Le fait qu'ils aient tous les deux fait partie du Club de Slug en sixième année auraient pu les rapprocher, mais le mépris ostentatoire que manifestait Zabini à son égard avait à jamais dissuadé Harry d'essayer de lui adresser la parole. Et ce d'autant plus que le grand brun semblait s'intéresser à Ginny Weasley, ce qui faisait de lui un rival de poids. A l'époque, Zabini faisait tourner de nombreuses têtes : il était grand, élancé, beau à se damner et doté d'une inébranlable confiance en lui. Contrairement à Malfeoy, il ne ressentait pas le besoin de se pavaner ou de se vanter il se savait supérieur. C'était sans doute pour cela que Zabini ne faisait tourner que les têtes et jamais chavirer les cœurs. Son sale caractère éloignait très vite les jeunes filles en pamoison.

Un serveur s'approche de la table d'Harry, interrompant un instant le fil de ses pensées. Il a un sourire un brin forcé, des yeux gris-vert et une abondante chevelure rousse. « Que puis-je vous servir ? demande-t-il en guise de salut.

- Un café, ce que vous avez de plus corsé. »

Une plume volant à côté de la tête du serveur note la commande dans un petit carnet, puis tous deux s'éloignent en direction du bar. Harry contemple un instant sa tignasse qui se balance au rythme de ses pas. Elle est couleur de l'automne. Comme celle de Ginny. Il se souvient de la façon dont elle avait fermé son clapet à Zabini, un soir de novembre, alors que tout le Club de Slug était réuni à l'occasion d'un interminable dîner. C'était son tempérament de feu qui avait tout de suite plu à Harry. Il l'avait tant aimée. L'avantage d'avoir grandi avec Fred et George, c'est qu'on finit par penser que tout est possible quand on a suffisamment de culot. Harry sourit avec nostalgie. Elle lui manque tellement. Comment est-ce possible que cette vie d'avant lui semble plus facile, plus douce ? Peut-être parce que, alors, il avait des buts à atteindre. Il avait une raison d'avancer.

« Et voici. » dit le serveur en déposant une grande tasse remplie à rebord d'un liquide noir. Visiblement, la demande d'Harry pour un breuvage corsé n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd. Tant mieux, c'est ce qu'il lui faut pour lutter contre cette maudite fatigue. Et aussi contre la nostalgie. Il paye le serveur qui s'en va sans demander son reste, et sort de son sac le dossier qu'il y a soigneusement rangé le matin même. Il en connaît certains passages par cœur, à présent. Parfois, il a du mal à croire qu'ils concernent le Malefoy qu'il a connu. Il se dit qu'il y a eu erreur, que tel parchemin est issu d'un autre dossier et qu'un assistant l'aura mis ici par erreur. Cela ne ressemble pas à Malefoy, à la vie de Malefoy. A l'adolescent blond au rictus hautain qui a grandi baigné dans le luxe et les privilèges. Alors Harry relit les mots, comme pour s'assurer qu'ils sont vraiment là, les ancrant de manière encore plus permanente dans sa mémoire.

Ca me rappelle la première fois que j'ai vu l'école. J'avais onze ans…

La porte du café s'ouvre et entre Zabini. C'est difficile de ne pas le remarquer, avec son costume gris élégamment coupé et son port de tête royal. Il cherche un instant Harry du regard, lui fait un signe de main lorsqu'il l'aperçoit. En quelques enjambées immenses, il est devant lui, et lui tend la main. Harry se lève et, malgré une certaine réticence, saisit la main tendue. La poigne de Zabini est ferme, décidée.

« Harry Potter, dit-il. Si je m'étais attendu à ça !

- Je suis le premier surpris, crois-moi.

- Qu'est-ce que tu fabriques à Liverpool ? » demande Blaise en s'asseyant dans le fauteuil en face d'Harry. Il est toujours aussi beau et n'a rien perdu de sa prestance d'autrefois, comme s'il regardait tout le monde depuis un piédestal magique. Mais il y a aussi quelque chose d'apaisé en lui.

« Je suis ici pour le travail, répond Harry, volontairement vague. Et toi ?

- J'habite ici. » Le serveur vient se positionner au bout de leur table, réfrénant un soupir d'ennui. « Un thé vert pour moi, lui indique Zabini. Potter ?

- La même chose, dit Harry en désignant sa tasse et le serveur lui fait un clin d'œil entendu.

- Tu connais Argotas-Magotts ?

- La banque magique ?

- Je suis directeur adjoint de leur branche ici, énonce Zabini avec fierté. Mais j'ai bon espoir d'être muté à Londres bientôt.

- Félicitations, dit Harry avec un entrain modéré.

- Et toi, tu es un Auror alors ? Pas mal.

- Comment le sais-tu ? demande Harry, qui ne porte pas son uniforme.

- Oh tu sais, il y a quelques années, même ceux qui ne voulaient rien savoir de ta vie en entendaient constamment parler ! Ca s'est calmé maintenant, mais je t'assure qu'à une époque, tu étais dans tous les journaux, même à Liverpool.

- La presse n'avait plus grand-chose d'intéressant à raconter après la mort de Voldemort, je suppose. » Malgré le ton léger d'Harry, il sent Blaise frissonner. Ferait-il partie de ces sorciers qui redoutent encore le nom du Seigneur des Ténèbres ?

« J'imagine que c'est en tant qu'Auror que tu es là ? demande Zabini après s'être ressaisit. C'est pour ça que tu m'as demandé des nouvelles de Drago ?

- Oui. Tu sais où il est ?

- Pourquoi ?

- Parce qu'il s'est littéralement volatilisé et qu'on m'a demandé de le retrouver, Zabini. » Leur échange prend une tournure plutôt agressive. Harry est sur ses gardes. Zabini est rusé et il pourrait lui cacher des choses, s'il n'y prend pas garde.

« Honnêtement, Potter, je n'ai pratiquement pas revu Malefoy depuis la guerre. Il a eu son lot d'ennuis et on dirait qu'il voulait les affronter seul. J'ai essayé de reprendre contact avec lui plusieurs fois, surtout après la mort de sa mère, mais…

- Tu es au courant pour Narcissa Malefoy ?

- Oui, c'est ma mère qui en a entendu parler. Elles faisaient partie des mêmes…cercles de connaissances. » Harry sait de quels cercles il veut parler. De ceux qui voudraient placer la pureté du sang au-dessus de toute autre valeur. De ceux qui méprisent les moldus, les Sang-de-bourbe et les traites à leur sang.

« J'ai même voulu lui rendre visite, lorsqu'il est sorti de prison, poursuit Zabini. Mais je n'ai jamais reçu de réponse à mes lettres. A vrai dire, je pensais ne jamais le revoir, jusqu'à il y a environ trois ans.

- Vous vous êtes rencontrés ?

- C'est lui qui est venu me voir. Un jour, je suis sorti du travail et il m'attendait sur un banc. »

Blaise se tait, le temps que le serveur installe leurs boissons sur la table. Il paye pour sa commande et celle d'Harry, qui se laisse inviter sans protester. Il veut juste que le serveur s'en aille rapidement, afin que leur conversation puisse reprendre. Mais lorsqu'il est parti, Zabini reste silencieux, se verse une tasse de thé et souffle dessus d'un air absent. Harry hésite un temps, puis finit par dire : « Comment était-il ?

- Drago ? Franchement, je l'ai à peine reconnu. Je suppose que c'est normal, après…

- Après Azkaban ? »

Blaise repose sa tasse et plante ses yeux sombres dans ceux d'Harry : « Il ne méritait pas ça, Potter. Je m'en fiche de ce que tous les béni-oui-oui du Magenmagot peuvent bien penser. Toi et tes petits copains, vous l'avez détruit.

- Jusqu'à il y a quelques jours, je n'étais même pas au courant de son séjour à Azkaban, Zabini. Alors je ne vois pas ce que mes petits copains et moi avons à voir là-dedans.

- Tu as raison, accorde Blaise après un moment, puis il se renfonce dans son fauteuil. Tu n'as sans doute rien à voir là-dedans. Mais je n'ai pas bien supporté de le voir dans cet été. Ca te ferait quoi, à toi, de revoir ton meilleur ami après des années et d'à peine le reconnaître ? »

Harry ne répond pas. Il ignorait que Zabini et Malefoy étaient si proches. Par Merlin, il ne savait même pas que Malefoy avait un meilleur ami ! Pour lui, il était simplement entouré d'une bande de suiveurs pleurnichards prêts à faire ses quatre volontés. Face à son silence, Zabini soupire, puis reprend : « Bref, je ne l'ai pas revu depuis. Je ne pense pas t'être très utile, Potter.

- A-t-il donné la moindre indication quant à où est-ce qu'il comptait se rendre, ce qu'il voulait faire ?

- Je ne crois pas. Je ne me souviens pas de tout… » Zabini réfléchit un moment, en buvant des petites gorgées de thé. Le café d'Harry refroidit dans sa tasse. « Il me semble qu'il a parlé de l'Ecosse. D'Edimbourg.

- Edimbourg ?

- Oui. Malefoy et moi, on en parlait souvent, du temps de Poudlard. Il y a là-bas une des plus grandes fabriques à potions au monde, où travaillent des Maîtres des Potions qui feraient pâlir d'envie le vieux Slughorn ! » Les yeux de Zabini brillent comme ceux d'un enfant.

Harry se rappelle que Malefoy avait toujours fait partie des meilleurs élèves en potions, Zabini et lui se battant souvent la première place au sein de la classe. Il avait toujours mis ça sur le compte d'une préférence injuste du Professeur Rogue envers les Serpentards. Jamais il n'aurait pensé que les deux élèves puissent effectivement aimer la matière. Du moins, pas au point de vouloir visiter une fabrique écossaise…

Ca me rappelle la première fois que j'ai vu l'école. J'avais onze ans…

« Tu penses qu'il a pu se rendre là-bas ?

- Je ne suis pas sûr, Potter. Mais c'est une piste, non ? C'est mieux que rien. Et vu ton air désespéré, je suppose que c'est ce que tu as pour le moment : rien.

- Zabini, j'ai besoin que tu me confies le souvenir de cet entretien avec Malefoy, dit Harry en ignorant la pique acerbe.

- Pardon ? Pourquoi voudrais-tu aller fouiller dans ma mémoire ?

- C'est mon travail, Zabini !

- Je t'ai dit ce dont je me souvenais, d'accord ? Tu as une nouvelle piste grâce à ça, je ne vois pas pourquoi tu as besoin de plus.

- Tu me ferais confiance pour gérer une banque ? Eh bien c'est pareil. Etudier les souvenirs et y découvrir des indices, c'est mon métier. J'y verrai des choses que tu n'as pas vu.

- C'est hors de question. »

Zabini repose la tasse dans sa coupelle avec fracas. Il détourne le regard, évitant soudain de regarder Harry dans les yeux. Il commence même à rassembler ses affaires, prêt à partir. Harry lui attrape alors l'avant-bras. Il sursaute : « Potter, qu'est-ce que tu fabriques ? » dit-il un peu trop fort. Les trois vieilles sorcières sont tournées vers eux et les observent en murmurant.

« Blaise…c'est important. Je comprends qu'il peut y avoir des choses que tu ne veux pas que je voie. Mais je te promets de me concentrer exclusivement sur ce qui pourra me permettre de retrouver Malefoy. »

Zabini continue de se taire et de fixer la main d'Harry, enserrée autour de son avant-bras. Ce dernier finit par le lâcher, avant d'ajouter : « Malefoy est le principal suspect dans une affaire très grave. Si c'est ton ami, il faut que tu m'aides à le retrouver.

- Et pourquoi ça ?

- Parce que…mon instinct me dit qu'il est innocent. »

Harry a du mal à croire les mots qui viennent de quitter sa bouche. Il n'avait pas encore formulé cette pensée dans son esprit et encore moins à voix haute. Mais il ne s'agit pas d'un stratagème pour convaincre Zabini. Il est convaincu par ce qu'il dit. Il comprend mieux sa culpabilité envers Neville, à présent. En revanche, il ne s'explique pas comment il peut croire à l'innocence de Malefoy, en dépit de leur histoire conflictuelle, alors même qu'il en sait si peu sur lui, sur toute cette affaire. Les rares preuves dont il dispose indiqueraient plutôt qu'il est coupable. Mais depuis qu'il l'a revu, dans ces souvenirs, il s'est mis à croire en son innocence.

« Je…Il faut que je t'explique quelque chose d'abord, finit par dire Zabini. Avant que tu ne voies le souvenir.

- Bien sûr, aucun problème. »

Blaise a l'air très ému. Il avale péniblement sa salive. Harry attend qu'il reprenne la parole, mais à la place, il se lève et se dirige vers le bar. Il revient un instant plus tard, deux verres contenant un liquide ambré dans les mains. Il en dépose un devant Harry et avale directement une longue gorgée du deuxième. Il repose son verre, expire longuement, puis regarde Harry.

« Désolé, il me fallait quelque chose de plus fort.

- Aucun problème. Je t'écoute. » Harry appréhende un peu ce que Zabini a à lui dire. Après toutes les horreurs que Malefoy et lui ont pu raconter, après les ignominies qu'ils ont pu accomplir, il redoute ce qu'il va découvrir dans le souvenir. Il a peur de les entendre salir le nom de ses amis, de ses parents, de Dumbledore. Et s'ils y avouaient des actes inavouables ? S'ils confessaient des crimes ? En tant qu'Auror, il n'aurait alors pas le choix, il faudrait les dénoncer, l'un et l'autre. Il attrape son verre et boit plusieurs gorgées du whisky. Il lui brûle la gorge.

Zabini reprend la parole : « Est-que tu as déjà été tellement proche d'un ami que c'est devenu un peu…ambigu ? »

Harry manque de s'étouffer avec son whisky. Un picotement lui assaille le nez, qu'il essuie nerveusement. Lorsqu'il a fini de tousser, la seule chose qu'il parvient à demander est : « Quoi ?

- J'en étais sûr, soupire Blaise. Laisse tomber, tu n'es pas capable de comprendre. »

Le son d'une radio crépite dans l'espace familier de la tente. Une musique d'un autre temps envahit l'espace. Il tend sa main à Hermione, assise sur un d'épais coussins. Elle l'attrape. Sa main est chaude dans la sienne. Ils dansent, ils rient, ils s'enlacent. Ils se regardent longuement dans les yeux, comme des amoureux. Et, pendant un instant, cela ressemble à de l'amour. Mais ils savent tous les deux que ça n'en est pas. Les temps sont désespérés et ils se sentent seuls. Alors leur amitié, si forte, prend des airs d'autre chose. Quelque chose qu'elle n'est pas.

« Si, je comprends, dit Harry d'un ton calme. Je comprends parfaitement. »

Blaise le regarde. Et dans le regard que lui rend Harry, il y a une compréhension mutuelle, rassurante.

« Alors tu peux prendre le souvenir. » Harry sort sa baguette, mais Blaise l'arrête aussitôt : « Ne me fait pas regretter, Potter. »

Harry hoche la tête, puis colle la baguette contre la tempe de Zabini. Une larme naît dans le coin de ses yeux sombres alors qu'est retiré de sa mémoire le souvenir de sa dernière rencontre avec Malefoy.

oOo

A un angle de la rue, la petite sorcière en tailleur bleu ciel avance d'un pas vif, pressée de rentrer chez elle. Il est dix-huit heures passées. Elle ne serait pas dans la rue si elle n'avait pas eu une course à faire. Elle aurait emprunté une des cheminées et serait à cette heure de retour dans le confort de son salon. A la place, elle doit fatiguer ses pieds dans ses affreuses chaussures à talons. Elle a à peine fait vingt mètres, cependant, qu'elle s'arrête lorsqu'une voix derrière elle appelle : « Excusez-moi, excusez-moi ! »

Il lui semble reconnaître la voix. Elle se retourne et découvre Harry, qui la rejoint en courant. Il est essoufflé et en nage, comme s'il avait couru depuis l'autre bout de la ville. Elle lui sourit aimablement, tout en pensant au canapé douillet qui l'attend : « Oh, Auror Potter ! Bonsoir.

- Bonsoir, répond Harry en reprenant son souffle. Je suis désolé de vous déranger à cette heure-ci, mais j'ai une faveur à vous demander.

- Bien entendu, de quoi s'agit-il ? Je vous préviens, j'ai terminé ma journée, donc si ça a avoir avec le bureau, il faudra revenir demain.

- Justement, ça ne peut pas attendre demain. »

Elle regarde Harry d'un air outré. Ses horaires revêtent apparemment une importance capitale pour elle et son petit quotidien réglé comme une horloge.

« Je suis désolé, reprend Harry. Je ne me permettrais pas de vous demander ça si ce n'était pas si important. » C'est un double mensonge, songe-t-il. Non seulement il se le permettrait, mais en plus il n'est pas certain que l'enjeu soit si important que ça. Il suit juste une piste, comme n'importe quel enquêteur. Un enquêteur qui n'a aucune envie de retourner à Londres juste pour pouvoir plonger sa tête dans une pensine. Mais son mensonge semble la convaincre.

« Bon d'accord, dit-elle. De quoi s'agit-il ?

- J'aurais besoin d'emprunter une de vos salles à pensines. Pour trente minutes, au maximum.

- Auror Potter, ce n'est pas Londres, ici : nous n'avons qu'une seule salle à pensine à Liverpool. Et je vous la laisse pour vingt minutes. » Elle fait demi-tour, reprenant à contre-cœur le chemin du bureau. Elle lève les yeux vers Harry et ajoute : « Pas un mot à Blockswing, bien entendu ?

- Je ne lui dirai pas si vous ne dites rien.

- Croyez-moi, vous ne risquez pas grand-chose de mon côté. » Il semblerait que le chef de brigade ait du mal à se faire apprécier de ses subordonnés. Y compris par les charmantes sorcières qui travaillent à l'accueil.

Le bureau de Liverpool est désert à cette heure. Leurs pas résonnent dans le grand hall. La petite sorcière ne dispose pas d'autorisation pour se rendre partout, mais fort heureusement la salle à pensine se situe à proximité de son poste d'accueil et n'est pas considérée comme un lieu sensible. Elle passe sa main devant la porte verrouillée, qui reconnaît la marque magique faisant office de clé, et s'ouvre. Au milieu d'une petite pièce ronde se trouve une pensine solitaire, flottant dans le vide. Harry entre dans la salle et l'hôtesse d'accueil referme la porte derrière lui en répétant : « Vingt minutes, pas une de plus. »

Il sort en hâte la fiole et verse le souvenir de la Zabini dans la pensine. Il n'a aucune idée de sa durée. Il espère un souvenir suffisamment long pour en apprendre un maximum, mais ne durant cependant pas plus du temps imparti, redoutant d'être abandonné là par sa nouvelle partenaire. Il plonge la tête, retrouvant le ballet habituel de fumées grises et noires.

« Drago ? »

C'est une journée ensoleillée. Zabini vient de sortir d'un luxueux immeuble, une sacoche à la main. Il porte une chemise à manches courtes, sans cravate : il doit faire chaud. En face de lui, sur un banc, est assis le Malefoy de la photographie. Maigre, débraillé, l'air triste. Malgré la chaleur, il est vêtu d'un sweatshirt noir à manches longues et d'un pantalon anthracite. Il se lève en voyant Blaise et les deux se prennent dans les bras. Zabini a les yeux clos pendant l'étreinte et l'émotion se lit sur son visage, tandis que Malefoy, impassible, fixe le vide devant lui.

« Je n'y crois pas, dit Zabini lorsque leur étreinte prend fin. Je n'avais plus de nouvelles depuis si longtemps. Comment vas-tu ? »

Malefoy se rassoit sur le banc et Blaise l'imite. Un silence inconfortable s'installe entre eux.

« Je suis venu parce que j'ai un service à te demander, dit finalement Malefoy.

- Sérieusement ? demande Zabini, furieux. Après avoir ignoré toutes mes lettres, après toutes ces années sans jamais m'écrire, tu reviens parce que tu as besoin de moi ?

- Oui…

- Tu es pitoyable Drago ! Tu le sais, ça ?

- Je sais, oui. Mais je n'ai personne d'autre vers qui me tourner. »

Blaise le regarde longuement. Sa colère semble retomber un peu face à la mine misérable de Malefoy. Il a l'air encore plus sombre que lorsqu'Harry l'a vu dans le souvenir de Jailtraby.

« D'accord. Dis-moi ce que tu veux. »

Sans répondre, Malefoy remonte sa manche, révélant son avant-bras. Les yeux de Blaise s'agrandissent avec horreur. Harry s'approche pour mieux voir.

Sous la manche de Malefoy, la marque des ténèbres est toujours là. Tout autour d'elle, le bras est strié de cicatrices, qui zèbrent la peau blafarde de Malefoy.

« Qu'est-ce que…

- Elle est revenue, l'interrompt Malefoy. J'avais réussi à la faire disparaître. Pendant quelques mois, elle n'était plus là et je n'étais plus… » Il se tait, laissant sa phrase mourir. « Mais elle est revenue et je voudrais que tu m'aides à la faire disparaître.

- Drago…je ne sais pas si je suis capable de faire ça.

- Si, tu peux ! » Malefoy saisit la main de son ami. « Ecoute, Blaise. La dernière fois, j'ai utilisé un couteau… » un frisson parcourt simultanément les corps de Zabini et d'Harry « …et je pense que c'est pour ça que ça n'a pas marché. Mais avec des sorts, ça fonctionnera. Si toi, avec ta baguette…

- Tu veux que je te lacère le bras à coups de sortilèges ? » Blaise a l'air outré, choqué, dégoûté. Il retire sa main de celle de Malefoy. « Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? Je n'ai aucune envie de faire ça !

- Je comprends, Blaise. Je sais que je n'ai pas le droit de te demander un truc pareil, mais il faut qu'elle parte. J'ai besoin qu'elle disparaisse. »

Le décor autour d'eux se déconstruit rapidement et les corps des deux amis sur le banc s'écroulent en un tas de fumée, pour se reconstruire ailleurs. Ils sont dans une salle de bain, à présent. Malefoy est torse nu, assis dans une baignoire. Ses jambes son recroquevillées contre son torse rachitique et son avant-bras est tendu devant lui. Zabini se tient debout au-dessus de lui, sa baguette brandie.

« Tu es prêt ? » demande Blaise. En guise de réponse, Malefoy hoche la tête. « Diffindo ! »

Une coupure profonde apparaît sur l'avant-bras de Malefoy, tranchant la marque des ténèbres en son centre. Il pousse un gémissement affreux. Du sang coule le long de son membre. Il regarde la blessure.

« Encore ! » ordonne-t-il à Blaise. Celui-ci hésite. « Encore !

- Diffindo ! »

Malefoy hurle. La flaque de sang dans le fond de la baignoire grandit. La marque n'est plus qu'une grande plaie béante. Harry ferme les yeux, il ne veut pas en voir plus.

A nouveau, tout se volatilise. Malefoy est allongé sur un lit, à présent. Son avant-bras est recouvert d'un bandage ensanglanté. Il est plus pâle qu'un fantôme. Zabini, assis à côté de lui, lui tient la main.

« Merci, dit Malefoy.

- La prochaine fois que tu as des demandes tordues, garde-les pour tes autres amis, d'accord ? »

La tentative de Blaise pour faire sourire son ami échoue lamentablement. Malefoy continue de dérouler ses pensées, comme s'il ne l'avait pas entendu : « Je ne pouvais pas continuer avec ça. C'était trop lourd à porter. Il fallait qu'elle disparaisse.

- Et maintenant qu'elle n'est plus là ?

- Je ne sais pas trop. » Malefoy regarde sa main dans celle de Blaise. « Tu te souviens de la fabrique de potions à Edimbourg ? Celle où on voulait aller en douce en sixième année ?

- J'avais complètement oublié cette histoire ! Tu n'arrêtais pas de dire qu'on y trouverait à tous les coups des jarres entières de Felix Felicis.

- Je me souviens. J'en voulais tellement à Slughorn d'en avoir filé à Potter ! »

Ils rient doucement en se remémorant la douceur du temps passé. Imperceptiblement, Harry remarque que Blaise commence à caresser la main de Malefoy.

« Dis…, commence-t-il d'un ton hésitant. Tu crois qu'à l'époque, toi et moi…enfin tu vois. »

Malefoy retire brusquement sa main.

« Qu'est-ce que tu racontes ?

- Rien. Excuse-moi, je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça.

- Pourquoi tu as fait ça ? demande Malefoy, apparemment au bord des larmes. Pourquoi il a fallu que tu dises ça, maintenant ?

- J'ai cru que…

- Tu n'as rien compris, Blaise. Tu n'as jamais rien compris. »

Et la fumée s'empare de tout.

Il émerge de la pensine. Derrière lui, il entend le son d'un pied qui tape le sol avec agacement.

« Ca fait trente-cinq minutes que vous êtes là-dedans j'espère que vous y avez trouvé ce que vous cherchiez ? » demande la petite sorcière.

Harry remet le souvenir à sa place dans la fiole. Il est encore un peu sous le choc de tout ce qu'il vient de voir, de vivre. Heureusement, les souvenirs de Zabini étaient extraordinairement bien ordonnés. Pour la première fois, depuis le début de son enquête, quelque chose lui semble limpide.

« Oui, j'ai trouvé. Merci. » dit Harry en se tournant vers l'hôtesse. « Une dernière chose. Savez-vous où je peux trouver un Portoloin pour Edimbourg ? »

oOo

Harry se laisse tomber sur son lit en soupirant. Le matelas est extrêmement mou et il s'enfonce bien plus qu'il ne l'avait anticipé. Mais il refuse de faire l'effort de se relever. A vrai dire, il n'est pas sûr d'avoir l'énergie nécessaire pour activer le moindre de ses muscles. Il est arrivé la veille, en pleine nuit, à Edimbourg. Après une nuit trop brève passée dans un hôtel minable, il s'est immédiatement mis en quête de la fameuse fabrique de potions. La Gillyweed Factory ne se trouve pas, en fait, à Edimbourg même, mais dans une petite ville de sa lointaine banlieue appelée Tarbrax.

Ne pouvant transplaner dans cet endroit inconnu, Harry avait demandé à son hôtelière s'il pouvait utiliser sa cheminée, mais cette dernière était en panne, lui avait-on répondu. Harry avait trouvé l'excuse plus que douteuse. La vieille tenancière un peu pingre semblait surtout se méfier de tout le monde, et plus particulièrement de lui, arrivé au milieu de la nuit, avec son « accent typiquement londonien ». Elle avait paru vouloir cracher de mépris après cette remarque. Il aurait bien tenté de la soudoyer avec quelques gallions, mais elle l'insupportait trop pour qu'il s'oblige rester une minute de plus en sa présence. Il avait payé pour sa chambre et s'était rendu à la gare.

Finalement, il n'était pas mécontent de devoir utiliser des moyens de transport moldus. Cela faisait longtemps qu'il ne voyageait plus qu'en transplanant ou avec des Portoloins et de la poudre de cheminette. Pourtant, il aimait prendre le train. Ca me permet de penser à autre chose, avait-il dit un jour à Dumbledore.

Il lui avait fallu un train et deux bus pour rejoindre Tarbrax. Il avait passé son trajet à admirer le paysage verdoyant, les arbres et les maisons défilant sous ses yeux – et à somnoler. Dans le bus, son voisin l'avait regardé bizarrement lorsqu'il s'était réveillé en sursautant, après avoir rêvé d'un bras qu'on déchiquète encore et encore. Puis, en bon Ecossais affable, l'homme avait explosé de rire et avait engagé la conversation avec Harry, lui racontant des histoires invraisemblables sur la région et son passé.

Tarbrax était une petite ville tranquille, peuplée entre autres d'une discrète communauté de sorciers et sorcières. Harry avait rapidement trouvé une auberge afin d'y prendre une chambre pour la nuit et surtout afin d'obtenir des informations supplémentaires sur la fabrique de potions. Avec un fort accent écossais, l'aubergiste l'avait abondement renseigné, tout en dirigeant d'un doigt impérieux un balai magique qui dépoussiérait tout seul le hall d'entrée. La Gillyweed Factory ne se trouvait pas à Tarbrax à proprement parler, mais en plein cœur de la forêt environnante, afin de s'assurer que les moldus ne tombent pas dessus pas erreur et surtout afin qu'ils évitent de trop respirer les fumées toxiques. Cette fois, l'aubergiste l'avait laissé utiliser sa cheminée et Harry, vêtu de son uniforme d'Auror, s'était retrouvé en quelques secondes dans l'entrée des visiteurs de la fameuse fabrique.

Là, il avait interrogé l'intégralité du personnel disponible, du sous-directeur aux elfes de maison. Il avait emporté la photographie de Malefoy et la leur avait brandie sous leur nez, accompagnée du cliché : « Avez-vous vu ce sorcier ? ». Mais personne n'avait souvenir d'avoir vu Malefoy. Comme lui avait dit un des employés de la boutique de souvenirs, tandis qu'il alignait sur une étagère des petites bouteilles de décoction hoqueteuse : « Difficile de louper un gars pareil. Ce n'est pas typique, comme couleur de cheveux. En Suède, je ne dis pas, mais pas par ici en tout cas ! ». Harry devait bien admettre qu'à part les membre de la famille Malefoy, il ne connaissait aucun sorcier doté d'une chevelure blond platine.

Et donc, il était rentré à l'auberge bredouille. Il était pourtant tellement certain que Malefoy aurait été vu à la Gillyweed Factory. Maintenant, il est étalé de tout son long sur le lit de sa chambre, à se morfondre. Il sait qu'il est en train de bâcler son travail, de prendre de mauvaises décisions. A ce rythme-là, il va falloir s'admettre qu'il est plus incompétent encore que Blockswing. Il faut qu'il prenne contact avec Ron dès ce soir et qu'il l'informe de ses avancées – ou plus précisément de son absence d'avancée. Il faut qu'il demande à ce que l'affaire lui soit retirée. Il rentrera à Londres et se remettra à effectuer des petites tâches sans importance pour Alicia Weeble. Ca, au moins, il ne pourra pas le rater.

J'avais réussi à la faire disparaître. Pendant quelques mois, elle n'était plus là et je n'étais plus…

Le son d'un prodigieux gargouillis envahit la chambre. Harry porte les mains sur son ventre vide. Il est affamé. Non, ce n'est pas exactement ça : il est vidé, drainé de tout, de toute son énergie, de toute sa force. Il devrait aller à son bureau et écrire une lettre à Ron ou bien utiliser la cheminée pour tenter de le contacter. Mais à la place, il utilise ses faibles forces pour se hisser hors de son lit et descendre voir l'aubergiste. Celui-ci l'accueille bruyamment.

« Ah ! De retour ? Alors, la visite de Gillyweed Factory vous a plu ? » C'est un homme brun, petit et bedonnant, vêtu d'un complet en velours côtelé moutarde et d'une cravate mauve. Harry n'a jamais vu d'homme aussi rougeot, à part peut-être Vernom Dursley. Mais l'aubergiste a un air nettement plus sympathique que son oncle.

« Oui, je vous remercie pour vos indications. Pourriez-vous me dire s'il y a un restaurant dans le quartier où je pourrai dîner ? lui demande Harry, espérant que l'homme ne va pas se lancer dans une description détaillée des établissements alentour.

- Il commence à faire faim, n'est-ce pas ? Ecoutez, ce n'est pas Edimbourg ici, encore moins Londres : vos options sont limitées ! Je pourrais vous recommander quelques pubs pas trop désagréables, mais honnêtement, le mieux c'est encore Le Corner, si ce type de restaurant ne vous pose pas problème.

- C'est-à-dire ?

- C'est un restaurant moldu, pardi ! Mais croyez-moi, c'est encore là que vous mangerez le mieux ! Et en plus, il n'est vraiment pas loin d'ici. » A ces mots, l'aubergiste sort un petit plan du quartier et entoure en rouge un angle de rue. Harry le remercie, va troquer son uniforme d'Auror pour une tenue plus discrète et récupère un peu d'argent moldu dans son sac de voyage. Puis, il prend le chemin du restaurant.

Le Corner est un établissement moldu plutôt banal, qu'Harry n'aurait sans doute pas remarqué s'il était passé devant. A l'intérieur, les murs sont peints d'un vert doux et un feu crépite dans une cheminée. Beaucoup de tables sont déjà prises, mais le serveur qui l'accueille lui en dégotte malgré tout une de libre. Il s'assoit, prend le menu tendu et commence aussitôt à le lire. Il ne se souvient pas de la dernière fois où il a eu aussi faim. Tous les plats de la carte ont l'air alléchant. Il se laisse finalement tenter par un magret de canard croustillant aux figues marinées dans du porto – il doute qu'il s'agisse d'un plat typiquement écossais – qu'il accompagnera d'une carafe de rouge. Au diable l'avarice ! Et puis, il peut arriver que le vin soit un excellent endroit où noyer son chagrin. Harry préfère être ivre que désespéré.

En attendant sa commande, Harry observe la clientèle. La plupart sont des moldus, dont certains doivent être des habitués, qui discutent aimablement avec leur serveur. D'autres, il en est sûr, sont des sorciers et des sorcières. Comme ce couple assis à l'autre bout de la pièce. Un jeune homme brun et sa compagne aux cheveux courts et roux, qui se font goûter tous leurs plats et échangent des plaisanteries en riant doucement. Ils ont l'air heureux. Harry aurait dû davantage emmener Ginny au restaurant. Il aurait dû faire plus attention à elle, à ses envies, à ses désirs. Mais Ginny voulait avancer et lui, bien sûr, il n'y arrivait pas. « Tu ne parles que de la guerre, Harry. J'ai besoin qu'on parle d'autres choses parfois. » lui avait-elle lancé le lendemain de son match de qualification pour l'équipe des Frelons de Wimbourne. Ca avait été l'une de leurs dernières conversations en tant que couple. C'était il y a cinq ans, déjà.

Le serveur lui apporte son plat. L'aubergiste a été de bon conseil, tant il est rare qu'Harry ait autant envie de se ruer sur de la nourriture. Il essaye de savourer autant que possible cet excellent canard, malgré la faim qui le tenaille et qui lui ordonne de se goinfrer le plus vite possible. Il arrose le tout de vin, peut-être trop abondement étant donnée sa fatigue. La tête lui tourne un peu et il n'arrive plus à arrêter le vagabondage de ses pensées. Il revoit le visage attristé de Molly Weasley lorsque Ginny et lui avaient annoncé leur rupture. Hermione aussi, avait paru choquée. Ron, un peu moins, mais il connaissait bien sa sœur et devait avoir senti qu'elle n'était plus heureuse. « Il faut comprendre ma mère, lui avait-il dit. Elle s'imaginait déjà le mariage, les petits-enfants et tout ce qui va avec… ». Harry n'avait jamais rien imaginé de tout ça. Après la guerre, il avait voulu devenir Auror. Et une fois qu'il avait accompli ce rêve, il avait cessé d'en avoir. Ginny avait des rêves, elle. Des rêves qui, peu à peu, avaient cessé d'inclure Harry.

Tu n'as rien compris. Tu n'as jamais rien compris.

Lorsqu'il émerge de ses pensées, il est le dernier client du restaurant. Son serveur mécontent l'observe depuis l'autre bout de la salle. Les autres serveurs ont déjà dû partir, n'ayant plus de client. Harry s'excuse de l'avoir fait rester si tard. Il bafouille un peu – il a décidément trop bu ce soir. Après avoir laissé au serveur un pourboire qui récompense largement sa patience, Harry sort du restaurant en essayant de marcher le plus droit possible. Il pleut des cordes et les rues faiblement éclairées sont désertes. Il tourne à gauche. S'arrête. Il tourne à droite. Hésite. Finalement, il prend le chemin de gauche, mais il ne sait plus du tout comment rentrer à l'auberge.

A peine a-t-il fait quelques pas qu'il entend des voix, émanant de derrière un grillage. Des employés du restaurant sont en train de fermer tout en fumant la dernière cigarette de leur journée de travail. Il fait sombre et Harry ne parvient à distinguer que les petits points incandescents des extrémités de leurs cigarettes, qui semblent flotter dans le vide. Ils discutent et plaisantent dans une atmosphère qui a l'air bon enfant. Ils sont quatre, deux ont un accent écossais, un a un accent anglais et le dernier un accent français à couper au couteau. Harry entend le bruit d'une porte qui se ferme, puis celui d'une clé qui se tourne dans la serrure.

« On te laisse les poubelles, Henri ? demande l'un des écossais.

- Aucun souci, je termine ma clope et je m'en occupe, répond l'anglais.

- Allez, bonne soirée alors ! » lance le français tandis qu'il commence à s'éloigner.

Les trois compères abandonnent donc leur camarade anglais. Ils passent devant Harry, qui les regardent traverser la rue en riant très fort. Il est complètement hébété, comme paralysé par l'alcool. La pluie tombe sur lui sans s'arrêter, constellant ses lunettes de petites gouttes. Il tourne la tête vers l'anglais resté là. Il voit la cigarette s'éteindre et entend le fracas d'un sac poubelle jeté sans considération dans une benne à ordures. La silhouette trouble se dirige vers lui, à présent. Plus elle s'approche, plus il peut sentir l'odeur de la pluie, du cuir et du tabac froid. Il la hume avec nostalgie.

Soudain, à quelques mètres de lui, l'autre se fige. Harry essaye de discerner ses traits, mais il n'y parvient pas. La seule chose qu'il distingue, à présent, c'est le reflet de la lumière du réverbère sur une chevelure très claire. Il essuie ses lunettes sur un pan de sa chemise, les chausse à nouveau, puis à son tour, il se fige. L'autre n'a pas bougé. Il le fixe, l'air abasourdi. Harry reconnaît immédiatement le long visage au nez aquilin, et puis ces cheveux platines. Il fait un pas en avant et l'autre recule. Mais il faut qu'il s'approche, pour mieux voir, pour être sûr. Alors il fait un nouveau pas en avant. Et l'autre en fait deux en arrière. Exaspéré, Harry décide de mettre fin à ce petit manège et tant pis s'il se trompe. Il réunit tout ce qu'il a de courage désinhibé par l'alcool et lance :

« Malfoy ? »