CHAPITRE 4

« Puis-je suggérer quelque de ma propre maison ? Malefoy, peut-être ? »

D'un geste impérieux, Rogue commande à l'un des élèves dans la foule de monter sur l'estrade.

Un sourire mesquin déforme les traits du jeune Malefoy. Il dégaine sa baguette et, roulant des épaules avec une confiance excessive, s'avance vers son adversaire.

« Bonne chance, Potter. » lui glisse le Professeur Lockhart tandis qu'il quitte la scène.

Il déglutit. Malefoy ne lui fera pas de quartier. Il n'hésitera pas à le blesser, si cela lui permet de gagner. Il ne faut pas le sous-estimer. Merlin sait quelle magie noire son père a pu lui enseigner dans les recoins obscurs de leur manoir.

« La trouille, Potter ? lance-t-il d'un ton bravache.

- Ca te ferait trop plaisir. » Hors de question de montrer la moindre trace d'intimidation. Pas face à Malefoy.

Les deux se saluent conformément aux règles de bienséances dualistes. Ils sont dos à dos et s'éloignent lentement l'un de l'autre. Le cœur d'Harry bat la chamade. Tant de paires d'yeux braqués sur lui. Connait-il seulement assez de sorts ? Sera-t-il assez rapide pour contrer ceux de Malefoy ? Risque-t-il de souffrir ?

Il n'a pas le temps d'hésiter. Déjà, le Professeur Lockhart a démarré le compte à rebours :

« N'oubliez pas, il s'agit seulement de désarmer votre adversaire, pas de le blesser. A trois : un… »

Le corps d'Harry glisse en position, sa jambe avant fermement ancrée devant lui, sa jambe arrière tendue, libre et flexible.

« Deux… »

Sa main se tend à l'horizontal, la pointe de sa baguette alignée avec ses yeux. Elle vise le visage antipathique de Malefoy, à l'autre bout de l'estrade. Il attend le « trois », qui ne viendra pas.

« Everte Statum ! »

Une force immense propulse son corps en arrière. Son dos s'aplatit au sol, quelques mètres plus loin, dans un bruit sourd. Il serre les dents pour essayer de retenir un gémissement de douleur. Il aurait dû s'en douter. Cette sale petite fouine n'est pas du genre à respecter les règles.

Malefoy glousse déjà de satisfaction. Mais Harry est de retour sur ses pieds en un rien de temps, mu par la rage que lui inspire le Serpentard, conforté par l'indéfectible soutien de ses amis dans l'audience.

De nouveau, sa baguette est tendue devant lui. Sa position est approximative, le mouvement de sa baguette est chaotique et son articulation est plus que douteuse. Pourtant, motivé par l'orgueil et la colère, il s'écrit : « Rictusempra ! » et regarde avec satisfaction le corps de Malefoy faire des saltos dans les airs.

Voilà qui devrait apprendre à Malefoy à ne pas le sous-estimer.

oOo

Avec lourdeur, les gouttes de pluie s'écrasent sur le sol. Elles émettent un bruit régulier, un clapotis presque assourdissant dans le silence nocturne. La pluie pénètre ses vêtements, ses chaussures, ses cheveux. Il sent le contact poisseux de son poignet contre la manche détrempée de son imperméable. Il sent un frisson le long de ses bras, ses poils qui se hérissent, sa peau qui se glace. Il ignore si c'est le froid qui produit un tel effet sur lui. Ou autre chose. Comme la présence impossible de Malefoy de l'autre côté du rideau que forme la pluie.

« Potter ? » demande enfin la voix incrédule de Malefoy. Il reste à une bonne distance d'Harry, serrant contre lui une veste en cuir noir rendue luisante par l'eau. « Qu'est-ce que… »

Avant même qu'il ne termine de formuler sa question, Harry dégaine sa baguette et la pointe dans sa direction. Il ne lui laissera pas le temps de sortir la sienne. Ils ont passé l'âge de compter jusqu'à trois. Malefoy n'allait pas soudainement se mettre à respecter les règles, de toute manière. Techniquement, c'est un furet. Harry fond sur Malefoy, sa baguette brandie devant lui, prêt à désarmer l'autre au moment même où il sortira la sienne.

Malefoy recule. Sur son visage, Harry lit la peur, la confusion l'impuissance, aussi. Il s'arrête alors que sa baguette frôle le cou de son rival. Il l'observe. Ses yeux d'Auror, entraînés, scrutent le moindre mouvement. Patiemment, il attend le moment où la main de Malefoy se précipitera vers une de ses poches. Il guette le bruissement de ses lèvres qui murmureront le sort. Il fixe les yeux qui vont prendre sous peu une teinte perfide.

Mais rien ne se passe. Malefoy est immobile, adossé à la benne à ordures malodorante. Il tremble à peine. Ses yeux sont rivés sur les flaques au sol. Rien ne bouge. Harry prend alors conscience de son propre souffle, épais, nerveux. Lui aussi a peur. Il redoute ses propres mouvements. Il se souvient de la sensation de ses lèvres remuant, comme dotées leur volonté propre, du sort qu'il avait prononcé presque contre son gré. Sectumsempra. Et puis, plus rien. A part le sang.

Alors Harry baisse sa baguette. Malefoy ne le regarde toujours pas. Harry tente de calmer sa respiration. Sa voix est terriblement neutre lorsqu'il parle enfin :

« Drago Malefoy, en ma qualité d'Auror, je vous astreins à m'accompagner au Ministère de la Magie. Immédiatement. »

Malefoy relève enfin la tête. Ses yeux gris s'ouvrent jusqu'à devenir immenses. Sa mâchoire se contracte.

« Qu'est-ce que tu racontes, Potter ? » Il n'y a pas d'arrogance dans sa voix. Il a juste l'air complètement déboussolé. Le jeu auquel il joue n'amuse pas du tout Harry. Malefoy ne passera jamais pour une victime à ses yeux. Avant, il aimait exercer son pouvoir sur les autres, sur Harry en particulier. Aujourd'hui, c'est Harry qui est du côté du pouvoir.

Il attrape le bras de Malefoy, avec la brusquerie de cet adolescent de quinze ans perpétuellement en colère qu'il a été. « Ca suffit Malefoy ! Tu arrêtes ton petit jeu et tu viens avec moi !

- Lâche-moi tout de suite ! » Malefoy repousse Harry de sa main libre et se dégage de son emprise. Ce dernier brandit immédiatement sa baguette, mais l'attaque ne vient pas.

« Qu'est-ce que tu fiches, Malefoy ? Défend-toi bon sang !

- Fiche-moi la paix ! Tu n'as pas compris que je veux juste que vous me laissiez tranquille, tous ?

- Sors ta baguette, Malefoy !

- QUELLE BAGUETTE ? » hurle-t-il, comme si ses nerfs venaient de lâcher.

Là, la patience d'Harry s'envole. Il ne comprend pas pourquoi, il ne cherche pas à savoir pourquoi, mais le refus obstiné de Malefoy à se défendre attise sa rage. Alors sa main balaie l'air, de ce geste qu'il a fait tant de fois par réflexe. Ce geste que son instinct de survie connaît par cœur. Ce geste qu'il ne contrôle pas tout à fait, à ce moment précis.

« Stupefix ! »

Malefoy ouvre encore plus grand ses yeux, ils paraissent démesurés sur son visage. Maladroitement, il se jette au sol, sur le béton imprégné de pluie. Il atterrit sur son flanc gauche avec un grognement et se recroqueville aussitôt sur lui-même. La benne derrière lui est projetée en arrière par une force invisible, qui l'éventre au passage. Les ordures se déversent d'elle comme des boyaux infames. Leur odeur envahit tout l'espace. Elle est si puissante qu'elle semble avoir une présence physique, qu'Harry peut presque goûter dans sa bouche.

« Lève-toi et défend-toi, sale lâche ! » intime-t-il à Drago, toujours prostré au sol.

Cela ressemble au son du vent à travers une meurtrière en pierre. Un souffle aigu, concentré. Il faut une oreille fine pour l'entendre à travers la symphonie des gouttes. Fort heureusement, l'ouïe d'Harry est aiguisée. Elle identifie tout de suite le son et d'où il provient. Quelqu'un est en train de transplaner, juste derrière eux. Le regard de Malefoy, fixé sur lui, se décale. Avec effroi, il s'arrête sur quelque chose, au-delà de l'épaule d'Harry.

Vivement, Harry se retourne. Son esprit lui semble aussi aux aguets que s'il était sobre. Mais il n'est pas sobre. Et il ne réagit pas aussi vite qu'il le croit.

« Petrificus totalus ! »

Son bras est stoppé net dans son mouvement. Sa main, enserrée autour de sa baguette, se crispe. Sa tête termine sa rotation, puis s'immobilise. Il est incapable de bouger. L'anxiété monte en lui tandis qu'il prend conscience de sa paralysie. Il en oublie presque d'essayer d'identifier son agresseur. Ce dernier, cependant, n'est pas du genre à se faire oublier.

Il s'approche de lui et rabat sa capuche, désireux de se faire reconnaître d'Harry. Ses longs cheveux blonds sont parfaitement lisses et coiffés. Malgré ses rides marquées et les cernes sous ses yeux, Lucius arbore son air triomphal d'autrefois. Harry s'attend presque à un ricanement victorieux. Mais Lucius le dépasse sans un mot. Harry devine qu'il s'avance vers son fils. Ce dernier ne semble pas avoir bougé.

« Drago… » la voix de Lucius est celle de l'homme en quête d'un trésor enfoui qu'il aurait cherché toute sa vie et qu'il vient enfin de découvrir, après avoir creusé des milliers de trous dans le sable. « Drago, viens avec moi. »

Malefoy ne dit rien. A la place, ce sont des éclats de voix dans la rue qui répondent à la demande de Lucius. Quelqu'un aura entendu Drago hurler. Quant à savoir s'il s'agit d'innocents moldus ou de sorciers puissants, c'est une autre question. Lucius ne semble pas vouloir s'attarder pour connaître la réponse. Le son caractéristique du transplanage résonne derrière Harry. Quelques instants plus tard, deux silhouettes indistinctes émergent de l'autre côté du grillage.

« Tout va bien par ici ? » demande une voix. Les intrus les discernent sans doute à peine, tant la pluie est dense et opaque.

« Tout va bien, merci, répond la voix faussement assurée de Malefoy.

- Bon, bonne soirée alors ! » Ils s'éloignent, sans doute non désireux d'être mêlés à une histoire plus que douteuse à cette heure de la nuit.

Harry entend leurs pas s'éloigner, espérant qu'ils fassent demi-tour. Mais à chaque seconde qui passe, le bruit de leurs chaussures qui claquent le trottoir se fait de plus en plus faible. Il est à nouveau seul, piégé, prisonnier de son propre corps. Derrière lui, quelque chose tombe dans la pluie. Un gémissement inhumain retentit, très faible. Un temps passe, puis il lui semble que Malefoy se relève. Le bruit de ses pas se rapprochent derrière son épaule. S'il pouvait trembler, il tremblerait. Son cœur s'accélère. Il le sent de plus en plus proche. Il a peur. Il sait que Malefoy ne reculerait pas devant un coup de couteau dans le dos.

Mais le bruit des pas dépasse son épaule. Ses pupilles se déportent sur sa droite et dans l'angle de sa vision périphérique, il aperçoit enfin Malefoy, qui avance lentement. Ses cheveux mouillés sont collés à son front. Il le contourne, s'arrête devant lui, et le regarde, enfin. Malefoy lève le bras et les battements du cœurs d'Harry se font plus serrés encore. Sauf que la main de Malefoy est vide. Elle s'approche de lui, se pose sur son bras et, contre toute attente, se met à tâter son membre immobile.

« Merde… » murmure Malefoy dans la nuit.

Il se met à faire les cent pas. De frustration, il donne un coup – de pied ou de poing, Harry ne saurait l'identifier au seul son – dans la benne à ordures. Un temps passe à nouveau. Il s'écoule très lentement pour Harry. La claustrophobie commence à le prendre à la gorge. Le besoin de bouger se fait immense. Il n'arrive plus à penser à rien d'autre qu'à l'envie de se mouvoir.

Heureusement, quelque chose remue à nouveau derrière lui. Malefoy vient se planter juste devant son corps immobilisé. Ses deux mains s'aplatissent sur ses épaules. Il semble hésiter à dire quelque chose. Finalement, il lâche les épaules d'Harry sans lui avoir adresser la parole et s'en va. Espèce de sale petit cancrelas répugnant.

Il est seul. Une goutte tombe sur sa joue. Une autre sur son visage. Il essaye de se focaliser sur la sensation de l'eau qui s'écrase sur sa peau. Il a froid. L'obscurité est presque totale, mais il parvient à distinguer les gouttes. Elles sont comme des fils argentés devant la lointaine lumière du réverbère. L'odeur des ordures remontent jusqu'à lui. Le vin a laissé un goût âcre sur son palais. Il ferme les yeux. Peut-être que s'il se concentre exclusivement sur le son de la pluie, il pourra s'endormir, debout, entravé, paralysé ? Peut-être, au matin, sera-t-il retrouvé par un sorcier ou une sorcière charitable, qui daignera prononcer le « Finite Incantatum » qui le délivrera enfin ? Une goutte atterrit sur son front. Une autre se glisse derrière les lunettes et se pose sur ses cils. Les gouttes lui semblent lourdes, à présent.

Un moteur ronronne dans la nuit. Une automobile passe dans la rue voisine. Elle s'arrête. Harry rouvre les yeux. Une petite voiture anthracite est garée de l'autre côté du grillage. Il doit être en train d'halluciner. C'est l'alcool qui lui fait perdre la tête. De loin, il lui semble que Malefoy émerge de la voiture. Et qu'il s'avance vers lui. Et qu'il se tient devant son corps immobile, à présent. Sauf qu'il ne rêve pas. Malefoy prend une longue inspiration.

« Ok, ne le prend pas mal, Potter, mais je n'ai aucune idée de ce que je suis en train de faire… »

oOo

Le corps paralysé d'Harry est allongé à l'arrière de la Vauxhall anthracite. Lorsque la voiture tourne, il peut entendre le cuir de la banquette crisser sous lui. S'il baisse les yeux, il peut regarder par la fenêtre. Il voit défiler les réverbères et le ciel étoilé. Avec la vitesse, il a l'impression d'un long trait d'or, que la main d'un artiste invisible peindrait sur la toile noire de la nuit. Le ronronnement du moteur le berce. Il se sent sombrer dans un état de semi-conscience, qui n'est pas tout à fait du sommeil, ni tout à fait de l'éveil. Son corps semble flotter et ses pensées l'accompagnent. C'est une sensation agréable. Elle dure. Elle dure juste assez longtemps pour lui manquer lorsqu'elle disparaît.

La Vauxhall s'arrête. Malefoy ouvre la portière arrière et lui attrape les chevilles : « On est reparti pour un tour, Potter ! » lance-t-il. Harry préfère ne pas repenser au processus de son installation dans la voiture. A la façon dont Malefoy avait manipulé son corps raide, l'avait traîné dans la boue et soulevé à la force de ses bras. A l'humiliation ultime lorsque son ancien rival avait tiré son buste depuis le dessous de ses aisselles, le faisant glisser lentement le long de la banquette en cuir crissant.

L'extraction ne se déroule pas beaucoup mieux, mais Malefoy parvient finalement à traîner Harry jusqu'au porche d'une maison. Il cherche à tâtons des clés dans la poche de son manteau, puis lorsqu'il les a trouvées, essaye de les introduire dans la serrure tout en maintenant le corps d'Harry. Cela se passe plutôt bien, au début. Puis la main tremblante de Malefoy lâche les clés et, en essayant de les rattraper, il finit par perdre sa prise sous les épaules d'Harry, qui chute lamentablement au sol. Il ferme les yeux, le plus fort possible, comme si cela allait empêcher l'impact. Mais sa tête rencontre le sol en pierre et tout devient noir.

Il se croit invincible, sous sa cape d'invisibilité. Il se faufile entre les rangées de fauteuils, sans un bruit. Puis il prend position, à côté d'un sac de voyage, bien callé entre le porte-bagages et le toit du train.

« Allez Drago, assied-toi. On sera bientôt à Poudlard. »

Debout au milieu de l'allée, dans son costume intégralement noir, Malefoy se tourne vers Pansy Parkinson. Ses yeux sont deux fentes aiguisées. Il s'assoit à côté d'elle, en face sa Zabini et, sans qu'il le sache, juste en-dessous d'Harry.

« Poudlard... Quelle école minable ! Si je dois y rester encore deux années, je pense que je vais finir par me jeter de la tour d'astronomie. »

Quelque chose semble différent chez Malefoy. Il a presque l'air malade, note Harry, et le ton de sa voix est plus grave que d'habitude.

Il attend, écoute, observe. Il espère que Malefoy laissera échapper quelque accablant secret. Il espère qu'il admettra les actes de son père, sa propre implication. Il espère même qu'il révélera des informations sur Voldemort. En revanche, il espère sincèrement que Malefoy lui prouvera qu'il n'est pas, en fait, un Mangemort. Par Merlin, jamais Harry n'a tant souhaité avoir tort.

Le train freine lentement, dans un grincement de métal. Enfin, plus rien ne bouge. Parkinson et Zabini se lèvent et se dirigent vers la sortie. Ils se retournent et regardent Malefoy, qui ne les suit pas, d'un air inquisiteur.

« Allez-y, tous les deux. Je veux vérifier quelque chose. »

Harry se frotte mentalement les mains à la pensée que Malefoy va ouvrir un de ses bagages et en sortir un objet compromettant. Au lieu de cela, le Serpentard va lentement jusqu'à la fenêtre et abaisse le store. Puis, d'une voix calme et inquiétante, il s'adresse au vide :

« Ta mère ne t'a jamais dit que c'était mal d'écouter aux portes, Potter ? »

Harry sursaute. Sa main se précipite vers sa poche, où est rangée sa baguette. Mais il n'a pas le temps de l'atteindre.

« Petrificus totalus ! »

Son corps chute au sol dans un grand « boum » douloureux. Sans rien pouvoir faire, il voit la longue main pâle de Malefoy s'approcher de lui.

La cape d'invisibilité glisse le long de ses jambes inertes. Malefoy est penché sur lui. Harry se sait à sa merci. Jamais il n'a eu peur de lui comme en cet instant. En cet instant, Malefoy est une figure de cauchemar, de celles qui le hantent la nuit. En cet instant, il lui inspire une terreur indescriptible.

oOo

Lorsqu'il rouvre les yeux, il est allongé sur une surface moelleuse. L'atmosphère est tiède et parfaitement silencieuse. Une faible lumière, derrière sa tête, éclaire ce qu'il devine être un salon. Dans la pénombre, il ne distingue pas grand-chose. Un point à l'arrière de son crâne le lance. Il est nauséeux et tout tourne autour de lui. Il a l'impression qu'un troupeau de Sombrals vient de lui passer sur le corps. Il tente de se redresser, mais aucun de ses muscles ne répond à la commande de son cerveau. Sa respiration s'accélère. Un instant, il croit être piégé dans son cauchemar. La panique le prend aux tripes. Son cœur s'accélère. La nausée devient insoutenable.

Il reprend peu à peu ses esprits. Les événements du soir-même lui reviennent en mémoire : Malefoy apeuré face à lui, le Stupefix lancé plus ou moins malgré lui, Lucius apparu de nulle part, son corps raide, inerte, refusant de lui répondre, et puis la voiture l'emmenant quelque part…

Une forme bouge à ses pieds. Il baisse les yeux et parvient à distinguer la tête blonde. Malefoy est assis par terre, au pied du canapé, son dos adossé aux assises. Son teint grisâtre semble luire dans l'obscurité. Son long cou se cambre tandis qu'il laisse tomber sa tête en arrière. Ses cheveux frôlent presque les pieds d'Harry à présent. Le regard de Malefoy, un peu hagard, se promène à travers la pièce, jusqu'à rencontrer celui d'Harry. Les yeux gris semblent mettre du temps à se rendre compte que leurs comparses sont éveillés.

« Bon sang ! s'écrit Malefoy en s'éloignant brusquement du canapé. Depuis quand es-tu réveillé ? »

Harry roule des yeux, qu'il espère expressif. Visiblement, ils se sont assez pour que Malefoy saisisse le message. « Oui, bien sûr…tu ne peux pas parler. »

Malefoy se lève. Son pantalon est constellé de traces d'humidité et de boue. Une vague odeur d'ordures et de chien mouillé flotte dans la pièce. Malefoy ne semble pas s'en rendre compte. Il commence à faire les cent pas tout en se frottant la nuque d'un geste nerveux.

Finite incantatum, songe Harry. Allez, sors ta baguette et dis-le !

Malefoy a disparu de son champ de vision, à présent, mais il peut encore entendre le bruit de ses pas. Parfois, il s'arrête. Aussitôt après, il reprend sa ronde. Le rythme anarchique de ses pas traduit une certaine inquiétude. Harry s'impatiente, il aimerait se précipiter hors de son corps. Mais seuls ses yeux s'agitent. Il espère que Malefoy finira par les voir et par comprendre.

Au lieu de cela, il se met à répéter en boucle : « Merde, merde, merde, merde… ». Harry commence à sérieusement paniquer. Il ne comprend rien. Rien à où il est. Rien à ce qui se passe dans la tête de Malefoy. Rien à pourquoi il est toujours sous l'emprise du sort. Rien à pourquoi l'autre ne dit pas juste Finite incantatum, qu'on en finisse !

« Merde. » Malefoy a cessé de tourner en rond. La musique de ses pas devient déterminée. Il s'éloigne. Puis, c'est une cacophonie d'objets métalliques qui s'entrechoquent, du bruit sec d'un morceau de bois, du froissement de végétaux séchés. Harry reconnaît le son distinctif d'une lame qui tranche quelque chose. Puis, le bruit ignoble, visqueux, de quelque chose qu'on écrase. L'orchestre infernal poursuit son œuvre. Las, Harry essaye d'ignorer les sons. Il ferme les yeux. Les sons deviennent de plus en plus lointains. Finalement, ils disparaissent.

« Potter ! »

Il n'a fermé les yeux qu'une minute, pourtant, la lumière du jour s'est frayé un chemin dans le salon. Il la voit scintiller sur le plafond au-dessus de lui. La belle lumière dorée du matin. Son regard glisse jusqu'à l'origine de la voix. Malefoy est debout, à quelques mètres du canapé, tenant précieusement une tasse entre ses deux mains. Il fait quelques pas vers lui, gardant les yeux sur son récipient.

« J'ai fait avec les moyens du bord, donc je ne garantis rien. Mais c'est le mieux que je puisse faire. »

Il s'agenouille à côté de la tête d'Harry. De près, ce dernier perçoit davantage sa mine fatiguée. Il a malgré tout l'air moins maladif que sur la photographie du dossier. Il semble aussi moins rachitique et si ses pommettes sont toujours saillantes, ses joues elles ne sont plus aussi creuses. Son expression, quant à elle, est indéchiffrable pour Harry. Cela n'augure rien de bon.

« Tu devrais pouvoir avaler ça, malgré le sortilège. Je sais que la pétrification n'empêche pas la déglutition. Essaye d'en boire le plus possible. »

Et avant même qu'Harry n'ai pu lui signaler son désaccord par le regard, Malefoy colle entre ses lèvres le rebord de la tasse, qu'il penche. Une mixture infecte, incroyablement amère, se précipite dans sa bouche. Elle glisse le long de sa langue, puis tombe dans sa gorge. Il déglutit péniblement. Malefoy ne retire pas la tasse et une nouvelle rasade de liquide ruisselle sur son palais. Il en avale autant qu'il peut, mais il sent une partie du breuvage s'échapper de la commissure de ses lèvres et couler le long de son visage. Il se sent honteux, diminué.

Finalement, Malefoy retire la tasse. L'ultime gorgée s'échappe de la bouche d'Harry. Elle est arrêtée au bord de sa mâchoire par un mouchoir en papier. Malefoy est train de lui essuyer la face comme à un marmot incompétent. Ses joues sont chaudes sans doute rougies. Il imagine le malin plaisir que prend Malefoy à l'humilier ainsi. Mais quand il tourne les yeux, il le découvre avec la même expression grave et lasse.

« Maintenant, on laisse la potion agir. Essaye de dormir, Potter. Tu as vraiment une sale gueule. »

Il se lève et disparaît. Harry l'entend monter des escaliers et claquer une porte. Il ignore si c'est l'effet de la potion, mais ses paupières lui paraissent très lourdes. Il essaye de rester concentrer sur la lumière matinale qui danse sur le plafond. Dormir, ce serait se remettre en situation de faiblesse, seul avec un ancien ennemi dont il ignore les intentions. Etrangement, fixer le plafond ne stimule guère Harry, qui ne peut s'empêcher de cligner des yeux. Et de s'endormir, enfin.

oOo

Quelque chose brûle sa rétine derrière ses paupières closes. Harry ouvre paresseusement les yeux et les referme aussitôt, content de retrouver l'obscurité. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas réveillé d'un sommeil sans rêve. Désorienté, il rassemble ses souvenirs, puis rouvre les yeux. La lumière dorée du matin est devenue blanche. Elle agresse ses pupilles endormies. C'est une lumière d'après-midi nuageux. Sa main cherche frénétiquement ses lunettes sur la table basse et les chausse. Il ne se souviens pas les avoir enlevées.

Soudain, il se rend compte que son bras, son épaule, sa tête et sa main viennent de s'actionner pour accomplir cette action banale : il a mis ses lunettes. Il se redresse avec brusquerie dans le canapé. Tout son corps s'anime à la commande de son cerveau. Il tâte ses jambes, son torse, sa tête. Il regarde ses mains, doigts écartés, tendues devant lui. Un soupir de soulagement s'échappe de sa bouche mollement entrouverte. La potion a fonctionné.

Il se lève, puis entreprend d'explorer cet intérieur dont il n'a pratiquement vu que le plafond. Il se trouve bien dans un salon, au mobilier sobre. Le canapé en tissu gris sur lequel il reposait est au centre de la pièce. Les murs sont d'un vert anis doux. Une table basse, quelques chaises en bois clair et une bibliothèque complètent le tout. Harry s'approche de la bibliothèque : L'homme qui parlait la langue des serpents, Le Maître et Marguerite, Les Ames mortes, Le Procès… Aucun titre ne lui est familier, mais il n'a jamais été un fervent lecteur de toute manière.

Il poursuit son exploration jusqu'à la pièce est adjacente, qu'il découvre être la cuisine. Un désordre total y règne. Des planches à découper encombrent des plans de travail jonchés de casseroles et autres récipients en tout genre. Des lames de couteau brillent çà et là, et sur une table centrale, trône une passoire suspendue au-dessus d'un saladier. Dans le fond de la passoire sont restés accrochés des dépôts rouges et bruns. Malgré sa réticence, Harry décide d'y plonger le nez. C'est la même odeur que la potion qu'on lui a fait ingurgiter plus tôt. Il identifie quelques-uns des ingrédients, mais il ne parvient pas à établir la recette complète. Les potions n'ont jamais été son fort.

La dernière pièce de ce rez-de-chaussée est un petit hall d'entrée sans fenêtre, occupé principalement par un porte-manteau et un escalier. La porte en bois noir est équipée d'une petite fente en argent, semblable à celle qu'il y avait chez les Dursley. Au pied de celle-ci, Harry découvre une enveloppe. Il la prend et lit :

Monsieur Henry Smith

8LN, West Calder

Tarbrax

Il repose l'enveloppe par terre. Elle appartient sans doute, tout comme le reste de la maison, à un moldu nommé Henry Smith. Quant à savoir où il se trouve et ce qui a bien pu lui arriver, il n'en sait rien. Il faudra qu'il interroge Malefoy à ce sujet. Une question de plus à ajouter à la liste interminable…

Tandis qu'Harry regagne le salon, il se sent soudain poisseux. Il a passé la nuit dans ses vêtements mouillés, qui dégagent une odeur pestilentielle à présent. Il passe la main dans ses cheveux, qui retombent en mèches grasses autour de son visage. Le bas de son pantalon et ses chaussures sont maculés de boue séchée. Le besoin de se laver se fait urgent. Henry Smith ne lui en voudra pas trop s'il emprunte sa salle de bain.

Il grimpe les escaliers. A l'étage, il arrive dans un couloir bordé par trois portes closes. Il tente, sans succès, d'ouvrir la première. La suivante cède et révèle une petite salle de bain proprette. Sans hésiter, il entre et s'y enferme. Il retire ses vêtements, qu'il laisse en boule au sol, et pénètre dans la cabine de douche. Il enclenche le robinet d'eau chaude, mais c'est un jet d'eau glaciale qui lui dégouline sur le visage. Au moins, il est parfaitement réveillé à présent. Quand enfin l'eau chaude arrive, il la savoure et prend son temps pour se savonner dans les moindres recoins. Il sort de la douche un homme nouveau.

Ses vêtements en boule ne lui font guère envie. Un petit Tergeo aura vite fait de leur redonner un peu de fraîcheur et d'éclat. Il noue une serviette autour de sa taille et s'accroupit pour fouiller les poches de son pantalon. Rien dans la première il explore la seconde poche. Ne trouvant rien, il retourne à la première poche, paniqué. Sa baguette a disparu ! Furieux, il sort de la salle de bain en trombe. Ce n'est qu'une fois dans le couloir que sa mâchoire contractée se relâche pour qu'il puisse crier : « Malefoy ! »

Rien. La maison est silencieuse. Tout est immobile. Fou de rage, Harry s'époumone de plus belle « MALEFOY ! ». Cette fois-ci, quelque chose remue derrière la porte fermée. Une clé tourne dans la serrure. Le visage endormi de Malefoy émerge. Il dévisage Harry de haut en bas. Ses joues rosissent à peine. « Potter ? »

Harry fond sur lui, poing levé. L'autre tente de refermer la porte, mais Harry coince son pied dans l'entrebâillement. Malefoy insiste, pinçant atrocement le pied nu de Harry qui ne lâche rien et continue de bloquer la porte en hurlant : « Ma baguette, espèce de salaud ! Où est ma baguette ? »

Malefoy continue d'essayer de fermer la porte sans répondre. Finalement, il force tant que la douleur devient insoutenable et Harry retire son pied. La porte claque, la clé se tourne. Une voix parvient depuis l'intérieur de la pièce : « Calme-toi, Potter. Laisse-moi t'expliquer.

- M'expliquer quoi ? Tu as attendu que ton père me pétrifie et tu m'as piqué ma baguette ! Sale lâche, ouvre cette porte immédiatement. » Et il tambourine sur l'innocente porte comme un fou. A l'intérieur, Malefoy ne dit plus rien. Harry continue sa litanie : « Tu vas ouvrir cette porte et tu vas me suivre au Bureau des Aurors, tu m'entends ? C'est terminé tes sales manigances ! Tu es fini, Malefoy ! »

Le son étouffé d'un téléphone retentit. Il entend des pas s'éloigner de la porte. La sonnerie s'arrête. « Allô ? » la voix de Malefoy est un peu enrouée. « Désolé les gars, je crois que je couve quelque chose, je ne pense pas pouvoir venir… ». Un temps passe. Malefoy rit doucement. « Ne vous inquiétez pas, quel est le pire qui puisse se passer ?...Ah, je n'y avais pas pensé. Tenez-le éloigné des fours et tout ira bien ! »

Sa conversation terminée, il se rapproche de la porte. « C'est bon, tu t'es calmé, Potter ? » Harry a en effet arrêté de se jeter contre la porte comme un dément. Il est debout devant la porte, nu comme un ver à l'exception d'une serviette autour de ses hanches, l'eau dégoulinant de ses cheveux mouillés sur ses épaules. Il masse son épaule endolorie. Il se sent profondément stupide de s'être laissé emporter. Malefoy a réussi à garder son calme, lui. Sans doute une conversation civilisée serait plus productive.

« Ça va, tu peux sortir » lance-t-il.

Malefoy émerge de la chambre, avec une lenteur craintive. Harry se recule, levant les mains en signe de paix. Il dévisage Malefoy des pieds à la tête. Il ne s'est pas changé depuis leur rencontre la veille, allant jusqu'à garder sa veste. Ses cheveux emmêlés rebiquent par endroit. S'il a repris des couleurs, il reste l'individu pâlichon qu'il a toujours été. Il hésite un instant, avant d'à son tour lever les mains en l'air, pour signifier à Harry qu'il n'a aucune intention de l'agresser.

« Ecoute, je veux bien te rendre ta baguette, mais j'ai besoin que tu m'écoutes d'abord, dit-il d'un ton mesuré.

- D'accord, mais dépêche-toi, parce que j'ai beaucoup de questions pour toi.

- Je comprends. Mais est-ce que tu ne voudrais pas t'habiller d'abord ? »

Harry baisse les yeux comme s'il prenait seulement conscience de la serviette précairement nouée autour de sa taille. Il se rend compte que Malefoy peut voir ses côtes saillantes, ses hanches osseuses, son ventre creux. Comme des traces de ses échecs, des cicatrices d'une blessure invisible. A nouveau, il se sent à la merci de Malefoy. A nouveau, il déteste ça.

« Mes vêtements empestent et sans baguette, pas moyen de la laver rapidement, lance-t-il avec une voix faussement détachée, pour masquer sa honte.

- Je peux te prêter des affaires si tu veux.

- Quoi ?

- Des vêtements. Ils risquent d'être un peu grands, mais c'est mieux que rien, non ? »

Harry essaye de ne pas avoir l'air trop sous le choc. Il parvient à répondre, avec ce ton du type blasé : « Je suppose. »

Malefoy rentre dans la chambre. Harry le suit et s'arrête à l'embrasure de la porte. La chambre est plutôt grande, comparativement à la taille de la maison. Un lit double, une table de chevet et une armoire constituent l'unique mobilier. Le lit est froissé, mais pas défait. Malefoy a dû dormir sur les draps. Bref, c'est une pièce quelconque. La seule chose un tant soit peu remarquable sont les peintures accrochées aux murs. Ce sont de petits tableaux abstraits aux teintes sourdes. Il y en a une bonne douzaine, ordonnés – semblerait-il – de façon aléatoire. Henry Smith doit être un amateur d'art.

Malefoy ouvre l'armoire et y attrape rapidement une paire de jeans et un T-shirt gris, tous deux assez usés. Il les jette en direction d'Harry, qui les attrape d'une main tandis que de l'autre, il tient la serviette.

« Je vais enfiler ça. Toi, tu ne bouges pas ! Je n'en ai pas terminé. » adresse-t-il à Malefoy qui a refermé l'armoire. Harry rejoint la salle de bain, dont il laisse la porte ouverte. Si Malefoy tente de s'échapper, il le verra à coup sûr d'ici. Il se change très rapidement. Il aimerait que ces vêtements lui insufflent un peu de courage, de confiance en lui, qu'ils fassent disparaître cette sensation désagréable que toute cette situation est déséquilibrée – en sa défaveur. Mais être réduit à porter les vieux habits de Malefoy, trop grands pour lui, à se changer en vitesse alors que l'autre est à quelques mètres à peine, ne le fait pas se sentir moins vulnérable.

Il retourne dans la chambre. Malefoy est assis sur le lit, la tête entre ses mains. Il la relève lorsqu'il entend Harry entrer, le regarde un temps. Ses iris sont comme des nuages gris et tristes.

« Merde, murmure-t-il entre ses dents.

- C'est l'heure des explications, Malefoy. Tu peux commencer par me dire où se trouve ma baguette.

- Pour l'instant, je l'ai cachée.

- Formidable ! Tu as d'autres idées de génie pour avoir l'air encore plus suspect ?

- Suspect ? Suspect de quoi ?

- Ne fais pas l'innocent, tu sais très bien pourquoi je suis là.

- Tout ce que je sais, c'est que tu as voulu m'embarquer. En ta qualité d'Auror, ajoute-t-il avec tout le dédain dont il est capable.

- La ferme, Malefoy ! Ce n'est pas une blague : deux bureaux des Aurors sont après toi ! »

La mine de Malefoy se décompose. Sa respiration devient anarchique, son teint blanchit. Son regard erratique parcourt la pièce, ne sachant sur quoi se poser, évitant les yeux perçants de l'Auror en face de lui. Finalement, il parvient à articuler : « Pourquoi…suis-je recherché ?

- Oh, je ne sais pas. Peut-être parce qu'on a retrouvé ta signature magique sur la scène d'un crime ? Ou peut-être parce que tu es un Mangemort ? Le fils d'un fugitif traqué dans tout le pays qui plus est ! »

La remarque d'Harry semble toucher pile là où ça fait mal. Malefoy ne pourrait avoir l'air plus misérable. Il aurait presque pitié de lui, s'il ne s'agissait pas de Malefoy. Et s'il n'avait pas cet irrésistible besoin d'assoir son ascendance sur lui, en cet instant.

« C'est impossible…je ne comprends pas.

- Qu'est-ce que tu ne comprends pas ?

- Comment ma signature magique a pu être retrouvée.

- C'est vraiment ça qui te surprend le plus dans ce que je viens de raconter ?

- Tu ne piges pas, Potter. »

Tu n'as rien compris. Tu n'as jamais rien compris.

Harry n'a jamais vu quelqu'un si confus, troublé, désorienté. Quelque chose vient de s'effondrer en Malefoy, il en est persuadé. Il se rappelle son entraînement d'Auror : plusieurs options s'offrent à lui, à présent. Soit il peut continuer d'enfoncer le clou et espérer le faire craquer. Ou alors il peut jouer la carte de la compréhension, de l'empathie. De son expérience, la deuxième méthode tend à être la plus efficace. Et la plus humaine. Il a sans doute besoin de se sentir un chic type, après sa crise de colère incontrôlée.

« Non, je ne comprends pas, dit-il calmement. Mais tu vas m'expliquer. »

Malefoy plante son regard dans le sien : « Je pense que tu as déjà deviné. En partie, du moins.

- Deviner quoi ? »

Les pièces du puzzle s'assemblent soudain dans son esprit. Malefoy refusant de se défendre, le traînant jusqu'à la voiture, lui concoctant une potion improvisée, jusqu'aux vêtements qu'il lui a prêtés, à l'instant. Une seule raison pourrait expliquer tous ses actes, par ailleurs incompréhensible maintenant qu'il y pense. Il n'a pas osé la formuler jusqu'à présent, mais il doit se rendre à l'évidence. C'est une explication invraisemblable, inimaginable, incompréhensible. Mais c'est la seule explication possible.

« Malefoy, est-ce que tu…as cessé d'utiliser la magie ? »

oOo

Harry est assis dans le canapé gris. Il fixe le mur devant lui, encore sous le choc. Derrière lui, il entend Malefoy s'agiter dans la cuisine. « Bingo ». C'est tout ce qu'il avait dit, avant de se lever et de descendre au rez-de-chaussée. Harry l'avait suivi. Les questions se bousculaient tellement dans sa tête qu'il n'était parvenu à en formuler aucune. Lorsqu'ils étaient arrivés au bas des marches, Malefoy s'était retourné vers lui et lui avait lancé : « Du thé ? » presque comme si de rien n'était. Et comme si de rien n'était, Harry avait répondu : « Plutôt café pour moi. »

Il en est là, à attendre que Drago Malefoy lui prépare le café. Drago Malefoy. Il se retourne sur le canapé et lance un regard vers la cuisine. Est-il possible que ce grand type blond, qui fait bouillir de l'eau, qui remplit une cafetière de poudre noir, qui range des casseroles et nettoie des couteaux, ce personnage aux chaussures boueuses, au manteau en cuir usé, aux cheveux décoiffés, cet homme au regard triste, à la mine défaite, soit en fait Drago Malefoy ? Harry serait prêt à croire n'importe quelle histoire – un complot impliquant du plynectar, une métamorphose interdite, un épouvantard issu de ses pires cauchemars – plutôt que d'admettre que cet homme est le Malefoy qu'il a connu.

Pourtant, lorsqu'il revient avec deux tasses dans les mains, Harry reconnaît son visage, cette façon qu'il a de lever le sourcil droit d'un air inquisiteur, ses lèvres toujours pincées. Malefoy s'assoit dans le canapé à côté de lui et lui tend la tasse. Harry l'attrape en évitant soigneusement les doigts arachnéens qui l'enserrent. Le café a une odeur délicieuse, réconfortante. Elle crée un contraste assez troublant avec le reste de la situation.

« Depuis quand ? » La question d'Harry est aussi soudaine pour lui que pour Malefoy. Ce dernier fixe sa tasse de thé, comme si la réponse se trouvait à l'intérieur.

« Honnêtement, je ne sais pas quand exactement. Mais depuis la fin de la guerre, j'ai commencé à… » Il avale bruyamment sa salive. « En fait, même pendant la guerre, je crois que la magie n'avait déjà plus la même saveur. Ça s'est amplifié lorsque j'ai dû utiliser la baguette de ma mère. »

« Tu as quelque chose qui m'appartient. J'aimerais la récupérer.

- Qu'est-ce qui ne va pas avec celle que tu as ?

- C'est celle de ma mère. Elle est puissante, mais ce n'est pas pareil. Elle ne me…comprend pas. »

« J'imagine que ton père a dû apprécier que le digne héritier du clan Malefoy renonce à la magie.

- Laisse mon père en-dehors de ça, Potter, crache Malefoy. Ça n'a rien à voir avec lui. »

Malefoy boit une gorgée de thé. Du coin de l'œil, Harry l'observe. Sa mâchoire est contractée, tandis qu'il boit. A part ce détail, il semble parfaitement en contrôle de lui-même.

« Et comment as-tu fait, sans magie, pour t'approprier cette maison ?

- M'approprier ?

- J'ai vu les lettres, Malefoy. Je sais qu'on est chez un moldu. Henry Smith.

- Tu es sûr d'être un Auror, Potter ? Ou alors le Ministère a décidé que l'esprit de déduction n'était plus utile dans votre profession ? »

Il a très envie de le frapper. Un uppercut dans la jugulaire, histoire de lui faire ravaler ses petites piques incessantes. Déjà à Poudlard, il avait ce don pour l'agacer. C'était comme quelque chose qui rampait sous sa peau. Il inspire profondément et boit une gorgée, pour se calmer. Il ne va pas lui répondre. Ne pas le cogner représente un effort diplomatique suffisant.

« Henry Smith…c'est moi, Potter. » finit par avouer Malefoy.

La tasse d'Harry lui tombe des mains. Le café brûlant se répand à ses pieds en une flaque noir. Il n'avait pas l'intention d'être si dramatique. Mais cette confession et ses implications ont fini de le choquer. Drago Malefoy s'est construit une autre vie. Une vie alternative, où il a une maison, où il conduit une voiture pour aller au travail, où il reçoit du courrier, où il se prépare du thé dans sa cuisine. Une vie où il s'appelle Henry Smith. Une vie où il peut être un homme sans passé.

« Tu es sérieux, Potter ? » Malefoy se lève, indigné, et se précipite dans la cuisine. Il revient un instant plus tard avec une serpillère, et entreprend d'éponger le café aux pieds d'Harry. Drago Malefoy est littéralement à genoux devant lui, en train de nettoyer le café qu'il vient de renverser. Il est à présent convaincu que la potion n'a pas guéri sa paralysie. Il est toujours allongé dans le canapé, en plein délire induit par une plante ou un insecte écrasé, ou quelque chose dans ce goût-là.

Malefoy est de retour dans la cuisine. Harry l'y rejoint, le suivant sans réfléchir, comme un zombi poursuivant une cervelle bien fraîche. Malefoy jette la serpillère trempée dans l'évier et fait couler l'eau. Il remonte ses manches et commence à la rincer. Harry ne peut pas s'empêcher de regarder. Son avant-bras gauche est couvert de cicatrices, pour certaines immenses. Elles sont encore plus blanches que sa peau pâle et un peu boursoufflées.

Je sais que je n'ai pas le droit de te demander un truc pareil, mais il faut qu'elle parte. J'ai besoin qu'elle disparaisse.

Malefoy doit remarquer le regard insistant d'Harry, car il redescend sa manche aussitôt.

« Tu sais quoi, ce sont tes saletés. Rends-toi un peu utile, pour une fois dans ta parfaite existence, et nettoie ! »

Il abandonne la serpillère dans l'évier et commence à s'éloigner.

« Où vas-tu ? » Harry est encore confus par la vision du bras écorché. Il a tant de questions qu'il n'ose pas poser. Tout lui paraît si opaque à présent. Il aimerait que Ron et Hermione soient là, pour lui dire quoi faire. Pour le guider. Ils sauraient comment agir, dans une situation pareille. Mais pas lui.

« Ne t'inquiète pas, je ne vais pas m'enfuir. Où est-ce que j'irai de toute manière ? demande Malefoy rhétoriquement. Je vais juste prendre une douche, j'empeste. »

Et il disparaît.

Harry l'entend monter les escaliers. Une porte se ferme, l'eau se met à couler. Il laisse la serpillère sale en boule dans l'évier et se rend au bas des marches. Il écoute l'écoulement de l'eau, qui résonne dans la tuyauterie de la maison. Il reste là, à attendre. Cela semble durer une éternité. Il grimpe quelques marches et s'assoit mollement au milieu des escaliers. Docilement, il attend que Malefoy termine de se laver.

Finalement, la porte de la salle de bain s'ouvre. Un grand nuage de buée chaude s'en échappe, suivi de Malefoy. Ses cheveux sont impeccablement coiffés, comme à l'époque. Il porte une simple chemise noire, un peu longue, et un pantalon foncé, étroit, qu'il a rentré dans une paire de bottines en cuir brun. En plissant les yeux, son corps longiligne entièrement vêtu de sombre pourrait faire penser à la silhouette d'un Détraqueur. Ou d'un Mangemort. Cela lui ressemble davantage, songe Harry.

Malefoy s'arrête en haut des marches. « Qu'est-ce que tu fabriques ? » demande-t-il en voyant Harry assis au beau milieu de l'escalier. Il ne dit rien. Malefoy descend, évitant Harry toujours immobile.

« Où est ma baguette, Malefoy ? »

Aucune réponse. Harry finit par le rejoindre. Il a repris sa place dans le canapé.

« Où est ma baguette ? » répète-t-il, insistant. Il faut qu'il s'en aille de là. Qu'il contacte Ron au plus vite. Qu'il demande de l'aide à Hermione. Il est perdu. Complètement, totalement, absolument perdu.

« Du calme, Potter. Je vais te la rendre. Mais avant ça, il faut que je te dise quelque chose. »

Harry reste debout. Qu'est-ce que Malefoy va bien pouvoir lui annoncer ensuite ? Qu'il est en fait le descendant caché de Voldemort ? Qu'il travaillait étroitement avec Rogue et était un agent double ? Qu'il cache un dragon dans son jardin ? N'a-t-il pas déjà atteint le paroxysme des révélations inimaginables ?

« Je pense que tu es magiquement traqué, finit par lâcher Malefoy.

- Comment ?

- Je pense que mon père te traque, d'une manière ou d'une autre. Je pense que si tu utilises ta baguette, il va te retrouver. Et me retrouver aussi, par la même occasion.

- Qu'est-ce que tu racontes, Malefoy ?

- Tu t'es cogné la tête trop fort ou quoi, Potter ? Tu ne t'es pas demandé comment mon père avait pu transplaner pile sur notre position ? »

Non, il ne s'est pas posé la question. Lucius Malefoy avait un don certain pour débarquer aux pires moments de son existence. Rien de nouveau sous le soleil.

« Tu me lances un Stupefix et comme par hasard, il apparaît. Tu ne trouves pas ça louche ?

- Et comment s'y serait-il pris pour me traquer, exactement ? La dernière fois que j'ai vu ton père, c'était à Poudlard, quand Voldemort et tes petits copains les Mangemorts prenaient d'assaut le château.

- Je n'en sais rien, Potter. Mais ça fait quatre ans que je le…que je ne l'ai pas vu. Et comme par hasard, il apparaît ? »

L'explication n'est pas totalement dénuée de sens, si Harry est honnête avec lui-même. En même temps, cela doit bien arranger Malefoy de priver Harry de sa baguette, et donc, de magie. Il ne croit qu'à moitié à son histoire – il est impossible que Lucius ait pu placer une trace sur lui sans qu'il s'en rende compte – mais il est prêt à jouer le jeu de Malefoy, si cela lui permet de récupérer sa baguette.

« Admettons. Pourquoi ton père voudrait-il me traquer, moi ?

- Ca, je n'en sais rien. Je préfère ne pas imaginer.

- Tu savais qu'il était en Ecosse ?

- Non, Potter. Ce n'est pas comme si lui et moi, nous passions notre temps à nous échanger des lettres et à discuter de nos projets de vie… »

Malefoy se tait un instant. Il semble songeur. Et ses pensées ne doivent pas être douces, étant donné le mordillement frénétique de sa lèvre inférieure. Il se lève lentement.

« Je vais chercher ta baguette. Même si c'est sans doute une connerie. »

Il s'apprête à quitter la pièce, mais il s'arrête pour écouter le chant d'un oiseau dans l'après-midi mourante. Il s'approche de la fenêtre et contemple le paysage au-dehors. A travers la vitre, Harry devine une forêt de chênes et de pins. Le vent fait danser leurs branches. Des feuilles jaunissantes s'agitent, puis finissent par tomber. Un instant, elles virevoltent, comme suspendues dans les airs. Un petit oiseau noir se pose dans l'un des grands arbres.

« Potter…je ne sais pas ce que mon père manigance. En revanche, je suis sûr d'une chose : il faut s'en inquiéter. »