CHAPITRE 5
Harry pousse la porte de la boutique. Une clochette retentit et une petite femme replète vêtue tout en mauve se précipite sur lui. Il se demande s'il s'agit de la fameuse Madame Guipure.
« Bonjour, mon petit. C'est pour un uniforme ? Poudlard, je parie. Un de tes camarades est déjà installé pour l'essayage, mais ne t'inquiète pas, nous allons de trouver une place ! » Elle glousse aimablement avant de le traîner dans la pièce adjacente.
Sur un tabouret, un garçon de onze ans, le teint gris, des cheveux blonds parfaitement coiffés et un nez pointu de renard, attend. Il se tient bien droit et observe scrupuleusement les ongles de sa main droite, tandis qu'une sorcière ajuste l'ourlet de sa robe. Il relève la tête lorsqu'Harry entre et son sourcil se lève avec dédain.
« Salut, dit-il d'une voix traînante. Toi aussi, tu vas à Poudlard ?
- Oui, répond un Harry intimidé.
- Mon père et moi nous allons voir les balais de course dès que j'en aurais terminé avec mon uniforme. Je ne vois pas pourquoi ils sont interdits pour les élèves de première année ! Mais bon, j'arriverai bien à convaincre mon père de m'en acheter un et je le ferai passer en douce. »
Il a un rictus triomphal. Harry répond avec un sourire confus. Il lui fait étrangement penser à son cousin Dudley. Un flot de mauvais souvenirs grimpent le long de sa colonne comme des fourmis.
« Tu joues au Quidditch ?
- Non. » répond Harry tout en se demandant ce que peut bien être le Quidditch. Il préfère ne pas poser la question au jeune homme blond, cependant. Quelque chose lui dit qu'il se moquerait de lui. Il demandera à Hagrid à son retour.
« Moi oui. Je m'entraîne toutes les semaines dans les jardins du manoir. Mon père dit que ce serait un scandale que je n'intègre pas l'équipe. »
En quelques minutes de conversation, il a déjà mentionné trois fois son père, remarque Harry. Quelque chose lui dit qu'il y a là un leitmotiv.
« A mon avis, Poudlard devrait nous être exclusivement réservé. A ceux qui ont le sang pur, j'entends. »
Harry n'est pas sûr de bien comprendre ce qu'il entend par là, mais avant qu'il ait le temps de le questionner davantage, la sorcière à ses pieds se redresse.
« Et voilà, c'est terminé ! »
Le garçon s'admire un instant dans le miroir, puis saute au bas de son tabouret.
« On se verra à Poudlard, je suppose. » lance-t-il à Harry en quittant la pièce.
Il ne le sait pas encore, mais Harry vient de rencontrer Drago Malefoy.
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« Où est-ce que tu crois aller comme ça ? »
Malefoy est sur le seuil de la porte, en train de nouer une écharpe émeraude autour de son cou.
« Chercher ta baguette. C'est bien ce que tu veux, non ?
- Tout seul ?
- Lâche-moi un peu, Potter. Tu comptes jouer les Aurors zélés qui me collent au train combien de temps au juste ?
- Aussi longtemps qu'il le faudra, Malefoy. » lance Harry avec défiance.
Avec un haussement d'épaules, Malefoy ouvre la porte. Un courant d'air frais s'engouffre dans le hall d'entrée. Dehors, le jour est en train de mourir. Une lumière bleutée a envahi la forêt. Au loin, on entend une chouette hululer. Un croissant de lune commence à apparaître dans le ciel pâle. Malefoy serre autour de lui son gilet et enjambe le pas de la porte, forçant Harry à se dépêcher pour le suivre.
Il n'est pas prêt à lui faire confiance. Il ne sait même pas s'il en sera capable un jour, pas avec leurs antécédents. Cela aurait été n'importe qui d'autre, peut-être aurait-il cru toutes ses histoires. Mais dans le cas de Malefoy, ça faisait trop à avaler. Une partie de son cerveau refuse catégoriquement de l'imaginer vivant une vie sans magie, refuse de penser qu'il n'est pas de connivence avec son père, refuse de croire qu'il ne prépare pas un mauvais coup. Chat échaudé craint l'eau froide, songe Harry, sans se rendre compte que, en fait, il refuse tout bonnement de croire que Malefoy puisse changer. La tête lui tourne un peu.
Devant lui, Malefoy avance d'un pas vif. Harry peine à maintenir l'allure. Il se sent faible. Les feuilles mortes qui jonchent le sol craquent sous les bottines en cuir de Malefoy. Le vent d'automne fait danser les pans de son manteau. Harry surveille le moindre de ses gestes, prêt à réagie à la moindre entourloupe, mais rien ne se produit. Malefoy fait le tour de la maison et s'arrête devant une porte de garage. Il attend Harry. Lorsqu'il s'adresse à lui, c'est avec un air contrarié : « Je te préviens, Potter, à la moindre remarque, ta baguette je la brise en mille morceaux. » Harry roule des yeux. Non, Malefoy n'est pas capable de changer.
La porte du garage s'ouvre, révélant un grand espace presque vide. La Vaxhall étant toujours garée devant la maison, sa place est inoccupée. Le long des murs, il y a des étagères en métal recouvertes de caisses. Dans le fond du garage faiblement éclairé, un objet intrigue Harry. Il faut que Malefoy allume la misérable ampoule suspendue au plafond pour qu'il discerne enfin qu'il s'agit d'un chevalet. Un petit chevalet en bois, constellé de tâches de peinture. Et à ses pieds, des tubes, des pinceaux, des chiffons et une palette agencés en un tas chaotique. La surprise passée, Harry se met à réfléchir à une remarque cinglante sur les nouveaux loisirs de Malefoy, mais il s'abstient de peur que l'autre mette ses menaces à exécution.
C'est abstrait. Vous pouvez y voir ce que vous voulez.
Malefoy se tient toujours à côté de l'interrupteur. Il observe Harry en silence. Peut-être s'attend-il à une pique, mais comme elle ne vient pas, il va chercher une des caisses empilées dans les étagères. Il la prend entre ses bras et la laisse tomber au sol, sans plus de considération. Harry s'approche, incapable de contenir sa curiosité. Tandis que Malefoy fouille à l'intérieur de la caisse, Harry en détaille le contenu. Il reconnaît avec étonnement des manuels scolaires : un exemplaire usé de Potions magiques par Arsenius Beaulitron, une superbe édition en maroquin rouge des Animaux Fantastiques de Norbert Dragonneau, le Manuel avancé de préparation des potions de Libatius Borage qu'Harry ne connaît que trop bien et même la Théorie des stratégies de défense magique de Wilbert Eskivdur.
Le garage dodeline autour de lui. Sa tête, légère comme un ballon, lui semble être attirée par le plafond, tandis que son corps lourd est victime d'une pesanteur excessive. Entre ses côtes et son bas-ventre, quelque chose se tord douloureusement. Cela fait au moins vingt-quatre heures qu'il n'a pas mangé, réalise-t-il. Un corps – même aussi habitué aux maltraitances que le sien – reste un corps. Il tente de calmer cette impression que tout s'apprête à chavirer en respirant lentement. Potter, c'est vrai que tu t'es évanoui ? Je veux dire, tu t'es vraiment évanoui ? Il tourne à nouveau son attention vers Malefoy. Il ne lui fera pas ce plaisir.
« Pourquoi est-ce tu gardes tous ces manuels scolaires, si tu ne fais plus de magie ?
- Je ne sais pas. » répond Malefoy d'une voix incroyablement honnête. Coincée entre deux ouvrages, il finit par extraire la baguette d'Harry. Au moment où Malefoy se redresse pour la lui tendre, Harry est forcé de s'accroupir. Ses vertiges s'intensifient et ses jambes molles ne semblent plus en mesure de le soutenir. Il enserre son cuir chevelu entre ses mains, espérant que sa tête arrêtera ainsi de tourner. Il se concentre sur un point droit devant lui en l'occurrence, les tibias de Drago Malefoy, dans leur pantalon sombre rentré dans des bottines en cuir brun. Il les fixe, ne pense qu'à les fixer, jusqu'à ce que tout disparaisse. Mais tout continue de chanceler.
Les tibias, le pantalon et les bottines deviennent soudain des genoux pliés, puis les froissures d'une chemise, un torse, un cou et enfin, le visage interrogateur de Malefoy. « Ça va, Potter ? » La voix, lointaine, résonne comme dans une chapelle. Le regard d'Harry est toujours braqué droit devant lui, hagard. Il ne dit rien. Il sent que s'il exige de son corps autre chose que regarder tout droit, il va s'écrouler. Fort heureusement, son estomac décide de répondre à sa place. Un spectaculaire gargouillement envahit le silence de la pièce.
Malefoy garde son air interdit une petite seconde avant de lâcher un rire. Un éclat de rire bref et sincère. Il reprend son sérieux aussitôt après. « Je crois que tu as besoin de manger quelque chose » conclut-il. Sans blague, pense Harry sans encore oser formuler sa réponse à voix haute. Malefoy se relève et glisse la baguette dans sa poche arrière, au grand désespoir d'Harry. Les doigts fins d'une main tendue s'approchent de lui.
« Tu vas pouvoir te mettre debout ? Parce que te porter une fois, ça m'a suffi.
- Oui. » Harry rassemble toutes ses forces pour répondre. Encouragé par le ton de défis de Malefoy, il attrape la main et s'en sert de soutien pour se mettre debout. Le tournis s'accélère, comme s'il était dans un manège. Il tire plus fort sur la main. Enfin, il est debout. Les doigts se desserrent et le lâchent la main dans la sienne disparaît. Et cet appui devenu indispensable vient à lui manquer.
Malefoy se dirige vers la sortie. Harry le suit, sur ses jambes tremblantes de faon. Il maudit intérieurement l'hypoglycémie qui ne pouvait pas plus mal tomber. Chaque pas est affreusement lent. Trop lent pour Malefoy, apparemment. Avec un soupir exaspéré, celui-ci revient vers Harry et glisse un bras sous ses épaules. Il marmonne quelque chose qu'Harry n'entend pas, mais il lui semble distinguer les mots merde et incapable. Deux mots qui le caractérisent plutôt bien, en cet instant précis.
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Vingt-sept virgule cinq centimètres, bois de houx et plume de phénix. Très souple et facile à manier. C'est ainsi que le vieil Ollivander avait décrit sa baguette. Baguette qui dépasse maintenant de la poche arrière du pantalon de Drago Malefoy. De retour dans ce maudit canapé gris, Harry la regarde. Quelque part, il est soulagé de ne pas l'avoir récupérée immédiatement. Cela repousse sa prise de décision et il n'a pas à choisir tout de suite ce qu'il en fait : transplaner à Edimbourg, pétrifier Malefoy ou lui faire confiance et ne pas l'utiliser. Telles sont les trois options qui s'offrent à lui. Chacune comporte son lot de risques, qu'il n'est pas prêt à prendre dans son état actuel. Pour le moment, il faut se concentrer sur sa condition physique. Lorsqu'il ira mieux, son instinct saura quoi faire.
De la cuisine émane une délicieuse odeur. Malefoy, un tablier noué autour de ses hanches, s'affaire. Il a retroussé ses manches, puisqu'il est assez loin d'Harry pour qu'il ne puisse pas distinguer les cicatrices sur son avant-bras. Il semble aussi à l'aise derrière les fourneaux que devant une chaudronnée. Harry se souvient d'un adolescent de quinze ans, coupant les ingrédients avec minutie, allumant le feu sous son chaudron, remuant des mixtures de toutes les couleurs. Il n'avait pas été jaloux du talent de Malefoy en la matière il méprisait l'enseignement des potions, tout comme il méprisait celui qui le leur prodiguait, tout comme il méprisait l'élève qui y excellait. Avec le recul, il se dit qu'il avait été un garçon plein de mépris.
Le va-et-vient de Malefoy entre les planches à découper et les casseroles cesse. Il dénoue son tablier qu'il plie soigneusement avant de le poser sur un plan de travail, pose quelque chose sur la petite table de la cuisine, puis rejoint Harry dans le salon. Il reste un temps debout, devant lui, comme s'il cherchait ses mots. « Bouge-toi de là, Potter. C'est prêt. » lâche-t-il enfin, sans conviction. Il y a une certaine maladresse dans ses mots, qui fait sourire Harry intérieurement.
La scène est complètement surréaliste. Assis l'un en face de l'autre, silencieux, Harry Potter et Drago Malefoy dînent en silence. Il imagine l'expression horrifiée sur le visage de Ron face à un tel spectacle. Cela le fait sourire. Le corps d'Harry reprend vie peu à peu. A chaque nouvelle bouchée, une douce chaleur descend le long de son œsophage et se répand dans ses membres. Plus rien ne tourne autour de lui et il peut savourer son plat dans la quiétude. Malefoy se révèle un excellent cuisinier.
« Tu joues toujours au Quidditch ? » demande soudain ce dernier au bout d'une dizaine de minutes à ne rien se dire.
La question prend Harry au dépourvu. Il avale bruyamment ce que contient sa bouche avant de répondre : « Non. »
Malefoy reporte son regard sur son assiette. « Je vois, dit-il. C'est dommage, tu n'étais pas trop mauvais comme attrapeur. Et puis tu avais l'air d'aimer ça.
- J'étais encore meilleur pour attraper les mages noirs que pour attraper les vifs d'or, lance Harry, provocateur.
- Oui, mais je doute que tu aimes autant coffrer des Mangemorts que voler sur un balai. »
Cela fait des années qu'Harry n'a pas volé. Il se souvient pourtant très bien de la sensation. Le vent sur son visage, l'air qui s'engouffrait dans ses vêtements, les paysages qui défilaient autour de lui. L'impression qu'il pouvait aller n'importe tout, que tout était possible. Rien ne lui semblait inaccessible, alors. Il se rappelle du vif d'or, fusant devant lui, tandis que plus bas, Ginny Weasley se faufilait entre les attaquants adverses, à toute allure. Il peut encore sentir l'adrénaline au bout de ses doigts, alors que sa main s'apprêtait à capturer la petite sphère dorée. Son cœur battait fort, lorsqu'il prenait conscience que son adversaire était juste derrière lui, menaçant sa victoire imminente. Il se souvient de la première fois qu'il avait enfourché son balai. C'était pour rattraper Malefoy.
Un claquement de doigts à quelques centimètres de son nez le tire ses rêveries. « Potter, t'es toujours avec moi ? » Oui, il est toujours avec lui. Mais une version de lui qui a onze ans et qui jongle avec le rapeltout de Neville, tandis qu'il s'éloigne sur son balai.
« Je n'imaginais vraiment pas que les choses tourneraient ainsi » murmure Harry, cryptique.
Le sourcil droit de Malefoy s'arche. Son expression faciale devient très intense, l'espace d'une seconde.
« Franchement, j'imaginais les choses autrement aussi. Par exemple, je te voyais marié à la frangine de Weasley, entouré de vos nombreux enfants, vivant ta parfaite vie de Saint Potter. Au lieu de ça… » Il dévisage Harry de haut en bas d'un air écœuré.
« Et moi je te voyais organisant des réunions secrètes de mages noirs dans ton manoir, rétorque Harry. Mais les choses ne se déroulent pas toujours comme prévues.
- Je suppose que non. » Visiblement, Malefoy en a assez de cette conversation. Il se lève, attrape une pomme dans un saladier et croque dedans tandis qu'il contemple le paysage au-delà de la fenêtre. La lumière pâle de la nuit donne aux arbres des airs d'araignées immenses. S'il ferme les yeux, il peut presque entendre le souffle du vent sur le sol moussu. Mais peut-être n'est-ce pas ici, peut-être est-ce un son enfoui dans sa mémoire. Comme la sensation du vent sur son visage.
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Sous ses doigts, les plumes sont douces et épaisses. Il aimerait y enfouir son visage et ne jamais redescendre. Tandis que Buck contourne les tours de l'école de son vol gracieux, Harry se cramponne de toutes ses forces. Il n'a pas peur de tomber il a peur de laisser l'instant s'échapper. Derrière lui, il entend des cris de joie, d'une intensité folle. Ce sont les exclamations d'un homme qui n'a pas connu d'instant de bonheur depuis des années. Un homme qui sent bon la pluie, le cuir et le tabac froid. Harry se retourne vers Sirius. Ils se sourient. Comme lui, son parrain ne semble jamais aussi vivant que lorsqu'il vole, lorsque le ciel immense s'offre à lui. Tout semble possible à Harry, maintenant qu'il est parvenu à sauver la seule famille qu'il lui reste. Sirius sera bientôt libre et ils auront une vie ensemble, rien qu'eux d'eux. Ils seront une famille, telle qu'il l'a toujours rêvée. En cet instant, il ne peut envisager que Sirius ne sera jamais libre, qu'il mourra quelques années plus tard et qu'Harry sera à jamais privé de la seule chance de partager son existence avec lui. Une lourde porte de métal claque dans la nuit, enfermant son parrain derrière ses barreaux de fer, tandis que les plumes de l'hippogriffe s'effritent jusqu'à disparaître entre ses doigts. Et il tombe.
Une porte claque. L'arrière de sa tête, où se trouve sa bosse d'une taille très respectable, rencontre le dossier de sa chaise. Il ouvre les yeux pour se rendre compte qu'il somnole assis, à la table de la cuisine. L'obscurité épaisse au-dehors et le contact du bois de la chaise sous ses fesses endolories lui permettent d'estimer le temps écoulé depuis la fin de sa conversation avec Malefoy. Les restes de leur repas se trouvent toujours sur la table. La maison est parfaitement silencieuse. Harry se lève et se rend dans le salon, où il pense trouver Malefoy. La pièce est déserte. Il appelle, mais rien ne répond, à part l'écho de sa propre voix. Enfin, il finit par comprendre que le claquement de la porte de son rêve était réel, qu'une porte a bien été close ici, dans cette drôle de réalité où il est piégé.
Il court jusqu'à la fenêtre et, dans la forêt faiblement éclairée par la lune, il aperçoit le reflet d'une chevelure si claire qu'elle en paraît argentée. D'un regard hâtif, il cherche sa baguette, mais il est persuadé que Malefoy l'a encore dans sa poche arrière. Il se précipite dans le hall d'entrée et saisit le premier vêtement qu'il voit sur le porte-manteau. Il enfile le chandail en grosses mailles laineuses et se rue hors de la maison, à la suite de Malefoy qu'il ne discerne déjà plus.
Comme toutes les forêts, celle-ci peut-être aussi belle qu'inquiétante. Sous la lumière réconfortante de l'été, on aurait envie de s'y perdre. Dans la brume de l'automne, on redoute ce qui peut s'y cacher. Au cœur d'une nuit brumeuse comme celle-ci, cette simple agglomération d'arbres semble tout droit sortie d'un cauchemar. Heureusement, Harry a l'habitude des cauchemars parfois, il en fait même lorsque ses yeux sont ouverts. Rien ne sera jamais aussi effrayant que s'aventurer seul dans la Forêt Interdite où l'attendait Lord Voldemort et ses fidèles Mangemorts, de toute façon. Non, il n'a pas peur de chasser Malefoy à travers ces bois obscurs. Pourtant, son cœur bat très vite, du rythme distinct de l'effroi. Quelque chose le terrifie, mais il ignore quoi.
Au début, il distingue les chênes des frênes et les frênes des pins. Chaque arbre semble avoir son identité propre, un nœud à son écorce, une branche de travers, un tronc étroit ou large. Mais peu à peu, tous les arbres se ressemblent. Entre leurs formes similaires, il avance sans trop savoir où il va. Il n'y a aucune trace à suivre, aucun bruit qui pourrait le guider, à part les sons inquiétants des bois : le cri d'un animal nocturne, le souffle du vent dans les branches, le craquement du bois. Il ne sait pas pourquoi il insiste, alors qu'il pourrait rebrousser chemin. Malefoy finira bien par revenir, et alors il pourra récupérer sa baguette. Pourtant, il avance. Parce qu'il faut bien avancer. Même s'il ignore sa destination et qu'il se sait complètement perdu.
Quelque part à sa gauche, il entend des bruits de pas sur les feuilles mortes. Immédiatement, il se dirige vers le son, rajustant sa direction en fonction de ce qu'il croit être son origine. Il distingue enfin quelque chose dans la nuit, autre que l'ombre des arbres et la lumière des étoiles. Une lueur argentée remue faiblement, à quelques mètres de lui. Il accélère, craignant qu'elle disparaisse avant qu'il ait pu la rejoindre. Quand soudain, de derrière un arbre, une seconde lueur apparaît, plus brillante encore. Les deux halos bougent à peine, l'un semblant avancer vers l'autre, immobile. En quelques pas, Harry réduit la distance qui le sépare des tâches brillantes.
Malefoy est debout, raide comme un piquet, ses bras ballant le long de son corps. Figé, presque comme entravé, il fixe la silhouette qui s'avance vers lui. Harry reconnaît alors cette dernière. Il comprend pourquoi la seconde lueur luisait davantage dans la nuit : l'abondante chevelure de Lucius Malefoy offre une plus importante surface réfléchissante à la lumière de la lune. Il avance vers son fils, un sourire mesquin sur son visage. Il prend son temps, semblant savourer ces retrouvailles. Au lieu de fuir, Malefoy reste planté là, incapable de bouger.
Sans réfléchir, Harry se précipite vers lui, sans doute dans l'espoir de pouvoir lui subtiliser sa baguette pour se défendre contre Lucius. Il se jette devant lui et attrape ses épaules en criant : « Ma baguette, Malefoy ! Donne-moi ma baguette ! », mais Malefoy ne bouge pas. Son regard, toujours tourné vers son père, devient interrogateur. Harry se retourne, tandis que Lucius Malefoy se tasse sur lui-même. Son corps rabougris se noie dans son élégante cape noire et sa canne semble fusionner avec son bras. Sa chair tourbillonne, se mêlant au flot du tissu noir. Cet amas indistinct s'agite, cherchant une nouvelle forme. Harry, comme Remus Lupin des années avant lui, s'est jeté entre l'épouvantard et sa proie. Maintenant, la créature est en quête de l'apparence qui pourra le terrifier.
Harry se retourne vers Malefoy, toujours interdit. De sa main droite, il tâtonne le bas de son dos, à la recherche des poches contenant sa baguette. Bientôt, le détraqueur va émerger de la masse informe. Harry a besoin de son fidèle Patronus. Il a besoin de sa baguette. Avec un soupir de soulagement, il la sent sous sa paume. Il l'attrape, la tire hors de la poche, mais un coup repousse son poignet et il lâche la baguette. Malefoy, qui a repoussé sa main, lui lance : « Non, pas de magie ! Sinon, il va me trouver… ».
L'épouvantard s'est enfin décidé. Il termine sa métamorphose, sous une paire d'yeux abasourdis. Harry regarde Malefoy derrière lui, comme pour s'assurer de sa présence. Puis il se retourne et devant lui se tient un deuxième Malefoy. Ses cheveux sont plaqués vers l'arrière. Il porte un costume entièrement noir et, de sa main gauche, il tient une longue canne au pommeau d'ivoire. Son sourcil se lève d'un air amusé. Un sourire narquois, étrangement semblable à celui de Lucius, déforme son visage. Il s'avance vers Harry d'un air conquérant.
Comme Malefoy avant lui, Harry est incapable de bouger. Il ne comprend pas. Il cherche encore des yeux le détraqueur qui n'est jamais apparu. Pourtant, il doit être quelque part, car il est impossible que l'épouvantard ait pris la forme de Drago Malefoy. Il n'a jamais eu peur de Malefoy. Il l'a méprisé, il l'a haï, il a ressenti du dégoût, des pulsions de violence à son encontre, mais il n'a jamais eu peur de lui. Et aujourd'hui, encore moins qu'avant. Pourquoi devrait-il avoir peur d'un sorcier qui a trop peur pour utiliser la magie, qui se terre dans son trou comme la vermine qu'il est ? Malefoy ne peut rien contre lui et il le sait. Cela n'a aucun sens. L'épouvantard se trompe. Il n'a pas peur de Malefoy.
Il est sorti de sa torpeur par des doigts autour de son poignet. Son bras est tiré vers l'arrière, entraînant son épaule dans une torsion assez peu naturelle. Avec une grimace douloureuse, il se retourne. Malefoy continue de tirer, tout en lui parlant, mais il n'entend rien. Il voit ses lèvres remuer, il sait qu'il lui dit quelque chose, mais le vacarme de ses pensées l'empêche de comprendre. Exaspéré, Malefoy se penche pour ramasser la baguette toujours à terre, puis il entraîne Harry dans sa course. Les arbres défilent à toute allure autour d'eux. Dans leur fuite, ils ne pensent même pas à se retourner pour voir si l'épouvantard les a suivis. Ils courent à en perdre haleine. Cela n'a rien à voir avec les joggings matinaux d'Harry. C'est une course pour la survie, une de celles qui fait bouillir le sang dans les veines et battre le cœur à tout rompre.
Ils émergent de la forêt. Sur le ciel étoilé, la silhouette de la maison se découpe enfin. Malefoy, sans lâcher le poignet d'Harry, se rue vers elle. Il ne semble pas vouloir ralentir alors que la porte d'entrée s'approche. Harry ferme les yeux, redoutant la collision, mais leur course se stoppe nette. Tel l'attrapeur alerte qu'il a été, Malefoy s'arrête juste à temps pour abaisser la poignée de la porte, l'ouvrir avec fracas, et les précipiter tous les deux à l'intérieur. A bout de souffle, il referme la porte d'un coup de pied. Elle claque dans la nuit, se refermant sur le hall d'entrée. Il fait noir. Plus rien ne bouge, à part leurs souffles erratiques. Plus rien ne bouge, à part l'adrénaline qui fuse dans leurs corps échauffés. Plus rien ne bouge, à part leurs cœurs qui battent très vite. Plus rien ne bouge.
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« Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? » lâche enfin Malefoy, tandis qu'il allume la lumière. Il s'arrête pour regarder Harry, vêtu de son chandail, qui évite soigneusement son regard. Il frappe le sol de sa chaussure. « Tu vas m'expliquer, Potter ? » Son ton est furieux. Harry comprend sa colère. Lui aussi ressent souvent de la colère lorsqu'il se sent dépassé par les événements. Mais il n'a aucune explication à lui fournir. Lui-même ne comprend plus rien à la situation depuis un moment déjà.
Malefoy lui empoigne l'épaule. Harry sent qu'il aimerait le secouer, le forcer à sortir de sa torpeur. Quelque chose en lui aimerait se faire secouer un grand coup.
« Regarde-moi, espère d'enfoiré ! Pourquoi est-ce que cet épouvantard a pris mon apparence, hein ? »
Tu sais très bien pourquoi, songe Harry. C'est parce qu'il a peur. Il a peur d'avoir mal jugé Malefoy, toutes ces années durant. Il a peur de lui faire confiance aujourd'hui. Il a peur de ce que signifie son monde, un monde dans lequel Drago Malefoy de fait plus partie des méchants. Pourrait-il rester le héros d'une telle histoire ?
Il relève enfin la tête. Les joues de Malefoy sont rouges et ses yeux le foudroieraient sur place, s'ils en avaient le pouvoir. Il tient toujours, dans sa main gauche, la baguette d'Harry. Il semble ne même pas s'en rendre compte. Ses doigts se resserrent autour de son épaule, douloureusement. « Lâche-moi, tu me fais mal. » lui dit froidement Harry.
Alors Malefoy le lâche, désemparé. Il marmonne un instant des mots incompréhensibles avant de se ressaisir : « En quoi est-ce que je suis sensé te flanquer la trouille, sérieusement ?
- En quoi est-ce que tu me fais peur ? Tu es sérieux, Malefoy ? lance Harry. Je te rappelle qui tu es ? Je te rappelle l'enfer que tu m'as fait vivre à Poudlard ?
- C'était il y a des années, j'étais adolescent. Tu ne comprends pas le concept de « grandir » ?
- Tu étais un adolescent qui est devenu un Mangemort ! Qui s'est rangé du côté de Voldemort ! Qui a ensorcelé et empoisonné des gens ! Tu as même tenté de tuer Dumbledore… »
Chaque mot qui quitte la bouche d'Harry est comme un coup que Malefoy semble avoir du mal à encaisser. Il baisse sa garde, il cesse de se défendre. Il admet la défaite, en ne répondant rien. Dans ses yeux, il y a un reflet très triste. Harry hésite. Il n'est pas du genre à cogner un adversaire à terre. Et pourtant…l'opportunité est trop belle. Toutes les vérités qu'il a toujours voulu lui cracher au visage, depuis qu'il a onze ans, il peut les lui dire, enfin. Peut-être n'en aura-t-il plus jamais l'occasion.
« Dès que je t'ai rencontré, j'ai su que je ne pouvais pas te faire confiance. Toi et ton idéologie infâme, vous m'avez tout de suite dégoûté. Tu as fait tous les mauvais choix, Malefoy. Et tu les as faits en pleine connaissance de cause. »
Oui, il est cruel. Il voit bien que Malefoy a fait d'autres choix depuis, mais ils ne sont guère plus glorieux. Qu'y a-t-il de neuf, après tout ? Il a toujours été du genre à fanfaronner, avant de se réfugier dans les jupes de son père dès que les choses commençaient à sentir le roussi. Et aujourd'hui qu'il a tout perdu, il se terre comme un lâche, dans une vie qui n'est pas la sienne, dans un monde qui n'est pas le sien. Parce que Malefoy n'aura jamais le courage de la confrontation. Surtout s'il risque de perdre. Espèce de sale petit cancrelas répugnant.
« Bien sûr, tu ne peux pas comprendre, finit par dire Malefoy d'une voix très faible, qui gagne peu à peu en intensité. C'est facile de juger, depuis ta tour d'ivoire ! C'est facile de dresser ce genre de portrait des autres, de leurs choix, de leur vie dont tu ne sais rien ! C'est facile d'être l'Elu du bien, le héros désigné d'office. C'est facile de faire les bons choix, quand ce sont les seuls qui s'offrent à toi !
- Ta gueule, Malefoy ! Je t'interdis de parler de ma vie comme si tu la connaissais, comme si tu savais ce que ça fait !
- Je vais me priver ! Ça ne te pose aucun problème à toi, n'est-ce pas ? » siffle Malefoy.
Les tempes d'Harry se mettent à vibrer de rage. Il serre ses poings fort, si fort que ses ongles menacent de pénétrer sa chair. Il repense à tout ce qu'il a perdu : à ses parents, à Sirius, à Dumbledore, à Remus et Tonks, à Fred… Il avait l'impression que le sort s'acharnait contre lui, sans jamais lui offrir de moment de répit. Comme si le bonheur lui était interdit, comme s'il devait en passer pour toutes ces épreuves pour avoir le droit de vivre. Tout ça parce que Voldemort avait choisi la maison de James et Lilly Potter au lieu de celle d'Alice et Frank Londubat. Pendant que Malefoy était nourri au biberon en or dans son manoir, par deux parents aimants.
Comment a-t-il pu se laisser attendrir par ce qu'il a vu dans les pensines ? Comment a-t-il pu croire à ce qu'il racontait ? Comment a-t-il pu accepter de rester tout ce temps dans cette maison en sa présence ? Harry est en colère. Contre Malefoy, mais surtout contre lui-même.
Tu as été choisi, Harry. Et c'est toujours difficile d'être choisi.
« Rends-moi ma baguette, Malefoy, dit-il enfin d'un ton dangereusement calme.
- Non ! rugit l'autre en retour. Non, tu vas faire une connerie : tu vas t'en servir et si tu t'en sers…si tu t'en sers il va… »
Malefoy semble au bord des larmes à présent. Son visage blanchit, sa bouche s'affaisse disgracieusement. C'est de la terreur à l'état pur qui l'anime.
« Je vais aller chercher les Aurors de Liverpool, Malefoy. Et on va t'emmener avec nous.
- Je n'ai rien fait !
- Ca, c'est à nous de le déterminer. Maintenant, rends-moi ma baguette. » Le sang-froid d'Harry est glaçant. Même lui ignore comment sa colère a pu se muer en une détermination si impassible. Il tend la main vers Malefoy, d'un geste presque doux. L'autre, tremblant, regarde alternativement la baguette et la main tendue.
« J'en ai assez de me battre, Potter. Je ne peux plus… » dit-il d'un ton résigné. Puis, il dépose la baguette dans la main d'Harry. Il n'arrive pas à la lâcher tout de suite, cependant. « Fais ce que tu veux. Pour ce que ça vaut, au moins je t'aurai prévenu. »
Dès que la main de Malefoy a abandonné son emprise, Harry empoigne sa baguette, savourant le contact familier. C'est comme retrouver une vieille amie. Vingt-sept virgule cinq centimètres, bois de houx et plume de phénix. Très souple et facile à manier. Il la lève au-dessus de sa tête, prêt à lancer le sort, sans lâcher Malefoy du regard. Les yeux gris, plein de défis, sont braqués sur les siens. Cet instant a quelque chose d'enivrant : se sentir à nouveau en pleine possession de ses moyens, se savoir en position de supériorité, pouvoir suspendre l'autre à son choix. Ou bien peut-être est-ce cette plongée dans une mer de nuages ?
Sans un mot, Harry abaisse sa baguette. Aussitôt, le décor s'évapore. Le porte-manteau, l'escalier, la lampe suspendue au plafond, virevoltent dans le néant. Ils aspirent la silhouette de Malefoy, dont le visage résiste un instant, comme s'il refusait de disparaître. Bientôt, cette maison ne sera qu'un lointain et mauvais souvenir. Harry se concentre sur sa destination et, bientôt, achève son transplanage avec succès.
oOo
Sa chambre à l'auberge est telle qu'il l'a laissée. Le lit défait, les rideaux tirés, la petite coiffeuse : tout est comme il s'en souvient. L'aubergiste n'aura pas osé y entrer sans l'autorisation de son hôte. Passer par ici représente un détour, bien sûr, mais il a besoin de son sac de voyage, qui contient notamment le dossier de Malefoy. Il s'allonge donc à plat ventre à côté du lit, cherchant son bagage resté sous celui-ci. Il est en train de l'extraire de sa cachette lorsqu'une brise légère pénètre dans la chambre. Elle lui chatouille un instant les chevilles, avant de disparaître. Harry se laisse rouler sur le côté. Il reconnaît ce souffle caractéristique, cette musique venteuse. Il resserre sa baguette dans sa main et retient sa respiration.
Deux ombres apparaissent au sol. Elles grandissent. Soudain, elles se muent en deux silhouettes humaines, grandes et encapuchonnées. La première, une canne à la main, s'avancer vers lui, menaçante. Guidé par ses réflexes, Harry lève à nouveau la baguette au-dessus de sa tête, amorçant son prochain transplanage. Il prend un risque important en choisissant pour prochaine destination le lointain bureau des Aurors de Liverpool. Mais c'est là qu'il doit se rendre et tout son esprit est tendu vers cet objectif. Lucius Malefoy s'avance vers lui, il n'est plus qu'à quelques pas. Harry abaisse sa baguette.
Au début, le transplanage se déroule comme prévu. Des objets, des formes, des paysages, défilent autour de lui, comme dans un manège survolté. Comme toujours, il a un peu la nausée, mais son esprit, obsédé par sa destination, ne se laisse pas distraire. Quand soudain, tout dérape. Quelque chose agrippe son bras, le tire, le tord. Et peu importe à quel point il secoue son membre, la présence parasitaire refuse de disparaître. Il ressent une douleur immense, tandis que son épaule se démet peu à peu vers l'arrière. La force déchire ses muscles et ses tendons. Il hurle, tandis que ses os craquent. Il tente de lui échapper, de s'extraire à la tension, sans succès. Alors il n'a pas le choix : il approche son visage du décor qui tourbillonne frénétiquement autour de lui et se laisse éjecter.
Il tombe. La chute est brève, mais brutale. Son corps s'effondre sur la terre dure d'un champ de blé, aplatissant les tiges dorées sous lui. Il hurle, tandis que son épaule gauche rencontre le sol. La douleur est si vive qu'il a l'impression que son corps prend feu. Il ne parvient plus à penser, seule la souffrance l'obsède. L'image de Ron, se tordant à terre, son bras déchiqueté reposant près de lui, s'impose à lui. Il se sent paniquer à la pensée qu'il a pu perdre son bras, entièrement. Il se tourne pour évaluer les dégâts. Son membre est toujours attaché à son corps, mais son épaule est atrocement tordue, dans un angle peu naturel.
Par chance, sa baguette ne s'est pas échappée d'entre ses doigts. La formule lui vient tout de suite en tête : Episkey. Simple, facile. Il n'a qu'à dire ce seul mot et tout sera réglé. Mais quelque chose l'interrompt alors qu'il s'apprête à lancer le sort. Non, pas de magie ! Sinon, il va me trouver… La voix de Malefoy gronde dans sa tête. Harry rabaisse sa baguette. Comme un imbécile bouffé par ses préjugés, il a choisi de ne pas croire Malefoy et voilà le résultat. Bien sûr, que Lucius Malefoy le traque ! Il l'a immédiatement repéré après son transplanage. Il n'attendait sans doute que ça d'ailleurs, qu'Harry utilise la magie. Et il a foncé tête baissée dans son piège. Pour toute récompense, son épaule est démise, ensanglantée et la douleur le dévore. Il est seul, dans la nuit noire, au milieu des épis de blé qui exécutent leur danse macabre au gré du vent. Son sac a disparu, perdu dans son transplanage. Il a froid. Il a mal. Il déteste chaque pensée qui l'a amené à faire ce choix. Les larmes perlent lentement le long de ses joues. Il est seul.
Il pleure un temps avant de se calmer. Il parvient à s'assoir, péniblement, puis décide de mettre en marche la partie de son cerveau qui gouverne son sens logique. Une partie bien plus développée chez Hermione que chez lui, bien sûr. Il a toujours eu tendance à se reposer sur elle lorsqu'il s'agissait de l'utiliser. Mais aujourd'hui, Hermione n'est pas là. Il ne peut plus compter sur son instinct, trop biaisé, qui lui a fait prendre mauvaise décision sur mauvaise décision. En calmant sa respiration, il parvient à se détendre un peu, à partiellement oublier la douleur. Il lui faut un plan d'action, il ne peut pas rester là à se morfondre. Même si rester là à se morfondre pourrait bien résumer les cinq dernières années de sa vie.
Fais ce que tu veux. Pour ce que ça vaut, au moins je t'aurai prévenu.
Lucius Malefoy le traque, il n'y a plus de doute l'utilisation de la magie est inenvisageable. Avant de pouvoir décider sa destination, il faut qu'il découvre où il se trouve. Avec un peu de chance, Liverpool n'est pas loin et il pourra rejoindre la ville en train. Il tâte les poches du jean que lui a prêté Malefoy. Dans l'une d'elle, il découvre quelques pièces et billets. Enfin, la chance lui sourit. Avec cet argent moldu, il pourra utiliser les transports publics. Il saura facilement rejoindre la communauté magique de Liverpool, même s'il connaît mal la ville. S'il est en Ecosse, en revanche… Il préfère ne pas trop y penser pour le moment.
Il ne pourra pas aller bien loin tant que son épaule sera dans cet état, cependant. Il ignore comment la remettre en place, mais il lui semble qu'elle est trop en arrière. Alors, en s'aidant du sol et de sa main valide, il repousse son épaule dans ce qu'il croit être son axe. Il hurle de douleur. Ca fait un mal de chien, tellement mal qu'il est à deux doigts de s'évanouir, lorsque dans un craquement atroce, son épaule se raligne avec le reste de son corps. Le temps de reprendre son souffle, et Harry tente déjà de se lever. Vainement, car son épaule ne peut supporter le poids de son bras déplié. Avec l'aide du chandail de Malefoy, il met son bras en écharpe, espérant que les nœuds qu'il a fait avec les manches en laine ne se défassent pas. Enfin, il se lève.
Une fois debout, il regarde autour de lui, à la recherche de la moindre lumière pouvant indiquer une route ou un hameau. Mais tout est parfaitement noir. Au loin, il distingue vaguement un bosquet qui se découpe sur le ciel étoilé. A part ça, c'est comme s'il n'y avait que des champs à perte de vue. J'ai connu pire, se dit Harry pour se rassurer. Je ne vais pas baisser les bras, pas maintenant, pas après tout le reste. Il se dirige vers le bosquet, seul point remarquable sur un horizon uniforme et plat.
Il traverse un champ, puis un autre. Les plantations qui au début lui chatouillaient les doigts, semblent être devenues tranchantes et chacune de leur caresse est comme une coupure. Un autre champ. Le terrain n'est pas plat sous ses chaussures. Les creux et les bosses sont autant de reliefs auxquels se heurtent ses pieds. Un autre champ. Il trébuche sur une pierre, manque de tomber, mais se rattrape de justesse à l'aide de son bras libre. La torsion de son buste provoque des tiraillements presque insoutenables dans son épaule. Un autre champ. Des tiges s'agitent sur sa gauche. Il s'accroupit et se fige il n'est pas prêt pour une confrontation. Le bruit des plantes qui remuent s'approche, le souffle d'Harry se fait court et haletant. Les épis de blé s'écartent, laissant apparaître un renard au pelage roux, un rongeur dans la gueule. L'animal fixe Harry un très court instant avant de s'enfuir. Harry se demande si le cœur du renard bat aussi vite que le sien.
Lorsqu'il arrive enfin au bosquet, le jour commence à poindre. L'horizon devient orange et rose. Le ciel s'éclaircit en un camaïeu de bleus. Le lever de soleil illumine les champs de blé et de colza, dont les fleurs se mettent à briller comme mille soleils. Mais Harry remarque à peine les somptuosités de la nature. Epuisé, il se laisse tomber sur une roche recouverte de mousse. Il a réussi, il a atteint son but. Le désespoir laisse peu à peu place à une sorte de fierté. Il a l'impression d'avoir accompli l'impossible. Pourtant, il n'est qu'au début de ses épreuves. Maintenant, il faut trouver la prochaine étape, il faut découvrir où aller. Le jour est là, à présent, éclairant les alentours, révélant au loin ce qui ressemble à une route. Elle est séparée de lui par plusieurs champs. Harry s'accorde un temps de répit avant de se relever. La fatigue et la douleur ne sont rien. Il se sent invincible. Il ignore que ce sentiment ne survivra que quelques heures à peine.
Après une nouvelle traversée de champs, il parvient à rejoindre la route déserte. Sans plus d'indice, il choisit au hasard un sens dans lequel avancer. Des directions finiront bien par être indiquées, quel que soit la voie qu'il prend. Il a un peu moins froid, à présent. Son épaule ne saigne plus, mais elle continue de le lancer. La plante de ses pieds est raide, douloureuse. Mais il continue d'avancer. Enfin, un panneau apparaît au loin et il accélère le pas. Un sourire se dessinerait presque sur son visage, si ses muscles faciaux n'étaient pas aussi fatigués.
Il est à bout de souffle lorsqu'il arrive enfin à une distance suffisamment proche pour pouvoir lire le panneau. Une flèche, tournant vers la gauche indique Selkirk, tandis d'une autre, dirigée vers la droite, indique Kelso. Il ne connaît aucune de ces villes. Ces indications lui sont parfaitement inutiles. Il s'assoit sur le bord de la route, contemplant ses nouvelles options. Il ne cesse de regarder le panneau, de relire les noms, encore et encore. Surtout le second. Pour une raison qu'il ignore, il a l'impression d'avoir déjà entendu le nom de Kelso. Il maudit sa mémoire, si prompte à lui faire revivre des souvenirs qu'il souhaiterait disparus et pourtant incapable de ressusciter le nom d'une ville.
Hermione est assise dans l'un des fauteuils moelleux de la salle commune, plongée dans un énorme volume. Un feu crépite dans la cheminée. A une table, Ron et Seamus sont captivés par leur partie d'échecs version sorcier. Neville s'est endormi dans un canapé, son parchemin d'enchantements posés sur ses genoux. Tout est calme et Harry s'ennuie un peu. Il devrait réviser pour le cours de potions du lendemain, mais à quoi bon ? Rogue l'a dans le nez et quoiqu'il arrive, il favorisera toujours les Serpentards. Il n'a pas de mystère à résoudre, aucune menace imminente de pèse sur lui, rien ne peut l'extirper de son banal quotidien d'écolier. Il feuillette un livre pour en regarder les images. Il le repose, en prend un autre, et répète ainsi l'opération, espérant tuer l'ennui.
« Bon, ça suffit maintenant ! lance Hermione sans lâcher son ouvrage des yeux.
- De quoi ? demande-t-il naïvement.
- Tu choisis un livre et tu le lis. Et je parle des mots, Harry, pas des images !
- Tous ces livres sont trop ennuyeux…
- Comment peux-tu dire ça sans même avoir essayé ? Regarde, avant la deux centième page, mon livre non plus n'était pas palpitant. Mais maintenant, il est passionnant ! » Elle sépare bien chacune des syllabes de ce dernier mot.
« Oh vraiment ? » lance Harry qui n'y croit qu'à moitié. Il sait le genre de livres qu'Hermione trouve passionnant. « Et de quoi ça parle ?
- C'est une biographie de Burdock Muldoon, répond-elle comme si Harry savait de qui il s'agissant.
- Qui ?
- Mais enfin, Harry ! Il est l'un des sorciers les plus célèbres du quinzième siècle ! Il a même été Président du Conseil des sorciers. C'était le premier mage écossais à avoir un tel poste, tu sais.
- Pourquoi ? Les mages écossais sont plus mauvais que les autres ?
- Pas du tout ! Mais à cette époque, mages anglais et écossais ne s'entendaient pas bien. Ca a duré longtemps, leur petite guerre. D'ailleurs, leur principale école de magie a brûlé dans un incendie au dix-neuvième siècle et leur Ministère a accusé des mages noirs britanniques !
- Du coup, ils n'ont plus d'école ?
- Haha, qu'est-ce que tu peux être idiot, Harry ! Bien sûr qu'ils ont une école. Après que celle de Kelso a brûlé, ils ont décidé d'installer sa remplaçante un peu plus loin de la frontière. Aujourd'hui encore… »
Hermione se lance dans un monologue interminable. Harry cesse rapidement d'écouter, préférant contempler une gravure illustrant une Vélane. La voix monotone d'Hermione devient un bruit de fond, puis disparaît peu à peu.
Harry se relève, triomphal. Tandis que sa conversation avec Hermione lui revient en mémoire, il comprend pourquoi le nom de Kelso lui était familier. Il s'agit du site historique d'une école de magie écossaise, aujourd'hui disparue dans les flammes ! Aussi gratifiante que soit cette révélation, ses conséquences sont douloureuses à contempler : il n'a pas quitté Ecosse. Il se laisse tomber par terre, résigné. Il avait tant espéré avoir rejoint l'Angleterre. Il pensait être proche de Liverpool, proche de la fin de ses ennuis. Mais une fois encore, les choses n'avaient pas tourné comme prévu.
Je te voyais marié à la frangine de Weasley, entouré de vos nombreux enfants, vivant ta parfaite vie de Saint Potter. Au lieu de ça…
Il se demande comment Malefoy savait qu'il n'était pas marié à Ginny et père d'une tripotée de bambins. Ses échecs étaient-ils à ce point évidents qu'en un regard, Malefoy avait tout deviné ? Que dirait-il de sa misérable situation ?
Perdu, Potter ?
Ils ne t'ont pas appris ce qu'est le sens de l'orientation chez les Aurors ?
Le célèbre Harry Potter mis en échec par du bitume !
A ce que je vois, tu es aussi doué pour trouver ton chemin que pour transplaner…
Rappelle-moi pourquoi tout le monde t'appelle l'Elu ?
Les remarques cinglantes tournent en boucle dans sa tête. La voix un peu traînante de Malefoy y résonne, à présent. Elle est de plus en plus forte, de plus en plus insupportable. Elle semble même prendre un certain plaisir à l'humilier, alors qu'elle n'est que le fruit de son imagination.
« Ta gueule, Malefoy », lance Harry à la voix.
Il sait où aller. Liverpool n'est plus une option, se rapprocher de la frontière n'a donc aucune sens. Il resserre le nœud autour du gilet qui bande son épaule et se lève péniblement. Il dépasse le panneau et tourne à gauche, en direction de Selkirk.
oOo
« Bonjour, Monsieur. Que puis-je faire pour vous aider ? »
Une jeune femme rousse, le visage constellé de tâches de rousseur, l'accueil avec un sourire qui s'étend de son oreille droite jusqu'à la gauche. Il révèle une double rangée de bagues, comme des bijoux sur ses dents. Elle porte un de ces petits chapeaux des agents de gare, qui lui sied tout à fait. Harry se râcle la gorge.
« A quelle heure est le prochain train pour Edimbourg, s'il-vous-plaît ?
- Pour Edimbourg ? Le dernier est parti il y a une quarantaine de minutes, j'en ai peur. Il faudra prendre le train de demain matin. Le premier part à six heures douze. Est-ce que cela vous convient ? »
Elle est très polie et joviale. C'est exactement ainsi qu'ils s'imaginent que sont tous les Ecossais. Il sort l'argent moldu de sa poche et l'étale sur le comptoir.
« C'est parfait. Combien pour un billet ?
- En livres ? Dix-neuf ! Oh bah dites donc, qu'est-ce qui vous est arrivé ? ajoute-t-elle en désignant son bras en écharpe et les tâches de sang sur sa chemine.
- Accident de football, répond-il tout en comptant sa monnaie.
- Vous avez gagné, j'espère ?
- Bien sûr que j'ai gagné. Je finis toujours par gagner. »
