CHAPITRE 8

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Elle tourne la clé dans la serrure. Au tremblement de sa main, il devine sa nervosité. Pourtant, elle fait de son mieux pour la dissimuler. Comme toujours, elle est très élégante dans sa robe noire qu'on croirait sortie d'un autre temps. Son port de tête royal n'a rien perdu de sa superbe, malgré les épreuves et les infortunes. Il aimerait redevenir un petit garçon et s'enfouir dans ses bras, pour qu'elle lui dise que tout ira bien.

La porte s'ouvre sur un intérieur dépouillé. C'est une maison somme toute parfaitement normale, mais elle lui semble minuscule, minable. En un coup d'œil, il sait qu'il va s'y sentir à l'étroit. Quand on a grandi dans un manoir comme celui des Malefoy, on se sent vite à l'étroit.

« Et voilà, Drago. Notre nouvelle maison. »

Non, ce n'est pas sa maison. Il n'a plus de maison. Cette vulgaire bicoque est un symbole. Le symbole de leur décadence, de leur chute et de la fin d'un rêve. Finies, les illusions de grandeur. Finis, les temps auréolés de gloire. Finies aussi, les heures passées terré dans les coins sombres à écouter les hurlements de douleur et les rires sadiques.

« C'est parfait. » Il ment à sa mère avec un sourire. Elle veut tellement le croire qu'elle avale son mensonge sans hésiter. Elle sourit tristement en retour et continue de lui faire visiter les lieux.

Au premier étage, ils pénètrent dans une pièce à peine plus grande qu'un placard à balais. Un lit, une table de nuit et une commode occupent tout l'espace. Il s'y sent claustrophobe. Il a du mal à respirer.

« Voici ta chambre, Drago. J'espère qu'elle te plaît. »

Il n'arrive pas à lui répondre et se laisse tomber sur le lit. Elle s'assoit à côté de lui et prends sa main dans les siennes. Des larmes enfantines coulent le long des joues de Drago.

« Je suis désolée, mon chéri. J'aurais aimé mieux faire. »

Elle lui caresse la main à présent, tendrement. Il songe à quel point il serait perdu sans elle. Dans cette confusion, elle est le seul repère qu'il lui reste.

« Mais il ne faut pas perdre espoir, Drago. Ils n'ont pas attrapé ton père. Il trouvera une solution…

- Non, l'interrompt-il. Père est la raison pour laquelle nous en sommes là !

- Il a fait des erreurs, bien sûr, mais il a toujours voulu ce qu'il a de mieux pour nous. Pour toi.

- Quand allez-vous ouvrir les yeux, mère ! Tout ce qui est arrivé est de sa faute.

- Drago, je t'en prie. Ne dis pas des choses pareilles.

- Pourquoi le défendez-vous ? Pourquoi l'avez-vous toujours défendu ?

- Quel genre d'épouse serais-je si je ne le défendais pas ? Quel genre de mère serais-je ?

- Vous ranger systématiquement de son côté ne fait pas de vous la mère de l'année…

- Drago ! » Sa voix se brise. Ses yeux brillent, comme si elle allait se mettre à pleureur. Il n'a jamais vu sa mère pleurer. Il ne supporterait pas de la voir fondre en larmes, à cet instant. Il a besoin de sa force.

« Pardon, murmure-t-il.

- Je t'aime tellement, mon chéri, dit-elle en lui caressant la joue. Je ne ferai rien qui pourrait te nuire. Tu es tout pour moi. Je te promets, je serai toujours là pour toi. »

« Menteuse. »

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Ils roulent depuis vingt minutes à peine, lorsque Potter se met à somnoler. Il voit sa tête dodeliner au gré des virages. Ses paupières luttent pour rester ouverte, tout comme sa mâchoire qui essaye de ne pas pendre, béante. Il se frotte les yeux, change de position, regarde par la fenêtre. Mais rester assis en silence dans une voiture à voir défiler les champs de blé n'est pas l'activité la plus stimulante du monde et il finit par sombrer.

Drago se sent un peu plus à l'aise, une fois que Potter est endormi. A nouveau, il peut pleinement apprécier l'arrondi du volant sous sa paume et la façon dont les pédales cèdent sous son pied. Il garde les yeux rivés sur la route, à ne se concentrer sur rien d'autre que la façon qu'elle a de glisser sous la Vauxhall, presque organiquement. Bientôt, la respiration lente de Potter vient se joindre au bruit du moteur. Il ne sait pas comment décrire cette musique, ni ce qu'elle produit en lui. Etrangement, il se sent apaisé.

Il ne saurait dire à quand remonte la dernière fois où il a ressenti une telle paix intérieure. Il revoit la pelouse luxuriante des jardins du manoir, le soleil éclatant et la longue robe noire de sa mère. Il se souvient s'être penché en arrière, sur sa balançoire, pour pouvoir regarder le ciel suivre le mouvement de bascule. Il se rappelle le bruit des glaçons, tandis qu'elle sirotait un thé glacé. Il peut encore entendre sa voix l'appeler, l'invitant à la rejoindre à l'ombre du grand saule. C'était peut-être là, la dernière fois qu'il avait ressenti une telle quiétude.

Un panneau indique l'entrée imminente de l'autoroute. Le chemin le plus rapide pour rejoindre Londres, bien entendu. Prochain virage à droite. Il enclenche son clignotant, guette le tournant. Il le voit à présent, à une centaine de mètres. Mais ses mains refusent de guider le volant. Elles se cramponnent. Rien ne bouge. La Vauxhall file, à toute allure, obstinée dans la ligne droite. Non, il ne veut pas rejoindre l'autoroute il veut que la route soit la plus longue possible, pour qu'il puisse ressentir cet apaisement aussi longtemps qu'on le lui accordera. Il veut se laisser bercer par le doux mouvement de la voiture qui chemine sur les routes de campagne, par l'incessant défilé des paysages verdoyants, par la respiration régulière à ses côtés.

Il perd le sens des directions. Au bout de deux heures, il ne sait plus s'il se dirige toujours vers le sud. Cela le laisse parfaitement indifférent. Les rayons du soleil qui percent à travers les nuages font danser des ombres sur la route. Il les traque, amusé, comme un enfant qui saute de flaque en flaque. Il n'y a plus de souvenirs douloureux, seuls les meilleurs instants demeurent. Ils se rendent disponibles à sa mémoire et il y plonge avec sérénité. Les sourires de sa mère, la première fois que Rogue l'a félicité, les lumières du château sur le lac, les conversations secrètes avec Blaise, la sensation du manche de son balai entre ses mains.

Mais ce n'est pas un Nimbus 2001 sous ses doigts. Il rouvre les yeux, redresse le volant en un éclair. Il arrête la voiture sur le bord de la route et reprend son souffle, pris de panique.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? »

Son freinage d'urgence a secoué Potter jusqu'à le réveiller. Encore à moitié endormi, il regarde autour de lui sans comprendre. Il semble enfin se rendre compte de la situation lorsqu'il voit la sueur perler sur le front de Drago.

« Malefoy ? Est-ce que ça va ? »

Drago ne parvient pas à répondre. Tout vient de se briser. Ses souvenirs, en mille morceaux, sont éparpillés autour de lui, impossibles à reconstruire. La sérénité qu'il éprouvait s'est envolée, pour laisser place aux battements frénétiques de son cœur. Il s'est senti trop bien, il a glissé hors du contrôle. Et à nouveau, elle est là. La peur.

« Drago ? »

La main de Potter se pose sur la sienne. Enfin, il se décide à le regarder. Potter n'a l'air ni paniqué, ni en colère, ni agacé. Il a l'air calme, confiant. Il se dégage de lui comme une aura réconfortante. Quelque chose de chaleureux et de protecteur.

« Je suis désolé, répond enfin Drago dans un murmure. J'ai dû somnoler. Ça ne m'était jamais arrivé, je ne comprends pas…

- Ce n'est rien. » Potter retire sa main et observe les alentours. « Je me suis endormi, moi aussi. Et puis, je ne peux même pas te relayer. »

Il adresse un sourire à Drago. Un sourire qui semble à la fois hésitant et honteux.

« Quelle heure est-il ? Le jour commence à décliner.

- Il est bientôt dix-sept heures. » répond Drago en jetant le premier coup d'œil à sa montre depuis leur départ. Il conduit depuis bien plus longtemps qu'il ne l'aurait cru.

« On est parti un peu tard, je n'espérais pas arriver à Londres avant demain de toute façon. Que dirais-tu qu'on s'arrête pour la nuit ? »

La candeur avec laquelle Potter émet sa proposition le laisse cois. A-t-il à ce point l'habitude de ne pas se sentir jugé qu'il dit tout ce qui lui passe par la tête ? Est-il à ce point habitué à ne recevoir que l'approbation d'autrui ? Comme cela doit être confortable, de pouvoir tout dire, sans filtre, sans restriction, sans crainte.

« Je suppose qu'un peu de repos ne me ferait pas de mal…

- Alors avançons et voyons où la route nous mène ? »

Il relance la Vauxhall, plus doucement qu'avant. Cette fois, il empêche son esprit de vagabonder. Il ne pense qu'à conduire et à avancer. Potter ne dort plus et il semble enclin à faire la conversation. Certainement afin de s'assurer que Drago ne s'endorme pas à nouveau.

« Une question me taraude…dit-il d'un ton hésitant.

- Je t'écoute, l'encourage Drago.

- L'autre jour, tu as dit que tu m'imaginais marié à Ginny, avec une ribambelle d'enfants. Comment savais-tu que ce n'était pas le cas ? »

« Franchement, j'imaginais les choses autrement aussi. Par exemple, je te voyais marié à la frangine de Weasley, entouré de vos nombreux enfants, vivant ta parfaite vie de Saint Potter. Au lieu de ça…

- Et moi je te voyais organisant des réunions secrètes de mages noirs dans ton manoir, rétorque Harry. Mais les choses ne se déroulent pas toujours comme prévues.

- Je suppose que non. »

« Je suis tombé sur des articles. Dans la Gazette du Sorcier, finit par avouer Drago. Tu sais, même quand on ne cherche pas à entendre parler de l'Elu, même quand on se tient à l'écart du monde magique, tu arrives toujours à faire parler de toi ! »

Un long silence s'installe. Drago repense aux journaux délaissés dans l'arrière-cour de l'auberge. Il savait qu'elle était tenue par des sorciers. Il savait ce qu'il venait chercher dans leur poubelle. Il fallait qu'il se tienne au courant. Il fallait qu'il sache s'il était encore traqué, si son père avait été retrouvé. Au lieu de ça, les éternels ragots de Rita Skeeter s'étalaient sur la première page : Scène de ménage au pays des héros ? La très en vogue Poursuiveuse de l'équipe des Frelons de Wimbourne aperçue aux bras d'un des Batteurs. Comment a-t-elle brisé le cœur d'Harry Potter ? Rendez-vous page 5 pour le savoir !

Il n'avait pas lu le reste de l'article, qui ne l'intéressait pas. Mais lorsqu'il avait revu Potter, tout miteux sous la pluie drue, il n'avait pas pu s'empêcher d'y repenser. C'était donc cela, le visage de l'Elu ? Il avait imaginé un futur bien plus glorieux pour son ancien rival. C'était plus facile de le haïr ainsi : imaginer que tout lui réussissait et qu'il n'affrontait aucune épreuve, pendant que Drago les enchaînait, seul. En vérité, il était bien possible que leurs vies aient eu plus en commun qu'il ne le croyait…

Le silence de Potter dure depuis plusieurs minutes, maintenant. Drago se risque à quitter la route des yeux un instant, pour le regarder. Il a le front écrasé contre la vitre et le regard perdu dans le vide. Ce n'est pas l'attitude d'un homme à qui la vie a fait beaucoup de cadeaux.

« Potter ? tente Drago afin de s'assurer que l'autre ne s'endorme pas à nouveau.

- Cette enfoirée de Rita Skeeter, maugrée-t-il, parfaitement réveillé. Toujours à vouloir étaler mon intimité dans son torchon. Ça rendait Ginny tellement furieuse, qu'on nous vole ainsi notre vie privée.

- Si ça peut te rassurer, elle ne m'a pas loupé non plus. Skeeter. Le lendemain de ma condamnation, elle a écrit que le destin me rattrapait enfin.

- Je ne savais pas, confesse Potter. Je ne lis plus ses articles depuis des années. »

Le silence retombe entre eux, un peu inconfortable. Un panneau indique enfin le prochain bourg, dans quinze kilomètres. Drago pourrait les passer à conduire sans un mot, mais Potter semble décidé à ne plus vouloir se taire. Il aimerait lui dire que non, il ne va pas s'endormir à nouveau et qu'il ne faut pas s'inquiéter. Mais c'est la première fois qu'ils ont une conversation pacifique depuis leurs retrouvailles et, étonnement, Drago ne la trouve pas si désagréable.

« Tu sais qu'elle m'avait interviewé, durant le Tournoi des Trois champions, en quatrième année ?

- Rita Skeeter ?

- Oui. Elle utilise une plume à papotes qu'elle a ensorcelée, je pense. Elle passe son temps à exagérer les faits.

- Du genre ?

- Du genre à répéter dans son article que j'avais douze ans alors que j'en avais quatorze. Déjà à l'époque, ça me rendait fou ! Et après Hermione s'étonnait que je ne fasse pas plus confiance aux adultes. »

Oui, il en est certain à présent : Potter et lui ont partagé des souffrances étrangement similaires.

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La nuit est complètement tombée lorsqu'ils atteignent la petite ville de Crawfordjohn. Les rues désertes sont éclairées par des lampadaires dont la tête est perdue dans la brume. Malgré le climat maussade, quelques habitants se risquent dehors, surtout aux alentours du pub local, d'où s'échappent les rumeurs d'un groupe assez conséquent.

Malefoy gare la Vauxhall quelques rues plus loin. Harry ne peut s'empêcher d'admirer l'agilité avec laquelle il manœuvre la voiture, qui glisse dans sa place comme s'il la contrôlait à l'aide d'une baguette magique et non d'un volant. Il ne se souvient pas à quand remonte sa dernière sieste, mais celle qu'il a fait cet après-midi, dans le siège passager, a été d'une quiétude déconcertante. Il ne s'était même pas senti sombrer et avait dormi d'un sommeil sans rêve et surtout, sans cauchemar. Il ne s'explique pas par quel miracle, mais il a, de fait, bien dormi. Ce qui n'empêche pas sa vieille compagne la fatigue de pointer le bout de son nez, bien entendu.

Lorsque Malefoy coupe le moteur, il reste un instant les mains sur le volant, le regard dans le vide. Il fait beaucoup ça : fixer le vide, ne peut s'empêcher de noter Harry mentalement. Il n'aurait jamais pris Malefoy pour un contemplatif, mais visiblement, il se passe bien des choses dans sa tête. Il ne peut pas s'empêcher d'essayer de savoir quoi. Il scrute son visage, comme si une expression, une ride, un quelconque mouvement, allait lui révéler le contenu des pensées de Malefoy.

« Arrête de me fixer comme ça, Potter. C'est flippant. »

Harry détourne la tête en rougissant. Il ne s'était pas rendu compte que Malefoy se savait épié. Il ne cherche pas à le mettre mal à l'aise, mais il ne peut s'empêcher d'essayer de percer ce mystère. Suite à son incident de transplanage, il a eu tout le temps du monde pour méditer sur ses erreurs. La plus évidente d'entre elles, c'était bien sûr sa méfiance envers Malefoy, qui avait tenté de le mettre en garde. Il s'était senti idiot, s'en était voulu, s'était reproché tous les maux du monde, puis il avait eu une sorte d'épiphanie.

Alors que quelques jours plus tôt, il refusait de croire un traite mot de ce que racontait l'autre, il avait soudain compris qu'il devait lui accorder sa confiance. Ça n'avait pas été une conclusion facile à atteindre Harry avait du mal à faire confiance. Le jour où il s'était rendu compte de la manière dont Dumbledore l'avait manipulé était aussi le jour où il avait cessé d'avoir foi en autrui – à l'exception de ses amis proches, bien entendu.

Alors qu'il tournait et retournait la situation dans sa tête, tandis qu'il traversait des champs déserts dans le froid de l'automne, seule cette conclusion lui apparaissait clairement. Il pouvait – ou plutôt il devait – faire confiance à Drago Malefoy. Et même s'il lui était pénible de l'admettre, il avait besoin de lui. Il était donc retourné à la maison dans la forêt et avait commencé à voir les choses sous une tout autre perspective. Une perspective qui n'impliquait plus de colère, plus d'angoisse, plus de méfiance. Une chose incroyable s'était alors produite : il avait vu que Malefoy avait changé.

Encore maintenant, assis dans la Vauxhall immobile, il se demande si ce n'est pas la douleur qui le fait délirer. Pourtant, il s'agit bien de la même personne. Drago Malefoy, son harceleur, sa némésis. Le garçon qui a fait tous les mauvais choix, qui s'était sciemment acharné de lui rendre la vie misérable. Une des personnes qu'il a le plus haïes au monde. Quelqu'un dont il a souhaité qu'il se fasse humilier, qu'il a voulu voir souffrir, qu'il a voulu blesser. Qu'il a blessé. Il est là à présent, assis à côté de lui, au milieu de nulle part, à contempler les étoiles à travers le pare-brise immaculée de sa voiture.

« Il me semble qu'ils ont des chambres au pub. » dit finalement Malefoy. C'est bien sa voix, mais elle n'est pas mesquine ou agressive. Au contraire, son timbre est doux et un peu fragile, comme le son mourant d'une clarinette.

« Comment tu le sais ? Tu es déjà venu ?

- Non, j'ai vu le panneau Chambres disponibles.

- D'accord. Alors, allons-y. » dit Harry en ouvrant la portière.

Une vague de froid s'engouffre dans la voiture. Malefoy va ouvrir le coffre et, quand Harry s'apprête à saisir le sac, il l'en empêche. Il refuse de lui laisser porter quoique ce soit tant que son épaule n'ira pas mieux. Ça doit être son instinct d'Auror, mais Harry tente de décrypter chacun de ses faits et gestes à la manière d'un enquêteur, cherchant à mettre à nu le nouveau Drago Malefoy.

L'auberge est bondée lorsqu'ils y entrent, comme si tout le village s'y était donné rendez-vous. La chaleur est pesante et l'odeur de bière, entêtante. Malefoy se fraye un chemin jusqu'à une grande femme brune derrière le bar. Elle les salue d'un signe de tête.

« Qu'est-ce que je vous sers, Messieurs ? demande-t-elle en criant à moitié pour couvrir les voix des clients qui bavardent jovialement.

- Vous auriez deux chambres de disponibles pour cette nuit ? l'interroge Malefoy en se penchant au-dessus du comptoir.

- Bien sûr ! Allez voir Nicol, au premier étage. Il s'occupera de vous. »

Elle leur désigne un escalier dans le fond de la salle et à nouveau, Malefoy se faufile entre les tables, Harry sur ses talons. Lorsqu'ils parviennent au premier étage, l'atmosphère devient beaucoup plus respirable. On entend encore les éclats de voix et les rires émanant du pub, mais ils se font moins oppressants, maintenant qu'ils sont lointains. Harry a toujours eu horreur des foules. On aurait pu croire qu'il s'y serait habitué, avec le temps, mais la cohue de ce genre d'attroupement ne lui rappelle que des mauvais souvenirs.

Le sol du premier étage est couvert d'une moquette hideuse, d'une couleur indescriptible, quelque part entre le bleu et le vert. Une forte odeur de poussière s'en dégage, les chambres ne devant pas souvent être occupées dans ce patelin. Un petit comptoir sur lequel trône une modique lampe de chevet les accueille. Malefoy semble hésiter en voyant la sonnette dorée. Allons, pense Harry, tu as pourtant l'habitude de héler tes domestiques, Malefoy. Il songe à Dobby, dans sa taie d'oreiller informe, tremblant entre les jambes de Lucius.

Finalement, Malefoy sonne, une fois, et attend. A grands renforts de parquet qui grince, un homme énorme émerge enfin de derrière une porte. Il porte une chemise à larges rayures bleu ciel et à manches courtes, en dépit de laquelle il transpire abondement. Il salue ses nouveaux clients d'un grognement qui donne tort aux rumeurs sur l'hospitalité écossaise.

« Deux chambres, s'il-vous-plaît, demande poliment Malefoy.

- Jusqu'à quand ? répond Nicol sans aucun effort pour lui rendre sa politesse.

- Juste pour cette nuit.

- Ça vous fera quatre-vingt euros. Le petit-déjeuner est inclus, servi au pub entre sept heures et neuf heures. »

De la poche arrière de son pantalon, Malefoy sort un portefeuille et tend quelques billets à l'aubergiste mal-aimable. Harry se rend alors compte que tout son argent est resté dans son sac de voyage qui a été égaré lors de son transplanage. Il ne lui reste qu'un peu d'argent moldu, qu'il avait heureusement mis dans sa poche le soir de son dîner au Corner.

« Malefoy, murmure-t-il en se rapprochant du concerné.

- Quoi ? lance l'autre dans un souffle, pendant que Nicol recompte méticuleusement les billets.

- Comment vais-je faire ? Je n'ai pratiquement pas d'argent sur moi.

- Je m'en occupe. Tu me rembourseras. »

Il ne manquait plus que ça. Maintenant, il va devoir de l'argent à Drago Malefoy. Il a déjà eu le sentiment de lui être redevable, le jour où Malefoy avait menti à Bellatrix Lestrange en prétendant ne pas le reconnaître. Mais il avait payé sa dette, le jour où il l'avait sauvé des flammes, dans la Salle sur Demande.

Malefoy n'est plus qu'à quelques mètres, perché sur une tour de meubles branlants. Harry tend un bras vers lui. Malefoy lève le sien vers le plafond. Un instant plus tard, ses doigts se vissent autour de l'avant-bras de Malefoy, qui se cramponne au sien, de toutes ses forces. Leurs bras restent ainsi noués l'un dans l'autre, au milieu des flammes.

La chaleur est insoutenable, malgré l'air qui souffle sur son visage tandis que son balai fuse à travers les colonnes de feu. Autour de sa taille, il sent les bras de Malefoy s'enrouler, tels des serpents, et le serrer très fort. Ils ne cherchent pas à le suffoquer, cependant. Ils sont tremblants de peur. Un souffle rapide caresse sa nuque, un souffle paniqué. Il pourrait se retourner pour le rassurer, mais il ne le fait pas. C'est de sa faute s'ils sont dans cette situation, après tout.

Pour la première fois, Harry ne vole pas contre Malefoy, mais avec lui. En y pensant, une boule se forme dans son estomac. Ou peut-être sont-ce les mains qui étreignent son abdomen. Il ne sait pas. Il ne fait plus la différence entre les différentes émotions qui l'assaillent, tant elles sont nombreuses et contradictoires. Tout ce qui compte, c'est survivre. Survivre pour se battre un autre jour.

La sortie est enfin devant eux. Il presse le manche de son balai, qui pique vers le sol en accélérant. Derrière lui, Malefoy étouffe un gémissement craintif. Un dernier courant d'air brulant effleure leurs visages, avant qu'Hermione ne lance le sort qui leur permet de passer à travers les flammes et qu'ils traversent la porte. Hors de contrôle, le balai va s'écraser par terre, faisant rouler ses occupants au sol. Malefoy se relève immédiatement et commence à s'enfuir. Harry lui jette un dernier regard. Le Serpentard se retourne. Leurs yeux se croisent. Harry n'est pas sûr de ce qu'il y lit.

De la colère. De la confusion. De la reconnaissance. Mais surtout, de la peur.

Nicol ouvre une porte en bois rongée par les mites. Derrière elle, il découvre une chambre sombre, affreusement mal décorée. Le papier peint jaune est fleuri et le sol est couvert d'un horrible tapis bleu marine. Sur le lit, s'étale un édredon d'une épaisseur presque surréaliste. Bien entendu, il est lui aussi parcourut d'un motif fleuri tout comme l'abat-jour de la lampe de chevet. Cette profusion de pâquerettes, de lilas et autres roses multicolores agresserait la rétine de n'importe qui. Mais pas la sienne. Ce décor lui est familier : il lui rappelle le salon des Dursley.

Pendant que Nicol présente la chambre adjacente à la sienne à un Malefoy visiblement rendu nauséeux par l'exubérance du papier-peint, Harry va s'assoir sur le lit. La douleur lancinante dans son épaule refuse de le laisser en paix. Elle l'épuise. Il a envie de poser sa tête sur l'oreiller et de laisser Morphée l'emporter loin, dans un pays sans rêve.

« J'ai rarement vu quelque chose d'aussi hideux. »

Malefoy est dans l'encadrement de la porte de sa chambre. Il observe les murs comme s'il n'arrivait toujours pas à croire qu'une telle chose puisse exister. Si les Malefoy possédaient quelque chose, c'était le sens du bon goût. Il n'avait jamais vu Drago ou ses parents mal habillés et le peu qu'il avait aperçu du manoir Malefoy semblait somptueux. Alors, forcément, ce changement ornemental le choque.

« J'ai connu pire, crois-moi, affirme Harry en souriant.

- Non, Potter. Je refuse de te croire. Rien de pire ne peut exister.

- Et pourtant… »

Malefoy lui rend son sourire, qui s'efface lentement. Puis, il reste planté là, à tripoter la charnière de la porte, comme un adolescent qui s'apprête à confesser un lourd secret à son ami sans oser pas se lancer. Harry supporte mal ce genre de tension et Ron lui a appris comment y mettre proprement fin.

« Je suis affamé, pas toi ? demande-t-il avec sincérité – car il a effectivement très faim.

- Carrément. »

Il a faim comme rarement il a eu faim. Il a l'impression qu'il pourrait manger sans s'arrêter, que son estomac est un tonneau des Danaïdes. Il se demande si c'est à cause de sa blessure ou de la fatigue. Ou bien, comme dirait Ron, parce que les voyages, ça creuse.

« Tu veux descendre au pub commander quelque chose à manger ? lui propose Malefoy.

- J'aimerais éviter ce troupeau de soulards tant qu'il se goudronne le vestibule !

- Pardon ?

- Tant qu'ils picolent, quoi. Les attroupements de gens saouls, ce n'est pas ma tasse de thé.

- D'accord, princesse.

- Tu peux parler ! Je ne suis pas à deux doigts de vomir à cause d'un papier peint moche, moi. Parce que je n'ai pas grandi dans un manoir !

- Clairement, sinon comment connaîtrais-tu des expressions comme se goudronner le vestibule ? »

Il n'y a rien d'agressif dans cette nouvelle joute verbale. Elle semble presque innocente, à vrai dire. On aurait presque dit Ron et Hermione se chamaillant gentiment.

« Je vais voir si je trouve une épicerie ouverte, alors, dit Malefoy redevenu sérieux.

- Je t'accompagne ?

- Pour quoi faire ? Fatiguer ton épaule ? T'assurer que la plaie que j'ai soignée se rouvre bien comme il faut ?

- Message reçu. Je reste là et je me repose.

- Tu vois : quand tu veux, tu peux, Potter. »

Malefoy fait demi-tour et referme la porte derrière lui, laissant enfin Harry seul avec cet oreiller merveilleusement rembourré qui lui fait de l'œil depuis qu'il est entré dans la pièce. Il n'enlève même pas ses lunettes avant d'y enfouir la tête. Derrière ses paupières, l'obscurité tombe très vite.

« Ton père a fait quelque chose que le professeur Rogue ne lui a jamais pardonné, dit Dumbledore de sa voix douce.

- Quoi donc ?

- Il lui a sauvé la vie. »

Harry regarde le vieux directeur dans les yeux, avec un air interrogateur. A travers sa barbe argentée, Dumbledore lui sourit.

« Il ne supportait pas d'avoir une dette envers lui. S'il t'a protégé cette année, c'était sans doute pour payer cette dette. Maintenant qu'il ne lui doit plus rien, il peut continuer le haïr en paix. »

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La seule épicerie du village est sur le point de fermer lorsque Drago y arrive. Par chance, le propriétaire est un homme plein d'empathie, qui se sent désolé pour ce touriste anglais égaré. Il rouvre la porte verrouillée de son magasin, tout en l'encourageant à faire ses achats au plus vite.

Cela lui rappelle ses temps d'errance sur les routes écossaises, lorsqu'il vivait pratiquement dans la Vauxhall. Il traversait des villes semblables à celles-ci et achetait de quoi se sustenter : des choses simples, emballées dans des sachets plastiques. Un mode d'alimentation qu'il a complètement oublié depuis sa maison dans la forêt, depuis les fourneaux du Corner et sa petite cuisine avec vue sur les arbres.

Il attrape des aliments sans trop réfléchir, comme il le faisait autrefois, tâchant de faire taire la voix dans sa tête qui se demande si Potter aime ceci ou Potter mange de cela. Il se rappelle que, la veille, Potter s'est nourri de pâtes froides, alors il se contentera bien de ce qu'il rapporte. Il passe rapidement en caisse et laisse un généreux pourboire au propriétaire, tout en le remerciant à plusieurs reprises.

Il fait froid dans les rues silencieuses et obscures. A chacune de ses expirations, un petit nuage blanc s'échappe de sa bouche. L'hivers arrivera bientôt et il aura envie de se blottir sous sa couette chaude, avec pour seule compagnie ses livres et sa peinture. Il ne l'a quitté que ce matin, et pourtant il regrette déjà son refuge au milieu des bois. Que fait-il ici, dans cette ville étrangère ? Pourquoi a-t-il accepté cette folie ? Pourquoi chemine-t-il avec une personne qui veut peut-être juste se venger de lui, quand il pourrait se terrer dans la sécurité de sa solitude ?

Puis, il se dit que Potter l'a laissé partir acheter à manger, seul. Il aurait pu prendre la Vauxhall et s'enfuir, mais Potter lui a fait confiance. Il se souvient du corps endormi sur le canapé, du visage vulnérable appuyé contre la vitre de la voiture. De la façon dont l'autre avait baissé sa garde, comme s'il l'acceptait. Alors il se dit que ce n'est peut-être pas si mal, d'être sur la route et de ne plus être seul. Même pour un court instant.

Les clients de l'auberge ont le vestibule encore plus goudronné lorsqu'il y rentre. A une table, un groupe s'est mis à jouer au poker, mais aucun ne semble capable de bluffer correctement. Une autre tablée s'est lancée dans un débat quant à savoir qui de l'ours polaire ou du dragon de Komodo était le plus dangereux. Enfin, un groupe se lance dans une interprétation cacophonique d'une chanson paillarde à laquelle il ne comprend rien. Un d'entre eux lui rappelle Ewen et Edme, avec ses airs bonhommes et son teint rougeot.

Lorsqu'il cogne à la porte de la chambre de Potter, au premier étage, il n'obtient aucune réponse. Il réitère, avec un peu plus de fermeté, mais le silence perdure. Il frappe une troisième fois, commençant à s'impatienter.

« Potter ? » demande-t-il en collant son oreille à la porte. Aucun bruit, rien. L'autre aurait-il pris la poudre d'escampette ? L'aurait-il abandonné à son sort ? Il commence à se sentir idiot, d'avoir pensé qu'il lui faisait confiance. Qui pourrait encore lui faire confiance, après toutes les horreurs qu'il a faites ? Qui pourrait faire confiance à Drago Malefoy ?

Un grognement. Drago ouvre la porte en trombe. Durant les quelques millièmes de seconde que la porte met à s'écarter complètement, dans sa tête, les hypothèses se bousculent. Il imagine Potter à terre, sa plaie redevenue béante et laissant se déverser de grandes gerbes de sang. Il se figure son père, apparu au milieu de la chambre, debout au-dessus de Potter au sol, vulnérable. Il fantasme que Nicol est en fait un mage noir terrible et que le corps de Potter n'est déjà plus qu'un amas de chair et de boyaux.

Il manque de tomber lorsqu'il se précipite à l'intérieur, pour se rendre compte que son imagination est sans doute trop débordante et que sa peur le rend paranoïaque. Car Potter est étalé sur le lit, la tête enfoncée dans son oreiller. Il est parfaitement immobile et, si ce n'était pour ses sourcils froncés, aurait l'air de dormir du sommeil du juste. Drago s'approche pour l'observer il voit que quelque chose s'agite derrière ses paupières closes. Potter est en train de rêver – ou plutôt, comme lui indique un nouveau gémissement, de faire un cauchemar.

Ainsi, ses nuits à lui aussi sont cauchemardesques. Il se demande si elles sont peuplées des fantômes du passé, comme les siennes, si c'est à cause d'eux que Potter a en permanence l'air épuisé, en bout de course. Il est éreintant de fuir ses souvenirs.

Il hésite un temps, puis décide qu'il vaut mieux le laisser dormir. Lui et ses sacs de course prennent donc le chemin de sa propre chambre, lorsqu'un des sachets en plastiques rencontre accidentellement le bord du lit. En résulte un choc, un bruit sec et froissé. A l'intérieur du sac, deux contenants en verre se percutent, ajoutant un tintement aigu à la cacophonie générale. Aussitôt, Potter se redresse dans le lit, hagard, avant d'aussitôt grimacer en se tenant l'épaule.

« Malefoy ? dit-il comme s'il était surpris de le voir.

- J'ai trouvé à manger, répond Drago en désignant ses sacs bien remplis.

- Oh…merci. »

Il se rend compte qu'il n'a jamais vu Potter sans ses lunettes. C'est comme s'il lui manquait quelque chose. Ce visage n'est pas celui qu'il connaît, pas celui qu'il a appris à haïr. Il est la même personne et il est quelqu'un d'autre. Cette pensée le déstabilise, presque autant que les yeux d'un vert émeraude. Fort heureusement, Potter rechausse rapidement ses lunettes et tout redevient plus simple. Drago lance négligemment un des sacs sur le lit en disant : « J'espère que tu trouveras ton bonheur. »

Immédiatement, Potter commence à fouiller dans le sac et en extrait le paquet de biscuits apéritifs les moins attrayants que Drago ait jamais vus. Tu n'as aucun goût, Potter. Mais ce dernier se rue sur les craquelins dont il semble se délecter comme si c'était du caviar. Drago retient une expression de dégoût et se dirige vers la porte, lorsqu'il est interrompu par Potter, qui l'interpelle, la bouche pleine : « Tu ne manges pas ?

- Si, j'ai tout ce qu'il me faut, répond Drago en indiquant le deuxième sac de courses, resté dans sa main. Je vais aller m'empiffrer de mon côté, si tu n'y vois pas d'inconvénient.

- On pourrait peut-être arrêter ça, non ?

- Arrêter quoi ?

- De se comporter comme les adolescents rivaux qu'on a été. »

Il regarde longuement Potter pour essayer de déceler une quelconque forme de sarcasme. Mais il ne respire que sommeil et naïveté. Vient-il effectivement de lui proposer de partager ce repas – si tant est qu'on puisse le qualifier ainsi ?

« Tu veux que…je reste ? demande enfin Drago en s'attendant à se faire rire au nez.

- Je ne sais pas, je me disais juste que ça pourrait être sympa, de discuter. » Potter semble attendre que Drago lui réponde ou prenne une décision. Cependant, quand il reste planté là, sans rien dire, il poursuit : « On a encore un bout de chemin à faire ensemble, ce serait mieux qu'on le fasse sans se bouffer le nez à la moindre occasion, tu ne penses pas ?

- On n'est pas non plus obligés de bien s'entendre pour voyager jusqu'à Londres, tu sais.

- Non, mais ce que je sais, c'est que quand on est face à un ennemi commun, savoir qu'on peut compter sur les autres, ça fait toute la différence. »

Potter et ses foutues valeurs, sa belle morale pétrie d'amitié et d'amour. En a-t-il besoin à ce point qu'il est prêt à faire ami-ami avec lui maintenant ? S'ils avaient été amis, les choses auraient-elles tourné différemment ? L'aurait-il sauvé des griffes de Voldemort et de l'emprise de son père ? Serait-il venu, lui, le voir lors de son séjour à Azkaban ? Pas comme tous ceux qui l'ont abandonné.

« Tu sais pourquoi je bosse dans un restaurant ? demande Drago à Potter, interloqué par la question.

- Non, pourquoi ?

- Parce que je crois que je préfère la nourriture aux gens. Au moins, quand la nourriture te déçoit, tu peux la recracher. »

L'air blessé de Potter lui fait immédiatement regretter ses paroles. Il ne sait plus pourquoi il a besoin d'être défendu ainsi c'est plus fort que lui, voilà tout. Il y a la barrière contre la peur et il y a la barrière entre lui et les autres. Un mur épais et solide, que son père lui a appris à bâtir, il y a bien longtemps.

« Je t'ai dit que j'allais t'acheter un balai de course, Drago.

- Mais à quoi bon si je ne suis même pas pris dans l'équipe ? Harry Potter, lui, a eu un Nimbus 2000 par autorisation spéciale de Dumbledore, pour qu'il puisse jouer dans l'équipe des Gryffondor. Il n'est même pas si bon que ça, c'est simplement parce qu'il est célèbre. Célèbre à cause de cette stupide cicatrice sur le front. »

Il se penche pour admirer une série de crânes humains, tels qu'il en a souvent vus dans la Vallée des Embrumes et ses magasins regorgeants d'articles de magie noire, pas très différents de ceux qu'il côtoie au manoir.

« Tout le monde est persuadé qu'il est tellement intelligent, le merveilleux Potter, avec sa cicatrice et son balai.

- Tu m'as déjà répété ça une bonne douzaine de fois, retorque son père d'un ton exaspéré, tout en arrangeant sa chevelure impeccable. Et je te rappelle qu'il n'est guère prudent de ne pas manifester la plus grande admiration pour Harry Potter étant donné que la plupart d'entre nous le considère comme un héros qui a fait disparaître le Seigneur des Ténèbres. »

Il tourne les talons et quitte la chambre, son sac de victuailles à la main, abandonnant Potter à ses snacks, sur le lit trop grand pour lui, dans la chambre trop vide et le silence trop pesant. Drago regagne sa propre chambre, où il s'assoit dans un fauteuil et laisse tomber le sac au sol. Son misérable contenu se répand par terre. Il a perdu le peu d'attrait gustatif qu'il avait aux yeux de Drago.

Il a peur. Une fois encore. Il a peur de laisser l'autre prendre trop de place. Il comprend mieux à présent pourquoi l'épouvantard avait pris son apparence face à Potter. La perspective que l'ancien rival puisse intriguer, envahir, attirer est terrifiante. Il n'a permis à personne de s'approcher, pas depuis le décès de sa mère. Elle était la seule à qui il acceptait de s'accrocher. Et à Blaise, aussi. C'est pour ça qu'il lui avait confié la tâche cruciale de l'aider à retirer la marque. Tout ça pour être cruellement déçu, à nouveau. Comme il l'avait été par sa mère, en fait. Comme il l'avait été par tout le monde.

On frappe à la porte c'est une distraction plutôt bienvenue, alors que Drago en arrive au constat qu'il finira toujours déçu. Il va ouvrir et découvre Potter, qui se balance d'un pied sur l'autre.

« A quel moment est-ce que tu comptes me foutre la paix ? » Drago sait qu'il est odieux, encore. Il devrait s'excuser de ce qu'il a dit, chercher le pardon. Mais il n'a pas envie de se rendre sympathique, ce soir. Tout ça, c'est à cause du mur.

« Je voulais juste te dire que…je suis désolé pour ta mère. »

Une sensation très froide lui transperce le cœur, comme si on y avait planté une multitude d'aiguilles. En mettant sa vie d'avant de côté, il s'est empêché de faire le deuil de sa mère. Parfois, il en oublie presque qu'elle n'est plus de ce monde. Elle vit toujours, dans ses souvenirs et dans ses cauchemars. Alors se faire rappeler son décès, c'est comme un coup de poignard.

« Pourquoi tu me dis ça ? dit-il en essayant d'empêcher sa voix de trembler.

- Tu savais qu'elle m'avait sauvé la vie ? La nuit de l'attaque de Voldemort sur Poudlard, dans la forêt. Elle lui a menti et c'est grâce à son mensonge que j'ai pu m'en sortir.

- Je ne comprends pas. Pourquoi lui aurait-elle menti ?

- Tout ce que je sais, c'est qu'elle voulait s'assurer que tu allais bien. C'est tout ce qui semblait compter pour elle, à ce moment-là. »

Bien sûr qu'il comptait plus que tout aux yeux de sa mère. Il sait l'amour sans faille qu'elle lui portait, cet amour parfois étouffant, bridant. Un amour qui avait longtemps empêché Drago de la remettre en question : à ses yeux d'enfant, puis d'adolescent, sa mère ne pouvait être que merveilleuse.

« Ne fais pas d'elle une sainte, Potter. Tu ne la connaissais pas.

- Je sais, mais j'ai pensé que tu aurais voulu savoir ce qu'elle avait fait pour moi. Et pour toi.

- Je sais de quoi ma mère était capable pour moi. Je sais aussi qu'elle a épousé mon père, qu'elle partageait son idéologie. Juste parce qu'elle n'était pas aussi atteinte que lui ne fait pas d'elle une martyre morte pour une noble cause. »

Potter baisse la tête et semble pensif quelques instants. Malgré le malaise provoqué par la conversation, Drago ne le chasse pas. Il n'est pas sûr d'avoir envie qu'il parte. C'est la première fois qu'il peut dire ces choses à voix haute, même s'il se doute que Potter va pouvoir lui assener une de ces leçons de morale dont il a le secret.

« Je comprends. Moi aussi, j'ai été déçu. J'ai mis du temps à pardonner. En fait, je ne suis même pas sûr de lui avoir pardonné.

- A qui ? demande Drago.

- A Dumbledore. »

Potter a soudain l'air très triste. Clairement, les sentiments qu'il éprouve à l'encontre de l'ancien directeur de Poudlard ne sont pas résolus. Drago est perplexe : il lui semblait que toute la petite bande de Potter vénérait Dumbledore. Sage Dumbledore, qui avait été un mentor, presque un second père pour Potter – ou du moins le croyait-il.

« Ça a été…tellement dur de me rendre compte de tout ce qu'il me cachait, de tout ce qu'il manipulait dans l'ombre – moi y compris. Il cherchait à me protéger et en même temps, il était prêt à me sacrifier.

- A te sacrifier ? On parle bien du même Dumbledore ?

- Oh oui. C'est une longue histoire ! »

Tout à coup, une porte s'ouvre au bout du couloir. Nicol débarque en trombe, le visage cramoisi. Il se met aussitôt à beugler sur Potter et Drago, toujours sur le seuil de la porte, comme s'ils étaient deux enfants pas sages.

« Vous ne pouvez pas au moins fermer la porte pour vos conversations nocturnes ? Il y a des gens qui essaient de dormir ! »

Il se retourne et claque la porte d'un geste dramatique, laissant Drago et Potter interdits.

« Connard… murmure Drago entre ses dents.

- Si tu veux, je peux te raconter.

- Quoi donc ?

- Mon histoire avec Dumbledore. »

Drago a l'impression de ne pas savoir ce qu'il veut. Un coup, il veut fuir le plus loin possible, l'instant d'après, il est prêt à confier ses plus lourds secrets à Potter. A un moment, il ne sait qu'être blessant envers l'autre, à un autre, il songe que sa compagnie n'est pas si désagréable. C'est comme s'il y avait deux Potter : celui de son passé et celui du présent. Le premier lui fait hérisser le poil, le second l'intrigue. Il est pris dans un mouvement de pousser-tirer insupportable, sans jamais savoir laquelle des deux forces de traction va s'exercer en premier.

« Tu n'es pas un tueur, Drago. »

Peut-être se voile-t-il la face, mais il a l'impression que ce n'est pas Harry qui l'intrigue, mais Dumbledore. Il se dit qu'il veut satisfaire sa curiosité envers le vieillard, rien de plus. Qu'est-ce qui pourrait le motiver à ouvrir en grand sa porte et à laisser entrer l'autre dans sa chambre, après tout ?

oOo

« On essaye de ne pas trop y penser ? dit Malefoy à voix basse alors qu'il entre dans le compartiment. On fait comme si rien ne s'était passé ?

- Sors d'ici, » dit Harry.

Il n'a pas approché Malefoy depuis qu'il l'a vu murmurer quelque chose à Crabbe et à Goyle pendant le discours de Dumbledore sur Cedric. Il a l'impression que ses oreilles bourdonnent et sa main se serre sur sa baguette magique, dans la poche de sa robe.

« Tu as choisi le camp des perdants, Potter. Je t'avais prévenu ! Je t'avais dit que tu devrais faire attention aux gens que tu fréquentes, tu te souviens ? Dans le train, la première fois qu'on est allés à Poudlard ? Je t'avais dit de ne pas traîner avec ce genre de racaille ! »

Il désigne Ron et Hermione d'un signe de tête. Le sang d'Harry bouillonne dans ses veines. Il est toujours à fleur de peau, depuis la mort de Cédric, mais personne n'arrive à l'atteindre comme Malefoy. La colère et la rage prennent le pas sur la tristesse.

« Trop tard, Potter ! Ils seront les premiers à partir, maintenant que le Seigneur des Ténèbres est de retour ! Les Sang-de-Bourbe et les amoureux des Moldus en premier ! Enfin, en deuxième, c'est Diggory qui a été le prem... »

On aurait dit que quelqu'un faisait exploser une boîte de feux d'artifice dans le compartiment. Aveuglé par les éclairs des sortilèges qui fusent de partout, assourdi par une série de détonations, Harry cligne des yeux et regarde par terre. Malefoy, Crabbe et Goyle sont étendus, inconscients, à la porte du compartiment.

Il est presque onze heures, lorsqu'Harry s'éveille. Il n'avait pas dormi si tard depuis son adolescence. Autour de lui, tout est calme. La chambre de l'auberge est comme un espace calfeutré, imperméable aux sons et à la vie. Lorsqu'il se lève, la douleur dans son épaule le rappelle à la dure réalité. Il soupire en songeant au mal qui l'attend lorsqu'il sera question d'enfiler son pull.

Sa conversation de la veille, avec Malefoy, l'a étrangement soulagé. C'est comme s'il y avait eu une lourde pierre posée sur sa poitrine, qu'on aurait soulevée. Il a l'impression de pouvoir mieux respirer. Il se souvient avoir déjà ressenti ça, lorsqu'il se confiait à Ron et à Hermione. Ses amis lui avaient reproché de nombreuses fois de ne pas assez partager avec eux ses états d'âme. Chaque fois qu'il cédait, il regrettait ne pas l'avoir fait avant. S'ouvrir aux autres était un soulagement. Mais il fallait pour cela qu'il les juge dignes de confiance. Et il avait été trop trahi, pour accorder sa confiance au premier venu.

Mais Malefoy n'est pas le premier venu. Il est pire que ça : il est le rival, l'harceleur, l'ennemi. Alors pourquoi se livrer ainsi à lui ? Peut-être parce qu'il lui a prouvé qu'il était digne de confiance ? Peut-être parce qu'il l'a sauvé à plusieurs reprises ? Peut-être parce qu'ils semblent avoir plus en commun qu'Harry n'aurait pu l'imaginer ? Ou peut-être à cause de cette infinie tristesse dans les yeux gris. Une tristesse comme la sienne.

Après une séance d'habillage des plus douloureuses, il sort dans le couloir. Comme il n'y a pas de fenêtre, ce dernier est aussi sombre que la veille, alors que la matinée est plutôt ensoleillée. Harry traverse le couloir sur la pointe des pieds, afin de ne pas se faire entendre du terrible Nicol. Il frappe doucement à la porte de Malefoy, mais n'obtient aucune réponse. Il frappe à nouveau, un peu plus fort, en vain. Quand il finit par marteler franchement la porte, c'est pour obtenir le même résultat.

Dépité, il descend dans la salle à manger du pub, qu'il est heureux de trouver déserte. Seule l'aubergiste sympathique de la veille, fidèle à son poste derrière le comptoir, occupe les lieux. En le voyant arriver, elle l'accueille avec un grand sourire et lui demande s'il a bien dormi.

« Très bien, je vous remercie. Est-ce que par hasard vous auriez vu… » Il s'interrompt, ne sachant pas comment désigner Malefoy à cette étrangère : son compagnon de voyage ? La personne qui l'accompagne ? Son collègue, peut-être ?

« Votre ami ? suggère l'aubergiste d'un ton affable. Nicol m'a dit qu'il était descendu prendre son petit-déjeuner à huit heures. Quand je suis arrivée à dix heures, il était déjà sorti.

- Je vois, merci. »

Ainsi, Malefoy est parti. Harry essaye de ne pas trop s'imaginer le pire. Il parvient presque à se convaincre que Malefoy n'est pas en ce moment à bord de la Vauxhall, en chemin vers sa maison, déterminé à se terrer dans son trou jusqu'à la fin des temps. Après tout, peut-être a-t-il seulement eu envie de se dégourdir les jambes ? Le mieux qu'Harry puisse faire, c'est l'attendre, au moins une heure ou deux. Pour lui laisser le bénéfice du doute.

« Je sais qu'il n'est plus l'heure pour le petit-déjeuner, mais serait-il possible de manger quelque chose ?

- Je vais voir si le chef veut bien vous préparer une omelette. »

L'aubergiste lui rappelle Madame Weasley, avec ses grands sourires et ses airs maternels. Maintenant que les clients éméchés sont partis, il trouve le pub plutôt accueillant. Elle est sombre et un peu sale à la manière du Chaudron Baveur. Il s'y sent à l'aise, comme dans un espace familier. En fait, il se rend compte que la maison du Square Grimmauld ne lui manque pas du tout.

Lorsque l'aubergiste revient avec une énorme omelette accompagnée de deux toasts beurrés, Harry les engloutit sous son regard amusé. Il doit avoir l'air de quelqu'un qui n'aurait rien mangé depuis des semaines. D'une certaine manière, il a l'impression de n'avoir rien mangé depuis des années. La nourriture a retrouvé son attrait depuis quelque temps. Il ne sait pas quand, précisément, mais il lui semble que cela remonte au bol de pâtes froides que lui avait offert Malefoy. C'est comme si, soudain, on lui déversait de l'énergie dans les veines.

Il a envie de sortir explorer le village, d'aller gouter l'air frais de la campagne, d'aller marcher le long des chemins bucoliques. Il s'éveille au monde comme après une longue torpeur qui semblait ne jamais vouloir se terminer. Il croyait être promis à une mélancolie éternelle, mais quelque chose en lui a repris goût à la vie.

Après ce repas qui fait office de petit-déjeuner, Harry attend un peu dans l'auberge vide. Rapidement, il commence à s'ennuyer, alors il décide de remonter dans sa chambre et d'explorer un peu la salle de bain, où il n'a toujours pas mis les pieds. Elle est décorée avec autant de goût que la pièce adjacente, avec son lavabo en céramique rose et son antique baignoire sur pieds. Tout respire le kitch, mais Harry trouve cela presque charmant.

Il se dégage de ses vêtements avec autant de difficulté qu'il a eu à les enfiler et savoure une longue douche brûlante. Il peut prendre son temps, rien ne le presse. Même si Malefoy revenait, il pourrait bien l'attendre un peu. Et s'il ne revenait pas, il n'avait pas besoin de se précipiter. Lorsqu'il sort de la baignoire, il se rend compte qu'il n'a pas de vêtements de rechange. La perspective de remettre ses habits sales l'écœure un peu. Il faudra qu'il demande à Malefoy de s'arrêter sur le chemin, afin qu'il puisse en acheter. Ainsi qu'une brosse à dents, probablement.

Il redescend dans la salle à manger, où quelques clients se sont installés, l'heure du déjeuner approchant. Harry s'installe et commande un café. Il remue le breuvage en regardant pensivement par la fenêtre. Les dix premières minutes, il observe la rue en espérant voir Malefoy y surgir. Puis il se fait une raison : Drago ne reviendra pas. Il aura eu peur et se sera enfui à bord de sa Vauxhall. Toute cette histoire aura été trop pour lui et, une fois encore, il aura manqué de courage.

Harry se frotte l'arête du nez. Pourquoi a-t-il été lui parler de sa mère ? Parce que, lui aussi, a connu le deuil et la désillusion ? Parce que ses idoles sont également tombées de leur piédestal ? Ou bien parce que, beaucoup moins égocentriquement, il se sentait réellement désolé que Drago ait perdu sa mère, surtout de cette façon ?

Il sent quelque chose d'humide le long de son bras. Une tâche de sang apparaît sur son pull. La cicatrice a dû s'ouvrir lors de ses séances d'habillage. Il ne s'en est même pas rendu compte. Parfois, il ne parvient plus à ressentir la douleur. Il faudrait qu'il s'occupe de sa plaie, mais comment ? Il est seul à présent et, en toute honnêteté, il n'a plus envie de bouger, de courir après le monde.

La porte de l'auberge s'ouvre, mais ce n'est pas un badaud en quête d'un repas chaud. Malefoy se faufile dans la salle à manger comme s'il cherchait à se faire oublier. Lorsqu'Harry l'aperçoit, une sensation chaude l'envahit, comme une bouffée d'espoir. Il n'est pas parti, après tout. Il ne peut s'empêcher de lui faire un signe de la main et de lui sourire lorsque Drago l'aperçoit en retour.

L'autre vient s'asseoir à sa table. Il porte un sac de courses qu'il dépose sur une chaise vide.

« J'ai pensé que tu aurais peut-être envie de vêtements propres, explique-t-il. »

Harry jette un œil dans le sac et découvre une sélection raisonnable de vêtements assez quelconques : un gilet, des chemises et un jean simple. Il a du mal à en croire ses yeux, même si ce n'est pas la première fois que Malefoy se montre étrangement prévenant, voire bienveillant, à son égard.

« Merci, finit par lâcher Harry, incrédule.

- Il n'y a qu'un magasin dans le village. Plutôt miteux, d'ailleurs, donc le choix était limité. J'ai essayé d'opter pour des habits que tu pourrais enfiler facilement, avec ton épaule. Qu'est-ce qui s'est passé ? ajoute-t-il en remarquant la manche ensanglantée.

- J'ai dû faire un faux mouvement en m'habillant, rien de dramatique.

- La plaie a dû se rouvrir, j'en étais sûr. Tu devrais faire plus attention… Il ne faut pas que ça s'infecte. Viens, j'ai ce qu'il faut dans le sac de voyage. »

Docile, Harry le suit dans sa chambre. Cela fait longtemps qu'il n'a pas laissé quelqu'un s'occuper de lui de la sorte. Mais Drago ne le traite pas comme une petite chose fragile, avec qui il faut prendre des pincettes. Tandis qu'il le soigne, il multiplie les piques, les remarques désobligeantes et, en même temps, ses gestes sont doux, presque tendres.

Harry se dit que ce n'est pas si désagréable, de se laisser choyer.

En fait, ce n'est pas désagréable, de laisser Malefoy aux commandes.

Et s'il est parfaitement honnête avec lui-même, ce n'est pas non plus désagréable, d'être avec Drago.