CHAPITRE 9

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« Déposez vos effets personnels là-dedans », dit le garde en lui tendant un coffret en bois. Il est petit et trapus, avec un de ces visages qui semblent incapables de sourire. Il regarde Drago tandis qu'il se défait de sa ceinture, de sa cravate et des papiers qu'il conserve dans ses poches.

« Votre baguette également, ordonne-t-il.

- Je n'en ai pas, répond sèchement Drago.

- Comment ça ?

- Je n'ai pas de baguette, c'est tout.

- Si vous le dites. Même si vous essayiez de la planquer, on finirait par la retrouver, de toute façon. » Il scrute Drago de haut en bas, comme pour signifier qu'il ne dispose d'aucune cachette. En lui tendant ce qui ressemble à un pyjama rayé, il ajoute : « Enfilez ça.

- Maintenant ?

- Non, non, dans quelques jours, le temps que sa seigneurie s'acclimate. Bien sûr, maintenant !

- Ici ? » demande Drago d'un ton hésitant. Il regarde autour de lui. La porte du bureau est grande ouverte. De l'autre côté, un garde, assis derrière un immense comptoir, observe tout ce qu'il s'y passe. Dans le fond de la pièce, une femme très grande, coiffée d'un chignon strict, s'affaire à sceller le coffre magique où il a déposé ses effets. Pas moins de trois personnes ont donc une vue imprenable sur lui.

« Oui, ici. Et plus vite que ça ! »

Drago attrape la combinaison de prisonnier que le garde lui fourgue dans les bras. Il la dépose sur le dossier d'une chaise et retire sa veste. Il sent les regards sur lui, qu'il essaye vainement d'ignorer, en se concentrant exclusivement sur ses habits. Après la veste, il retire son pantalon qu'il plie avec un soin excessif. Tandis qu'il commence à enfiler le pantalon rayé à la place, le garde se gratte la gorge.

« Déshabillez-vous entièrement. » Son ton est neutre, comme si son injonction était parfaitement banale. Comme s'il avait vu des centaines de détenus se mettre à nu devant lui. Comme si ce n'était rien, de s'exhiber ainsi.

Drago retire ses sous-vêtements en hâte et tente d'enfiler le pantalon rayé pour ne pas rester trop longtemps ainsi exposé. Mais dans sa hâte, il se prend le pied dans un pans de tissu et manque de tomber. Le garde ricane paresseusement, tandis que Drago reprend son équilibre.

Il faut déboutonner sa chemise, à présent. Il ordonne à ses mains de s'atteler à la tâche, de défaire les boutons, mais rien n'y fait. Elles pendent le long de son corps, passives. Le garde commence à s'impatienter et se gratte à nouveau la gorge.

Drago ne pense qu'à ses doigts et aux boutons de la chemise. A rien d'autre. Il se concentre sur cet acte simple, quotidien. Un rituel qu'il exécute chaque jour, sans faillir. Il n'a qu'à s'imaginer ailleurs, dans sa chambre minuscule, dans une des luxueuses salles de bain du manoir ou dans le dortoir désert des Serpentard. Rien n'est plus simple que de retirer une chemise, n'est-ce pas ?

Sauf que la pensée des cicatrices sur sa peau l'obsède. Dès qu'il se figure le déboutonnage de sa chemise, l'image des marques blanches et boursoufflées sur sa peau se superpose dans son esprit.

« Dépêchez-vous ! » assène le garde.

Ses doigts tremblent. Tout son corps est froid, comme paralysé. Il essaye de calmer sa respiration, de conjurer des pensées positives. Mais rien ne bouge, à part son cœur qui bat à s'en rompre.

« Tu vas l'enlever, ta putain de chemise ? » s'écrit son geôlier, enfin à bout.

Impuissant, Drago le voit fondre sur lui. De ses grosses mains, il lui saisit le bras, le secoue.

« Si tu ne la retires pas tout de suite, c'est moi qui m'en charge, c'est clair ? »

Un bourdonnement envahit ses tympans. Sa vision se trouble. Le long de ses tempes, un long filet de sueur glacée s'écoule interminablement. Il ferme les yeux et attend que son cauchemar se termine. Bientôt, se dit-il, il va se réveiller. Il suffit d'attendre un peu.

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Au moment où ils remontent dans la Vauxhall, Drago tend à Potter une carte de la région qu'il a acheté plus tôt dans la matinée.

« Tiens, dit-il avec un sourire ironique. De quoi te rendre utile. »

Potter ne daigne pas lui répondre et attrape le plan de son bras valide l'autre, fraichement soigné, est de nouveau en écharpe. Il commence à observer le nom des routes et des villes alentour, tandis que Drago démarre la voiture, ravi de retrouver son doux ronron.

« Alors ? Où va-t-on ? demande-t-il à son guide de facto.

- Attend une seconde, marmonne Potter, absorbé par sa nouvelle mission. Pour rejoindre l'autoroute, il faudrait… »

Il suit une ligne du bout du doigt, mais paraît hésitant. Soit il doute de son sens de l'orientation, soit il cache un autre dessein. Drago, de son côté, sait qu'il n'a aucune envie de prendre l'autoroute. C'est le chemin le plus rapide pour aller à Londres, bien sûr, mais il n'a qu'un désir : profiter des petites routes de campagne, le plus longtemps possible. Il espère y retrouver l'apaisement qu'il a éprouvé la veille, dont il a tant besoin.

« Si ça ne t'embête pas, j'aime autant que nous évitions l'autoroute. »

Potter redresse la tête, l'air interrogateur. Il ne s'attendait visiblement pas à ce que Drago fasse une telle proposition, mais il a aussi l'air un peu soulagé de l'entendre.

« Cette merveille n'est plus de la première jeunesse, explique Drago en tapotant le volant de la voiture, et je ne voudrais pas la faire monter trop haut dans les tours.

- Quelles tours ? interroge un Potter confus.

- Je veux dire qu'il ne vaut mieux pas la faire rouler trop vite : je ne suis pas certain qu'elle y survive. La dernière chose dont on a besoin, c'est que la voiture nous claque dans les mains !

- Oui, c'est sûr, ce serait catastrophique. »

Harry n'a pas l'air tout à fait convaincu par les explications de Drago. Pourtant, il replonge son nez dans la carte sans rien dire. Pendant une, peut-être deux minutes, Drago l'observe tandis qu'il détricote les nœuds imaginaires que forment les routes et les chemins. Il est surpris que Potter ne paraisse plus sûr de lui. Il ne fait nul doute qu'il a un tempérament de leader, à même de guider autrui. Drago l'a déjà vu faire et même lui avait été impressionné par le charisme de l'Elu. Mais il semble avoir perdu cette aura superbe, à présent. Il ressemble davantage à un jeune novice, découvrant une science qui lui était jusque-là inconnue, redoutant de faire exploser quelque substance ou de se ridiculiser.

Sans bien comprendre pourquoi, Drago a un peu pitié pour lui. Il a envie de l'aider, à nouveau. Pourquoi ressent-il un tel besoin de lui porter secours ? Comme lorsqu'il a été pétrifié ou lorsqu'il est apparu blessé sur le seuil de sa porte. Ou comme lorsqu'il est allé lui acheter des vêtements propres, quelques heures plus tôt. Est-ce sa manière à lui de prendre sa revanche sur Potter, éternellement meilleur que lui en tout ? Serait-ce une façon perfide de lui prouver que, maintenant, c'est lui qui lui est supérieur ? Pourtant, ça ne ressemble pourtant pas à de la revanche, ce sentiment qui l'anime.

« Tu veux de l'aide ? demande enfin Drago.

- Non, c'est bon : j'ai trouvé ! annonce l'autre triomphalement. Il faut prendre la direction de Durisdeer. »

Drago ne se le fait pas dire deux fois. D'un coup d'accélérateur, la Vauxhall se met en branle. Ils quittent la petite ville de Crawfordjohn, déserte en ce début d'après-midi. Très vite, sa dernière maison n'est plus qu'un souvenir et ils traversent une épaisse forêt de frênes, que Drago ne peut s'empêcher de trouver familière. Potter alterne entre de longs temps d'observation du paysage et de lecture de la carte. Parfois, Drago lui jette un coup d'œil rapide et il peut voir ses lèvres remuer, comme s'il commentait ce qu'il voyait, pour lui-même. Drago songe qu'il aimerait bien entendre ce qu'il a à dire.

Une fois dépassé Durisdeer, Potter les oriente vers Dalswinton, un village bucolique où ils décident de faire une pause, Drago commençant à trouver ses membres engourdis et ses paupières lourdes. Potter lui propose d'aller se dégourdir les jambes le long d'un sentier partant de derrière l'église sur le parking de laquelle ils se sont garés. Drago, voyant le chemin osciller entre des zones boisées qu'il affecte tant, accepte avec plaisir. Après tout, nous ne sommes pas à une dizaine de minutes près, se dit-il comme pour se convaincre.

Au début, ils marchent en silence, Drago emplissant ses poumons de l'air boisé. Potter marche devant lui, à une allure étonnement soutenu pour quelqu'un de blessé et surtout d'aussi rachitique. Sans doute les Aurors ont-ils droit à un entraînement physique très stricte. Puis, progressivement, Potter ralentit la cadence jusqu'à se trouver au niveau de Drago. Il lui lance un sourire amusé.

« Dis, tu te souviens, lorsque nous avions passé notre retenue dans le Forêt Interdite, en première année ?

- Bien sûr, que je m'en souviens. Lorsque ma mère en a entendu parler, elle a voulu me changer d'école. Elle trouvait intolérable de confronter de si jeunes élèves à de tels dangers. Avec le recul, elle n'avait peut-être pas tort…

- Je me rappelle que tu voulais absolument faire équipe avec Crockdur, poursuit Harry qui ne semble pas du tout l'avoir écouté.

- De prime abord, ça me semblait plutôt judicieux…

- Jusqu'à ce qu'Hagrid t'explique à quel point son chien était un trouillard ! s'esclaffe Potter.

- Disons que si je devais refaire le choix aujourd'hui, j'aurais demandé à faire équipe avec toi en priorité. »

Potter s'arrête net. Drago met quelques pas à s'en rendre compte et se retourne, se demandant ce qui peut bien lui prendre.

« Pourquoi avec moi ? Tu me détestais, demande Harry, bizarrement ébranlé par la remarque de Drago.

- C'est juste que… » Drago bafouille un peu. Il se rend compte que son affirmation est étrange, en effet. A l'époque, il n'aurait jamais fait équipe avec Potter, même pour tout l'or du monde. Il aurait préféré se coltiner Londubat plutôt que d'accepter un partenariat avec Potter. Mais maintenant qu'il chemine, seul avec lui, il se dit qu'il a sûrement été un sacré imbécile, toutes ces années durant.

« C'est juste que, si à l'époque j'avais su que tu étais capable de régler son compte au Seigneur des Ténèbres, j'aurais sans doute préféré t'avoir toi à mes côtés, plutôt que ce sale clébard baveux. Voilà tout. »

Potter continue de le regarder un instant, toujours immobile. Drago ne parvient pas à identifier son expression, mais il faut croire qu'il est satisfait de sa réponse – ou bien qu'il en a assez de la conversation – car il reprend sa marche, dépassant rapidement Drago. Ce dernier ne peut cependant s'empêcher de lui poser une question.

« Dis, je voulais te demander… »

Alors qu'il hésite, Potter ralentit à nouveau, comme pour affirmer qu'il est prêt à entendre la question. Mais Drago a trop honte pour la formuler tel qu'il le souhaiterait vraiment. A la place, il ne peut s'empêcher de l'enrober de sarcasme. Un jour, il arrêtera de tout grillager autour de lui mais pas aujourd'hui.

« Qu'est-ce qu'ils vous filent comme potion chez les Aurors pour que tu puisses marcher à cette vitesse sans même être essoufflé ? Vous êtes tous dopés à la poudre de cheminette, ou quoi ? »

Potter ne semble pas amusé par la manière dont il a tourné sa question. Il paraît un peu…déçu, comme s'il s'attendait à autre chose. Il calle son allure sur celle de Drago et répond, placide : « Non, c'est juste moi. Je me suis mis à courir, depuis quelques années.

- Je vois. Et c'est pour ça que tu n'as plus que la peau sur les os ? »

Cette fois, Potter semble carrément piqué à vif. Il lance un regard glacial à Drago. Apparemment, il n'apprécie pas qu'on commente son apparence physique ou sa perte de poids. Si seulement Drago avait été capable de s'exprimer autrement, il aurait pu dire que, en fait, l'apparence d'Harry l'inquiétait un peu.

« Ne le prend pas mal, dit-il enfin. Je disais seulement ça parce que… » Drago est doué pour mentir, manipuler, raconter des histoires convaincantes. Il sait si bien fabuler, que parfois il lui arrive de croire à ses propres mensonges. « …ça ne va pas aider ton épaule à guérir, si tu te sous-alimentes.

- Je ne me sous-alimente pas, rétorque l'autre froidement.

- Ne le prend pas mal, Potter, mais personne n'est maigre comme tu l'es en se nourrissant normalement.

- C'est plus compliqué que ça.

- C'est-à-dire ?

- Tu ne peux pas comprendre.

- Alors explique-moi. »

Harry continue de marcher, en fixant sans relâche ses chaussures qui foulent le sol poussiéreux à un rythme régulier. Drago l'entend soupirer longuement, plusieurs fois. Il sait que Potter ne lui doit rien, et certainement pas des explications. Mais il a envie de savoir. Il a besoin de comprendre.

« J'ai grandi chez mon oncle et ma tante. Ce sont moldus et ils m'ont toujours détesté. Ma chambre était un placard à balais et souvent, ils me donnaient trois fois rien à manger, voire ils me privaient de repas pour me punir. Je crois que c'est en partie pour ça que j'ai toujours été plutôt petit et maigre. »

Drago se tait. Il ne voit pas quoi répondre. En grandissant, ses parents se sont toujours préoccupés de sa santé. Son père voulait qu'il devienne grand et fort, et sa mère s'assurait souvent dans ses courriers qu'il était correctement nourri à Poudlard. Bien sûr, son enfance n'avait pas été dorée et Lucius avait pu être cruel envers lui, mais il ne parvenait pas à s'imaginer être ainsi maltraité – car il s'agissait bien de maltraitance.

« C'est aussi pour ça que j'étais toujours si content de retourner à Poudlard, reprend Harry avec un sourire triste. J'y mangeais autant que je voulais et tout était toujours délicieux. »

Comme il a grandi en étant régulièrement affamé, peut-être Potter ne se rend-il même plus compte de ce qu'est la faim. Quel sens peut avoir l'acte de manger dans de telles circonstances ? Quel intérêt peut avoir la nourriture pour quelqu'un comme lui ?

Drago se surprend à penser que, s'il le pouvait, son amour de la cuisine, il aimerait le partager avec Harry.

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« Je te sers des pommes de terre ? » offre Percy avec un large sourire.

Harry reste bouche bée. Les plats disposés sur la table débordent à présent de victuailles : roast-beef, poulet, côtelettes de porc et d'agneau, saucisses, lard, steaks, gratin, pommes de terre sautées, frites, légumes divers, sauces onctueuses et, pour une raison mystérieuse, des bonbons à la menthe.

Les Dursley n'ont jamais privé Harry de nourriture, mais il n'avait pas vraiment le droit de manger à sa faim, à cause de Dudley qui se précipitait toujours le premier sur ce que Harry aimait le mieux, même si cela le rendait malade. Parfois, la nuit, il sortait de son placard et tentait une escapade jusqu'à la cuisine, dans l'espoir de chaparder quelques restes dans le frigidaire. Mais la tante Pétunia avait le sommeil léger et il s'était fait attraper de nombreuses fois. L'oncle Vernon ne manquait jamais d'imagination lorsqu'il était question de punitions.

Harry remplit son assiette d'un peu de tout, sauf de bonbons à la menthe, et se met à manger avec un appétit féroce. Tout est délicieux. Il se goinfre tant et si bien qu'il en a mal au ventre. Mais c'est une douleur agréable, car jamais il n'a eu l'estomac aussi bien rempli.

Lorsqu'il s'éveille, la voiture file toujours le long d'une route de campagne. Le jour baisse et la lumière grise se teinte de bleu. Au loin, il peut apercevoir une nuée d'oiseaux survolant les champs. Imperturbable, Malefoy conduit, le volant glissant entre ses mains, ses poignets le guidant avec souplesse. Harry se demande depuis combien de temps il dort.

Après leur promenade le long du sentier de Durisdeer et leur étrange conversation, ils étaient retournés à la Vauxhall sans se parler. Ce n'était pas un silence colérique, du moins pas en ce qui concernait Harry. Il était trop absorbé par ses pensées, trop perturbé par les questions de Malefoy, pour pouvoir échanger des banalités à présent. L'atmosphère lui semblait pesante et ses jambes se faisaient lourdes. Tout d'un coup, son épaule s'était même remise à lui faire mal.

« Désolé, lance-il à Malefoy. Je me suis endormi. Je crois que c'est ta conduite. Ça me berce.

- Aucun problème, répond Drago, imperturbable.

- Où en est-on ?

- Nous arriverons bientôt à Dumfries. Ça a l'air d'être une plus grosse ville, donc il doit bien y avoir un hôtel, un bed and breakfast, ou quelque chose dans ce goût-là. On pourrait s'y arrêter. Si tu veux.

- Bien sûr. Tu dois avoir besoin de te reposer, de toute manière. »

Ils n'avancent pas. A force d'emprunter les petites routes de campagnes, à force de faire des arrêts qui durent des heures, à force de se lever trop tard, ils ne s'approchent de leur destination qu'à pas de fourmi. Harry devrait s'en inquiéter. C'est sa responsabilité d'arrêter Lucius et le plus tôt ce sera fait, le mieux ça sera. Pourtant, il n'arrive pas à se faire du souci. Il aime trop la douce léthargie provoquée par la voiture. Il aime se laisser conduire par Malefoy, il aime leurs conversations et il aime cette escapade campagnarde. Soudain, tout est plus simple. Il respire calmement, enfin.

Ils arrivent à Dumfries à la tombée de la nuit. C'est une ville de taille respectable, avec un centre-ville composé d'immeubles à trois ou quatre étages et une vaste étendue de maisons pavillonnaires tout autour. A la lumière des lampadaires, les feuilles des arbres sont comme des milliers de lucioles dorées qui mouchettent le ciel. Harry est scotché à la fenêtre, incapable de détourner les yeux de ce spectacle.

« Oh non… »

La lamentation de Malefoy l'arrête à sa contemplation.

« Qu'est-ce qu'il y a ? » demande-t-il. En guide de réponse, l'autre lui indique de la tête une affiche à l'entrée de la ville. Des lettres disproportionnées indiquent : Festival annuel des vendanges de Dumfries.

« Oh. Tu crois que ça va poser un problème ?

- Je n'en sais rien. Je n'ai aucune idée de combien de péquenots peuvent assister à ce genre d'événements. » répond Malefoy. Harry n'apprécie pas trop qu'il qualifie des moldus de péquenots. Ça lui rappelle trop la manière dont il parlait d'Hermione et la traitait de Sang-de-Bourbe.

« Trouvons un endroit pour dormir. » suggère Harry.

Après avoir garé la Vauxhall à l'une des dernières places d'un parking bondé, ils errent un temps dans le cœur de Dumfries à la recherche d'un endroit où passer la nuit. Le petit hôtel de la ville est plein, bien entendu, mais on leur recommande un bed and breakfast en périphérie de la ville, qui aura peut-être des chambres de libres. Visiblement, le festival des vendanges est un événement très populaire dans la région.

Il commence à faire froid lorsqu'ils prennent le chemin du bed and breakfast, en suivant les directions qu'on leur a données. Harry frissonne, regrettant de ne pas avoir mis un des pulls que Drago avait achetés pour lui. Ce dernier avait pourtant insisté, le matin même, pour qu'il se couvre davantage. Harry n'avait pas osé lui dire qu'enfiler des vêtements était une véritable torture pour son épaul. En fait, il aurait dû lui demander de l'aide, mais il avait honte de devoir être assisté dans ses séances d'habillage. Et puis, les vieilles habitudes ne disparaissent pas si facilement : Harry n'avait jamais été du genre à demander de l'aide. Il voulait toujours tout affronter, tout seul.

Lorsqu'ils parviennent à leur destination, les doigts d'Harry sont raides à cause du froid et il parvient à peine à empêcher ses lèvres de trembler. Heureusement, Malefoy ne semble pas s'en rendre compte, sinon il aurait sans nul doute droit à une remontrance ou à une lourde dose de « je te l'avais bien dit ».

La maison d'hôte est un pavillon typiquement écossais : une haute et large bâtisse aux murs blancs et au toit couleur ardoise. Le jardin, brillamment éclairé, semble parfaitement entretenu, avec un savant mélange d'objets kitchs et de buissons touffus. Malefoy sonne à la porte et un aboiement leur répond. Quelques instants plus tard, il est suivi d'un bruit de pas et de cris exaspérés : « C'est bon, c'est bon, j'ai entendu ! Tu n'es pas un chien de garde, Rufus ! »

Un vieil homme presque entièrement chauve, à l'exception d'un duvet blanc autour de ses oreilles, ouvre la porte. Tandis qu'il les accueille d'un aimable sourire, il repousse de son pied un chien qui tente de s'échapper. C'est un affreux cabot miteux, d'une couleur indéfinissable, qui bave sur le tapis.

« Bonsoir Messieurs ! s'exclame le vieil homme, que sa lutte avec le chien essouffle. Bienvenue au Pebble Bed and Breakfast ! Que puis-je pour vous ?

- Nous aimerions deux chambres pour cette nuit, s'il-vous-plaît, dit Malefoy en s'efforçant de ne pas avoir l'air trop écœuré par le chien qui entreprend de renifler ses chaussures.

- Oh. Et, vous aviez réservé ?

- Non.

- Vous tombez mal, nous sommes en plein festival des vendanges ! Je n'ai plus qu'une chambre de libre ! »

Malefoy se tourne avec Harry, comme s'il espérait que ce dernier fasse magiquement apparaitre une seconde chambre. Leur hôte doit percevoir son désarroi, car il ajoute avec entrain : « Une chambre avec des lits jumeaux, cela dit ! »

Harry lance à Drago un regard qui signifie : quel autre choix avons-nous de toute manière ? Certes, ils pourraient passer leur nuit à conduire, mais ce serait risquer que Malefoy s'endorme à nouveau au volant. Quant à dormir dans la Vauxhall, Harry préfère ne même pas y penser : son épaule n'y survivrait pas.

« C'est d'accord, répond Malefoy après son échange visuel avec Harry.

- Formidable, formidable ! Laissez-moi prendre vos bagages, je vous mène à votre chambre, Messieurs. Rufus, couché ! » ajoute-t-il à destination du chien qui bave maintenant sur le bas du pantalon de Drago, au bord de la syncope.

Une fois le molosse de pacotille écarté de leur chemin, ils emboîtent le pas du vieux bonhomme jusqu'à une chambre située au deuxième étage. Par chance, aucun papier peint fleuri n'est à l'horizon. La chambre est même plutôt bien décorée, quoiqu'un peu chargée avec ses deux grands lits et son armoire qui rendent la circulation malaisée.

« Et voici, Messieurs. Le petit-déjeuner demain sera servi entre sept heures et neuf heures… » Harry ne peut s'empêcher de se demander s'il existe une convention sur les horaires des petits-déjeuners écossais « …et si vous cherchez un endroit où dîner ce soir, je vous recommande le Scottish Wonder, juste à l'angle de la rue. Sur ce, je vous souhaite une agréable soirée et une bonne nuit ! »

Le vieil homme referme délicatement la porte derrière lui et disparaît, laissant Harry et Malefoy dans la chambre silencieuse. Mais ce n'est plus le silence agréable de l'habitacle de la voiture. C'est un silence contraint, de deux personnes qui ont certainement envie de se dire des choses, sans oser. C'est l'espace, songe Harry, il est trop restreint, trop étouffant. Si étouffant, d'ailleurs, que Malefoy est déjà à la fenêtre, à regarder au-dehors.

« Tu veux quel lit ? demande Harry pour détendre l'atmosphère.

- Ça m'est égal, répond Malefoy qui n'a visiblement pas envie de détendre l'atmosphère.

- Bon, alors je prends celui-ci. » Harry se laisse tomber sur l'édredon de son choix, qui s'affaisse sous sa masse. Malefoy ne semble pas vouloir se détacher de la fenêtre. Harry aperçoit son reflet sur la vitre. Son regard est fixe et dur. A nouveau, il aimerait s'immiscer dans ses pensées, voir ce qui le taraude. Mais il sait bien que Malefoy ne répondra pas si facilement à ses questions. Il faut que lui-même s'ouvre à lui, sinon l'autre restera aussi clos qu'une huître.

« Tu veux aller manger un morceau ? suggère-t-il, ce qui lui permet d'enfin récupérer l'attention de Malefoy.

- Pourquoi pas.

- Tu ne recracheras rien si la nourriture te déplaît ? ironise Harry avec un sourire.

- Je ne promets rien. » Drago garde l'air sérieux lorsqu'il lui répond, puis ajoute un clin d'œil entendu qui rassure Harry. Peut-être le dîner ne sera pas si morose après tout.

Le Scottish Wonder n'est ni plus ni moins qu'un bistrot comme il en existe des tas en Ecosse. Le décor est boisé et l'atmosphère un peu moite, la clientèle est aimable mais bruyante, et la nourriture est simple, mais roborative.

On les installe à l'une des rares tables encore libres, au milieu des conversations sur les vendanges qui semblent passionner les moldus locaux. Tandis qu'il passe en revue le menu, le sourcil droit de Malefoy se hausse. Harry, qui pensait avoir fait son choix, se replonge dans le menu : Malefoy risque de se moquer de lui si se décide pour un plat qu'il juge indigne. Il ne devrait pas prêter attention aux jugements de Malefoy, bien sûr, dans quelque domaine que ce soit. Mais il y a quelque chose, dans le raffinement qu'exhibe Malefoy, qui le fascine et qu'il ne veut pas décevoir.

« Qu'est-ce que tu prends ? demande Harry, se disant qu'il n'aura qu'à copier l'autre.

- Hum… » Drago émet encore quelques monosyllabes similaires, comme si la question d'Harry le dérangeait, avant que son nez n'émerge du menu. « Qu'est-ce que tu prends ?

- Je viens de te poser la question ! rit doucement Harry.

- Ah ? Je… »

Drago n'a pas le temps d'achever sa phrase. Le serveur revient, calepin en main, prêt à noter leur commande.

« Qu'est-ce que ce sera, Messieurs ? »

Harry panique un peu. Aux yeux de Malefoy, il va sans doute passer pour un rustre, pour un homme sans goût. Il a des papilles primitives, qui aiment le gras, le sel, le sucre. Il ne reconnaîtrait pas le goût du caviar ou de la truffe. Il ne saurait pas faire la différence entre un whisky quinze ans d'âge et la moindre gnôle trouvée en supérette. Il est sûr que Malefoy pourrait les différencier juste au nez.

« Un cheeseburger, s'il-vous-plaît. Et une stout. »

Harry écarquille les yeux en entendant la commande de Drago. Celui-ci lui adresse un haussement d'épaule signifiant : pourquoi cet air étonné, Potter ?

« La même chose. » dit Harry, car c'était effectivement son choix initial. Il n'arrive toujours pas à croire que c'est ça qui a attiré Malefoy dans le menu.

« Je ne suis pas un passionné de bières écossaises, explique Drago. Mais je n'en peux plus de les entendre parler de vin !

- De toute manière, un bon vieux cheeseburger, ça s'arrose de bière ! »

Ils sourient. Ils passent le reste du repas à échanger des souvenirs sur Poudlard. Ils parlent de Madame Bibine et de Madame Chourave. Ils rient en se remémorant les facéties de Gilderoy Lockhart. Ils se souviennent de la sévérité de Rogue et de McGonagall. Tous deux prennent bien soin de ne pas mentionner leur rivalité, les horreurs qu'ils se sont dites et qu'ils se sont faites. Ils ne parlent pas non plus de la guerre, ni des amis disparus. Ils songent aux temps heureux, uniquement aux temps heureux. Et ils commandent une deuxième pinte.

Lorsqu'ils regagnent leur chambre, ils ont l'estomac bien rempli et l'esprit un peu embué par l'alcool. Sans un mot, chacun s'effondre sur son lit et plonge dans un sommeil lourd.

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Harry ne sait pas depuis combien de temps il dort lorsqu'un cri épouvantable le tire de son sommeil. Il chausse aussitôt ses lunettes abandonnées sur la table de nuit et allume sa lampe de chevet. Dans le lit adjacent, Malefoy est assis, droit comme un piquet. Il a encore les yeux fermés et la bouche tordue dans une grimace affreuse. Son visage et son corps sont ruisselants de sueur et son teint est plus pâle que celui d'un fantôme.

« Malefoy ? demande Harry.

Mais l'autre ne répond pas. Au lieu de ça, il recommence à crier, à se débattre contre une force invisible.

Harry se lève et se précipite à son chevet.

« Oh ! Malefoy ! »

Il a les yeux ouverts à présent, hagards. Il ne semble pas le voir. Son souffle est court, rapide. Harry pose sa main sur la sienne. Elle est chaude et moite.

« Drago ? »

La tête blonde se tourne enfin vers lui. Il sent la main de Drago se contracter sous la sienne, comme s'il serrait quelque chose d'immatériel.

« Non, non…, murmure Drago, terrifié.

- Tout va bien, Drago. C'était juste un cauchemar. »

Harry laisse glisser sa main sur l'autre, longue et pâle. Il la caresse un instant, d'un geste rassurant. Le buste de Drago retombe en arrière, ses yeux se referment. Il dort à nouveau, semble-t-il, d'un sommeil agité.

Harry, lui, sait qu'il ne pourra plus dormir.

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Au creux de sa paume, la petite créature s'agite. Il peut sentir le duvet blanc lui chatouiller les doigts. L'oiseau piaille inlassablement. Même lorsqu'il le dépose à l'intérieur de l'armoire à disparaître, il continue de chanter.

Drago referme la porte. Il sort sa baguette et récite la formule dans un murmure. Le gazouillis s'évanouit.

Il ouvre la porte, pour s'assurer que l'armoire est bien vide. Il n'y trouve qu'une minuscule plume blanche. Il la ramasse et l'observe un instant. Elle est si fine, si délicate. Ne dit-on pas léger comme une plume ?

Cela fait bien des années que plus rien dans son existence n'est léger comme une plume.

Une nouvelle fois, il dit la formule. Il s'attend à ce que le chant de l'oiseau reprenne. Mais rien, sinon le silence.

Il rouvre la porte, appréhendant un nouvel échec, redoutant de trouver l'armoire vide.

Pourtant, l'oiseau est bien là. Son petit corps est étendu, inerte. Il a cessé de chanter.

Drago le ramasse. Le plumage est toujours aussi doux sous ses doigts, mais le petit cœur a cessé de palpiter. La poitrine est à jamais immobile.

Le long de sa joue, il sent une larme chaude couler.

Lorsqu'il se réveille, le lendemain matin, Drago est seul dans la chambre. Le lit à côté du sien est vide. L'édredon a été abandonné en boule sur le matelas et le sac de vêtements de Potter est effondré au pied du lit. Drago sort de dessous sa propre couette humide. Son corps entier est couvert d'une fine pellicule de sueur, qu'il peut même sentir dans ses cheveux. Cette moiteur ne peut vouloir dire qu'une seule chose : les cauchemars sont revenus.

Avant même de consulter sa montre, il se rend dans la salle de bain, pour une douche devenue indispensable. Tandis qu'il frotte énergiquement chaque centimètre de peau, il essaye de se remémorer ses cauchemars, en vain. Il se souvient vaguement d'une sensation douce entre ses doigts. Il lui semble également avoir entendu la voix de Potter à un moment, mais tout est confus. Il espère seulement que l'autre n'aura pas remarqué son agitation.

Il avait espéré, bêtement, que ce voyage serait comme une formule magique, qu'il ferait disparaître les terreurs nocturnes. Depuis plusieurs nuits déjà, il avait eu un sommeil paisible, après tout. Et même durant les moments d'éveil, tout lui paraissait plus doux. Il ne se sentait plus en permanence harcelé par sa peur. Il lui arrivait même d'abattre le mur qu'il avait dressé entre lui et les autres. Pendant quelques instants, sans cette muraille, il voyait le monde autrement.

Mais le mur se reconstruisait aussitôt. Quelque part, cela le rassurait : il avait l'habitude de vivre avec le mur. C'était excitant, de le faire tomber par moments, mais aussi incertain et angoissant. Le mur était sa protection, sa sécurité. Sans lui, il se sentait comme un chevalier sur un champ de bataille, à qui on aurait ôté son armure. Il n'était pas un preux chevalier, alors au lieu de chercher à terrasser l'ennemi, il préférait chercher son armure et la remettre. Il faut bien se protéger, se dit-il en passant une main sur son torse, sur ses cicatrices de guerre.

Il sort de la douche, se sèche méticuleusement le corps et les cheveux, puis noue une serviette autour de sa taille. Heureusement, la buée recouvre le miroir et il ne peut pas voir son reflet tandis qu'il se brosse les dents. Ce n'est qu'alors qu'il se rend compte qu'il n'a pas pris de vêtements propres avec lui.

Lorsqu'il sort, l'air chaud de la salle de bain quitte la pièce. Il frissonne. A pas feutrés, il se dirige vers son sac de voyage, où se trouvent ses habits de rechange. C'est à ce moment-là que, par la pire des coïncidences, le grincement de la porte le fait sursauter. Elle s'ouvre pour révéler Potter, qui rentre d'un air nonchalant, puis se fige.

Drago s'est retourné en entendant l'autre entrer et il est maintenant face à lui. Il est exposé, vulnérable. Il sait que Potter peut les voir. Les marques. Les innombrables balafres qui couvrent son buste. Il devrait les couvrir, vite, mais il ne parvient pas à bouger. Il est paralysé même sa respiration est suspendue. Son apnée semble durer une éternité, pendant laquelle il ne peut que fixer, horrifié, les yeux verts, immenses et abasourdi de Potter.

Puis, sans un mot, Potter fait un pas en arrière et referme la porte. Il faut quelques instants à Drago pour reprendre le contrôle de son corps et de son esprit. Il quitte son état cathartique dans un déclic, en sortant presque aussi vite qu'il y est entré. Il se rue sur le sac, le fouille compulsivement et en sort le pull le plus épais qu'il contient. Il termine de s'habiller, sans prêter attention à la chaleur qui envahit ses joues.

On toque à la porte. Intrigué, il va ouvrir. C'est Potter, les bras croisés devant lui, qui le salue d'un sourire comme si rien ne s'était passé. Il brandit un prospectus sous son nez. Drago l'attrape sans le lire et interroge Harry du regard.

« Je suis tombé là-dessus en ville. Pendant que je courrais. » explique-t-il.

Drago regarde le prospectus, qui annonce une exposition dans le hall de la mairie, durant toute la durée du festival. Sur la photographie des œuvres exposées, il en reconnaît immédiatement une. Un dessin très coloré et abstrait. Un dessin qui réveille en lui quelque chose de nostalgique.

Il ne dit rien. Il ne sait pas ce qu'il pourrait dire. Faut-il évoquer l'incident ? Faut-il parler des cicatrices ? Il ne doit rien à Potter, certainement pas une explication, certainement pas la vérité. Et en même temps, Drago est presque touché qu'Harry ait pensé à lui en voyant le prospectus, qu'il ait pris la peine de le lui rapporter, qu'il ait ainsi retenu l'intérêt qu'il portait à la peinture.

« Ça, » dit Harry en pointant le dessin abstrait sur la photographie « m'a fait penser aux dessins de Jailtraby. Si tu veux, on peut aller y faire un tour.

- Je veux bien. » répond Drago après une longue pause.

Quelque chose cloche. Il n'arrive pas à mettre le doigt dessus. Il est trop ébranlé par la perspective que Potter ait pu les voir. Mais il sait qu'il devrait remarquer quelque chose. Quelque chose d'anormal. Soudain, il percute.

« Potter ?

- Oui ? répond l'autre d'un air innocent alors qu'ils quittent le bed and breakfast.

- Comment se fait-il que tu connaisses Jailtraby ?

- Je suis tombé sur son nom. Dans ton dossier. Pour mon enquête… »

Sa réponse est logique, pleine de bon sens. Pourtant, son ton est hésitant. Drago sait qu'il faut creuser davantage.

« D'accord, mais comment sais-tu pour les dessins alors ? »

Là, Potter s'arrête. Sa mine se décompose. Drago n'a pas souvenir l'avoir déjà vu si embarrassé. Pas même lorsque c'était lui qui était à moitié nu à la porte de sa chambre, à tambouriner sur sa porte et à réclamer sa baguette.

Ma baguette, espèce de salaud ! Où est ma baguette ?

« Je…, commence Potter, qui semble chercher une explication dans sa tête.

- Ne me mens pas, Potter. » Drago commence à avoir vraiment peur de ce que l'autre va lui dire.

« D'accord. Mais ne t'énerve pas. C'est mon boulot, tu comprends ?

- Et donc ?

- Et donc…il est possible que j'aie dû fouiller. Dans quelques souvenirs. »

C'est pire que tout ce que Drago aurait pu imaginer. C'est comme si Potter avait pris la liberté de pénétrer dans sa mémoire. Combien de souvenirs Potter a-t-il ainsi piller ? A quel point a-t-il fouillé dans sa vie privée, dans son passé, dans son intimité ? Que sait-il, qu'a-t-il vu, qu'a-t-il entendu ? Le passé de Drago regorge de moments embarrassants, de souvenirs atroces, d'instants personnels, qu'il ne veut partager avec personne.

« Tu as quoi ? demande Drago d'une voix méconnaissable, déformée par l'angoisse et la colère.

- C'est le protocole habituel, Malefoy. Quand les Aurors manquent de preuves concrètes, ils ont recourt à la pensine. Je n'ai rien fait d'illégal, je n'ai volé aucun souvenir. Ils m'ont tous été confiés avec l'accord de leurs propriétaires ! »

Drago bouillonne. Qui a osé ? Qui a osé donner quelque chose d'aussi précieux à Potter ? Sans son accord à lui, le premier concerné.

« Quels souvenirs ? Qui te les a confiés ?

- Je n'ai pas le droit de te le dire, ça fait partie de l'enquête…

- Pas de ça, Potter ! J'ai le droit de savoir ! »

Potter baisse la tête et expire. Drago a très envie de lui envoyer son poing dans la figure. Il a de la chance que les rues soient pleines de monde, sinon c'est sans doute ce qu'il aurait fait.

« Un souvenir de Jailtraby, dans son bureau à Azkaban. C'est comme ça que j'ai su, pour les dessins.

- Qui d'autre ? demande Drago, car il est certain qu'il y en a d'autres.

- Zabini…

- Blaise ? »

Drago ne contrôle plus sa colère. Sa voix jaillit hors de lui, forte, menaçante. Des passants se retournent et les regardent avec curiosité.

« Moins fort, réclame Potter. Oui, Blaise. Je l'ai croisé à Liverpool. J'avais besoin de son aide pour te retrouver.

- Qu'est-ce qu'il t'a…montré ?

- Je crois que tu le sais. »

Drago refuse d'y croire. Il est impossible que Blaise l'ait ainsi trahi, qu'il ait confié ce souvenir à Potter. Instinctivement, il attrape son bras et serre l'endroit où se trouvait jadis la marque des ténèbres, réduite en bouillie par Blaise et ses sorts. Potter s'en rend compte et baisse les yeux.

Alors c'est bien ça. C'est comme un coup de poignard dans son dos.

« Il a fait ça pour toi. Pour t'aider. Il ne voulait pas que…

- Je n'en ai rien à faire de pourquoi il a accepté de me trahir, Potter. »

La pluie commence à tomber. Elle s'écrase sur le visage et les lunettes de Potter. Les grosses gouttes perlent le long de ses sourcils froncés. Il peut lire la culpabilité sur son visage. C'est déjà ça. Au moins, Potter ne prend aucun plaisir à avoir ainsi foulé son passé.

« C'est tout ? » demande Drago, en espérant une réponse affirmative. Mais l'autre fait non de la tête. Potter se mord la lèvre et fixe ses chaussures, comme un enfant qui aurait fait une énorme bêtise.

« Dis-moi qui. »

Potter relève la tête. Son regard est implorant.

« S'il-te-plaît, ne m'oblige pas à te le dire.

- J'ai besoin de savoir ! »

Mais Potter ne dit toujours rien. Il s'enferme dans son mutisme. Drago est bien décidé à l'en sortir, de force s'il le faut.

« QUI ! » hurle-t-il. Cette fois-ci, c'est un cri franc, volontaire. Et peu importe si les passants les regardent.

« Un souvenir…de ta mère. Elle l'a confié aux Aurors, peu avant sa mort. Drago…je suis désolé… »

Les oreilles de Drago se mettent à bourdonner. Sa vision se trouble et, un instant, il songe qu'il va s'évanouir. Mais la pensée que Potter ait pu avoir accès au dernier souvenir de sa mère, quand lui n'a même pas pu lui faire ses adieux, le rend fou de rage. La colère prend le dessus sur tout, elle ranime son corps.

Il tourne les talons et, d'un pas décidé, part dans la direction opposé.

Derrière lui, il entend Potter l'appeler.

Il l'entend lui demander de rester.

Il l'entend le supplier de ne pas partir.

Mais dans ses oreilles, tout ce qui résonne, c'est le battement sourd de la fureur.