CHAPITRE 10
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« Sectumsempra ! »
Le mot s'échappe de sa gorge, incontrôlé. Il ne connaît pas le sort. Personne, pas même Hermione, ne sait quels en sont les effets. Mais il dit la formule. Parce que ça n'a pas d'importance, dans le fond. Parce qu'il s'agit de Drago Malefoy. Quel est le pire qui pourrait arriver ?
Le son horrible d'un corps qui tombe au sol. Un râle. Des sanglots.
Il s'approche et l'eau sous ses pieds devient rouge. Rouge, comme la chemise ensanglantée de Drago Malefoy.
Il se tient au-dessus de lui et regarde son visage déformé pour la douleur. Il voit les larmes, les torsions anormales de la bouche, les dents qui se serrent sans pouvoir empêcher les gémissements de s'en échapper.
Le corps de Malefoy est immobile. Ses cheveux baignent dans un mélange d'eau et de sang. Il ne semble pas voir Harry. Il continue de gémir. C'est une plainte atroce, presque insoutenable.
Rogue surgit derrière lui. Il jette un coup d'œil rapide à Malefoy, puis il pose son regard sur Harry. Jamais Rogue ne l'a regardé ainsi. C'est un regard de stupéfaction, d'effroi. Harry commence seulement à mesurer la gravité de la situation et de son action.
Le professeur sort sa baguette et commence à réciter les formules. Lentement, le sang regagne le corps toujours inerte de Malefoy tandis qu'Harry s'enfuit à toutes jambes.
Il ne veut pas affronter les conséquences de ses actes. Pas maintenant. Il est trop terrifié. Pas par les sanctions, elles ne lui font pas peur. Non, ce qu'il craint, c'est de se regarder dans le miroir et d'y voir un monstre sans âme. D'y voir quelqu'un de féroce, sans cœur, sans remord. D'y voir Voldemort.
Il est à bout de souffle lorsqu'il atteint les dortoirs des Gryffondors. A peine est-il entré dans la salle commune que Ginny l'intercepte.
« Harry ! » Son beau sourire disparaît lorsqu'elle voit l'expression sur son visage. « Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
Il n'arrive pas à répondre. Il ne sait pas quoi répondre. Comment pourrait-il expliquer ? Depuis des mois, il est convaincu que Drago Malefoy est devenu un Mangemort, un criminel. Depuis des années, il est convaincu qu'il est un garçon cruel et méchant. Et soudain, en un seul mot, c'est lui qui se retrouve dans la peau du bourreau. Sectumsempra.
« Qu'est-ce qui t'a pris, Harry ? le sermonne Hermione, après qu'il a tout raconté. Tu ne connaissais même pas les effets du sortilège !
- C'est de la faut de ce maudit bouquin, affirme Ron. Il faut t'en débarrasser, et vite !
- Je sais où on pourrait le cacher, là où personne ne pourra le retrouver. » assure Ginny.
C'est ça, persuadez-vous que le livre du Prince de Sang mêlé est responsable. C'est plus facile que d'affronter la vérité. La vérité, c'est que le responsable, c'est lui.
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Drago n'est toujours pas revenu lorsqu'Harry s'éveille, le lendemain matin. La veille, après avoir appris qu'Harry avait visité des souvenirs intimes le concernant, il était parti, sans un mot. Harry avait décidé qu'il valait mieux lui laisser de l'espace et ne pas le poursuivre. Alors il était rentré au Bed and breakfast et l'avait attendu.
Il avait attendu tout l'après-midi, à guetter par la fenêtre. Il tournait en rond dans la chambre étroite. Alors il avait rangé les vêtements éparpillés, fait les lits, plié les serviettes. Des choses qu'il ne faisait pas habituellement, mais il avait besoin de s'occuper les mains.
Le soir venu, il s'était rendu sur le parking. L'emplacement de la Vauxhall était vide. Cette fois, Drago était vraiment parti.
Harry n'arrivait pas à lui en vouloir. Lui-même avait vu son intimité piétinée à maintes reprises, mais jamais à un tel degré. Il ne parvenait pas à imaginer ce qu'il aurait ressenti, s'il avait appris que ses parents avaient laissé un dernier souvenir et quelqu'un d'autre l'avait visité, dans la pensine. Et pourtant, c'était ce qu'il avait infligé à Drago.
Il pouvait se réfugier derrière l'excuse professionnelle il n'avait fait que son travail, après tout. Mais au nom de sa mission, jusqu'où était-il prêt à aller ? La fin justifiait-elle toujours les moyens ? Drago n'avait rien demandé à personne et si Harry ne l'avait pas traqué, il serait toujours en train de vivre sa petite vie tranquille, dans la forêt écossaise.
Il s'était remis à pleuvoir, alors Harry était rentré. Il avait négocié de garder la chambre une nuit de plus. Il s'était couché très tôt et n'avait cessé de se tourner et se retourner dans son lit. A la pâle lumière de la lune, il voyait le lit vide de Drago. Il y avait un nœud dans son estomac. C'était la culpabilité, qui se chargeait de lui faire passer une mauvaise nuit.
Voici le matin et Drago n'est pas revenu. Harry est seul, avec les souvenirs de son cauchemar. Il sait très bien pourquoi il a rêvé du Sectumsempra. Il a soigneusement évité d'en parler à Drago, mais il a bel et bien vu les cicatrices.
Comment ne pas les voir ? Elles couvrent presque tout son torse et le haut de ses bras. Certaines, le long de son ventre, sont immenses. Les longues balafres, blanches, épaisses, qu'il lui a infligées. Sectumsempra, le nom de sa culpabilité.
Il ne s'est jamais excusé. Il n'a jamais demandé pardon à Drago pour ce qu'il lui avait fait. Pour avoir usé contre lui d'un sort inconnu. Pour avoir expérimenté les effets du sortilège sur lui. Précisément sur lui, parce que sur lui, ça n'avait pas d'importance. Pas à l'époque, en tout cas.
Comment peut-il encore se regarder dans le miroir et se dire qu'il est du bon côté de l'histoire ? Comment peut-il se conforter dans l'idée qu'il est quelqu'un de bien, après avoir utilisé plusieurs sortilèges impardonnables ? Comment a-t-il pu tant juger Drago, après l'avoir lui-même mutilé ainsi ?
Il n'avait jamais vraiment réfléchi aux conséquences que son sort avait pu avoir sur Drago. Il s'était soucié de lui, de ce que penserait ses amis, de sa part sombre qui grandissait à l'intérieur. Mais jamais, il n'avait pas songé que l'autre aussi, pourrait être marqué à vie. Il s'était dit que Rogue l'avait soigné, que tout était oublié. Mais la chair n'oublie pas. Elle n'oublie jamais.
Il descend prendre son petit-déjeuner, seul. Le tenancier du bed and breakfast l'interroge quant à l'absence de Drago. Il ne répond pas, il n'arrive pas à inventer une excuse. Il n'a pas faim et la vue du repas gargantuesque lui donne la nausée. C'est à cause du nœud, dans son estomac. Il se desserre juste assez pour laisser s'écouler un café.
Sectumsempra. Comment peux-tu vivre avec toi-même ?
Il ne sait pas quoi faire. Il ne sait pas où aller. Il n'y a personne à qui il puisse demander de l'aide. Il est seul, ses amis sont loin. Drago est loin. Il tourne en rond dans la chambre. Il n'arrive plus à avancer. Pourtant, il avait l'impression d'y arriver – avec lui. Pourquoi avec lui ? Pourquoi avec personne d'autre ?
Drago ne reviendra pas. Il faudrait aller de l'avant, poursuivre la route. Mais cela demanderait du courage. Or du courage, Harry n'en a plus. Il en a épuisé les réserves, il y a bien longtemps, pendant la guerre et cette nuit-là, dans la forêt interdite. A chaque nouvelle épreuve, il fallait aller puiser un peu plus profond. Maintenant, il est à sec.
Il part errer en ville deux heures, peut-être trois. Le temps est gris et venteux. C'est une atmosphère maussade qui reflète bien l'état de son âme. Lorsqu'il en a assez de marcher, il s'assoit sur un banc et contemple le vide. Il repense aux souvenirs, qu'il a vu dans la pensine. Il revoit Narcissa, Lucius, Jailtraby et Blaise. Et surtout, il revoit Drago. Il revoit sa colère, il revoit sa tristesse et surtout sa peur.
Sectumsempra, le poids de sa culpabilité.
Il retourne dans la chambre et se laisse tomber sur le lit. Le vent qui souffle au-dehors l'a fatigué. Il dort, un peu. Quand il se réveille, le soir commence à tomber. Ses pensées, comme des poissons rouges, continuent de tourner en rond dans leur bocal. Il n'arrivera pas à oublier. Il n'oublie pas, Sectumsempra.
Il regarde la carte, celle que Drago a acheté. Il visualise le chemin, les routes qu'il faudrait prendre, celles qu'il aimerait prendre. Celles qu'il ne prendra pas.
Alors il cherche la gare la plus proche. Il pourrait prendre le train, rentrer à Londres. Dénoncer Lucius. C'est bien cela, la mission, n'est-ce pas ? Prouver la culpabilité et capturer le dernier Mangemort en liberté ? C'est bien pour cela qu'il est là, n'est-ce pas ?
Il négocie une nuit supplémentaire. Il devrait se trouver quelque chose à manger. Mais il n'a pas d'argent et la faim ne se manifeste toujours pas. Alors il remonte dans la chambre. Il feuillette l'exemplaire de Mille herbes et champignons magiques que Drago a laissé dans la chambre. Il lit ses annotations. Son écriture est minuscule. Les lettres parfaitement formées s'enchaînent, envahissant les marges telles des fourmis.
Puis il referme le livre, brusquement. Il se rend compte qu'il est encore en train de fouiller dans la vie de l'autre, sans son accord.
Tu es complètement obsédé par lui, avait dit Ron en sixième année. Déjà à l'époque, il cherchait désespérément à comprendre. Déjà à l'époque, il avait tout fichu en l'air. Sectumsempra, le mot de ses erreurs.
Il dort quelques heures, puis c'est à nouveau le matin. Le soleil peine à percer à travers les épais nuages. Ils sont d'un gris sombre, chargé de pluie et de chagrin. Harry traîne longuement au lit. Il regarde la carte, encore et encore. Il la déplie toujours un peu plus. Il ne s'était pas rendu compte qu'elle descendait si bas dans le sud. Il lui semble reconnaître certains noms. Et puis soudain, il se fige.
Au sud-ouest. Il lit et relit le nom, pour en être certain. Mais il est bel et bien là, sur la carte. Le village de Godric's Hollow. Là où tout a commencé. Là où, avant même qu'il ne sache dire son premier mot, Voldemort avait fait de lui un être à part. L'Elu, le Sauveur. Harry Potter. Souvent, il aurait aimé être quelqu'un d'autre.
Après s'être lavé, il descend dans la salle à manger, pour le petit-déjeuner. Cette fois-ci, il se force à manger un toast et peu d'œufs brouillés.
Ne le prend pas mal, Potter, mais personne n'est maigre comme tu l'es en se nourrissant normalement.
Drago avait raison. Il ne mangeait pas normalement. Rien de ce qu'il faisait n'était normal. Rien de ce qu'il était n'était normal. Voldemort l'avait privé du droit à la normalité, il y avait bien longtemps. Et même sept ans après sa mort, Harry ne parvient toujours pas à vivre normalement. Il ne parvient pas à avancer.
Alors qu'il s'apprête à remonter dans la chambre, le vieux tenancier pratiquement chauve, avec son cabot qui beugle entre ses jambes, lui lance : « Je suis désolé, Monsieur, mais la chambre est réservée pour cette nuit.
- Pas de souci, répond Harry. Je pars aujourd'hui. »
Il n'y a plus que ça à faire : plier bagages et partir. Il n'aura qu'à marcher, jusqu'à trouver une gare, un bus, peu importe. Et puis après…après, il ne sait pas encore.
Il ouvre la porte de la chambre.
Debout, devant la fenêtre, une longue silhouette se découpe.
Elle ne se retourne pas, alors qu'il entre.
Elle s'obstine à observer le dehors, en silence.
Mais Harry reconnaît la carrure des épaules, la finesse des jambes et surtout, la chevelure blonde.
Il reste bouché-bée, interdit. Doit-il se réjouir ? Doit-il pleurer ? Doit-il demander pardon ou être apeuré ?
Tout ce qu'il parvient à articuler, c'est : « Malefoy ? »
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« Avada Kedavra. »
La voix du professeur Rogue est suave, comme à son habitude. Drago regarde, impuissant, tandis que l'éclair vert frappe le directeur affaibli. Il tombe à la renverse, derrière le balcon de la tour d'astronomie, et disparaît.
Les Mangemorts poussent un hurlement de joie. Bellatrix sautille sur place, comme une enfant, en riant à gorge déployée. Seul Rogue reste digne, tandis que la marque du Seigneur des Ténèbres envahi le ciel.
Drago a échoué. Il n'est pas parvenu à tuer Dumbledore. Il n'est pas parvenu à accomplir la mission que Voldemort lui avait confié. Ça aurait dû être lui. Il aurait dû prononcer les mots : Avada Kedavra. Mais il n'avait pas pu.
Il ne s'était jamais demandé s'il aurait été capable de l'endurer, s'il aurait été capable de devenir un meurtrier, de regarder la mort dans les yeux. Maintenant, il sait elle le terrifie plus que tout. Pas seulement sa mort, mais aussi celle des autres. Il ne peut chasser de son esprit le regard de Dumbledore, où la lumière s'était soudain éteinte. Il aurait aimé ne jamais voir ça.
Rogue l'agrippe par le bras et le traine derrière lui, tandis que le groupe de Mangemorts se pavane à travers le château, tels des conquérants. Bellatrix s'arrête sur le chemin pour dévaster la grande salle. Elle fait voler en éclats les vitraux, démolit l'argenterie et réduit les chaises en cendres d'un coup de baguette.
La table des Serpentards, où Drago avait passé tant de moments heureux, conviviaux, les plus beaux instants de sa vie en un sens, est couverte de débris. Il regarde un instant sa place, l'endroit où il avait l'habitude de s'assoir, et ne voit que chaos et désolation.
C'est sa faute. C'est lui qui les a laissés entrer. Il a amené la mort et la destruction à Poudlard. Après tout le bonheur que cette école lui avait apporté, voilà comment il la remercie. En laissant des vipères la dévorer de l'intérieur.
Rogue se débarrasse sans effort des quelques Aurors sensés monter la garde. Bande d'incapables, songe Drago. Vous auriez pu tout sauver ! Vous auriez dû protéger l'école, protéger Dumbledore. Sales cloportes inutiles, incapables de vous rendre compte de ce qui se tramait sous votre nez. J'étais juste sous votre nez !
Tandis qu'ils traversent la pelouse à grands pas et que Bellatrix se réjouit de mettre le feu à la cabane d'Hagrid, il entend un cri derrière lui.
« ROGUE ! »
Potter coure vers eux, sa baguette brandit. Son visage est déformé par la colère. Drago recule, instinctivement.
« Il vous faisait confiance ! » hurle le Gryffondor.
Il lance un premier sort, que Rogue pare sans aucune difficulté. Avec un geste presque paternel, ce dernier saisit le bras de Drago et lui souffle d'avancer, comme s'il cherchait encore à le protéger. Il ne comprend pas qu'il n'y a plus rien à protéger. L'âme de Drago s'est faite piétiner au moment où Bellatrix foulait du pied la vaisselle de la grande salle.
Sa tante d'ailleurs, riposte bien plus prestement que Rogue. Son sort touche Potter en pleine poitrine. Il se retrouve projeté au sol avec un cri de douleur.
« Non ! s'écrit Rogue. Il appartient au Seigneur des Ténèbres. »
Il sera le prochain. Drago avait longtemps souhaité que Potter disparaisse. Maintenant qu'il a regardé la mort dans les yeux, il espère qu'il ne subira pas le même sort que son mentor. Il espère que Potter survivra. Il espère que la flamme qui l'anime, qui se pousse à se relever, à affronter à nouveau Rogue alors qu'il ne fait clairement pas le poids, ne cessera jamais de brûler.
Il espère que le courage de Potter, dont il s'est si souvent moqué, ne lui fera jamais défaut.
Il espère que plus jamais, il n'aura affaire à la mort.
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Bien sûr, il avait fini par revenir.
Pourtant, il était bien déterminé à rentrer chez lui et à ne plus jamais voir Potter de sa vie. Tout ce qu'il voulait, c'était qu'on lui rende sa tranquillité et sa solitude. Il voulait retrouver la vie qu'il s'était construite, seul. Celle où il n'était plus Drago Malefoy, mais Henry Smith. Celle où seule la quiétude de sa chambre pouvait être le témoin de ses cauchemars.
Il était monté à bord de la Vauxhall et il avait commencé à rouler tout droit, sans savoir si c'était la bonne direction. Un peu trop vite, comme les gens en colère. Il faut dire qu'il en avait à revendre, de la colère. Il n'en était même plus à ce stade, en vérité : c'était alors de la fureur, de la haine, voire même de la rage. Et plus vite la voiture avançait, plus elle montait en lui, irrésistiblement.
Il avait fallu qu'il se fasse klaxonner et hélé par d'autres conducteurs pour qu'il s'arrête enfin. Il aurait pu se tuer, à conduire dans cet état. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas ressenti une telle peur de mourir. Azkaban l'avait vacciné, définitivement croyait-il. Ses angoisses mortifères, il les avait abandonnées dans sa cellule.
C'était comme s'il y avait laissé son goût pour la vie. Oh bien sûr, il ne lui en restait pas beaucoup : Voldemort s'en était assuré. Mais le peu d'intérêt qu'il accordait à sa propre existence semblait à jamais piégé derrière les barreaux de sa cellule. Ou du moins, le croyait-il. Jusqu'à ce que Potter réveille en lui la fureur et, avec elle, l'envie de vivre.
Malgré tout, il avait continué son chemin, en veillant à rouler plus doucement. La première nuit, il l'avait passé dans la Vauxhall, comme au « bon » vieux temps. C'était inconfortable et son corps trop grand devait se contorsionner dans tous les sens pour tenir sur la banquette arrière. Le lendemain, il avait repris la direction de la maison dans la forêt.
Il était arrivé à Durisdeer peu avant midi. Quelque chose l'avait poussé à entrer dans le village et à garer sa voiture sur le parking de l'église. Il n'avait pas besoin de se dégourdir les jambes, pourtant il avait marché longuement, le long du sentier dans le bois.
Il y avait retrouvé la même quiétude, celle qu'il réclamait tant, celle de la maison dans la forêt, et pourtant… Pourtant, cela ne suffisait pas. Ce n'était pas la vie d'Henry Smith qui lui avait fait craindre la mort. Car cette vie, c'était une demi-vie. Une vie où il ne pouvait pas être lui-même. Une vie où il se terrait comme un rat dans son trou. Une vie où la peur était sa compagne omniprésente.
Ce dont il brûlait, ce n'était pas de sa vie d'avant c'était d'une vie nouvelle. Une vie où son apaisement ne serait pas la contrepartie de sa solitude. Une existence où il pourrait être lui-même, pleinement et entier.
Sa colère envers Potter était justifiée. L'autre avait pénétré son intimité, sans aucune considération pour lui. Il avait foulé des souvenirs confidentiels, il avait vu des choses qu'il n'aurait pas dû voir. Et en même temps, Drago se rendait compte que sa colère n'était qu'un masque. Un masque pour couvrir sa déception.
Drago s'était coupé du monde car il s'était persuadé qu'il serait forcément rejeté, tout le temps, par tout le monde. A quoi bon révéler qui l'on est, si c'est pour que les autres nous piétinent ? Pourtant, depuis le début de leur voyage, il s'était senti lui-même, en compagnie d'Harry. Et il s'était senti bien. Comme si quelqu'un, enfin, parvenait à être avec lui.
Sauf qu'à présent, il savait que cet être-ensemble, il s'était fait au prix de ces précieux souvenirs. Comme toujours, il y avait un prix à payer. Potter, comme tous les autres, ne pourrait jamais accepter Drago inconditionnellement.
Il était déçu. Déçu par Potter, mais surtout déçu par lui-même. Comment avait-il pu se mettre ainsi à espérer ? Comment avait-il pu ne serait-ce qu'imaginer que Potter l'accepterait ? Potter ! De tous, il était certainement celui qui avait le plus de raisons de ne pas croire en lui.
Puis, il en avait eu assez de se morfondre sur son sort. Cela ne servait à rien, de tourner et retourner ces pensées dans sa tête. A part à le faire revenir en arrière, peut-être. Tout ce qu'il souhaitait, dans le fond, c'était aller de l'avant. Or, avec Harry, pour la première fois, ça avait été possible, non ?
Alors, il était revenu.
Revenu vers Dumfries.
Revenu vers le Peeble Bed and Breakfast.
Revenu vers lui.
« Malefoy ? » Harry a l'air de ne pas en croire ses yeux.
« Salut, lance Drago sans trop réfléchir, comme si tout était normal.
- Tu…tu étais parti.
- Je sais. Pardon. »
Il ne peut pas s'empêcher de s'excuser, même si, dans le fond, il est toujours un peu en colère. Harry a l'air tellement misérable qu'il s'en veut un peu. C'est à cause de ses yeux, de son regard triste.
Harry entre enfin dans la chambre et s'assoit sur le lit défait. Son expression est de plus en plus confuse. Et un peu pitoyable, aussi.
« C'est moi qui suis désolé, dit-il.
- N'en parlons plus. Tu l'as dit toi-même : tu ne faisais que ton travail.
- Non, pas pour ça… Pas pour les souvenirs. »
Drago s'assoit à côté de lui sur le lit, parce qu'Harry a l'air trop seul, trop minuscule sur le matelas immense. On dirait qu'il risque de se noyer dans un océan de couette et de drap housse. Sa voix est tremblante, quand il reprend enfin :
« Je suis désolé, pour les cicatrices. »
Drago ne parvient pas à lui répondre. Il s'était attendu à bien des choses, mais certainement pas à ça. Il avait fini par se convaincre que Potter n'avait pas vu ses balafres. S'il les avait vues, Drago était convaincu qu'il les avait déjà oubliées, ou alors qu'il n'avait pas fait le lien avec leur duel, il y a tant d'années. Et même s'il avait compris qu'il en était la cause, Drago n'aurait jamais pensé qu'il s'en excuserait.
« Je…je ne savais pas ce que faisait le sort, je te jure. Je n'aurais jamais dû l'utiliser sans le savoir. Je ne me rendais pas compte, à l'époque. »
Non, il ne se rendait pas compte. Parce qu'il se sentait dans son bon droit. Potter l'avait percé à jour. Il savait ce que Drago était devenu et cela lui donnait le droit de le haïr, de le blesser. De le meurtrir pour le reste de ses jours.
« Tu ne pouvais pas savoir. »
Drago s'étonne de se montrer si magnanime. Après tant d'années à haïr Potter pour ce qu'il lui avait fait. Après avoir maudit son nom chaque fois qu'il voyait son reflet dans le miroir. Après avoir détesté le souvenir de l'autre autant qu'il détestait à présent son propre corps ravagé. Il n'aurait jamais songé qu'il serait aussi prompt à lui trouver des excuses.
« Ça n'excuse rien, dit Harry.
- Non, c'est vrai. L'ignorance n'excuse rien. Mais avoue qu'il y a une sacrée différence entre commettre un acte en toute connaissance de cause et à l'aveuglette.
- Mes intentions n'étaient pas bonnes, Malefoy. Mon but, c'était de te blesser. Juste, pas à ce point-là…
- Tu veux qu'on parle de mes intentions à moi, quand j'ai ensorcelé Kathy Bell ? Tu veux qu'on parle de mes intentions, quand j'ai maudit le collier, quand j'ai empoisonné la bouteille destinée à Dumbledore ?
- Je ne savais qu'on faisait un concours à qui a été le plus malintentionné, dit Harry avec un sourire.
- Ce n'est pas là où je veux en venir, Potter…
- Alors où veux-tu en venir ?
- Ce que je veux dire, c'est que… »
Drago s'interrompt. Il n'est pas sûr d'être prêt à dire ces choses à voix haute. Il a peur d'avoir l'air de ses chercher des excuses. Il a peur d'avoir l'air de quémander le pardon de l'autre. Alors que n'était-ce pas Harry qui semblait chercher son pardon ? Peut-être a-t-on l'un et l'autre trop à se faire pardonner.
« Drago ?
- Ce que je veux dire, c'est que si j'avais su quel genre de monstre était le Seigneur des Ténèbres, si j'avais su quel genre de vie est la vie d'un Mangemort, si j'avais su ce qu'on exigerait de moi, si j'avais su à quel point l'idéologie de mon père était nauséabonde…bref, si j'avais agi en toute connaissance de cause…
- …tu ne serais jamais devenu un Mangemort toi-même. »
Harry complète sa phrase, spontanément. Drago se tourne vers lui, mais il ne parvient pas à rencontrer son regard. Harry fixe obstinément ses mains, coincées entre ses genoux. Comment sait-il ? Depuis quand s'en est-il rendu compte ? Drago pensait avoir bien caché ses regrets.
« C'est si évident que ça ? demande-t-il à Potter.
- Ça aurait dû l'être, répond l'autre dans un murmure. J'aurais dû le comprendre dès que j'ai vu le souvenir de Zabini. »
A la mention du terrible souvenir, Drago ne peut s'empêcher de frissonner. A chaque fois qu'il y pense, son corps se souvient de la souffrance atroce, de la peine insurmontable. Il se rappelle du sang coulant à flots, de la chair à vif, de la brûlure dans son avant-bras. Son membre peut encore sentir la douleur.
« Pardon, répète Harry. Mais c'est vrai : c'était évident. Et pourtant, je n'ai pas compris, à ce moment-là. Et j'avoue que je ne peux pas m'empêcher de me demander quand. Quand est-ce que tu t'es rendu compte que cette vie n'était pas pour toi.
- Le soir où je n'ai pas réussi à tuer Dumbledore, répond Drago sans réfléchir. Avant, je pensais encore que j'étais capable d'accomplir la mission qui m'avait été confiée. Mais Dumbledore avait raison : je ne suis pas un tueur. Et puis après, ça a été de pire en pire. La vie au manoir, les choses qui s'y passaient, les choses que j'ai vues… Je n'en pouvais tellement plus que j'en suis venu à penser que mon seul espoir, c'était toi en fait.
- Moi ? » Harry relève la tête. Ses yeux verts écarquillés sont immenses, et un peu déroutants.
« Tu te souviens, tu m'avais demandé pourquoi je ne t'avais pas dénoncé à ma tante ? Quand ton visage avait été déformé par un sort ?
- Oui, je m'en souviens. Tu ne m'as jamais répondu.
- Eh bien voici ta réponse : je ne t'ai pas dénoncé, parce que j'espérais que toi, tu puisses le vaincre. J'espérais que toi, tu puisses le faire sortir de ma vie, à tout jamais. »
Pendant un long moment, ils restent assis côte à côte, en silence sur le lit, sans oser se regarder ou échanger un mot. Drago se sent débordé par ce flot de confidences. Ils se sont dit de choses que l'un comme l'autre devait garder précieusement au fond de lui-même. C'est un soulagement, de se confier ainsi, mais cela ne va pas sans risque. Parce que, à présent, il est à nu il est un chevalier sans armure, sur le champ de bataille.
« Tu veux toujours aller la voir, cette exposition ? demande soudain Harry, passant du coq à l'âne.
- Pourquoi pas. Mais après, il faudra…
- Je sais. Il faudra aller à Londres. Reconnais quand même que c'est un sacré signe du destin, que cet artiste soit exposé ici, maintenant ? Tu ne penses pas, Drago ? »
Durant toutes ces années passées ensemble à Poudlard, jamais Potter ne l'avait appelé Drago. Il l'appelait toujours Malefoy, et Drago l'appelait toujours Potter. C'est étrange, d'entendre son prénom dans la bouche de l'autre. Ce n'est ni agréable, ni désagréable. C'est juste…différent.
« Allons-y, Harry. »
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La gare de King's Cross est immaculée, presque fantomatique. Baignée d'une lumière blafarde et d'un silence de mort, ce n'est pas la gare qu'il connaît. Il est ailleurs, dans un ailleurs enfin apaisé. Un ailleurs où il n'a plus besoin de sa battre, enfin.
Dumbledore, debout devant lui, semble inamovible, comme une statue de pierre. Dans ce monde, il ne disparaîtrait jamais, Harry en est sûr. Dans ce monde tout en blanc, il serait là pour lui prodiguer ses sages conseils, quoiqu'il advienne.
Il était prêt à mourir. Il avait accepté la mort, comme une vieille amie, lui qui la connaît si bien. Elle avait irruption dans sa vie alors qu'il n'avait même pas l'âge de comprendre ce qu'elle signifiait. Elle avait été omniprésente. Elle lui avait tout pris.
Maintenant qu'il était entre ses bras, il ne lui en voulait plus. Sa vieille ennemie la mort n'était pas si désagréable, finalement. Elle mettait un terme à de nombreuses souffrances. Elle rendait les choses plus simples.
Il sourit en pensant à ceux dont elle prend soin, à présent. C'est rassurant, de penser qu'eux non plus, ne souffrent plus. Ses parents, Cédric, Hedwig, Fol Œil, Dobby, Remus et Tonks, Fred et, bien sûr, Sirius. Il avait mérité de se reposer, lui en particulier. Dans la mort, Harry espère qu'il a retrouvé sa liberté.
Le Dumbledore de ce monde en blanc ne trépigne pas, ne fait pas les cent pas, ne marmonne pas des mots fantasques. Il le regarde simplement, comme s'il attendait quelque chose.
« Je dois y retourner, n'est-ce pas ? demande-t-il.
- C'est à toi de décider, Harry. »
Il pourrait rester là. Déposer son fardeau, abandonner ses responsabilités. Ne plus être l'Elu, ne plus être le Sauveur. Il pourrait laisser les autres faire. Il a tué de nombreuses parts de l'âme de Voldemort, y compris celle qui vivait en lui. Il a tué une part de lui-même pour que la lutte continue. Ils comprendraient, les autres. Ils le laisseraient se reposer. Ils termineraient ce qu'il a commencé.
Bien sûr, Harry sait qu'ils ne le peuvent pas. C'est à lui de tuer Voldemort. C'est son destin, sa mission. La mort devra attendre qu'il l'ai accomplie. Dumbledore se trompe : ce n'est pas à lui de décider. Tout a été décidé pour lui.
Il faut y retourner. Même s'il aimerait rester là, à tout jamais.
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Après leur visite de l'exposition, ils rejoignent la Vauxhall que Malefoy a garée un peu à l'extérieur de la ville. Ils n'ont pratiquement pas parlé, durant toute la visite. Harry ne savait pas trop quoi dire, il ne se sentait pas qualifié pour parler d'art. Il s'était contenté de regarder Drago, tandis que celui-ci contemplait les œuvres. Il pouvait passer plusieurs minutes devant un même dessin, à s'approcher et se reculer, à observer un détail, puis un autre, à admirer l'ensemble. Toujours en silence. Harry s'était surpris à trouver la courbure du cou de Drago vraiment très élégante, tandis qu'il se penchait sur un dessin.
Harry ne ressent toujours pas le besoin de parler. Ils se sont dit assez de choses. Maintenant, ils peuvent être ensemble, en silence. La présence de Drago est à la fois naturelle et intimidante. Harry continue d'éprouver à son égard un fort sentiment de culpabilité et…autre chose. Quelque chose qu'il ne pourrait décrire avec des mots. Cela ressemble à un picotement dans sa poitrine.
Une fois installée dans la voiture, Harry se plonge dans la carte, mais il a du mal à se concentrer. Il ne cesse de penser à Drago, à ce qu'ils se sont dit. Il revoit les cicatrices sur son corps et ses yeux, plongés dans les siens, alors que Bellatrix exigeait une identification. Il se perd dans sa carte, il se perd dans le gris des yeux.
Et puis, soudain, cela lui apparaît comme une évidence.
« Tu accepterais un dernier détour ? » demande-t-il à Drago.
Ce dernier tourne vers lui un visage étonné, et aussi curieux.
« J'imagine que nous n'en sommes plus à ça près, dit-il en tournant la clé. Où va-t-on ?
- Je ne peux pas te le dire pour le moment. Il va falloir te laisser guider. »
Drago sourit légèrement tandis que le moteur s'éveille, accompagné de son habituel ronronnement. Harry l'observe, pendant qu'il manœuvre la voiture à travers les ruelles. Son profil se découpe sur le gris du dehors. Il a toujours ce nez long et pointu qu'Harry avait remarqué la première fois qu'ils se sont rencontrés. Un nez de renard, avait-il pensé alors. Maintenant, il trouve que ce nez donne du caractère à son visage, qui pourrait autrement être lisse, inintéressant. C'est ce nez qui fait que la beauté de Drago n'est pas une beauté banale. Il n'avait jamais remarqué à quel point Drago était beau, en vérité.
Il lui indique le chemin à suivre, quelles routes emprunter, à quels moments tourner, vers une destination qu'il garde secrète. Drago se prend au jeu et ne pose pas de questions, suivant les indications d'Harry comme un bon petit soldat. Ils s'arrêtent parfois pour faire de l'essence, pour se dégourdir les jambes ou bien pour manger un morceau. Puis, ils remontant dans la Vaxhall, en silence, profitant de la compagnie apaisante de l'autre.
Lorsqu'ils arrivent enfin, la nuit est déjà tombée. Ils ne sont plus en Ecosse, mais en Angleterre. Sauf que ce n'est pas à Londres qu'Harry les a menés.
« Godric's Hollow ? » interroge Drago en voyant la pancarte à l'entrée de la petite ville.
C'était une évidence, pour Harry. Il devait emmener Drago là où tout avait commencé. Il devait lui montrer qui il était et d'où il venait. Pour que l'autre comprenne. Pour que Drago voit ses blessures tout comme lui avait vu les siennes. Et le seul endroit où cela était possible, c'était à Godric's Hollow.
« Gare-toi là, ordonne Harry.
- Qu'est-ce qu'on fait ici ? demande Drago tout en terminant son créneau.
- Tu vas voir.
- Tant de mystères, Potter ! »
Il fait froid, à Grodric's Hollow. Les rues sont sombres et désertes. Dans les souvenirs d'Harry, le village n'était pas aussi sinistre. Ils longent plusieurs maisons d'apparence antique, où brillent les lumières des bougies. Les arbres dans les jardins sont presque nus et les feuillent qui jonchent le sol sont d'un marron terne. Le vent qui souffle les fait danser mollement. Tout ici semble si morose qu'Harry commence à se demander si ce n'était pas une erreur d'y revenir.
Au détour d'une ruelle, il l'aperçoit. Entre deux maisons, dans la brume automnale, elle est toujours la même. Elle ressemble plus un amas de pierres qu'à une maison et on a du mal à croire qu'une famille aimante y a un jour vécut. Harry accélère le pas, puis s'arrête devant le portillon de bois branlant. Il sent la présence de Drago, juste derrière lui. Il aimerait lui expliquer, mais les mots ne parviennent pas à quitter sa gorge.
Drago s'avance à côté de lui, la tête baissée, en silence. Harry sent son regard sur lui. Il comprend mieux comment Drago a dû se sentir lorsqu'il a vu ses cicatrices. Vulnérable. Honteux. Exposé. Misérable, aussi. C'est en tout cas comme ça qu'il se sent, lui. Et en même temps, il éprouve une sorte de soulagement. Ouvrir la porte de son passé à l'autre, c'est en partager un peu le poids avec lui.
« Est-ce que c'est ici que… » commence à demander Drago, qui connaît déjà la réponse.
Harry hoche la tête. Il a peur de parler. Il lui semble que, s'il ouvre la bouche, n'en sortiront que des sanglots. Et s'il ouvre la vanne des larmes, quelle garantie a-t-il qu'il pourra la refermer ?
« Je suis désolé, Harry. Je suis désolé de ce qu'il t'est arrivé et je suis désolé de m'en être moqué, durant toutes ces années. Je ne comprenais pas, j'étais un imbécile fini… »
Harry pose un doigt sur sa bouche pour faire signe à Drago de se taire. Il ne l'a pas amené ici pour obtenir sa pitié ou de quelconques excuses. Il l'a amené ici pour l'aider à comprendre. Et pour se recueillir, aussi.
Drago se tait et se recule d'un pas, laissant Harry seul face à la maison où tout avait commencé. Où son destin avait été scellé. Où sa vie avait été brisée, avant même d'avoir commencé. Une maison qui resterait à jamais en ruines, parce qu'il était impossible de reconstruire quoi que ce soit sur ce vestige d'un passé tragique.
Harry se recule d'un pas. Il n'a pas fait venir Drago ici pour être seul. S'il avait voulu que son recueillement soit solitaire, il serait revenu seul. Sept ans s'étaient écoulés depuis la fin de la guerre, il avait eu de nombreuses opportunités pour revenir. Mais il ne l'avait pas fait, parce qu'il n'avait pas eu de raisons de le faire. Jusqu'à ce qu'il ait envie d'y emmener Drago.
« Si ça ne te dérange pas, dit-il sans le regarder, il y a un autre endroit où j'aimerais aller.
- Ça ne me dérange pas, dit Drago très doucement.
- Tu dis ça maintenant, mais je te préviens, ce n'est pas l'endroit le plus gai du monde.
- Ça ne me dérange pas. » répète Drago.
Alors ils marchent sans rien se dire, jusqu'à l'église et son cimetière. Cette fois, Harry n'a pas besoin de chercher la tombe de ses parents. Il s'y dirige sans hésitation. Sept ans ont passé, mais il n'a rien oublié. Ni l'emplacement, ni l'apparence, ni l'épitaphe sur la tombe de ses parents. Il n'a pas oublié, non plus, l'émotion immense qui le submerge dès qu'il voit leurs noms gravés dans le marbre.
Cette pierre tombale, elle symbolise tout ce qu'on lui a pris. Elle symbolise la perte, la tristesse, le poids incommensurable des responsabilités, l'impossibilité d'être au monde. D'avancer.
C'est trop, trop d'émotions, trop de chagrin. C'est un pincement trop fort au cœur. C'est une boule trop énorme dans sa gorge. C'est un tremblement trop violent de ses lèvres. C'est trop. Trop lourd. Et il tombe à genoux.
Il était parvenu à contenir ses larmes, la première fois. Il pensait pouvoir les contenir à nouveau. Pourtant, elles coulent le long de ses joues, interminables. Il entend le gémissement presqu'animal qui s'échappe de sa gorge, hors de contrôle. Il s'abandonne aux sanglots. Il ne sent plus rien que cette tristesse infinie, ce désespoir.
Non, il sent autre chose. Une sensation chaude sur son épaule. Un contact, à peine appuyé. Une crispation. Il tourne la tête et la main de Drago est sur son épaule. Elle la serre à peine, se contentant d'être là. Et pourtant, cette présence, elle soulage sa peine, elle assèche ses larmes. Il les essuie du revers de sa manche et ravale ses derniers sanglots.
Il se redresse, sans rien dire. Peut-être devrait-il avoir honte ? Pourtant, en cet instant, il ne ressent qu'une immense gratitude envers l'autre. Juste parce qu'il était là. Juste parce qu'il a posé sa main sur son épaule.
Et Harry est pris d'un désir soudain. Un désir inexplicable. Un désir terrifiant.
Il a envie de prendre Drago dans ses bras.
Non, c'est impossible. Il ne peut pas éprouver un tel désir. On ne prend dans ses bras que les personnes que l'on aime, à qui l'on tient. S'il voulait sentir quelqu'un contre lui, ce serait Ron ou Hermione, Neuville, Luna ou George. Ginny, peut-être. Mais pas Drago. Pourquoi Drago ?
Non, songe-t-il, ce n'est pas Drago qu'il veut sentir près de lui. C'est quelqu'un, n'importe qui. Il est si seul, depuis tant d'années. Il n'y a personne avec qui il puisse partager ses peines. Personne à qui il puisse confier sa vision des choses, son vécu. Personne pour l'écouter, le consoler, le provoquer, aussi. Les autres sont passés à autre chose. Ils ont avancé, tandis qu'il restait piégé en arrière. Et puis, il a retrouvé Drago. Un autre prisonnier du passé.
Oui, peut-être pourraient-ils avancer ensemble. Ils se comprennent et se ressemblent plus qu'il ne pourra jamais l'admettre. Drago n'est plus la personne qu'il a été. Aujourd'hui, il semble même le seul avec qui il accepterait de faire un bout de chemin. Avec lui, il s'est senti en paix, comme jamais depuis de nombreuses années. Avec lui, il a su être lui-même. Avec lui, il a réussi à être vivant.
« Je dois y retourner, n'est-ce pas ?
- C'est à toi de décider, Harry. »
Être en vie, Harry ne sait plus très bien comment le faire. C'était plus facile, de vivre une demi-vie. D'aller au travail, de manger parce qu'il le faut, de vaguement dormir, de marcher comme un mort-vivant, de suivre les ordres. Mais ce n'était pas vivre pleinement.
Vivre pleinement, c'est regarder le clair de lune illuminer une forêt, c'est manger un met parce qu'il est bon, c'est laisser libre court à sa rage et à sa joie, c'est choisir le chemin le plus long, c'est voir défiler les routes de campagne et décider sur un coup de tête d'aller à une exposition. C'est parler et c'est se taire. Et c'est laisser l'autre être avec soi.
Mais comment pourrait-il accepter de vivre ainsi ? Il ne sait plus comment faire. Ce ne sont pas quelques jours avec Malefoy qui le feront revenir à la vie. Depuis sept ans, son existence est celle d'un zombi il ne connaît plus rien d'autre. Il a peur de ce que pourrait être cette autre vie. L'inconnu, quoi de plus terrifiant ?
Alors il faut y retourner. Il faut retourner à cette vie où il ne peut être ni pleinement heureux, ni pleinement malheureux. Cette vie anesthésiée, cette vie morne, cette vie morte.
Oui, ce que Drago pourrait lui offrir est tentant.
Non, il ne se laissera pas tenter.
« Dépêchons-nous. Il faut aller à Londres, le temps presse. »
Oui, il sait que son comportement est celui d'un lâche.
Oui, il voit l'air blessé de Drago.
Non, il ne se laissera pas tenter, pas par Malefoy.
