CHAPITRE 11

oOo

La cour de l'école est complètement silencieuse. Aucun élève, aucun professeur ne répond à l'appel de Voldemort. Aucun d'entre eux ne le rejoindra. Et Drago est parmi eux.

« Drago ! »

La voix de son père, geignarde, s'élève parmi les rangs des Mangemorts. Plusieurs élèves se tournent vers lui. Leurs regards sont comme des lames qui le transpercent. Ils ne répondront pas à l'appel de Voldemort. Et lui ?

« Drago, viens ! »

Le visage de Lucius est implorant, pathétique. Il est sale, pale et amaigri. Il ne ressemble plus à l'homme charismatique qui impressionnait tant Drago, enfant. Cet homme qu'il aurait voulu devenir. Cet homme qui avait rejoint le camp du Seigneur des Ténèbres. Et lui ?

« Drago, viens. »

La voix de sa mère lui parvient, comme un écho. C'est une voix plus assurée, plus noble. Une voix où ne domine pas la peur. Il y a certes de l'inquiétude dans son regard, mais aussi cette férocité qui fait qu'il s'est toujours senti à l'abri à ses côtés. Sa mère aurait pu trahir le plus grand mage noir de tous les temps pour le protéger. Et lui ?

« Bravo, Drago ! »

La voix de Voldemort est triomphale, tandis qu'il s'avance vers l'armée des Mangemorts. Son sourire est affreux. Ses dents blanches, ses yeux rouges et sa peau reptilienne luisent à la lumière du jour naissant. Voldemort a toujours été prêt à commettre les pires ignominies, au nom du pouvoir. Et lui ?

La main de sa mère se serre autour de la sienne. Elle se recule, pour rentrer dans les rangs, tandis que le Seigneur des Ténèbres se pavane devant Poudlard, à genoux.

Elle le tire vers l'arrière, vers une échappatoire, vers leur salvation. Et il suit, docile.

Harry Potter s'échappe des bras du garde-chasse. De sa baguette, il se protège des sorts que lui jette Voldemort en hurlant.

L'Elu s'est dressé, en sauveur. Il n'a jamais perdu son courage, il n'a jamais baissé les bras.

Et lui ?

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Il conduit depuis un peu plus de trois heures quand les lumières éclatantes de la ville commencent à apparaître. C'est le milieu de la nuit, pourtant la circulation est dense autour de la capitale. Entre les phares des voitures, les réverbères et les néons des enseignes commerciales, on se croirait en plein jour. Comme elle est loin, sa forêt paisible. Les routes de campagnes ne sont qu'un distant souvenir, à présent.

Drago n'a pas dit un mot depuis la visite à Godric's Hollow. Lorsque Potter lui parle, il répond par des monosyllabes ou des signes de tête. Parler représente un effort trop important, qu'il n'a plus envie de faire. A quoi bon parler ? A chaque fois qu'il ouvre une porte, Potter la claque à son nez. A chaque fois qu'il y a une brèche, l'autre s'empresse de la combler. Je ne suis pas le seul à dresser des murs entre moi et le monde, Potter.

Il se laisse guider jusqu'à un quartier de Londres qu'il ne connaît pas.

« Le Ministère est fermé à cette heure, il faut attendre le matin. » explique Potter. Drago lui répond par un grognement. Ils arrivent au niveau d'un square, un minable carré de verdure entouré de rues et d'immeubles. Potter lui indique un endroit où se garer et Drago s'exécute. Il n'aime pas la manière dont l'autre lui parle, un peu maladroite, mais comme si de rien n'était.

Même Drago ne pouvait pas nier qu'il s'était passé quelque chose, quelque chose de fort, entre eux. Comme si le lien de haine qui les unissait s'était resserré et que, se faisant, il était devenu autre chose. Un lien d'amitié, peut-être ? Le terme ne lui semble pas adapté, mais il n'en a pas d'autre.

Et alors que Drago, au prix de sa sécurité, s'exposant comme jamais il ne l'avait fait, se laissant être vulnérable, avait laissé ce lien s'épanouir, Potter avait tout gâché. Au début, il lui semblait pourtant que l'autre aussi, embrassait sa présence. Ne l'avait-il pas amené dans les ruines de son passé, sur la tombe de ses parents ? Qu'était-ce, sinon une invitation à entrer ?

Puis, il avait pressé leur retour à Londres. C'était comme un crachat au visage de Drago. C'était comme s'il avait piétiné tous ses efforts, dénoué le lien. C'était comme s'il n'avait pas supporté que Drago prenne trop de place, alors il l'avait refourgué dans un coin, comme un simple objet, comme le simple élément d'une mission à accomplir. Drago s'était ouvert à lui, l'autre avait regardé à l'intérieur. Et maintenant, il agissait comme s'il n'y avait rien vu de valeur.

L'espace entre les deux immeubles s'écartent pour laisser apparaître un troisième bâtiment, étroit et sinistre. Potter insère la clé dans la serrure et ouvre la porte. Immédiatement, une forte odeur de poussière assaille les narines de Drago. Il ne peut retenir un toussotement.

« Désolé, dit Potter. Ce n'est pas de la première fraîcheur à l'intérieur… »

Drago lui emboîte le pas. Il découvre un intérieur lugubre, où rare est la lumière qui parvient à passer à travers les carreaux crasseux. La plupart des meubles est recouvert de draps blancs. Une quantité incroyable de bibelots jonchent les tables et parfois le sol, dans un désordre inimaginable. Dans les coins des pièces, le long de la rambarde de l'escalier et dans les lustres qui pendent du plafond, il y a d'épaisses toiles d'araignée que personne n'a jamais pris la peine de retirer.

« Home sweet home, murmure Harry.

- Tu…habites ici ? » demande Drago, éberlué.

Il aurait cru la maison abandonnée. Tout y est si morne, si terne. Il n'y a pas la moindre trace de vie.

« C'était la maison de mon parrain, explique Potter. Il l'avait proposé à Dumbledore, pour qu'il en fasse le quartier général de l'Ordre de Phoenix. Après sa mort, après la fin de la guerre…je n'ai pas voulu qu'elle tombe en décrépitude.

- Tu veux dire qu'elle n'est pas en décrépitude, ? »

Il lui semble que Harry rougit. S'il a honte, il y a de quoi. Comment peut-on vivre dans de telles conditions ? Ne pas vouloir abandonner la maison de son parrain est une chose, ne rien y changer alors que c'est une ruine, en est une autre. Potter est tellement prisonnier de son passé qu'il en est venu à négliger son existence présente.

« Je te montre ta chambre. » dit-il en montant l'escalier.

Alors qu'ils s'apprêtent à atteindre le premier étage, une voix émerge de l'ombre.

« Maître Potter est revenu. Maître Potter a un invité ? »

Drago aperçoit alors un elfe de maison, rachitique et ridé, traînant derrière lui un plumeau gros comme sa tête. L'elfe le dévisage un long moment, ce qui met Drago très mal à l'aise.

« Drago Malefoy, dit-il avec admiration. L'héritier du clan Malefoy, une des dernières familles de sang pur. Quel honneur pour ce vieux Kreattur de vous accueillir dans cette demeure…

- Pourquoi n'irais-tu donc pas préparer du thé pour Monsieur Malefoy, Kreattur ? suggère Potter d'un ton exaspéré. Désolé pour ça, ajoute-t-il tandis que l'elfe s'éloigne en marmonnant des paroles admiratives.

- Tu as un elfe de maison ? Toi ? » Drago rirait volontiers de la situation s'il était d'humeur à rire.

« C'est compliqué…

- Oui, bien sûr Potter. Je suis sûr que tu penses qu'il est plus heureux ainsi, qu'il ne saurait pas quoi faire de sa peau si on lui rendait sa liberté. C'est exactement ce que disait mon père. Il disait aussi que les elfes aimaient être maltraités, que c'était dans leur nature.

- Je n'ai jamais levé la main sur lui ! rugit Potter. Il refuse de quitter la maison et… Je ne lui demande même pas de nettoyer ou quoi que ce soit !

- Je vois ça, oui, dit Drago en passant deux doigts le long de la rambarde poussiéreuse. Seulement de faire le thé, je suppose.

- Tu es vraiment obligé d'être comme ça ?

- Comme quoi ?

- Laisse tomber. Voici ta chambre. » dit Harry en ouvrant une porte qui grince affreusement.

La chambre – si du moins on peut appeler ainsi la pièce miteuse où l'introduit Potter – est aussi sale et chaotique que le reste de la maison. En son centre, le baldaquin du grand lit est à moitié effondré. Dans un coin, il manque une porte à une armoire en bois vermoulus. La cheminée est noire de suie et les fauteuils qui lui font face sont encrassés au point qu'il est impossible d'en deviner la couleur. Les carreaux de la fenêtre sont quant à eux presque rendus opaques par une épaisse couche de ce que Drago suppose être de la crasse.

« Je…commence Potter.

- Non, l'interrompt Drago. N'essaye même pas. Il n'y a pas de mot pour décrire l'état de cette pièce. Il est hors de question que je dorme là. Autant dormir sur un champ de bataille.

- Je suis désolé. Il n'y a vraiment que ma chambre, la cuisine et une partie du salon que j'entretiens…un peu.

- Alors je dormirai dans le salon, annonce Drago en tournant les talons pour laisser derrière lui la chambre de l'horreur.

- Non, non, tu es mon invité. Je dormirai dans le canapé, tu n'as qu'à prendre ma chambre.

- Arrête, Potter. Je ne suis pas ton invité. De toute manière, ton épaule est toujours fragile et je n'ai aucunement l'intention de dormir dans ton lit. » Il lui semble que, à ces mots, Potter rougit un peu. « Alors…donne-moi une couverture et n'en parlons plus. Je suis fatigué et demain, c'est une rude journée qui nous attend. »

Potter s'apprête à protester, mais l'elfe de maison surgit alors, un plateau de thé entre les mains. Il ne cesse de lever vers Drago des yeux globuleux luisants d'admiration.

« Kreattur, peux-tu préparer le canapé du salon pour que Dra…pour que Monsieur Malefoy puisse y dormir confortablement ? Installe-lui une couverture, un oreiller et quelques coussins propres, s'il-te-plaît.

- Maître Malefoy ne souhaite-t-il pas dormir dans la suite parentale ? C'était la chambre de ma chère maîtresse. Elle serait digne d'un sang aussi pur que celui de maître Malefoy…

- Ça suffit, Kreattur ! Fais ce que je te demande. »

Drago n'a jamais entendu Potter employer un ton aussi autoritaire. Il faut dire que l'elfe est passablement agaçant. Même lorsqu'il s'éloigne, après avoir négligemment posé son plateau par terre, il continue de maugréer sur la décadence qui règne dans la maison. Drago est cependant prêt à admettre qu'une certaine décadence ménagère est bel et bien à déplorer…

« Charmante créature, murmure Drago en saisissant une des tasses de thé.

- C'était l'elfe de maison des Blacks. Quand Sirius est mort, il est resté ici, alors même qu'il n'avait plus de maître à servir. Il n'a pas été ravi de devoir m'appeler maître, moi dont la mère est une sang-mêlé.

- Comment en est-on arrivé à pourrir même la tête des elfes avec ces histoires ? se lamente Drago.

- Je ne sais pas. Mais je préfère te prévenir : il est fort probable que Kreattur veuille te jurer allégeance. Tu as, après tout, des liens de parenté avec les Blacks.

- Merci, mais non merci. Je m'occupe très bien de mon intérieur seul. Je n'ai pas besoin d'elfe fou à lier ! »

Harry se met à rire doucement. C'est un joli rire, un peu mélancolique, un peu joyeux, un peu affectueux. Un moment, Drago oublie à quel point il lui en veut. Le rire lui a fait oublier sa rancune, sa déception. Un instant, il sourit avec Harry. On dirait des retrouvailles.

Kreattur réapparaît alors entre eux. S'il avait voulu volontairement briser un moment de tendresse, il n'aurait pas pu mieux faire.

« Le canapé est prêt pour Maître Malefoy, soupire-t-il d'un air résigné.

- Merci, je suppose. Bonne nuit, Potter, lance Drago d'un ton froid.

- Bonne nuit, Malefoy. » répond ce dernier en insistant bizarrement sur son nom. C'est comme un pincement au cœur de Drago, de l'entendre à nouveau l'appeler ainsi.

Comme si Potter s'en rendait compte, il l'interpelle soudain, alors qu'il est presque arrivé en bas des marches :

« Drago !

- Quoi ? » Drago essaye d'avoir l'air ennuyé, mais il a envie de sourire. Il avait presque oublié à quel point il aimait être appelé par son prénom. Après la mort de sa mère et sa dispute avec Blaise, il ne restait plus grand monde pour l'appeler Drago.

« Heu…

- Quoi ? demande-t-il faussement agacé de voir Potter ainsi bredouille.

- Si…si jamais tu as froid, il y a des couvertures dans le placard du salon ! » s'exclame Harry, qui ne trompe personne. Drago se rend parfaitement compte qu'il vient de penser à cette excuse. Il ne comprend pas pourquoi il l'a ainsi interpellé, mais il est content qu'il l'ait fait. Salazar sait ce qui se passera demain, et s'il aura encore l'occasion d'entendre son prénom dans la bouche de l'autre.

« Je vois. Merci, Harry.

- Bonne nuit, Drago. »

oOo

Dans la cabane d'Hagrid, règne cette éternelle odeur de chien mouillé, de poussière et de thé. Harry, Ron et Hermione, sont assis en silence. Crocdur bave abondement sur les genoux de cette dernière, en lui lançant des regards implorants, lorgnant sur son biscuit. Avec un énième reniflement sonore, Hagrid se saisit d'un mouchoir de la taille d'une nappe et se mouche. Harry a l'impression qu'un petit tremblement de terre secoue la cabane.

« Je ne me sens pas dans mon assiette, ces temps-ci, dit Hagrid en caressant Crockdur d'une main et en essuyant ses larmes de l'autre. Je me fais du souci pour Buck… »

Sa voix craque lorsqu'il évoque l'hippogriffe. Harry pose sa main sur celle du géant, dans un geste affectueux. Hagrid sourit, mais son sourire s'efface presqu'aussitôt.

« Et puis tous ces Détraqueurs me rendent malade, reprend-il, secoué d'un frisson. Je suis obligé de passer devant chaque fois que je vais boire un verre aux Trois Balais. J'ai l'impression de retourner à Azkaban… »

Il s'interrompt pour boire une gorgée de thé. Harry, Ron et Hermione le regardent en retenant leur souffle. Jamais ils ne l'ont entendu parler de son bref séjour à Azkaban.

« C'est vraiment terrible, là-bas ? demande timidement Hermione au bout d'un moment.

- Vous ne pouvez pas avoir idée, répond Hagrid à voix basse. Je n'ai jamais vu quelque chose comme ça. J'ai cru que j'allais devenir fou. Mes plus mauvais souvenirs me revenaient en tête : le jour où j'ai été renvoyé de Poudlard, le jour où mon père est mort, le jour où j'ai dû me séparer de Norbert… »

Ses yeux se remplissent de larmes tandis qu'il évoque le souvenir de son cher dragon, gagné aux cartes, et dont il avait été privé trop tôt à son goût.

« Au bout d'un moment, on ne sait plus qui on est. Et on n'a même plus envie de vivre. J'espérais mourir dans mon sommeil… Quand ils m'ont relâché, j'ai eu l'impression de renaître, tout revenait en moi, je n'avais jamais rien ressenti de pareil. Mais les Détraqueurs n'avaient pas très envie de me laisser partir.

- Vous étiez innocent ! » dit Hermione.

Hagrid a un petit rire, un rire jaune.

« Vous croyez que ça les intéresse ? Ils s'en fichent. Tout ce qui compte pour eux, c'est d'avoir à leur disposition deux cents êtres humains qu'ils puissent vampiriser en leur ôtant toute idée de bonheur. Qu'on soit coupable ou innocent, ça leur est bien égal ! »

Hagrid reste silencieux un moment, les yeux rivés sur sa tasse de thé.

« À un moment, j'ai pensé que je pourrais faire fuir Buck, dit-il enfin. Mais comment expliquer à un hippogriffe qu'il a intérêt à se cacher ? Et puis… j'ai peur de violer la loi… »

Il lève les yeux vers eux. Des larmes coulent à nouveau le long de ses joues.

« Je ne veux plus jamais retourner à Azkaban. »

OoO

Lorsqu'Harry se réveille, le soleil n'est pas encore levé. Pour beaucoup, retrouver un lit familier, un foyer, une maison, est synonyme de réconfort. Mais pas pour lui. Il n'avait pas aussi mal dormi depuis plusieurs nuits. Il est cependant trop anxieux pour ressentir la fatigue.

Il redoute la journée qui l'attend. Ce n'est pas tant ce qu'aura à dire Gawain Robards qui l'inquiète. Certes, il a disparu sans un mot et ne l'a plus tenu informé de l'avancée de son enquête. Certes, il s'apprête à lui demander de faire confiance à un ancien Mangemort. Certes, il va lui annoncer le retour de Lucius Malefoy, qui semble plus dangereux que jamais…

Mais ce qu'il appréhende le plus, à vrai dire, c'est ce qu'il adviendra de Drago. En admettant que tout se passe pour le mieux, que ce dernier les aide à capturer son père, que le Ministère le laisse en paix où ira-t-il ? Que deviendra-t-il ? Que deviendront-ils ?

Harry a un pincement au cœur, tandis qu'il se figure Drago, retournant dans sa forêt écossaise et lui, reprenant sa vie d'Auror. Qui aurait cru qu'un jour, il voudrait prolonger la présence de Malefoy ? Qu'un jour, il serait capable d'admettre se sentir bien à ses côtés ? Qu'un jour, il dise même que personne ne lui a fait autant de bien depuis des années ?

Il sort précipitamment de son lit. Ce ne sont pas des pensées normales, pas lorsqu'on les ressent envers son ancien rival. Il doit se rappeler de qui il parle et ne pas laisser ses sentiments le déborder. Les sentiments qu'il éprouve envers Drago sont trop complexes, il a trop honte de les nommer. Il vaut mieux penser à des choses évidentes, comme sa mission : arrêter Lucius. Après, il pourra penser à tout le reste.

Il descend l'escalier afin de se rendre dans la cuisine, en traversant le salon. Dans le canapé, Drago est toujours endormi, ses membres dépassant de la couverture trop petite. Son visage se contracte sans cesse et il peut voir ses yeux s'agiter derrière les paupières closes. Son front est constellé de sueur il cauchemarde, encore.

Harry résiste à la tentation d'aller vers lui, de le réconforter. Il voudrait parler avec lui de ses rêves, de leurs cauchemars. Mais il se focalise sur la mission. Elle seule compte, à présent. Alors il contourne le canapé et entre dans la cuisine, où il met l'eau à bouillir, déterminé. Il s'arrange pour faire s'entrechoquer la vaisselle, afin que ce bruit accidentel réveille Malefoy sans qu'il ait besoin de le faire.

Lorsque ce dernier pénètre dans la cuisine, les cheveux en bataille et les yeux bouffis, Harry est déjà en train de siroter son thé, comme si de rien n'était. Il essaye de ne pas le trouver adorable, de ne pas songer à quel point sa présence lui manquera lorsque tout sera terminé. La mission, songe-t-il. C'est tout ce qui compte.

« Bonjour, lance-t-il. Prêt pour une visite matinale du département des Aurors ?

- Aussi prêt que je le serai jamais, j'imagine… » marmonne Drago d'un ton bougon.

Harry n'ose imaginer ce qui peut bien se passer dans sa tête. Le Ministère doit être pour lui un territoire hostile et les Aurors, des ennemis. Lui demander de leur faire confiance doit être tellement contre-instinctif et pourtant, Drago accepte. Il le suit, il met sa liberté entre ses mains. S'il savait à quel point Harry doute de son propre plan, peut-être ne serait-il pas si prompt à lui faire confiance.

Après s'être accordé quelques minutes pour prendre le thé, ils se préparent. C'est au tour d'Harry de prêter à Drago un vêtement, sous la forme d'une robe de sorcier à capuche.

« Tant que nous ne serons pas dans le bureau de Robards, je pense qu'il vaudrait mieux que tu portes ça. Je ne sais pas comment certains Aurors réagiront lorsqu'ils verront…

- Lorsqu'ils verront un Mangemort dans leurs couloirs ?

- C'est l'idée, oui.

- Pas de souci, je sais avancer la tête baissée. C'est devenu une spécialité, avec le temps. »

Harry se souvient pourtant d'un temps où Drago avait toujours la tête haute, un air d'arrogance, des manières conquérantes. La façon dont il avait d'entrer dans une pièce comme si elle lui appartenait agaçait tant le jeune Harry. Aujourd'hui, il aimerait que Drago puisse entrer ainsi au Ministère. Aujourd'hui, il le mériterait.

« J'aurai également un dernier…service à te demander, lance-t-il timidement à Drago tandis qu'il enfile la robe de sorcier élimée qu'il lui a prêtée.

- En plus de me promener cagoulé dans le Ministère dans l'espoir de ne pas me faire arrêter tout en essayant de convaincre le chef des Aurors que mon père est de retour et qu'il en a après moi ? récite Drago d'une traite, sur un ton ironique.

- Rien d'aussi dramatiquement compliqué, ne t'en fais pas.

- Je t'écoute ?

- J'aimerais éviter de revenir dans cet état…enfin, tu vois ?

- Miteux ?

- J'allais dire négligé, répond Harry, faussement vexé. Mais oui, j'aimerais éviter de donner l'impression d'avoir été piétiné par un troll.

- On a peur pour sa précieuse réputation ? ricane Drago.

- Crois-moi, si tu veux qu'on parle de ma réputation, l'adjectif miteux était parfaitement trouvé. Disons plutôt que j'aimerais que Robards me prenne au sérieux dans mes accusations. Et puis j'aimerais aussi que Ron ne s'inquiète pas trop.

- Je ne voudrais pas que Weasley pense que je t'ai maltraité, c'est certain.

- Tu vois, tu as tout à y gagner, toi aussi !

- Arrête de tourner autour du pot, Potter. Qu'est-ce que tu veux ?

- J'aurais besoin de ton aide. Mon épaule me lance encore trop pour que je sois tout à fait à mon aise.

- Qu'est-ce qu'il te faut ? demande Drago. Une potion ?

- Non, juste un coup de main, pour m'habiller, me coiffer, ce genre de choses.

- Tu veux que je t'aide à te pomponner ?

- Pourquoi choisis-tu toujours les pires mots pour décrire une situation ? »

Drago fait mine de se moquer de lui, mais il accepte finalement d'aider Harry. Il l'assiste dans des choses très simples, ordinaires, comme retirer son pyjama et enfiler une chemise, nouer une cravate et se brosser les cheveux. C'est très étrange, de faire ses choses avec lui, et en même temps, très doux.

Drago ne parle pas et on entend que le froissement des tissus. Parfois, Harry sent le contact de ses doigts sur sa chair et il frissonne. Cela fait si longtemps que personne n'a touché, ni même vu, sa chair nue. Ce n'est pas désagréable, mais il sent malgré tous ses muscles se tendre. L'idée d'être touché est tentante et en même temps, terrifiante. Pourtant, entre tous, il est content que ce rôle revienne à Drago.

Il se surprend à penser aux cicatrices sur son corps. Il se demande si, lui aussi, a délaissé toute forme de contact sur sa peau nue. Drago semble avoir honte de ses balafres, qu'il cache comme on cacherait un terrible secret. Harry, cependant, ne les trouve pas affreuses. Il n'aurait aucune difficulté à laisser ses doigts glisser le long des marques blanches.

Non ! Il divague encore. La mission, rien que la mission, se récite-t-il, telle une litanie. D'un geste de la main, il chasse le bras de Drago, occupé à nouer derrière son cou une écharpe pour maintenir son bras. Pourtant, chaque frôlement des doigts contre sa nuque n'était-il pas délicieux ? Drago s'était-il rendu compte qu'il tremblait ? Harry n'ose pas se tourner vers lui et le regarder, car il sait qu'il rougit.

« Nous avons perdu assez de temps comme ça, allons-y. Le plus tôt ce sera réglé, le mieux ça sera ! lance Harry en se dirigeant vers la cage d'escalier.

- D'accord. » répond Drago dans un souffle.

Ah ! Cette tristesse dans sa voix ! Harry a l'impression qu'il vient de chasser d'un coup de pied un chiot innocent. Avant, il se serait dit que ce n'était rien, qu'il ne s'agissait après tout que de Drago Malefoy. Dire qu'aujourd'hui, il se sent d'autant plus coupable qu'il s'agit justement de Drago. Mais la nature changeante de ses sentiments est une distraction. Il ne doit pas se laisser détourner de l'essentiel : la mission, rien que la mission, toujours la mission.

Longue vie à Harry Potter, le roi des œillères.

oOo

Les corps inertes jonchent le sol. Ils sont des dizaines, étalés là, immobiles et pâles. Le parterre de marbre, jadis resplendissant, est recouvert d'un liquide pourpre et poisseux.

Drago fait son possible pour ne pas marcher dans le sang. Il recule d'un pas et son pied rencontre le cadavre d'un gobelin. Ses grands yeux vitreux le fixent. Il détourne le regard. Il ne supporte plus la vue des cadavres.

La nausée lui serre l'estomac, mais il se retient de vomir. Si cela venait à se produire, quelle punition son père lui réserverait-il ? Quelle torture le Seigneur des Ténèbres lui infligerait-il ? Il n'a pas de patience pour les faibles.

Sa mère lui prend la main et la serre fort dans la sienne. Elle est chaude et palpitante, pleine de vie. Il s'y accroche, désespérément, à cette seule lueur dans l'obscurité. Il la serre si fort que Narcissa grimace de douleur, mais elle ne dit rien. Il est là, à quelques pas d'eux. Il ne faut rien dire. Garder la tête baissée et attendre. Comme le jour d'avant. Et celui d'avant. Drago a l'impression de ne plus faire que ça : baisser la tête et attendre.

Les pieds nus de Voldemort glissent sur le sol comme sur une patinoire. Ils laissent dans leur sillage des empreintes rouges. A côté de lui, son gigantesque serpent ondule dans la mare de sang, entre les cadavres des gobelins de Gringotts.

Soudain, un sifflement s'échappe de la bouche du Seigneur des Ténèbres. C'est un son affreux, que Drago a déjà entendu. Lors de son duel avec Potter, lorsqu'il avait conjuré un serpent, il se souvient avoir entendu l'Elu parler le Fourchelangue.

La manière dont Voldemort le parle est plus sèche, plus agressive. C'est un bourdonnement infernal dans les oreilles de Drago. Il aimerait se couvrir les oreilles des mains, mais c'est impossible : garder la tête baissée et attendre.

Salazar seul sait ce que le Seigneur des Ténèbres peut bien dire à Nagini. Leur conversation prend fin sans qu'il ait adressé ne serait-ce qu'un regard à la famille Malefoy, debout, en silence, au milieu du carnage.

Il transplane, les laissant seuls. Seuls, avec les cadavres.

OoO

Drago ne s'est jamais beaucoup aventuré dans le Londres moldu. Ses parents préféraient fréquenter les lieux où ils étaient sûr d'en rencontrer le moins possible, à vrai dire. Mais pour se rendre au Ministère de la Magie sans avoir recourt à ses pouvoirs, Potter n'a pas le choix : il va falloir découvrir le monde enchanté des rues et des métros bondés.

S'il a trouvé la maison d'Harry repoussante, elle n'arrive pas à la cheville de la saleté et de la puanteur des tunnels souterrains et des ruelles crasseuses. Des ordures s'entassent dans les rues, des ivrognes se traînent dans les parcs et, dans leur wagon du métro, règne une inexplicable odeur de chien mouillé.

Drago essaye d'ignorer ces multiples agressions sensorielles. Il essaye de penser à la maison dans la forêt, au silence et à l'odeur des pins. Plutôt que le grincement des rails, le chant des oiseaux plutôt que les mines grises, la caresse du soleil matinale à travers les branches plutôt que la foule compacte, la tranquillité des bois.

Les portes du métro s'ouvrent, et d'autres passagers s'engouffrent dans la rame déjà pleine. Ils jouent des coudes et poussent de toutes leurs forces, pour se créer un peu d'espace. Potter, écrasé contre la porte vitrée, est tout contre lui à présent. Drago fait tout son possible pour éviter son regard. Il craint qu'Harry ne le regarde et qu'il voit.

Elle est revenue, sa vieille compagne la peur. Elle a retrouvé son nid douillet, à l'intérieur de son cœur. Au moment où, penché sur la tombe de ses parents, Potter avait rejeté sa compassion, son amitié, s'était creusé, à la place, un grand trou béant où elle avait pu se lover, comme à son habitude. Depuis, il n'arrivait pas à l'en faire partir.

Elle se fait encore plus envahissante lorsqu'ils pénètrent enfin dans le Ministère de la Magie, après avoir emprunté l'entrée des visiteurs. Les grands couloirs carrelés de noir sont bondés et il ne peut pas faire le moindre pas sans être bousculé par un sorcier pressé ou une sorcière inattentive. Conformément aux instructions de Potter, il a enfilé son capuchon, même si personne ne semble faire attention à lui.

Potter, de son côté, a plus de mal à passer inaperçu. On le salue poliment, on l'observe de loin, on le montre du doigt, on murmure sur son passage… Au bout de quelques minutes, Drago n'en peut déjà plus. Comment Harry a-t-il pu supporter cette attention durant tant d'années ? Et dire que, durant leurs années à Poudlard, Drago lui enviait sa célébrité…

Harry s'engouffre dans l'un des ascenseurs, où Drago se trouve tant bien que mal une petite place. A nouveau, il est très proche de Potter. Son cœur terrifié bat très fort. Il aimerait attraper la main de l'autre, pour la serrer dans la sienne, histoire de sa rassurer un peu. Mais c'est le genre de geste qu'on réserve à ses proches. Or, Potter et lui ne sont pas proches, n'est-ce pas ?

Il garde la tête baissée. Le long de sa cape, il peut voir la main d'Harry, qui se contracte en des gestes nerveux. Apparemment, l'Elu n'est pas plus rassuré que lui de se trouver au Ministère. Pourtant, il est un Auror ici, c'est un peu sa seconde maison. Drago, lui, a le droit d'avoir peur. Car ici, c'est l'antichambre de sa cellule.

Lorsque l'ascenseur s'arrête pour la troisième fois, une voix annonce : « Département des enquêtes magiques ». Harry le pousse doucement par derrière et Drago se retrouve précipité hors de la cage à oiseaux où s'entasse un nombre impossible de sorciers et de sorcières. Il regarde autour de lui, fébrile. Il ne peut pas s'empêcher d'avoir la sensation qu'il pénètre en territoire ennemi. Son avant-bras le démange. Il se retient de gratter sa cicatrice, cachée sous le tissu épais.

« Nous y sommes, dit Harry en s'échappant à son tour de l'ascenseur. Le département des Aurors.

- Hourra, répond Drago d'une voix lugubre.

- Avant d'aller chez Robards, faisons un détour par le bureau de Ron. Il saura mieux que moi comment présenter la situation à son chef.

- Tu me demandes vraiment de faire confiance à la diplomatie de Weasley ?

- Drago, je sais que tu as la trouille, c'est normal, dit Harry dans un souffle, sa main frôlant dangereusement la sienne.

- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

- Le sarcasme, répond Harry en souriant. Tu n'es jamais aussi sarcastique que quand tu as peur. Mais je te promets que tout va bien se passer. Ce n'est pas toi qui es sur le banc des accusés : c'est Lucius.

- Parce que tu crois vraiment que ça fait une différence ? Pour eux ? ajoute-t-il en désignant un groupe d'Aurors qui traversent le couloir.

- Ça fait toute la différence pour moi. »

Il n'avait jamais remarqué à quel point la voix d'Harry pouvait être apaisante. Quelle étrange magie que celle qui parvient à faire taire la peur tapie en lui ! Quel sortilège puissant, celui qui crée ce courant électrique entre leurs doigts qui se touchent à peine ! Quelle potion asphyxiante, celle qui lui embue l'esprit et les sens !

Lorsque Potter frappe à la porte, il semble à Drago que sa main tremble. Dans l'entrebâillement, apparaît Weasley, inchangé. Toujours la même chevelure rousse et l'accoutrement débraillé, toujours la même expression vaguement ahurie. Son menton est constellé de miettes et il vient visiblement de s'essuyer les mains sur sa robe de sorcier.

« Harry ! s'écrit-il en ouvrant la porte. Où est-ce que tu étais passé ? On était morts d'inquiétude !

- C'est une longue histoire, répond Harry avec un sourire si tendre, que le cœur de Drago se serre encore un peu plus. Peut-on entrer ? C'est important.

- On ? » demande Ron en se tournant vers Drago, toujours encapuchonné. Son visage se déforme sous le coup de la surprise alors qu'il reconnaît le visage sous la capuche. « Harry, dis-moi que je rêve ?

- Je vais tout t'expliquer. Dans ton bureau, s'il-te-plaît. »

Avec une mine renfrognée, Ron se pousse pour les laisser entrer. Son regard ne quitte plus Drago, à présent. Il fait le tour de son bureau, afin de s'asseoir dans son fauteuil et fait signe à Harry de prendre place dans une des chaises qui lui font face. Drago, interdit, reste debout.

« Tu peux retirer ta cape, lui dit Harry. Je crois qu'il t'a reconnu. Assieds-toi. »

Il désigne une seconde chaise à Drago, qui s'y installe en rejetant son capuchon en arrière. Les yeux de Weasley s'agrandissent encore davantage.

« Je n'en crois pas mes yeux… murmure-t-il. Drago Malefoy.

- Salut, Weasley, répond-il d'une voix qu'il voudrait nonchalante.

- Harry, tu m'expliques ?

- Je vais essayer. Mais ce n'est pas une simple histoire… »

Après qu'Harry a terminé son récit, Weasley s'affaisse dans son fauteuil, comme si le poids de toute l'histoire venait de tomber sur ses épaules.

« Si je comprends bien, résume-t-il, tu veux qu'on utilise Malefoy junior pour attraper Malefoy sénior ?

- C'est à peu près ça, oui.

- Et qu'est-ce qui te fait croire que…il, dit Ron en désignant Drago d'un geste dégoûté, ne va pas simplement s'allier à son père et s'enfuir ? Quelle garantie as-tu qu'on ne va pas se retrouver avec deux Mangemorts en cavale sur les bras ?

- Je ne sais pas de quels Mangemorts tu parles, Weasley, répond Drago avec tout le dédain dont il est capable. Le seul qui soit en liberté, à ma connaissance, c'est mon père.

- Ne me prend pas pour un idiot, Malefoy ! Tu es tracé par le Ministère depuis des années et ce n'est pas pour des prunes !

- Je ne suis pas un Mangemort, dit Drago entre ses dents, d'un ton qui devient menaçant.

- Ron, écoute, intervient Harry. Je sais comment il a été, je sais ce qu'il a été. J'en ai été la victime toute mon adolescence. Mais il n'est plus le même Drago qu'on a connu.

- Drago ? » Ron semble interloqué lorsqu'Harry utilise son prénom. « Donc, tu veux qu'on fasse confiance à Drago ? Parce que tu as passé quelques jours avec lui sur la route et qu'il n'a pas essayé de te tuer ?

- Fais-moi confiance, s'il-te-plaît. J'ai besoin de ton aide, Ron. J'ai besoin de toi. » La voix d'Harry est presque suppliante. Drago a très envie de carrer son poing dans le visage rougeot de Weasley, maintenant. Ils sont amis, Harry ne devrait pas avoir à le supplier. Il a envie de le prendre par la main et de l'emmener loin. Jusqu'à la Vauxhall et les routes d'Ecosse.

« Tu sais bien que tu peux toujours compter sur moi, consent enfin Ron en soupirant. Mais, par pitié, laisse-moi expliquer la situation à Robards. Si on ne lui présente pas les choses comme il faut, il risque de se braquer.

- D'accord, je te laisserai lui parler.

- Autre chose, ajoute Weasley. Malefoy ne pourra pas rester avec nous.

- Pardon ? s'exclame Drago.

- Robards ne voudra pas de toi dans son bureau, à écouter une conversation entre le chef des Aurors et ses subordonnés. Il ne voudra pas que tu sois mêlé au processus de décision et, honnêtement, je pense qu'il aura raison.

- C'est de mon père dont il est question, Weasley. Tu ne penses pas que ce que j'ai à dire pourrait importer ?

- Il marque un point, Ron.

- Tant mieux pour lui. Mais Harry, ça ne change rien au fait que le chef des Aurors ne va pas se mettre à prendre le thé avec un Mangemort et à partager avec lui sa stratégie pour lutter contre les mages noirs. »

Le sang de Drago bouillonne. Les muscles, dans son avant-bras, se contractent involontairement. Il pose la main sur sa cicatrice en feu et tente de se calmer. Il croise le regard d'Harry, inquiet. Il articule silencieusement : « Désolé ». Déjà, Drago commence à se calmer. Il se doutait bien que les choses ne se passeraient pas aussi simplement que l'avait espéré Harry.

« Très bien, annonce celui-ci. Allons-y. »

Drago rabat son capuchon par-dessus se tête et emboîte le pas à Harry et Weasley. Ce dernier murmure des choses à Harry, tout en se retournant régulièrement pour l'observer. Drago a de plus en plus envie de lui envoyer son poing dans le visage. Heureusement, il n'a pas à résister longtemps, car le bureau de Robards n'est qu'à quelques mètres. Weasley frappe à la porte et lorsqu'un « Entrez » tonitruant retentit, il se tourne vers Drago et lui lance :

« Attends-nous ici, Malefoy. »

La voix sonore de Weasley résonne dans tout le département. Plusieurs têtes se tournent vers eux, vers lui. Drago rajuste son capuchon, baisse la tête, tout en maudissant cet abruti de rouquin. Il sent les regards inquisiteurs, qui cherchent à savoir qui se cachent sous la capuche.

« On n'en a pas pour longtemps, lui glisse Harry, en suivant Ron qui s'engouffre dans le bureau de Robards.

- Ne me laisse pas ici ! » Sans s'en rendre compte, il attrape le bras d'Harry. Il sent sa gorge se nouer à chaque mot, à chaque souffle. Mais tous ces yeux, braqués sur lui, c'est trop. Ils sont comme des lames acérées, qui le transpercent de part en part. Tranchez-le, celui qui a choisi le mauvais camp !

« Drago… » la voix d'Harry est très tendre. Il pose une main sur la sienne, la serre. Elle est chaude et réconfortante. Il voudrait rester là, lové au creux de cette main, pour l'éternité. Ici, il n'aurait pas peur.

« Ça va bien se passer. Robards entendra raison. Tout sera bientôt terminé. »

Drago resserre son emprise autour de son bras. Il voit ses propres doigts trembler.

« Si tu me laisses seul, Potter, ils vont me crucifier, dit-il en indiquant d'un mouvement de tête les Aurors affairés à leurs bureaux, qui jettent des coups d'œil réguliers dans sa direction.

- Ne dramatise pas. Je serai de retour dans cinq minutes. Il ne va rien t'arriver. »

Ça, Potter, c'est ce que tu crois. C'est ce que tu as toujours cru. Qu'à moi, il ne m'arrivait rien. Que les malheurs pleuvaient sur toi, mais que moi, j'étais épargné. Tu ne sais pas, Potter, la manière dont le sort s'est acharné sur moi, aussi.

C'est ce qu'il aurait dû répondre, si la situation avait été différente, s'il n'y avait pas eu d'urgence, pas d'enjeu. Au lieu de ça, il se tait et lâche le bras d'Harry, qui s'enfonce dans le bureau de Robards avec un sourire qui se veut rassurant. Il cache si mal ses inquiétudes, pourtant. La porte claque derrière lui et Drago est seul.

Une rumeur nait à un bureau, elle migre jusqu'à un autre, portée par un Auror, puis un autre, qui vole de table en table. On l'observe, on le pointe du doigt, on parle de lui. Cinq minutes, songe-t-il. Est-ce assez pour que les vautours passent à l'attaque ?

C'est bien plus qu'il ne leur en faut, en vérité. Déjà, un petit groupe de trois personnages, dans leurs uniformes rutilants, s'approchent de lui. L'un d'eux est un grand bonhomme aux sourcils perpétuellement froncés. Il fait un pas vers Drago, qui recule jusqu'à ce que son dos soit plaqué contre le mur. Le corps massif de l'Auror n'est qu'à quelques centimètres du sien.

« Il est interdit de se masquer le visage au sein du Ministère, lance-t-il de sa voix de baryton.

- Va falloir retirer ton capuchon, mon coco, lance une petite sorcière rachitique à côté de lui.

- Sinon, on va devoir te le retirer nous-mêmes. » complète le troisième personnage – un sorcier trapu aux yeux vitreux.

Tout son corps est paralysé.

« Tu vas l'enlever, ta putain de chemise ? » La voix du geôlier résonne dans sa tête. Comme à Azkaban, il est incapable de bouger. Pourtant, il sait ce qui risque d'arriver, s'il refuse d'obéir à un ordre donné par quelqu'un en situation de pouvoir. Ils le prendront pour une bravade. Ils pourraient l'arrêter, le faire croupir quelques jours dans une des cellules du Ministère. Ils ne demandent que ça.

« Ça suffit maintenant, montre-nous ta sale tronche ! s'écrit le grand Auror en le plaquant contre le mur pendant que la sorcière très maigre attrape les bords de sa capuche et la rejette en arrière.

- Ça alors ! Tu avais raison, Ernst ! lance le sorcier trapu à son immense collègue.

- Je vous avais bien dit que j'avais entendu Weasley prononcer le nom de Malefoy !

- Drago Malefoy au Département des Aurors, qui l'eut cru ? »

Ils sourient de sourires mauvais, carnassiers. Ils prennent beaucoup trop de plaisir à l'intimider ainsi.

« Laissez-moi tranquille. Je suis pour aider Harry Potter.

- Potter ? s'esclaffe le dénommé Ernst avec un air de dégoût. Tu crois qu'on en a quelque chose à faire ?

- C'était peut-être un héros de guerre, à l'époque, mais aujourd'hui, ce n'est plus qu'un Auror au rabais !

- Je ne sais pas pourquoi il a ramené un Mangemort au Ministère, mais en général, ils n'y restent pas bien longtemps. Et tu sais où ils sont envoyés ensuite ?

- Bien sûr qu'il le sait ! Il y a une cellule à son nom à Azkaban ! »

Il ne peut refreiner un frisson, qui parcourt tout son corps. Les souvenirs de son emprisonnement l'assaillent, l'enveloppent. Il a l'impression d'y être, seul face à ses gardes, seul face aux Détraqueurs, ses bourreaux.

« Bah alors, Malefoy : on a peur ? ricane la sorcière.

- C'est sûr que quand toi et ta sale famille de mages noirs avez décidé de rejoindre le camp de Tu-Sais-Qui, tu ne devais pas voir les choses ainsi, hein ? Tu t'imaginais sans doute baignant dans le pouvoir et le luxe ?

- Pendant que vous torturiez des innocents dans vos cachots ? » hurle Ernst.

Les autres Aurors, toujours à leurs bureaux, occupés à faire semblant de ne rien voir, finissent par relever la tête. Aucun ne bouge. Drago est fou de rage. Ils voient ce qui se passe, ils voient ces brutes le maltraiter, mais ils ne font rien. Eux qui sont censés représenter la justice et la droiture. Quelle vaste plaisanterie !

« Vas-y, montre-nous sa marque ! dit, d'une voix excitée, la sorcière à Ernst, qui maintient toujours Drago contre le mur.

- C'est vrai qu'on n'en voit plus beaucoup, de nos jours. Tous tes petits copains sont à Azkaban, tu sais ! » explique Ernst tout en tentant de saisir la manche de Drago.

Mais celui-ci se débat. Son avant-bras, tel une anguille, glisse entre les mains massives d'Ernst, qui grogne de frustration.

« FOUTEZ-MOI LA PAIX ! » rugit Drago, tandis qu'une main puissante saisit son avant-bras, sa cicatrice brûlant de douleur.

Ernst est en train de remonter sa manche, lorsqu'une sorcière blonde, l'air très stricte, l'interrompt d'un raclement de gorge.

« Je peux savoir ce qui se passe ici ? lance-t-elle d'une voix glaçante.

- Oh, Alicia ! Tu veux voir une maque des Ténèbres ? demande la sorcière maigrelette.

- Je sais à quoi ressemble une marque des Ténèbres, Trudy. Ce que j'aimerais savoir, c'est pourquoi vous êtes tous les trois en train d'harceler un visiteur ?

- Ce n'est pas un visiteur ! s'empresse de corriger Ernst. C'est Drago Malefoy, regarde ! ajoute-t-il en s'écartant pour qu'Alicia puisse voir le visage délavé de Drago.

- Et Monsieur Malefoy est-il en état d'arrestation ? demande-t-elle.

- Hein ?

- Je t'ai demandé si Monsieur Malefoy était ici parce qu'il avait commis un crime, Ernst. Attend-il un jugement ou un transport pour Azkaban ?

- Je n'en sais rien, c'est l'Auror Potter qui…

- Et l'Auror Potter vous a-t-il demandé d'interroger Monsieur Malefoy ?

- Je m'en fous de ce que veut ou ne veut pas l'Auror Potter ! C'est une mauviette, qui a le droit à un traitement de faveur parce qu'il a battu Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom il y a bientôt dix ans ! Et qui, depuis, est chouchouté par tout le Ministère alors qu'il a arrêté moins de mages noirs que les Aurors les plus abrutis de ce département ! s'esclame Trudy, furieuse.

- Je suis ravie que tu souhaites exprimer ton opinion sur l'un des plus illustres sorciers de notre temps, Trudy. Souhaiterais-tu en faire part à l'Auror en chef Robards ? demande Alicia avec un petit sourire, en s'apprêtant à frapper à la porte du bureau.

- C'est bon, c'est bon ! dit Ernst en lâchant Drago, qui manque de s'effondrer. Tu es vraiment la pire des rabat-joie, Alicia ! Amuse-toi bien avec ton nouvel ami le Mangemort ! »

Les trois s'éloignent en adressant à Alicia, qui leur tourne le dos, une panoplie de gestes obscènes.

« Merci, dit Drago dans un souffle.

- Qu'on soit bien clairs, Monsieur Malefoy : je ne fais qu'appliquer le règlement. Je refuse de laisser des Aurors se comporter de la sorte. Mais je n'ai que mépris pour les gens comme vous. »

Elle tourne les talons et s'éloigne, d'un pas altier. Drago tente, tant bien que mal, de résister à la tentation de s'enfuir de là à toutes jambes. Il n'aurait jamais dû accepter de venir ici il n'est pas à sa place, personne dans le monde des sorciers ne l'acceptera plus jamais.

Alors, à quoi bon ? Certes, il pourrait rester : pour venger la mémoire de sa mère, pour mettre son père hors d'état de nuire, pour retrouver son honneur. Pour venir en aide à Potter. Pour que Potter lui vienne en aide.

Mais, dans le fond, cela ne changera rien. Aux yeux de tous, il sera toujours étiqueté comme Drago Malefoy, Mangemort.

Alors, il rabat le capuchon sur sa tête et commence à s'éloigner, lorsque la porte du bureau de Robards s'ouvre brusquement. Ce dernier en émerge. C'est un homme imposant, au visage féroce. Drago se fige aussitôt sur place.

Robards est suivi de près par Weasley, la mine confuse, et par Harry, plus misérable que jamais. Il semble encore plus petit et chétif que d'habitude, remarque Drago.

« Vous allez quelque part, Monsieur Malefoy ? »

Drago ne sait pas où se mettre. Ce n'est pas tant le fait d'avoir été surpris sur le fait que l'air déçu d'Harry qui le met mal à l'aise. Je te blesse, tu me blesses ce jeu auquel on joue à nos dépends ne semble pas avoir de fin.

« Je…amorce Drago.

- Suivez-moi, Monsieur Malefoy. »

Obéissant, Drago emboîte le pas au chef des Aurors. Harry l'attend et, une fois à sa hauteur, lui glisse :

« Est-ce que ça va ?

- Pourquoi ça n'irait pas ?

- Je ne sais pas, tu as l'air… »

Retourné ? Bouleversé ? Emu ? Contrarié ? En colère ? Piétiné ? Humilié ? Rejeté ?

« Je vais bien, Potter. » siffle-t-il entre ses dents. Oh, ce regard triste qu'il lui jette…

Lorsqu'ils sont installés dans le bureau de Robards et que ce dernier a fermé la porte, Drago comprend que quelque chose ne va pas. Weasley se tient anormalement droit, tandis qu'Harry se recroqueville dans sa chaise et fuit son regard. Son instinct lui dit qu'il aurait dû s'enfuir plus tôt du Ministère de la Magie.

« Monsieur Malefoy, dit Robards d'un ton cérémonieux tout en s'asseyant dans son imposant fauteuil. Si les dires des Aurors Weasley et Potter s'avéraient exacts, nous sommes face à une situation bien délicate. Pouvez-vous me confirmer que vous avez bien vu votre père, Lucius Malefoy, en chair et en os, sur le sol du Royaume-Uni ?

- C'est correct, répond Drago dans un souffle.

- Et quelles étaient les intentions de Lucius Malefoy à votre égard ?

- Je n'en sais rien. Il ne m'a pas attaqué, si c'est ce que vous voulez savoir.

- Donc, ses intentions ne vous sont pas néfastes. Très bien. Pensez-vous que Lucius Malefoy projette quelque manigance qui pourrait nuire au monde magique de Grande-Bretagne ?

- Je n'en sais rien. Tout ce que je peux vous dire, c'est que lui et le monde magique de Grande-Bretagne ne sont pas en très bons termes…

- Très bien, merci Monsieur Malefoy. »

Robards se lève et s'approche de sa bibliothèque, qu'il contemple quelques instants. Puis, il se retourne vers eux, avec un air faussement digne, qui cache mal l'homme dépassé par la situation.

« Vous comprendrez tous, j'en suis certain, que je ne suis pas en mesure de prendre des décisions seul face à une telle situation. Le Ministre de la Magie, Kingsley Shacklebolt, doit impérativement être intégré dans le processus décisionnel.

- Très bien ! s'exclame Ron. Allons l'informer immédiatement, alors !

- Je crains, Auror Weasley, que cela ne soit pas possible : Monsieur Shacklebolt est en déplacement en France, où il rencontre le Ministre la Magie. Il ne sera de retour qu'après-demain. »

Drago voit Harry se tourner vers lui. Ses sourcils s'arquent, dans une expression d'anticipation inquiète. Une douleur aigüe envahie sa poitrine.

« Monsieur Malefoy, étant donné la nature de vos activités durant la guerre et étant donné votre statut de Mangemort tracé par le Ministère de la Magie, en attendant le retour du Ministre, je me vois dans l'obligation de vous mettre à l'arrêt, dans l'une des cellules que le Ministère réserve à ses mages noirs.

- Quoi ? s'écrit Harry en se levant d'un bond.

- Vous devrez nous remettre votre baguette magique et un lien prévenant toute utilisation de la magie vous sera apposé, poursuit Robards en ignorant Harry.

- Vous n'avez pas le droit ! Il est venu ici de son plein gré ! Il est venu pour nous aider, bon sang ! s'époumone-t-il.

- Auror Potter, je vous saurai gré de rester en dehors de ça. Auror Weasley, veuillez escorter le prisonnier ! »

Harry lance à Ron un regard implorant. Drago, lui, semble englué dans sa chaise. Il est incapable de bouger : le poids de la fatalité, de la rage, de la déception, l'enfonce dans la surface de bois. Il ne fait plus qu'un avec elle. Il est la chaise, un meuble, un élément du décor qu'on peut maltraiter à son aisance.

« Auror Weasley, c'est un ordre ! s'agace Robards face à Ron, qui ne s'exécute toujours pas.

- RON ! lance Harry en saisissant son ami par le poignet. Ne fais pas ça, tu sais que ce n'est pas juste !

- ASSEZ ! hurle le chef des Aurors, en brandissant sa baguette d'un geste impérieux : la porte de son bureau s'ouvre aussitôt dans un grand courant d'air, et trois Aurors apparaissent. Escortez le prisonnier jusqu'en cellule de prévention de la magie noire. Prenez-lui ses effets personnels et restreignez-le de sa magie ! »

Drago n'entend plus rien. Ni le chef des Aurors qui articule ses ordres, ni les protestations d'Harry, ni même les pas lourds des Aurors en uniforme derrière lui. Il ne fait rien, lorsqu'il sent, sous ses aisselles, leurs mains, qui le soulèvent de sa chaise et le mettent en marche, tel un pantin.

Il ne voit plus rien, sinon Harry. Il lui a posé les mains sur les épaules et il lui parle. Drago ne comprend pas ce qu'il lui dit.

Tout ce qu'il voit, ce sont les beaux yeux verts, brillants de larmes. Ces yeux tristes, ces yeux sincères.

Ces yeux qu'il a voulu croire et en qui il a eu confiance.

Ces yeux qui, finalement, l'ont conduit à sa perte.