Code d'honneur du chevalier :

16. Il défend au quotidien et en toute situation les valeurs du chevalier.

oOo

La réception du roi fut un véritable succès. Tous les convives avaient passé un excellent moment, les musiques de Cassius avaient beaucoup plu sans parler des mets mis à disposition. Pour ne pas faire parler les mauvaises langues, la princesse Zelda fut contrainte de valser deux fois avec deux jeunes nobles. Elle espérait que cela fasse plaisir à son père... Quant à Link, il put se régaler au buffet et profiter de l'orchestre non loin. La soirée se termina tard dans la nuit, Zelda dut saluer tous les invités et attendre qu'ils soient tous partis avant de rejoindre ses appartements, escortée par son chevalier servant. Tous les deux étaient très fatigués et ne demandaient qu'à aller dormir pour se reposer. Zelda l'avait remercié pour tout ce que Link avait fait pour elle ce soir-là, puis ils se quittèrent sans plus tarder. Le prodige eut même quelques difficultés à trouver le sommeil. Le matin qui suivit et pour le reste de la journée, il trouva la princesse fort affligée sans qu'elle ne lui en dise les raisons. Et pourtant... Le matin même, avant que son chevalier servant ne la rejoigne, Zelda était partie voir son père pour lui offrir la statuette d'Hylia. Elle était heureuse de son présent et espérait que ça le réjouisse. Au contraire, il renvoya sa propre fille en lui reprochant de perdre du temps avec de telles sottises. Zelda en fut profondément peinée.

Quelques jours plus tard, elle dut notamment passer une nouvelle journée à prier à la cathédrale de la citadelle. La princesse attendait dans ses appartements que son ami arrive pour l'accompagner. Mais ce matin-là, Link ne vint pas. Bien entendu, cela suscita l'inquiétude de la damoiselle qui commençait à manifester des signes apparents de nervosité. Elle se rendit sur la terrasse de sa chambre, comme si elle avait un mauvais pressentiment. Effectivement, elle vit un cavalier partir au galop en direction de la citadelle, un cavalier qui n'était autre que Link. Zelda fut surprise de le voir quitter ainsi le château sans aucune explication. C'est alors qu'Impa frappa à la porte et se permit d'entrer. La jouvencelle accourut vers elle.

- Aujourd'hui, ce sera moi qui vous escorterai, annonça-t-elle calmement.

- Comment ça ? demanda Zelda à mi-voix, sidérée.

- Link m'a informée qu'il avait une affaire urgente à régler à Elimith. Je n'en sais pas plus, je suis navrée.

Zelda aurait facilement pu être déçue par son comportement si la situation n'était pas urgente, comme l'avait précisé sa nourrice. Mais tout de même... Qu'est-ce qui pouvait bien se passer à Elimith ? L'Hylienne le demanda à Impa.

- Je ne sais pas, Princesse. Je peux seulement vous assurer qu'il n'est pas question d'attaque de monstres, sinon j'en aurais été avertie. Êtes-vous prête à partir pour la cathédrale ?

Ce brusque changement de sujet déstabilisa Zelda mais elle lui affirma qu'elles pouvaient y aller. Mais alors, que s'était-il passé plus tôt ?

Cela s'était déroulé juste avant le petit-déjeuner alors que Link s'apprêtait. Devant son petit miroir et tenant son élastique à la bouche, il préparait sa queue de cheval comme chaque matin. Mais soudainement, quelqu'un frappa à sa porte avec vigueur : c'était un simple soldat qui venait lui apporter une lettre. Plus précisément, une lettre de son père. Celle-ci stipulait qu'un groupe de brigands rôdait depuis la veille autour du village d'Elimith car ce devait bientôt être la relève des impôts. Pour la première fois, Karl craignait pour la sécurité des villageois. Tout seul face à un douzaine de forbans, il ne pourrait pas veiller sur les impôts tout en protégeant les siens. Il demandait donc l'appui de son fils pour venir escorter le dû du roi. Link prit cette affaire très à cœur et en comprit la gravité. Il se devait d'aller prêter main forte à son père en cas de problème.

Link s'approcha de la Lame Purificatrice, s'empressa de la sangler à sa ceinture thoracique puis il s'engouffra dans le couloir à la recherche du premier domestique venu. Il n'y avait plus de temps à perdre. Chaque instant qu'il passerait hors du château, il ne pourrait les dédier à la protection de Zelda. Il finit par rencontrer un valet au bout d'un couloir et lui ordonna de prévenir Impa : il s'absenterait pour la journée, par conséquent la conseillère royale devait exceptionnellement rester avec la princesse ce jour-là.

Link courut jusqu'aux écuries et trouva Ciaran dans son box habituel. Aussitôt, il l'équipa de sa selle et de son harnachement avant de se mettre en route pour son village natal. Ce ne fut qu'une fois sur la plaine d'Hyrule qu'un mauvais pressentiment commença à s'installer en son sein. Le jeune homme commença à réfléchir plus sérieusement à la présence des brigands autour d'Elimith. Avec l'arrivée prochaine du Fléau, ils pensaient sans doute que l'organisation du village se détériorerait et qu'il n'y aurait plus personne pour le protéger. Cette manière de penser indigna particulièrement Link. Les temps étaient déjà bien assez durs pour les petites gens, alors qu'on vienne leur dérober leurs biens, il ne pouvait l'accepter. Il raffermit sa poigne sur ses rênes. Il allait falloir mettre au point un plan pour piéger ces voleurs et les mettre hors d'état de nuire rapidement. Et dans le meilleur des cas : les faire prisonniers puis paraître devant le roi afin de répondre de leurs actes.

Après deux heures de course effrénée, Link arriva enfin à Elimith et sauta au sol avant de s'élancer vers la maison du chef : Mervin. Il poussa soudainement les portes et fit irruption dans la pièce principale où était réuni le petit conseil. Tous sursautèrent à son arrivée et furent surpris de le voir si tôt ici.

- Link ? s'étonna Mervin, les yeux écarquillés.

- Je suis venu pour protéger les impôts. Mon père m'a envoyé une lettre relatant les événements actuels. Où sont-ils ? demanda-t-il aussitôt en s'approchant à grands pas de lui.

Sa question prit le chef au dépourvu. Il ne s'attendait pas à avoir si vite une solution à leur problème. Mais cette aide était plus que la bienvenue. En vérité, les impôts que payait le village ne représentaient pas que de l'argent. En grande partie, il s'agissait surtout de céréales et de quelques kilogrammes de vêtements.

- Ils sont encore dissimulés dans la cave de ma maison, expliqua Mervin d'une voix blanche. Nous attendions la venue de représentants du roi avant de les monter et de les charger sur le charriot. Maintenant que tu es là, je vais charger Jeannot de le faire.

Il demanda à ce que Karl soit appelé ainsi que l'ami d'enfance de Link. Pendant ce temps, le chevalier patientait en observant le moulin. S'il parvenait à se dissimuler sur le toit, il pourrait avoir une vue d'ensemble du village et surveiller les environs. De longues minutes plus tard, Karl et Jeannot arrivèrent enfin. L'Hylien vint donner une tape amicale dans l'épaule de son fils pour le saluer tandis que le jeune roux vint juste lui serrer la main avec bonne humeur.

- Je propose de rester près de la charrette pendant que Jeannot y place les sacs de riz et de céréales, suggéra Karl qui avait croisé les bras. Ces viles voleurs devront penser que je suis le seul à pouvoir assurer la sécurité. Savoir cela leur montera à la tête, ils baisseront leur garde. Je ne serais pas étonné qu'ils débarquent en groupe entier pour nous intimider.

- C'est hors de question, trancha Link qui se montra immédiatement soucieux. C'est trop dangereux. Laisse-moi rester avec toi.

Son père fronça les sourcils et lui adressa un regard dur. Pendant ce temps, Jeannot et les autres membres du conseil observaient la scène sans rien dire, attendant que le plan soit terminé avant de faire quoi que ce soit.

- Link, c'est un risque à prendre pour réussir à préserver nos impôts. Avec ta tunique bleue, ils te reconnaîtrons aisément et se méfieront.

- Ils m'ont sans doute déjà vu arrivé, dans ce cas !

- Impossible, ils se terrent en haut du village. Tu devrais te cacher et attendre qu'ils soient tous là avant d'agir.

Le rythme du jeune homme s'emballa. Il ne pensait pas s'énerver si facilement face à son père. Mais le savoir exposé ainsi au danger, Link ne pouvait l'accepter sans broncher. Karl avait beau porter une armure, il n'était pas à l'abri d'un carreau d'arbalète ni même de coups de massue. Personne ne connaissait l'équipement des forbans. Mais il ne faisait aucun doute qu'ils seraient en mesure d'incendier le village entier s'ils le voulaient.

- Ne t'en fais pas pour moi, fils. J'ai déjà connu des situations bien plus critiques sur le champ de bataille. Ce n'est pas une dizaine de scélérats qui va me faire peur. Surtout si je sais que le Héros en personne se trouve à proximité.

Karl ferma son poing puis le posa sur la poitrine de son garçon, juste au-dessus du cœur. Ce geste eut au moins pour effet de détendre un peu Link en dépit de son hésitation. La confiance que son père lui portait le touchait sincèrement. Mais en aucun cas il ne pouvait se permettre de le perdre dans une situation pareille. Link ne se le pardonnerait jamais.

- C'est d'accord... concéda-t-il finalement en rivant son regard au sol. Laisse-moi le temps d'aller chercher mon arc et mes flèches à la maison. J'irai me poster sur le toit du moulin et j'attendrai ton signal.

- Parfait, sourit Karl qui retira son poing de sa poitrine. Profites-en pour enlever ta tunique. Tu trouveras ma vieille cotte de mailles dans l'abri derrière la maison. Ton arc et tes flèches y sont aussi entreposées. Au moins, tu auras de quoi te protéger.

Link acquiesça avant de retirer sa tunique de prodige. Il ne portait plus que sa chemise de lin. Il s'empressa de courir jusqu'à chez lui sans perdre une seconde. Sa mère n'était pas là, peut-être qu'elle était partie chez une amie en attendant midi. Link se faufila derrière sa maison en prenant soin de ne pas attirer l'attention puis il entra dans l'abri. Il y trouva son cher carquois et son ancien arc de chasse. Ce dernier n'était pas aussi grand et puissant que ceux du château mais il ferait parfaitement l'affaire. Le blond enfila la vieille cotte de mailles, accrocha le carquois à sa ceinture puis s'élança vers le moulin de la rue principale. Habilement, il grimpa jusqu'au toit malgré le poids que devait supporter ses bras et s'allongea contre les tuiles plates en observant la charrette. Jeannot était justement en train d'y déposer les sacs.

Les brigands avaient sans doute déjà remarqué l'apparition de leur butin. Peut-être se préparaient-ils à passer à l'action d'un moment à l'autre. Link inspira profondément. Mieux valait garder son calme pour rester en pleine possession de ses moyens. Inutile de se précipiter, cela pourrait empirer les choses.

- Alors Jeannot, tu as terminé ta tâche ? demanda Karl dans la rue.

C'était le plan : faire comme si de rien n'était. Ne pas éveiller les soupçons. Mettre les voleurs en confiance. Les amener à croire que leur attaque fonctionnerait avec une facilité déconcertante. En-dessous, Karl discutait joyeusement avec l'ami d'enfance de son fils. Tous deux étaient chargés d'apporter la charrette au château une fois l'affaire résolue. Mervin et deux membres du conseil sortirent pour les rejoindre et s'assurer qu'il ne manquait rien. Tout semblait calme et prospère. Pourtant, Link le sentait : ils étaient là, tapis dans l'ombre.

La question restait de savoir par où allaient arriver les brigands. Par les champs ? Par les hauteurs du village ? Link surveillait tout. Sous eux, la porte du moulin s'ouvrit avec violence et cinq bandits, dont une femme, en sortirent en hurlant. Personne n'aurait pu soupçonner une seule seconde qu'ils se cachaient là, surtout que le meunier ne se trouvait pas à Elimith pour le moment. Karl dégaina immédiatement son épée en se plaçant entre les assaillants et ses compagnons. Les brigands portaient des foulards pour cacher la partie basse de leur visage.

- Vous ne toucherez pas à ces gens ! tonna le chevalier avec bravoure.

- Laissez-nous partir avec la charrette, lui ordonna un homme qui était sans doute le chef des félons pendant qu'il le menaçait de son glaive. N'essayez pas de nous résister ou vous le regretterez.

Alertés par les cris, d'autres villageois sortirent de leur maison pour comprendre ce qu'il se passait mais deux brigands vinrent les attraper et les jeter au milieu de la route, sans ménagement.

- Donnez-nous la charrette ! s'écria le même homme avec plus de férocité. Ou ils mourront !

Mervin s'avança, partagé entre l'effroi et la détresse. Vivre en situation réelle une telle situation, cela le tétanisait encore plus qu'il ne le pensait.

- Je vous en prie, non ! le supplia-t-il d'une petite voix. Ce sont nos impôts... Si nous ne les payons pas, le roi va...

- Le roi se fout de gueux comme vous ! Votre survie l'importe peu !

Le chef sursauta mais Karl repoussa son ami pour le protéger. La charrette se trouvait entre lui et les voleurs... Seul contre cinq, il n'avait que peu de chance d'en sortir vainqueur. Le bandit ricana.

- Alors, chevalier ? Tu penses m'impressionner avec ton épée ? Tu sembles oublier que j'ai la vie de plusieurs villageois entre les mains.

- Allez vous attaquer à un village plus riche. Vous ne trouverez que des petites gens, ici, l'avertit Karl d'une voix glaciale.

Le brigand le toisa avec mépris, il n'en avait que faire. Elimith était une proie facile. La preuve, il n'y avait qu'un chevalier - un homme mûr - pour protéger le village. Il lança une injonction et leur complice féminine bondit sur la charrette, prête à faire galoper le cheval qui devait la tirer. Furieux, Karl s'élança vers elle pour l'en faire redescendre mais le chef des bandits s'interposa et para son coup avec puissance. Le blond perdit l'équilibre et tituba en reculant, le souffle coupé. Le malfrat lança l'ordre de ne pas épargner les témoins et la complice attrapa soudainement les rênes de la charrette avant de fouetter le cheval.

Une flèche vint se loger dans la croupe de l'animal qui hennit de douleur en se cabrant puis donna de violents coups de sabots vers l'arrière, propulsant tout le contenu de la carriole au sol. Une autre flèche se planta devant les pieds de l'assaillant de Karl et le força à bondir sur le côté, par réflexe. Qui les attaquait ?! Le chef malveillant leva la tête pour débusquer le tireur isolé mais il ne vit personne. Il crut pourtant discerner un éclat se mouvoir au-dessus de la teinturerie, il plissa les yeux pour mieux la voir. De nouvelles flèches s'abattirent à plusieurs secondes d'intervalle près des autres bandits et les forcèrent à délaisser leurs otages apeurés.

- D'où ça vient ? rugit un complice en tenant plus fermement sa hache de bûcheron.

Leur chef serra les dents puis se tourna vers sa partenaire qui se relevait en gémissant.

- Brûle leurs foutues maisons !

Aussitôt, elle attrapa son arc et s'empara d'une flèche de feu qu'elle pointa vers un toit de chaume. C'est alors qu'une forme humaine bondit d'un faîtage et attira l'attention de l'archère. Comme au ralenti, elle vit Link qui bandait son arc en sa direction avec une impassibilité glaçante. La femme n'eut pas le temps de réagir qu'une flèche lui traversa l'avant-bras et lui arracha un cri aigu de douleur. Cette apparition spectaculaire interloqua tout le monde, notamment Karl qui reconnut son fils. Link se réceptionna au sol, jeta son arc sur le côté pour s'en débarrasser puis fondit sur ceux qui avaient pour desseins de détruire Elimith. Il n'avait pas attendu le soi-disant signal de son père. Il avait bien vu que la situation le dépassait dès le début.

Le prodige dégaina la Lame Purificatrice et l'abattit sur l'arme de l'homme à la hache. Ce dernier chancela puis tomba lourdement en gémissant de peur. Voyant qu'un de ses compères allait le frapper par derrière, Link effectua son attaque circulaire et lui entailla la peau de la jambe.

Ne pas les tuer. Il était incapable de prendre la vie d'un homme, de toute manière.

Un troisième bandit lui sauta dessus pour le frapper de son cimeterre. Leur chef voulut aussi l'attaquer mais Karl l'en empêcha en s'en prenant à lui. Hors de question que son fils combatte seul de tels vauriens ! Link sauta sur le côté pour éviter un assaut ; il n'avait pas eu le temps de prendre son bouclier au château à cause de la précipitation. Mais alors qu'il se battait contre ses deux assaillants, sa tête se mit à tourner sans qu'il ne sache pourquoi et lui fit dangereusement perdre la notion d'équilibre. Link tomba à genoux, ce qui surprit les deux bandits qui l'attaquaient. Ils se regardèrent puis esquissèrent un sourire. Comment ne pas profiter d'un tel moment de faiblesse de sa part ?!

Link releva soudainement la tête et leur lança un regard noir ; il avait repris ses esprits sans plus tarder. En même temps, ils se jetèrent sur lui en criant avec férocité. Le prodige esquiva et exploita sa concentration au maximum pour avoir l'impression de ralentir le temps. D'un geste vif, il frappa l'abdomen d'un des deux brigands à l'aide de son pommeau et lui coupa net la respiration. Il ne perdit pas de temps et bondit derrière celui qui maniait la hache. Il plaça son épée juste sous sa gorge, attrapa sa main armée puis la tordit jusqu'à ce que la hache tombe.

- Dis à ton chef de se rendre ou je n'hésiterai pas un instant à mettre fin à ton existence, siffla Link d'un ton menaçant bien que ce n'était que de l'intimidation.

L'homme fut parcouru par des frissons d'horreur puis hurla à son maître de s'arrêter. Quand celui-ci vit l'état de ses hommes, il comprit qu'ils étaient tous en très mauvaise posture. Karl en profita et l'assomma durant son moment d'inattention. Link fit de même avec son otage et l'observa s'écrouler devant lui. Il fallut une bonne minute pour les villageois afin de se remettre de cette attaque traumatisante. Mervin accourut vers le jeune homme et fondit en larmes pour le remercier. Il avait vraiment pensé qu'Elimith serait rayé de la carte en une journée, surtout quand cette femme a tenté d'y mettre feu... Karl s'approcha de son fils et le prit dans ses bras, ému d'avoir croisé le fer à ses côtés.

- Tu es intervenu au bon moment. J'étais tellement concentré sur mon combat que j'ai oublié de te faire signe...

Link eut un pincement au cœur et étreignit son père en fermant les yeux quelques secondes. Pendant ce temps, les jeunes hommes du village ligotèrent les brigands afin qu'ils ne puissent pas s'enfuir. Link s'écarta de son père et les regarda durement.

- Je vais les emmener au château avec moi, déclara-t-il avec fermeté. Ils seront jugés et auront une punition à la hauteur de leur lâcheté.

- Je viendrai avec toi pour apporter les impôts par la même occasion, mon fils.

Le jeune homme hocha la tête puis examina les alentours avec attention. Où était le maître chevalier envoyé par la princesse ? Et ses élèves ? Pourquoi personne n'avait agi ? Link posa ses questions avec une pointe de reproche.

- Le chevalier Richard est malade, lui apprit son père. Quant à ses élèves, ils sont au champ puisqu'ils n'ont pas de cours.

Jeannot s'approcha alors de son ami et le remercia mille fois pour son intervention. Il avait enfin eu l'opportunité de le voir se battre, et c'était épatant. Adélaïde finit par arriver à son tour et courut prendre son enfant dans ses bras, heureuse de le retrouver. Elle lui souhaita un joyeux anniversaire malgré son retard de presque un mois puis lui embrassa tendrement le front pour le remercier d'être venu à temps. Seulement, le prodige ne put s'attarder à Elimith, il dut repartir pour le château avec son père et Jeannot. Devant eux marchaient les cinq gredins, les mains ligotées et tous liés par la même corde. Nul doute qu'ils seraient emprisonnés sur-le-champ. Au moins, Link put passer les heures de trajet à parler avec son ami d'enfance et son père. Le contenu de la charrette bénéficiait de la meilleure escorte du royaume. Pourtant, le prodige n'avait pas pleinement pris conscience du nombre de vies qu'il venait de sauver. Ces cinq brigands avaient failli mettre le feu à Elimith et tuer ses villageois... Le retour prochain de Ganon poussait vraiment les hommes malveillants à agir.

De retour au château, le trio se sépara, Link emmena ses prisonniers au bureau de la Garde où ses semblables les prirent en charge une fois que le jeune capitaine leur eut appris les faits. Ils furent incarcérés le quart d'heure suivant dans l'attente de leur jugement. Link était rentré en début de soirée, son ventre criait famine depuis des heures déjà. Il marcha d'un pas soutenu dans les couloirs, les traits tirés si bien que quiconque sur son chemin pensait que le prodige fulminait. Ce dernier monta jusqu'aux cuisines royales, il sentait déjà la douce odeur des plats qui l'attendaient, notamment celle du rôti. Lorsqu'il entra dans la grande salle à manger, ni la princesse ni Impa n'étaient présentes. Link aurait vraiment souhaité qu'elles soient là, ne serait-ce que pour avoir la joie et le réconfort de manger avec elles après une journée relativement riche en émotions. Ce fut seul qu'il dîna, le cœur lourd.

À la fin de son repas, il quitta la pièce et s'engagea dans les escaliers sur sa gauche pour se diriger vers sa chambre. Son corps manifestait des signes de fatigue.

- Link ! l'appela une voix connue.

Il se retourna prestement et posa un pied sur la marche supérieure pour faire face à Zelda, tout en haut de l'escalier. Elle le regarda un bref instant puis descendit pour le rejoindre.

- Où étais-tu passé ? Je t'ai vu partir en toute hâte ce matin, Impa m'a dit que tu allais à Elimith...

Zelda semblait vraiment inquiète. Elle n'avait eu aucune nouvelle de toute la journée, cela pouvait se comprendre.

- J'ai arrêté des voleurs, lui avoua-t-il sans plus s'attarder sur le sujet. Ils voulaient dérober les impôts de mon village.

Son amie fut déroutée.

- Mais... Comment le savais-tu ?

Link se mordit l'intérieur de la joue en détournant le regard.

- Mon père a envoyé une lettre en urgence pour me prévenir. C'était un événement imprévu, je m'en excuse.

Les lèvres de la princesse se décollèrent puis elles s'étirèrent pour esquisser un fin sourire.

- Je vois. Tu as bien fait de privilégier la sécurité d'Elimith. Tout le monde va bien ?

Son chevalier servant hocha la tête pendant que sa poitrine s'allégeait. Il n'y avait pas eu de blessés, seulement beaucoup de peur. Zelda souhaita alors qu'Elimith ne soit plus jamais pris pour cible et ne soit plus en proie à une telle lâcheté de la part des larrons. Elle salua ensuite son ami en lui annonçant que la journée du lendemain serait moins chargée puis ils allèrent se coucher, l'esprit tranquille.

oOo

Le jour suivant, les élus des déesses purent bénéficier de l'agréable chaleur du mois de juin et se promenèrent non loin de la citadelle, sur l'une des petites collines bordant le lac autour du château. Ils vinrent s'installer près d'un arbre où Zelda en profita pour prendre en photo une partie de la flore environnante. L'air n'était pas trop lourd, le vent créait des vagues parmi la mer d'herbes vertes.

- Le mois de juin est vraiment propice pour découvrir les différentes fleurs du royaume, se réjouit l'Hylienne qui photographiait une anémone blanche. Regarde, les plaines sont si colorées !

Elle soupira d'aise. Ici, Zelda se sentait libre, sans les contraintes que lui conférait son titre. Elle pouvait enfin prendre du repos après ses nombreuses journées de travail intense. Quant à Link, il s'était assis contre l'arbre à l'ombre, bercé par les bruits environnants et la voix de la princesse quand elle parlait.

- Oh, Link ! s'exclama-t-elle alors en fixant un buisson à quelques mètres de là. Regarde !

Zelda se pencha en avant tandis que son ami arrivait derrière elle dans le but de découvrir ce qu'elle désirait lui montrer. Il passa sa tête par-dessus ses épaules pour voir une fleur bleue et blanche qui dégageait une douce odeur sucrée.

- C'est une princesse de la sérénité, lui apprit-elle en arborant un sourire doux. Tu te souviens ? Je t'en avais déjà parlé.

Link s'approcha un peu plus afin d'écouter ce qu'elle savait à ce sujet. Oui, il se rappelait que c'était une fleur rare à Hyrule. Une plante magnifique, trouvait l'Hylien.

- Il fut un temps où les botanistes du château tentaient de les cultiver massivement, mais cela n'a pas fonctionné, poursuivit Zelda avec tristesse. Depuis plusieurs décennies, elles disparaissent peu à peu de nos terres. Ces fleurs finiront par s'éteindre.

La blonde posa une main contre sa poitrine, un voile de peine passa sur son visage.

- Un peu comme la princesse de ce royaume... murmura-t-elle difficilement.

Cette remarque coupa le souffle de Link, consterné par la représentation qu'avait Zelda d'elle-même. Amicalement, il voulut poser sa main sur son épaule pour la contredire mais il s'abstint de le faire.

- Ne dites pas ça, la pria-t-il en cherchant à capter son regard. Vous ne devez pas vous sous-estimer ainsi... Vous avez déjà tant fait pour Hyrule et ses habitants.

Son amie releva la tête et osa enfin ancrer ses yeux dans les siens. Elle le savait : Link était sincère et cela la réconfortait. Hélas, elle se laissait trop facilement sombrer dans les idées noires, parfois.

- C'est vrai, approuva Zelda en s'asseyant sur la voute de ses pieds. J'ai encore beaucoup à faire, je ne devrais pas me démoraliser de la sorte !

Elle se tapota les cuisses afin de montrer son afflux de motivation. L'intervention de Link avait su l'encourager à poursuivre ses efforts et elle l'en remerciait. Zelda était heureuse de l'avoir à ses côtés car il la comprenait et l'aidait à rester concentrée sur son objectif. Son regard dévia vers la mare juste en bas de la petite colline et ses yeux pétillèrent de malice.

- Attends-moi ici, le pria-t-elle avant de s'élancer en bas.

Link l'observa dévaler la pente puis chercher quelque chose au milieu de l'herbe. D'un coup, elle se pencha, attrapa l'objet de ses recherches puis remonta vite vers son ami, un grand sourire aux lèvres. Zelda se rassit devant lui, les mains fermées autour de quelque chose qui intrigua aussitôt le jeune homme.

- J'ai entendu des cuisiniers en parler, hier ! Le plat dont il était question aurait le mérite de revigorer celui ou celle qui le mange, lui annonça-t-elle avec engouement. Toi qui es si gourmand, tu pourrais essayer, tu ne penses pas ?

Elle ouvrit ses mains et laissa apparaître une grenouille qui croassa immédiatement. Link fut pris d'un frisson de dégoût mais ne recula pas pour ne pas vexer la princesse. Ce... n'était pas vraiment le genre de viande qu'il aimait déguster...

- Alors ? Je suis sûre que tu adorerais.

Se jouait-elle de lui ? Zelda approcha l'amphibien de son ami mais celui-ci grimaça en reculant sa tête.

- Je... Je ne suis pas très emballé, Votre Altesse, lui dit-il en regardant sur son côté.

Elle paraissait si espiègle, cela l'embarrassait. La blonde sourit d'autant plus et élança ses mains vers lui pour l'embêter.

- Allons, ne la trouves-tu pas appétissante ?

La grenouille bondit soudainement et vint percuter le front du jeune homme. Sous la surprise, ce dernier sursauta et tomba à la renverse en plaquant ses mains sur son visage. Par les déesses, il ne s'y attendait pas ! L'amphibien s'enfuit sans même laisser de traces.

- Link, est-ce que ça va ? s'enquit de savoir la princesse en s'approchant de lui.

L'Hylien secoua la tête pour reprendre ses esprits et eut un sourire gêné accompagné d'un rire nerveux. Le voilà bien ridicule... Il se redressa en passant une main dans ses cheveux pour retirer les éventuelles feuilles coincées dedans.

- Vous m'avez pris au dépourvu...

- Je n'ai pas demandé à cette pauvre grenouille de sauter sur toi, se défendit-elle.

Son attention fut attirée par le bouclier de Link, posé contre le tronc d'arbre. Aussitôt, ses yeux verts se remirent à pétiller.

- Tu accepterais de m'apprendre à glisser sur ton bouclier ? L'herbe grasse peut faire office de neige, tu ne penses pas ?

Les sourcils du jeune homme se haussèrent, il tourna la tête vers son équipement et exprima une inquiétude manifeste.

- C'est un peu dangereux, la prévint-il en se relevant avant d'être imité par son amie. Vous êtes sûre ?

- Oui, confirma-t-elle d'un hochement de tête déterminé. Montre-moi comment tu procèdes et je ferai de même.

Link hésita. Il ne faudrait pas que la fille du roi se blesse par sa faute... Mais elle avait l'air de tant vouloir essayer qu'il finit par succomber à ses supplications. Tant pis pour son bouclier s'il devient vert, il le nettoierait plus tard. Le prodige vint donc se placer du côté de la pente où la mare ne les attendait pas en bas puis il posa son bouclier au sol, un pied dessus et l'autre encore sur la terre ferme.

- Il vous faudra de l'équilibre, lui expliqua-t-il en se plaçant correctement. Gardez bien vos bras écartés de part et d'autre en cas de chute. Vous éviterez ainsi de vous faire très mal.

- D'accord !

Le jeune homme bondit sur son bouclier puis s'élança dans la pente en souriant malgré lui. Il avait l'impression de ne pas avoir fait cela depuis une éternité... Effectivement, il glissait relativement bien sur l'herbe et put même tourner sur lui-même pour tester son habileté. Link se revoyait à Elimith, en plein mois de décembre, en train de dévaler les chemins du village avec Florine et Jeannot. Quand le sol redevint plat, il sauta et attrapa son bouclier. Sur le moment, le prodige se trouva bien prétentieux et eut presque honte de s'exposer ainsi.

- C'était formidable ! le félicita Zelda qui poussait sa voix pour se faire entendre. Quelle maîtrise !

Link trottina vers elle pour la rejoindre puis reposa son équipement à ses pieds pour qu'elle puisse essayer à son tour.

- Ne prenez pas d'abord appui sur le bouclier, lui conseilla-t-il en regardant la princesse se positionner. Vous pourriez choir.

Elle l'écouta et garda fermement un pied à terre. Le stress causé et son impatience accéléraient son rythme cardiaque. Zelda aussi voulait vivre. Sentir le vent lui fouetter le visage, se sentir libre d'agir comme elle le voulait.

S'évader.

- Maintenant, écartez vos bras.

Elle s'exécuta et perçut une nouvelle sensation affluer dans son être. La liberté pure et simple.

- Vous êtes prête ?

- Oui, murmura-t-elle en fixant le bas de la pente.

Elle prit appui sur son pied posé sur le bouclier et y plaça le deuxième, peut-être trop hâtivement. Link la vit basculer tout à coup en avant tandis que le bouclier était éjecté vers l'arrière. Par réflexe, il attrapa le bras de Zelda et la tira vers lui avant qu'elle ne dévale la pente d'elle-même. Malheureusement, le jeune homme mit plus de force que prévu si bien qu'elle le percuta, le fit tituber en arrière puis ils tombèrent en poussant une plainte de douleur. Zelda releva presque immédiatement sa tête posée sur son torse et balbutia mille excuses.

- Je vous avais dit que c'était dangereux... gémit Link en se redressant sur ses coudes, le cœur battant la chamade.

Malgré son inquiétude apparente, la princesse était penchée vers lui et cela ne le rendait pas à l'aise.

- Je suis sincèrement désolée ! Je ne pensais pas que cela demandait autant d'équilibre.

Lorsqu'elle voulut s'écarter pour le laisser se relever, les cheveux de Zelda furent désagréablement tirés car ils s'étaient coincés dans la fermeture métallique de la ceinture thoracique de Link. S'ensuivit un mouvement de panique de la part des deux élus qui essayaient de les démêler. Mais à chaque fois, leurs doigts se touchaient et ils les retirèrent par pudeur si bien qu'à force, Zelda ordonna à son chevalier servant de se tenir tranquille et elle défit le petit nœud rapidement. Comme tous deux étaient bien trop confus, ils préférèrent ne plus parler et n'eurent qu'à se regarder brièvement pour comprendre qu'ils retournaient au château.