Dastan ne s'était pas attendu à un remue-ménage aussi soudain dans ce petit havre de tranquillité qu'il habitait depuis plusieurs mois, mais il s'activa sans perdre une seconde. Tus ne pouvait plus attendre. L'armée perse avait fait des incursions dans plusieurs villes autour de la capitale, toujours plus loin, mais ça n'avait rien donné. Son frère était vraiment au bord de la crise de panique.
"Je sais que vous gardez ici des artefacts, des objets qui pourraient m'aider à retrouver mon fils, insista l'aîné en serrant le bras de son frère.
-Alamut n'est pas non plus un coffre au trésor, mon frère, répondit Dastan sans parvenir à sourire à cause de l'anxiété qu'il ressentait. Mais je pense qu'il y a quelque chose qui pourrait nous être utile parmi les objets qui sont arrivés jusqu'ici. Ne t'inquiète pas, Tus. Je te promets qu'on va le retrouver."
Il entraina son frère dans les couloirs bruyants et lumineux en fendant le cortège de domestiques et de visiteurs qui s'inclinaient en reculant. S'il y avait bien une personne ici qui connaissait les trésors de cette cité sur le bout des doigts, c'était Tamina. Elle saurait les aider, et c'est pour cette raison que, faisant fi, pour une fois, de la prière aux dieux qui se terminait, il pénétra bruyamment dans le temple pour adresser un signe discret à sa femme. La belle princesse interrompit ce qu'elle était en train de faire, fronça les sourcils et se releva en ramenant autour d'elle les grands voiles qui constituaient sa robe et sa coiffure.
"Que se passe-t-il, Dastan ? interrogea la jeune femme en venant vers eux à grandes pas. Tu interromps une prière importante pour les habitants d'Alamut, tu le sais !
-Je le sais, mais j'ai besoin de toi, murmura-t-il en prenant la main de sa femme pour la baiser. Et Tus aussi...
-Un de mes fils a disparu, le coupa son aîné en s'imposant dans le champ de vision de la princesse. Possédez-vous ici un objet qui me permettrait de retrouver sa trace ? Je dois savoir !
-Calme-toi, Tus, le pria Dastan en attrapant son bras une nouvelle fois.
-Votre fils ? Disparu ?"
Tamina le dévisagea, puis elle regarda les prêtres et prêtresses par-dessus son épaule et lança :
"Venez."
Puis elle adressa un signe aux religieux pour leur signifier de continuer sans elle, et entraina les deux hommes par le bras jusqu'à un endroit un peu moins fréquenté du palais. Là, elle s'accouda à une fenêtre pour jeter un oeil à l'extérieur.
"Il y avait ici une boussole mystique qui permettait d'indiquer le chemin pris par une personne que l'on recherchait, à condition de déposer une mèche de cheveux ou un peu de son sang au-dessus de l'aiguille, les informa-t-elle en dévisageant tour à tour son mari et son beau-frère.
-Alors il me la faut ! s'exclama Tus en s'avança presque vers elle, tant il était exaspéré d'attendre. Prêtez-la-moi le temps que je retrouve mon fils !
-J'aimerais beaucoup, prince Tus, mais malheureusement, elle nous a été volée il y a bien longtemps, par une tribu qui habite non loin à l'est. Si vous voulez cette boussole, il vous faudra la récupérer. Cependant...
-Cependant quoi ?
-Je doute qu'ils vous laisseront faire. Cet objet est d'une importance capitale pour eux, car il symbolise le fait qu'ils ont réussi à pénétrer jusqu'au coeur du palais d'Alamut pour nous la ravir. Elle est devenue la preuve que leur indépendance est hautement méritée.
-Je me fiche de savoir si cette boussole est un élément de leur folklore ou pas ! s'écria Tus en avançant vers la princesse au fur et à mesure qu'il s'impatientait. Si je dois raser cette ville pour me donner une chance de retrouver mon fils, je le ferai !
-Gardez-en-vous bien ! Ils en profiteraient pour marcher sur Alamut ! Et leur force n'est pas à sous-estimer. Il faudrait que vous parveniez à vous introduire dans leur cité pour la leur dérober, enchaina-t-elle pour montrer à son beau-frère qu'elle comprenait son tourment.
-Voler un artefact dans une tribu hautement hostile à Alamut et repartir sans qu'ils s'en aperçoivent ? Voilà qui me semble un défi intéressant, intervint Dastan en souriant. Tus... Je vais venir avec toi pour voler cette boussole."
Il avait conscience du temps qui s'écoulait à toute vitesse et, déjà, son esprit audacieux élaborait des stratégies pour s'introduire dans cette ville qu'il n'avait aperçue que de loin, pendant ses expéditions autour de son nouveau royaume. Cependant, son frère aîné lui retourna un regard anxieux.
"Tu en es sûr, Dastan ? s'inquiéta-t-il en lui pressant le bras. S'ils nous voient et te reconnaissent...
-Ça leur fournira un prétexte pour attaquer Alamut, compléta Tamina. Dastan, j'espère que tu sais que l'objectif de ce genre de mission est de ne pas se faire attraper."
Un sourire naquit au coin de ses lèvres. Dastan le lui renvoya en prenant de nouveau sa main dans la sienne pour la porter à ses lèvres. Elle rit. Devant cette jolie scène, Tus leur lança un regard amusé et, oubliant pour un instant sa détresse, il donna une petite tape fraternelle dans l'épaule de son cadet.
"Tu es vraiment certain de vouloir quitter une aussi belle épouse pour te lancer dans une entreprise aussi risquée ? plaisanta-t-il quand son frère lui sourit.
-Au contraire, mon frère ! rétorqua Dastan en lui retournant le geste. Quelle plus belle occasion de lui reprouver ma valeur ? Il y a trop longtemps que je vis dans l'oisiveté de ce palais paradisiaque. Je suis sûr que mes muscles sont tout atrophiés !
-C'est tout les hommes ! si certains d'être toujours braves qu'ils oublient que ce n'est pas toujours pour leur aplomb qu'on les aime."
Tus décida de laisser les deux tourtereaux avant que leurs effusions d'amour ne débordent un peu trop. Il quitta la petite pièce et, maladroitement, parce qu'il ne connaissait presque pas ce palais où n'avait passé, en tout et pour tout, que quelques jours, il essaya de trouver un balcon où s'accouder pour observer le sable qui venait mourir aux pieds de la cité.
Le soleil commençait à descendre dans le ciel bleu et pur. Ses rayons brillants étaient juste à hauteur des yeux du futur roi de Perse, mais ce ne fut pas pour ça qu'il porta deux doigts à ses orbites pour se frotter les paupières. Il y avait de trop nombreux jours et nuits qu'il ne dormait plus, dévoré par la peur et les remords d'avoir perdu son fils. Et il n'avait pas chômé, entre les épuisantes cavales à cheval, les recherches dans les maisons des villages les plus reculés, les paroles de réconfort qu'il dispensait aux siens et auxquelles il croyait si peu. Garsiv et leur père avaient tout fait pour alléger son fardeau, mais l'amour de sa famille ne suffisait pas toujours. Parfois il parvenait à croire avec eux qu'ils retrouveraient Diwan sain et sauf, et d'autres, il était si désespéré qu'il n'avait plus la force de combattre.
"Ne te tourmente pas comme ça, Tus, lui dit Dastan qui était arrivé derrière lui pour lui frictionner les épaules. Tamina m'en a dit un peu plus pour ces barbares qui détiennent la boussole. Le soleil va bientôt se coucher, c'est le moment d'entrer chez eux.
-Tu n'as pas perdu confiance en toi, petit frère, sourit Tus en lui pressant la nuque. Je t'avoue que ça me redonne de la force de te savoir à mes côtés. Merci.
-Tu me remercieras quand on aura retrouvé ton fils. Viens, maintenant. Il faut qu'on se prépare."
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La ville paraissait calme malgré les nombreuses silhouettes que Tus et Dastan pouvaient apercevoir dans les lueurs combinées de la lune et des torches. Ils étaient seuls, sans armée, parce que les deux princes s'étaient mis d'accord sur le fait que leur larcin devait être aussi discret que possible. Avec un peu de chance, les habitants de la cité ne s'apercevraient même pas que leur trésor avait disparu et ils pourraient le remettre en place une fois Diwan retrouvé.
"Tu as une idée sur la façon d'entrer ? murmura Tus sans regarder son frère.
-Un peu plus bas derrière cette bute, il y a la source de la rivière qui entoure et défend la ville, en plus de lui fournir de l'eau à profusion, répondit le jeune prince sur le même ton. En passant par elle, on devrait pouvoir parvenir sous les murs de la forteresse et passer entre les grilles qui protègent l'accès aux bains en filtrant les alligators et autres bestioles de ce genre.
-Attends, si elles empêchent les crocodiles d'entrer, c'est bien parce qu'ils viennent de cette rivière ?"
Dastan adressa à son frère un sourire assorti d'un clin d'oeil et se dirigea sans attendre vers le bas de la colline. Tus le suivit en marmonnant il ne savait quoi à propos des crocodiles, et les deux frères rejoignirent rapidement la rivière. Ils jetèrent un regard entre les roseaux et, même s'ils ne pouvaient pas voir ce qui se passait sous l'eau, ils se glissèrent dans le courant. Heureusement pour eux, la butte dissimulait assez les courbes du fleuve et ils n'eurent que quelques mètres à parcourir à la nage. Heureusement aussi, aucun alligator ne se montra.
Quand ils furent en vue des sentinelles qui patrouillaient, Dastan attrapa son frère par le bras et le fit plonger à sa suite, puis ils avancèrent en se laissant entrainer par le courant jusqu'à un coude que traversaient de grandes barres de métal. L'espace était juste assez suffisant pour que deux guerriers adultes se glissent entre les barreaux, et ils y parvinrent juste au moment où Tus commençait à manquer d'oxygène.
"Tu as bien de la chance qu'on ait croisé aucun crocodile, marmonna le frère aîné en dégageant ses cheveux mouillés de son visage."
Dastan rit sans bruit et entraina son frère vers les étages. D'après de nombreux témoignages consignés dans des rapports et des chroniques, les habitants gardaient leur trésor dans la tour qui dominait la ville, pour rappeler aux populations alentour qu'ils avaient triomphé en partie d'Alamut. Alors que Dastan allait se diriger vers les escaliers, Tus le retint par le bras et lui désigna une salle adjacente où se trouvaient suspendus des vêtements de rechange pour les habitués des lieux. Ils troquèrent rapidement leurs habits trempés contre ceux qui se trouvaient là, et, fourrant leurs anciennes fripes dans le sac de Dastan, ils grimpèrent les marches jusqu'au rez-de-chaussée du palais. Les couloirs étaient calmes, et les gardes et les domestiques qu'ils croisaient se contentaient de les saluer d'un signe de tête. Heureusement, Dastan, qui se tenait prudemment du côté mur, avait rabattu sa capuche sur sa tête et empêchait ainsi quiconque de le reconnaître.
Rapidement, les deux frères parvinrent jusqu'aux marches de la tour, qu'ils montèrent quatre à quatre, le coeur battant. Jusqu'ici, tout se déroulait très bien. Les grandes portes qui menaient à la salle où la boussole se trouvait n'était gardée que par deux soldats, qui attendaient visiblement une relève car ils firent signe à Tus et Dastan dès qu'ils les virent.
"N'oubliez pas de vérifier que la relique est toujours là avant de céder votre place, lança l'un d'entre eux en s'éloignant avec son binôme.
-Oui, bien sûr, répondit Tus en les surveillant de loin."
Dastan et lui échangèrent un coup d'oeil et, une fois qu'ils eurent disparu, les deux frères se précipitèrent à l'intérieur de la salle. Elle était plus réduite que ce qu'on pourrait croire de l'extérieur, avec une petite stèle circulaire au milieu des torches, sur lequel se trouvait la boussole. Tus se précipita vers elle.
"La voilà, souffla-t-il en osant à peine effleurer de la main le magnifique objet. Dastan... prenons-la et filons d'ici au plus vite !
-Attends... laisse-moi vérifier qu'il n'y a aucun traquenard qui la protège."
Le jeune prince contourna le socle et l'observa minutieusement à travers la lueur des torches.
"Je ne trouve rien, releva-t-il, mais au cas où..."
Vite, il exhiba de la poche de son vêtement trempé la fausse boussole qu'ils avaient, dans l'urgence, fait forger à partir d'une gravure, et la substitua à la vraie.
"Partons d'ici, répéta Tus, mais Dastan le retint.
-Attends... nous ferions mieux de retourner devant la porte jusqu'à ce que la prochaine relève se présente, décréta-t-il. Si jamais ils ne trouvent personne, ils comprendront que quelque chose cloche."
Agité, Tus eut d'abord un mouvement de recul, puis il jeta un coup d'oeil machinal et impatient à travers l'une des fenêtres.
"Mon frère, je sais à quel point tu veux retrouver ton fils, mais nous précipiter ainsi n'est pas sage, insista Dastan. Nous pourrions nous faire attraper, et ça n'aidera ni Diwan, ni Alamut.
-Oui, mon frère, je sais que tu as raison..."
À contrecœur, Tus suivit son cadet et ils retournèrent se positionner devant la grande porte, attendant que le binôme de gardes suivant arrive. Pendant tout ce temps, l'aîné des deux princes tapota impatiemment du pied sur le sol, et jeta de fréquents regards autour de lui, attendant désespérément de voir arriver cette relève. Enfin, deux nouveaux soldats les rejoignirent et Tus traina pratiquement son frère derrière lui pour leur faire quitter la cité au plus vite. Ils empruntèrent, pour sortir, le même passage qu'à l'aller, et encore une fois, ils parvinrent sains et saufs de l'autre côté de la grille, puis sur la berge du fleuve.
"Je dois t'avouer, Dastan, que j'ai un peu de mal à croire que ça se soit aussi bien passé, lui lança Tus en prenant son bras pour le hisser sur le sable à côté de lui.
-Je t'avais dit qu'on récupèrerait cette boussole, mon frère, répondit le jeune prince en lui souriant tendrement. Et maintenant, allons retrouver ton fils !"
