La nuit était tombée sur le centre et, contrairement à ce qu'il avait affirmé à son frère, Naoya n'avait pas consenti à se mettre au lit. Il y avait des bruits devant leur porte, et une présence hésitante qu'il connaissait... c'était sûrement l'une des trois filles, celle qui avait les cheveux courts et qu'ils avaient croisée à la rivière quelques jours auparavant. Naoya sentait également de l'inquiétude. Elle venait prendre des nouvelles de Naoto ? Il n'eut pas le temps d'y réfléchir davantage, car les pas effectuèrent un demi-tour et la présence s'éloigna.
Naoya ne savait plus trop quoi penser de tout ça. Après avoir eu de clairs soupçons sur leur implication dans "l'accident" de Naoto, à cause de leur comportement plus que tordu et agressif, les filles, ou du moins l'une d'entre elles, manifestaient de nouveau ces éclats d'humanité qui les prenaient parfois. Cette histoire devenait de plus en plus effrayante. Le jeune garçon se frotta les yeux. Il avait trop peu dormi ces derniers jours, et l'angoisse perpétuelle l'épuisait encore plus.
Il allait se résoudre à se caler contre le mur pour s'endormir quand une autre présence s'annonça devant leur chambre.
"Naoya ? Tu es là ? appela Akira à travers la porte. Mikuriya est au téléphone pour toi. Je pense qu'il veut te parler de Naoto.
-J'arrive..., murmura le jeune garçon en se levant lourdement."
Il jeta un dernier regard à son frère et sortit. Il n'avait pas envie de le laisser seul, mais il avait aussi tristement conscience que, quand bien même il serait auprès de Naoto en cas de danger, il serait incapable de le protéger de quoi que ce soit.
"Bonjour, Naoya, lança la voix de leur tuteur à l'autre bout du fil. Akira m'a dit que Naoto avait repris connaissance tout à l'heure. Comment va-t-il ?
-Je pense que ça ira, répondit le jeune garçon en enroulant machinalement son doigt dans le fil du téléphone. Mais il va sûrement avoir besoin de se reposer quelques jours pour récupérer la totalité de ses forces...
-Oui, c'est ce que je pense aussi. Écoute, je suis vraiment navré qu'une chose pareille soit arrivée. Personne n'aurait dû laisser sortir Naoto alors qu'un orage s'annonçait."
Naoya ne répondit rien. Il n'en voulait pas aux chercheurs. Ce n'était pas eux qui avaient attiré son frère dans la forêt... Et d'ailleurs, ils auraient été incapables d'arrêter Naoto s'il l'avait vraiment cru en danger.
"Je me demandais si tu avais eu l'occasion de faire connaissance avec les trois filles qui sont arrivées la semaine dernière, poursuivit Mikuriya. Elles ont été envoyées ici parce que des évènements étranges se manifestaient autour d'elles, même si elles ne semblent pas posséder de pouvoirs psychiques, à première vue. Toi qui est aussi sensible aux autres, je me disais que tu arriverais peut-être à comprendre ce qui ne va pas chez elles."
Mikuriya n'avait pas encore eu l'occasion de rencontrer les trois nouvelles pensionnaires, puisqu'il était absent depuis trois semaines, sans doute occupé à perfectionner les expériences qu'ils menaient sur eux, ou, en tout cas, c'était ce que Naoto affirmait. Sauf que, à l'heure actuelle, Naoya n'avait aucune réponse à apporter à leur mentor. Tout ce qu'il savait, c'était que ces filles étaient étranges, encore plus étranges que son frère et lui pouvaient l'être, surtout les deux plus âgées. Elles étaient tantôt vulnérables et confuses, tantôt sadiques et cruelles. Mais il ne comprenait pas à quoi c'était dû...
"D'après leurs familles, elles ont commencé à agir bizarrement après un séjour prolongé dans la maison de vacances de l'une d'elles, continua Mikuriya. Est-ce que Naoto et toi pourriez vous en occuper ? Les autres chercheurs ne peuvent que les observer pour le moment, mais ils craignent que leur comportement... violent puisse dégénérer.
-Je... je suis presque sûr qu'elles sont à l'origine de l'état de mon frère, murmura Naoya en jetant un coup d'oeil par la fenêtre de la salle."
Il sentait une tension de plus en plus grande se développer à l'autre bout du couloir. Cette tension, il la reconnaissait, c'était celle qui commençait à croître à chaque fois que les trois filles passaient d'un comportement normal à dangereux. Le silence qui régnait à l'autre bout du téléphone le détachait progressivement de la conversation. Il sentait son stress augmenter et, en l'absence de son frère, il n'y avait guère que lui pour agir. Même si cette perspective ne l'enchantait pas du tout.
"Naoya ? Tu es certain de ce que tu avances ? finit par s'enquérir Mikuriya. Elles seraient capables de faire une chose pareille ?
-Eh bien... nous n'en somme pas tout à fait sûrs...
-Je vois... Je vais demander à Horochi et à Tatoko de garder un oeil sur vous pour s'assurer qu'il ne vous arrive rien.
-D'accord, merci..., répondit Naoya qui n'écoutait déjà plus. Je... je dois vous laisser."
Et il raccrocha le combiné. La tension qui provenait de la pièce donnant sur l'arrière était de plus en plus forte. Les jambes tremblantes, le jeune garçon avança dans sa direction. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait, il perçut également des cris, l'un qui exprimait la rage la plus démente, et l'autre, la terreur la plus pure.
"Ah ! Arrête ! Lâche-moi ! Je n'ai rien fait !
-Petite gourde, c'est de ta faute si je n'arrive pas à jouer correctement, aujourd'hui ! Tu es tout le temps là où tu ne devrais pas être, à pleurnicher et à gémir sans arrêt !"
À travers la fenêtre qui se trouvait en haut de la porte, Naoya distingua la fillette qui était arrivée une semaine plus tôt, à moitié recroquevillée sur le sol, tandis que l'une de ses deux amies la tenait par une de ses nattes et lui administrait de grands coups violents avec l'archer de son violon. Les hurlements qui s'échappaient de la pièce étaient insupportables, et pourtant, le jeune garçon se plaqua contre le mur d'à côté sans oser bouger. Cette fille aux longs cheveux noirs le terrorisait, et il savait que, sans son frère, il était incapable de faire quoi que ce soit. Alors, il se contenta d'attendre en tremblant, de grosses larmes roulant sur ses joues, que les cris et les coups cessent, ce qui sembla enfin arriver des heures plus tard, quand l'adolescente empoigna une nouvelle fois la fillette par les cheveux et la traina sur le sol jusqu'à la porte. Puis, elle jeta l'enfant dehors et verrouilla le loquet.
"Non ! Arrête ! Ouvre-moi ! cria la fillette, dont la voix parvenait assourdie à Naoya. Laisse-moi rentrer !"
Il aurait bien évidemment suffi de regagner l'entrée principale, mais la violence de cette agression l'avait clouée sur place. Bouleversé, dévasté par tant de haine, Naoya se cacha dans un recoin du couloir quand l'adolescente quitta la pièce, puis il se dirigea vers la porte du fond pour ouvrir à la fillette. Dehors, il pleuvait des cordes et l'enfant était prostrée au sol, trempée, les cheveux collés sur ses joues pleines d'hématomes. Elle ne semblait même pas faire attention à Naoya, qui, fébrile, prit une serviette sur une étagère pour l'enrouler dedans. Il savait, en s'approchant à pas tremblants, qu'il ne pourrait jamais éviter de plonger dans son esprit en la touchant, et quelle souffrance terrible il risquait de ressentir.
En fait, ce fut même encore plus affreux que ce qu'il pensait. Aussitôt qu'il eut enveloppé l'enfant dans la grande serviette, un gouffre s'ouvrit sous ses pieds et il tomba, tomba, tomba dans l'esprit tourmenté de la fillette, et son corps, de lui-même, s'effondra en arrière pendant qu'il la tenait dans ses bras.
Ses yeux s'ouvrirent sur une petite pièce noire qu'éclairaient, dans un halo faible et jaune, des bougies posées sur le sol et sur une table. Les trois filles étaient assises autour d'elle et la plus jeune tenait devant elle un jeu de ouija griffonné sur une feuille de papier. Sans se trouver le moins du monde inquiétées, toutes trois posèrent un verre dessus et placèrent leurs doigts tout autour. Naoya n'eut pas le temps d'avoir peur non plus, car il ressentit une grande force, comme une fenêtre ouvrant sur des choses qu'elles n'auraient jamais dû voir, grandir et s'épanouir au sein de l'âme de la fillette. C'était un esprit maléfique, le jeune garçon le sentit aussitôt mais les trois filles, émerveillées par la table qui se souleva soudain à quelques mètres du sol, ne se méfièrent absolument pas. Quand le jeu leur demanda ce qu'elles désiraient, elles répondirent avec enthousiasme, demandant l'une la gloire et le succès dans sa carrière de violoniste, l'autre la réussite dans ses études, la troisième des vêtements et des accessoires à foison.
Cependant, quand l'esprit leur annonça qu'elles devraient lui céder le corps de l'une d'entre elles, la fillette commença à avoir peur. Elles cherchèrent un moyen de négocier avec le fantôme maléfique, mais il ne voulut rien entendre. Effrayée, l'enfant lâcha le verre et se recroquevilla sur le sol, bientôt rejointe par les deux autres filles, qui la prirent dans leurs bras et tentèrent de la consoler. Mais Naoya savait qu'il était trop tard. Il avait senti une espèce d'ombre noire, mauvaise, se glisser à l'intérieur de la pièce.
Les souvenirs de la fillette sautèrent directement au lendemain soir. Les deux grandes filles débattaient sur l'éventualité de reprendre le rituel tandis qu'elle les observait, prostrée sur une chaise pliante. Elle, elle n'avait aucune envie de poursuivre, elle savait que c'était dangereux ! D'ailleurs, alors qu'elle jetait un coup d'oeil par la fenêtre, elle distingua clairement, le coeur au bord des lèvres, un bras blafard qui rôdait dans la nuit.
"Il... il ne faut pas qu'on reste ici ! gémit la petite fille en se précipitant vers la plus grande des deux et en lui saisissant le bras. C'est dangereux... il y a quelque chose dehors !
-Tais-toi, rétorqua froidement son aînée en la giflant à pleine main. Tu fais vraiment ta peureuse pour rien ! Puisque tu sembles avoir un don pour attirer les esprits, tu vas le rappeler et lui dire qu'on accepte son marché.
-Non ! Arrête ! Je ne veux pas !"
Mais, sans faire cas de ses cris, les deux adolescentes la saisirent chacune par un bras et la trainèrent jusqu'au jeu de ouija, où elles la forcèrent à reprendre l'invocation. Mais hélas, comme c'était à prévoir, la force maléfique qui se trouvait dans la pièce enfla, enfla, enfla, et bientôt, une deuxième, puis une troisième présence s'ajouta à elle. Et, au moment où elles devenaient insupportablement puissantes, le verre que les trois filles utilisaient explosa.
Dans la salle, la tension ne fit que s'accroitre. Naoya le sentait, trois affreuses entités maléfiques avaient été libérées dans ce monde. Et, ce qui était pire, c'était qu'elles avaient pris possession des trois filles qui se trouvaient dans le centre avec eux, et qui avaient, il en était maintenant sûr, essayé de tuer Naoto.
