Contrairement à la plupart des enfants Loud, Lucy avait pris plutôt bien l'annonce du confinement. Etre en quarantaine, cela voulait dire davantage de temps pour se cacher au grenier avec les chauves-souris et lire des histoires de vampires. Et puis, l'ambiance promettait d'être lugubre, ce qui l'inspirait toujours pour écrire de la poésie. Tout s'annonçait très bien.
Les trois premiers jours se déroulèrent à merveille pour elle. Elle relut deux fois les derniers tomes du 'Collège des vampires', écrivit plusieurs fanfictions, une dizaine de poèmes, recousu sa robe de mariée en dentelle noire et passa des heures à regarder les chauves-souris voler. Elle savait que quelque part dans la maison, ses frères et sœurs s'engueulaient ou pleuraient mais elle ne bougea pas de sa cachette. Tant pis pour eux, ils n'avaient qu'à aimer la solitude.
Le quatrième jour, elle commença à ressentir une profonde lassitude. Son club des croque-morts lui manquait. Elle aurait aimé se promener dans le cimetière au clair de lune et aller au cinéma pour voir un film gothique. En fait, il fallait qu'elle se l'avoue : elle s'ennuyait.
Tous les soirs, c'était le même concert de plaintes à table. Lucy préférait ne pas se joindre aux autres. Pour elle, se lamenter bruyamment, c'était manquer de dignité : un vampire n'aurait jamais réagi comme ça. Alors elle souffrait en silence.
Le pire moment, c'était quand il fallait enfin se mettre au lit, à côté d'une Lynn surexcitée. Elle refermait le couvercle de son cercueil et essayait en vain d'ignorer le bruit que faisait sa sœur. Elle avait beau aimer Lynn, par moment elle souhaitait ardemment être loin d'elle…
La quatrième nuit, Lucy fut réveillée par des sanglots. Elle pensa d'abord que Leni s'était encore trompée de porte pendant la nuit : après tout, Lynn ne pleurait jamais. Mais non, ce n'était pas le timbre aigu de Leni. On aurait plutôt dit la voix de Lynn si elle avait été capable de pleurer…
Lucy sentit un grand froid l'envahir. Elle n'avait jamais vu Lynn pleurer. Elle l'avait déjà vue passer par tous les stades de la joie et de la colère mais pleurer ? Ça non. Elle disait toujours que pleurer, c'était 'pour les chochottes'. Qu'une fille aussi forte et intrépide que Lynn puisse verser des larmes comme un bébé, ça faisait peur.
- Lynn ? murmura Lucy. Est-ce que ça va ?
- Laisse-moi tranquille ! siffla Lynn.
- Si tu es malade, ça pourrait être le virus. Tu veux que j'appelle papa et maman ?
- Non !
- Tu veux un verre d'eau ?
Lynn ne répondit rien et Lucy prit cela pour une réponse positive. Elle descendit chercher un verre. Quand elle revint, Lynn avait sorti la tête de sous les couvertures. Elle ne sanglotait plus mais ses yeux étaient toujours rouges et gonflés.
- Merci ! dit-elle en attrapant le verre.
Lucy ne savait toujours pas comment réagir. Que pouvait-elle dire ou faire pour que sa sœur aille mieux ?
- Tu sais, dit-elle à tout hasard, dans les histoires de vampire, on dit toujours que pleurer ça fait du bien, alors…
- COMMENT TU FAIS POUR SUPPORTER ÇA !
- Quoi ?
Lynn la fixa du regard, furieuse, et prit une grande inspiration :
- Tu t'es pas énervée une seule fois depuis le début de la quarantaine et t'as l'air… t'as l'air de nager dans le bonheur ! Moi, j'en peux plus ! Je veux retrouver toutes mes équipes de sport, reprendre l'entrainement, jouer au foot, faire le tour du quartier en courant, tout ça ! Moi, j'en peux plus ! Je vais craquer !
Lucy resta stupéfaite.
- Oh… murmura-t-elle. Moi aussi, ça me manque, notre vie d'avant.
- Je te crois pas !
- Si ! J'aimerais aller à mon récital de poésie gothique et me promener dans le cimetière. Soupir, je donnerais n'importe quoi pour que le confinement soit fini.
Lucy chercha quelque chose de gentil à dire. Sa sœur était si différente d'elle qu'elle ne l'avait jamais vraiment comprise. Mais aujourd'hui, elle se sentait presque proche d'elle.
- Tu sais, dit-elle enfin, quand le confinement sera fini, j'irai à tes matchs pour t'encourager.
Lynn sourit. Soudain, elle aussi se sentit très proches de sa petite Lucy si difficile à comprendre.
- Merci. Moi, j'irai à ton spectacle de poésie. Maintenant, on ferait mieux de se coucher. Et si tu dis à quelqu'un que tu m'as vue pleurer, je te tue !
Lucy dût se retenir de sourire.
- Si tu me tues, je reviendrai te hanter !
A suivre…
