La nouvelle était tombée du jour au lendemain : les boutiques de vêtements allaient ouvrir à nouveau à Royal Woods, à condition de respecter les gestes barrière. Lola avait hurlé de joie en l'apprenant. Elle allait enfin avoir sa robe pour le prochain concours de beauté et elle allait tout déchirer.
Leni aussi s'était réjouie. Elle allait retrouver son travail chez Reininger's. Miguel et Fiona lui manquaient, après tout, et elle aimait beaucoup être vendeuse. La veille de la réouverture des magasins, Mme Carmichael les avaient convoqués et leur avait fait un petit topo.
- Les clients devront faire la queue devant le magasin, expliqua-t-elle. On aura une jauge à 15 clients. Le port du masque sera obligatoire. Vous devrez dire aux clients qui le porteront mal ou pas du tout de mettre un masque ou de sortir. Il y a un distributeur automatique dehors. Il faudra toujours garder au moins une bouteille de gel à l'entrée du magasin. Si un client a l'air malade, dites-lui gentiment de sortir. Désinfectez bien vos postes de travail et évitez de toucher les clients. Est-ce clair ?
- Madame, demanda Léni, c'est quoi, une jauge ?
- Ça veut dire qu'il faudra quinze clients dans la boutique, pas plus ! expliqua patiemment Mme Carmichael. Bon ! Leni, tu nettoies le sol, Miguel, tu désinfectes les caisses et Fiona, tu sors les cartons.
Il fallut deux heures pour préparer le magasin. Le lendemain, quand elle se présenta avant l'ouverture, Leni constata qu'il y avait déjà une longue file d'attente. Elle stressait un peu mais en même temps, elle se sentait impatiente.
Les premiers clients entrèrent et Leni retrouva ses marques. Pour elle, ce travail était facile, il suffisait de faire attention aux autres et elle avait un don dans ce domaine. Écouter, conseiller, guider. Cette couleur vous ira très bien. Oui, c'est pas mal mais je crois que le jaune pastel vous ira encore mieux. Les tee-shirts en 100 % coton sont dans ce rayon. Attendez, je finis de m'occuper de la dame et je suis à vous. Si vous cherchez une robe pour un mariage, il vous faut quelque chose de joyeux. Le rayon enfants est un peu plus loin. Quel genre de vêtement aime votre mère ? Vous voulez bien mettre du gel ?
Après plusieurs heures de travail, Leni avait un peu la tête qui tournait mais en même temps, elle se sentait très heureuse. C'était tellement bon d'aider les gens ! Et puis, elle remarqua une femme d'une quarantaine d'années qui ne portait pas de masque. Elle s'approcha et s'écria :
- Bonjour ! Puis-je vous aider ?
- Hmmpf !
- Le port du masque est obligatoire dans le magasin ! continua Leni.
La femme la fusilla du regard et beugla :
- Sérieux ?! Est-ce que j'ai une tête à porter un masque ?
- Votre tête est de taille normale, continua Leni. Ça ne devrait pas poser de problèmes.
- Le masque empêche de respirer et rend les gens stupides et soumis ! En plus de ça, il rend moche ! C'est ridicule qu'une fille aussi jolie que vous s'enlaidisse en portant cette horreur !
- Mais non ! protesta Leni. Il suffit de choisir un masque à la bonne couleur ! Nous en avons toute une collection et je suis sûre que le masque couleur framboise vous ira très bien.
- Pauvre naïve ! s'écria la dame. Vous croyez vraiment que ce bout de tissu vous protège du virus ?
- Eh bien, avança Leni, ma sœur Lisa est très forte en sciences et elle dit que jusqu'à ce que tout le monde soit vacciné, il faut porter un masque.
- Un vaccin ! Vous voulez ma mort ? Les vaccins sont pleins de produits chimiques, ils rendent malades, faibles et soumis ! Expliquez-moi comment un vaccin peut guérir !
Leni resta muette. Elle avait toujours été mauvaise en biologie et elle aurait été incapable de répondre à cette question.
- Moi, je veux pas transmettre un virus, murmura-t-elle faiblement.
- Si vous n'avez pas de symptômes, vous n'avez pas de virus ! Vous n'êtes qu'une petite idiote soumise qui porte un masque et qui se laisse vacciner sans réfléchir ! Et vous voulez m'imposer votre bêtise !
- Mais…
- Vous êtes un exemple catastrophique pour les enfants ! Je ne comprends pas comment on peut être aussi cruelle envers les enfants. Vous êtes un monstre, un monstre sans cœur !
Leni ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit. Elle savait qu'elle n'était pas très gâtée au niveau de l'intelligence académique. Elle se savait aussi naïve et écervelée, ce n'était pas nouveau. Mais cruelle envers les enfants ? Comment pouvait-on lui dire ça ? Elle avait toujours aimé les enfants et adoré rendre service !
- Je suis pas cruelle… balbutia-t-elle tandis que des larmes se mettaient à couler sur ses joues. Je…
- Leni, dit quelqu'un d'une voix familière, est-ce que ça va ?
Leni se retourna et se trouva face à ses sœurs Lori et Lola. Elle se força à sourire et répondit :
- Bonjour Lori, bonjour Lola. Vous cherchez une robe pour un concours de beauté, c'est ça ? Les tailles enfant sont au fond du magasin.
- Est-ce que quelqu'un t'a fait du mal ? insista Lori.
- Elle… elle a dit que j'étais cruelle, bégaya Leni. Je lui avais juste dit de porter un masque.
- C'est vrai ? s'enquit Lori en fusillant la cliente du regard.
- Elle n'a pas à m'imposer ses idées farfelues ! glapit la cliente. Si j'ai pas envie de porter de masque, je n'en porte pas, point ! Non à la dictature sanitaire !
- Vous avez fait pleurer ma sœur ! hurla Lola. Personne n'a le droit de la faire pleurer !
- Je vais me gêner ! Et franchement, vous devriez avoir honte de vous enlaidir avec ce masque !
- Il vaut mieux porter un truc moche plutôt que rendre quelqu'un malade ! rétorqua Lola.
Lori eut un petit sourire de fierté. Elle savait à quel point sa petite sœur était coquette. C'était merveilleux de voir qu'elle faisait passer la sécurité des autres avant son goût pour les jolies tenues. Encouragée par la présence de ses sœurs, Leni essuya une larme et continua :
- Oui. Et comme je le disais, nous avons tout un choix de masques de toutes les couleurs, super jolis et pas chers. On a des blancs, des unis, des fantaisie…
- Vous essayez de me vendre un truc dont je n'ai pas besoin ?!
- Un, vous en avez besoin, répondit Lori, excédée. Et deux, elle est vendeuse. Elle est là pour vendre.
- C'est une honte ! Je veux parler à la gérante !
À ce moment-là, Leni réalisa que la moitié des clients la regardaient, ainsi que Fiona et Miguel. Ce dernier intervint :
- D'accord. Je vais chercher la gérante.
- Leni est quelqu'un de super gentil, ajouta Fiona. Je ne pense pas…
- Le client a toujours raison ! coupa la dame.
Leni se sentait horriblement gênée. Tout le monde la fixait et elle détestait ça. Mme Carmichael arriva enfin et la cliente lui raconta toute l'histoire. La gérante résuma :
- Si j'ai bien compris, vous vous promenez sans masque alors qu'on a ces grands panneaux pour rappeler que tout le monde doit porter un masque. Vous rabaissez ma meilleure vendeuse, vous lui reprochez de faire son travail, vous la faites pleurer… Qu'est-ce que vous voulez, exactement ?
- Je veux qu'elle s'excuse auprès de moi ! cria la dame.
- C'est vous qui devriez vous excuser auprès d'elle.
- Quoi ?!
- Excusez-vous.
- Jamais ! hurla la dame. Jamais je ne porterai de masque et jamais je ne me ferai vacciner ! Bande de moutons stupides !
- Très bien !
La gérante dégaina son appareil photo et un flash aveugla la dame.
- Vous êtes bannie à jamais de ce magasin, résuma Mme Carmichael. Nous allons garder votre photo pour nous assurer que vous ne mettrez plus les pieds ici. Sortez.
- C'est un scandale ! Je suis la fille du propriétaire ! Il n'acceptera pas qu'on me bannisse !
- Je connais la propriétaire. ELLE n'a pas de fille. Sortez.
Vaincue, la cliente sortit en annonçant qu'elle allait leur donner une mauvaise note sur internet. La gérante soupira se tourna vers Leni.
- Ça va aller, maintenant ? s'enquit-elle.
- Oui, bafouilla Leni. Merci.
- Vous êtes sûre ? Vous pouvez rentrer chez vous si vous voulez.
- Mais mes collègues ont besoin de moi !
- On peut se débrouiller, intervint Fiona. Prend au moins un quart d'heure, bois de l'eau, détends-toi.
- Oui, ajouta Lori. On arrivera à trouver le rayon enfants.
Leni s'essuya les yeux.
- Vous êtes tellement sympas avec moi ! Merci, je reviens dans dix minutes.
Elle se dirigea vers les toilettes du personnel mais s'arrêta à mi-chemin et revint vers Lola.
- Près des caisses, il y a des paillettes et des fleurs en tissu, annonça-t-elle. Ça fera joli sur ta robe. Si tu veux je t'aiderai à la customiser.
Sur ce, elle alla s'enfermer dans les toilettes. Lori et Lola échangèrent un sourire. Leni ne changerait jamais.
