To look or not to look

Swan remua discrètement sur son fauteuil. Cela faisait dix-sept fois qu'il relisait ce fichu rapport, sans parvenir à enregistrer la moindre information... Il jeta un énième regard en direction de sa secrétaire et réprima un grognement.

Il était le symbole de l'autorité dans ce bureau. Marlène n'était que secrétaire. Elle n'avait aucun droit de le déconcentrer de cette façon ! Pas qu'elle se soit rendu compte de quoi que ce soit. Elle était bien trop prise par sa lecture pour remarquer que quelque chose clochait dans l'attitude de son supérieur...

Il se fustigea mentalement.

C'était plus fort que lui. Il avait toujours été attiré par sa beauté, mais jusqu'à présent, ça ne l'avait jamais empêché de faire correctement son travail. Jamais il n'aurait dû laisser les choses évoluer entre eux ! Il se pinça l'arrête du nez. Qui croyait-il berner ? Il ne croyait pas au bonheur mais il devait bien admettre que ce qu'il vivait actuellement y ressemblait fort.

S'il était complètement honnête avec lui-même, il était même impatient d'être à ce soir... Heureusement, il était rarement honnête avec lui-même.

Marlène cessa de mordiller son crayon et griffonna un mot sur une des pages de son magazine. Le commissaire vit là la fin de son calvaire et entreprit la dix-huitième lecture de la feuille posée devant lui. Mais quand sa secrétaire se mit à mâchonner doucement sa lèvre inférieure, il ferma les yeux et serra les poings. Il fallait prendre des mesures où il ne ferait rien de constructif aujourd'hui.

Il se leva et rejoignit le bureau de la jeune femme blonde à grandes enjambées. Elle eut à peine le temps de lever les yeux sur lui qu'il scellait leurs lèvres, étouffant par la même occasion le petit cri qui lui échappa. Il l'embrassa une fois, deux, puis mordilla la lèvre inférieure teintée de rouge qui l'avait rendu fou.

Lorsqu'il recula, il constata avec satisfaction que les pupilles de sa secrétaire étaient à présent aussi dilatées que les siennes. Il dessina les contours de sa bouche de son pouce avant de reprendre le contrôle de ses émotions.

Voilà. Maintenant, il pourrait se concentrer. Sans un mot, il retourna s'assoir comme s'il ne s'était rien passé, pendant que Marlène, perdue, cherchait sur son bureau ce qui avait bien pu déclencher une telle réaction.

Il allait enfin prendre connaissance du rapport quand on frappa à la porte. Le pas léger, le médecin légiste entra sans attendre d'autorisation et offrit un grand sourire à la jeune femme, occultant complètement le commissaire.

« Bonjour, Marlène ! Toujours aussi ravissante, c'est un vrai plaisir de rentrer dans votre bureau !

-Oh ! Comme c'est gentil, Tim ! Mais ce n'est pas mon bureau...

-Non, c'est le mien. » Les interrompit Laurence, la mine renfrognée. « Je peux savoir ce que vous faites là ? »

Bon joueur, Glissant s'approcha du commissaire les mains dans les poches de sa blouse et haussa les épaules.

« Il y a un truc qui cloche avec le foie de la victime. Ça colle pas avec le rapport du labo. Vous l'avez lu ? »

Non, il ne l'avait pas lu. Il avait passé la majeure partie de sa matinée à rêvasser comme une collégienne, incapable de détacher son regard des lèvres de sa subalterne... L'espace d'une seconde, il imagina la tête du légiste s'il lui disait la vérité. Voilà qui lui apprendrait certainement à draguer sa secrétaire juste sous son nez !

« Puisque ça vous amuse de m'interrompre, je vous écoute. » Répondit Laurence en croisant les bras, incarnation même de la mauvaise foi.

« Wah ! Eh, je voulais juste dépanner, moi ! » Il s'approcha encore, pointa une information sur la seconde feuille du dossier. « Si vous vous fiez aux résultats, tout allait bien pour notre gars. Seulement, je viens de finir l'autopsie et je peux vous assurer que son foie était tout sauf normal ! Le type devait pas y aller mollo sur l'apéro, si vous voyez ce que je veux dire. »

Il ponctua la fin de sa phrase avec un clin d'œil, mais le commissaire resta de marbre, le cerveau en ébullition.

Voilà qui refermait ses filets sur le coupable. Il n'aurait qu'à aller cueillir la veuve éplorée et... Il plissa les yeux, interrompu dans ses réflexions par le regard curieux et un peu trop intéressé du légiste.

« Quoi, encore ? Vous voulez un bon point ? »

Glissant ne mordit pas à l'hameçon.

« Un bon point, non, mais si vous avez le nom de votre rouge à lèvres, je prends ! »

Sur cette réflexion, il prit courageusement ses jambes à son cou et sortit du bureau en envoyant un baiser volant à Marlène, conscient qu'il ne voulait pas être dans la pièce quand le commissaire aurait retrouver ses esprits.

Fin !