Chapitre 2


Elle se réveilla en sursaut. Elle était dans un lit, et mit un moment à reconstituer le fil de ses pensées.

Les souvenirs de l'attaque lui revinrent brutalement, avec tant de violence qu'elle ne bougea pas, comme si elle venait de recevoir une gifle.

Elle porta soudain une main à sa joue, se rappelant avoir été frappée. Ne sentant pas de douleur, la jeune femme s'étonna. Elle chercha Karl des yeux, puis l'appela. Réalisant qu'elle pouvait bouger, elle se leva prudemment.

Elle pouvait marcher.

Elle se trouva vêtue d'une robe blanche, qui lui tira une grimace.

Les murs, rugueux, étaient parcourus de dorures, savants entrelacs anguleux qui se répandaient sur la paroi lisse aussi vite qu'un feu dans une cabane de bois.

Une fenêtre, une table, un lit, deux chaises. Les couleurs et l'aspect de l'endroit l'inquiéta : elle ne reconnaissait rien. S'approchant de la fenêtre, elle vit que cette dernière était bloquée par des barreaux.

Et que la pièce se trouvait à près de six-cents mètres de hauteur.


Le monarque entra dans la chambre où on retenait la femme humaine parvenue sur Gamilas. Elle se tenait face à la fenêtre, qu'il avait fait condamner par des barreaux en acier. Il y avait une table en bois sculpté au centre de la pièce, posée au milieu d'un tapis. Un lit était appuyé contre le mur du fond, à côté de la fenêtre, et il y avait une large armoire de l'autre côté de la pièce.

Quand on l'avait prévenu de ce qu'on avait trouvé dans cette base humaine, et qu'on la lui avait apportée, elle portait une combinaison militaire. On lui avait donné une robe blanche, dont la forme se rapprochait plus de ce que portaient les iscandariens. Quand elle entendit la porte s'ouvrir, la jeune femme se retourna. Elle ne semblait pas particulièrement rassurée. Dessler lui sourit, avança et s'assit à la table au centre de la pièce.

- Que faites-vous ici ? demanda-t-elle dans un gamilien très approximatif.

Elle avait vu passer quelques traductions d'échanges que les militaires terriens avaient eus avec les gamiliens lors des premiers contacts. La jeune femme aimait beaucoup les langues, et regrettait parfois de ne pas en avoir fait son métier. Il appuya deux doigts sur un petit appareil fixé dans son cou. La machine ne marchait pas encore très bien avec les langues terroniennes, mais l'intelligence artificielle faisait de nets progrès, et lui permettrait de tenir une conversation simple.

- Parle-moi ta langue, ton gamilien est à pleurer.

L'humaine serra les poings. D'où cet homme se permettait-il de l'insulter ? Assis sur le fauteuil en velours, les mains jointes sur la table, l'homme à la peau bleue fixait la Terrienne avec un sourire qui la mettait mal à l'aise.

- A ton avis, pourquoi es-tu arrivée sur ma planète, petite Terron ?

- On dit « Terrienne », pas « Terron ». Et cessez de me tutoyer.

- Je t'ai posé une question.

- Vous êtes l'ennemi de ma planète, et le mien. Et vous n'avez jamais essayé d'ouvrir le dialogue avec la Terre avant de l'attaquer.

- Oh … notre petite « Terrienne » veut piquer là où cela fait mal … Mais tes informations sont erronées. Tu es bien audacieuse : seule, ici, sur Gamilas … Tu es loin des tiens, loin de tes repères, et tu te permets de tenir tête à l'Empereur …

Elle réprima un frisson. Que lui voulait-il ?

- Tu as un nom, peut-être ?

- Mes parents ont eu le bon goût de m'appeler Lorelei Wyndham. Mais pour vous, ça reste Miss.

Son ton légèrement acide fit rire le monarque.

- Comment t'appellent tes amis ?

- Lorelei. Mais vous êtes loin de pouvoir prétendre être mon ami.

- Il me semblerait important que nous nous fassions confiance. J'aimerais juste discuter.

- Discuter ? Hors de question. Vous avez essayé de discuter avec la Terre avant de l'attaquer ?

La jeune femme frappa du poing sur le plateau en bois ouvragé. Les planches étouffèrent le son de son coup.

- Vous vous prenez pour qui ? Je suis quoi, pour vous ? Que vous me considériez comme un otage ou non, vous êtes gamilien, et il est hors de question que je pactise avec vous. Et qui êtes-vous, d'abord ?

L'homme se leva brutalement. Son sourire avait disparu, laissant sa place à une cruauté et un sadisme non dissimulé. Malgré cela, on lisait clairement un amusement certain dans ses yeux.

- Je suis Abelt Dessler, Empereur suprême de Gamilas.

Il avança doucement vers elle, qui recula. La jeune femme, effrayée, allongea le bras, la paume tendue devant elle en signe de limite.

- N'approchez pas !

L'Empereur attrapa fermement son poignet. Lorelei recula, essayant de se dégager de la poigne de fer du gamilien.

- Lâchez-moi.

La respiration de la jeune femme s'était accélérée. Dessler avait un sourire sur les lèvres, mélange de menace et de distraction. Il s'amusait énormément de la panique clairement lisible sur le visage de sa captive, et jouissait intérieurement de sa toute-puissance. Le seigneur de Baleras se sentait clairement invincible. En vérité, il appréciait énormément la lueur de peur pure qu'il lisait à cet instant dans les yeux de la jeune femme.

Le monarque repoussa son otage jusqu'au mur entre la fenêtre et le lit. Bloquée entre le papier peint et Dessler, Lorelei était en panique. Cet odieux personnage allait beaucoup trop loin. Elle se sentait impuissante face à lui, terrassée par la peur. Tous ses muscles étaient tendus, mais une force étrange les paralysait, l'empêchant de bouger.

Elle ne pouvait plus reculer. L'Empereur de Gamilas avait bloqué le poignet de la jeune femme et le tenait fermement entre ses doigts. Il s'était baissé à sa hauteur, les lèvres à côté de son oreille.

- Tu es toute seule ici. Les Terrons sont à plusieurs millions d'années-lumière de Baleras, et personne ne pourra t'aider. Je suis prêt à t'accorder beaucoup si tu nous donnes des renseignements. Au contraire, si tu te refuses à nous aider, tant pis pour toi. Tu resteras dans cette pièce, à pourrir, ici, jusqu'à la fin de ta vie.

- Vous me faites mal … hoqueta Lorelei.

Il étouffa un ricanement. Le regard de la jeune femme l'amusait tellement …

Il n'avait jamais vu de Terronnien, et voir à quel point ils leur ressemblaient l'intriguait beaucoup. Ils restaient tout de même une espèce inférieure à la sienne, en peuple qu'ils allaient conquérir, mais il ne put s'empêcher de trouver fascinant combien les hasards de l'évolution les avaient conduits à partager autant de caractères communs, comme le lui avaient indiqué les scientifiques militaires assignés aux recherches sur la planète de son otage. L'Empereur attrapa entre ses doigts son visage pour observer ces yeux remplis de terreur, mais au moment où il fut suffisamment proche de la Terrienne, il reçut un violent coup de tête. La jeune femme respirait par à-coups, morte de peur, mais avait bien fait comprendre à l'homme qu'elle ne se laisserait pas faire. Lorelei affronta son regard énervé en essayant de contenir les tremblements qui l'agitaient. La proximité du corps face au sien la pétrifiait, signifiant un danger imminent pour son intégrité. Le contact de sa peau glacée, à moins que ce ne soit sa propre peau qui fût en train de brûler, une perspective qu'elle se refusait d'envisager mais qu'elle redoutait plus que fortement … La jeune femme réprima un frisson de dégoût.

Dessler massait d'une main son nez douloureux, ayant reçu un coup assez puissant. Quand il eut dissipé la douleur, son désagréable sourire revint sur son visage. Cette petite Terrienne était en définitive très amusante.

Sans détourner le regard de celui de Lorelei, le dictateur caressa du bout de ses gants la joue de la jeune femme. Il la retint de lui donner un autre coup en bloquant son menton dans sa main droite, l'autre tenant celles de la jeune femme. Ses doigts parcoururent lentement le visage de la Terrienne, effleurant délicatement la peau pâle de son otage, qui tremblait sous ses mains.

Son expression à lui avait étonnement changé : il ne la regardait plus avec autant de sadisme, mais avec une sorte de fascination malsaine, passive et calme. Elle se sentait étudiée, comme s'il essayait de lire dans ses pensées …

Mais pour elle, il n'y avait que l'instinct de survie qui turbinait à pleine puissance pour essayer de la sortir de cette situation dangereuse.

La jeune femme devina quelque chose qui déformait les plis de la veste que portait Dessler. Il se pouvait qu'il … Qu'il soit armé !

La jeune femme qui ne respirait qu'épisodiquement retint son souffle, se préparant à tenter de renverser la situation.

Trois … deux … un …

D'un coup, elle dégagea ses mains, et empoignant brusquement le col du Gamilien, le fit basculer avec violence sur le côté. Elle n'avait pas calculé que le lit viendrait s'interposer entre l'homme et le sol, mais ne se posa aucune question, bloqua les jambes de son ennemi entre les siennes, et bascula par-dessus lui, après l'avoir débarrassé de son arme. C'était un petit colt de poche, qu'il avait été bien inspiré de charger au préalable. La jeune femme était assise sur lui, dans une position assez tendancieuse, braquant l'arme précédemment récupérée sur la gorge de Dessler. Le moment n'était pas à réfléchir à combien cette situation semblait licencieuse : son rythme cardiaque s'était emballé, et des larmes se concentraient à ses yeux. Ses mains frissonnaient autour de la crosse du pistolet, prêtes à tirer. Néanmoins, son tremblement ne trompait pas le tyran, qui voyait bien qu'elle n'avait jamais été aussi près de tuer quelqu'un.

Avec un rictus, il agrippa d'une main le canon de l'arme.

- Tire, si tu en es capable …

Il n'aurait pas cru aller aussi loin, ne se doutant pas que la jeune femme pût être assez douée en arts martiaux. Lorelei l'avait surpris. Il avait tout de même quelques principes, et ne lui aurait rien fait. Il savait pertinemment que s'il l'avait blessée, la Terrienne n'aurait jamais coopéré. Mais le despote gamilien ne pensait pas qu'elle parviendrait à se défendre et à renverser la situation comme elle l'avait fait.

Le contact glacé du canon contre sa peau le ramena à lui. Son sourire ne s'était pas effacé, bien au contraire.

- Alors … tu ne tires pas ?

Lorelei, de son côté, était effrayée à l'idée d'appuyer sur la détente. D'une part, si elle le faisait, cet odieux personnage passerait l'arme à gauche, et ne risquerait pas de recommencer. Mais d'un autre côté, elle risquait de se faire tuer par les gardes de l'autre côté de la porte, pour avoir assassiné leur Empereur.

Il avait agrippé l'arme, et le sourire dérangeant éclairant son visage la dégoûtait. Dessler attendait qu'elle fasse un mouvement.

- Bon, fini de jouer.

Il s'apprêta à essayer de se redresser, repoussant soudain le canon de sa gorge pour tenter de le braquer sous la sienne. Dans une pulsion, la jeune femme désarma le chien d'un geste du pouce, et appuya sur la détente. Elle avait consciemment orienté l'arme vers le matelas, ne faisant d'autres dommages que de crever l'épaisseur plumeuse de l'édredon.

La détonation alarma les gardes, qui entrèrent et se déployèrent dans la chambre d'un seul mouvement. Un soldat l'attrapa par les cheveux, la forçant à reculer. Il souleva la jeune femme, et la laissa tomber au sol sans ménagement, l'obligeant au passage à lâcher le pistolet. Trois officiers mirent en joue la Terrienne.

- Tout va bien, votre Altesse ? demanda-t-on à Dessler.

- Ne tirez pas.

Il s'était redressé, la veste ouverte sur une chemise, replaçant ses cheveux ébouriffés par l'affrontement.

Lorelei était pétrifiée, les mains crispées sur ses bras, gênée d'être trouvée dans ce genre de posture mais se protégeant illusoirement d'une seconde attaque. Quand elle releva les yeux, elle fut surprise de trouver une main tendue vers son visage : muet, le monarque lui proposait de l'aider à se relever.

Le gratifiant d'un regard assassin avant de se détourner avec un soupir agacé, la jeune femme se releva sans l'aide de personne. Et surtout pas la sienne.

Dessler fit signe aux gardes de les laisser seuls encore un instant. Ces derniers se retirèrent sans mot. Le monarque rajusta ses gants, avant de se tourner vers sa prisonnière une brève seconde. Il lui adressa un regard qu'elle n'aurait pu définir, puis tourna les talons, sa cape voltigeant sur ses pas.

Lorelei le fixa jusqu'à ce qu'il passe la porte, encore sous le choc. Qu'allait-elle devenir ?


Dessler lui fit donner des cours de gamilien, puisqu'elle était presque incapable de le parler. La langue n'était pas très différente par sa structure morphologique de celles que la jeune femme connaissait, et elle fit de très rapides progrès. Mais ces leçons lui laissèrent un sentiment cuisant, celui de se sentir infantilisé. Lorelei, qui parlait anglais couramment puisqu'il s'agissait de sa langue maternelle, avait plus ou moins appris l'allemand dans ses jeunes années. Par la force des choses, comme elle avait travaillé avec des Japonais dans le cadre des programmes spatiaux auxquels elle avait participé, la scientifique avait également de très vagues notions dans cette langue. Et bien qu'elle n'en n'ait que des souvenirs flous, elle trouva que le gamilien était à la fois très proche de la langue germanique, tout en l'étant du japonais, ce qui l'étonna fort, car ces deux systèmes linguistiques semblaient pourtant très éloignés.

Son intérêt scientifique reprit rapidement le dessus sur sa crainte : elle avait la possibilité d'étudier leurs ennemis de l'intérieur, et si, par quelque évènement hasardeux elle avait le moyen de prévenir la Terre, elle serait peut-être menacée de mort, mais sa captivité n'aurait pas été inutile.

Les premiers temps de son enfermement lui parurent très longs, puisqu'elle resta seule de grandes périodes : les cours de langues avaient lieu le matin : le professeur, un linguiste apparemment renommé de la planète qui avait étudié certains dialectes terriens (qu'il se bornait à appeler terroniens), lui donnait des leçons pour qu'elle puisse comprendre le gamilien. Il était accompagné d'un soldat mécanique, qui restait dans un coin de la pièce, et qui surveillait la jeune femme d'un regard dur et inerte. Cependant elle se trouvait seule le reste du jour, et cela commençait à la rendre folle.

Le monarque gamilien, que sa première entrevue avec la jeune femme n'avait pas du tout désenchanté, venait de temps à autres voir comment se portait sa prisonnière. Il prenait un malin plaisir à la taquiner, voyant qu'elle réagissait souvent à ses piques de façon sarcastique, et il adorait la répartie qu'avait cette pauvre créature, qui se protégeait avec les dernières ressources qu'elle possédait. Lorelei avait tendance à nourrir pour le tyran une méfiance froide. L'homme, qui l'avait tant brusquée le premier jour, semblait maintenant essayer de se faire pardonner. Elle se méfiait de lui comme de la peste, voyant par ce brusque revirement d'attitude une marque d'inconstance, et cela préfigurait pour elle une menace qui pouvait à tout moment ressurgir.

Ce qu'elle se sentait faible, enfermée dans cette cage, littéralement dorée, dont elle ne pouvait sortir … Elle se trouvait à des millions d'années-lumière de chez elle, et cette angoisse dans sa poitrine ne cessait de s'intensifier.

- C'est à toi.

Il venait de placer un pion sur une case, mangeant de fait deux pièces de la jeune femme. Son sourire sardonique toujours vissé sur les lèvres, Abelt Dessler était très satisfait de son coup. Perdue dans ses pensées, Lorelei, qui pianotait négligemment sur le plateau de la table le rythme d'une mélodie de Chopin sans même s'en rendre compte, dirigea l'un de ses pions les plus puissants, et en élimina trois de ceux du monarque, sans même un rictus vainqueur.

Celui de Dessler, par contre, s'affadit immédiatement. Mais il recomposa son petit air arrogant avec une rapidité étonnante.

- Tu es douée, Lorelei … rit-il.

- Miss Wyndham, répliqua-t-elle sèchement.

Il bougea une autre pièce.

- Et que dirait Miss Wyndham si je lui proposais de sortir de sa prison …

Lorelei fit un effort immense pour contenir la moindre réaction que pouvait trahir son visage.

- Elle dirait qu'elle préfère rester enfermée plutôt que d'être avec vous.

Il pouffa.

- Tu n'as pourtant pas l'air de te plaire dans cette chambre …

- Qui aimerait être enfermé alors qu'il n'a rien fait qui le justifie ?

- Je te l'ai dit, les tiens ont tiré les premiers … Il aurait fallu que vous y réfléchissiez à deux fois avant d'attaquer plus puissant que vous.

- Je vais vous donner l'impression de me répéter, mais je ne vous crois toujours pas. Pour mon peuple, c'est le vôtre qui a attaqué d'abord, et je préfère croire mon gouvernement plutôt qu'un homme aux mœurs douteuses qui a pratiquement tenté de me violer lors de notre première conversation.

Il fit une grimace au reproche. Elle avait eu peur à ce point … La jeune femme avança un pion, et déclara avec indifférence :

- Gagné.

Dessler parcourut des yeux le plateau holographique sur lequel ils jouaient : il affichait que Lorelei avait gagné.

- Vous n'avez pas l'habitude de perdre ? demanda-t-elle d'un ton moqueur.

Il lui tendit vers elle une paume, gantée de blanc, qu'il voulait amicale.

- Bravo.

Par politesse, elle serra la main qu'il lui tendait, puis se leva, et s'approcha de la fenêtre.

De son côté, Dessler replia le plateau de jeu, et s'apprêta à sortir, voyant que cela ne servait à rien de prolonger leur échange.

- Juste une question, l'arrêta Lorelei avant qu'il ne passe la porte, toujours dos à lui. Qu'avez-vous fait de mon ami ?

- Qui ?

- Karl, l'homme qui était avec moi dans la station.

- C'est secret, ma chère. Tu penses bien que nous ne divulguons pas d'informations classées aux prisonniers.

- Comme vous voudrez. Au revoir.

Il passa la porte, déçu de ne pas avoir pu rallonger le dialogue. Il espérait toujours pouvoir lui soutirer des informations, mais la discussion, même formelle, n'était pas constructive. Pour aucun d'eux d'ailleurs.


J'ai fini d'écrire l'histoire complète ! Il ne me reste plus qu'à tout relire pour corriger ... eeeeet ça va être long ...

J'espère que ce chapitre vous a plu et à bientôt !