Chapitre 3
Les pièces sur le plateau d'échec émettaient une légère lumière. Sur son visage amusé, cette lueur accentuait les rides sous ses yeux, que le sourire creusait. Il se moquait bien de perdre ou de gagner, en soi. Il réfléchissait juste à ses gestes à elle, à la façon dont elle bougeait ses pièces sur le plateau. Ses yeux reflétaient la surface numérique, mais il ne s'y focalisait pas. La lumière, sur son visage, n'accentuait qu'une certaine lassitude. Ils semblaient rejouer cette partie des dizaines de fois.
- J'ai perdu je crois, dit-elle après un long moment de silence, en remarquant qu'elle n'avait plus d'échappatoires.
- En effet.
Il déplaça son pion, et l'écran afficha les scores. La jeune femme recula dans sa chaise, et poussa un bref soupir.
Depuis combien de temps était-elle ici, déjà …
Six mois, peut-être plus, étaient passés. Combien de fois rejoueraient-ils cette partie d'échecs ? Lorelei passa ses mains sur son visage, et essaya d'oublier ces pensées négatives. Lui ne semblait pas se lasser.
- Tu veux refaire une partie ?
- Je ne sais pas.
Il l'observa un instant.
- Tu as des questions, n'est-ce pas ?
- Bien sûr. Mais je ne vous livrerai rien pour avoir des réponses.
- J'imagine que tu ne veux même pas savoir ce que deviens ton ami ?
Son regard félin plongea sur elle, et la terrienne se crispa immédiatement. Si, elle voulait savoir.
- Il est en vie, donc.
- Je ne m'avancerais pas jusque-là.
Vivant, mort ? Schrödinger eut été fier de lui. Comment pouvait-il être vivant et mort à la fois ? Il avait parlé de Karl au présent, comme s'il était vivant, mais se rétractait immédiatement. Lorelei grimaça. Il était insupportable.
- Que veux-tu savoir ? demanda Dessler, mielleux, en s'adossant à sa chaise.
- Je sais ce que vous essayez de faire. Ne comptez pas sur moi.
- Allons, allons … Tu pourrais même le voir, si tu coopérais.
- Avec vous ? répliqua-t-elle avec un sourire moqueur. Bien tenté.
L'homme croisa ses mains, et y posa son menton, les yeux clos, un léger sourire aux lèvres.
- Sur ta planète, à quoi ressemble le système de gouvernance ?
Elle croisa les bras sur sa poitrine, et le regarda de haut.
- Qu'est-ce que cela peut vous faire, vous avez attaqué de toute façon …
- On ne sait jamais. Peut-être qu'une fois qu'on aura pris ta planète, on voudra vous permettre d'y rester.
Les mâchoires serrées, Lorelei inspira pour parvenir à prendre sur elle.
- Votre dirigeant obtient son pouvoir de façon héréditaire ? Si ce n'est pas le cas, cela explique peut-être votre retard technologique …
Agacée, elle soupira. Il ne savait pas comment fonctionnait le système terrien, certes. Mais il était franchement loin des faits, et ça démangeait cruellement Lorelei de lui expliquer que la politique terrienne était non seulement très éloignée de sa vision, mais également bien plus complexe qu'il ne semblait le penser. Et bien plus juste, aussi. Un soupir lui échappa, et elle s'efforça de ne pas laisser paraître son dédain quand elle lui répondit.
- Nous avons différents états qui cohabitent. Nous n'avons pas de gouvernance centralisée.
Il parut étonné, mais laissa échapper un sourire.
Un frisson remonta sa colonne vertébrale à une vitesse hallucinante : la terrienne avait cédé, et elle était terrifiée d'avoir à lâcher du terrain. D'un autre côté, elle voulait savoir ce qui était arrivé à Karl. Elle avait réfléchi. Rien ne l'empêchait de lui donner des informations de surface, qui ne lui permettrait pas de prendre quelconque avantage sur ses compatriotes …
- Comment cela se fait-il que vous puissiez vivre en paix ?
- Les fortes relations diplomatiques que les différents pays entretiennent nous garantissent la paix tout en leur permettant de conserver leurs identités et cultures.
Ils échangèrent un moment, la jeune femme semblant le faire à contrecœur. Elle voulait savoir comment allait Karl, espérant qu'il soit lui aussi vivant. Peut-être avait-il aussi peur qu'elle, seul dans une cellule …
- Tu voulais voir ton ami, n'est-ce pas ? interrompit-il soudain le flux de la discussion.
Se contentant de le fixer un instant, Lorelei se mordit l'intérieur de la joue. Dessler se leva, et la regarda en souriant.
- Viens.
Doucement, elle se leva, et hésita encore un instant à le suivre. Ses gestes n'avaient aucune fluidité, elle avait l'impression de grincer comme une porte mal huilée. Elle dût fermer le poing et le serrer sur lui-même pour s'éviter de trembler. Un sentiment étrange l'étreignit quand elle s'avança, comme si elle pouvait le sentir caresser ses cheveux avec douceur et mesquinerie simplement par son regard.
Elle avait si peur de le voir lui tendre un piège qu'elle n'osait qu'à peine le suivre. L'homme se laissa escorter par trois de ses gardes du corps, trois soldates en uniformes l'ayant attendu devant la porte de la cellule de la jeune femme, qui prirent soin de les encadrer tous deux pour exclure tout risque. Exclure tout risque dans des couloirs vides, qu'ils parcoururent à un rythme soutenu. Là où Dessler avançait sans se préoccuper de ce qui l'entourait, feignant d'être las de ces couloirs qu'il connaissait par cœur à force de les traverser, Lorelei parcourait des yeux l'ouvrage doré des gravures incrustées dans les murs, le moindre pan de tissu des rideaux, étudiant tout ce nouvel univers avec une curiosité à peine retenue par sa crainte de mourir. Sans trahir son émerveillement devant ces formes qu'elle ne connaissait pas, la jeune femme essayait de tout retenir, de tout inscrire dans sa mémoire, pour se souvenir avec exactitude des motifs et des couleurs si différentes de ce qu'elle avait pu voir sur Terre. Ils empruntèrent plusieurs ascenseurs, pour enfin atteindre une porte. Les corridors qu'ils venaient de traverser étaient légèrement différents de ceux qui avoisinaient sa cellule : plus clairs, il y faisait soudain plus froid à mesure qu'ils s'approchaient de la porte. L'odeur de formol aussi s'était accentuée.
Le dictateur actionna la commande, et le panneau coulissa, laissant entrapercevoir derrière un passage large de deux mètres ou presque, un panorama sur des vitres. Ces vitres devaient être des murs de cellule, de ce que la terrienne pouvait comprendre.
Avec un sourire, il l'invita à passer avant lui, la laissant entrer seule dans la galerie. Le détaillant un instant du regard, elle hésita, craignant qu'il ne l'enferme là et ne l'abandonne dans une sorte de cage blanche. Mais elle finit par avancer, en grimaçant, voyant le sourire goguenard qu'il affichait. De ce qu'elle avait pu apprendre sur lui, il n'aurait probablement pas souri ainsi s'il lui préparait un piège. Mais la captive avait l'impression qu'il pouvait être si imprévisible …
Elle fit quelques pas dans la galerie, puis entendit les siens qui s'approchaient. Déjà rassurée de le savoir dans la même pièce, Lorelei inspira, sentant ses tempes battre plus vite qu'elles ne l'avaient jamais fait. Un pas en avant, et elle s'approcha des vitres. C'étaient bel et bien des cages, comme des cellules d'hôpital psychiatrique.
Un mauvais pressentiment la saisit, et l'angoisse monta progressivement. La première était vide, mais alors qu'elle s'avança vers la deuxième, elle identifia une forme, plus sombre, se détachant sur le fond blanc de cette cage.
Croyant à peine ce qu'elle était en train de voir, la jeune femme posa une main sur le verre la séparant de la cage, et scruta l'intérieur.
Une silhouette maigre, les joues creusées, et les yeux hagards la fixait de l'autre côté de la vitre. Un frisson parcourut toute son échine. La chose tremblotait par moments, secouée par de petits soubresauts successifs. Ses yeux s'écarquillèrent, et aucun mot ne parvint à sortir de sa bouche. Elle tremblait de plus en plus fort, rongée par la colère, par cette rage sourde qui bouillonnait en elle, et qui ne s'en irait pas, qui ne s'en irait jamais.
Elle frappa du poing contre la vitre.
- Karl !
Son poing tremblait, crispé sur lui-même. La silhouette ne bougea même pas, lorsqu'elle eut frappé. La bouche tordue par une grimace de rage, elle se retourna vivement, et dévisagea le tyran, qui avait attendu avec intérêt sa réaction.
- Que lui avez-vous fait … ?
Dessler resta insensiblement sérieux, posant sur elle un regard méprisant, et s'amusant de sa colère.
- Disons que vous avez eu une chance que votre ami n'a pas eue, répliqua-t-il.
- Dites-moi ce que vous lui avez fait !
Un léger sourire, empreint de cruauté, parvint à se frayer un chemin sur son visage. Lorelei, elle, concentra tout ce qui lui restait de bon sens pour ne pas lui sauter à la gorge. Convoquant toute sa patience, elle se retourna vers Karl, et essaya de l'appeler.
Sa voix se brisait par instants, et elle eut beau cogner contre la vitre pour espérer le faire réagir, rien n'y fit.
Les deux mains appuyées contre la vitre, elle le détailla avec horreur, cherchant sur son ami la trace d'une étincelle de vie, d'intelligence. En silence, elle tentait de contenir son dégoût, aussi bien à l'égard l'homme devenu monstre derrière la vitre, que pour le démon déguisé en homme qui se trouvait derrière elle.
- Karl … répond-moi …
L'homme qui avait fait son service sur le HJV5 quelques mois plus tôt n'était plus qu'une sorte de loque humaine : des tracés d'incisions et des chiffres avaient été mal effacés sur sa peau ; ses cheveux et sa barbe avaient été rasés, probablement pour faciliter les opérations ; des lambeaux de peau lui manquaient ; et ses pommettes déjà saillantes étaient si émaciées qu'on devinait sans peine les os sur lesquels la chair était posée.
Karl …
Elle posa son front contre la vitre, essayant de ne pas pleurer, de rage. Les yeux fermés, la terrienne chercha à effacer de sa mémoire l'image de son ami, de ce qui restait de lui. L'homme qu'elle avait connu avait complètement disparu. Celui qui avait pu être si loquace et si doux par le passé, cet homme qu'elle admirait tant, il semblait maintenant privé de forme, de substance et de pensée. Comment un si brillant géologue pouvait être réduit à …
Quand elle rouvrit les yeux, elle recula de stupeur, ne s'attendant pas à trouver Karl en face d'elle. Il s'était levé, et la regardait, ses yeux sans vie la fixant avec une attention dévorante.
Sa peau était pelée, de multiples coupures tailladaient ses joues, et certaines, restées ouvertes trop longtemps, s'étaient mêmes infectées, créant de petites taches pourpres à peine discernables à la lisière des plaies. Ses bras étaient brûlés, des parties de son buste couvertes de cloques ou de bubons informes. Qu'avaient-ils testé sur lui ? Des armes chimiques, des maladies infectieuses ?
Puis soudain, un rictus déforma son visage. Il se mit à hurler comme un damné.
Une vague brûlante et fourmillante déferla dans ses jambes : Lorelei bondit en arrière par réflexe, et chuta, s'emmêlant elle-même les pieds. Une main plaquée sur la bouche pour s'empêcher de hurler, elle tremblait de terreur, d'une peur si profonde qu'elle sentit tous ses membres l'abandonner, saisie soudain par un froid intense.
Il hurlait des sons privés de sens, et on n'aurait su dire ce qu'il voulait exprimer. Ses prunelles foncées trahissaient une rage insondable, et une peur aigüe, que dominait une folie inexprimable.
Lorelei se sentait fondre, implorant n'importe quoi de lui permettre de mourir sur-le-champ, d'empêcher ce cauchemar de continuer.
Un sursaut brusque la fit trembler : deux mains s'étaient refermées sur ses bras, pour la soutenir.
- Il ne peut rien te faire.
Dessler, agenouillé derrière elle, la soutenant avec douceur, lui avait soufflé cela sans qu'aucune méchanceté ne ternisse sa voix.
- Lâchez-moi ! hurla-t-elle, ivre de rage.
Elle le repoussa avec force, et se dégagea de son emprise d'un violent coup d'épaule. Se redressant tant bien que mal, elle lui fit face, et lui jeta un regard débordant de dégoût.
- Vous êtes un monstre ! Vous n'avez pas le droit !
Ses poings serrés tentaient avec difficulté de retenir sa colère bouillonnante.
D'un geste méprisant, il épousseta sa manche, et soutint son regard.
- Ç'aurait pu être toi dans cette cellule.
- J'aurais cent fois préféré y être que de vous supporter.
Un sourire revint sur son visage.
- Nous avions besoin d'un cobaye en laboratoire, et d'un otage pour entamer des discussions. Mes soldats vous ont réveillé sur le trajet : ton ami a cherché à les attaquer, tu n'as pas bougé. Le choix était vite fait.
- Ce n'est pas vrai …
Elle ne s'en souvenait absolument pas.
- Tu peux te féliciter de ton pacifisme à toutes épreuves, ça t'a sauvé la vie.
La jeune femme, électrisée jusqu'au bout des doigts, bondit en sa direction et agrippa agressivement son costume, le forçant sous l'impact à reculer d'un pas.
- Vous …
Armant son poing pour le frapper, elle fut soudain rattrapée, et tirée en arrière par l'un des gardes du corps du monarque.
- Ne lui faites aucun mal, ordonna-t-il.
Il s'approcha doucement, et enroula autour de son doigt une mèche de cheveux. Lorelei se dégagea d'un mouvement de tête brusque.
- Ramenez-la dans sa cellule.
L'entraînant de force à l'extérieur, les gardes quittèrent la pièce. Dessler jeta un regard à Karl, qui s'était à nouveau effondré dans sa cage. Il fronça le nez, lui aussi dégoûté par ce qui restait de cet être humain, et quitta la pièce aux odeurs de formol.
Des cauchemars la taraudèrent encore et encore, la tourmentant de longues nuits durant.
Le gamilien ne s'était pas excusé du sort qu'il avait réservé à Karl. A vrai dire, il ne s'était que peu préoccupé du sort des otages. Il y en avait eu d'autres, depuis le HJV5, leurs bases de données ne s'étaient pas constituées seules. Quelques cadavres étaient parfois récupérés dans l'espace à l'issue d'un combat. C'était quand le HJV5 avait été pris d'assaut, et qu'on lui avait annoncé qu'ils avaient fait deux prisonniers, vivants, qu'il avait insisté pour que l'un serve aux laboratoires, et que l'autre échoue au Palais pour essayer d'entamer une discussion.
Qu'elle le traite de monstre l'avait mis en colère. Il n'avait pas besoin d'une contestation supplémentaire, il en avait déjà trop affronté dans le quotidien politique de son gouvernement. L'homme avait sérieusement pensé à la faire exécuter.
Puis finalement, y avait renoncé.
Il brûlait d'envie de voir Lorelei mourir d'asphyxie, ou de chuter, une corde autour du cou. Mais il savait qu'elle pourrait lui être utile à un moment ou à un autre, et préférait garder cet as vêtu de blanc dans sa manche.
Le tyran était revenu la voir, dès le lendemain. Il ne comptait pas fuir. Elle non plus.
Il avait apporté le plateau de jeu, encore une fois.
- Vous avez perdu.
La jeune femme avança son pion sur le plateau, et celui-ci afficha les scores.
Le gamilien n'avait plus rien à lui faire miroiter pour lui extorquer des informations. Il allait juste continuer à venir la voir, et reprendre cette partie encore et encore.
Dans la vraie vie, il ne pouvait pas perdre. Et Lorelei était son pion, un atout peu utile au premier abord, mais il le savait, qui se révèlerait indispensable.
Maintenant que j'ai fini, il faut reconnaitre qu'une des choses qui m'a été le plus difficile, ça reste le fait de devoir faire avancer un scénario avec deux personnages qui ne savent pas parler ensemble. Et comme Lorelei est littéralement en cage, faire avancer par action, ça n'a pas été possible.
La prochaine fois, ce sera plus joyeux, promis ^^
