Chapitre 4


Le plateau de jeu posé sur la table fit grimacer Lorelei. Encore …

Il lança la partie, et ils jouèrent quelques temps. L'homme profitait souvent de ces rares moments pour essayer d'établir le dialogue. Elle avait cédé une fois, il pouvait parvenir à la faire parler de nouveau. Même s'il n'était pas d'un naturel excessivement patient, il était joueur, et ne doutait aucunement de ses capacités à obtenir d'elle des informations.

La jeune femme lui répondait à peine quand il l'interrogeait. Elle comprenait petit à petit comment fonctionnait le système gamilien à travers ses paroles, et préférait ne lui poser aucune question, pour éviter qu'il n'exige des réponses aux siennes. Mais contrairement à lui, la terrienne commençait à se lasser atrocement de ce jeu auquel ils jouaient encore et encore … Non pas que cette sorte d'échecs lui déplaisait, mais ils en étaient peut-être à plusieurs centaines de parties, depuis qu'elle était arrivée. Et elle aurait préféré varier les jeux plutôt que d'escrimer sa patience contre ce plateau immuable, encore et toujours.

Il gagna une nouvelle fois. Elle était distraite, et n'était pas aussi attentive aux failles qu'il pouvait ouvrir dans son propre jeu qu'à l'accoutumée.

Poliment, elle le félicita. Perdre n'avait aucune importance pour elle, mais il parut au tyran qu'elle était particulièrement pensive quand elle l'avait complimenté, et qu'elle était concentrée sur quelque chose de tout autre.

- Vous n'auriez pas un jeu de cartes, par hasard ?

- Des cartes ?

Ils ne se servaient plus du traducteur depuis plusieurs mois déjà, la jeune femme ayant, par la force des choses, appris très rapidement le gamilien pour éviter de se faire avoir par des inadéquations entre les concepts qu'ils partageaient. Mais quelques fois, les incompréhensions subsistaient. Souvent sur des sujets très simples, d'ailleurs.

- C'est principalement à cela que l'on joue, ici, répondit-il en désignant le plateau. Je suppose que tu ne parlais pas de plans géographiques, qu'est-ce donc que ces « cartes » ?

- Sur Terre, on emploie parfois des jeux de cartes pour s'occuper. Je crois que les plus anciennes formes remontent à une ancienne dynastie chinoise, mais la version la plus répandue actuellement est celle employée plus tard dans les sociétés occidentales.

- En quoi cela consiste-t-il ?

- En un jeu de cinquante-deux cartes illustrées différemment et avec une hiérarchie particulière.

Son intérêt piqué, l'homme fut assez curieux de comprendre comment étaient ces objets, et en quoi ils pouvaient servir de jeu.

- Je suppose que vous avez développé des jeux en vous servant de ces objets ?

Un sourire amusé effleura le visage de la terrienne.

- Oui. Il y a même de nombreux jeux différents, avec des variantes selon les endroits.

Dessler attrapa le plateau holographique, ferma l'interface, pour afficher un autre écran, et tendit un stylet à la jeune femme.

- Montre-moi à quoi ça ressemble.

Elle attrapa le stylet, et fit quelques croquis sur le plateau holographique. Comme cela lui prit un peu de temps, l'homme se leva, et jeta un œil par la fenêtre, observant sa capitale qui s'étendait devant lui. Une grimace maussade s'installa sur son visage : son rôle de monarque n'était pas facile tous les jours, et il y avait tant d'autres problèmes à régler …

Puis il revint vers Lorelei, et observa ce qu'elle écrivait : elle avait fait des schémas assez simples, mais elle avait instinctivement écrit en anglais sous ses croquis, et il n'en comprenait pas un mot.

- Qu'est-ce que ça veut dire ?

Il le lui demanda en se penchant légèrement par-dessus sur son épaule et en lui indiquant une phrase inscrite sous un rectangle, dans une graphie droite et bouclée.

- Oh, juste que les figures varient d'une carte à l'autre. Désolée, je lis encore mal votre langue, ajouta-t-elle avec un bref sourire.

- Dis-moi, je les traduirais.

L'homme écouta un moment ses explications, et pensa qu'il ne serait pas difficile de trouver quelqu'un dans le palais qui serait capable de créer de tels objets.

- Et ça ? demanda-t-il en pointant un gribouillage informe qu'elle avait réalisé dans un des rectangles.

- Euh … Certaines figures sont des personnages-types, mais mes compétences en dessin se limitent là …

Un petit rire moqueur lui échappa : son dessin était vraiment raté.

- Donc, tu m'as dit le Roi, la Reine, et le serviteur, c'est ça ?

- On appelle ça un « valet », en anglais, mais oui, c'est ça.

Il ferma l'interface avec un sourire. La terrienne, elle, le fixait avec moins d'animosité qu'à l'accoutumée. Le gamilien réalisa qu'il s'était peut-être laissé emporter par son attrait pour les jeux de logique. Mais d'autre part, il avait terriblement hâte de comprendre ce nouveau système ludique … Peut-être que les terrons n'étaient pas aussi arriérés qu'il pouvait sembler, après tout.

- Je vais m'occuper de ça. On verra bien si ce jeu est si passionnant que tu me l'as décrit.

- J'ai dit passionnant ? sourit Lorelei, provocatrice. J'ai juste hâte de vous voir perdre à chaque fois, c'est tout.

Des étincelles étaient presque sensibles dans l'air autour d'eux. Les lèvres du dictateur s'étirèrent en un sourire narquois. Elle était bien sûre d'elle … L'homme ferma les yeux, amusé, ne laissant qu'à peine échapper un faible ricanement. Ils verraient bien qui remporterait cette manche …

Après l'avoir brièvement salué, il tourna les talons et passa la porte. Lorelei, assise dans sa chaise, appuya son dos contre le dossier, et leva le visage vers le plafond en soupirant. Elle sentit son souffle effleurer ses lèvres gercées, les yeux clos. Pourrait-elle lutter éternellement contre l'ennui … ?


Dessler avait préparé un mémo à partir des informations que la jeune femme lui avait remises, et les transmit à l'une des personnes de sa suite, pour qu'elle s'occupe de lui réaliser un jeu de cartes. Il les reçut quelques jours plus tard, emballées dans un étui, qu'il ouvrit seulement pour vérifier qu'il avait toutes les cartes. Puis il les amena à Lorelei, dont le visage s'éclaira d'un sourire un peu fanfaron quand il les lui remit.

Assis dans une chaise, le dictateur l'observa ouvrir l'étui. Elle se saisit des cartes, et les passa rapidement en revue : même si les motifs inscrits sur les rectangles rigides se rapprochaient par beaucoup d'aspects de l'esthétique gamilienne, elle était tout de même heureuse de voir quelque chose qu'elle connaissait.

Un jeu de carte pouvait-il sauver des vies ? La sienne, probablement.

- Elles sont superbes, le remercia-t-elle, tout de même consciente que c'était grâce à lui qu'ils allaient enfin changer de jeu.

- Elles te plaisent ? C'est comme ça que tu me les avais décrites, n'est-ce pas ?

- Tout à fait. Je ne sais pas qui les a décorées, mais vous avez un très bon artiste, sourit-elle.

En effet, on ne pouvait nier que les illustrations étaient magnifiques : si les symboles avaient été stylisées à la façon de l'art gamilien, les figures étaient de véritables œuvres d'art miniatures, ressemblant par quelques facettes à de l'art nouveau croisé avec les codes de l'esthétique gamilienne, avec un petit côté futuriste. Ça changeait du jeu qu'ils avaient sur le HJV5, tout droit sorti de la grande distribution …

- Alors, quel jeu nous montres-tu ?

Un sourire s'esquissa sur le visage de l'otage. D'un geste presque parfaitement assuré, elle étala les cartes sur la table. Maëlle adorait les tours de magie, et lui en avait appris un ou deux.

- Juste avant de vous apprendre un jeu … Vous voulez bien prendre une carte ?

Intrigué, le gamilien attrapa un des rectangles cartonnés, et le regarda un instant, tandis qu'elle reformait un paquet.

- Ne me la montrez pas. Tenez, remettez-la dans le paquet.

Les yeux de Lorelei pétillaient : elle avait vraiment hâte de voir sa réaction, et de se moquer de lui. C'était un peu mesquin, mais c'était de bonne guerre après tout ce qu'il lui avait dit, non ?

Le tyran glissa sa carte dans le jeu, et la jeune femme les battit quelques secondes. Puis elle coupa le paquet en deux, et en étala la moitié sur la table.

- Vous voyez votre carte ?

L'homme inspecta du regard les différentes illustrations, avant de réprimer un sourire moqueur.

- Elle n'y est pas. Tu te serais trompée ?

- Peut-être. A moins …

La terrienne fit glisser l'autre moitié du paquet, qu'elle avait gardé dans sa main, pour faire un éventail, le dos des cartes face au gamilien.

- … Qu'elle soit ici ?

Une seule carte était face visible dans le paquet, et Dessler, bien qu'il tentât de ne pas laisser paraître sa surprise, écarquilla les yeux.

La jeune femme attrapa la carte, et regarda ce que c'était.

- Ça a l'air d'être ça … sourit-elle en reposant le Roi de Trèfles sur le paquet.

Reconnaissant qu'elle l'avait eu, il l'applaudit du bout des doigts.

- Bravo. Comment tu as fait ? lui demanda-t-il, curieux.

Moqueuse, Lorelei mélangea ses cartes.

- C'est un secret. Alors, un jeu, ça vous dirait ?