Chapitre 5
La jeune femme était accoudée pensivement à la fenêtre, observant les allées et venues des vaisseaux qui survolaient Baleras. Elle avait une vue assez peu intéressante depuis la fenêtre, mais elle devait s'en contenter. Après tout, elle n'avait pas loué une cabine panoramique dans le palais de Dessler : elle en était l'otage, et elle devait bien s'attendre à ce que la prison qu'on lui réservait ne soit pas luxueuse.
Même si sa geôle était bien loin de ressembler à une prison …
La porte s'ouvrit, et la militaire reconnut le bruit des bottes sur le dallage du sol. Elle serra les dents : que lui voulait-il, encore ? Ces derniers jours, il lui avait paru plus enjoué que d'habitude, comme s'il préparait quelque chose qui ne serait profitable qu'à lui.
En manipulateur, il ne laissait que peu transparaître ses pensées ; mais l'instinct de survie de la jeune femme ne pouvait s'empêcher de déceler certains changements dans son attitude, même minimes. Un sourire particulièrement malsain, ou un regard brillant de convoitise ne lui échappaient plus. Elle se savait menacée, et le moindre détail lui faisant transparaître sa propre vulnérabilité se devait de lui apparaître. Elle avait bien conscience de n'être qu'une poupée, qu'un jouet entre les mains du monarque. Depuis plus d'un an maintenant qu'elle le voyait régulièrement, la terrienne avait dû apprendre à s'adapter à ses humeurs et à son bon vouloir. Ce n'était pas pour autant qu'elle lui obéissait au doigt et à l'œil, lui faisant bien savoir quand elle s'opposait à ses méthodes, mais elle commençait à saisir la façon qu'il avait de se comporter.
- Tu admires la vue ? ricana-t-il en s'approchant.
- Bien sûr que non, vous ne voyez pas que je suis en grande discussion avec Victor Hugo en personne ?
La référence lui échappa, mais il s'amusa tout de même de son âpreté. La jeune femme le distrayait énormément. Peu de gens lui tenaient tête de la sorte, tous rampant à ses pieds. En un sens, ça lui déplaisait de la voir s'opposer sans cesse à lui, mais d'un autre côté, il trouvait cela amusant, donc il laissait passer.
- J'ai une bonne nouvelle pour toi.
Surprise, elle lui fit face, plantant un regard méfiant dans le sien.
- Laquelle ?
Il réprima un sourire, néanmoins joyeux d'avoir piqué sa curiosité. Conservant son calme et son attitude majestueuse, il s'adossa nonchalamment au mur.
- Tu vas exceptionnellement pouvoir quitter ta prison.
- C'est trop d'honneurs, Monsieur, mais que vaut la peine de cette attention ?
Son ton ne le trompait pas. La prenant de haut, il la dévisagea un instant avant de lui répondre.
- Il y a une fête au palais ce soir. Je compte sur ta présence.
Il prit une mèche de ses cheveux entre ses doigts gantés.
- Je te ferai apporter des vêtements plus adaptés. Tu as intérêt à être irréprochable, ou tu sais très bien ce qu'il pourra t'arriver.
S'écartant d'un pas, elle lui jeta un regard assassin.
- Pourquoi avez-vous besoin que je sois là ? Je ne suis pas un otage, une prisonnière de guerre ?
- Si, bien sûr. Mais tu vas m'être très utile, toute otage que tu es.
- Vous voulez vous servir de moi dans quel but ?
- Tu ne seras pas présente à la réception comme otage, ce soir.
Un sourire victorieux éclaira son visage.
- J'ai rarement rencontré ambassadeur plus disposé à m'aider …
- Je n'irai pas.
- Comment cela ?
Lorelei prit une inspiration, et répliqua, les dents serrées :
- Je suis scientifique embarquée dans un corps d'armée, pas politique. Il est hors de question que je vous serve à légitimer je ne sais quoi dans votre façon de gouverner.
Son sourire s'étendit plus largement encore.
- Je ne t'en laisse pas le choix. Tu représenteras ta planète ce soir, et je compte bien sur toi pour me permettre de faire croire à tous que l'adaptation de Terron aux besoins des gamiliens est basée sur un accord entre les Terrons et Gamilas.
Elle le dévisagea sans mot dire pendant quelques secondes. Il la mettait vraiment hors d'elle.
- Qu'est-ce qui vous fait dire que je ne vais pas démonter votre plan ?
- Tu tiens à la vie, n'est-ce pas ?
Avec de tels arguments, il était bien difficile de répondre … Lorelei serra les poings, dardant sur l'homme un regard incendiaire. Lui, il semblait follement s'amuser de la voir bouillir ainsi.
- Tu seras une ambassadrice très convaincante.
Il effleura sa joue, ce qu'elle ressentit comme un geste extrêmement rabaissant, puis il tourna les talons.
- Un soldat viendra te chercher avant la réception, ajouta-t-il avant de passer la porte.
La militaire sentit ses poumons se gonfler, de colère, et elle se retint de hurler de rage, se contentant de frapper du poing sur la table.
Elle passa la journée à tourner en rond dans sa cellule, essayant de réaliser ce qui allait lui arriver. Elle n'avait aucune envie d'aller jouer à faire des ronds de jambe devant tous le gratin gamilien, et encore moins pour aider leur Empereur détestable à conquérir sa planète. Quelques heures avant que la nuit ne tombe, une jeune fille Zaltzi entra dans la pièce. Elle devait avoir à peine plus de dix-huit ans, et semblait d'une timidité maladive, sûrement parce qu'elle s'était astreinte à être considérée comme une race inférieure.
- Bonjour Madame, se présenta la jeune femme, Je vous apporte la robe que son Altesse voudrait que vous portiez pour la réception de ce soir.
Lorelei s'approcha, et lui sourit.
- Tenez, dit-elle en lui tendant le tissu plié. Je suis là pour vous servir de camériste, si vous avez besoin.
- Merci beaucoup, mais je ne compte pas y aller.
- Comment ? Son Altesse a beaucoup insisté, vous savez.
- Il vous a fait des menaces ?
La Zaltzi parut surprise quand elle la vouvoya. Mais elle tenta de ne pas le laisser voir, et hocha négativement la tête.
La terrienne la dévisagea un instant, et soupira, anxieuse du mal que Dessler pourrait faire seulement pour la menacer. Elle prit la robe, hésitante, puis défit les fermetures qui retenaient celle qu'elle portait. Le tissu blanc tomba au sol avec un bruit étouffé. La jeune femme passa l'autre robe, plus longue que la précédente. La jeune fille l'aida à la mettre, et ajusta certains ourlets.
- Elle vous va très bien, sourit l'adolescente.
Lorelei n'était pas du même avis, très peu à l'aise dans ce genre de vêtements. Ce que sa blouse blanche lui semblait loin ! Habillée de dentelles anguleuses, il lui semblait plus être dévêtue qu'autre chose. Elle enserra ses bras avec ses mains, comme pour se donner l'impression de se cacher.
- Je ne peux pas y aller, je …
Elle se coupa, n'étant pas sûre que la jeune fille sache qu'elle n'était pas ambassadrice mais prisonnière politique.
- Bien sûr que si, rit doucement l'adolescente. Tenez, il m'a aussi donné ça pour vous, je vais vous coiffer.
La forçant à se tourner et à s'assoir, elle se plaça derrière Lorelei, et sortit du petit étui qu'elle lui avait montré une pince à cheveux fleurie. Elle lui tressa rapidement quelques mèches de cheveux, semblant être fortement habituée à l'exercice, et accrocha la pince dans les petites nattes qu'elle avait formé.
- Vous êtes superbe, sourit la jeune fille. Je vais vous laisser, passez une bonne soirée.
- Vous aussi, murmura Lorelei, terriblement angoissée.
L'adolescente passa la porte, et la terrienne se retrouva seule avec son anxiété. Par habitude, elle pianota sur la table pour essayer de faire passer l'appréhension. Malgré l'absence de sons différents, la rigueur musicale de Bach lui fit oublier quelques secondes à quel point elle s'était embourbée dans un piège sans fond.
La porte s'ouvrit, et un soldat la pressa avec moins de patience que la jeune Zaltzi à le suivre. S'exécutant à regret, la militaire le suivit dans tout un dédale de couloirs, jusqu'à une porte gardée par quatre soldats. Ils entrèrent, et se trouvèrent alors dans une antichambre, ouverte sur un paravent cachant le salon qui se trouvait derrière. De l'autre côté, on entendait des voix.
- Attendez ici, ordonna le soldat, avant de tourner les talons et de repasser la porte.
Se trouvant à nouveau seule, la jeune femme parcourut du regard l'endroit qui l'entourait. La pièce contenait quelques sièges, mais ce qui l'attira finalement, ce furent les voix qui atteignaient l'antichambre. Elle reconnut sans peine la voix du dictateur, qui était toujours aussi cassant qu'à son habitude, mais entendit également la voix d'une femme. Par curiosité, elle jeta un regard par l'encadrement caché derrière le paravent. Il y avait des miroirs, dans la pièce de l'autre côté, et l'un d'eux lui renvoya l'image de Dessler, qui parlait avec un hologramme à taille humaine. C'était une femme magnifique, au visage qui lui parut très doux. Ses cheveux étaient immenses, et sa rigidité lui assura immédiatement qu'il s'agissait d'une personne maniérée. Ils parlaient un langage qu'elle ne comprit pas, mais la terrienne eut énormément de mal à détacher son regard de la jeune femme. Elle était si belle …
Dessler parut en colère, et effleura la joue de la jeune femme, gardant lui aussi son calme, et son attitude maniérée. De peur d'être vue, Lorelei recula dans l'antichambre, un peu honteuse de s'être laissée emportée par sa curiosité. Quelques secondes plus tard, les pas de Dessler se rapprochèrent du paravent. Toujours anxieuse, la militaire attendait, debout au centre de la pièce, les yeux rivés sur le sol.
- Tu es là …
Il semblait s'être rappelé à l'instant que la terrienne devait le rejoindre. Relevant les yeux d'un coup, terriblement mal à l'aise, elle croisa son regard mauve. Celui-ci la dévisagea un instant, surpris de la trouver dans l'antichambre de son bureau. Puis il la dépassa, et ne lui donna qu'un :
- Allons-y.
Figée, Lorelei serra les dents.
- Non.
- Comment cela, non ? gronda soudain Dessler.
- Non, je ne vous accompagnerais pas.
Il revint près d'elle, et la regarda de haut.
- Tu n'as pas le choix.
- C'est de la folie … Je suis soldat membre du corps scientifique embarqué, moi, pas femme politique ! répliqua-t-elle. Je vais faire échouer votre plan lamentablement, et ce sera seulement votre faute. Vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-même.
Elle planta son regard dans le sien.
- Je ne connais ni l'étiquette, ni les règles gamiliennes de politesses élémentaires.
Soudain, il attrapa son visage entre ses doigts gantés, et lui adressa un sourire terrifiant.
- Tu es l'argument qui va me permettre de légitimer aux yeux de mon peuple la conquête de Terron. Personne à part moi n'en connait la véritable raison. Il y a des troubles sur ma planète à cause de cette conquête, que tu vas m'aider à lever. Ta présence est là pour suggérer des accords cordiaux. Je ne te laisse pas le choix.
L'homme desserra son emprise sur l'os de sa mâchoire pour lui caresser doucement la joue.
- Je ne te demande pas l'impossible. Il suffit que tu te taises, et que tu acquiesces bêtement à tout ce qu'ils diront. C'est ce qu'ils font avec moi, tu devrais y arriver.
Son regard était pénétrant, et la frigorifiait.
Il libéra son visage, et lui tendit une main, sévère.
A bout de souffle, elle soutint son regard, et posa le bout de ses doigts dans la main qu'il lui tendait. Il les enferma dans sa poigne, et l'attira à sa suite. Avant de franchir la porte de l'antichambre, il replaça une mèche derrière l'oreille de la jeune femme, et sans qu'aucune émotion ne se trahisse sur son visage, il lui ordonna de sourire.
- Ça te va mieux, ajouta-t-il.
Puis il détourna son regard d'elle, prenant son bras comme s'il était tout à fait normal qu'elle l'accompagne comme représentante lors de l'une de ces soirées politiques tout à fait banales, et qui tendaient tant à l'ennuyer d'habitude.
