Chapitre 7


Une fois n'était pas coutume, Dessler était entré dans la cellule avec un sourire en coin, qu'il essayait de contenir.

Lorelei était assise à la table, pianotant doucement sur le plateau pour faire passer le temps, une inquiétude vague animant ses mains fébriles. Elle n'avait même plus conscience que ses doigts frappaient régulièrement le bois, tant elle était perdue dans ses pensées.

C'était le lendemain de la soirée, un peu tard dans l'après-midi. La lumière dehors déclinait progressivement, et la militaire cherchait désespérément comment s'occuper. Après avoir enchaîné deux séries de cent abdominaux et pris une douche, elle se trouvait complètement désœuvrée. Quand la porte s'ouvrit sur le tyran qui régnait sur Gamilas, celui-ci arborait un léger sourire qu'il peinait à faire disparaître de son visage, et il croisa les yeux de sa captive, qui avait presque sursauté quand le battant avait coulissé. Son rictus amusé s'intensifia, et il prit place en face d'elle à la table.

Assis nonchalamment dans la chaise, il appuya sa joue contre son poing, et la jaugea un instant. Voyant qu'elle ne comptait pas réagir et lui poser de question, son engouement s'affadit un peu, comme s'il était déçu qu'elle ne fasse pas d'effort spécifique pour répondre à sa propre impatience de lui livrer une information, et l'interroger la première.

Lorelei soupira.

- Vous avez profité de l'alcool hier soir ? Parce que vous semblez bien trop enjoué pour être honnête.

Son visage resta aussi neutre qu'à l'accoutumée, ne trahissant rien à part ce sourire qui lui était accroché aux lèvres depuis une bonne minute.

- Tu as eu un franc succès hier soir … commença-t-il, se penchant vers elle en appuyant son menton sur le dos de ses mains croisées. Je te félicite, tu as exactement joué le rôle que tu devais interpréter.

- Je dois être touché par vos remerciements ?

- Tu peux, ricana-t-il doucement.

- Oh, et bien je m'en vois ravie …

Il lui lança un regard agacé, ennuyé par son ton d'éternel reproche. La terrienne n'y répondit pas, elle-même lasse de ce petit jeu. Elle songea un instant qu'il risquait de lui demander à nouveau d'être un pion dans ses plans politiques, et elle se tint prête à le refuser.

Il reprit sa phrase après un instant de silence.

- J'ai cru comprendre que tu t'ennuyais, ici …

- Vous croyez ? demanda-t-elle, soutenant son regard avec une lueur de défi dans le sien.

La jeune femme ne pouvait s'empêcher d'être sur la défensive. Elle ne savait pas ce qu'il lui réservait, et elle n'avait aucune confiance dans les plans étranges du dictateur. Elle s'évertuait donc de lui répondre avec le plus d'aplomb possible, et de conserver une distance avec lui.

Avec un sourire amusé, il ferma les yeux, poussant un soupir exaspéré.

- Viens.

Il se leva soudain, laissant sa cape virevolter dans son sillage. Surprise, il lui fallut une seconde pour réaliser ce qui se passait, ne comprenant pas ses plans. Le tyran pouvait être si déstabilisant et inconstant dans sa façon d'être qu'elle avait beau le savoir, elle ne savait jamais comment réagir.

- Dépêche-toi, l'appela-t-il, sur le point de passer la porte.

Quoi qu'il lui réservât, cela ne semblait pas concerner pour le moment de nouveau des intrigues pour son gouvernement. Cela l'étonnait un peu, mais d'un autre côté, si sa négligence de donner à ses pairs des motifs valables pour la conquête menait à ce qu'il soit renversé, elle, ça l'arrangeait.

La curiosité l'emporta : Lorelei, méfiante, finit par se lever, et lui emboita le pas. Ils empruntèrent un dédale de couloirs, suivis par deux gardes impériaux, qui avaient l'air très sérieux, leurs armes au poing. Elle le suivit dans les corridors du Palais, où il parvenait parfaitement à se repérer, là où elle restait seulement ébahie devant les entrelacs de l'architecture, perdue. Ils ne croisèrent pas grand monde, comme s'il s'agissait d'une aile privée. Ils s'arrêtèrent devant une porte, fermée. Dessler s'approcha du battant, et laissa le scanner oculaire vérifier son identité. Les portes s'ouvrirent, découvrant une large bibliothèque.

Les yeux de Lorelei ne purent s'empêcher de s'écarquiller quand elle vit ce qui se trouvait dans la pièce. Une large salle, aux colonnes dorées percées de rayonnages subtilement décorés de lignes et formes géométriques entrecroisées qui caractérisaient si bien l'actuelle architecture gamilienne.

- Qu'est-ce … lâcha-t-elle en un soupir.

Dessler, qui avait avancé dans la pièce, s'approcha et lui sourit, taquin.

- Tu n'as jamais vu de livres ?

Elle lui jeta un regard en coin, qu'elle voulait réprobateur mais dont il s'amusa.

- Si, j'ai déjà vu des livres, finit-elle par répliquer, exaspérée.

Le dépassant, elle se dirigea vers les rayonnages où s'étendaient des dizaines d'ouvrages, entreposés en rang serrés.

- Où sommes-nous exactement ? demanda-t-elle.

- Une annexe de la grande bibliothèque de Baleras.

Pourquoi était-ce au palais qu'étaient entreposés ces livres ? La terrienne fronça le nez, et parcourut du regard les rayonnages croulants sous les volumes empoussiérés, occupant tout l'espace de cette large pièce. Le sol y était parfaitement propre, là où tous les ouvrages semblaient prendre la poussière. Pour une bibliothèque, ça manquait de monde.

- Pourquoi n'y a-t-il personne d'autre ?

- Elle est fermée au public. Il n'y a que moi qui y ait accès.

- Vous ne voulez pas l'ouvrir ?

- Il y a des ouvrages qu'il vaudrait mieux ne pas lire.

Il posa sur elle un regard lourd de sens. La jeune femme acquiesça doucement, réprimant un ricanement acerbe. La censure devait bien exister, dans un état totalitaire comme celui du gamilien.

Détournant le regard, Lorelei s'avança dans un des rayons, et commença à parcourir les titres.

- Où est la section sur la physique ?

L'homme la lui indiqua, et la militaire s'y aventura d'un pas vif. Explorant rapidement des yeux les livres qu'elle cherchait, la jeune femme en attrapa un, d'une main peu assurée mais trop vivement pour ne pas trahir son excitation.

- Tu sembles plus heureuse de voir ces livres que moi, ricana le tyran, s'approchant de l'étagère devant laquelle la jeune femme s'était arrêtée.

Cessant un instant de feuilleter le volume, Lorelei croisa le regard de l'homme, et inspecta son visage. Il semblait parfaitement serein. Mais attendait-il une réponse ?

- Allez, prends-en un ou deux et lit un peu, puisque ça te plaît tant.

Il lui fit un sourire étrange, puis lui tourna le dos, allant s'installer dans un fauteuil. L'homme adoptait presque toujours la même gestuelle, s'asseyant mécaniquement, croisant les jambes et s'appuyant la joue contre la main.

Poussant un soupir amusé, Lorelei choisit avec soin quelques volumes, et le rejoignit, se posant dans un fauteuil en face du sien.

Confortablement installée, elle put lire tranquillement. Ou presque.

Le livre qu'elle avait pris était à propos de la géologie de Gamilas, et d'autres sur sa structure stratosphérique ainsi que sa composition chimique attendaient d'être lus. Le choix avait été méthodique : la jeune femme avait voulu en apprendre plus sur la planète où elle se trouvait. Elle n'était pas sûre de s'en sortir, mais si elle y arrivait, au moins pourrait-elle aider et être utile. Cependant, une autre personne avait décidé de ne pas la laisser lire en paix.

De son côté, Dessler n'avait pas envie de lire. Il l'avait amenée ici car il avait cru comprendre qu'elle apprécierait de pouvoir apprendre des choses, toute scientifique qu'elle ait pu être. C'était sa manière de lui rendre le service qu'elle lui avait fait la veille, en servant ses intentions politiques. Il avait bien vu qu'elle n'en avait pas du tout eu envie, et que de surcroît, elle l'avait aidé à légitimer la conquête terronienne alors même qu'elle aurait pu préférer protéger son peuple. C'était une maigre compensation, mais il estimait qu'elle le valait bien. S'il pouvait également effacer la rancœur qu'elle nourrissait à son sujet, il l'aurait fait bien volontiers.

Mais le fait qu'elle préfère la compagnie des livres à la sienne le vexait un peu.

- Qu'est-ce que tu lis ?

Retenant un soupir, elle releva la couverture pour qu'il puisse en lire le titre. Géologie de Gamilas.

- Ça t'intéresse ? s'étonna-t-il.

- Oui, répondit-elle fermement.

- C'est ce que tu étudiais sur Terron ?

- Entre autres.

- Qu'est-ce tu faisais d'autre sur ta planète ?

Elle ferma son livre, voyant qu'il n'avait pas l'intention de la laisser tranquille.

- Des sciences.

- C'est large comme domaine.

- Je suis spécialisée en astrophysique analytique, mais j'ai tout de même une formation générale en sciences naturelles et en physique appliquée.

- Ça te sert au quotidien ? ricana -t-il.

- Plus depuis quelques mois.

Il se tut, la fixant du regard. Réprimant l'agacement que lui procurait le reproche, l'homme se contenta de passer à autre chose, comme si de rien n'était.

Mais Lorelei avait déjà replongé son attention dans le volume de géologie.

Il serra les dents, et resta immobile un long moment, les yeux dans le vague, en attendant qu'elle lui accorde à nouveau de l'attention. Il vérifia une ou deux fois sa montre, ayant tout de même plus tard quelques rendez-vous à présider. Puis au bout d'un long moment, il se leva, et s'approcha de la fenêtre, pour saisir quelque chose de plus intéressant que la lecture pensive et calme de Lorelei, qui l'horripilait.

Malgré ce qu'il lui avait dit, ce n'était pas le cas de tous. La plupart de ces livres n'étaient pas cachés du public pour leur contenu, mais plutôt pour leur valeur : c'étaient parfois des travaux centenaires qui s'alignaient sur ces étagères, et si des copies étaient en circulation, les originaux, symboles d'un pouvoir inscrit dans le temps, étaient conservés ici, loin des regards et des mains destructrices.

Mais il savait qu'elle en prendrait soin, et ne voyait pas pour l'instant le besoin de lui en déconseiller la lecture. La terrienne semblait tourner les pages avec tant de précautions …

Quand l'homme se rendit compte de l'heure, cela en faisait déjà deux qu'ils étaient là. Il demanda à Lorelei de le suivre, et lui dit qu'il la ramenait en cellule.

- Prends-en, si tu veux.

Elle sourit en guise de remerciement et attrapa les deux autres volumes sur la tablette à côté d'elle.

- Merci.

- Je ne pense pas pouvoir revenir ici avec toi, mais je peux faire en sorte qu'on t'en amène régulièrement.

- Vous attendez que je recommence à jouer les ambassadrices ? lui demanda-t-elle en le dévisageant d'un œil méfiant.

- Non. Je n'ai rien à te demander de plus.

- Vous êtes sûr ?

Ça l'agaçait énormément de voir à quel point elle se méfiait de lui.

- Ce sera certainement plus enrichissant que de pianoter sur le plateau de cette pauvre table, tu ne crois-pas ? ricana-t-il pour se dédouaner.

La jeune femme jeta un regard sur la pièce, immense et croulant sous les livres.

- Ce serait très aimable de votre part.

Si elle ne pouvait s'empêcher d'être méfiante, la militaire était reconnaissante envers lui de la laisser prendre des livres. Il avait probablement compris à quel point elle s'ennuyait, et le fait qu'il lui permette d'accéder à ces livres lui redonnait un peu d'espoir pour elle-même également : si elle arrivait à revenir sur Terre, pourrait-elle reprendre la place qu'elle occupait auparavant ? Les ouvrages volumineux qu'elle tenait contre sa poitrine ravivaient un peu ses craintes, tout en lui faisant miroiter des possibilités plus rassurantes. Elle mourrait d'envie d'en apprendre plus sur la planète qui la gardait prisonnière, tant par curiosité scientifique, que par instinct de survie. Avoir des connaissances sur cette planète, sa société, ses habitants, lui permettrait peut-être de trouver une place, certes différente de la sienne avant son départ, mais lui donnerait la possibilité de reprendre part dans la société terrestre.

Dessler l'abandonna dans sa cellule, la saluant avec ce continuel sourire méprisant qui l'agaçait vivement. Forte de sa nouvelle permission, la jeune femme s'assit, et dévora les ouvrages qu'elle avait emportés.