Warnings : Faut que je vous prévienne, euh ... d'une tentative de meurtre ?
Et d'un sévère besoin de thérapie aussi.
Chapitre 8
S'il était assez peu disponible pour passer plus d'une demi-heure par jour avec elle, l'homme essayait de l'accompagner à la bibliothèque au moins une fois par mois. Ne voulant pas se sentir dépendante, la jeune femme ne le réclamait pas, mais il n'avait pu s'empêcher de remarquer une lueur surgir dans son regard quand il lui proposait de s'y rendre. Le tyran était toujours surpris des livres qu'elle pouvait parcourir : là où il préférait les récits historiques ou fictifs, Lorelei avait écumé avec méthode tous les ouvrages scientifiques de la bibliothèque. Dans l'année, elle avait pris connaissance de l'entièreté des livres sur la physique, puis ceux d'astronomie ainsi que certains ouvrages de biologie, et avait entamé les volumes portant sur l'histoire gamilienne. Il se disait souvent que la jeune femme n'en aurait pas pour cinq ans de lire l'intégralité de sa bibliothèque, autant de livres y puisse-t-il avoir, car même si les fonds de l'annexe du palais comportaient bien plusieurs milliers de volumes, elle en lisait un nombre hallucinant en très peu de temps.
Ce que Dessler n'arrivait pas à voir, ou du moins qui ne lui permettait pas de remettre en question son étonnement face au nombre de livres qu'elle dévorait, tenait en deux points : le premier, c'était que d'obtenir l'accès à la bibliothèque avait redonné espoir à la jeune femme et qu'elle se sentait obligée d'en apprendre le plus possible pour comprendre cette planète qui l'avait exilée des siens afin d'aider son propre peuple si elle pouvait un jour retourner sur Terre. Le second était que l'ennui qui l'avait dévorée jusque-là, cet ennui gluant et interminable, elle pouvait maintenant ne plus le subir en s'échappant dans les ouvrages gamiliens. Cela faisait plus d'un an qu'elle était sur Gamilas quand elle avait pénétré la bibliothèque. Ç'avait probablement été la pire année de sa vie, sans rien d'autre à faire que d'attendre de devoir subir les humeurs du tyran, et de craindre pour sa vie. Maintenant, à part pour dormir, manger, et faire un peu de sport, la lecture occupait toutes ses journées, du matin jusqu'au soir.
Si elle avait eu un peu de mal à les lire au début, parlant couramment la langue à force de répliquer aux piques de Dessler mais butant néanmoins sur la lecture, la jeune femme comprenait maintenant le gamilien littéraire avec une grande facilité, enrichissant par la même occasion son propre vocabulaire. Il restait toujours des concepts qu'elle ne comprenait pas, et elle en parlait avec le dictateur, ce qui donnait un peu plus d'intérêt aux conversations, à son goût. Le tyran continuait de lui permettre de lire, même s'il n'en paraissait pas toujours ravi.
Mais comme il voyait bien que cela lui faisait plaisir, il la laissait lire autant qu'elle voulait.
De toutes manières, aurait-elle pu faire quoi que ce soit contre lui, avec des livres ?
La nuit était tombée depuis un moment. Dessler était assis dans un fauteuil face au sien, l'ayant regardé lire pendant un bon moment (il avait bien essayé de la tirer de sa lecture, mais la jeune femme lui avait clairement fait comprendre qu'elle était bien plus amusée par un ouvrage sur la civilisation d'Aquarius que par ses piques passives-agressives) avant d'arrêter de l'embêter et de se mettre à rêvasser.
Lorelei releva le visage du livre d'histoire où elle s'était plongée jusqu'alors. Elle s'étonnait de ne pas avoir été interrompue une fois de plus depuis au moins une demi-heure par le tyran. Elle comprit pourquoi quand son regard se posa sur l'homme : il s'était endormi. Un sourire attendri effleura son visage, voyant le sien, presque paisible. Il paraissait tellement moins menaçant, lorsqu'il somnolait de la sorte. Il avait même l'air … triste, en fait. La jeune femme vérifia l'heure qu'il était : il se faisait tard, et elle avait cru comprendre qu'il était attendu pour un conseil militaire.
Posant son livre, Lorelei se leva, et se demanda si elle devait le réveiller. Doucement, elle s'approcha, hésitant encore à le tirer du sommeil. Ses sourcils légèrement froncés lui firent comprendre que sa rêverie ne devait pas être des plus agréables. La jeune femme eut un pincement au cœur. Elle faisait elle aussi beaucoup de cauchemars depuis qu'elle était sur Gamilas.
Doucement, elle posa une main bienveillante sur son bras.
- Excusez-moi … Vous …
Elle ne put finir sa phrase : une main se crispa autour de sa gorge, et même son cri de peur ne put franchir ses lèvres tant elle était comprimée. La terrienne sentit ses pieds quitter le sol, et la panique irrigua soudain tout son corps.
Dessler s'était levé précipitamment, l'étranglant comme par réflexe, par instinct de survie. Elle croisa ses yeux écarquillés, comme s'il était encore à moitié dans son rêve, et aussitôt que leurs regards se rencontrèrent, il la lâcha, comme s'il avait compris qu'il ne dormait plus.
Tombant à genoux en toussant, essayant de respirer à nouveau et de ne pas s'effondrer, Lorelei eut un réflexe désespéré, et s'écarta d'un mouvement précipité du dictateur, trahissant une terreur sans borne.
Lui, il était toujours debout, choqué de son propre réflexe, et il contempla un instant ses mains, qui tremblaient légèrement. Il semblait être dans ses pensées, comme s'il peinait à revenir dans la réalité. Puis quand il referma ses poings, son attention se reporta sur Lorelei.
La jeune femme, incapable de bouger, avait juste plaqué une main sur sa bouche, mais même cela n'avait pas empêché ses larmes de couler. Des spasmes de terreur la secouaient par moments. L'homme lui tendit une main.
- Je suis désolé.
Elle avait eu un mouvement de recul. Une main sur sa gorge pour se protéger, elle hocha négativement la tête.
- Ne me touchez pas, gronda-t-elle, plus morte que vive.
Il s'agenouilla près d'elle, essayant de capter son regard. Transie, la militaire tentait de reprendre contenance, de reprendre son aplomb.
- Je suis désolé, répéta-t-il.
C'était affolant de constater qu'il avait été capable de reprendre la contenance froide et assurée qu'il se donnait de coutume, tandis qu'elle n'arrivait plus à respirer. Il semblait lui en vouloir de ne pas lui donner la réponse qu'il attendait. A moins qu'il ne fût juste inquiet.
Secouant la tête sans vraiment en avoir conscience, la jeune femme ne se sentait même plus présente dans ses membres. Tout son corps agissait sans qu'elle ne s'en rende compte. Quand il tenta d'avancer une main vers elle, elle ne put s'empêcher de pousser un cri et de se mettre à pleurer.
Dessler eut un mouvement de recul, lui aussi terrifié intérieurement de la voir si faible. Il ne voulait pas lui faire de mal, mais il n'avait aucune idée sur la façon de se rattraper.
- Lorelei, je …
- Allez-vous-en ! parvint-elle soudain à crier.
Craignant de la blesser d'autant plus s'il restait près d'elle, il préféra obtempérer, et s'éloigna, se rapprochant de l'entrée, mais ne voulant pas la laisser seule pour autant. Comme il sentait qu'en étant dans son champ de vision, il n'arrangeait pas les choses, l'homme s'engagea dans l'un des rayonnages, au bout duquel une fenêtre lui donnait une vue imprenable sur sa capitale. Il s'en approcha, toujours préoccupé par la jeune femme. Concentrer son attention sur autre chose lui permettait d'arriver à ne pas trop s'inquiéter, malgré la crainte qui le rongeait.
Il ne se demandait pas pourquoi il s'inquiétait ainsi, pourquoi il avait peur pour elle. Il savait juste qu'il ne voulait pas qu'elle le rejette comme elle avait pu le faire.
Il avait fallu du temps à la jeune femme pour reprendre son souffle, arriver à calmer ses convulsions et ses larmes. Elle s'en voulait de ne pas y parvenir, se sentant trop faible, et ayant l'impression de perdre le contrôle, ce contrôle qu'elle était pourtant arrivée à garder pendant plusieurs années. Plus que de Dessler lui-même, elle avait peur de mourir, ou de devenir folle. La mort, elle l'avait déjà côtoyée, en réalité. Maëlle, Norab, mais également la sienne, puisqu'elle savait qu'elle pouvait mourir à tout instant. Mais là, jamais elle n'en avait été aussi proche. Et folle, elle craignait de le devenir, malgré tous les efforts qu'elle faisait.
Peu à peu, elle parvint cependant à calmer sa respiration. La militaire fit de gros efforts pour arriver à reprendre le dessus sur sa peur. Elle avait moins vu la crainte du dictateur après coup que ses mains affolées et prêtes à la tuer. La peur brûlait ses veines, battait à ses tempes avec ce même rythme qu'avaient les moteurs à saccades de la station HJV5, un rythme mécanique mais palpitant.
Parvenant progressivement à reprendre sa respiration, la jeune femme ferma les yeux, et prit de longues inspirations. Au fur et à mesure qu'elle arrivait à retrouver son calme, elle se rappelait des consignes et des exercices faits à l'armée pour contrôler son angoisse. Membre du corps scientifique embarqué, elle n'avait pas forcément la même capacité qu'un soldat à part entière lorsqu'elle devait faire face à la peur. Elle se rapprochait plus d'un civil que d'un soldat, ce qui expliquait aussi sa crise de panique. Terrifiée à l'idée de revoir le dictateur, elle parvint finalement, au bout de longues minutes de lutte, à se relever, et à déambuler un instant dans les rayonnages. Elle s'approcha des fenêtres, et s'y arrêta un instant, contemplant elle aussi la vue.
Son corps ne tremblait presque plus, et elle s'efforçait de rationaliser.
Elle ne devait pas avoir peur. Elle ne devait pas devenir folle.
- Allez Lorelei … murmura-t-elle en anglais pour tenir le choc. Tu ne vas pas te laisser impressionner …
Elle pensait moins ses paroles qu'elle se les disait tout haut pour se soutenir elle-même. Personne d'autre ne pourrait le faire à sa place, de toute façon.
Passant une main sur son visage pour faire barrière et se débarrasser des dernières larmes sur ses joues, la jeune femme se sentit plus calme. Loin d'être rassurée, elle se sentait déjà plus à même de refaire face au gamilien. Elle n'avait pas vu où il était passé, et après presque un quart d'heure de lutte pour reprendre l'ascendant sur son souffle, elle se demanda s'il était vraiment parti.
De quoi avait-il bien pu rêver pour l'attaquer de la sorte ? Elle ne lui aurait pas demandé, mais était en colère contre lui. Mais malgré sa colère sourde, elle savait pertinemment qu'elle ne pourrait pas la laisser exploser, et qu'elle allait devoir prendre sur elle. L'homme était le dirigeant d'une entière planète, en plus d'un empire galactique. Seule face à lui, que pouvait faire un otage sans défenses ?
Ses mains tremblaient. Elle laissa la fenêtre, pour essayer de le trouver dans la bibliothèque.
Le tyran entendit ses pas, et se détourna de la vue nocturne de Baleras qu'il contemplait jusqu'alors.
Leurs regards se croisèrent de part et d'autre du rayonnage de livres. La jeune femme essaya de garder le contrôle sur sa respiration, qui menaçait de s'emballer à nouveau.
- Lorelei ? demanda-t-il sévèrement.
- Ça va, balaya-t-elle, les dents serrées.
Il avança vers elle, et tendit une main pour caresser ses cheveux. Mais elle eut un mouvement de recul, par réflexe.
L'homme n'aurait pas trop su dire pourquoi il avait tant envie de la prendre dans ses bras. Mais au lieu de ça, il la dépassa, et redevint atrocement sérieux.
- Prends les livres que tu veux. Je te ramène dans ta cellule.
Blessée par son comportement soudain très froid, la jeune femme se tendit, retenant son souffle, menaçant de se remettre à pleurer tant elle se sentait instable. Elle serra les dents, et acquiesça, retournant vers les fauteuils pour prendre des livres. Quand la terrienne revint avec les ouvrages qu'elle voulait emporter, le gamilien posa son regard sur elle, la prenant un peu de haut, plus grand qu'elle. Il avança une main, et replaça une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Lorelei avait failli le frapper, mais ne l'avait pas fait, simplement figée en attendant de voir quelle attitude adopter.
Il se pencha à son oreille.
- Je suis désolé.
Une main se glissa dans ses cheveux, et l'espace de quelques secondes, il appuya sa pommette contre sa tempe. Figée, Lorelei n'osa pas bouger, réalisant à peine ce qui lui arrivait. C'était sa façon de lui montrer qu'il avait eu peur pour elle … ou avait-il seulement eu peur pour lui-même ?
Au bout de quelques secondes, il s'écarta d'un coup, et se tourna vers la porte, l'invitant à le suivre. Il fut très froid tout le long de leur marche dans les couloirs, mais elle n'en attendait pas moins de lui. La jeune femme serra les dents, et essaya de prendre sur elle sa peur et sa colère.
Il s'arrêta devant la porte, et l'invita à entrer dans la cellule. La porte se referma derrière elle, sans qu'il ne l'accompagne.
Quelque part soulagée d'être seule, la militaire posa les livres. Elle n'avait plus envie de lire, et avait besoin d'oublier ce qui s'était passé. Alors elle s'enferma dans sa salle de bain, et enchaîna une petite centaine d'abdominaux pour se concentrer uniquement sur la tension dans ses muscles.
Les questionnements qui la harassaient depuis qu'elle était remontée jusqu'à sa prison dans un silence lourd et tendu s'effacèrent quelques instants, mais dès qu'elle s'effondra, épuisée, sur le carrelage, ils revinrent la tarauder.
Mein, Lorelei doit avoir un esprit en titane trempé pour ne pas virer folle. Et je lui souhaite du courage, parce que là où un humain normal se serait excusé de mille façons plus civiles, elle a affaire à quelqu'un qui devrait prendre des cours de rattrapage en relations humaines ...
J'espère que ça vous a plu ^^
