Hey, j'ai rajouté un chapitre finalement, pour clarifier quelques petits points. Il est affreusement long pour pas tant de progrès au final ToT J'étais juste trop impatiente de le mettre en ligne, donc le voilà.
Je ne l'ai donc pas autant corrigé que les autres, ce ne serait pas étonnant qu'il reste quelques erreurs.
Ce chapitre-là ne va pas être très drôle non plus, ni celui-ci ni les suivants, mais promis ça s'améliorera ^^
Chapitre 9
La pilule avait eu du mal à passer. Son cou était resté marqué par ses doigts trop longtemps pour que la jeune femme parvienne à tout supporter. Les traces bleuies étaient restées quelques jours, et la militaire ne parvenait pas à se regarder dans une glace sans se mettre à frissonner désagréablement.
Heureusement qu'il portait des gants …
Elle sentait encore l'impression de ses ongles à travers le tissu contre sa peau, et rien que d'y penser lui donnait le tournis.
Soulevant ses cheveux, il lui arrivait d'effleurer l'endroit où les coutures s'étaient enfoncées dans la peau de sa nuque. Elle se demandait s'il y restait encore une marque …
Devant lui, elle avait fait comme si de rien n'était. Comme si elle était parvenue à en faire abstraction, et à reprendre des conversations aussi fades et factices qu'à l'accoutumée.
Il ne s'était pas laissé avoir par ses mensonges : Dessler avait étonnamment baissé les yeux dès que ceux-ci s'étaient posés sur les marques dans son cou.
Le col de sa robe montait heureusement jusque sur sa peau rougie, masquant une partie des traces pendant les premiers jours. Mais ses mains étaient montées si haut sur sa gorge que le tissu n'avait pu tout cacher. L'homme ne se laissait jamais perturber par quoi que ce soit, d'habitude. Sa réaction avait au moins eu le mérite de rassurer un peu Lorelei sur ses intentions.
Le tyran, s'il était venu la voir avec la même régularité qu'auparavant dans la semaine suivant l'incident, avait subitement arrêté de lui rendre visite.
Lorelei inspira.
Essayer de respirer lui était encore difficile, et elle avait beau s'assurer en passant ses doigts sur sa gorge que son cou était libre de toute prise, cela ne changeait rien. Ses lèvres se mettaient à trembler, et même le contact de ses doigts gelés ne parvenait pas à la rassurer. Alors elle s'efforçait de respirer, et de calmer le rythme incessant de son cœur dans sa poitrine.
Qu'est-ce qui l'avait bien pu prendre ?
Cette simple question amenait dans l'esprit de Lorelei de trop nombreuses angoisses. La terrienne n'était pas sûre de vouloir des réponses. Savoir ne lui aurait fait ni chaud ni froid, en réalité. Mais la terreur dans son regard l'effrayait encore, des jours après.
C'était un accident. Il s'était excusé.
Elle avait eu si peur …
Son impuissance l'avait tétanisée. Elle ne pouvait strictement rien faire contre lui, elle était complètement dépourvue de façon de lui répondre. Elle pouvait mourir.
Elle pouvait mourir.
Cette possibilité, la jeune femme la connaissait depuis longtemps. Depuis quatre ans, la potentialité de sa propre mort habitait toutes ses journées, mais elle s'était toujours imaginé que ce serait plus rapide. Plus austère. Bien moins humain.
Mais ces mains, cette brutalité, cette terreur, son souffle s'en coupait rien qu'en y songeant.
Seule, assise à la fenêtre, observant sans se lasser la pluie qui tombait sur Baleras à cette période de l'année, elle ne parvenait plus à mettre de côté ces pensées affolantes.
Être tuée de sa main ne l'avait jusqu'alors jamais effrayé. Elle n'avait pas pensé que cela puisse être au sens littéral.
Il avait une arme à feu dans sa veste, pourquoi ne pas s'en être servi ?
Ses journées étaient incroyablement longues, depuis que le gamilien ne venait plus lui rendre visite. Elle peinait à lire, sans cesse distraite par ces boucles de pensées délétères et ces angoisses délirantes qui la taraudaient sans discontinuer. Demander des livres plus divertissants que les traités d'astronomie dans lesquels elle s'était versée jusqu'alors n'avait pas changé grand-chose.
La solitude totale dans laquelle elle était lui semblait très difficile à vivre : si elle avait eu quelqu'un avec qui interagir, cela aurait pu lui permettre d'oublier et passer à autre chose. Elle savait bien qu'oublier n'était pas la chose à faire, mais c'était désespérément ce dont elle avait besoin.
L'absence d'interlocuteur la laissait seule avec sa terreur et l'empêchait d'avancer.
Elle ne savait pas quoi faire de ses journées, tournant en rond encore et encore dans cette petite pièce qui lui était dévolue, observant éternellement les mouvements de la ville sous ses pieds, dévorant des yeux ces gens qui ne se doutaient pas de sa présence.
Et en fin de compte, la seule personne qui la savait ici et qui aurait pu la sortir de cette rêverie noire était également l'homme qu'elle abhorrait le plus.
Celui-ci était assez ennuyé de ne pas avoir pu rendre visite à Lorelei ces dernières semaines.
Il n'était pas sûr que sa présence auprès d'elle lui soit vraiment agréable : la jeune femme tenait à ne rien laisser paraître, et elle tentait d'agir comme elle l'avait fait jusqu'alors, les sourires en moins.
Le sarcasme, en revanche, lui était resté, et c'était déjà un point rassurant : l'homme était presque certain que si elle n'avait vraiment plus voulu de lui près d'elle, elle se serait contentée de l'ignorer, et ne pas lui répondre. Or, voir que la violence dont il avait pu faire preuve à son égard ne l'avait pas complètement dégoûtée d'entretenir des conversations avec lui le soulageait un peu.
Dessler n'avait aucune idée de ce qu'il aurait pu faire pour lui montrer qu'il était vraiment désolé de son propre geste. Il n'avait aucunement voulu en arriver là. Mais il avait étrangement l'impression que la jeune femme l'avait compris, même si son comportement n'allait pas dans ce sens.
Cela ne l'étonnait donc pas vraiment qu'elle y ait fait référence une fois, pour l'enfoncer. Ils ne savaient faire que ça, se chamailler l'un avec l'autre, et il fallait avouer que cet argument-là avait fait remporter sans effort la manche de cette joute verbale à la militaire …
Cependant, quelques détails dans son comportement avaient changé, et il espérait que cela ne durerait pas. Il savait pertinemment que c'était sa faute, et se sentait terriblement impuissant pour améliorer les choses.
Il était arrivé une ou deux fois qu'il fasse un geste vers elle ; pour lui serrer la main à la fin d'une partie d'échec, ou simplement qu'il la désigne, sans aucune intention de la toucher, sa paume ouverte suivant sa parole sans qu'il n'y fasse vraiment attention : des gestes tout à fait anodins dans leurs échanges habituellement. Mais il avait surpris chez elle un sursaut de recul, qu'elle avait eu toutes les peines du monde à étouffer.
Elle ramenait la main à son cou, comme pour se protéger, et elle avait cessé de sourire.
La jeune femme n'avait que très rarement souri spontanément ; mais lors de ses piques remplies de sarcasme et d'attaques à demi-mots, ses lèvres s'étiraient, un peu moqueuses, fanfaronnant parfois, tout comme il le faisait lui-même.
De ce sourire détaché et presque hautain montrant que ces joutes verbales étaient comme un jeu à leur échelle.
Mais il aurait mille fois préféré se trouver en compagnie de cette terrienne qui le haïssait et qui le lui faisait bien savoir, plutôt de s'occuper de ce qui lui incombait de faire à ce moment-même.
Des évènements tragiques avaient frappé sa sphère privée, touchant ainsi les cercles proches du pouvoir.
Enfin, c'était ce qu'il aurait pu dire s'il avait dû mentir à quelqu'un.
Tragique, tragique, il lui fallait bien remettre en question l'adjectif avec lequel on qualifiait le décès de sa propre mère …
Cela faisait des années qu'ils n'avaient pas eu une vraie discussion. En y réfléchissant, avaient-ils déjà eu une conversation constructive ensemble ? Peut-être, mais il ne s'en souvenait pas. Sa belle-sœur l'avait plus côtoyé que lui depuis presque quinze ans. Depuis qu'elle était malade.
A cette époque, son oncle était encore en vie, et lui-même était encore enfant.
Sur Gamilas, la moyenne d'âge lors du décès était assez haute, en raison des excellentes conditions d'hygiène et de vie dont bénéficiait la plus grande majorité du peuple gamilien : mais qu'Adelcia Dessler décède à soixante-cinq n'aurait en réalité pas surpris grand-monde. Sa mère était de nature fragile, mais depuis la fin de la guerre d'unification, sa santé s'était terriblement dégradée.
La pauvre femme, en plus de sa constitution fragile, était complètement neurasthénique. Et plus le temps passait, plus Dessler avait l'impression qu'elle s'enfonçait dans une sorte de folie éteinte et froide qui berçait doucement ses jours. La présence de son petit-fils avait semblé un temps la retenir dans la réalité, mais à partir du moment où le tyran s'était débarrassé de sa belle-sœur et de son fils, la pauvre femme avait perdu presque tout contact avec le monde réel.
Cependant, la dernière information qui avait atteint son esprit malade était étrangement au sujet des actes à l'encontre de sa belle-fille par son cadet, qu'elle ne voulait plus voir. Cela n'avait au demeurant pas changé quoi que ce soit à son quotidien.
Ce fut pour cela une surprise de recevoir un message le faisant appeler chez elle en urgence.
Mais son étonnement retomba quand il réalisa que ce n'était pas elle qui l'avait convoqué : le médecin avait signalé qu'elle n'en avait plus pour longtemps, et pensant bien faire, les domestiques avaient transmis l'information au tyran.
- Pourquoi m'avez-vous dérangé ? demanda-t-il froidement au médecin de sa mère, le croisant dans son antichambre.
- Toutes mes excuses, Votre Altesse, mais Madame Dessler est au plus mal. Vous êtes de sa famille, j'ai pensé que vous auriez aimé être présent.
- Eh bien à l'avenir, ne pensez plus.
Le médecin se rembrunit, et acheva de ranger ses affaires.
- Vous partez ?
- Je ne peux plus rien pour elle, déclara l'homme, navré. Je lui ai donné des tranquillisants en intraveineuse, et elle a un respirateur artificiel. Elle devrait partir en douceur.
L'homme le salua platement, puis s'esquiva. Dessler hésita à le suivre. Il se moquait bien d'elle, au fond.
Mais une voix lui parvint, la voix de sa mère qui appelait.
Soupirant profondément de se laisser avoir de la sorte, il entra dans la pièce, où la femme se lamentait. L'odeur de la chambre fut difficile à supporter : tout sentait la mort, la maladie, pire encore que les laboratoires du palais. La pièce n'était pas très grande, et il s'arrêta, aussi droit et tendu qu'un arc, à trois mètres du lit où elle reposait.
Allongée, ses yeux mornes détaillant les draperies suspendues à son baldaquin, ses cheveux pâles étaient lâchés sur ses épaules et lui enlevaient entièrement l'élégance qu'elle avait pu avoir par le passé, dans les souvenirs qu'il gardait de l'époque où il était petit garçon. Des tubes s'infiltraient dans son nez. Sa peau bleue était presque grise dans la pénombre de la chambre, mais Dessler savait que l'obscurité n'en était pas la seule raison.
- Bonjour Mère. Je peux entrer ?
Elle ne lui répondit pas, mais il eut l'impression qu'elle le regardait.
Alors il avança vers le lit, et resta debout à son chevet.
- Vous appeliez, avez-vous besoin de quelque chose ?
Un éclair de détresse passa dans le regard de la femme. Brusquement, elle se redressa et lui attrapa le poignet.
Il lui fallut un effort surhumain pour ne pas dégager sa main tout aussi brusquement.
- Matthius !
Les sifflements dans sa voix ne parvinrent pas à l'émouvoir, pas plus que les étincelles de folie dans son regard.
- Je ne suis pas Matthius, Mère.
Il n'avait aucunement l'intention de jouer ce rôle dans l'espoir que cela adoucisse le départ de sa mère. Ça lui aurait bien trop coûté, et peu lui importait de la voir souffrir ou non.
- Matthius, tu es parti si longtemps …
Un sursaut s'empara de lui : elle était folle à ce point ?
Elle tira sur sa manche, et réclama sa présence tandis que lui restait figé, sans savoir quoi répondre ni quoi faire, stupéfait et terrifié à la fois, mais désespérément stoïque.
Ses doigts squelettiques, rigides et gelés sur son bras le ramenèrent soudain à lui.
- J'ai cru que tu ne reviendrais jamais … Tu m'as tellement …
- Mère, je ne suis pas Matthius. Je suis votre fils, Abelt.
Il y eut un instant de silence, et les larmes montèrent aux yeux de la pauvre femme. Il chercha à détacher les doigts de sa mère sur son bras.
- Vous m'avez l'air fatigué, je vais vous laisser. Veuillez m'excuser.
Elle s'agrippa de plus belle à son poignet, avec toute la force dont une mourante pouvait faire preuve.
- Non, Matthius ! Ne me laisse pas ici, ne t'en vas pas !
- Matthius est mort il y a quinze ans, Mère. Il ne reviendra pas.
La femme ne semblait pas l'écouter.
- Assieds-toi un moment, avec moi, s'il-te-plaît …
L'homme finit par accepter, comprenant qu'elle n'en démordrait pas. La femme effleura son visage du bout des doigts, et il réprima un frisson désagréable.
- Ton père … Vous lui ressemblez tellement, avec Abelt …
Elle passa ensuite sa main dans ses cheveux, mais s'arrêta soudain. Elle l'avait reconnu.
- Abelt …
- Oui Mère, je vous l'ai dit.
Se figeant comme si elle avait vu un fantôme, elle répéta son nom.
- Tu m'as enlevé Matthius ? Où est-il ?
- Il est mort, et celui que vous preniez pour lui, qui venait avec ma belle-sœur, c'était votre petit-fils. Ce n'était pas Matthius.
Se mettant à pleurer, elle se laissa retomber dans son lit.
- Matthius est mort …
Dessler se leva, ne voulant pas rester près d'elle. Mais elle saisit son uniforme une fois de plus, prononçant encore le nom de son aîné.
Il essaya bien de lui demander de le lâcher, mais rien n'y fit : elle s'agrippait à lui comme s'il la retenait de tomber.
Puis il sentit que sa prise sur sa veste s'était diminuée. Ses yeux ne bougeaient plus. Il prit son pouls.
Elle était morte.
L'homme resta figé devant son corps, ne sachant pas quoi faire. Il ferma les yeux un instant, puis détacha ses doigts du tissu de sa veste, reposa sa main le long de son corps, et enfin, baissa les paupières de sa mère, qui ne pouvait plus le faire elle-même.
Ses mains gantées ne pouvaient percevoir sa peau gelée sous la sienne, et ça lui convenait parfaitement. Il tremblait en lui fermant les yeux, et il replaça tout aussi mécaniquement une mèche de ses cheveux qui s'était échappée sur son visage.
Cette femme était pitoyable.
Se sentant de plus en plus oppressé, il sortit de la pièce, et croisa une domestique. Celle-ci baissa le regard en le rencontrant, le saluant d'une révérence.
- Elle est morte, lui annonça l'homme. Je vous laisse vous en occuper.
Une expression désolée dévora soudain le visage de la femme, qui lui présenta immédiatement ses condoléances. Le gamilien réalisa qu'il aurait dû avoir la même expression qu'elle. Mais il n'en avait pas envie.
Il tourna alors les talons, et se dirigea à grands pas vers la voiture qui l'attendait à l'entrée de la petite maison à l'écart de la capitale, où sa mère vivait depuis la mort de son beau-frère. Le trajet était long, mais il se contenta de rester assis, plus tendu qu'à son habitude, et de regarder avec dégoût le paysage pluvieux par la fenêtre.
Pas un mot ne lui échappa, et en arrivant au palais, il ordonna à ses gardes du corps d'empêcher quiconque de le déranger, s'enfermant alors dans ses appartements. Il retira ses gants et la ceinture de sa veste d'uniforme.
Il avait affreusement envie de vomir.
Tout le dégoûtait, et il alla chercher dans le bar de son salon un verre d'eau pour tenter de faire passer l'écœurement qui l'habitait. Il but difficilement quelques gorgées, ayant l'impression qu'il allait vraiment vomir à chacune d'entre elles. Il avait du mal à respirer.
Puis son regard tomba sur un miroir en face de lui.
Ses cheveux.
Avec rage il envoya son verre contre la glace, qui se brisa sous l'impact. Il n'y voyait plus son reflet, c'était mieux ainsi.
Tout à coup pris par une pulsion, il ouvrit un à un les tiroirs du bar, dans l'espoir d'y trouver ce qu'il cherchait. Ne parvenant à mettre la main dessus, il se rappela qu'il y avait un couteau dans sa veste, et déboutonnant précipitamment celle-ci, le gamilien se saisit de la petite lame, la sortit de son fourreau, et leva les bras.
Sa mère avait deviné à cause de ses cheveux.
Des mèches blondes s'éparpillèrent tout autour de lui.
Se sentant doucement plus serein, l'homme épousseta ses épaules sur lesquelles ses cheveux coupés étaient retombés, puis le couteau lui échappa des mains, heurtant avec bruit le sol carrelé.
Ses mains nues effleurèrent sa nuque maintenant dégagée, puis remontèrent à ses cheveux. Ça faisait longtemps qu'il ne les avait pas eu si courts.
Il réalisa soudain qu'il avait pu faire une bêtise, en raccourcissant ses mèches blondes aussi compulsivement. Mais il n'en avait pas l'impression.
Tant pis, ses caprices se surprenaient plus personne de toute façon.
Il chercha tout de même un autre miroir pour s'en assurer. Et celui de sa salle de bain lui confirma qu'il n'avait pas trop fait de dégâts.
C'était terrifiant combien il faisait peine à voir.
A la suite du décès de sa mère, il lui avait fallu s'occuper de gérer toutes les formalités qui en découlaient : il ne voulait pas déléguer le travail pour être certain que tout serait fait correctement, et qu'aucun désagrément ne viendrait se mêler à la cérémonie.
Devoir faire bonne figure lors de ses funérailles lui tirait un profond dégoût, et il n'avait absolument aucune envie d'en être, mais il n'avait pas le choix ; les médias avaient relayé le décès d'Adelcia : s'il n'était pas présent à l'enterrement de sa mère, il aurait des ennuis. Il allait même devoir parler, faire l'éloge de cette femme qui lui était complètement indifférente.
C'était ce qu'il se bornait à croire : il préférait penser qu'il n'avait que faire du sort de sa mère qu'admettre qu'elle lui manquait. Elle lui avait toujours manqué.
Ayant très peu de temps libre, et passant d'habitude une partie de ce temps à aller embêter Lorelei, il ne put lui rendre visite tandis qu'il organisait la cérémonie pour sa mère.
La terrienne lui était même sortie de l'esprit, pendant un moment. Il avait du travail, et effectuait ses tâches presque automatiquement, cherchant à garder la face, ne montrant à personne qu'il avait été ébranlé par la mort de sa mère.
Devant son conseil, il était toujours aussi droit, austère, et souriant.
La porte s'ouvrit. Surprise, Lorelei se tourna vivement vers les panneaux coulissants par lesquels les soldats apportant son repas entraient habituellement. Mais ce n'était pas l'heure à laquelle ils avaient l'habitude de lui amener son plateau.
Les deux panneaux en métal s'étaient ouverts sur le gamilien qui la gardait prisonnière. Mais elle aurait presque été contente de le voir.
Cela faisait presque un mois qu'il n'était pas venu. La figure qui se découpait dans le cadre lumineux de la porte lui donna l'impression qu'il était fatigué.
- Bonjour, dit-il posément.
Elle le salua également, et il vint s'assoir à la table au centre de la pièce. La terrienne, restée debout quelques secondes de plus près de la fenêtre, revint vers lui et s'assit face au gamilien.
Retenant un soupir, elle ne réalisa pas qu'elle n'avait aucune envie de revenir sur ce qui s'était passé à la bibliothèque. Il ne lui paraissait pas impossible de ne pas en arriver à de telles extrémités. Elle porta la main à son cou.
- Ça faisait longtemps, j'ai cru que je n'aurais plus d'occasion de vous battre aux échecs.
- Ne fanfaronne pas si vite : je gagnerai la prochaine manche.
Malgré sa réponse amusée, elle crut voir qu'il n'avait pas envie de plaisanter. S'il voulait passer ses nerfs sur elle, il en était hors de question.
C'est alors qu'elle remarqua un détail qui aurait dû la frapper plus tôt.
- C'est rare que vous portiez du noir.
Etonné qu'elle l'ait noté, il soupira, un sourire aux lèvres. Il ne voulait pas lui en expliquer la raison, et aurait pu se mettre en colère pour une remarque plus orientée.
- Et vous vous êtes coupé les cheveux, ajouta-t-elle avant qu'il n'ait le temps de reprendre.
Sa voix s'était faite plus moqueuse.
- Je fais bien ce qui me plaît, ricana-t-il.
- C'est d'ailleurs bien ce qui me dérange, soupira la jeune femme en désignant l'espace de la pièce autour d'eux.
- Pour une otage, je te trouve drôlement exigeante.
- Veuillez m'excuser d'avoir été enlevée et d'être enfermée ici depuis presque cinq ans.
Ça l'aurait fait rire. Mais pas aujourd'hui.
- D'ailleurs, quitte à être exigeante, serait-il possible de vous demander de l'encre et du papier ?
- Que voudrais-tu en faire ?
- Une expérience.
- Je ne prendrai pas le risque que tu détruises le mur pour tenter de t'évader, se moqua-t-il.
- Je ne suis pas l'abbé Faria, soupira-t-elle. Je ne saurais pas me faire du papier avec mes draps, ou de l'encre avec des rochers, parce qu'il … n'y a pas de pierres dans ma prison, donc de là à faire sauter un mur pour m'enfuir, vous avez de la marge.
La référence à Dumas lui avait échappé. Devant son air plein de questions sur cette citation qu'il ne comprenait pas, elle sourit, et leva les yeux au ciel.
- Un personnage dans un roman terrien. C'est affligeant qu'après quatre ans ici, vous n'ayez pas eu un peu plus d'intérêt pour la culture terrienne.
- Peut-être parce qu'elle ne vaut pas celle de Gamilas, ricana l'homme.
- Etant capable de faire la comparaison, je n'en serais pas si sûre …
Amusé de son commentaire, et quelque part assez content qu'elle lui change les idées, il reposa sa joue contre ses phalanges, et la dévisagea une seconde.
- C'est un roman d'aventure ?
Il l'avait deviné. Peut-être était-ce la mention à une évasion qui le lui avait fait envisager.
- Peut-être.
Le sourire plein de défi sur son visage lui était revenu naturellement. Cela faisait longtemps qu'il ne l'avait pas vu.
Il lui présenta sa main ouverte.
- Disons que si je te donne ce que tu me demandes, tu me le raconteras ?
- Pourquoi pas.
Doucement, la terrienne approcha sa main, et prit celle du tyran, avec énormément de précautions. Elle sentit le tissu de ses gants contre ses doigts, blancs contrairement au reste de son costume, réchauffé par sa peau en dessous.
- C'est donc un roman intéressant ?
- L'un des meilleurs.
Elle se recula dans sa chaise, et un sourire malicieux s'empara de son visage.
- Mais il est long. Je pense que je ne vous le raconterais pas d'un seul tenant. Préparez-vous à un suspens intense …
Il n'avait pas idée de combien elle serait capable de le faire patienter pour connaître la suite de ce récit. Juste pour l'embêter.
- Pour cela, il me faudra du papier, que j'organise mes idées.
- Tu l'auras.
- Merci.
Sa main courut encore jusqu'à son cou. Elle se protégeait inconsciemment.
Le gamilien consulta l'heure : il allait devoir partir, mais n'en avait aucune envie. Passer du temps en sa compagnie lui avait manqué, et c'était une ambiance beaucoup moins lourde que celle qu'il subissait dans son quotidien qui constituait l'atmosphère de cet endroit. Il s'en voulait de l'avoir fait souffrir.
L'homme se leva un peu à contrecœur. Il devait retourner aux problèmes.
- Je t'en apporterais. A bientôt.
Elle le salua d'un mouvement de tête. Ça s'était mieux passé que prévu.
Quand il tourna les talons, les yeux de la jeune femme se posèrent sur ses cheveux raccourcis.
- Ça vous va bien, lança-t-elle à son intention, taquine.
Le tyran s'arrêta, retenant difficilement un sourire, étrangement mêlé d'amusement et d'amertume.
Lui échappa un soupir aux mêmes sonorités.
- Je ne t'ai pas demandé ton avis.
Quand il était entré dans la cellule de la jeune femme, cela faisait longtemps qu'il n'avait pas eu de temps pour lui. Il revenait tout juste des funérailles de sa mère, et constatant qu'il disposerait d'un moment de libre, le gamilien était venu la voir.
Vivement qu'il se débarrasse de ses habits de deuil.
Il lui ramena du papier, et de quoi écrire.
Lorelei avait eu besoin de prendre des notes pour faire des calculs. A la lumière d'un livre d'astronomie gamilien, elle avait eu une idée intéressante sur les effondrements gravitationnels, et espérait que celle-ci passe la preuve de l'expérience théorique. Remettre en question la limite de Tolman-Oppenheimer-Volkoff n'était pas chose facile, et peut-être que son raisonnement ne mènerait à rien.
Mais que perdait-elle à essayer ?
Cette longue période d'introspection lui avait au moins permis de réfléchir, à défaut de se faire du mal en repensant à son souffle coupé. Elle avait prévu de ne pas se laisser malmener par Dessler, et de ne plus s'impliquer avec lui comme elle l'avait pu faire.
Puis il était revenu, et ils avaient plaisantés, avec moins de tensions que d'habitude.
Et au fond, cela lui allait. Quitte à rester ici, elle préférait que leurs entrevues ressemblent à celles qu'ils venaient d'avoir plutôt qu'à l'incident de la bibliothèque. Il avait l'air fatigué. Peut-être que cette discussion venait de là. Et elle savait pertinemment que ça ne durerait pas.
De son côté, l'homme avait effectivement la volonté d'améliorer les choses. Pour lui montrer qu'il s'en voulait de lui avoir fait du mal, que ce n'était pas son intention.
La jeune femme paraissait plus sereine que lorsqu'il l'avait laissé dans sa cellule, plusieurs semaines auparavant. Lui aussi, il fallait l'admettre.
Les ennuis et la douleur malsaine causée par la mort de sa mère ne l'avaient finalement pas tant marqué. Il y aurait d'autres problèmes. Il passait à autre chose.
Laissant derrière lui ce souvenir livide de sa mère l'appelant Matthius.
