Chapitre 13
La jeune femme reprit connaissance avec difficulté. Tout lui parut dépasser sa capacité à comprendre le monde qui l'entourait.
Puis peu à peu, elle arriva à ajuster la netteté de son esprit, à saisir les différentes notes de lumière et d'ombre qui constituaient la réalité. Un homme prenait son pouls, et ne s'était pas dérangé en voyant qu'elle revenait à elle.
- Comment vous sentez-vous ? lui demanda-t-il.
Elle n'osa rien répondre, et tourna la tête de côté.
- Il n'est pas dans la pièce, ajouta le médecin.
- Ce n'est pas ça qui m'inquiète …
- Qu'est-ce, alors ? L'Empereur m'a demandé de vous remettre sur pied. Dites-moi ce qui vous inquiète.
- Il vous forcera à parler, n'est-ce pas ?
Malheureusement, l'homme hocha la tête. Il se savait biaisé jusqu'à son devoir de secret médical.
- Dites-lui qu'il me faut juste un peu de temps, dans ce cas.
Le médecin la regarda un instant, pensif. Qu'est-ce qu'était cette femme ?
Il serra les dents de colère.
Le médecin qu'il avait fait venir était incroyablement stupide, du moins était-ce ce qu'il pensa au moment où l'homme lui expliqua ce qui avait entraîné le malaise de sa captive.
- C'est une trop forte angoisse qui lui a fait perdre connaissance, lui avait expliqué le médecin.
- Vous en connaissez les raisons ?
- Non, elle n'a rien voulu me dire.
Le despote, agacé, fit un pas en avant pour le dépasser, et entrer dans la cellule de sa captive. Le médecin essaya de l'en retenir, en se plaçant devant la porte.
- Votre Majesté, je pense que vous devriez attendre un peu avant d'aller la trouver.
- Pourquoi cela ?
- Elle a besoin de repos.
- Je ne la troublerais pas.
Menaçant, Dessler le doubla, et entra dans la pièce d'un pas vif, se précipitant vers le lit où la jeune femme était assise. Il essayait de donner l'impression d'être calme, mais cela lui était de plus en plus difficile.
- A quoi joues-tu ? demanda-t-il sans brusquerie, en s'arrêtant au chevet de la terrienne.
Celle-ci lui jeta un regard vide, puis détourna le visage. Elle n'avait aucune envie de lui parler.
La jeune femme était trop pâle, à force de ne plus voir le soleil. Ses yeux étaient cernés, et malgré les légers tremblements qui l'animaient, elle lui donna l'impression d'être une poupée en porcelaine. Qu'il avait brisée. Et ça le terrifiait.
- Qu'est-ce qui te prend ? Réponds-moi, siffla-t-il.
Soudain, Lorelei hissa ses yeux dans les siens. De la colère émanait de ce regard qui le fixait brusquement, et il resta immobile, lui aussi dans une rage furieuse.
La jeune femme se leva, hors d'elle. Elle chancela en se mettant debout, victime d'une brutale chute de tension. Passant une main sur ses yeux, elle essaya de reprendre contenance, incroyablement faible. Puis quand elle parvint à se tenir sur ses pieds sans risquer de tomber, elle refit face au dictateur, et le fixa avec colère.
- Le Yamato va arriver, vous ne pourrez pas le vaincre. Ils détruiront cet endroit, vous, et moi avec, et ce sera mieux ainsi.
Il expira, son propre souffle lui paraissant le brûler. Elle l'avait blessé.
Alors il la poussa brutalement contre le mur, la main serrée autour de son cou, et prêt à l'étouffer.
- Non seulement nous allons les détruire, mais nous exterminerons tous les tiens. Et si tu t'avises de recommencer ce que tu as fait, je te ferai subir un sort pire que la mort, tu m'entends ? Tu ne quitteras jamais Baleras … Jamais …
Il lui semblait qu'elle était une poupée désarticulée entre ses mains. Elle ne lui opposait aucune résistance, aucune contestation. Elle se contenta de poser sa main sur la sienne, un sourire triste aux lèvres.
- Mais c'est bien pire d'être ici que de mourir, n'est-ce pas ?
Se radoucissant, l'homme serra les mâchoires, et il effleura sa joue du bout du pouce. Il sentait la légère pression de sa main sur la sienne, devinait la chaleur de sa peau entravée par son gant. Se reprenant soudain, il la saisit par les épaules, et l'assit de force sur le lit.
- Arrête de dire des sottises.
Elle baissa les yeux, les dents serrées. Il ne s'inquiétait pas pour elle, oh non … il s'inquiétait pour lui-même. Mais elle se releva, hors d'elle, et planta son regard dans le sien.
- Ça suffit … siffla-t-elle. Je ne suis pas votre jouet. Arrêtez de me considérer comme tel.
- Tu es seule ici, sans personne pour te sauver ! Nous vous détruirons tous, et il ne restera que toi, qui passera le restant de tes jours dans cette pièce, gronda-t-il méchamment.
La gifle fusa.
Portant la main à sa joue, le dictateur resta immobile, incrédule. Lorelei, elle, avait ressenti un formidable fourmillement ardent remonter ses jambes en une fraction de seconde, comme un instinct animal lui intimant de fuir pour préserver sa vie, mais elle resta figée, consciente en sa raison que la fuite ne serait pas d'une grande aide. Elle se tenait juste prête à se défendre.
Une grimace tordit son visage, de haine et de dédain.
Et il tourna les talons, quittant la pièce à grands pas. Malgré la colère qu'il devait sans doute éprouver, il n'émanait de lui que ce calme détaché et hautain qu'il avait toujours eu en face de ses sujets. Il passa la porte, et disparut.
Lorelei s'effondra, soulagée d'être en vie. Elle n'osait pas croire qu'elle lui avait tenu tête, au point de le frapper. La jeune femme, à genoux sur le sol, essayait de reprendre sa respiration qui s'était arrêtée, puis emballée quand il avait quitté la cellule. Le médecin se précipita dans la pièce, et la voyant au sol, accéléra encore le pas. Il la força à se relever, et l'aida à s'asseoir sur le lit.
Mais elle resta silencieuse, son silence seulement trahi par une étincelle de soulagement dans son regard.
Elle ne le revit pas pendant plusieurs jours. Quand elle avait besoin d'un nouveau livre, elle le faisait savoir au garde qui lui apportait son repas. Les jours étaient longs, sans plus personne à qui parler, mais elle trouvait la solitude préférable à la présence de cette personne détestable. Les nuits d'insomnies qui avaient suivi son évanouissement lui avaient permis de réfléchir, à ce qu'elle avait fait, à ce qu'elle voulait.
D'une part, elle ne pouvait pas nier qu'elle s'était attachée à cet homme, étant parvenue à déceler un trouble derrière l'apparence monstrueuse qu'il se donnait. C'était un monstre terrifié et doux, au fond, mais qui avait été contraint par son rôle de se faire passer pour plus mauvais qu'il n'était. Mais il lui avait fait tellement peur, tellement mal en lui parlant comme il l'avait fait … Elle ne voulait pas se détruire pour tenter de l'aider. La jeune femme n'était pas certaine de ce qu'elle pensait, puisqu'il lui semblait que l'homme voulait s'assurer qu'elle ne pouvait lui échapper.
Un autre détail lui effleura l'esprit : elle n'avait pas pu lui poser la question, et savait très bien qu'elle n'oserait pas, mais la jeune femme espérait qu'il employait un quelconque moyen de contraception. De son côté, pendant sept ans passés comme otage, ce n'était de loin pas une priorité au premier abord. Mais avec ce qui s'était passé, elle s'inquiétait. Un empereur galactique qui pouvait avoir tout ce qu'il voulait en un claquement de doigt devait forcément en utiliser s'il se permettait cela, non ? Un frisson parcourut son dos.
Elle prit doucement ses bras pour se rassurer. Elle était peut-être seule, mais elle était forte. Du moins voulait-elle l'être. Malgré la peur et le fait qu'elle marchait constamment sur le fil étroit de l'otage qui risque de mourir à chaque instant, elle voulait vivre. La jeune femme avait tenu sept ans. Sept ans sans perdre totalement espoir. Sept ans sans se suicider. Sept longues années à lutter et à tenir coûte que coûte, à se battre chaque instant pour rester debout, face à la peur, face à la solitude, face à ses piques, face au rabaissement constant qu'il lui faisait vivre sans qu'elle ne se démonte. Elle n'allait pas s'effondrer maintenant. Elle ne pouvait pas s'effondrer.
Pas maintenant que le Yamato approchait et que l'espoir commençait à brûler un peu plus dans l'obscurité.
Je crois bien que cette gifle va faire plaisir à pas mal de monde. Depuis le temps qu'il la cherche ...
